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samedi 2 juin 2018

Une page...

Mesdames, Messieurs,
Cher(e)s collègues, Cher(e)s ami(e)s,
Il y a quarante cinq ans, à la rentrée de septembre 1972, un jeune homme de vingt ans à peine passait le seuil de l’École nationale des chartes, pour y commencer une carrière sur laquelle il ne savait alors rien de très précis. Aujourd’hui même, le 28 mai 2018, ce jeune homme qui n’en est plus vraiment un doit inaugurer une nouvelle partie de sa vie : la retraite, obligatoire à 65 ans et 9 mois.
Dans l’intervalle, j’aurai eu beaucoup de chance, en découvrant, d’abord, l’histoire du livre, en choisissant ce domaine comme cadre de mon sujet de thèse des chartes, et en rencontrant celui qui serait mon maître –comme il a été le maître d’un certain nombre d’entre nous–, l’inventeur de la «nouvelle histoire du livre», à savoir Henri-Jean Martin. L’enseignement des chartes avait comme objectif la professionnalisation, de sorte que la recherche se faisait surtout dans la conférence d’Histoire et civilisation du livre, tenue par Martin depuis 1963 à l’École pratique des Hautes Études, toujours avec la plus grande régularité, chaque lundi de 16h à 18h.
En sortant de l’École, avec une thèse d’histoire du livre (soutenue sous la direction conjointe de François Furet et Henri-Jean Martin), j’ai eu une nouvelle chance, celle de pouvoir pénétrer au plus près le petit monde des bibliothèques publiques, comme directeur de ce que l’on n’appelait pas encore une bibliothèque «patrimoniale» tout particulièrement riche. Puis je suis entré au CNRS, et du même coup à l’École normale supérieure, où notre laboratoire était abrité. C’est ainsi que je bouclais, après une excursion de quelques années dans le nord de la France, mon petit tour de la place du Panthéon, du lycée Henri IV à la Sorbonne et à la rue d’Ulm… et que je passais mon «doctorat de troisième cycle», à Paris I sous la direction de Daniel Roche. Quelques années encore, et c’était le doctorat d’État, à Paris IV sous la direction de François Caron, mais toujours sous la tutelle d’Henri-Jean Martin.
Il me fut donné en 1993 la joie et l’honneur de succéder (non sans quelque inquiétude…) à celui-ci à sa direction d’études de l’EPHE –quelques années à peine avant de pouvoir lui remettre son volume de Mélanges (Le Livre et l’historien), devant la foule impressionnante de ses amis réunis dans le grand salon du rectorat à la Sorbonne.
Aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à mes maîtres, mais aussi remercier les organismes qui ont rendu le travail possible: le CNRS, l’EPHE et l'ENS, ainsi que d’autres structures ou institutions où j’ai été détaché pour quelques années, à Göttingen, à Lyon ou encore à Strasbourg. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer de très grands savants, pour lesquels j’avais et j’ai toujours la plus haute estime. Avec des collègues bientôt devenus des amis, nous avons pu monter des programmes de recherche, organiser des événements et publier des travaux –je pense par ex. à l’exposition du CNAM sur Les trois révolutions du livre, aux deux colloques commémoratifs 1958-2008: cinquante ans d’histoire du livre, ou encore à notre revue Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, éditée par Droz (à ce jour quatorze livraisons, pour plus de 6000 pages publiées).
J’aurai eu aussi la chance de pouvoir travailler en confiance avec un grand nombre d’étudiants qui m’ont demandé d’assurer la direction de leurs travaux: des premières thèses, à l’École des chartes, à la dernière, soutenue il y a quelques jours à peine (mardi 22), dans le cadre d’une cotutelle franco-allemande.
Durant toutes ces années, j’ai essayé de poursuivre le travail de recherche et d’enseignement dans la tradition définie et mise en œuvre par Henri-Jean Martin. Si je voulais caractériser très brièvement ces conceptions, je dirais trois choses :
1) D’abord, cette histoire du livre (qui concerne en réalité le livre imprimé) est une histoire qui se déroule dans le plus long terme, de la fin du Moyen Âge jusqu’à notre début du XXIe siècle. Je m’y suis toujours efforcé, même si, par goût personnel, je n’ai pratiquement jamais dépassé dans la chronologie la fin de la Première Guerre mondiale.
2) Ensuite, c’est une histoire qui doit s’appuyer sur une expertise et sur une pratique: savoir ce qu’est un livre constitue la condition indispensable pour pouvoir comprendre ce qu’il a à nous dire. À titre personnel, j’ai d’ailleurs commencé à apprendre pratiquement ce que j’ai pu savoir de l’histoire du livre dans mon poste de bibliothécaire.
3) Enfin, l’histoire du livre est une partie de l’histoire générale: sans tomber dans les effets de mode, elle doit intégrer des savoirs et s’intégrer dans des évolutions relevant de l’histoire économique, sociale et culturelle, de l’histoire de l’art, du comparatisme historique, etc., sans oublier tout ce qui se rapporte aux nouvelles techniques de l’informatique et de la numérisation. Il me semble que ces choix caractérisent une histoire du livre «à la française» dont la valeur et l’intérêt sont largement reconnus.
Prendre sa retraite ne veut pas dire se retirer: il faut continuer à écrire, à collaborer, à échanger. C’est ainsi que, dans les mois qui viennent, se déroulera l’inauguration de l’exposition du cinq-centième anniversaire de la Réforme en France («Maudits livres luthériens…»), avec la publication d’un riche catalogue. Plusieurs colloques d’histoire du livre sont programmés, dont celui coorganisé en avril 2018 à Sárospatak sur l’histoire des bibliothèques anciennes. Dans l’intervalle, je me réjouis de participer aux manifestations qui commémorent le cent-cinquantenaire de la fondation de l’EPHE par Victor Duruy en 1867. Et il y a toujours, à l’IHMC, la poursuite du projet de prosopographie des «gens du livre» à Paris au XVIIIe siècle…
Pour finir, j’adresse encore une fois mes remerciements à toutes celles et à tous ceux avec lesquels j’aurai été en relations, même de manière plus ou moins régulière. Je me réjouis d’avoir pu travailler du mieux possible dans le domaine que j’avais choisi, et je serai toujours heureux de collaborer à la poursuite des travaux d’histoire du livre.
J’espère que vous voudrez bien excuser la longueur de ce courriel.
Avec tous mes vœux aux uns et aux autres pour la suite!
Votre dévoué
Frédéric Barbier

jeudi 19 octobre 2017

L'histoire du livre à l'honneur

L’histoire du livre est à l’honneur.
Le lundi 16 octobre 2017, l’Université Károly Esterházy de Eger décernait ses deux premiers doctorats honoris causa, et elle a choisi d’honorer à cette occasion deux spécialistes de l’histoire du livre «à la française».
Il s'agissait de Frédéric Barbier, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études, directeur de recherche au CNRS (IHMC / ENS Ulm), et de Marisa Midori Deaecto, professeur à l’Université de Sao Paulo.
Les nouveaux docteurs honoris causa ont été présentés respectivement par Messieurs István Monok et Attila Verók, professeurs à l’Université de Eger. Après que chacun ait prononcé une conférence d'histoire du livre, les toges leur ont été remises par Madame Ilona Tari-Pajtók, vice-rectrice de l’Université.
Les historiens du livre et des bibliothèques, et tout particulièrement les lecteurs de notre blog, connaissent l’ancienne Haute École fondée par l’évêque Károly Esterházy en 1774 et devenue récemment université, pour la richesse de ses fonds de livres et surtout pour la somptuosité du local de sa bibliothèque.

jeudi 4 août 2016

Venise et le livre

À l'occasion d'un colloque à Venise, le buffet de midi était dressé sur le balcon du premier étage du Palais des Doges (© F. Barbier)
Qui ne connaît la Biblioteca Marciana à Venise?
L’institution peut être regardée comme réellement emblématique de l’humanisme italien, puisqu’elle trouve son origine dans le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion en 1468. La collection devait être abritée à Saint-Marc, et accessible au public des savants, mais les dispositions du legs ne pas observées dans l’immédiat. Quelques décennies plus tard, la République lance une grande opération d’édilité en plein cœur de la cité. La place Saint-Marc et la Piazzetta seront disposées à la manière de la cour d’un palais, avec le Palais des doges, la cathédrale, la tour de l’Horloge et les arcades des Vieilles Procuraties. Sansovino reprend le modèle de celles-ci pour le bâtiment prévu en symétrie, et destiné à abriter la bibliothèque, dont les travaux, commencés en 1538, ne s’achèveront qu’en 1591. La réalisation du programme pictural a fait appel à Véronèse et au Titien.
C’est dans cette institution unique que notre collègue et ami Marino Zorzi a fait toute sa carrière de bibliothécaire, jusqu’à la diriger à compter de 1989. Marino Zorzi a développé la recherche au sein de la bibliothèque, il a organisé un certain nombre d’expositions spectaculaires présentées dans le cadre des salles historiques de l’institution, et il s’est imposé, par ses travaux personnels, comme l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire du livre vénitien, qu’il s’agisse de l’histoire institutionnelle (la censure!), de l’histoire des imprimeurs et des libraires, de celle de la lecture ou encore de celle des bibliothèques privées et publiques. Marino Zorzi est aussi un historien reconnu des «colonies» vénitiennes, notamment celles de l’Adriatique (la Dalmatie, en actuelle Croatie). 
On mesure par là le privilège qui est celui du public francophone pouvant désormais disposer d’une synthèse rédigée en français par Marino Zorzi et consacrée à l’histoire de l’imprimé à Venise, des origines (1469) jusqu’à la chute de la République (1797). Essor et déclin du livre imprimé vénitien vient en effet d’être publié, reprenant les conférences tenues par l’auteur à Paris en 2013. L’accent est logiquement mis sur la période la plus faste, celle conduisant de l’apparition de l’imprimerie à la mise en œuvre de l’Index de Paul IV à Venise à partir de 1558 (cf p 62). La conjoncture jusque là très brillante s’inverse alors, la branche de la «librairie» vénitienne entrant dans une longue phase de déclin.
Le petit ouvrage de Marino Zorzi est tout particulièrement bien documenté, et il présente une illustration à la fois pertinente, élégante et largement originale. La bibliographie est donnée dans les notes infrapaginales. 

Marino Zorzi, Essor et déclin du livre imprimé vénitien,
Paris, BnF Éditions, 2016, 78 p., ill. (« Conférences Léopold Delisle »).
ISBN 9 782717 726503. Prix : 29 euros.

vendredi 29 juillet 2016

Morhof et la polymathie

Notre dernier billet évoquait quels pouvaient être les cercles de solidarité au sein desquels s’était déroulée la vie d’un savant et bibliographe d’Allemagne du nord au XVIIe siècle, à savoir Daniel Georg Morhof. Venons-en aujourd’hui à son livre le plus connu, le Polyhistor, entrepris alors que Morhof enseigne l’art oratoire, la poésie et l’histoire (cette dernière discipline à compter de 1673) à l’université de Kiel, où il est par ailleurs en charge de la bibliothèque (1680).
La tradition des collèges et universités allemandes est en effet celle de placer la bibliothèque sous la responsabilité d’un enseignant, assisté par un certain nombre d’aides, éventuellement des étudiants. Les fonds les plus anciens de cette bibliothèque proviennent des collections confisquées depuis la deuxième moitié du XVIe siècle, mais l'institution elle-même n’a pas encore de budget, et les acquisitions à titre onéreux restent exceptionnelles jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Le catalogue des acquisitions réalisées sous la gestion de Morhof et de son successeur est toujours conservé à Kiel (Index librorum Kiloniensis, qui Biblioth. Acad. accesserunt Bibliothecariis D. G. Morhofio et Christoph. Franckio).
Le Polyhistor, qui correspond à l’enseignement proposé par Morhof à Kiel, est considéré comme une des œuvres savantes majeures du baroque allemand. Le projet de l'auteur est celui de tracer un tableau du savoir global, dans une perspective à la fois généraliste, pratique et sécularisée: l’accumulation du savoir par la lecture et par la compilation débouche sur une histoire critique des savoirs et des savants. 
© Collectio Quelleriana
Le Polyhistor se donne par conséquent comme une somme ordonnée des savoirs: mais ces savoirs aussi bien que cet ordre sont provisoires, destinés à être substitués dans le cadre d’un travail poursuivi dans le temps par la communauté des savants. À cet effet, l'ouvrage offre des méthodes, des instruments et des procédés permettant de se guider aussi bien dans la masse des connaissances, d’en opérer la critique et de les classer, que d’en tirer le meilleur profit pour aller plus loin. Il y a dans cet ouvrage un aspect éminemment pratique, et l’on peut penser que c’est ainsi qu’il a été largement utilisé (Françoise Waquet, p. 10 et suiv.: cf réf. infra).
On le comprend, un aspect très intéressant du travail de Morhof concerne sa conception selon laquelle le travail intellectuel et l’élaboration des savoirs sont rendus possibles par un certain nombre d’instruments spécifiques: les livres, certes, mais aussi les bibliothèques, la sociabilité savante, l’échange épistolaire ou encore la pratique des conversations érudites.
Le Polyhistor est divisé en livres, dont le premier se trouve précisément consacré aux choses du livre (Liber bibliothecarius): le chapitre I traite de l’objet même de Morhof, la «polymathie» (De Polymathia), autrement dit le projet d’acquérir un savoir encyclopédique; le chapitre II propose une théorie de l’«histoire littéraire» (Historia literaria), laquelle apporte au projet de polymathie sa dimension chronologique –bien entendu, il faut entendre «littéraire» dans son sens le plus large, et non pas dans le sens aujourd'hui le plus courant, celui qui fait référence à la «littérature».
Les chapitres III et IV nous intéressent encore plus, puisqu’ils traitent, pour le premier, de la bibliothèque (De re bibliothecaria), et pour le second, de la bibliothéconomie (De mediis erigendarum bibliothecarum, deque earum ornatu). Parmi d’autres auteurs, Gabriel Naudé s’y trouve tout particulièrement cité. Pour autant, nous n'avons pas identifié d'exemplaire ancien de l'Advis qui soit aujourd'hui conservé à Kiel.
Portrait de l'auteur (taille-douce de Diederich Lemküs) (© Collectio Quelleriana)
Mais passons à l’histoire du livre: le Polyhistor a en effet une histoire éditoriale complexe. Morhof donne les deux premiers livres du tome I en 1688, le livre III est édité par Heinrich Mühle et sort en 1692, un an après la mort de l'auteur. La suite sera donnée à partir de notes prises par les auditeurs ayant assisté aux cours –ce qui n’est pas sans poser une nouvelle fois la question de l’auctorialité du texte. La première édition complète sort en 1708, suivie par l’édition de 1714 (dite seconde édition), et par deux autres en 1732 et 1747.
Johann Moller est responsable de l’édition de 1714: né en 1661 à Flensburg, où son père était pasteur, Moller est étudiant à Kiel et à Leipzig, avant de faire toute sa carrière à l'école latine (Lateinschule) de Flensburg, dont il sera recteur. Il avait épousé la fille du Bürgermeister de Flensburg, ville où il décède en 1725. Avec Morhof et Moller, nous sommes pleinement dans l’orbite des premières Lumières d’Allemagne du nord et de la Baltique, en même temps que devant un monument caractéristique du glissement de l’âge du baroque à celui de l’Aufklärung

Morhof, Daniel Georg [et Johann Moller, éd.],
Danielis Georgi Morhofi Polyhistor literarius, philosophicus et practicus. Maximam partem opus posthumum, accuratè revisum, emendarum, ex autoris annotationibus αυτογραφοισ, & MSS aliis, suppletum passim atque auctum, in paragraphos distinctum, librorum capitumque summariis, hypomnematis quibusdam historico-criticis, duabusque praefationibus, sive diatribus isagogicis prolixioribus, T. I. atque II. Praefixis, quarum prior Morhofii vitam et scripta, partim edita, partim inedita atque affecta, Polyhist. Historiam, et eruditorum de illis judicia exhibet, illustratum à Johanne Mollero, Flensb. et sic integrum Orbi Literato exhibitum. Accendunt indices necessari,
editio secunda, priori multo correctior
[avec privilège impérial octroyé pour la première édition complète et daté de Vienne, 5 sept. 1707], 
Lubecae [Lübeck], sumtibus Petri Böckmanni, anno MDCCXIV [1714],
3 t. en 2 vol., petit 4°.

Bibliographie : Mapping the World of Learning : The Polyhistor of Daniel Georg Morhof, éd. Françoise Waquet, Wiesbaden, Harrassowitz, 2000 («Wolfenbütteler Forschungen», 91).

vendredi 10 juin 2016

Gutenberg et le nationalisme

À partir surtout de la fin du XVIIIe siècle, l'histoire du livre entre comme une composante de la construction des nouvelles identités collectives, selon deux logiques qui combinent leurs effets –il est probablement inutile de souligner le fait que, souvent, le phénomène se prolonge aujourd'hui, selon des modalités et avec des attendus qui sont d'ailleurs variables.
D'abord, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, invention qui fonctionne probablement en 1452 (1), a été rapidement célébrée comme ouvrant une période nouvelle de l’histoire de l’humanité. L’imprimerie, c’est le savoir (le frontispice de Prosper Marchand met le thème en scène), et les textes commémorant cette invention ou appelant à la glorifier se multiplient dès les dernières décennies du XVe siècle. La gloire de la technique nouvelle mise au service de l’homme s’impose dans les premières décennies du XVIe siècle comme un topos de la littérature humaniste, par exemple chez Rabelais.
Pourtant, la fin du XVIIIe siècle voit la progressive émergence d’une conjoncture de plus en plus contradictoire, avec la problématique des identités collectives, autrement dit désormais, des nationalités. Au cœur du processus figurent une langue, donc aussi une littérature communes –et le rôle de l’imprimerie est à cet égard décisif. De fait, toutes les disciplines liées à la «philologie» au sens allemand du terme sont engagées par le statut nouveau alors dévolu à la langue, et tendent à se développer dans le cadre de problématiques nationales. La bibliographie et l’histoire du livre figurent à cet égard au premier rang.
Statue de Gutenberg à Mayence. Le personnage a été muni d'une petite valise par les étudiants, parce que nous sommes à la fin de l'année universitaire et que, apparemment, il va bientôt prendre le train pour rentrer chez lui pendant les vacances d'été
La concurrence entre les nations concerne aussi les problèmes d’histoire du livre, comme le montre dans les années 1840 la concurrence entre Mayence, Strasbourg et Harlem pour s'imposer comme lieu d'invention de l'imprimerie. Voici encore la figure de Thierry (Dirk) Martens (1447-1531), prototypographe du nouveau royaume de Belgique, lequel a fait tourner une presse à Alost à partir de 1474 (2). Mais Martens est associé à un allemand, Johannes de Westfalia, venu de la région de Paderborn et qui dispose de moyens financiers beaucoup plus considérables. Johannes de Westfalia a travaillé d’abord à Venise en 1472-1473, puis à Strasbourg, avant de venir à Alost et d’y exercer un temps l’imprimerie. Il gagnera cependant très vite Louvain, pôle urbain évidemment plus important et qui bénéficie de la présence de l’université de Bourgogne fondée dans cette ville en 1425.
On est étonné de la virulence des discussions conduites au XIXe siècle dans le nouveau royaume de Belgique, autour de l’hypothèse d’une association entre Martens et Johannes de Westfalia. Il n’est en effet tout simplement pas pensable que le prototypographe «belge» soit un allemand, comme le proclame P. C. van der Meersch en 1856: On aura beau entasser argument sur argument, accumuler hypothèse sur hypothèse, on ne parviendra pas à ternir la gloire de Martens et à détrôner celui-ci au profit de Jean de Westphalie…
Pourtant, la découverte récente d’une édition d’Aristote réalisée en association entre les deux personnages vient confirmer le rôle décisif, et parfaitement logique, de notre émigré allemand dans les débuts de l’imprimerie dans l’ancienne Belgique… La problématique de l’identité nationale joue un rôle encore plus important en Allemagne et dans l’empire wilhelminien, tandis que la concurrence franco-allemande après la Guerre de 1870 se donne aussi à percevoir dans notre domaine. Ainsi, lorsque la Troisième République décide, en 1895, de financer sur des fonds publics l’édition de la monumentale Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles d’Anatole Claudin (3), s’agit-il à nouveau, à l’occasion de l’exposition de 1900, de faire pièce à la publication récente de la grande Histoire de la librairie allemande de Goldfriedrich et Kapp (4) et d’affirmer «la prééminence de nos artistes par l’influence qu’ils exercèrent sur leurs émules des nations voisines lorsque se propageait l’art de Gutenberg à l’époque de la Renaissance…»

1) Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.
2) Renaud Adam, Jean de Westphalie et Thierry Martens. La découverte de la Logica vetus (1474) et les débuts de l’imprimerie dans les Pays-Bas méridionaux (avec un fac-similé), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, KBR Be, 2009, [et la reprod. en fac-similé] («Nugae humanisticae», 8). Renaud Adam, Alexandre Vanautgaerden, Thierry Martens et la figure de l’imprimeur humaniste (une nouvelle biographie), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2009 («Nugae humanisticae», 11-2).
3) Anatole Claudin, Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles, Paris, Imprimerie nationale, 1900-1914, 4 vol. Paris capitale, n° 175a.
4) Johann Goldfriedrich, Friedrich Kapp, Geschichte des deutschen Buchhandels, Leipzig, Börsenverein für den deutschen Buchhandel, 1886-1903, 4 vol.

dimanche 3 avril 2016

Honneur aux historiens du livre: Jean-François Gilmont

Nous sommes heureux de nous joindre à nos amis italiens pour féliciter notre savant collègue récipiendaire.

Conferimento della laurea in Lettere a Jean-François Gilmont

Comunicato stampa


Il 19 aprile prossimo, presso l’Università Cattolica di Milano, aula Pio XI, il Magnifico Rettore, prof. Franco Anelli, conferirà la laurea honoris causa in Lettere al prof. Jean-François Gilmont, dell’Accademia Reale del Belgio. La cerimonia ufficiale avrà inizio alle ore 11.
Jean-François Gilmont, bibliotecario e docente presso l’Université Catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve, Belgio), è noto a livello internazionale come uno dei più importanti bibliografi e specialisti del libro a stampa del XVI secolo. È conosciuto in tutto il mondo come studioso di altissimo spessore, specialmente nel settore dell’editoria della Riforma protestante, in particolare nella Ginevra di Calvino.
I suoi scritti sono tradotti in numerose lingue e a lui si deve uno dei più fortunati manuali europei di storia del libro e della lettura, sul quale si sono formati moltissimi studenti e bibliotecari, anche italiani.

Nella sua vita Gilmont ha saputo lavorare alla valorizzazione del patrimonio culturale del passato, applicandovi intelligenza e critica. Pioniere nell’applicazione dell’informatica nelle discipline umanistiche, egli ha saputo essere ponte fra tradizioni di studi diverse dimostrando serietà e rigore, ma allo stesso tempo una non comune apertura intellettuale. Il suo nome rimane indissolubilmente legato a Ginevra e, in particolare a Giovanni Calvino, di cui ha censito le edizioni cinquecentesche, ma di cui ha anche tratteggiato un profilo storico eccezionale, in numerosi contributi e in un bel libro di alcuni anni fa (Insupportable mais fascinant. Jean Calvin, ses amis, ses ennemis et les autres, Turnhout, Brepols, 2012).
Gilmont è uno studioso europeo, che con sguardo aperto ha saputo cogliere il meglio della tradizione coniugandolo con le più avanzate metodologie, offrendo contributi importanti alla conoscenza del passato. Il suo magistero, la sua figura e il suo approccio al mondo del libro e al lavoro di bibliotecario sono un modello alto da proporre anche alle nuove generazioni.
Cenni biografici
Jean-François Gilmont (Tervueren 1934), dopo la laurea in storia all’Université Catholique de Louvain, è entrato a far parte del personale scientifico della medesima università dal 1968. Conservatore alla Biblioteca di Teologia e alla Biblioteca Generale e di Scienze umane, ha tenuto corsi di Euristica nelle Scienze religiose (1975-1989), Storia del libro e della lettura (1984-1989 e 1991-2000), Origini della civiltà occidentale (1993-1999) e Storia dell’Umanesimo (1995-1999). Professore emerito dall’aprile 1999, dal 2004 è membro dell’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique nella classe di Lettres.
I suoi studi si sono concentrati in modo particolare sulla produzione libraria a stampa della Riforma, con speciale riguardo alla Ginevra di Calvino. Fondamentali sono i suoi lavori bibliografici dedicati al tipografo Jean Crespin (Bibliographie des éditions de Jean Crespin 1550-1572, Verviers, Gason, 1981, 2 vol.) e alle edizioni cinquecentesche delle opere di Calvino (Bibliotheca Calviniana. Les Œuvres de Jean Calvin publiées au XVIe siècle, Genève, Droz, 1991-2000, 3 vol., con Rodolphe Peter). Da ultimo l’imponente bibliografia delle edizioni stampate nel Quattro e nel Cinquecento a Ginevra, Losanna e Neuchâtel, disponibile on-line (GLN 15-16. Les éditions imprimées à Genève, Lausanne et Neuchâtel aux XVe et XVIe siècles, http://www.ville-ge.ch/musinfo/bd/bge/gln/), ma di cui esiste anche una parziale edizione a stampa (Genève, Droz, 2015). La migliore sintesi del suo magistero è disponibile nella raccolta Le livre & ses secrets uscita nel 2003 (Genève, Droz; Louvain-la-Neuve, Université catholique de Louvain).
Per un profilo più ampio di Jean-François Gilmont e per la bibliografia dei suoi scritti è on-line la pagina: http://www.ville-ge.ch/musinfo/bd/bge/gln/bio.php

Communiqué par Edoardo Barbieri

mardi 8 septembre 2015

Daniel Mornet et les antidreyfusards

L’articulation entre l’économie du livre, les transformations de la société au sens le plus large, et le déclenchement de la Révolution de 1789, a fait l’objet de très nombreux travaux, dont l’un des plus anciens et des plus marquants reste, pour l’historien du livre, l'article consacré par Daniel Mornet aux «Enseignements des bibliothèques privées (1750-1780)» dans la Revue d’histoire littéraire de la France il y a maintenant plus d’un siècle (t. 17, 1910, p. 449-496). L’enquête poursuivie par la suite par l’auteur a atteint son point d’orgue avec le classique des Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933).
René Pomeau, dans sa préface donnée pour la réédition de ce titre après la Seconde Guerre mondiale (p. VI à XII), rappelle fort justement le contexte de sa publication:
1933, l’année où, en Allemagne, le national-socialisme s’emparait du pouvoir. En France, la crise économique, l’affaiblissement de la Troisième République (…), l’agitation entretenue par les émules des fascismes italien et allemand, avaient créé une ambiance passionnelle. Des doctrinaires poursuivaient le procès intenté aux «intellectuels» par Barrès et le partie antidreyfusard. Les mêmes, renforcés par d’autres, allaient jusqu’à mettre en accusation la Révolution française. Daniel Mornet se trouvait donc placé, par le choix de son sujet, sur le terrain d’une tumultueuse actualité…
Même dans des conjonctures moins difficiles que celle de 1933, l’historien reste nécessairement «fils de son temps». Son travail se donnera à lire par rapport à une actualité éventuellement envahissante, mais surtout (et c’est le cas général), sa recherche ne pourra s’élaborer et se développer qu’à partir d’une somme de connaissances et d’expériences résultant de l’itinéraire du chercheur, et donnée par l’environnement qui est le sien. Sans nous étendre sur les phénomènes de mode, la question de l’identité collective trouve par exemple une actualité nouvelle à l’heure de la mondialisation, de même que celle de la «révolution du livre» en trouve une à l’heure des nouveaux médias.
La condition du travail scientifique réside dans son objectivité, c’est-à-dire dans la mise en œuvre concertée de l’objectivisation: d’une part, l’objet observé et étudié par l'historien est éloigné de lui par une certaine distance temporelle, dont il est impératif d’avoir conscience; d’autre part, la recherche se fait à partir d’un lieu donné d’observation, et dans des conditions elles-mêmes spécifiques. Autrement dit, comme dans les sciences dites «dures», les résultats seront nécessairement relatifs, et changeront selon le lieu et les conditions de l’observation. Le rôle du chercheur n'est pas celui d'arriver à un savoir absolu, mais de tenir compte de ces phénomènes, dont la prise en considération conditionne absolument la valeur scientifique de son travail.
Bien entendu, l’objectivité implique aussi de ne pas instrumentaliser l’histoire pour la mettre au service de telle au telle préférence, et de ne pas en faire, en tant que telle, un sujet de polémique (ce qui est évidemment plus facile pour les périodes les plus anciennes). René Pomeau nous avertit encore, à propos du livre de Mornet: l’auteur eut le mérite de répudier l’esprit polémique…
Il ne s’agit pas là d’une pétition de principe, quand nous pensons combien, jusqu’à aujourd’hui, le souvenir de la Révolution, voire de la période qui suit jusqu’en 1815, reste controversé –sans même évoquer une figure comme celle de Robespierre, certainement l’une de celles cristallisant le plus des oppositions fondées en grande partie sur la méconnaissance et sur l’incompréhension. 
"Le Père Duchesne", sur la Constitution civile du clergé (exempl. BHVP)
Pour nous en tenir à l’histoire du livre, l’historien n’a pas, par exemple, à porter de jugement sur la confiscation des biens du clergé, s’agissant notamment des bibliothèques. Il s’en tiendra à expliciter les conditions dans lesquelles les événements ont eu lieu, et à développer certaines des conséquences, attendues ou non par les contemporains eux-mêmes, qui ont pu en découler selon les époques. Projet modeste, mais déjà suffisamment difficile, que celui d’abandonner des grilles de lecture toute faites et aujourd’hui toujours largement reçues: la confiscation des biens du clergé ressortirait de l’opposition à la croyance religieuse en général, et à l’Église catholique en particulier, ce qui en somme paraît logiquement en phase avec le développement de «Lumières» qui seraient elles-mêmes caractérisées par leur anticléricalisme.
Mais la confiscation a pour premier objectif celui de financer l’organisation d’un «culte public» (Georges Lefèbvre), alors que le clergé avait perdu ses ressources anciennes, au premier chef l’impôt de la dîme. D’une certaine manière, ses membres devront former un corps de fonctionnaires payés par le Trésor, ce qui va fondamentalement à l’encontre de l’idée selon laquelle il s’agirait de battre radicalement en brèche l’influence de la foi. Que les conditions de déroulement du processus changent ensuite très rapidement, et que l’anticléricalisme passe pour un temps à l’ordre du jour, ce n’est pas le lieu ici d’y insister.

Le rôle du chercheur est donc celui de faire émerger un certain nombre de phénomènes dont l’étude semble pertinente, et de fournir à ses contemporains les éléments de leur compréhension objective: dans quelles conditions les choses se sont passées, comment elles ont pu évoluer, dans quelle mesure on peut les connaître et les analyser –voire en tirer un certain nombre de conséquences pour le présent. Sans nous arrêter sur un autre problème également difficile, celui du «faire savoir» (comment rendre le discours historique intelligible pour les non-spécialistes, et comment y rendre sensible et y intéresser un public quelque peu élargi?), nous aboutissons à inverser l’axiome posé en commençant ce billet: certes, la prise en considération du présent et des conditions d’observation qu’il induit sur les phénomènes du passé constitue l’impératif catégorique de la recherche scientifique en histoire; mais, inversement, contribuer, si peu que ce soit, à une connaissance plus complète et mieux fondée de ce même passé, c’est se donner les moyens d’une meilleure compréhension du présent.
C’est peu de dire que c’est là un désidérata qui n'a aujourd’hui rien perdu de son actualité.

dimanche 10 mai 2015

Nouvelle publication en espagnol


Vient de paraître
Frédéric Barbier, Historia del libro, trad. Patricia Quesada Ramírez,
2e édition, trad. sur la 1ère éd. fr. (2001),
Madrid, Alianza Editorial, 2015,
397 p., ill.
ISBN 978-84-9104-049-1
NB. 1ère éd. espagnole, ibidem, 2005. 

Et toujours
Frédéric Barbier, Histoire du livre en Occident,
Paris, Armand Colin, 2012,
351 p., ill. («Collection U»).
ISBN 978-2-200-27751-2
NB. 3e éd. revue, corrigée et augmentée, de l’Histoire du livre, ibid., 2001 (2e éd., 2006; réimpr., 2009).
Ouvrage traduit en chinois, espagnol, grec, hongrois, italien, portugais (brésilien) et serbe.

Et: Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques, d'Alexandrie aux bibliothèques virtuelles,
Paris, Armand Colin, 2013,
301 p., ill. («Collection U»).
ISBN 978-2-200-27440-5

lundi 25 août 2014

Jérémie Jacques Oberlin, ou Qu'est-ce qu'une biographie?

La biographie, exemple parfait de micro-histoire, est un genre souvent décrié par une certaine communauté universitaire «bien pensante», malgré le fait que certaines de nos biographies les meilleures aient effectivement été rédigées par des représentants des institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses –nous pensons nommément à notre très regretté confrère Jean Favier, tout récemment disparu.
Les biographies, pourtant, nous intéressent, d'abord parce qu’elles nous offrent l’image d’une destinée qui, toutes choses égales d’ailleurs, pourrait être parallèle à la nôtre. Et, sur un plan plus scientifique, les biographies nous intéressent aussi, parce qu’elles nous apprennent toujours quelque chose de la période à laquelle elles se réfèrent. De fait, la biographie, bien conduite, est un genre qui commence à être réhabilité, et qui, parce qu’il parle à chacun (chacun a, ou plutôt vit, une (auto)biographie), reste susceptible de toucher le plus grand nombre. Pour l’historien, la biographie permet, en outre, de revenir sur trois points importants. Nous illustrerons notre propos en évoquant ici le parcours de Jérémie Jacques Oberlin (1735-1806), professeur et bibliothécaire à Strasbourg.
Le premier point porte sur le fait que le caractère unique de la biographie se révèle parfois significatif –idéaltypique– d’un modèle plus général. Dans la construction de la sociologie wébérienne, l’idéaltype désigne la définition a priori de modèles sociologiques dont l’existence accomplie (en tant que modèle dans toutes ses parties) ne se rencontre jamais en réalité, mais qui sont posés comme tels par le chercheur. D’un côté, l’idéaltype est un concept (le modèle idéal), mais, de l’autre, on pourra considérer que tel ou tel exemple particulier constitue comme l’idéaltype d’un modèle plus large.
Oberlin: "Ayant embrassé la révolution dès son aurore avec transport..."
Jérémie Jacques Oberlin correspond bien à ce second cas: descendant d’une famille luthérienne, fils d’enseignants, il manifeste parfaitement, par sa biographie, le modèle wébérien d’une «éthique protestante» qui donne la primauté à la formation et à la responsabilisation individuelles, ainsi qu'à l’engagement au service de la communauté ou de la collectivité. Cet enseignant au Gymnase, puis à l’Université, est de fait un exemple de la méritocratie, que Schoepflin s’attachera comme élève après avoir reconnu ses dons remarquables. Surtout, Oberlin consacrera l’essentiel de ses soins à la gestion de la bibliothèque de Strasbourg, y compris pendant les années dramatiques qui sont celles de la Révolution. L’éthique de vie du savant est soulignée par tous les auteurs qui ont contribué à commémorer sa disparition. 
Nous avons trop souvent évoqué le second point pour qu’il soit nécessaire d’y revenir ici plus longuement: rien de plus simple, rien de plus naturel, que de tomber dans l’anachronisme, entendons, de plaquer sur un moment du passé des catégories ou des représentations du présent. L’exemple d’Oberlin illustre encore le fait. Strasbourg est, historiquement, partie de la géographie germanique et germanophone, mais elle est rattachée au royaume de France en 1681 et le discours historiographique insistera, dès lors, sur la distance qui s’établit entre une civilisation urbaine plus ouverte aux influences françaises, et un pays rural au sein duquel l’allemand prédomine encore très largement.
Or, la biographie d’Oberlin amène au moins à nuancer le tableau. Dans sa longue «Notice» publiée en 1807, Winckler explique en effet que le jeune homme, au moment d’entrer à l’Université de sa ville natale (1750), commence par séjourner huit mois durant à Montbéliard, à seule fin d’y apprendre le français, langue «alors fort peu répandue à Strasbourg et dont, à cette époque, on n’enseignoit pas même les élémens dans le Gymnase de cette ville». Soit une tradition germanophone beaucoup plus présente que ce que l’on aurait pu penser, surtout dans des milieux intellectuels. Les catégories d’appartenance, d’identité, etc., pour ne rien dire des choix politiques (on pense ici à l’abbé Grégoire) sont à reconsidérer en fonction des expériences de chacun, et la biographie constitue un excellent moyen pour en faire prendre conscience, et pour établir un certain nombre de distances. 
Dernière observation: si Oberlin n’a pas, contrairement à nombre de ses contemporains, accompli le cursus «allemand» qui lui aurait permis de séjourner pour un semestre dans telle ou telle université d’outre-Rhin, et s’il a encore moins effectué ce «tour d’Europe» qui constituait une étape de la formation des jeunes gens de l’époque, c’est avant tout faute de moyens financiers. Son cursus montre en effet combien il s'impose comme un intermédiaire culturel de premier plan, illustrant pleinement la problématique des «transferts» européens dans la seconde moitié du XVIIIe et au début du XIXe siècle: Winckler ne nous explique-t-il pas que, si la langue natale d’Oberlin était l’allemand, il privilégiera le français pour les domaines des relations sociales et de l’amitié, mais qu’il s’attachera à n’enseigner et à ne parler qu’en latin à ses étudiants de l’Université? Le catalogue de sa bibliothèque confirme que nous sommes pleinement intégrés au sein de ces réseaux européens de lettrés qui croisent enseignants et savants, mais aussi libraires et professionnels du livre, sans oublier les jeunes gens en cours d’étude ou, à l’inverse, les privilégiés susceptibles de soutenir, financièrement, telle ou telle entreprise à laquelle on les aura intéressés.
Oberlin est décédé trop tôt pour que la question des «nationalités» puisse lui être appliquée. Un dernier mot, pourtant: la recherche historique vise à une certaine connaissance du passé, dont elle voudrait transmettre la compréhension. Or, l’empathie aussi est, croyons-nous, une forme de connaissance, et la biographie d’Oberlin nous renforce, s’il en était besoin, dans cette opinion.

Théophile Frédéric Winckler, « Notice sur la vie et les écrits de Jérémie Jaqcues Oberlin, professeur et bibliothécaire de l’Académie de Strasbourg, correspondant de l’Institut… », dans Magasin encyclopédique, t. LXVIII, p. 70-140.

samedi 2 août 2014

Etudes classiques, travaux scientifiques et modernité politique: Matthias Bernegger

Nous avons évoqué il y a déjà quelques temps la problématique du don, laquelle, s’agissant d’histoire du livre, s’articule de manière plus générale avec la question des solidarités intellectuelles, de la constitution de réseaux et de la manifestation d’une certaine forme de distinction. Une personnalité comme celle de Matthias Bernegger nous en fournira l’illustration idéale, tout en nous introduisant à la compréhension de la conjoncture européenne entre la fin du XVIe siècle et la Guerre de Trente ans, à la modernité intellectuelle, et à une certaine forme d'habitus toujours caractéristique du protestantisme (avec la révérence, voire le culte, pour les grandes figures de la communauté).
La carrière de Bernegger illustre en outre le succès européen qui est celui de l’ancien Gymnase fondé par Sturm à Strasbourg en 1538, et devenu Académie en 1566: en 1602, alors même que l’institution n’a pas encore le statut d’université, elle accueille 303 étudiants, chiffre que l’on comparera au 240 étudiants alors inscrits à l’université de Heidelberg, ou au 250 étudiants de Fribourg –pour rester dans la géographie de l’Allemagne méridionale. L'Académie de Strasbourg recevra le statut d’université en 1621.
Gaspar Bernegger est un émigré, né à Hallstatt, dans le Salzkammergut autrichien, en 1582. Il commencera son cursus d’études à Wels, quand son père, membre pourtant du Magistrat, devra émigrer par suite de ses choix confessionnels, pour s’installer en 1603 à Ratisbonne. Le jeune Matthias est cependant alors déjà à Strasbourg (depuis 1599) pour y faire son cursus d’études, avant d’être nommé enseignant dès 1607, puis professeur d’histoire quatre ans plus tard –il accédera à la bourgeoisie en 1612.
À l’époque, on peut estimer le revenu annuel d’un professeur à 250 florins (Gulden), auxquels s’ajoutent les à côté représentés par les dons en nature, ou encore par les pensions versées par les étudiants qui logent chez lui. Bernegger est reçu  chanoine de Saint-Thomas en 1619, et il sera recteur de l'Université en 1622.
Même si Bernegger se fera un nom comme éditeur de classiques latins, il s’intéresse pourtant aussi aux mathématiques, à l'astronomie et aux sciences naturelles, soutenant (et traduisant!) Galilée et correspondant avec Kepler (1582-1640). Il est l’une des figures principales, qui travaille à la montée en puissance des matières modernes dans le cursus strasbourgeois, face aux conceptions plus traditionnelles héritées de Sturm et qui privilégiaient la rhétorique et la dialectique.
Sa carrière illustre, en elle-même, un certain nombre de points relatifs à la sociabilité des échanges et des dons. Bernegger participe en effet à un très grand nombre d’exercices académiques, la plupart du temps édités, mais il donne aussi des éditions ou travaux nouveaux sur des auteurs antiques, comme Tacite et Justin, articulant non seulement la tradition philologique allemande avec les perspectives historiques, mais aussi avec la réflexion sur les affaires du présent: il définit lui-même son enseignement comme «historico-politique» (lectiones historico-politicæ), et conçoit par exemple son travail sur Tacite comme introduisant à l’enseignement de la «prudence politique» (prudentia politica).
Si la sociabilité savante transparaît dans les intitulés des exercices auxquels il participe en tant que professeur, elle est aussi à l’œuvre dans les correspondances privées qui construisent alors la république européenne des lettres: lui-même est en relations avec Hugo Grotius (sa correspondance avec lui sera publiée en 1667), avec Kepler (correspondance publiée en 1672) et avec Wilhelm Schickard (1673) –ce dernier est notamment connu, aujourd’hui, comme astronome, mais aussi comme inventeur d’une première machine à calculer. On retrouve encore le nom de Bernegger dans la correspondance de Peiresc (Aix-en-Provence).
L’imprimé est presque toujours au principe de cette sociabilité, qu’il s’agisse de publier des exercices académiques, des éloges funèbres ou encore des pièces de paratexte de toutes sortes (lettres de dédicace, pièces liminaires, etc.). On s’offre et on reçoit des livres, tandis que Bernegger lui-même constitue une bibliothèque importante, passée après sa mort (1640) dans les collections de l’Université de Strasbourg. Enfin, il consacre une partie de ses dernières années d’activité à publier ses propres cours, en les munissant d’index particulièrement développés. Comme il est de règle dans les processus relevant de l’anthropologie du don, l’échange se fait toujours à double sens, et celui qui offre, ou qui dédie, reçoit en retour une forme de reconnaissance et de consécration. Il n’est pas anodin d’observer à cet égard que la publication de la correspondance de Bernegger se fera après son décès (cf supra), et que son fils, Johann Gaspard, éditera en outre ses réflexions inédites sur la constitution de Strasbourg (Delineatio formae reipublicae argentinensis, Strasbourg, 1667, 2e éd., 1673). De même, le chapitre de Saint-Thomas conserve un beau portrait de Bernegger, lequel figure aussi sur un cuivre de Peter Aubry, posant dans la posture traditionnelle du savant, devant une bibliothèque et entouré d'instruments scientifiques (cf cliché).
La carrière de Johann Gaspard Bernegger (1612-1675), précisément, marque un nouvel infléchissement dans le sens de la modernité. Après des études de droit, il s’oriente en effet vers le domaine de l’administration et de la politique –il décédera d’ailleurs comme Ammeister de sa ville natale, soit la plus haute charge municipale dans la vieille ville libre et impériale. Il joue par ailleurs un rôle important comme chargé de missions diplomatiques à Paris et à Vienne, alors même que la situation de la république indépendante devient plus difficile face aux événements de la Guerre de Trente ans, et encore plus face à la montée en puissance de la monarchie en France. Sans malheureusement donner ses sources, Sitzmann explique que, «pour se concilier la faveur de Mazarin, [il] accepta d’aider le bibliothécaire du cardinal [il s’agit donc de Gabriel Naudé] à classer les livres allemands; il acheta lui-même des livres, qu’il expédia par Langres en Franche-Comté, et de là, par Brisach, à Strasbourg...» (I, p. 135).

Hugonis Grotii et Matthiae Berneggeri Epistolae mutuae, Argentorati, Pauli, 1667.
Epistolae J. Keppleri & M. Berneggeri mutuae, Argentorati, sumptibus Josiae Staedelii, 1672.
Epistolae W. Schickarti et M. Berneggeri mutuae, Argentorati, Staedelius, 1673.

vendredi 4 juillet 2014

Qu’est-ce qu’un «paysage culturel»?

A Bernkastel, sur un méandre de la Moselle... en hiver
Nous insistions, il y a quelques semaines, sur le rôle décisif tenu, dans le domaine de l’histoire des idées et des pratiques culturelles, par les grands conciles de la première moitié du XVe siècle, le concile de Constance d’abord (1414-1418), celui de Bâle ensuite (à partir de 1431). A une époque où la plupart des intellectuels et des savants sont peu ou prou liés à l’Eglise, ces conciles sont l’occasion de les réunir en nombre, et pour une durée relativement longue. Y viennent non seulement des prélats et leurs familiers, dont un certain nombre d’humanistes, mais aussi des clercs entrés dans la haute administration ou dans la diplomatie, et des enseignants, sans oublier des auteurs et autres professionnels du livre, copistes et «libraires».
A Constance et à Bâle, nous sommes intégrés dans un «paysage culturel» (kulturelle Landschaft) alors très favorable, celui des pays du Rhin moyen et de l’Allemagne du sud: une géographie caractérisée par la densité de sa population, par le nombre des villes souvent plus ou moins autonomes, voire indépendantes, par les développements de l’économie et du négoce, et par une richesse moyenne supérieure. Quelques très grandes villes dominent l’activité sur le plan économique, au premier chef Nuremberg, Augsbourg et Strasbourg, mais certaines villes moyennes, comme Bâle, réussissent aussi à s’imposer, notamment dans le domaine intellectuel et artistique, puis, rapidement, en matière de typographie. 
Les grandes cours épiscopales et archiépiscopales (de Besançon à Mayence, à Trèves et à Cologne) sont nombreuses, plus encore les maisons religieuses, donc les écoles –et les bibliothèques–, tandis que l’éclatement politique apporte un autre gage de vitalité, avec la présence de «villes de résidence», de cours et d’administrations, mais aussi des universités de Heidelberg (1386) et de Fribourg (1457), ou encore d’Ingoldstadt (1472), de Trèves (1473), de Mayence et de Tübingen (1477), sans oublier, à nouveau, Bâle (1459).
Diversité politique et intégration géographique se conjuguent avec l'ouverture sur l’extérieur: un facteur très important de réussite et de modernité concerne en effet la facilité des relations avec des géographies plus larges, et qui sont elles aussi des géographies avancées. L’Italie est accessible notamment par les cols alpins (Gotthard, Brenner), et par la vieille route romaine du Rhône, par Genève et Lyon; le Rhin constitue la principale voie de communication européenne et assure les communications avec les riches pays bourguignons «du Nord» et avec la mer; une «route royale» (via regia) conduit de Nuremberg à Leipzig ou à la ville royale de Prague; enfin, du côté du royaume de France, la métropole parisienne (et son université!) se profile toujours à l’arrière-plan.
La Bibliotheca Cusana
Dans cet espace intégré, les échanges sont constants, et les carrières facilitées. Les exemples de réussite sont légions: Nicolas de Cuse (1401-1464) est originaire de la petite ville de Kues, sur la Moselle (Nicolaus Cusanus), il est un ancien élève des Frères de la Vie commune à Deventer, et étudie à Heidelberg, Padoue et Cologne. Participant au concile de Bâle, il est envoyé à Constantinople, avant de devenir chanoine de Liège, et d'être fait cardinal et prince-évêque de Brixen. Le cardinal a connaissance de l’invention de Gutenberg, à Mayence, qu’il souhaiterait très probablement importer en Italie, et il rassemble une bibliothèque de 270 manuscrits, toujours conservés aujourd’hui dans l’hôpital par lui fondé à Bernkastel. L'assise financière de la fondation est d'abord apportée par la propriété de quelques-uns des vignobles les plus renommés de la Moselle.
Bien d’autres noms pourraient être ici évoqués, et il n’est que de rappeler le rôle de l’université de Bâle dans l’installation des premières presses parisiennes, avec des personnalités comme Johannes de Lapide, alias Johann Heynlin, originaire de Stein, une petite ville proche de Pforzheim. Johann Tritheim (1462-1516) est désigné d’après son lieu de naissance, la bourgade de Trittenheim, sur la Moselle, et il étudie notamment à Heidelberg, avant de devenir abbé de Sponheim, non loin du coude du Rhin (1483). Il s’intéresse aux découvertes de Gutenberg et sera consulté par certains des plus grands personnages de son temps. Tritheim réunit à Sponheim une bibliothèque exceptionnelle, et il est regardé comme l’inventeur de la première bibliographie rétrospective imprimée, en l’occurrence le De scriptoribus ecclesisaticis édité par Johann Amerbach à Bâle en 1494. Il dédie son livre à l’évêque de Worms Johann von Dalberg, lui-même ancien étudiant d’Erfurt et de Pavie, mais surtout chancelier de l’électeur palatin et l’un des représentants en vue d’une des plus grandes familles de la noblesse rhénane.  On le devine, la théorie des graphes et  des réseaux trouverait un champ très privilégié d’application au sein de cette géographie novatrice.

A l’époque moderne, un «paysage culturel» se caractérise ainsi comme un espace dont les conditions générales de fonctionnement (sur le plan de la démographie comme sur celui de l’économie) sont plus favorables, au sein duquel s’équilibrent les éléments porteurs d’une certaine diversité (notamment en matière politique) et ceux qui sont facteurs d’intégration, et où, toujours, l’ouverture vers l’extérieur est assurée. L’ascension sociale restera toujours exceptionnelle, mais elle est effectivement possible, notamment par le biais des études et par le service des grands. Les réseaux de solidarités diverses s’entrecroisent, selon des logiques liées aux affaires et au commerce, mais aussi à la politique et aux intellectuels et aux des artistes, voire aux techniciens –comme l'illustre un Gutenberg.
D’autres «paysages culturels» pourraient être repérés en Europe à l’aube de l’époque moderne, par exemple celui des villes et des châteaux de la Loire, autour des cours des princes d’Orléans (Blois), de Berry (Bourges) et de Bretagne (Nantes), puis de la cour royale de France (à Amboise et dans les autres châteaux de la région). Mais une dernière remarque s'impose: dans un royaume comme la France, l’essentiel de la géographie fonctionne en dehors de ces «paysages culturels», puisque la grande majorité de la population est établie dans un plat-pays médiocrement peuplé, où les échanges restent difficiles et où, dans la plupart des cas, l’économie consiste avant tout en une économie de subsistance, souvent écrasée de droits féodaux et toujours à la merci d’une période de troubles ou d’une crise des d’approvisionnements. La faiblesse de la création de richesses se conjugue à l’étroitesse des horizons pour y rendre très problématique toute possibilité d’échapper à une destinée bornée d’avance…

mercredi 14 mai 2014

Abédédaire d'une bibliothèque

Le nouveau numéro de La Revue de la BNU (2014 / 9 : ISSN 2109-2761) est réellement remarquable. Les historiens du livre, mais aussi les historiens des idées et ceux de la littérature, connaissent de longue ce genre bien particulier des notes de lecture, citations et autres exempla. Le voici ici actualisé, et de la plus belle manière. En effet, le pari fait par les responsables de ce beau cahier de 113 p. in quarto superbement illustré, a été celui d’illustrer la thématique du patrimoine des bibliothèques en choisissant, pour chaque lettre de l’alphabet, un objet spécifique qui serait reproduit et savamment commenté. La charmante introduction de Christophe Didier justifie un exercice assimilé au pot-pourri et construisant l'«alphabet d’une bibliothèque» qui nous est ainsi proposé:
«… Une sorte de pot-pourri reflétant aussi bien la diversité des préoccupations humaines que l’activité infatigable des lieux de savoir et de mémoire que sont les institutions gardiennes du patrimoine. Les anciens Romains désignaient sous le terme de satura (…) un plat garni de toute espèce de fruits ou de légumes, une sorte de macédoine, dont le sens figuré en est venu à désigner une forme poétique composée de mètres divers, employée par la suite à critiquer les mœurs et à prendre le sens qu’on lui connaît aujourd’hui [la satire]. Retenons (…) cette notion de la poésie qui naît de la diversité, voire du caractère hétéroclite des choses, et des objets triviaux dont l’assemblage fait naître une petite musique –ce qui est aussi, après tout, l’aventure sémantique du pot-pourri».
Il est difficile de ne pas ouvrir l’alphabet par… l’Alphabet, en l’occurrence L’Alphabet complet de Théophile Schuler (2e éd., Paris, Hetzel, 1878), où le «A» est illustré par les deux montants de l’échelle sur laquelle sont montées les fillettes pour jeter un coup d’œil inquisiteur derrière des persiennes rabattues. Nous voici devant une édition caractéristique du modèle de ce «livre pour la jeunesse» combinant éducation et récréation, et qui se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais nous voici aussi devant une édition très soignée et dont l’iconographie fait constamment référence au monde rural et au pays d’Alsace (avec par exemple les schlitteurs des Vosges).
«L’abécédaire de la Bibliothèque» se dévide ensuite, pour nous présenter, entre autres
de spectaculaires manuscrits, comme la Cité de Dieu traduite par Raoul de Presles, à la lettre «D[ieu]»), ou encore un manuscrit de Liszt illustrant le thème de la «V[ariante]».
des éditions des XVe et XVIe siècles, comme cette Biblia pauperum en livret «X[ylographique]», ou encore cette «M[élusine]» traduite en allemand par Thüring von Ringoltingen, dans un manuscrit contemporain, et dans des éditions imprimées strasbourgeoises des années 1481 à 1516).
de remarquables livres «modernes» (le Humboldt et Bonpland de Schoell en 1810 illustre la lettre «E[xpédition]»).
des imprimés contemporains aussi étonnants que ces collections d’images de propagande introduites par Goebbels pour accompagner la vente des paquets de cigarettes en Allemagne à partir de 1941 («N[icotine]»). Jérôme Schweitzer, qui présente ce dernier document, fait justement remarquer que
«l’emploi des vignettes vendues avec les paquets de cigarettes présentait l’avantage d’atteindre facilement un grand nombre de personnes, dans toutes les couches sociales, à moindres frais» (p. 45).
Il est inutile de passer en revue la théorie des lettres et de leurs illustrations, mais nous ne pouvons que souligner le soin apporté à donner un tableau tout à la fois plaisant, original et représentatif, dans sa variété, des richesses patrimoniales conservées par une grande bibliothèque au début du XXIe siècle. L'humour n'est pas absent, avec par exemple le «P» de «Patin à roulettes», que vient illustrer l'Histoire d'un gant de Max Klinger (cf cliché). Au chapitre de la recherche du document significatif, on notera de même que, en regard de la lettre «T» ouvrant le syntagme de «Thèse», nous ne trouvons pas la thèse soutenue par Goethe à Strasbourg en 1771, mais bien un exceptionnel exemplaire de la thèse de philologie soutenue en 1891 à Bonn par un jeune Sicilien, Luigi Pirandello, sur le patois de sa ville natale de Girgenti, l’antique Agrigente. Après avoir été renvoyé de l’université de Rome en 1889, Pirandello achève en effet son cursus d’études dans la petite ville rhénane, où il se morfond quelque peu loin du «Soleil» et de la «lumière», dans des «jours qui s’éteignent comme de continuels crépuscules…» (p. 67).
Terminons par deux remarques. La suite des vingt-six articles donnés dans cette livraison a été constituée à partir des «Trésors du mois », soit une série de présentations successivement publiées sur le site Internet de la BNU depuis 2011. Mais il suffit de feuilleter la Revue pour constater combien ce qui est ici offert est différent de la simple succession des rubriques d’un site informatique: la mise en perspective apportée est précisément caractéristique du média de l’imprimé (et du support du papier), là où l’Internet propose une juxtaposition davantage propice au simple butinage.
Pour autant, le glissement d’un média à l’autre se fait dans les deux sens: la Revue est aussi disponible sur Internet, tandis que l’offre numérique autorise le développement du genre nouveau de l’exposition virtuelle dont nous avons déjà dit tout le bien (par exemple ici). Au total, sur le fond comme sur la forme, ce bel «Abécédaire» est en lui-même une contribution précieuse à l’histoire du livre entendue au sens large.

jeudi 24 avril 2014

Une superbe bibliothèque du XVIe siècle

Toujours en Bohême, la petite ville de Březnice (Bresnitz) possède un très intéressant château dont les origines remontent à l’époque gothique.
Georges de Lokšan, qui s'établit en Bohême en 1523 comme secrétaire de Louis de Jagellon, est le fondateur moderne de Březnice, alors réaménagé dans le style de la Renaissance. Mais le roi de Bohême et de Hongrie, successeur de Mathias Corvin, meurt à Mohács trois ans plus tard. La veuve de Georges, Catherine (Katharina) Adler, vient de Spire, et est apparentée aux richissimes Welser d’Augsbourg. C'est elle qui crée la bibliothèque du château, et qui poursuit la reconstruction de celui-ci en faisant venir des architectes italiens. Leur petit-fils obtiendra le titre de «seigneur» de Bohême en 1604.
Nous sommes dans un environnement protestant, ce qui explique que, au moment de la Montagne Blanche (1621), l'un des descendants quitte la Bohême avec l’électeur palatin Frédéric V, tandis que le deuxième se voit confisquer le château, et que le dernier se convertit au catholicisme… Le château est cédé au procureur royal alors requis dans le procès des nobles révoltés (1622) (Adaukt Genissek, baron von Augezd). Plus tard, château et domaine passeront aux Kolowrat-Krakowský: le comte Joseph Maria Kolowrat-Krakowský, baron von Újezd (1746-1824), donnera au Musée national de Prague un premier ensemble de 96 manuscrits de Breznitz, et il sera imité par son fils, Johann Nepomuk Karl. Ce dernier étant décédé sans enfants, la propriété passera enfin à la famille hongroise des Pálffy von Erdöd, et les 90 derniers manuscrits de Breznitz seront cédés par ceux-ci en 1893 au Musée national.
 Les livres ne sont plus là, mais le château de Březnice conserve aujourd'hui la plus ancienne bibliothèque existant en République tchèque: dans une belle salle du premier étage, aux poutres peintes et aux murs décorés de fresques, deux armoires fermées abritent la collection de livres –il y a de la place pour quelque cent cinquante volumes. En face, devant une étroite fenêtre, une table servant de bureau pouvait être utilisée par celui qui souhaitait travailler sur les volumes.
Voici donc un monument de l’histoire des bibliothèques, d’autant plus précieux que les aménagements mobiliers remontant aux premières décennies du XVIe siècle sont aujourd’hui devenus rarissimes, et qu’il s’agit d’une bibliothèque privée, dans un environnement politico-culturel à tous égards remarquable.
Bibliographie: Fabian Handbuch.
Merci à Mme Claire Madl pour ses éclaircissements sur une histoire… compliquée.

vendredi 18 avril 2014

Dans un château de Bohême

Les bibliothèques de château constituent un département de la bibliothèque du Musée national de la République tchèque, mais un bon nombre de ces collections est resté en place, dans les châteaux des familles nobles disséminés à travers la Bohême et la Moravie. Parmi celles-ci, la bibliothèque des Fürstenberg est aujourd’hui conservée dans l’un des anciens châteaux de cette famille, à Krivoklát (alld Pürglitz).
En arrivant à Krivoklát
Les Fürstenberg sont originaire de la Souabe (Forêt Noire), et leur résidence principale est traditionnellement établie à Donaueschingen, cette petite ville célèbre pour sa position aux sources du Danube. La principauté immédiate d’Empire représentait, vers 1770, quelque 2000km2, et environ 80 000 habitants. Elle sera intégrée dans le grand-duché de Bade, donc médiatisée, en 1806. En règle générale, les Fürstenberg, catholiques, sont au service des Habsbourg, et leur intérêt pour leurs domaines familiaux reste relativement limité.
Le fondateur de la bibliothèque est Joseph Wilhelm Ernst (1699-1762), ancien élève des Jésuites à Pont-à-Mousson, puis étudiant à Strasbourg. On rappellera au passage que le premier évêque de Strasbourg après la réunion à la France et le rétablissement de la religion catholique par Louis XIV, est le prince Guillaume Egon de Fürstenberg (1629-1704), qui sera nommé cardinal, qui tentera un temps de s’imposer au siège de Cologne et qui mourra à Paris comme abbé de Saint-Germain-des-Prés
Joseph Wilhelm Ernst réside quant à lui à Vienne: il épouse Maria Anna de Waldstein (Wallenstein), et serait le premier à avoir réuni au Palais Fürstenberg de Prague une bibliothèque d’une certaine importance. Son second fils, le landgrave Karl Egon (1729-1787), est le fondateur de la lignée des Fürstenberg en Bohême: représentant idéaltypique de la noblesse des secondes Lumières, il préside la Société des sciences de Bohême (Böhmische Ges. der Wissenschaften), et il réunit à Prague la plus grande bibliothèque noble de la ville, soit environ 20 000 volumes. Son fils cadet, Philipp Nerius (1755-1790), poursuit son œuvre, et d’autres collections sont successivement ajoutées au fonds primitif de la bibliothèque familiale.
Ex libris des Fürstenberg
Pourtant, le XIXe siècle est globalement moins favorable, jusqu’à ce que la bibliothèque soit transportée, en 1881, du palais de Prague au château de Krivoklát, à quelque soixante-dix kilomètres à l’ouest de la capitale. Ancienne forteresse royale, Krivoklát a été ravagé à plusieurs reprises par des incendies, avant d'être acheté par les Waldstein en 1685, puis de passer aux Fürstenberg en 1733. Ceux-ci, pourtant, n’y habitèrent pratiquement jamais, et le château servit surtout de siège à une entreprise très profitable de brasserie. En 1929, les princes, possiblement bien informés, vendent leurs domaines à la République de Tchécoslovaquie, en pleine phase d'application de la réforme agraire.
Pour parvenir à Krivoklát, nous remontons d’abord la belle rivière de la Berounka, et pouvons découvrir un instant au passage l’impressionnante fortification élevée par Charles IV à Karlstein. Après avoir changé à Beroun pour un petit autorail très champêtre, nous nous engageons sur une ligne secondaire qui poursuit en se glissant le long des méandres de la rivière, de gare en gare, jusqu’à Krivoklát. En face, sur la rive gauche, le château domine les quelques maisons du tout petit village. Un chemin piétonnier, puis un pont et une petite rampe nous y conduisent, tandis que l’autorail reprend son trajet au fil de la vallée printanière.
La visite du château permet de se faire une idée de ce que pouvait le centre d’un grand domaine d'Europe centrale: le château certes, remontant au Moyen Âge, mais aussi de très vastes communs, d’où sont administrés les biens de la famille. La bibliothèque, qui compte toujours plus de 50 000 volumes (dont 189 incunables!), est installée dans l’ancienne salle des chevaliers (Rittersaal), et elle est tout particulièrement riche pour tout ce qui concerne l’histoire du livre, de la bibliographie et des catalogues de bibliothèque.
Dans la "Biblia pauperum", une scène de prêche comme l'artiste pouvait en observer à son époque à Strasbourg même
Parmi les volumes que nous avons la possibilité d’examiner, plusieurs éditions strasbourgeoises du XVIe siècle: un Quinte Curce édité par Érasme,avec une très belle mise en livre humaniste et dans un exemplaire  couvert de notes  soigneusement prises par quelque étudiant contemporain (Mathias Schurer, 1518); la Chronique de Spangenberg (héritiers de B. Jobin, 1599), introduite par une épître de Paulus Crusius (1588-1629), professeur au Gymnase, puis à l’Université, et couronné poète impérial; et, surtout, une très remarquable Biblia pauperum (Nouveau Testament allemand) imprimée certes à Spire par Anastasius Nolt en 1533, mais avec les superbes bois gravés utilisés pour l’édition du Nouveau testament de Luther donnée à Strasbourg six années auparavant. Cet exemplaire, étudié par P. Mašek, serait très probablement un unica, et il constitue un exemple extraordinaire de «Bible des pauvres» d’inspiration réformée.
Bornons-nous à ajouter que les Fürstenberg possédaient deux autres bibliothèques, la première à Donaueschingen, la deuxième à Weitra, en Autriche. Nous aurons l'occasion de revenir à cette famille, en préparant l'histoire des bibliothèques de Strasbourg.

P. Mašek, «Unikátní tisk špýrského tiskaře Anastasia Nolta v křivoklátské knihovně», dans Knihy a dějiny, 20 (2013), p. 73-81 (avec résumé en anglais, et ill.).
© des clichés 2 et 3: bibliothèque de Krivoklát.

Merci à Mme Claire Madl pour son aide sur ces bibliothèques de château dont elle est l'une des spécialistes!