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mercredi 28 avril 2021

Nouvelle publication

En 2014, Madame Anne Boyer soutenait dans le cadre de l’École pratique des Hautes Études (ED 472) une thèse de doctorat consacrée à la dynastie des imprimeurs et libraires parisiens d’Houry. Le travail avait été préparé sous la direction éclairée de notre maître, Monsieur Daniel Roche. Aujourd’hui, une demi-douzaine d’années plus tard, voici que sort la version imprimée de cette thèse exemplaire, sous la forme d’un impressionnant volume inséré dans la série des publications spécialisées de l’EPHE et de la Librairie Droz:  

Anne Boyer,
Les d'Houry. Une dynastie de libraires-imprimeurs parisiens, éditeurs de l'Almanach royal et d'ouvrages médicaux (1649-1790),
préf. Daniel Roche,
Genève, Librairie Droz, 2021,
[XVI-]534-[2] p., ill.
« Histoire et civilisation du livre », VI-40).

ISBN 978-2-600-05747-9   

Nous laissons d'abord la parole à l'éditeur: «Si la famille d’Houry, aux origines fort modestes, acquiert nom et fortune dans la librairie parisienne grâce à l’Almanach royal (dont Laurent d’Houry obtient le privilège à la fin du XVIIe siècle), elle a commencé bien plus tôt à spécialiser sa production dans un domaine scientifique, médical en particulier, en phase avec l'édification en cours du réseau académique français et d'une «République des sciences» entre «Grand Siècle» et «Lumières». Cette étude montre sur le temps long que ce parti éditorial précurseur de la maison d'Houry est indéniable, sans que pour autant sa viabilité soit assurée dans la durée, en raison d’un créneau professionnel encore étroit et surtout de la concurrence croissante d’autres maisons parisiennes. D’où les compléments essentiels qu’apportent à l’entreprise l’Almanach royal et l’établissement d’une imprimerie permettant une plus grande autonomie de production mais obligeant aussi à élargir le répertoire et à s’assurer d’autres marchés plus directement «alimentaires» (factums, travaux de ville, impressions au service de la famille d’Orléans et de l’ordre de Malte). À l’instar des Jombert, c’est la déstabilisation révolutionnaire qui viendra révéler les fragilités d’une entreprise étroitement dépendante, en fin de compte, des protections collectives et individuelles dont bénéficiait la librairie parisienne d’Ancien Régime».

Bien évidemment, le travail le travail de Madame Boyer apporte d’abord un précieux complément à nos connaissances
sur la librairie d’Ancien Régime, mais il touche aussi à d’autres domaines, comme l’histoire des familles, l’anthropologie historique, ou encore la construction d’un modèle politique moderne. Arrêtons-nous un instant sur ce dernier point: l’origine de l’almanach est à chercher dans le calendrier, que nous voyons apparaître, sous la forme d’un imprimé, dès la fin du XVe siècle. Ce genre éditorial se développe progressivement, jusqu’à être pris en charge par l’administration princière: en France, l’Almanach royal fait l’objet d’un privilège et est publié chaque année à partir de 1683/1699 (cf détails donnés par Anne Boyer, p. 74 et suiv.).

L’objectif poursuivi est de trois ordres: 1) L’Almanach donne d’abord la généalogie de la maison souveraine, et des autres maisons régnantes, en tant que cette généalogie est par elle-même une justification de la gloire fondée sur le lignage.
2) Le tableau des bureaux (et l’état des dignitaires et membres du personnel) répond à l’objectif de rationalité et d’information.
3) Enfin, l’Almanach constitue un vecteur de publicité, puisqu’il est disponible sur le marché de la librairie. Globalement, l’Almanach est un indicateur de la modernité administrative, mais il fonctionne aussi comme un instrument permettant de gérer la hiérarchie sociale, à travers l’ordre des parties (le clergé d’abord, puis la noblesse) et des rubriques, et à travers les indicateurs de rapprochement, ou encore l’apparition de nouvelles charges. C’est ainsi que la liste des «princes, seigneurs et pairs de France» sera généralement donnée «suivant le rang qu’ils ont au Parlement».
C’est en tant que témoignage de la modernité que le modèle français sera repris, tout en conservant le cas échéant le choix même du français, dans un certain nombre de publications d’Outre-Rhin : ainsi de l’Almanach de la cour électorale de Cologne, voire de l’Almanach de la cour impériale et royale de Vienne, etc. La pertinence de l’Almanach suppose qu’il soit très régulièrement tenu à jour (en cas de besoin, on y insérera des cartons). Enfin, son caractère représentatif en tant que produit de la cour explique aussi l’attention donnée à sa forme matérielle, et notamment à la qualité de la typographie et aux ornements xylographiés.

dimanche 7 mars 2021

Économie de l'information (1)

Le XIXe siècle est en France et notamment pour l’historien du livre, le siècle de la presse périodique, et au premier chef du quotidien à très grand tirage. Sans nous arrêter aujourd’hui sur l’économie même du phénomène (on sait le rôle du quotidien dans la mise en point des nouvelles machines d’imprimerie, par exemple à Paris chez Marinoni), nous en analyserons une composante plus discrète, et d’autant plus prégnante: il s’agit de l’économie (de la consommation) des nouvelles –ce que l’on désigne aujourd’hui par l’anglicisme de news. Nous nous appuierons pour cela sur deux citations qui nous semblent plus particulièrement significatives.
Bien sûr, la consommation des «nouvelles» a changé d’ampleur, et de nature, en notre aube du IIIe millénaire, avec les nouveaux médias et l’utilisation systématique d’Internet –ce sont les «notifications» dont les téléphones portables sont désormais bombardés. Pour autant des mutations a priori comparables se sont produites dans le passé.
Notre première citation date de la fin du XVIIIe siècle, et elle vient aussi nous éclairer sur le changement dans la sociologie du lectorat. Nous sommes encore dans l’économie traditionnelle des «gazettes» d'Ancien Régime, quand Louis Daniel Champy, devenu propriétaire des Forges de Framont, demande à son correspondant strasbourgeois, le libraire Levrault, de lui faire suivre ses abonnements:
On a souvent oublié de renouveller [sic] mon abonement [sic] pour le Moniteur. Dans le cas qu’on ne l’ait pas fait, qu’on ne le renouvelle pas, car c’est une gazette assez [barré: mauvaise] stérile (…). Peut-être aura-t-on aussi oublié de renouveller celui pour le Courier françois. Si on l’a oublié, qu’on ne le renouvelle pas non plus, j’aime mieux le Courier de l’Égalité, et en place du Moniteur, veuillez m’abonner pour toute autre [feuille] à votre choix. Comme il s’écoulera quelques semaines avant que je n’en reçoive, si après avoir lu vos gazettes, vous vouliez m’en envoyer une, vous me feriez bien plaisir, car à la campagne on ne peut selon moi vivre sans gazette (1).
Nous sommes en 1796, et dans un environnement assez particulier: les forges de Framont-Grandfontaine, exploitées depuis le XVIe siècle, font la richesse de la principauté de Salm (Salm-Salm), jusqu’à l’annexion de celle-ci par la France (1793). Originaire de Bourgogne, Champy a dix-neuf ans lorsqu’il vient à Framont, comme adjoint de son oncle, lequel est alors régisseur des Forges au nom du prince. Lui-même en devient directeur en 1786. Au début de la Révolution, il sera favorable aux réformes, tout en se tenant longtemps en retrait de la vie politique active: il ne sera élu député de Vosges qu’en 1820, siégeant parmi les Constitutionnels, puis parmi les Libéraux (cf notice de Robert Lutz, dans Nouv. Dict. de biogr. alsacienne).

Résumons maintenant notre propos sur le commentaire de la citation en trois temps:
1- D’abord, le besoin de s’informer. «On ne peut (…) vivre sans gazette», ce qui répond à un véritable impératif, savoir ce qui se passe. Pour autant, nous noterons que Champy distingue explicitement la ville (où l'information est disponible) de la campagne (où il faut la faire venir), et qu'il garde le choix de ses lectures (il préfère un certain titre à un autre).
2- L’échange épistolaire se déploie dans le cadre qui est celui de la «librairie d’Ancien Régime»: l’espace pèse de tout son poids à l’encontre d’une circulation rapide des «nouvelles», et Champy, pourtant privilégié par la fortune, sait qu’il lui faudra attendre des jours, voire des semaines, avant de recevoir ses gazettes parisiennes au fond de sa petite vallée sous-vosgienne (notre cliché, même si quelque peu romantique, en donne l'illustration dans la décennie 1830).
3- Pour finir, il n’est pas possible d’occulter la problématique sociologique: Champy est une personnalité fortunée, et qui sera en mesure de payer non seulement le prix de l’abonnement, mais aussi le port jusqu’à son hameau de la nouvelle municipalité de Grandfontaine. L’abonnement reste un indicateur sociologique très efficace, surtout dès lors que l’on sort de Paris et des villes principales. Au demeurant, Champy sait qu'il peut se livrer en toute confiance à ses amis Levrault pour le choix d'un titre auquel s'abonner: nous sommes bien dans le même monde, celui des réformateurs libéraux, appartenant à la grande bourgeoisie urbaine, et partisans de l'ancien maire de Dietrich.
Sur ces trois points, la nouvelle économie de l’information apportera, en France à compter surtout de la monarchie de Juillet, un changement complet de paradigme. L’intégration de l’espace par la révolution des transports, permettra de diffuser de plus en plus largement les titres de périodiques, tandis que la nouvelle économie de la presse à grand tirage se fondera sur l’articulation entre la multiplication des exemplaires, la baisse radicale du prix de vente, et le rôle nouveau dévolu à la publicité dans le maintien d’un équilibre financier toujours indispensable. À terme, la conquête du monde rural deviendra un enjeu stratégique pour la presse quotidienne, y compris sur le plan politique.
Avec notre seconde citation, nous verrons comment, à échéance de deux générations, le phénomène se donne directement à lire dans une économie nouvelle de l’information, c’est-à-dire dans un autre rapport au temps.

Note
(1) Archives du Bas-Rhin, Fonds Berger-Levrault. Cité par Frédéric Barbier, Trois cents ans de librairie et d’imprimerie…, Genève, Droz, 1979, note 924 p. 446.

mercredi 24 février 2021

Un instrument de travail sur la Russie des Lumières

Nous recevions il y a quelques jours la lettre ci-dessous (cf texte en italiques), dans laquelle notre collègue et ami Monsieur Vladislas Rjeoutski, à Moscou, nous informe de la mise en ligne d’un très important instrument de travail sur la production imprimée russe à l’époque des Lumières.
Le XVIIIe siècle est le temps de l’acculturation de l’Empire russe, soit un phénomène impulsé d’en haut, par le tsar, et appuyé notamment sur l’introduction et les développements de la typographie en caractères mobiles, mais aussi sur une suite de réformes de grande ampleur (par ex., en 1707 l’abandon de l’ancien cyrillique, remplacé par un nouvel alphabet). Pour Pierre le Grand († 1725), qui initie le mouvement, le modèle est celui des puissances occidentales, d’où sont importés les institutions (comme l’Académie), les techniques et les pratiques (comme la typographie), et les textes (qu’il s’agisse d'importation ou de production locale). Dans un certain nombre de cas, les compétences aussi sont importées par de nouveaux venus (à l’image de Johann Caspar Taubert (1717-1753), fils d’un émigré saxon): ce sont longtemps des Allemands qui dirigent la Librairie Académique de Saint-Pétersbourg (1).

L’ouverture du marché russe se fait de plus en plus sensible sous Catherine II, à travers l’essor de la branche de la «librairie», la montée en puissance des professionnels d’origine russe (un personnage comme Novikov en 1779-1789), et la multiplication des traductions en russe. Pour autant, la conjoncture de la branche reste étroitement soumise aux aléas de la politique impériale, marquée par des alternances de fermeture (et de censure) et d’ouverture –à la fin de la période, le déclenchement de la Révolution française aura aussi pour effet de faire renforcer le contrôle, à Saint-Pétersbourg comme à Vienne.
On le verra en partant à la découverte du site élaboré par Monsieur Rjeoutski: des concepts aussi importants que ceux d’acculturation, d’appropriation, de transfert, d’intermédiaire et de frontière, voire de périphérie, sont engagés au fil de l’étude de la librairie russe des Lumières. Même si l’objectif premier de l’enquête est celui de contribuer à l’histoire des idées politique, c’est peu de dire que les informations remarquables compilées, réunies et très libéralement mises à disposition intéressent plus largement l’historien du livre et l’historien des Lumières. Le commentaire inspiré à Voltaire par l’invitation de Catherine II à d’Alembert resterait-il d’actualité: «Je me souviens que dans mon enfance je n’aurais pas imaginé qu’on écrirait un jour de pareilles lettres de Moscou à un Académicien de Paris (…). Ne remarquez-vous pas que les grands exemples et les grandes leçons nous viennent souvent du Nord?» (Lettre à d’Alembert, 4 fév. 1763. Cf cliché: Voyage... de Lady Craven, Londres [Paris], 1789, p. 184).

Note
(1) Nous ne disons rien ici de la problématique géographique, pourtant essentielle: à partir de Pierre le Grand, la Russie va faire se dilater le modèle politico-culturel occidental aux dimensions d’un continent, avec la «réunion» de l’Ukraine jusqu'à la côte de la mer Noire, et avec la progression de la «frontière» en Asie centrale et au-delà de l’Oural.


Cher Ami,
Je suis très content de pouvoir vous envoyer le lien vers une section de notre site internet consacré à la traduction de textes politiques en Russie, qui présente des données statistiques inédites sur le marché du livre en Russie pour tout le XVIIIe siècle.
Pour le moment, cette section, basée sur notre base de données qui répertorie toute la production publiée en Russie pendant cette période (à l'exception des périodiques), présente trois pages de graphiques:
- la part des traductions dans le corpus des livres publiés en russe, les langues d'origine des textes traduits et publiés en russe au XVIIIe siècle;
- l'évolution du marché du livre russe au cours du XVIIIe siècle;
- «dashboard» qui permet de chercher des informations selon quelques critères choisis par l'utilisateur.

On va introduire encore quelques critères ce qui va permettre avec le temps d'enrichir considérablement la palette des données statistiques présentées dans cette section.
Voici le lien vers la version de cette section en anglais:
https://krp.dhi-moskau.org/en/page/introduction
Je vous serais reconnaissant si vous pouviez diffuser cette annonce aux collègues travaillant sur l'histoire du livre.
En vous remerciant par avance, bien amicalement,
Vladislav Rjeoutski

Deutsches Historisches Institut Moskau
http://www.dhi-moskau.org/
https://dhi-moskau.academia.edu/VladislavRJEOUTSKI
https://www.researchgate.net/profile/Vladislav_Rjeoutski

samedi 13 février 2021

Deux importants nouveaux usuels de référence

Un siècle d'excellence typographique : Christophe Plantin & son officine (1555-1655),
sous la direction de Goran Proot, Yann Sordet, Christophe Vellet,
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des Cendres ; Dibeek, Cultura Fonds Library, 2020,
499 p., ill.

ISBN : 979-10-90853-16-4 et 978-2-86742-299-7 

Le monde du livre célèbre le 5e centenaire de la naissance de Christophe Plantin (vers 1520-1589). Originaire de Touraine, formé à la reliure, il s’installe vers 1549 à Anvers, qui est déjà une plaque tournante du commerce international. Il y établit en 1555 les fondements de la plus vaste entreprise d’imprimerie que l’Europe d’Ancien Régime ait connue.
Génie des affaires et typographe de talent, Plantin acquiert une position officielle avec sa nomination, en 1570, en qualité d’architypographe du roi d’Espagne Philippe II, qui règne alors sur l’ensemble des Pays-Bas. Son officine, qui a pris pour enseigne «le Compas d’Or», devient l’un des plus importants soutiens éditoriaux de la Contre-Réforme, ce qui ne l’empêche pas de se livrer à quelques activités clandestines. À sa mort, elle passe à son gendre Jan I Moretus, et reste entre les mains de la famille jusqu’au XIXe siècle.
Dès l’origine la production de Plantin se signale par son élégance. Sa correspondance, comme les archives de l’entreprise, exceptionnellement conservées, témoignent d’amples ambitions commerciales et d’une grande attention accordée aux attentes des publics et des marchés. Elles documentent aussi un soin extrême apporté à la conception des livres.
Le premier siècle d’activité de la maison Plantin Moretus, particulièrement brillant, ses stratégies éditoriales et les exigences de sa production sont au cœur de cette exposition. Elle montre comment Christophe Plantin et ses successeurs ont transformé l’esthétique du livre de la Renaissance et inauguré l’ère baroque de la mise en page, en mobilisant un matériel typographique et ornemental nouveau, en promouvant la gravure sur cuivre, en sollicitant de manière privilégiée le peintre Pierre Paul Rubens ou des illustrateurs et graveurs de talent (Pieter van der Borcht et les frères Wierix, Charles de Mallery ou Cornelis Galle). Dans ce siècle d’or, l’officine plantinienne conçoit plus de 5 000 éditions, où la séduction visuelle rejoint la recherche de lisibilité et d’efficacité.

Emmanuelle Chapron,
Livres d’école et littérature de jeunesse en France au XVIIIe siècle,
Oxford Univ. Studies in the Enlightenment,
368 p.

ISBN : 978-1-800-34803-5

Riche de ses éditeurs scolaires et de ses collections enfantines, le dix-neuvième siècle a-t-il inventé le marché du livre pour enfants? Dans la France du dix-huitième siècle, de nombreux acteurs s’efforcent déjà de séparer, au sein de la librairie, les lectures adaptées aux enfants et aux jeunes gens. Les rituels pédagogiques des collèges et des petites écoles, les stratégies commerciales des libraires, les préoccupations des Églises, les projets et les politiques de réforme scolaire, tous poussés par la fièvre éducative de la noblesse et de la bourgeoisie, produisent alors d’innombrables bibliothèques enfantines, plurielles et plastiques, avec ou sans murs. Cet ouvrage montre comment, à un ordre des livres dominé par les logiques des institutions scolaires et des métiers du livre, se surimpose à partir des années 1760 une nouvelle catégorie, celle du «livre d’éducation», qui ne s’identifie plus à un lieu, mais à un projet de lecture, et s’accompagne de l’émergence de nouvelles figures d’auteurs.
Alors que les études sur la littérature de jeunesse poursuivent partout leur développement et leur structuration, ce livre dialogue avec les dernières recherches européennes sur la question. À l’inverse des travaux littéraires, il part, non des auteurs et des textes, mais des objets et de leurs manipulations. Son originalité est d’apporter un regard historien sur ces questions, en articulant histoire du livre et de la librairie, histoire de l’éducation, histoire des milieux littéraires et de la condition d’auteur.

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samedi 9 janvier 2021

Une thèse de médecine... mais qui traite de botanique

Il convient d’égayer la grisaille de saison et, pour cela, nous pouvons aussi faire appel aux livres, et aux fleurs. Benjamin Pierre Gloxin (1765- 16 janv. (?) 1794), descend d’une famille probablement originaire de Worms mais établie en Alsace à la fin du XVIIe siècle: ce sont des pharmaciens, des médecins et des scientifiques. Le 1er décembre 1785, le jeune homme soutient sa thèse de médecine, devant un jury de l’Université de Strasbourg présidé par Jean Hermann:
Gloxin, Benjamin Pierre, Observationes botanicae in alma Universitate Argentinensi medici ordinis consensu impetrandae veniae ergo honores et privilegia doctoris medicinae adipisciendi disputatoriis exercitiis in audortorio academivo maiori die I. Decembris MXCCLXXXV solenniter discutiendas proponit Beniamin Petrus Gloxin Colmariensis, civitatis patriae physicus designatus, Argentorati [Strasbourg], e prelo Dannbachiano, stanno Rolandi et Iacobi, [1785], [6-], 26 p., 3 pl. en t.-d., 4°.
L’Université de Strasbourg, héritière de l’ancienne Haute École fondée par Johann Sturm, a conservé son prestige au XVIIIe siècle, alors même que les universités françaises entraient dans une décadence accentuée. Elle possède une faculté de médecine, au contraire de l’université catholique (dite «Université épiscopale»). La thèse elle-même est dédiée au Magistrat de Colmar, et Gloxin y décrit plusieurs plantes nouvellement introduites au jardin de l’Université (Martyniae, Salvia leonuroïdes, Cyperus aegyptiacus). Les planches sont dessinées par Balz, et gravées par Jean Martin Weis: ce dernier est le fils du graveur de ville et auteur de la magnifique Représentation des fêtes de 1745. La personnalité du directeur de thèse, Jean Hermann (1738-1800), n’est pas non plus anodine: directeur du célèbre jardin botanique (1) et professeur à l’université, Hermann possède une très remarquable bibliothèque de travail (plus de 12 000 volumes) (2).
La thèse se présente sous la forme d’un petit cahier (l'habitude n'est pas encore celle des thèses écrasantes, de plusieurs centaines de pages), mais sa «mise en livre» spécifique est révélatrice des choix de l’auteur et de son imprimeur-libraire. Le format, in quarto, est un petit peu plus grand que celui des thèses de l’Université épiscopale, le texte est suivi des trois planches en taille-douce et, surtout, l’adresse fait référence aux caractères typographiques utilisés, à savoir ceux de Rolland et Jacob. Cette mention nous ramène à une affaire d’envergure.
L’année 1775 a en effet vu l’installation de Beaumarchais à Kehl (3), avec une partie des poinçons rachetées après la mort de Baskerville à Birmingham (1772), pour lancer la grande édition dite du «Voltaire de Kehl»: cette édition sortira à la Société littéraire et typographique en 1783-1785. Claude Jacob, lui-même ancien élève de Baskerville, travaille alors comme graveur typographique à Kehl mais, brouillé avec le directeur de l'«imprimerie étrangère», il s’associe à Rolland, pour présenter en 1784 une requête au Magistrat de Strasbourg en vue d’obtenir l’autorisation de créer une fonderie de caractères dans cette ville. L’autorisation est donnée, le Magistrat prête 6 000 ll. pour lancer l’opération, et les requérants sont installés au Zimmerhof, à proximité de la porte des Juifs. L’édition de la thèse de Gloxin constitue ainsi un des premiers exemples de l’emploi des caractères néo-classiques copiés de Baskerville dans la capitale alsacienne. Dannbach aurait par conséquent acquis un ensemble de fontes de Rolland et Jacob Il est significatif de voir portée au titre la mention faisant référence à cette utilisation, dans une optique évidemment publicitaire.
Encore un mot rapide sur l’imprimeur: Philippe Jacques Dannbach (1747-1812) vient de reprendre à Jean Steinemann (1784) l’ancienne imprimerie-librairie Kürsner. Il s’agit d’un atelier important, puisqu’il compte cinq presses et emploie dix-sept ouvriers en 1788 (AmS, VI, 686), malgré ce qu’en dit Hermann: «Quant au sieur Dannbach, la prospérité de son imprimerie n’est qu’apparente. L’impression des annonces publiques et des gazettes allemandes occupe constamment une et même deux de ses presses, alors qu’il n’a pas de privilège». Dannbach travaille notamment pour le Magistrat, mais aussi pour l’Université: une thèse telle que celle de Gloxin s’inscrit parmi les travaux de ville, autrement dit c’est une commande, payée par le candidat, et dont ce dernier assure la distribution. Nous ne savons rien, malheureusement, du tirage (peut-être cent ou deux cents exemplaires?).
Quoi qu’il en soit, nous sommes dans un milieu éclairé d’obédience luthérienne, et dont les membres seront en majorité favorables aux réformes des années 1789. Il semble que Gloxin ait visité les Provinces-Unies en 1786 (il achète des livres à Amsterdam), il est membre de la Tabagie de Colmar, mais aussi membre étranger de l’American Philosophical Sty à Philadelphie (cf Transactions, vol. III). Surtout, il s’engage nettement pour le changement, au début de la Révolution: pour lui, «être chrétien et révolutionnaire ne paraissait pas inconciliable» (Paul Leuilliot). Procureur de la commune, il est président de la Société des amis de la Constitution à Colmar (1791-1793), puis vice-président de la Société populaire révolutionnaire des Amis de la Liberté et de l’Égalité, participant en tant que tel au culte de la Raison. Ajoutons que, comme son maître Hermann, il possédait une riche bibliothèque, pour laquelle il fait réaliser un ex-libris.
Mais Gloxin dirigeait aussi l’hôpital de Colmar, dans une période très difficile, dans la mesure où les frontières de l’est voient affluer de tous les départements les volontaires venus défendre la République. De fait, on est quelque peu effaré de voir le nombre de décès survenus à l’Hôpital de Colmar au cours de l’hiver 1793-1794... Le directeur lui aussi décède, au tout début de 1794 – il n’a pas encore trente ans. Charles Louis L’Héritier (1746-1800) immortalisera son nom en lui consacrant le genre exotique des «Gloxinia» (cf cliché). 

Notes
(1) Le Jardin botanique a été fondé en 1617, et il est dirigé depuis lors par un certain nombre de savants de très grande valeur.
(2) Dorothée Rusque, «Un dispositif matériel et visuel constitutif de la construction du savoir naturaliste au XVIIIe siècle: la collection de livres de Jean Hermann», dans HCL, XI (2015), p. 95-108.
(3) À la sortie du pont du Rhin, Kehl appartient au grand-duché de Bade, et constitue pratiquement le modèle idéaltypique de ce que l'on désigne comme les presses périphériques au XVIIIe siècle.

Bibliogr.: L. Blanchard fils, Éloge funèbre de Benjamin Gloxin, vice-président de la Société populaire et agent national de la Commune de Colmar, prononcé à la Société populaire de Colmar, le décadi 30 nivôse de l'an second de la République. Marcel Moeder, Les Ex-libris alsaciens, des origines à mil huit cent quatre-vingt dix, Strasbourg, A. & F. Kahn, 1931.
CR de la thèse dans Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, &c., 67 (juin 1786), p. 595-597; Journal des savants, déc. 1786, p. 2453-2454 (simple signalement).
Sur Rolland et Jacob: Épreuve des caractères de la Société Typographique de Strasbourg, par Jacob, élève de Baskerville. Marius Audin, Les Livrets typographiques des fonderies françaises avant 1800, Amsterdam, G. T. Van Heusden, 1964, cite cinq livrets publiés par Rolland et Jacob (n° 230-231 et trois p. 207 du supplément).

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jeudi 19 novembre 2020

Lumière des livres (2)

Poursuivons aujourd’hui notre visite virtuelle de la Bibliothèque royale elle-même virtuelle dont Étienne Louis Boullée trace le projet dans la décennie prérévolutionnaire. L’idée maîtresse de l'architecte consiste à couvrir la cour de l’ancienne bibliothèque, pour la transformer en salle de lecture servant aussi de magasins, les bâtiments préexistant étant libérés pour accueillir les collections spéciales, manuscrits, estampes, etc. Répondre aussi parfaitement que possible à la commande, tout en limitant les dépenses dans des proportions considérables, quel administrateur repousserait ce programme?
Le projet de l’architecte.
consiste à transformer la cour de la Bibliothèque actuelle, qui a trois cents pieds de long sur quatre-vingt-dix de large, en une immense Basilique, laquelle contiendra non seulement toutes nos richesses littéraires, mais encore celles que nous avons lieu d’attendre des temps à venir.

La salle, de quelque 100 m. sur 30, sera entourée de quatre niveaux de rayonnages en gradins, eux-mêmes surmontés d’une colonnade (dans la seconde variante du projet). Nous comptons, comme représenté sur l’illustration, 8 rayonnages par travée, soit 32 rayonnages en hauteur, ce qui correspond à un développement linéaire de 6400 m. sur les seuls grands côtés (soit de 160 000 à plus de 200 000 volumes, avec les petits côtés). Si l’ensemble n’est pas prévu en libre-accès, puisqu’un grillage est apparemment mis en place au niveau le plus bas, Boullée a réfléchi à la rapidité et à la sécurité du service. La métaphore de la « parole » évoque aujourd’hui pour nous l’immédiateté de l’information par les nouveaux médias :
Que (…) l’on se figure des personnes placées sur divers rangs et distribuées de manière à se passer de main en main les livres ; on conviendra que le service sera aussi prompt que la parole, sans que l’on ait d’ailleurs la crainte des dangers qui peuvent résulter des échelles.
La distinction entre le service du public et les magasins de rangement ne s’impose pas dans l’esprit de l’architecte, pour une salle que son ampleur permet de concevoir comme constituant elle-même le magasin central.
Après les considérations pratiques, à savoir le rangement et la conservation des collections, le principal objectif est celui de l’effet obtenu sur l’imaginaire collectif. La voûte à caissons «prendra sa naissance à partir de l’élévation des murs actuels», de sorte que l’ensemble constituera un «vaste amphithéâtre de livres». La conception est grandiose, à la fois parlante (le choix de la voûte en berceau symbolise l’univers) et fonctionnelle (l’éclairage zénithal dégage les murs): après la sombre entrée sur la rue de Richelieu, puis le «vestibule», un double escalier conduit à hauteur des murs de soutènement, d’où le visiteur pénètre dans cette immense caverne lumineuse. La lumière sera partout dispensée dans le «temple idéal» (on remarque l’emploi du terme de «basilique» par l’architecte) en vue de l’exercice d’un «culte nouveau», celui, bientôt, de la Raison. Bien sûr, les problèmes de conservation liés à un éclairage trop violent ne sont pas encore d'actualité...
Mais la représentation politique n’est pas oubliée par Boullée, et les deux petits côtés de la «basilique» de bibliothèque sont fermés par deux arcs de triomphe, dont l’un abrite une statue du roi, et l’autre, une statue de Minerve: le programme moral et éducatif mis en œuvre doit en effet se prolonger sur le plan de l’idéologie en mettant en exergue la figure du roi comme successeur de Ptolémée et comme souverain protecteur des Muses. Le choix d’un style antique sévère, qui fait penser au dorique, et la monumentalité grandiose de l’ensemble manifestent le fait que la capitale royale de l'époque moderne succède elle-même aux capitales intellectuelles et artistiques de l’Antiquité classique, d’Athènes à Alexandrie et à Rome. Les figures mises en scène par Boullée, et dont un groupe est éclairé par un rayon de soleil, reprennent d’ailleurs le modèle de celles de Raphaël dans son École d’Athènes. Pourtant,
ce ne sont plus les philosophes de l’Antiquité qui occupent les gradins de cette École d’Athènes, mais leurs ouvrages mêmes. (…) La bibliothèque ne propose pas une salle de lecture, mais une Académie à l’antique (…). Alors que l’Encyclopédie a échoué à articuler complètement les connaissances humaines, Boullée propose une bibliothèque susceptible d’englober visuellement ce qu’il n’est plus possible de totaliser par l’intellect (Pascal Griener, dans Les Académies, St-Nicolas, Pr. de l’université Laval, 2005, p. 117).
Le projet de Boullée avait déjà été repoussé par les administrateurs royaux, et la Bibliothèque ne sera en définitive jamais réalisée par suite des événements de la Révolution. Les conceptions de l’architecte, très modernes et spectaculaires, pêchent pourtant par des archaïsmes étonnants, dont le moindre réside dans le recours à l’idée ancienne de la salle de bibliothèque: même si la salle est immense, l’avenir résidera, au XIXe siècle, dans la distinction radicale entre les «espaces publics» et les espaces des nouveaux magasins à livres tels que Labrouste les concevra, précisément dans ce même espace de la Bibliothèque impériale. 

Bibliogr.: Étienne Louis Boullée, Mémoire sur les moyens de procurer à la Bibliothèque du Roi les avantages que ce monument exige, [Paris, s.n., 1788]. Id., Essai sur l’art, Paris, Hermann, 1968. 

À propos des «Renaissances»:
L’École d’Athènes: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/ouverture-de-lannee-raphael-1.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-2.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-3.html
Premier billet sur Boullée: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/11/lumiere-des-livres.html.
De l'obsurité à la lumière: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/10/une-histoire-descaliers.html

jeudi 12 novembre 2020

Lumière des livres

Nous avons évoqué il y a quelques jours la question des escaliers de bibliothèque, escaliers qui se donneraient souvent à interpréter comme symbolisant le passage de l’obscurité à la lumière que dispense la culture des livres. Nous reprenons aujourd’hui cette thématique à propos d’un exemple spécifique datant de 1788: il s’agit du projet de nouvelle Bibliothèque royale, à Paris, par un élève de Blondel, Étienne Louis Boullée (1728-1799) (1).
Les dernières décennies de l’Ancien Régime s’inscrivent dans une généalogie intellectuelle et artistique dans laquelle la référence à l’Antiquité classique s’impose très généralement, et s’étend aux domaines des arts majeurs (peinture, sculpture), mais aussi de la typographie (avec les caractères de Baskerville, de Bodoni et de Didot) et, bien sûr, de l’architecture. À Paris, Boullée est un théoricien plutôt qu’un praticien: il considère l’architecture comme un art, et prépare un certain nombre de projets dont la plupart ne seront pas réalisés, mais qui lui apporteront une très grande influence sur ses jeunes confrères. Pour lui, le bâtiment doit «parler» au spectateur, et contribuer à son éducation, tout en répondant aux nécessités de sa fonction. Parallèlement, s’il privilégie le style néo-classique, il se caractérisera surtout par l’utilisation de formes élémentaires, par ex. la sphère, auxquelles il donnera des proportions gigantesques.
La question de la ou des bibliothèque(s) est l’une de celles au cœur de la philosophie des Lumières, et de ses développements dans l’ordre de la politique: «Une bibliothèque est, sans contredit, le Monument le plus précieux d’une Nation, parce qu’il renferme toutes les connaissances acquises» (É. L Boullée). 

À la veille de la Révolution, la Bibliothèque royale fait de longue date l’objet de projets de réaménagement, dont le plus abouti consistait à la déplacer au Louvre, comme élément d’un programme qui rejoindrait celui du Musée d’Alexandrie (la bibliothèque, les Académies et le Museum réunis dans un même complexe): «depuis long-temps on parle de transporter ailleurs la Bibliothèque du roi» (Mémoires secrets, 27 déc. 1785). Boullée, membre de l’Académie d’architecture depuis 1762, juge le principe inopportun parce que, au Louvre, le service serait considérablement ralenti par les distances à parcourir, et parce que la surveillance du public est impossible dans des locaux disposés en «galeries qui ont divers sens».
Le choix sera donc celui d'une nouvelle bibliothèque, laquelle devra d'abord répondre
à un programme théorique: «il faut concevoir pour réaliser», et l’architecture sera d’abord «une production de l’esprit». Quant au modèle, il est donné par l’«École d’Athènes». La bibliothèque devra  apparaître comme «le siège physique de l'héritage spirituel des grands hommes de la culture du passé; ce sont ces mêmes hommes, avec leurs œuvres [entendons, les livres], qui [la] constituent».
À la représentation mentale, on apportera ensuite les réponses les plus efficaces possible: l’idée centrale développée par Boullée est celle de couvrir la cour du Palais Mazarin,
qui est immense, d’en disposer la décoration intérieure de manière qu’elle présente un superbe amphithéâtre de livres et de réserver les bâtiments actuels comme dépôts des manuscrits, des estampes, des médailles, de la géographie et autre. Ce qui rend ce projet plus recommandable, c’est que l’artiste effectue avec un million et demi au plus ce qui sur un autre emplacement coûterait quinze à dix-huit millions…
Mais revenons à notre questionnement, de l’opposition entre l’ombre et la lumière. L’architecte réalise notamment plusieurs modèles pour la façade de la Bibliothèque, dont l’un est particulièrement significatif pour notre objet (1788). Nous sommes rue Colbert: un gigantesque mur opaque est percé d’un portail encadré de deux atlantes et surmonté d’un globe terrestre. De part et d’autre, une inscription antiquisante (avec la date de 1788 en chiffres romains) et, sous le toit, une frise en corniche avec vingt médaillons (nous connaissons plusieurs variantes du projet). Pérouse de Montclos insiste à juste titre sur le rôle de la lumière intervenant comme un véritable matériau dans les conceptions de Boullée. La métaphore du passage à la lumière de la connaissance est en effet évidente: le spectateur quitte la rue que l’on imagine animée pour pénétrer le bâtiment monumental par une entrée gigantesque (les petits personnages donnent l’échelle) mais obscure, et pour  atteindre par un escalier droit à deux volées le sommet de la gigantesque salle voûtée, inondée de lumière, où les livres semblent comme constituer les murs. La Bibliothèque ne sera en définitive pas réalisée, par suite des événements de la Révolution, mais les conceptions de l’architecte auront une influence certaine sur ses successeurs... à commencer par Labrouste.

Notes
(1) Jean-Marie Pérouse de Montclos, Étienne-Louis Boullée, Paris, Arts et métiers graphiques, 1994. Une exposition virtuelle sur Boullée est disponible sur le site de la BnF : http://expositions.bnf.fr/boullee/indexpo.htm

jeudi 5 novembre 2020

Les enseignements de la topographie urbaine

Un colloque tenu dans les années 1980, sur la suggestion de Daniel Roche et d’Henri Jean Martin, abordait la problématique des «espaces du livre», ceux-ci envisagés dans le long terme, et selon les trois modalités, de la fabrication (les imprimeries de toutes sortes), de la circulation (les libraires de détail et autres intermédiaires) et de la «consommation» (les espaces de la lecture) (1). Nous nous arrêterons aujourd’hui, dans cette note, sur la chronologie des processus de changement, que nous aborderons à travers quelques exemples. Nous aurons l’occasion de constater que ces remarques nous conduisent, aussi, dans le champ de l’anthropologie, voire dans celui de la sociologie historique.
Voici, d’abord, le dispositif traditionnel, celui de la modernité gutenbergienne (du XVe au XVIIIe siècle), et qui perdure encore pendant une grande partie du XIXe siècle. Nous sommes en ville, et les espaces du travail et de la sphère privée restent entremêlés à l’intérieur d’un bâtiment ou d’un complexe immobilier intégré. C’est, comme on le sait, encore le cas dans la maison Plantin, que le Musée Plantin-Moretus permet de redécouvrir aujourd’hui. D’une manière générale, le développement en hauteur caractérise l’urbanisation ancienne, parce qu’il permet d’abriter une population croissante dans un espace réduit (pensons, en France, au centre de villes anciennes comme Rouen, ou encore Troyes). La règle est de consacrer le rez-de-chaussée aux activités du commerce (la boutique) et le cas échéant de l’imprimerie, et les étages aux appartements et autres pièces d’habitation. Au maître et à sa famille seront réservés le «bel étage» et les étages inférieurs, les employés, compagnons et apprentis, et les domestiques étant logés dans les étages supérieurs. Il faut aussi penser aux magasins de stockage (stockage du papier, des livres en feuilles, de certains matériels d’imprimerie, etc.). Enfin, quand c’est possible, il n’est pas interdit de louer les logements éventuellement disponibles dans l’immeuble.
Comme on l’a souvent dit, cette logique est celle de la «famille élargie», au sein de laquelle les rapports préfigurent le cas échéant de futurs rapports professionnels. S’il est logé sur place, le premier commis aura souvent sa place à la table familiale, tout comme il suivra la famille dans les «parties» à la campagne; plus tard, le maître aura à lui fournir un témoignage de compétence et de moralité au moment où il cherchera à s’établir. Pensons aussi, dans un tout autre registre, au mariage entre le premier commis et la fille du maître, mariage qui assurera la pérennité de l’entreprise après la disparition de ce dernier. D’une certaine manière, ces pratiques sous-tendent une forme de cooptation.
On le voit, l’organisation matérielle de l’espace recouvre des caractères relevant aussi bien de l’anthropologie sociale que de l’économie des affaires. Elle n’est d’ailleurs nullement propre au seul monde du livre, puisque nous retrouvons cette même organisation chez les artisans établis (par ex. un orfèvre), ou encore dans une profession comme la banque ancienne, voire chez les enseignants –il est par exemple courant, dans les pays allemands, de voir le professeur loger certains de ses élèves à son domicile. Ce dispositif traditionnel que nous pourrions qualifier de «compact», se fonde sur l’adaptation d’espaces non spécialisés à des activités qui peuvent en revanche être très spécialisées, comme l’imprimerie. Il se prolonge jusqu’au au XIXe siècle, même si avec des nuances, et en suivant des chronologies parfois divergentes.
À partir surtout du milieu du XIXe siècle en revanche, l’industrialisation impose aux imprimeries les plus importantes une restructuration de l’espace de production, dont la logique la plus aboutie sera, à terme, celle de se développer sur le plan horizontal des nouvelles «usines à livres». Dès lors, l’imbrication de la sphère du travail et de la sphère privée cesse, et la famille de l’entrepreneur s’installe dans un autre bâtiment, même si souvent à proximité immédiate de la «maison». Certains ateliers traditionnels conservent pourtant le modèle ancien, avec l’immeuble unique situé au cœur de la ville (le coût de l’immobilier!): c'est notamment le cas des maisons de librairie (librairies de détail), qui recherchent la proximité avec leur clientèle.

Au lendemain de l’annexion allemande (1871), le jeune Karl Ignaz Trübner, après son apprentissage à Londres, se lance de manière indépendante, en ouvrant sa librairie d’assortiment et d’antiquariat à Strasbourg, dans un local provisoire de la place Gutenberg (22 mai 1872), avant d’acheter, dès le 30 septembre suivant, l’immeuble du 9 place de la cathédrale, pour la somme de 145 000 f. L’immeuble (cliché 1) se dresse en plein centre de la ville, et se développe sur trois niveaux principaux, un quatrième étage et les combles. Un document de 1905 précise la destination de chaque étage: au rez-de-chaussée, comme il est logique, la librairie de détail et l’antiquariat; au premier étage, les bureaux de la maison d’édition (laquelle n’était pas prévue au départ, mais ne s’en est pas moins rapidement développée); au second, l’appartement des Trübner, consistant en quatre pièces principales (le couple n'a pas d'enfants); le troisième étage est constitué par un appartement de cinq pièces, peut-être loué. Nous n’avons pas de précisions quant à l’utilisation des étages supérieurs.

Avec les époux Trübner, le changement est datable: au moment où le libraire, qui a atteint la soixantaine et dont la santé est médiocre, se décharge de toute activité professionnelle, les deux époux font en effet construire, dans la «ville nouvelle» allemande (Neustadt), une villa d’habitation dont le dispositif se révèle très significatif (1904-1905), et qui est toujours en place aujourd’hui. Le choix est celui du régionalisme (style dit Heimatschutz), avec colombages, nombreux décrochements, et toiture à forte pente (cliché 2). Chose plus intéressante encore, les plans d’architecte nous dévoilent le dispositif intérieur de l’habitation, y compris la cave (2).
Au rez-de-chaussée, les pièces de réception: le hall d’entrée, la salle à manger (Speisezimmer), un grand salon, et une bibliothèque (sur laquelle nous ne savons malheureusement rien…), outre quelques pièces de service, dont la cuisine. Nous sommes au niveau des activités relevant de la sociabilité, et nous pouvons bien supposer que c’est là que l’éditeur expose l’essentiel de la superbe collection de tableaux qu’il a su réunir, et dont la pièce maîtresse est une Vierge de Botticcelli. L’étage supérieur est celui de la sphère privée: une chambre à coucher pour les époux Trübner, jouxtant la salle de bain, une double chambre d’ami, deux autres chambres plus petites et une pièce de dégagement. Le dernier étage, sous le toit, est destiné à la domesticité, à savoir un domestique et deux ou trois servantes, la disposition des pièces étant précisée selon le sexe (Zimmer der weiblichen Dienerschaft, etc.) (cliché 4). Malheureusement pour l’éditeur, il jouira trop peu de temps de sa confortable nouvelle habitation, puisqu’il décède dès le 2 juin 1907. Il y aurait encore beaucoup à dire, notamment sur la typologie du «capital» (financier, social et culturel) chez un personnage comme Trübner, et sur les processus de «distinction». Mais notre propos du jour se borne à observer les modalités du changement de régime, avec la dissolution, même partielle, des solidarités professionnelles anciennes entre les maîtres et leurs employés, et avec la différenciation croissante des conditions d’existence. La réorganisation des espaces de vie, et la séparation de la sphère professionnelle et de la sphère privée, sont l’un des indicateurs majeurs de cette mutation: la «distribution de l’espace géographique (…) n’est jamais neutre socialement» (Pierre Bourdieu).

Notes
(1) Les Espaces du livre, colloque organisé par par l’Institut d’Étude du Livre, Paris, 1979-1980, 2 vol. dactyl.
(2) La maison est chauffée au charbon, et les différents locaux du sous-sol sont clairement distingués, avec une cave à vins (Weinkeller), une cave pour les provisions (Wirtschaftskeller), etc
 

dimanche 11 octobre 2020

Une histoire d'escaliers

La topographie bibliothécaire nous enseigne que les anciennes bibliothèques sont plus volontiers établies au premier étage d’un bâtiment, que celui-ci soit autonome (construit pour abriter une bibliothèque) ou non. Nous ne nous arrêterons pas aujourd’hui sur la présence, documentée par plusieurs exemples, d’écuries à l’étage inférieur, comme, au XVIIe siècle, à Wolfenbüttel ou à la première Mazarine. Le choix du premier étage vient sans doute d’abord de ce que, dans les anciens monastères, nous sommes au-dessus des galeries du cloître, et à proximité du dortoir. Deux autres arguments interviennent aussi: d’une part, en hauteur, on sera plus à l’abri de l’humidité; de l’autre, on bénéficiera en principe d’un meilleur éclairage. Quoi qu’il en soit, les bibliothèques resteront très généralement localisées à l’étage, le premier exemple de nouvelle bibliothèque construite en France au rez-de-chaussée étant, à notre connaissance, celui de la ville d’Amiens au début du XIXe siècle.
Mais voici le fait: si les escaliers permettant d’accéder à la bibliothèque sont d’abord utilitaires, comme le montre aujourd'hui encore l’exemple de la bibliothèque capitulaire de Noyon, ils se trouveront progressivement investis d’une signification symbolique de plus en plus marquée. L’escalier monumental manifeste la puissance du maître d’ouvrage, et il symbolisera aussi le passage de l’obscurité de l’étage inférieur (assimilé à l’état d’ignorance) à la clarté de la bibliothèque –la clarté apportée par les livres. Parcourons maintenant quelques exemples paradigmatiques, qui illustreront le fait jusqu’à nos années 2000.
Notre premier exemple sera tout naturellement celui de la Medicea Laurenziana à Florence (cliché1). Nous sommes au cœur du pouvoir des Medici: le projet, initialement confié à Michel Ange, est celui d’une grande salle rectangulaire, abritant la bibliothèque au premier étage en arrière des cloîtres, salle à laquelle donnera accès un monumental escalier droit, en pierre (Ammannati, 1559). L’inscription placée à l’entrée exalte, sur le modèle de l’épigraphie antique, la figure du fondateur, la richesse de la bibliothèque et les deux objectifs classiques, du service apporté à ses concitoyens et de la gloire de la patrie. L’opposition entre l’obscurité relative du vestibule et la clarté de la salle de consultation a été très tôt interprétée comme symbolique de l’accession par le livre aux lumières du savoir.
De même, Sansovino installera-t-il la salle de la Marciana au premier étage (l’étage «noble») de son nouveau Palazzo della libreria. On y accède par un escalier à double rampe, dont l’iconographie est tout particulièrement signifiante –l’homme atteint à la vertu, puis à la sagesse, tandis que la connaissance par le livre domine l’ensemble. L’escalier débouche en effet sur un petit vestibule, avec la fresque allégorique de la Connaissance (Sapienza) par Le Titien (1560) (cliché 2).
Quelque trois générations plus tard, le palais de Brera, à Milan, désigne un complexe élaboré sur le modèle de l’Académie: un établissement d’enseignement, des espaces réservés à la conservation, des objets d’art (envisagés surtout comme modèles en vue de l’étude du dessin) et une bibliothèque, le tout organisé autour d’une cour à colonnades. Dans chaque angle, un escalier conduit à l’étage, où la grande salle de bibliothèque bénéficie d’un emplacement central (cliché 3). Même dispositif à la Hofburg de Vienne, où un escalier tournant à trois volées de marches donne accès à la grandiose (ici, le mot n’est pas trop fort) salle à coupole, élevée sur des plans de Johann Bernhard Fischer von Erlach (1665-1723) par son fils Joseph Emmanuel (1). La porte d’entrée est surmontée d’une inscription commémorative, tandis qu’une superbe grille porte en fer forgé et doré la mention «Bibliotheca Palatina». Nous retrouvons la même inscription, mais dans un dispositif néo-classique, à la bibliothèque de Parme, au premier étage du complexe de la Pilotta. Aujourd’hui encore, l’escalier de la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris, illustre ces mêmes choix.

La façade de la nouvelle Bibliothèque royale de Bavière (Bayerische Hof u. Staatsbibliothek) a été projetée par l’architecte Friedrich von Gärtner à partir de 1827, et elle se présente sur le modèle d’un palais florentin, avec les trois grands portiques d’entrée, auxquels donne accès un double escalier extérieur convergent (1843) (cliché 4). Après la relative obscurité du vestibule, nous découvrons le grand escalier monumental, à deux volées successives de marches (« escalier d’honneur»), largement éclairé et conduisant à la salle de lecture (cliché 5).
Mais revenons dans la capitale française: le premier programme de bibliothèque moderne est, à Paris, celui élaboré par Labrouste pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, et il suit le dispositif canonique que nous venons de présenter rapidement: la porte principale, au centre de la façade sur la place du Panthéon, est légèrement surélevée, et elle ouvre sur un large vestibule plongé à dessein dans une semi-pénombre. Au fond, l’escalier à volée de départ unique puis à dédoublement, permet d’accéder à l’étage. La grande salle de lecture, spectaculaire de par la légèreté de son architecture métallique, est comme tapissée de livres et baigne dans la lumière…
Terminons par quelques exemples très significatifs, même si plus récents: l’enrichissement de l’Allemagne au XIXe siècle (surtout après 1870), et l’attention portée à l’enseignement et à la recherche, conduisent à mettre en chantier des bâtiments de bibliothèque nouveaux et représentatifs –de véritables «palais pour les livres», pour reprendre la belle formule de Jean-Michel Leniaud (3). Le modèle est largement reproduit, que nous rencontrons, par exemple, à l’Albertina élevée en 1887-1891 Beethovenstraße à Leipzig: la volée de départ unique se dédouble jusqu’à déboucher sur une galerie circulaire (comme à Munich) (cliché 6. © Andreas Schmidt). Ce modèle est assez largement diffusé, du moins jusqu’à sa complète réinterprétation, à la «BNU Nouvelle» de Strasbourg en 2014 (cf cliché infra) (4).

Notes
(1) Hans Petschar, «Der Prunksaal der Österreichischen Nationalbibliothek. Zur Semiotik eines barocken Denkraums», dans Bibliothèques décors 1, p. 69-79.
(2) Auguste Vallet de Viriville décrit cet escalier qu'il découvre à l'occasion de son passage à Muniche en 1854: «Par delà le vestibule un escalier grandiose et monumental , comparable à celui du palais du Luxembourg ou à celui des Tuileries, donne accès à la bibliothèque proprement dite. Le arbre, le stuc, l'or et la peinture qui représente les écrivains les plus illustres depuis Virgile jusqu'à Schiller, depuis Hérodote jusqu'à Lichtenthaler,, le directeur actuel de l'établissement, sont prodigués...»
(3) Des palais pour les livres. Labrouste, Sainte-Geneviève et les bibliothèques, dir. Jean-Michel Leniaud, Paris, Maisonneuve et Larose, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2002.
(4) Notons cependant qu'il s'agit d'un escalier intérieur, donnant accès aux différents niveaux de la salle de lecture, et non pas de l'escalier d'entrée à la bibliothèque proprement dite. Ajoutons qu'il convient toujours de considérer la chronologie: à l'origine, le superbe escalier devenu emblématique de la bibliothèque Anna Amalia de Weimar (le Wendeltreppe) n'était pas destinée à celle-ci; de même à Paris, l'élégant escalier donnant accès à la Bibliothèque Mazarine a été élevé par l'architecte Léon Biet en 1824.



mercredi 10 juin 2020

Nouvelle publication

Nouvelle publication
Ex bibliotheca. Les livres retrouvés de l’Académie réformée de Saumur. Catalogue raisonné de l’exposition présentée à la Médiathèque Louis Aragon du Mans du 19 octobre 2018 au 19 janvier 2019, puis au Château-Musée de Saumur du 6 juillet au 30 novembre 2019,
réd. Thomas Guillemin, collab. Kévin Tréhuédic,
Gand, Snoeck, 2020,
160 p., ill., couv. ill.
ISBN 9461615841

L’exposition Ex Bibliotheca était consacrée à un corpus d’ouvrages liés à l’Académie réformée fondée dans la cité ligérienne à la toute fin du XVIe siècle par Philippe Duplessis-Mornay: au total, l’Académie réformée a fonctionné pendant un peu moins de un siècle (1599-1685).
Dispersés entre les fonds anciens des villes de Saumur et du Mans, les «livres retrouvés» sont le reliquat de plusieurs bibliothèques saumuroises du XVIIe siècle: celle de Mornay lui-même, celle de l’Académie, et les bibliothèques personnelles de certains professeurs. Leur identification a pour origine la découverte fortuite d’un ouvrage ayant appartenu à Louis Cappel (professeur d’hébreu entre 1613 et 1657) dans le fonds ancien du Mans.
L’enquête s’est déroulée en plusieurs étapes: d’abord une recherche thématique, rapidement suivie par un dépouillement semi-systématique (les collections mancelles réunissant plus de soixante mille volumes) des marques de provenance qui a permis d’identifier plusieurs exemplaires dont certains provenant de la bibliothèque académique elle-même; ensuite une enquête à l’échelle régionale, puisque la bibliothèque académique était réputée dispersée; enfin, un dépouillement systématique du fonds ancien de Saumur, où un second ensemble de reliquats issus des mêmes bibliothèques réformées a été localisé.
In fine, ce sont une cinquantaine d’ouvrages issus de bibliothèques calvinistes saumuroises qui ont pu être retrouvés à Saumur et au Mans, auxquels viennent s’ajouter une quarantaine de livres provenant très probablement de la bibliothèque académique, pour laquelle n’existe pas de marque d’appartenance spécifique. En outre, l’enquête régionale a permis d’identifier des pièces éparses liées au corpus dans deux fonds angevins. Enfin, quelques exemplaires ayant appartenu à la figure centrale du corpus saumuro-manceau, Louis Cappel, ont pu être localisés à l’échelle européenne, tant en collections publiques que privées. 
Fermée en janvier 1685, l’Académie voit sa bibliothèque inventoriée par un libraire catholique de Saumur puis confiée à l’hôtel-Dieu de la ville qui, six mois plus tard, revend la bibliothèque au libraire qui l’avait cataloguée. À partir de l’été 1685, les livres de l’ancienne bibliothèque académique sont donc dispersés au fil des ventes. Cette dissémination est confirmée par la présence d’ouvrages issus de cette bibliothèque mais provenant initialement de celle de Duplessis-Mornay (portant soit des notes autographes soit des envois à lui adressés) dans les fonds anciens saumurois et manceaux, mais passés entre temps par des bibliothèques de congrégations catholiques (Oratoriens et Mauristes à Saumur, Mauristes au Mans).
La présence d’un corpus saumurois en Sarthe s’explique par une acquisition massive (2500 ouvrages) réalisée en 1717 par dom Maur Audren, alors à la tête de Saint-Vincent du Mans et actif responsable de la bibliothèque de l’abbaye. Un érudit du XIXe siècle donnait cette information sans la sourcer: elle est confirmée par la date d’inscription au catalogue de la bibliothèque de l’abbaye (1718) de la quasi-totalité des livres provenant de bibliothèques saumuroises. Est ainsi dévoilé l’un des lieux d’approvisionnement de l’ambitieux bibliothécaire de Saint-Vincent en 1717. Outre les bibliothèques réformées précédemment évoquées, figurent dans le fonds manceau plusieurs reliquats de bibliothèques catholiques saumuroises, dont celle de Jean Phélippeau, secrétaire de l’abbesse de Fontevraud dans la seconde moitié du XVIIe siècle (ces différentes bibliothèques catholiques sont représentées par plus d’une vingtaine d’ouvrages). Cette présence confirme l’achat massif réalisé à Saumur en 1717, probablement auprès de plusieurs libraires de la ville. Les saisies révolutionnaires sont bien sûr l’étape intermédiaire entre l’abbaye mancelle et le fonds public du Mans. 

(Communiqué par Monsieur Thomas Guillemin).

NB- Pour une présentation des ex-libris de professeurs identifiés entre Saumur et Le Mans, voir Thomas Guillemin, «Ex bibliotheca salmuriensi – Avis de recherche» (7 juin2018).

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