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samedi 22 juin 2019

Un colloque et une exposition sur les Lumières

Pensées secrètes des académiciens 
Fontenelle & ses confrères

Colloque international
27-29 juin 2019

27 et 28 juin:  Institut de France (3 rue Mazarine et Grande Salle des séances)
 29 juin: en Sorbonne (Salle Louis Liard)

Buste de Fontenelle (© Musée des Beaux-Arts de Lyon)
Ce colloque traitera des relations des milieux académiques avec la pensée libre, hétérodoxe et clandestine au 18e siècle. Parallèlement à leurs activités intellectuelles publiques dans le domaine des sciences, de l’érudition et des Belles Lettres, une partie des académiciens et de leurs amis poursuivait en effet des échanges confidentiels sur des questions philosophiques et religieuses, échanges auxquels ils ne souhaitaient, ou ne pouvaient pas donner un caractère public.
C’est sur cette vie intellectuelle double que le colloque veut attirer l’attention. Il s’agira de mettre en évidence l’existence d’un groupe discret d’hommes de grande culture au sein des Académies de la fin du règne de Louis XIV à l’avènement de Louis XVI. Ce qui les rapproche, c’est une même inspiration critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés et le goût de l’érudition. Le colloque est accompagné d'une exposition, mettant en valeur l'exceptionnelle collection de manuscrits philosophiques clandestins de la Bibliothèque Mazarine.

Programme détaillé ici.

Colloque international organisé par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, la Bibliothèque Mazarine, le CELLF (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises / Sorbonne Université) et La Lettre clandestine, avec le soutien de l’Institut de France.

Entrée libre dans la limite des places disponibles: contact@bibliotheque-mazarine.fr

Exposition

De la fin du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe, de nombreux textes reflétant un courant de pensée érudit, critique et intellectuellement subversif ont circulé sous forme de copies manuscrites. Les recherches des dernières décennies ont montré que beaucoup de ces manuscrits, philosophiques et clandestins, ont des liens avec le milieu académique (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Académie des Sciences).
Ils sont presque tous anonymes, et souvent composites, mais certains ont pour auteurs, réels ou supposés, des académiciens, tels que Fontenelle (1657-1757), l’abbé Jean Terrasson (1670-1750), Jean-Baptiste de Mirabaud (1675-1760), Nicolas Fréret (1688-1749), Jean Lévesque de Burigny (1692-1785), Voltaire (1694-1778), ou leurs amis, comme Boulainvilliers (1658-1722) et Dumarsais (1676-1756).
Ces manuscrits ont circulé au sein de milieux cultivés, par exemple dans l’entourage des ducs de Penthièvre ou dans celui de la famille du Châtelet, qui partageaient une même attitude critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés, le goût de l’érudition. Porteurs d’idées antireligieuses, ils ont été lus aussi dans un but de controverse et d’apologétique, ce qui explique leur présence dans les principales bibliothèques ecclésiastiques de Paris (Abbaye Saint-Victor, Séminaire de Saint-Sulpice...) comme chez le capucin Fulgence, le chanoine Joseph Dinouart, l’abbé Pierre-Jacques Sépher ou le protestant François Roux.
À partir de l’exceptionnel ensemble de ces manuscrits conservé à la Bibliothèque Mazarine et de documents rares provenant de collections particulières, l’exposition donne un aperçu des caractéristiques principales de ce corpus, et des relations des milieux académiques du XVIIIe siècle avec la pensée libre et hétérodoxe qu’ils véhiculent.

 
Commissariat de l'exposition: Geneviève Artigas-Menant (Université Paris-Est Créteil, CELLF-Sorbonne Université), Patrick Latour (Bibliothèque Mazarine)


Détails sur le calendrier et les horaires d'ouverture de l'exposition

Information communiquée par la Bibliothèque Mazarine (Monsieur Yann Sordet, directeur)

 

samedi 25 mai 2019

La modélisation par les globes

Il y a déjà un certain temps, nous rappelions ici-même tout l’intérêt qu’il y aurait à articuler une histoire des idées et des processus de connaissance, avec une histoire des pratiques et, surtout, avec une histoire d’un certain nombre de dispositifs formels et matériels grpace auxquels et à travers lesquels les constructions intellectuelles peuvent être élaborées. Henri-Jean Martin ne dit pas autre chose, lorsqu’il développe sa théorie de la «mise en texte» des imprimés: le texte sera plus ou moins adapté aux caractéristiques (matérielles, économiques, etc.) du support qui sera le sien, mais surtout, il ne peut se donner à lire qu’à travers ce support même. De même, Georges Duby explique-t-il qu’il y a une matérialité de l’écriture –entendons, que le processus d’écriture est pour partie le produit de ses propres conditions matérielles d’émergence et de fonctionnement.
Cette problématique, familière aux historiens du livre, peut être élargie, comme l’a montré l’exposition De l’argile au nuage: l’organisation, non pas seulement abstraite (logique de classement, etc.), mais surtout matérielle des catalogues, témoigne de ce que ceux-ci sont susceptibles d’un certain type d’interrogations ou de pratiques d’interrogation, à l’exclusion des autres. On pensera aussi à la pratique qui consiste à «fourrer» les exemplaires de feuillets blancs permettant de noter les futurs enrichissements ou corrections et répondant ainsi au besoin de renforcer l’efficacité du volume imprimé.
D’autres dispositifs sont bientôt en œuvre, dans lesquels l’outil de la virtualité apparaît dans toute sa puissance. De plus en plus, à la fin du Moyen Âge, on raisonne dans l’abstrait et en dehors des catégories transcendantes, de sorte que le monde peut se refléter dans un «monde de papier» qui permet de connaître et de manipuler le monde réel. Le travail sur la cartographie, l’astronomie, les sciences naturelles, etc., montre comment les propriétés du réel sont perçues comme apparentes, quand ses catégories véritables sont à la fois rationnelles et cachées.
Le globe de Behaim, qui reprend la vision du monde par Ptolémée (GNM, Nuremberg)
Lorsque Galilée (1564-1642) écrit que «la nature est écrite en langage mathématique», il pousse le raisonnement à son terme: la pensée s’organise sur la base de représentations qui permettent de faire fonctionner l’univers sensible à la manière d’un système de signes, en l’occurrence une modélisation mathématique. le concept de «monde de papier» désigne l’ensemble des catégories, modèles et artefacts liés à l’écrit et à l’aide desquels se pense le monde extérieur.
Des modèles sont alors construits, et l’on rappellera ici que le premier globe terrestre est fabriqué à Nuremberg, par Martin Behaim (lui-même élève de Regiomontanus) en 1492, l’année de la traversée transatlantique par le Gênois. Les applications de la représentation (de la modélisation) abstraite peuvent être d’une immense importance pratique: reprenant l’exemple de Behaim, on pensera à la découverte de Ptolémée par le biais de l’Imago mundi de Pierre d’Ailly (publiée par Johannes de Westfalia), et à la réflexion sur le modèle ptolémaïque de l’univers, laquelle aurait poussé les navigateurs à gagner les Indes orientales précisément en leur tournant le dos et en s’embarquant vers l’Ouest.
Instruments de connaissance, les globes fonctionnent aussi très tôt comme des symboles de pouvoir –l’orbe crucigère tenue par le Christ manifeste l’universalité de son règne. Dans les plus spectaculaires comme dans les plus modestes collections, les globes apparaissent à la fois en tant qu’instruments de la connaissance, en tant que témoignages du projet encyclopédique qui est celui de la bibliothèque «moderne», et en tant que signes du pouvoir: ainsi à l’Escorial, à la bibliothèque du Klementinum de Prague, au monastère de Saint-Gall, à la Bibliothèque nationale de France (les globes de Coronelli), ou encore, à l’autre extrémité du spectre, à la bibliothèque de la Natio Germanica de l’université d’Orléans. Le catalogue de celle-ci ne s’ouvre-t-il pas, en 1664, par la mention des globes (Globus cœlestis & terrestris) et de la sphère armillaire?

jeudi 29 novembre 2018

Une brochure "révolutionnaire"

L’apprentissage de la démocratie est un jeu subtil et que l’on pourra à juste titre juger au moins… compliqué, et cela jusqu’à aujourd’hui. Après la chute de Robespierre, la Convention thermidorienne assure la transition avec le régime qui suivra, celui du Directoire: le «décret des deux-tiers» impose aux électeurs de choisir au moins les deux-tiers de leurs représentants parmi les sortants –on conviendra que, même dans un système censitaire, il s’agit d’une conception pour le moins restrictive de la démocratie.
Dans le même temps, la réaction monte en puissance. Le 13 vendémiaire an IV (5 oct. 1795), l’insurrection royaliste est écrasée par Bonaparte sur les marches de l’église Saint-Roch. Trois semaines plus tard (4 brumaire = 26 oct.), la Convention tient sa dernière séance, tandis que 750 députés sont bientôt élus, pour former les deux conseils, les Anciens et les Cinq-Cents. Installés au Luxembourg, les cinq directeurs sont nommés par les conseils: Carnot et Letourneur représentent la frange modérée; Reubell et Barras penchent vers la gauche, tandis que La Révellière devient de fait le pivot d’une possible majorité.
Dans l’ensemble, les Thermidoriens se succèdent à eux-mêmes, mais ils sont profondément divisés. Après leur échec, les Royalistes se tournent vers l’action légale, en s’appuyant sur un réseau d’«Instituts philanthropiques» créés dans les départements. Bientôt, se profilent les élections du printemps 1797, qui renouvelleront le tiers des conseils, et un directeur. «Ni les astuces comptables, ni les précautions législatives, ni les pressions administratives [ne peuvent] avoir raison du prosélytisme des prêtres réfractaires, de l’intense effort de la propagande royaliste, et du modérantisme spontané de l’opinion bourgeoise» (François Furet). Les résultats du 29 germ. an V (18 avril) sont un échec cinglant pour le régime: une douzaine de départements seulement (sur plus de 90) restent fidèles à la République. Au Directoire, Letourneur est remplacé par Barthélemy.
La crise s'exacerbe bientôt, entre les assemblées devenues réactionnaires et l’exécutif, où un «triumvirat», constitué de Barras, Reubell et La Révellière, s’impose peu à peu pour empêcher toute restauration monarchique. Tandis que les conseils préparent la mise en accusation des triumvirs, le général Augereau, dépêché d’Italie par Bonaparte, occupe Paris le 17 fructidor an V (3 sept. 1797) et fait arrêter un grand nombre de parlementaires, plusieurs généraux, etc. Barthélemy lui-même est arrêté, Carnot se cache, puis passe à l’étranger. Des lois d’exception cassent les élections de l’an V dans 49 départements, et établissent un contrôle sévère de la presse. Le régime est sauvé, mais sa légitimité démocratique a disparu et le pouvoir ne pourra plus se maintenir qu’en s’appuyant sur l’armée: «le coup d’État n’enterre pas seulement la république des députés, il rétablit l’exception au détriment de la loi» (F. Furet).
Voici maintenant la petite brochure que nous souhaitons présenter:
Sébastien Bottin, Le 18 fructidor justifié par les élections du Bas-Rhin de l’an V. Discours décadaire prononcé le 20 ventôse an VI par Sébastien Bottin, greffier au Tribunal criminel, Strasbourg, chez F.-G. Levrault, imprimeur du département du Bas-Rhin, an VI de la République française, 28 p., 8°. Sign. A(8), B(6). De ces événements tragiques, et du reclassement sociologique à l’œuvre depuis 1789, notre brochure constitue en effet comme le miroir.
L’auteur et son environnement familial, d’abord: originaire de Lorraine (Grimonviller, anc. dép. de la Meurthe), Bottin (1764-1853) appartient à une dynastie de marchands-négociants, mais aussi de chirurgiens, du comté de Vaudémont (Lorraine ducale). Il est d’abord élève à Vézelise, avant de venir à Toul faire sa «philosophie». À cette époque, sa famille se détermine à l’envoyer à Bordeaux, pour se former au commerce et continuer ses cours d’université. Ce voyage fut pour lui une véritable excursion initiatique et géographique.
Un oncle avec lequel il le fit était commerçant, il voyageait à petites journées et s’arrêtait dans les principales villes. M. Bottin profitait de ces instans pour visiter tout ce qu’on pouvait lui indiquer de curieux (…). Il traversa ainsi la Champagne, la Brie, la Beauce, l’Orléanais, la Touraine, le Poitou, la Saintonge et la Guyenne…
Le jeune homme reste deux ans à Bordeaux, avant de rentrer en Lorraine. Dans un milieu de petite bourgeoisie, il ne se tourne pourtant pas vers la carrière du commerce, selon le modèle traditionnel, mais vers celle de l’Église: séminariste à Toul, il est «fait prêtre séculier» par Mgr de Champorin... en mai 1789, mais il se révèle un partisan actif des réformes. Il participe à Paris à la Fête de la Fédération, et approuve en 1791 la Constitution civile du clergé, avant d’être nommé, toujours dans son pays, curé de Favières. Son père, François Bottin, sera présenté comme «percepteur de la division de Grimonviller» à son décès (1808).
Sébastien Bottin s’inscrit comme volontaire «pour défendre l’Alsace» en 1793, mais il entrera très vite dans l’administration civile du Bas-Rhin: premier commis du bureau central des commissaire des guerres à Strasbourg (1793), receveur des domaines dans les pays conquis, chef de bureau adjoint, puis secrétaire en chef de l'administration centrale du Bas-Rhin (an VI). On comprend au passage que son premier poste au bureau des commissaires des guerres le mette nécessairement en relations avec les fournisseurs d’impressions administratives et autres documents et formulaires pré-imprimés à Strasbourg. Les Levrault (F.-G. Levrault) sont les principaux d’entre eux –nous y reviendrons.
Dans l’intervalle, en 1794 (20 août = 3 fruct. II), notre curé s’est marié à Pont-à-Mousson, ...bien avant qu’une décision pontificale ne le relève des ses vœux. En l’an VIII et en l’an IX, il est le secrétaire particulier du général Lecourbe au cours de la campagne d’Allemagne.
À son retour, Bottin quitte Strasbourg, d'abord comme secrétaire du préfet du Nord, Dieudonné, puis comme secrétaire général de la préfecture (13 déc. 1802): il restera à Douai jusqu’en 1815. Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 août 1814, «par la grâce [de] Sa Majesté
» Louis XVIII, mais, élu à la Chambre des représentants pendant les Cent Jours, il semble se retirer de tout engagement politique à partir de la Seconde Restauration.
Au fil des années de la Révolution, le curé constitutionnel devenu fonctionnaire de la République et des différents régimes successifs endosse clairement le rôle de l’intellectuel, prononçant et publiant de nombreux discours, dont celui ici présenté. Il apparaît certes comme un homme nouveau et un partisan de la République, mais il se fait peu à peu plus conservateur, quand il s’agit de soutenir les modérés et de maintenir l’ordre bourgeois face au risque de retour en arrière:
La loi du 19 fructidor a frappé de nullité, dans 49 départements de la République, les choix faits par les assemblées primaires (…) comme étant les choix des seuls royalistes. Cette mesure étoit-elle nécessaire et juste pour le département du Bas-Rhin, qui se trouve dans le nombre? (…)
Il est une vérité, qui est mathématique à mes yeux: c’est que l’hydre du royalisme, sans cesse abattue, se relèvera toujours sous de nouvelles formes tant qu’il existera un seul émigré, un seul homme qui regrette ses abus…
Ce langage parfois brutal correspond à la rhétorique du temps, et à l’urgence de prendre parti: il ne doit pas faire illusion. Bottin rejoint d'ailleurs la position d’un autre jeune homme venu des marges orientales de la France: le Lausannois Benjamin Constant, qui vient de publier son petit traité De la force actuelle du Gouvernement de la France et de la nécessité de s’y rallier (s. l., s. n., 1796).
Il est significatif que notre brochure se referme sur une partie de Notes, dont la présence même illustre le fait que l’on s’adresse toujours à la frange «éclairée» des citoyens -et des électeurs. La mise en texte suit quant à elle le canon contemporain du néo-classique. Enfin, on notera que l'Annuaire historique et statistique du (...) Bas-Rhin, poursuivi, après le départ de Bottin, par Fargès-Méricourt, lui aussi secrétaire de la préfecture, propose, en tête de son édition de 1811, un long
«Précis historique» presqu'entièrement consacré à la question de l'invention de l'imprimerie (p. 20-63).

samedi 17 novembre 2018

Anne du Bourg, Orléans et le protestantisme

Nous retrouvons, à travers le personnage d’Anne du Bourg, un certain nombre de phénomènes majeurs, qui nous éclairent sur le fonctionnement du régime monarchique, en même temps que sur les conditions du transfert, puis de l’établissement de la Réforme dans le royaume de France dans les deux premiers tiers du XVIe siècle.
C’est, d’abord, la montée en puissance de dynasties de grands commis de l’État, dont les compétences professionnelles fondent le statut. Les du Bourg sont des Auvergnats, comme le cardinal Duprat (1467-1535), précepteur de François d’Orléans, et chancelier pratiquement inamovible de celui-ci une fois monté sur le trône. Familier du vieux magistrat, son compatriote Antoine du Bourg lui succède, mais il meurt accidentellement en accompagnant le roi à Laon (1538). Né à Riom en 1521, Anne du Bourg est le neveu du chancelier.
Le jeune homme suit le cursus spécialisé qui le préparera à ses fonctions futures. Il vient à l’université d’Orléans, qui fait pratiquement office de faculté de droit romain pour l’université de Paris, et se forme auprès de l’un des plus célèbres juristes du temps, à savoir Pierre de l’Estoile (1480-1537). Or, les partisans de la Réforme sont en nombre à Orléans, qu’il s’agisse de jeunes étudiants français (Calvin a aussi été élève de Pierre de l’Estoile) et étrangers (la Nation Germanique d’Orléans), ou d’enseignants. Après avoir exercé comme avocat, Anne du Bourg succède à Pierre de L’Estoile en 1549.
Venons-en maintenant aux années décisives, et rappelons les faits. En 1557, Anne du Bourg est appelé par Henri II comme conseiller au Parlement de Paris, alors que les tensions confessionnelles montent, et que la chambre discute de l’application de la peine de mort à ceux «qui tiennent l’opinion de Luther».
Certains conseillers souhaitent demander au roi de convoquer un concile général, mis Henri II décide, sur l’avis notamment de Charles de Guise (le cardinal de Lorraine: cliché 2, lettre C), de se rendre personnellement au Parlement pour y tenir une séance par laquelle il imposera sa volonté.
C’est la «Mercuriale», qui se déroule aux Augustins de Paris le 10 juin 1559 et au cours de laquelle plusieurs conseillers, dont Anne du Bourg, se prononcent pour le concile et contre la répression. Avec quatre de ses collègues, il est arrêté, et conduit à la Bastille par Montgomery, le capitaine des gardes. Un mois plus tard exactement, le 10 juillet, le roi est tué accidentellement par ce même Montgomery au cours d’un tournoi. Le dauphin, François II, a seize ans, et le Gouvernement est pratiquement assuré par la reine-mère, Catherine de Médicis, assistée des oncles par alliance du roi, le duc François de Guise et son frère Charles. Descendants des ducs de Lorraine, les Guise forment alors le plus puissant de ces «clans-pieuvres» qui s’installent à la tête de l’État, et qui s’emploient à profiter de la faiblesse de la monarchie après la mort de Henri II. Anne du Bourg, après un procès inique, est exécuté en place de Grève, à Paris, le 21 décembre 1559.
Une visite au Musée Calvin de Noyon permet de revoir une peinture qui met en scène la mercuriale du 10 juin. Le roi est assis dans le coin gauche, au fond de la salle. À sa droite, trois prélats, dont le cardinal de Lorraine, à sa gauche, le banc des princes, dont le duc de Guise. En face, en robe noire, ce sont les membres du Parlement, tandis que les deux greffiers sont assis, derrière leur table de travail (cliché 4). Anne du Bourg est debout, en train de prononcer son long discours (cliché 1). Sur la droite de l’image, en arrière-plan, deux scènes représentent le transfert du conseiller à la Bastille, et son incarcération. L’exécution d’Anne du Bourg a un retentissement considérable –l’électeur palatin lui-même s’était adressé au roi de France, pour lui demander de gracier le condamné, et pour offrir à celui-ci une place de professeur de droit à l’université de Heidelberg.
La peinture exposée à Noyon reprend le motif d’une gravure célèbre, de Perrissin (1569), tout en s’adressant à un public germanophone, comme en témoigne le texte figurant en bas.
Nous sommes dans l’ordre de la propagande, avec un jeu de lettres désignant les personnages principaux, et une légende qui les identifie. Nous sommes aussi dans l’ordre de la médiatisation, à travers le recours à l’iconographie, qu’il s’agisse d’illustrations (dans des livres), de gravures explicatives (sous forme d’estampes), et éventuellement de tableaux. L’utilisation de ce que nous appellerons l’«image légendée» nous semble caractériser l’iconographie de la Réforme, lorsqu’il s’agit de fournir à la fois une représentation de ce dont il s’agit, une légende permettant d’identifier les postures et les scènes et, plus ou moins implicitement, un commentaire, ou une morale, de l’ensemble.
Quelques mois encore, et les conjurés protestants envisageront de soustraire le jeune roi à l’influence des Guise, en l’enlevant par un coup de main qu'ils projettent d'exécuter sur le château de Blois, avant que la cour ne se réfugie à Amboise...

dimanche 2 septembre 2018

Le bibliographe et le Saint-Empire

Voici un petit volume, d’apparence modeste mais dont le contenu est important pour l’histoire intellectuelle de l’Europe. En l’examinant de plus près, nous vérifions ce que nous soupçonnions, à savoir qu’il pose toutes sortes de problèmes à l’historien du livre. Inutile de préciser, avant que de poursuivre, que certains de ces problèmes sont peut-être d’ores et déjà résolus par tel ou tel savant: nous sommes très reconnaissants pour toutes les informations que l’on voudra bien nous transmettre à ce sujet, et nous remercions grandement ceux qui l'ont déjà fait et grâce auxquels nous améliorons notre fiche (cf infra la rubrique "Commentaires").
Mais venons-en au fait. Il s’agit de:
Monzambano, Severinus de –, Veronensis [pseud. Samuel Pufendorf], De Statu imperii Germanici, ad Laelium fratrem, dominum Trezolani, liber unus. Editio nova, emendata & aucta, Veronae, apud Franciscum Giulium [Leiden, Hackius], 1668, [24-]275 p., [5] p. bl., 12°.
La première édition du classique de Pufendorf sort à l'adresse de Genève, «apud Petrum Columesium», en 1667. Cette édition est reprise dès la même année, à l'adresse de Vérone, Giulius (VD17 1:668379E). Dans notre exemplaire, également à l’adresse de Vérone mais daté de 1668, la vignette de titre représentant une sphère armillaire, se présente à nouveau (cf cliché 2).
Par opposition à l’édition de 1667, celle-ci s'ouvre par un titre gravé en taille-douce, et portant la date de 1668: l’aigle impérial protège de ses deux ailes déployées les huit électorats existant alors (cf cliché 1). Dans la colonne de gauche, en montant, les trois archevêques-électeurs (Mayence, Cologne et Trèves); en haut, le roi de Bohême (c’est-à-dire l’empereur). Dans la colonne de droite, à nouveau de bas en haut, le duc de Bavière, le margrave de Brandebourg, le duc de Saxe et le comte palatin.
La visée politique de l’image est évidente, et donne une dimension nouvelle au livre de Pufendorf.
Mais, pourquoi Genève, et pourquoi Vérone? Dans le dernier tiers du XVIIe siècle, un enseignant de Heidelberg dispose de... sinon mille, du moins une vingtaine d'autres possibilités plus commodes et plus efficaces pour publier, sans dire rien des difficultés éventuelles d'ordre confessionnel (l'auteur est évidemment un réformé luthérien, ce qui ne correspond ni au schéma de Genève, ni à celui de Vérone). Bref: quoi qu'on en dise, nous sommes très vraisemblablement devant deux fausses adresses.
Restons sur notre édition de 1668. Bien sûr, la sphère armillaire est connue comme la marque typographique de Daniel et de Louis Elzevier, même si elle sera reprise par un certain nombre d’ateliers typographiques européens. Ces arguments laissent à penser que l’édition a été réalisée dans une ville des Provinces-Unies (où Pufendorf séjourne en 1659-1660), et non pas... à Berlin, comme le suggère le VD17. En fait, la référence au répertoire de Willems donne l'adresse de Leyde, chez Hackius, et siignale que l'édition figurerait effectivement dans le catalogue Elzevier de 1674.
Dans les premières années qui suivent la publication, il existe plusieurs autres éditions du même texte, données à la fausse adresse de «Eleutheropoli, Apud Bonifacium Verinum, 1668», et à celle d'Utopie, chez Nemo  (1). La dédicace à «Laelius» renvoie quant à elle à Esaias Pufendorf, le frère aîné de l’auteur (1628-1689), entré au service du roi de Suède.

L’auteur, Samuel Pufendorf, né à Dorfchemnitz en 1632, est fils de pasteur. Élève à la Fürstenschule de Grimma, puis étudiant à Leipzig et à Iéna, il s’oriente vers l’étude du droit public. Magister artium (1658), il est d’abord diplomate, puis professeur de droit à l’université de Palatinat à Heidelberg (première chaire allemande consacrée au «droit de la nature et des gens»), avant d’être appelé à l’Academia Carolina de Lund. Historiographe royal de Suède, puis historiographe de la maison de Brandebourg à Berlin, Pufendorf meurt dans cette ville en 1694. Son cursus est très représentatif de ce que peut être le statut de l’homme de lettres ou du savant dans l’Allemagne du XVIIe siècle. Quant à son rôle, il est décisif, dans la mesure où c’est lui qui établit d’abord le plus nettement la distinction entre le «droit naturel» et le « droit divin » (cf Paul Hazard, La Crise de conscience, p. 189-190): Pufendorf est l’un des principaux chercheurs à l’origine de l’essor de la Kameralistik (les sciences politiques) en Allemagne au XVIIIe siècle.
Qu’est-ce que l’Empire (le Saint-Empire), telle est la question posée par l’auteur dans son De Statu, une génération après la conclusion de la Guerre de Trente ans et la signature des traités de Westphalie (1648). Historiquement –entendons, depuis le IXe siècle–, l’empereur personnifie la seconde «tête» de la chrétienté (societas christiana), aux côtés du pape. Au début de la période moderne, il reste le suzerain théorique des différents pouvoirs répartis dans les frontières du «Saint-Empire de nation germanique», mais il possède aussi directement un certain nombre de territoires qui sont la base de sa puissance «réelle» et qui se trouvent surtout localisés dans la géographie du Danube.
Même si la dignité impériale est pratiquement attachée à la maison de Habsbourg depuis 1439, l’empereur reste en principe un souverain élu par le collège des sept princes-électeurs, laïques ou ecclésiastiques, dont le premier est l’archevêque-électeur de Mayence, primat de Germanie et archi-chancelier d’Empire (2). L’assise politique de l’Empire est située en Allemagne méridionale et sur la vallée du Rhin, avec Francfort/M. (pour l’élection et pour le couronnement), avec aussi avec les villes qui accueillent un certain nombre de diètes (Reichstag) particulièrement importantes, etc.
Certes, l’Empire perdure tout au long de l’Ancien Régime, mais l’avenir s’écrira ailleurs que dans une utopie devant laquelle Charles Quint lui-même finira par abdiquer: il s’agit de la «territorialisation», soit la constitution d’entités politiques qui deviennent pratiquement indépendantes et dont la puissance est assise sur le contrôle d’un certain territoire (on en comptera plus de trois cents à la fin de l’Ancien Régime). Ce sont, d’une part, des principautés laïques, mais aussi les trois archevêchés «rhénans» et, enfin, les villes «libres et impériales», qui sont autant de petites républiques… On remarquera d'ailleurs qu’un nombre important des ces États est aussi soumis à l’élection: en principe, les chapitres élisent les titulaires des sièges de prélats, tandis que les Magistrats urbains sont généralement cooptés. La juxtaposition d’entités politiques multiples, la persistance d’une pratique de l’élection et la disparition de l'unité confessionnelle posent bel et bien la question de l'existence même de l'Empire, mais inscrivent aussi la négociation et la diplomatie dans la tradition politique allemande.
Pufendorf constate dans son livre que la constitution politique de l'Allemagne échappe aux descriptions classiques et normatives héritées de la tradition aristotélicienne: le Saint-Empire combine des éléments relevant des catégories politiques classiques, la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, et devient une entité inclassable, «tantum non monstro simile». Il survit pour autant, avec ses propres institutions et fonctions en grande partie issues des dispositions prises à la diète de Worms de 1495: la diète siège de manière permanente à Ratisbonne (Regensburg) à partir de 1663, tandis que la Chambre impériale de justice (Reichskammergericht), d’abord établie à Spire (Speier), est plus tard déplacée à Wetzlar.

Outre celle des fausses adresses, dont la solution relève d’une étude plus précise de bibliographie matérielle (et surtout: quid de Genève? (4)), notre petit volume pose encore bien des questions au bibliographe: pourquoi le choix de Monzambano, que représente la référence à Vérone (3), etc.? Il serait en outre très intéressant de voir comment la problématique de l’état de l’Allemagne et de la signification de l’institution impériale s’impose comme une problématique européenne, et comment le livre de Pufendorf, destiné d’abord au public transnational des clercs, fait très vite l’objet de traductions à partir du latin: en allemand dès 1667, puis en français (1669), etc. Les commentateurs parlent de 300 000 exemplaires des œuvres de Pufendorf diffusés jusqu’en 1710, mais, on le voit, il reste visiblement du travail pour le bibliographe...  
L’exemplaire que nous avons sous les yeux porte une reliure en vélin rigide, du XVIIe siècle. Mention ms sur le dos: «Monzambano de Statu Imper.»; «herman»; «1668 Veronae Giuli». Cachet au titre: «Bibliotheca episcopatus alba-regalensis» (Székesfehérvár / Stuhlweissenburg, dont l’évêché est fondé en 1777). Mention ms d’ex dono [notre ami István Monok nous signale: «Ex dono J[acobi] Kostka ». Il y a énormément de Kostka en territoire allemand ou polonais, et en Hongrie avec la graphie «Kosztka». Je crois que l'inscription est du 17e siècle»]. Notre collègue nous signale aussi, pour préciser le contexte intellectuel, l'intérêt du recueil dirigé par Joseph S. Freedman, Die Zeit um 1670: eine Wende in der europäischen Geschichte, Wiesbaden, Harrassowitz, 2016 ("Wolfenbütteler Forschungen", 142), notamment l'introduction, et l'article de Jan Schröder, "Erneurerung der Rechtswissenschaft im späten 17. Jahrhhundert", p. 213-230.
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Notes
1) Quand les commentateurs, voire les catalogueurs, n’ignorent pas la pratique des fausses adresses, les identifications qu’ils proposent sont pour la plupart directement reprises de Weller (Die Falschen und fingierten Druckorten, p. 176), lequel donne, pour les premières éditions du De Statu, les correspondances suivantes : Vérone = Berlin ; Genève = La Haye ; Eleutheropolis = La Haye ; Utopia = Iena. Nous ne croyons pas un instant à l’hypothèse qui fait identifier dans certains OPAC Eleutheropolis avec Freistadt (Eleutheropolis Tessinensis), hypothèse probablement inspirée de l’étymologie (eleutheros = libre) et reprise par Deschamps.
2) Dans la tradition, le souverain est élu par acclamation du peuple, mais l’élection est accaparée par les grands, puis par les sept princes-électeurs: la Bulle d’or octroyée par Charles IV (1356) confirme de jure ce qui était établi de facto. Dans un deuxième temps, le souverain sera couronné empereur par le pape. L’élection de Charles Quint, en 1519, marque l’apogée de la logique du marchandage entre les grandes familles, mais le couronnement impérial de Bologne, en 1530, sera le dernier à être célébré par le pape.
3) Peut-être une référence implicite à la tradition juridique du droit romain? Monzambano désigne en effet une bourgade à quelques kilomètres du lac de Garde, sur le Mincio et non loin de Vérone. Nous connaissons par ailleurs le petit bourg de Terzolas, dans la région du Val de Trente, alors même que Vérone se place au débouché de ce qui reste le principal itinéraire entre le Saint-Empire et l’Italie (par le col du Brenner). Malgré la concentration des lieux dans la géographie de l'Italie du nord, l'hypothèse d'une référence au droit romain semble pourtant bien compliquée... 
4) Le service de l'inventaire rétrospectif des collections de la BnF, dirigé par Jean-Dominique Mellot et dont nous avions attiré l'attention sur le cas «Monzambano», vient de corriger les fiches des trois exemplaires du De Statu publiés en 1667-1668 et conservés dans l'établissement

lundi 16 juillet 2018

Le voyage des bibliothèques

Une bien agréable circonstance a mis dans nos mains une très belle taille-douce représentant la Bibliothèque impériale de Vienne à la fin du XVIIe siècle (cf cliché). On lira ci-dessous quelques observations que la gravure suggère. 
À la fin du XVIIe siècle, Vienne est une ville frontière, à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de la Leitha (1), et qui se trouve encore assiégée, certes pour la dernière fois, par les Turcs en 1683. Mais, lorsque le grand-vizir Kara Mustapha doit lever le siège (12 septembre), après avoir bloqué la ville pendant deux mois, c’est le début du reflux séculaire du Ottomans le long du Danube et vers l’Europe orientale: la paix signée par Eugène de Savoie à Karlowitz (1699) symbolise le passage à la conjoncture nouvelle, qui entérine notamment la reconquête de la Hongrie et de la Transylvanie, et qui voit parallèlement la transformation profonde de Vienne.
Élu, non sans difficultés, en 1658, Léopold Ier avait déjà entrepris de faire de Vienne une capitale, et donné une attention très réelle à la Bibliothèque de la cour (Hofbibliothek): celle-ci a été confiée en 1663 à un savant de renom, le Hambourgeois Peter Lambeck, qui travaille dès lors activement à la réorganisation et au catalogage des collections, ainsi qu’à la rédaction d’une histoire de l’institution. Charles Patin, qui a dû quitter la France pour s’établir en définitive à Padoue, d’où il accomplit un certain nombre de voyages d’étude dans les bibliothèques et autres institutions savantes du continent, dira son admiration en découvrant la bibliothèque de Vienne (1676):
Je visitay derechef ses admirables trésors, mais particulièrement ceux des livres et médailles. J’y vis une infinité de précieux manuscrits en toutes sortes de langues et de matières, tant antiques que modernes, sans lesquels on ne sçauroit, ce me semble, rien écrire. (…) Monsieur Lambécius, qui en a la garde comme bibliothécaire, m’y fit toute la faveur que je désirois : son nom est connu et aimé de tous ceux qui aiment les belles lettres… (2).
Patin avait été précédé à Vienne par le médecin ordinaire du roi Charles II d’Angleterre, Edward Brown, lequel effectue pendant cinq ans un tour de l’Europe (1668-1673), en portant une attention particulière à l’Europe centrale et orientale. Dès son retour, il en donne le récit en anglais (Londres, 1673). Celui-ci est traduit en français et publié à Paris l’année suivante (3), puis en flamand en 1682 et, enfin, en allemand, à Nuremberg en 1686 (VD17: 1: 071394Q). La curiosité du public explique qu’une deuxième édition flamande sorte à Amsterdam en 1696 (4).
La Bibliothèque de Vienne attire toute l’attention du voyageur, qui y est reçu par Lambeck:
Ce Petrus Lambecius (…) m’a fait la grâce de me faire non seulement voir la plus grande partie des meilleurs & des plus beaux de ces livres, aussi bien que tout ce qu’il y avoit de plus rare ; mais mesme il m’a permis d’en emporter chez moy quelques-uns dont j’avois besoin pour quelque temps : & lorsque je fus prendre congé de luy (…), il me donna un cathalogue de près de cent manuscrits qui traitent de chymie & qui sont dans cette bibliothèque (5).
L’édition amstellodamoise de 1682 est enrichie de gravures en taille-douce, dont l’une, signée de Jan Van Luyken (Amsterdam, 1649-1712), représente la Bibliothèque impériale, avec la légende «De Kayserlike Bibliotken en Rariteyt Kamer» (La bibliothèque impériale et la chambre des raretés). La planche est reprise dans la réédition de 1696, avec l’ajout d’une mention gravée dans le coin supérieure droit: «f. 221». Il semblerait qu’un certain nombre d’exemplaires de l’illustration ait fait l’objet d’un tirage indépendant, pour être vendus sous forme d’estampes. En effet, celles-ci ne sont pas pliées, mais portent l’indication de la pagination.
La scène se présente comme un théâtre: il ne s’agit pas d’une bibliothèque réelle, mais bien d’une bibliothèque idéalisée. Dans une architecture monumentale, une première salle, immense, est tapissée de rayonnages et de livres, jusqu’à une hauteur vertigineuse. Quelques personnages montés sur des échelles sortent des volumes, qu’ils lisent ou qu’ils tendent à ceux qui souhaitent les consulter. Sur la droite de la scène, un groupe de savants converse autour d’une table. Au premier plan, l’empereur, identifié par sa couronne et par sa traîne portée par deux pages, pénètre dans la bibliothèque: il y est accueilli par les gestes déférents d’un personnage que l’on peut identifier comme Lambeck lui-même. Des gardes armés se tiennent en arrière.
Mais cette première salle ouvre sur une perspective: une autre salle se présente en effet, aussi monumentale que celle de la bibliothèque. Elle abrite apparemment des collections de naturalia, rangées dans des meubles ou, pour les pièces plus importantes, accrochées au mur. Enfin, le troisième plan est celui d’un jardin extérieur, que l’on peut identifier comme un jardin botanique, et où l’on devine de petites silhouettes se promenant.
Certes, l’artiste hollandais n’a jamais visité Vienne (mais il connaissait très probablement certaines des bibliothèques de son pays), et la représentation est donc absolument fictive: c’est une mise en scène du pouvoir du souverain, à travers l’un de ses attributs les plus importants, celui du pouvoir comme protecteur des sciences, des lettres et des arts –le prince est le prince de la guerre, mais aussi le prince des muses. La gravure actualise le modèle du Musée d’Alexandrie, avec une perspective irréaliste (une vingtaine de rayonnages superposés!), faisant apparaître la bibliothèque comme le temple grandiose du savoir universel. Ce savoir livresque, que l’on assimile à l’historia litteraria, sera complété par la connaissance de l’historia naturalis mise en scène dans la deuxième salle et dans le jardin.
On remarquera que la gravure de 1682 est copiée avec précision pour illustrer l’édition nurembergeoise de 1686.
Déjà, Léopold Ier songeait à réaménager la bibliothèque impériale, pour lui donner, dans la Hofburg, un local à la fois plus approprié et plus représentatif, mais le projet ne pourra aboutir par suite des difficultés financières récurrentes. C’est son successeur, Charles VI, qui lance, l’année même de son accession au trône (1711), un programme urbanistique de très grande envergure, dans le but de donner à Vienne sa figure de véritable capitale de l’Empire et, implicitement, de deuxième capitale du monde chrétien (avec Rome): la Bibliothèque impériale et royale de la cour (KuK Hofbibliothek) en constitue l’une des pièces maîtresses, et elle est le second bâtiment nouveau entrepris après celui de l’église Saint-Charles Borromée (Karlskirche).
Voici donc une gravure qui attire d’abord l’œil par son sujet et par sa qualité esthétique, mais dont l’examen plus précis permet de mettre en évidence un certain nombre de phénomènes qui caractérisent la conjoncture des années 1700: l’affirmation du pouvoir des Habsbourg à partir de leurs territoires héréditaires (6), le rôle renforcé de la bibliothèque moderne dans la construction politique, la tradition du Musée sur le modèle d’Alexandrie, sans oublier le passage dans la nouvelle conjoncture européenne engagée par le repli ottoman (soit un mouvement qui ne s’achèvera qu’en 1919). Mais on pourra aussi penser à l’essor des curiosités savantes en Europe et à l’intérêt pour les voyages, sans oublier, in fine, les manifestations d’une politique éditoriale très réfléchie, qu’il s’agisse de lancer des traductions ou de rentabiliser ses investissements en rééditant les textes ou en diffusant sous forme d’estampes les gravures incluses dans tel ou tel volume. Encore quelques décennies, et le chevalier de Jaucourt consacrera une part importante de l’article «Vienne» de l’Encyclopédie à la description de la Bibliothèque: celle-ci, ouverte à tous depuis 1726, est désormais reconnue comme l’une des plus riches d’Europe, elle est installée dans un bâtiment grandiose organisé autour d’une coupole monumentale, et Vienne s’impose alors à tous comme l’une des grandes capitales des Lumières.

Notes
(1) La Leitha marque la frontière à la fois de l’Empire et du royaume de Hongrie (voir ici une carte sommaire), dont la plus grande partie est occupée par les Turcs depuis les premières décennies du XVIe siècle.
(2) Charles Patin, Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, &c, par C.P.D.M. [Charles Patin, doctor medicinae] de la Faculté de Paris, nelle éd., Rouen, Jacques Lucas, 1676.
(3) Edward Brown, Relation de plusieurs voyages, faits en Hongrie, Servie, Bulgarie, Macédoine, Thésalie, Austriche, Styrie, Carinthie, Carniole & Frivoli, Paris, Gervais Clouzier, 1674. Frontispice en taille-douce par Cossin d'après Mignard, et 9 planches d’ill.
(4) Edward Brown, Naauwkeurige en gedenkwaardige reysen (…) door Nederlande, Duytsland, Hongarijen, Servien, Bulgarien, Macedonien, Thessalien, Oostenr[ijk]., Stierm[ark]., Carinthien, Carniole en Frioul, Amsterdam, Jan ten Hoorn, 1696. L’édition compte seize gravures.
(5) La traduction française est sensiblement abrégée. La présentation de la bibliothèque est bien plus précise dans la traduction allemande de 1686 (p. 242 et suiv.).
(6) On pourrait même dire que le triomphe de la «territorialisation» à l’autrichienne traduit aussi le déclin de l’idée impériale. On se rappelle de ce que rapporte Goethe du couronnement de Joseph II, auquel il assiste à Francfort en 1764 (Poésie et vérité).

jeudi 12 juillet 2018

Le virtuel et l'histoire du livre

Le vénérable Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS), fondé par François Guizot, prévoit d’organiser au printemps prochain le 144e congrès des sociétés savantes à Marseille, dans le cadre du MUCEM, et de le consacrer au thème très large du réel et du virtuel (sur les congrès du CTHS, voir ici).
Peu de mots que l’on dirait «savants» sont aujourd’hui aussi couramment utilisés que celui de «virtuel», avec ses dérivés («virtualité», «virtuellement»…). La généralisation des applications de l’informatique dans l’environnement de tous les jours nous fait intégrer, parfois même sans nous en apercevoir, un monde du «virtuel»  auquel les nouvelles techniques d’information et de communication (les NTIC) donneraient une puissance supérieure à celle du monde «réel», et qui permet le cas échéant de manipuler ce dernier. Les exemples sont légions, depuis les jeux électroniques jusqu’aux visites et expositions virtuelles, aux animaux virtuels, ou encore à l’imagerie médicale et à ses applications –sans oublier, in fine, le petit monde des lecteurs, des livres numériques et des bibliothèques «virtuelles».
Deux observations sur l’emploi du mot montreront comment la problématique de la production et de la gestion de l’information est à la base du concept. 

I- Comme c’est le cas pour beaucoup de mots passés dans le langage courant, l’acception en reste souvent incertaine, de sorte qu’un détour liminaire par la lexicographie s’impose.
Avec l’adjectif de «virtuel», nous sommes dans le champ de la philosophie, et plus précisément dans le champ de la théorie de la connaissance et du langage. «Virtuel» dérive en effet du latin virtualis (< virtus), soit un épithète utilisé en scolastique pour signifier «ce qui est en puissance». Ce concept se rattache fondamentalement à la réflexion sur le langage, et sur sa manipulation. La connaissance est élaborée à partir des mots (des signifiants) et de leurs agencements sous forme de discours: virtualis est employé dans la discussion sur l’articulation entre les signifiants, les signifiés (ce que les signifiants désignent) et les realia effectivement observables. L’exemple classique est celui de l’arbre: le signifiant «arbre» désigne-t-il comme signifié un «arbre virtuel», lequel ne peut être actualisé que sous la forme d’un certain arbre, autrement dit d’un «arbre réel»? 
Deux sens dérivés se greffent sur cette acception première.
1) Comme le montre l’exemple de l’arbre, «virtuel» désigne d’abord ce qui n’est qu’en puissance, donc potentiel, par opposition non pas à réel, mais plutôt à actuel. Par exemple, la masse des connaissances accumulées dans les livres est réelle (ou actuelle) du point de vue de l’homme en général, mais virtuelle du point de vue d’un certain homme en particulier, qui ne pourra pas la maîtriser mais qui pourra toujours y faire référence pour étudier tel ou tel point.
2) Un autre glissement sémantique intervient lorsque, par extension, le terme désigne non pas seulement ce qui n’est qu’en puissance, mais ce qui est existe «à la place de» quelque chose: cette acception est la plus courante aujourd’hui, avec les multiples applications touchant aux «mondes virtuels». Elle a été probablement introduite par le biais de l’anglo-américain virtual, utilisé depuis 1953 (d’après le Dict. hist. de la langue fr.): dans l’usage courant, l’adjectif devient plus ou moins synonyme d’abstrait, voire d’imaginaire. Pourtant, le «virtuel» permet aussi de faire «comme si», notamment en modélisant un problème pour en envisager les conséquences (1): il est l’outil d’une rationalisation de l’action qui en démultiplie la puissance (à Kourou, je lance autant de fois que nécessaire une fusée virtuelle, de manière à préparer le lancement de la fusée réelle) (2).
Nous passons donc, avec l’adjectif (éventuellement substantivé) de «virtuel», d’un terme spécialisé employé dans le cadre d’une théorie philosophique complexe, à un terme dont le caractère relativement indécis de l’acception courante expliquerait le succès.

II- Le «virtuel» n’est pas une nouveauté née de l’actuelle révolution des médias. Dès lors que la définition du terme nous introduit dans la philosophie du signe et du langage, la «virtualité» prend une dimension spécifique: il s’agit de médiation, donc de médias, manuscrits, imprimés, ou tout autre support de la communication sociale. Le «virtuel» est une caractéristique fondamentale de l’hominisation, notamment par le biais de différents procédures d’externalisation: le langage articulé, puis les systèmes d’écriture et leur mise en œuvre (épigraphie, manuscrit, etc.), avant l’irruption des techniques de reproduction, dont la plus puissante est, à l’époque moderne, celle de la typographie en caractères mobiles. Le contenu des bibliothèques accumulées forme un monde de papier, un monde virtuel, qui permet de manipuler le monde réel. 
À la fin de l'Ancien Régime, les vertiges du monde virtuel (© Médiathèques de la ville de Versailles)
L’épaisseur chronologique n’empêche pas les changements liés à l’évolution des techniques. C’est au XVIe siècle que se constituent les premières «banques de données» modernes, en l’espèce des grandes bibliothèques (plusieurs dizaines de milliers de volume) et des instruments de gestion progressivement mis en place pour en gérer les contenus informatifs. Dans le système traditionnel qui est celui de l’interaction extractive, l’utilisateur se reporte aux titres répertoriés dans les catalogues ou présents sur la tranche ou sur le dos des volumes pour repérer celui qu’il cherche, puis aux tables et aux index, voire aux usuels bibliographiques et autres, pour identifier l’information dont il a besoin: les dispositifs de gestion de l’information concernent aussi bien les volumes pris isolément (avec des éléments comme la foliotation, puis la pagination, les tables de toutes sortes, etc.), que les collections rassemblées en bibliothèques. Retenons la leçon: l’accumulation des données se renforce par la mise au point de procédures «intelligentes», qui permettront de mieux les exploiter, faute de quoi elle ne débouche que sur le chaos.
Le parallèle entre le langage et la pensée se prolonge au niveau des livres, et l’on observe comment les procédures de gestion de l’information ont déjà une très grande puissance: Lucien Febvre montre, par ex., comment l’essor de l’«esprit d’observation» qui caractérise la Renaissance serait d’abord dû à la possibilité nouvelle de rassembler les textes et les informations, et de les comparer (3). La représentation joue au premier chef dans le domaine de l’illustration (et de la cartographie). Pour son De humani corporis fabrica publié par Oporin en 1543 (4), Vésale est venu à Bâle pour travailler en liaison directe avec l’imprimeur. Les planches anatomiques, fonctionnent comme une représentation de la réalité, et elles innovent en incorporant des signes alphabétiques qui renvoient aux différents articles de la légende et aux mentions portées dans les marges du texte. On pourrait aussi penser aux livres qui constituent en eux-mêmes des modèles virtuels, et dont l’Astronomie impériale de Bienewitz donne en 1540 un exemple spectaculaire (5). L’ouvrage, qui traite du mouvement des astres, des éclipses, des positions astrologiques, du calendrier, du comput, etc., consacre à chaque planète une planche xylographiée composée de plusieurs disques superposés et mobiles, avec des graduations : grâce au livre, le lecteur peut reproduire expérimentalement, à sa table de travail, les révolutions attribuées aux planètes (6).
Le second modèle, celui de l’intégration immersive, échappe pour l’essentiel à la logique gutenbergienne et caractérise le système contemporain, dans lequel les NTIC seraient directement intégrées par leurs utilisateurs, qu’il s’agisse des jeux informatiques, ou plus largement de la vie quotidienne, de l’ordre du savoir et des décisions à prendre. La croissance des masses de données produites suit une courbe exponentielle (7), elle génère des pratiques nouvelles, et elle introduit à un environnement lui-même nouveau, désigné comme celui des big data. La miniaturisation des puces électroniques rend possible
- une dématérialisation très large des données autrefois stockées sur des «supports papier»;
- l’interconnexion la plus large;
- et la construction d’un «quotidien numérique».
Les développements en sont infinis dans les domaines les plus variés, de l’armée à la finance, bien entendu aussi au commerce, à la médecine, ou encore à l’enseignement: ils débouchent sur l’essor rapide de l’intelligence artificielle. 

L’humour est une manière agréable de réagir à la montée en puissance d’un «monde virtuel» qui semble parfois nous échapper (nous sommes tous des métadonnées). Dans l’une des nouvelles de son Supplice des week-ends, Robert Benchley évoque les paradoxes de la virtualité en matière financière, à l’époque de la grande crise américaine. Il n’y a en définitive que très peu d’argent liquide :
Tout le reste de l’argent dont on entend parler n’existe pas. C’est une monnaie verbale. Lorsque vous entendez mentionner une transaction de cinquante millions de dollars, cela veut dire qu’une société a écrit : « Bon pour cinquante millions de dollars » sur un bout de papier qu’elle (…) a donné à une autre société (…). Tel est le principe de la finance. Tant que vous êtes capable d’énoncer un chiffre supérieur à mille, vous possédez la somme d’argent correspondante. Certes, cette combine ne marche pas avec le marchand de chaussures, ou avec le patron de restaurant ; par contre, à Wall Street ou dans les cercles financiers internationaux, elle fait fureur… (8).
La «virtualisation» du monde a des conséquences directes sur le plan du fonctionnement de l’économie (dont les data constituent les nouvelles bases), et sur celui de la société en général (sociologie, anthropologie, etc.). Mais le fait que nous soyons, aujourd’hui plus que jamais, plongés dans ce monde virtuel rend d’autant plus important, sur le plan de la méthode, de proposer les cadres généraux d’une histoire du virtuel dont l’essentiel reste à écrire. L’histoire de la communication, du livre et des médias offre à ce projet un support très privilégié.

NB- Le Congrès national des sociétés savantes est ouvert à tous ceux qui souhaitent y participer, soit comme auditeurs, soit pour présenter une communication. Les propositions de communication doivent être adressées au CTHS, selon les modalités qui seront mises en ligne sur le site de celui-ci. 

Notes
1) Pour Wittgenstein étudiant les mathématiques, le virtuel (par exemple construire un cercle en géométrie et étudier les caractéristiques et les applications possibles du cercle) relève de l’ordre de la pratique et non pas de la théorie –il s’agit d’un art de faire, qui n’a pas à être justifié en tant que tel.
2) Dans la pensée occidentale, cet art de faire s’articule avec un art de penser: les Grecs ont inventé les mathématiques, et par là l’idée selon laquelle le savoir est possible et une certaine vérité accessible. Le virtuel débouche sur une forme de connaissance: c’est la réflexion théorique sur la géométrie qui permet de construire le modèle d’une terre ronde, et d’en calculer un certain nombre de caractéristiques.
3) Lucien Febvre, Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle: la religion de Rabelais, 1ère éd., Paris, Albin Michel, 1948 (3e éd., ibidem, 1975) («L’évolution de l’humanité»), p. 358-359.
4) André Vésale, De Humani corporis fabrica libri septem, Basel, Johannes Oporinus, 1543.
5) Peter Bienewitz, dit Apian, Astronomicum caesareum, Ingolstadt, Petrus Apian, 1540.
6) Pourtant, le travail de Bienewitz reste bâti sur les hypothèses de Ptolémée (la terre est au centre du monde), alors que, non loin des rives de la Baltique, le chanoine Nicolas Copernic a déjà élaboré sa théorie héliocentrique du cosmo : les travaux de Copernic ne seront  publiés qu’à sa mort, en 1543, et ils ne deviendront réellement connus que sensiblement plus tard. Nikolaus Copernic, De Revolutionibus orbium coelestium libri VI, Nürnberg, apud Johannem Petreium, 1543. Id., De Revolutionibus orbium coelestium libri VI (...). Item De libris revolutionum narratio prima..., Basel, Henricus Petrus, 1566. Id., Astronomia instaurata libri sex, Amsterdam, Wilhelm Jansson, 1617.
7) On estime aujourd’hui que la masse des données produites par l’homme en une année équivaut à celle des données déjà produites depuis les origines de l’humanité.
8) Robert Benchley, Le Supplice des week-ends. Nouvelles, trad. Paulette Vielhomme, nelle éd., Paris, 10/18, 1981, p. 79-80.

vendredi 25 mai 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

  Lundi 28 mai 2018
16h-18h
Des confiscations révolutionnaires
aux bibliothèque municipales: un aperçu
(vers 1789-1809)
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général
à la Bibliothèque nationale de France

Salle de lecture de la Bibliothèque municipale de Dijon
NB. Les auditeurs sont invités à s'informer sur l'ouverture effective du bâtiment du 54 bd Raspail, lequel a été à plusieurs reprises inaccessible ces derniers temps...

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 29 avril 2018

Iconographie du livre et des lecteurs

Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises de l’iconographie du livre et de tout ce qui se rapporte au livre, à travers des analyses de tableaux mettant en scène l’Annonciation, le Christ devant les docteurs, le livre qui tombe, ou encore d’autres thèmes –nous avons aussi, à l’occasion, présenté des sculptures, par ex. à propos de la Vierge lisant. Il est d’autant plus agréable pour nous de signaler la conférence tenue sur cette question, au Musée du Prado (Madrid), par notre collègue Madame Maria Luisa López-Vidriero. Comme chacun sait, Madame López-Vidriero est conservateur général des bibliothèques, et elle dirige la Bibliothèque du Palais royal de Madrid. Sa conférence est disponible en ligne.
Mais prenons maintenant, par pur plaisir, un autre exemple de cette même approche, exemple qui ne fera pas partie des somptueuses collections madrilènes: il s’agit du célèbre «Autel de Torgau», peint par Lucas Cranach l’Ancien et aujourd’hui conservé à la Fondation Städel de Francfort. Le tableau, un triptyque, est daté de 1509, et il met en scène La Sainte parenté, formule à entendre comme désignant la famille «large» du Christ: outre les parents, la figure majeure est celle de sainte Anne, qui se serait mariée trois fois, et aurait eu un certain nombre d’enfants, tous liés aux débuts du christianisme. Au centre du volet principal, la Vierge Marie, avec Joseph en arrière sur la gauche; à gauche de la Vierge (à droite pour le spectateur), sainte Anne est en robe rouge, et tient le Christ dans les bras. Au niveau supérieur, trois personnages observent la scène: il s’agit des trois époux de sainte Anne, Joachim, Cléophas et Salomas (Salomé).
© Städelsches Kunstinstitut Frankfurt a/Main, Inv. 1398
En arrière du thème religieux, se profile la dimension politique de l’œuvre: au centre, parmi les époux de sainte Anne, on reconnaît la figure de l’empereur Maximilien, tandis que la famille des princes de Saxe (les Wettin) est elle-même intégrée à la généalogie du Christ. Voici en effet, sur les deux volets du triptyque, les deux demi-sœurs de Marie, et leurs époux: à gauche, Alphée se présente sous la physionomie du prince électeur Frédéric (III) le Sage (1463-1523), le propre patron de Cranach (lequel est peintre de la cour électorale depuis 1504); et, sur le volet de droite, Zébédée a reçu celle du frère et futur successeur de Frédéric (III), le duc Jean (plus tard, Jean Ier le Constant (der Beständige), 1468-1532). Leurs deux enfants, saint Jean l’Évangéliste et saint Jacques le Majeur, jouent à leurs pieds. Par la disposition du tableau, les princes de Saxe proclament leur loyauté à l’égard de l’empereur Maximilien (si l'on s'en tient à la généalogie ici mise en scène, ils sont comme les gendres de l'empereur), en même temps qu’ils participent à la famille mythique du Christ...
Notre propos n’est pas de nous étendre sur les phénomènes dont le célèbre tableau donne implicitement témoignage: le succès du motif de la Sainte Parenté à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, surtout dans les pays allemands, l’importance de la famille large, le statut et le rôle de la femme, voire la présence d’une dimension sacrée dans le cadre de la vie quotidienne.
Mais c’est la figure du duc Jean qui nous retiendra pour finir, avec une perspective touchant à l’anthropologie: dans une architecture antiquisante inspirée des idées humanistes, le duc est assis près d’une fenêtre, dans son somptueux manteau de cour. Il tient ouvert dans les mains un grand volume in-folio, dont la reliure de velours rouge est protégée par une série de boulons de cuivre, et il est plongé dans la lecture. La position du lecteur n’est pas celle, bien plus fréquemment mise en scène, de l’intellectuel, père de l’Eglise ou docteur de l’université, représenté avec un certain nombre de ses attributs (les lunettes…) face à sa table de travail: le duc, confortablement assis, est complètement absorbé dans le volume qu’il tient dans les mains, et aucun autre livre ne se donne à voir dans la pièce. Le thème général du retable laisse à penser qu’il s’agirait d’un texte à caractère religieux, mais le format exclut le petit livre de piété, et l’épaisseur exclut l’hypothèse de la Bible elle-même. Avouons-le, nous pourrions bien plutôt penser à un livre de cour (peut-être même un recueil de généalogie ?): en tous les cas, c’est un objet remarquable, dont la somptuosité illustre la distinction du pouvoir et du prince absolu.
La lecture, bientôt l’organisation d’une bibliothèque et, à terme, son ouverture au public, s’imposent alors peu à peu comme des attributs du pouvoir dans les principautés territoriales modernes. 
 
NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles. 

vendredi 24 novembre 2017

Conférence d'histoire du livre

Miklós Zrínyi, par Elias Wideman, 1652
École normale supérieure (Ulm)
Labex TransferS
Institut d’histoire moderne et contemporaine

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 27 novembre 2017
16h-18h
Transferts et modernité dans la théorie politique du XVIIe siècle:
Miklós Pázmány et le jeune Miklós Zrínyi
par
Monsieur István Monok,
professeur à l’Université de Szeged,
directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie,
professeur invité étranger à l’École normale supérieure (Labex TransferS)

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26). Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Cette conférence est la quatrième et dernière de la série présentée sur le thème
«Les transferts culturels à l’œuvre: culture française, librairie et pratiques de lecture en Hongrie royale de la fin du XVe siècle aux années 1680»
par Monsieur Monok durant son séjour parisien. 

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).