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jeudi 27 juillet 2017

Le livre qui flotte... et qui coule

On aurait pu penser que le monde de l’imprimé serait connoté de manière systématiquement positive chez un auteur comme Brant, qui a su en mobiliser tout le potentiel novateur pour le mettre au service de la diffusion de ses idées. La réalité est pourtant plus ambiguë, comme elle le deviendra d’ailleurs aussi chez Luther: l’imprimerie est certes, un don de Dieu, mais elle doit avant tout être utilisée à bon escient. Les deux critiques de fond se placent, la première, du côté des imprimeurs-libraires, et la seconde, du côté du public des lecteurs.
Le bibliomane ouvre le défilé des fous (chapitre 1, lui dont le plus grand plaisir est d’amasser des livres dans sa librairie, même s’il ne les ouvre jamais. De manière surprenante, ce sont en réalité les conséquences de l’économie nouvelle de l’imprimé qui sont ici mises en cause: la première révolution du livre se traduit par un accroissement très important de la production, et par la baisse du prix moyen, de sorte que le modèle peut désormais se répandre, du particulier qui se constitue une bibliothèque personnelle plus ou moins riche. La bibliothèque devient une source de plaisir, et sans doute une marque de distinction, quand bien même le dernier souci de son propriétaire serait celui de la lecture, encore moins, celui d’une lecture réfléchie. La critique de la bibliomanie sera dès lors récurrente dans la littérature moderne, et on la retrouvera, par exemple, chez La Bruyère, quand il lui consacre l’un de ses Caractères.
La nef des apprentis (p. 140) accueille notamment les apprentis imprimeurs, lesquels semblent consacrer un peu trop de leurs revenus au troquet:
L’imprimeur dépense en un jour / Le salaire d’une semaine.
Tel est l’usage en ce métier. / Car c’est un pénible labeur
Devant la presse, et à la casse / Compose, aligne, rectifie.
Bourrer le noir dans l’art du livre, / Calciner l’encre en le creuset…
La question de la multiplication des livres est d’ailleurs la première soulevée par Brant: en ouvrant le Prologue de son livre, l’auteur s’étonne en effet de ce que non seulement la Bible soit répandue partout, mais aussi les écrits des Pères de l’Église et toutes sortes de littérature, mais que personne n’en devienne meilleur et que le monde reste plongé «dans la nuit noire». C’est que, souligne-t-il, il ne suffit ni de disposer des exemplaires, ni même de les lire, mais qu’il faut savoir lire à bon escient et non pas à l'envers… Le thème revient à plusieurs reprises, par exemple au chapitre 57:
On voit aussi nombre de fous / Qui s’ornent de saintes lectures,
Se croient distingués et savants / Quand ont lu le texte à l’envers.
Tel croît connaître son psautier / Pour avoir lu: Beatus vir.
Le risque est encore accru lorsque l’intermédiaire par excellence, le clerc, est lui-même un faussaire: Brant, qui a critiqué les Hussites, est, comme le sera Luther à ses débuts, partisan affirmé de la réforme de l’intérieur, et non pas de la Réforme proprement dite. Les commentateurs malavisés et autres faux prophètes ont même le rôle principal dans la décadence, car ils conduisent le peuple à sa perte et font ainsi le lit de l’Antéchrist. L’image du bateau en papier est particulièrement frappante: la nef elle-même est en papier, et les faux prophètes, en l’humidifiant, ne font qu’accélérer le naufrage (chapitre 103).
J’en arrive à ces vrais faussaires, / Répandus autour de la nef (…)
Falsifiant les saints Évangiles. / (…) Ils trempent la nef en papier.
La petite barque de saint Pierre (Sankt Peter Schifflein), détail
Terminons sur une note prémonitoire: le travail du démon est soutenu par la cupidité des imprimeurs-libraires, qui trouvent avantage à publier toutes sortes de livres. Et, de fait, les professionnels, qui profiteront bien évidemment de l’essor de l’économie des «feuilles volantes» (Flugschriften) à l’époque de Luther, n’hésitent jamais à répandre les fausses doctrines et les livres inutiles pourvu que cela leur rapporte:
L’imprimeur y a bon profit. / Si on jetait au feu ces livres,
On brûlerait bien des erreurs. / Mais tant, ne pensant qu’à leur gain
Cherchent des livres [à imprimer] de partout, / Et qu’importe la correction.
On s’ingénie à mieux berner: / Beaucoup impriment et peu corrigent
Sans soin aucun on réimprime, / Telle quelle on reprend l’erreur:
Tel se fait tort, et tant se nuit, / Qu’il s’en va imprimer ailleurs! (…)
Voyez la pléthore de livres, / Le nombre des imprimeries,
Réédité le moindre livre / Qu’un jour ont écrit nos parents!
En avons tant à profusion, / Quand à rien ils ne servent plus
Car leur valeur est périmée…
Brant, ce n'est pas douteux, est un familier de l'activité des imprimeries, par exemple quand il fait allusion à la recherche forcenée de textes à publier, ou encore aux procédés divers, et parfois peu recommandables, utilisés par les professionnels pour «appâter» le client. Lui-même se plaindra, dans l'une des rééditions de son livre, de la concurrence sauvage des contrefaçons. Et on se rappellera au passage qu'une fois rentré à Strasbourg, il sera un temps en charge de la censure des livres au nom du Magistrat. En définitive, l'imprimerie n'échappe à la condition commune: elle peut être «un don de Dieu», il n'en faut pas moins en encadrer l'utilisation pour qu'elle ne devienne pas aux mains des hommes une arme du démon.

Note: les citations (et les renvois aux numéros de chapitres ou à la pagination) sont tirés de la traduction très remarquable du Narrenschiff publiée par Nicole Taubes: Sébastien Brant, La Nef des fous. Traduction revue et présentation par Nicole Taubes, 3e éd., Paris, José Corti, 2010 (« Les Massicotés »).

jeudi 15 septembre 2016

Dans l'orbite de la "devotio moderna", à l'aube de la Réforme: Hieronymus Bosch

Le Chariot de foin est un triptyque sorti de l’atelier de Jérôme Bosch à Bois-le-Duc, en Brabant du Nord, au début du XVIe siècle. Dans une perspective qui témoigne de la diffusion des inquiétudes sur le Salut et de l’emprise de la devotio moderna dans les régions du Rhin inférieur, l’artiste reprend le thème du devenir de l’humanité, entre la création de l’homme et le péché originel (sur le volet gauche), et la damnation éternelle (sur le volet droit). La partie centrale, qui a donné son nom à l’ensemble, reprend le motif du «chariot de foin». Le cinquième centenaire de la disparition de Jérôme Bosch donne l’occasion de retrouver les deux versions du Chariot, conservées à l’Escurial et au Prado de Madrid. 
Le Chariot de foin, panneau central (© Palais de l'Escurial, Patrimonio Nacional)
La signification du thème central paraîtra sans doute obscure aujourd’hui, mais elle reprend une image connue de tous par les proverbes des anciens Pays-Bas: la vie est comparable à un chariot de foin, dont chacun s’efforce de tirer ce dont il a besoin pour subsister. La métaphore du foin comme richesse se rencontre en outre dans plusieurs passages de Bible, notamment dans le livre des Psaumes. Chez Bosch, le chariot est impassiblement tiré par des créatures d'épouvante, qui le rapprochent de plus en plus de l’enfer où il commence même à pénétrer...
Le groupe des privilégiés, à la suite du chariot.
Nous ne développerons pas ici une analyse d’histoire de l’art, qui n’est pas le propos de ce blog. Bornons-nous à remarquer, d'abord, que le dispositif d’ensemble transpose dans le registre de la satire un dispositif classique de Triomphes inspiré de Pétrarque –mais dans lequel le char de triomphe est remplacé par un chariot de foin… 
Le spectateur est rapidement incité à détailler la multiplication de petites scènes sur les trois volets du triptyque: si l’on se limite au panneau central, le procédé permet tout particulièrement de développer une certaine forme de critique sociale, à l’encontre des grands de l’Église et du siècle. Le pape et l’empereur chevauchent en arrière du chariot, tandis qu’un moine replet, assis au premier plan, attend devant une chope de bière que des sœurs remplissent pour lui les sacs de foin qu’elles doivent lui remettre. Au contraire, la foule du menu peuple grouille de tous côtés, essayant d’arracher au chariot cauchemardesque le minimum indispensable pour survivre. Une autre foule, en arrière-plan, sort d’une caverne et se précipite en avant.
Nous sommes devant une thématique qui rappelle bien évidemment celle développée à Bâle une vingtaine d’années auparavant par Sébastien Brant dans sa Nef des fous (das Narrenschiff). De fait, les points de convergence sont nombreux: la métaphore de la vie comme voyage se présente, chez Brant, à travers le motif de la Nef tandis que, chez Bosch, c’est l’humanité entière qui s’avance autour du chariot, entre sa création et sa damnation. Le récit moralisateur de la Nef est constitué d’une suite de chapitres illustrant chacun une forme de folie dont l’effet sera de conduire celui qui en souffre à sa damnation. Chez Bosch, la scansion à travers une succession de chapitres laisse place à une scansion par juxtaposition. La théorie des différents chapitres du livre (dont chacun, rappelons-le, fait l'objet d'une illustration) renvoie ici, dans son inspiration, aux petites scènes entourant le motif principal, qui est celui du chariot: la cupidité, la débauche, la colère, l’égoïsme, et tant d’autres...
C’est que la damnation éternelle est due à l’erreur constamment reproduite dans les choix que font les hommes, depuis l’erreur initiale du péché originel: dès lors que l’homme acquiert la connaissance, il peut choisir sa voie, et ce choix est très généralement mauvais, parce qu’il privilégie la satisfaction immédiate au salut éternel qui lui serait promis après la mort.
Le fou se prépare à faire le mauvais choix...
Cette thématique est précisément celle à la base de la réflexion de Brant, et les illustrations de nombreux chapitres du Narrenschiff la reprennent, sous une forme ou sous une autre… Voici le fou qui charge beaucoup trop son âne, et comme les sacs qu'il empile renferment les revenus de ses nombreuses prébendes (Pfründe), nous retrouvons une fois encore la critique de l’Église; au chapitre suivant, c’est un fou, qui pourrait pourtant faire le bien, mais qui le remet au lendemain, comme le lui conseillent ironiquement les corbeaux volant autour de lui; un peu plus loin encore, et voici le fou malade et alité qui refuse de suivre les conseils du médecin. Enfin, l’une des illustrations synthétisant la pensée de l’auteur est celle du fou qui pèse avec soin les possessions des deux catégories, temporelles et éternelles, et qui choisit bien évidemment la première, parce qu’elle lui paraît valoir plus dans l’immédiat, et que la balance penche de son côté.
Terminons en remarquant que Bosch a repris plusieurs fois le motif de la Nef chargée de fous, notamment dans un dessin de la Kunstakademie de Vienne (le dessin et la peinture conservés au Louvre sous le titre de Nef des fous posent en revanche un problème d’interprétation).
Contrairement à la vision classique du Jugement Dernier qui était celle du Moyen Âge, la représentation de la Charrette de foin ne met pas en scène l’opposition entre le Paradis et l’Enfer: l’humanité entière semble condamnée sans recours. L’inquiétude omniprésente quant aux fins dernières aboutit au pessimisme absolu de la représentation: l’humanité porte le péché en elle de manière innée, et le chariot de la vie s’avance pesamment en direction de la fin dernière, à savoir les tourments infernaux. L’œuvre, datée de 1510-1516, est exactement contemporaine d’un autre itinéraire individuel à la recherche du Salut, celui d’un autre homme «inquiet et tourmenté» (Lucien Febvre), un Augustin de Wittenberg qui, en 1517, en tirera les conséquences que l’on sait sur le devoir de réformer l’Église de son temps.

dimanche 20 septembre 2015

Nationalisme, identité collective et littérature

Brant, Sebastian
Das Narrenschiff. Faksimile der Erstausgabe von 1494, mit einem Anhang enthaltend die Holzschnitte der folgenden Originalausgaben und solche der Locherschen Übersetzung und einem Nachwort von Frantz Schultz,
Straßburg, Verlag von Karl Trübner, 1913,
[2] p. bl., [IV-]327 p., [1] p. bl., LVI p.
(« Jahresgaben der Gesellschaft für Elsässische Literatur », 1).
Prix : 10 Mks, 15 Mks (ex. relié).
Réf. : ZfdPh, t. 45, 1913, p. 323 ; Zeitschr. f. die Gesch. des Oberrheins, t. 28, 1913, p. 732, etc.


La Guerre de 1870 et le Traité de Francfort se concluent par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine du Nord, en tant que Reichsland, au nouvel Empire allemand. Strasbourg avait beaucoup souffert du bombardement pendant le siège de la ville: très vite, c’est-à-dire dès avant la fin de la guerre, il s’agit pour les Allemands de donner l’image d’une vie redevenue aussi normale que possible. Dans un second temps, Strasbourg sera dotée d’un certain nombre d’institutions établies selon le modèle allemand, et qui doivent faire de la ville un modèle de réussite sur les marches occidentales de l’Empire. Une troisième phase suivra, avec les bouleversements de l’urbanisme strasbourgeois et la construction de la «ville allemande», qui feront de la capitale du Reichsland une des métropoles de l’Allemagne moderne.
L’université allemande (Kaiser-Wilhelm Universität) occupe une place centrale parmi les institutions «refondées» par les nouvelles autorités –à côté de la «Bibliothèque provinciale et universitaire» (Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek, abrégé KULB). Selon la pratique observée dans les autres grandes universités de l’Empire, l’organisation de ces structures s’appuiera sur une ou plusieurs librairies spécialisées: à Strasbourg, ce rôle est notamment tenu par la maison fondée en 1872 par Karl Ignaz Trübner (1846-1907), membre d’une famille originaire de Heidelberg, et surtout neveu du grand libraire londonien Johann Nikolaus Trübner. Ce dernier participe très activement à la reconstitution des fonds de la bibliothèque de Strasbourg détruite pendant le siège (24 août 1870), tandis que Karl Ignaz s’impose rapidement comme libraire d’assortiment, libraire d’ancien et éditeur spécialisé dans les publications scientifiques –il concentrera progressivement son activité sur ce dernier domaine. Parmi ses titres les plus célèbres, il faut citer l’annuaire Minerva, créé en 1890-1891 et qui est le premier annuaire international spécialisé du monde universitaire.

Marque éditoriale de Trübner
À la veille de la Guerre de 1914, et alors que le projet de la BUGRA [Internationale Aufstellung für Buchgewerbe und Graphik] doit consacrer le rôle de Leipzig comme pôle de l’édition et de la librairie mondiale, Trübner publie  le fac-similé d’un ouvrage particulièrement célèbre: il s’agit de la première édition du Narrenschiff (la Nef des fous), rédigée par un Strasbourgeois, Sébastien Brant, et donnée en allemand, à Bâle en 1494. Le reprint de 1913 vise une double fonction: d’une part, il s’agit d’un livre de bibliophilie, très soigneusement imprimé et sous un pastiche de reliure ancienne (le prix de vente de 10 ou de 15 marks selon que l’exemplaire est relié ou non montre d’ailleurs que l’on s’adresse à un public d’amateurs ayant quelques moyens). D’autre part, nous sommes devant un livre de référence: l’exemplaire du Narrenschiff conservé à Berlin est très soigneusement reproduit (l’éditeur a ajouté une pagination moderne), et il est suivi de la reproduction des illustrations nouvelles apparaissant dans les deux éditions allemandes postérieures données à Bâle par Johann Bergmann au XVe siècle, et dans les trois éditions de la traduction latine chez le même libraire. Enfin, le volume est complété par une étude de Franz Schultz (1877-1950), datée d’octobre 1912 («Nachwort. Das Narrenschiff und seine Holzschnitte»). L’auteur était professeur d’histoire de la littérature à Strasbourg (1910), puis à Fribourg/Br. (1919), Cologne et Francfort-s/Main (chaire de philologie allemande).
Nous sommes devant une opération hautement symbolique: publier sous la forme
la plus accomplie possible d’un «beau livre», sans pour autant négliger, bien au contraire, le contenu scientifique, un des monuments de l’histoire littéraire nationale, mais aussi de l’histoire de l’art (les gravures, dont certaines attribuées à Dürer) et de l’identité régionale alsacienne. L’édition est d’ailleurs donnée sous l’égide de la Gesellschaft für Elsässische Literatur (Sté de littérature alsacienne), fondée en 1911 à l’initiative du maire de Strasbourg, Rudolf Schwander, et du directeur de la KULB, Georg Wolfram (cf Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, Strasbourg, 1993, p. 325). La Société prend à sa charge un éventuel déficit de l’opération.
Quant à la maison Trübner, elle quittera Strasbourg en 1918, et sera reprise par la Librairie DeGruyter à Berlin l’année suivante...

mardi 4 novembre 2014

Trois conférences d'histoire du livre

Frédéric Barbier
directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études
(conférence d'Histoire et civilisation du livre)

Trois conférences d'histoire du livre

Montréal, Université de Montréal


Lundi 24 novembre, 17h
L'abbaye d’Elnone / Saint-Amand et sa bibliothèque, VIIe-XVIe siècle
Centre d'études médiévales / Carrefour des arts et des sciences

Mardi 25 novembre, 12h
La Nef des fous au XVe siècle:
programme éditorial, statut du texte et problématique de la réception
Bibliothèque des livres rares et des collections spéciales

Mercredi 26 novembre, 11h45
«De l'argile au nuage»: une archéologie du catalogue de bibliothèque
École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI)

jeudi 4 septembre 2014

Globalisation, langue anglaise et histoire du livre (congrès de l'ENIUGH)

À l'occasion du IVe congrès ENIUGH (European Congress on World and Global History), qui se tiendra à partir du 4 septembre à l'ENS, 45 rue d'Ulm à Paris, nous nous autorisons quelques remarques sur l'articulation entre globalisation, histoire du livre, et économie de l'édition. Un des souhaits de l'historien n'est-il pas que l'expérience du passé permette de mettre en perspective et éclaire certains des problèmes du présent?
De fait, la globalisation n’est pas chose nouvelle: du moins ce phénomène n’a-t-il rien de radicalement nouveau en ce qui concerne l’histoire de la «librairie» depuis la fin du Moyen Âge. Il en va de même de la problématique de la langue de publication, à laquelle Histoire et civilisation du livre avait il y a plusieurs années consacré un dossier spécial («Les langues d’impression», 2008, 4e livraison), alors même que le thème émergeait à peine dans le champ de l'historiographie générale. 
Sur le plan historique, la «librairie» est presque nécessairement une librairie intégrée, et cela dès le XVe siècle, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’une activité hautement capitalistique. Nous connaissons déjà à l'époque incunable des accords entre libraires résidant dans des villes parfois très éloignées (par ex. entre Nuremberg, voire Vienne, et Strasbourg), accords dont l'objet principal  est probablement de permettre aux professionnels de limiter les coûts de production tout en contrôlant plus efficacement une partie de leur diffusion.
La globalisation joue aussi à plein avec la diffusion des nouvelles techniques d’imprimerie, d’abord en Europe, puis dans l’Amérique espagnole: les premières universités et les premiers ateliers typographiques d'outre-mer sont fondés au XVIe siècle à Lima et à Mexico
La globalisation s’accentue, et c’est peut-être le premier temps d’une globalisation «en soi», avec l’intégration géographique qui se développe en Occident au XVIIIe siècle, et qui introduit la logique en partie nouvelle de la délocalisation en fonction des conditions de production et de diffusion (pour la librairie française, il s’agit notamment du système célèbre des «presses périphériques»). Un autre exemple idéaltypique pourrait être ici celui de l’intégration de Saint-Pétersbourg et de la Russie dans les réseaux des Lumières occidentales, donc aussi dans les réseaux de la librairie. Mais, toujours et partout, on observe, et jusqu'à aujourd'hui, une tension entre l’ouverture (la globalisation) et les efforts en vue d’instaurer un contrôle sur la production et sur la circulation des contenus.
Sur le fond, les axes d’analyse sont doubles. On se placera d'abord du point de vue de l’historien, pour envisager une histoire de la «librairie» dans le cadre de la globalisation et de la mondialisation. Mais on pourra aussi privilégier le point de vue du professionnel de l’édition, et voir comment la globalisation d’aujourd’hui influe sur une certaine manière de travailler de la part du chercheur scientifique. En fait, il conviendrait d’autant plus de nous situer à la rencontre des deux interrogations, que l’historien, comme l’auteur en général, a tendance, quand il prépare et rédige son texte, à prendre plus ou moins implicitement en considération les conditions de fonctionnement du marché éditorial susceptible de correspondre à ce texte: du fait que l’on vise a priori un certain public, le texte correspondra à un certain modèle sur le plan du contenu formel (y compris la langue) et intellectuel, et non pas sur le seul plan de la mise en livre.
Venons-en maintenant plus directement à la question de la langue.
1) La «librairie» médiévale était une librairie «globale», parce qu’elle correspondait surtout à une librairie en latin (donc, une langue transnationale), et parce qu'elle s’adressait principalement à une communauté elle-même transnationale, celle de l’Église catholique romaine. À tous les niveaux, les structures d’enseignement, jusqu’aux universités, sont en effet liées au monde des clercs et à l’Église. Cette caractéristique continue à fonctionner au XVIe siècle, quand la «grande librairie» se déploie autour d’un certain nombre de places commerciales, au premier rang desquelles vient Francfort, centre des foires de la librairie européenne en latin.
2) Mais cette structure initiale s’affaisse progressivement, le latin cédant peu à peu la place aux différentes langues vernaculaires. Le phénomène est très précoce en France où, pour des raisons politiques, le roi (à partir surtout de Charles V) et les grands appuient le développement d’une littérature et d’une production de livres en français (les «romans», mais aussi les traductions des classiques de l'Antiquité, comme Aristote, etc.). Le même processus se déploie dans les pays germanophones, mais sur la base d’une logique toute différente, dans laquelle le facteur clé serait sans doute à trouver du côté d’une alphabétisation plus largement répandue: lorsque, en 1494, Sébastien Brant cherche à toucher par son livre de morale un public le plus large possible, il rédige son Narrenschiff d’abord en allemand, ce qui semble alors une nouveauté très remarquable.
3) À partir du XVIe siècle et surtout à partir de la Réforme (dont les origines peuvent aussi se donner à comprendre dans cette perspective), le schéma change de plus en plus profondément. C’est la langue vernaculaire qui s’impose, et il se constitue, pour paraphraser Fernand Braudel, des «librairies-mondes», qui fonctionnent pour l’essentiel en autarcie, et qui se structurent autour de la langue «commune». Il existe ainsi, depuis le XVe siècle, une «librairie française», là où l’essor de la «librairie allemande» sera brisé par la catastrophe de la Guerre de Trente ans, et ne reprendra que très progressivement, dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
Le fait que le glissement de la langue véhiculaire principale se poursuive, du latin au français, puis à d’autres langues européennes, et aujourd'hui à l’anglais, n’empêche nullement ces «librairies-mondes» de perdurer, et de se structurer comme des ensemble plus ou moins clos. La caractéristique de fond réside à nos yeux dans l’élargissement progressif de l’accès au média, élargissement qui entraîne une montée en puissance du vernaculaire (parlé par le plus grand nombre), la «librairie internationale» ne pouvant jamais toucher qu’une proportion  minime du public potentiel. L’organisation du marché et la chronologie jouent aussi un rôle discriminant. L’intégration géographique (qui fait que Saint-Pétersbourg devient une capitale européenne au tournant du XVIIIe siècle) introduit paradoxalement une diversité plus grande selon les géographies où l’on se trouve: on voit, par exemple, la librairie d’Europe centrale rester beaucoup plus attachée au latin comme langue véhiculaire, voire comme langue d’édition, que ne le sera au même moment une librairie occidentale bien plus avancée dans la modernité.
Un autre  point intéresse l’historien du livre: en dehors de l’histoire spécifique de la «librairie anglaise», l’anglais ne joue qu’un rôle très secondaire comme langue véhiculaire en Europe jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, quand son apprentissage commence à progressivement se répandre au sein des catégories les plus privilégiées. En Bohème comme en Russie, comme dans le royaume de Hongrie, les romans anglais sont jusque dans les années 1800 lus d'abord dans leurs traductions françaises ou allemandes.
Entrons-nous aujourd’hui dans la logique d'une nouvel «librairie globalisée» dont l’anglais serait le principal vecteur? La réponse sera d’autant plus nettement positive, que nous sommes aussi face à une reconfiguration très profonde du système des médias (la «troisième révolution du livre»), et que le premier vecteur des NTIC est de très loin l’anglais. Et comme, en application du théorème de Mathieu, on ne prête qu’aux riches (ne serait-ce que par le poids relatif des différents marchés), le déséquilibre va s’accentuant: l’anglais est largement traduit dans d’autres langues, mais les œuvres rédigées dans ces langues ne font que beaucoup plus rarement l’objet de traductions en anglais.
Permettons-nous de conclure –et d’ouvrir la discussion éventuelle– sur une double réserve. D'abord, il existe toujours aujourd'hui des «librairies-mondes», qui fonctionnent de manière largement autonome, et dont le poids est très important, non seulement en Europe (à commencer par la librairie allemande), mais surtout en Asie, avec au premier chef les exemples du Japon et de la Chine.
D'autre part, dès lors que nous voulons aborder le champ de l’histoire comparée, du transnational et de la globalisation, la connaissance d’un certain nombre de langues est impérative pour le chercheur. Nous sommes tout particulièrement bien placés en Europe pour le savoir et, par exemple, en histoire du livre (mais aussi en histoire de l’art et en histoire des idées), la connaissance de la bibliographie italienne ou allemande reste, selon les époques où l’on se place (mais jusqu’au milieu du XXe siècle au moinsl), un impératif scientifique –pour ne rien dire d’autres géographies, celle des mondes hispaniques ou encore celle des mondes slaves.
Comme le latin au XVe siècle, l’anglais est aujourd’hui indispensable pour la communication scientifique, mais la compréhension historique des phénomènes suppose d'autant plus de disposer d’un certain bagage de connaissances et d’une certaine… connaissance des autres langues, et des autres cultures. La traduction est une commodité, mais elle reste un pis-aller, et elle ne remplacera jamais l'appropriation directe des textes dans leur langue et dans leur environnement d'origine. 

dimanche 4 août 2013

Mondialisation et histoire du livre (2/3)

Les phénomènes relevant du domaine de l’imprimé s’inscrivent pourtant dans une chronologie qui présente à long terme des spécificités certaines, et à propos de laquelle trois remarques doivent être prises en considération.
1) Rappelons d’abord que la première langue imprimée dominante est, bien évidemment, le latin, qui répond à la demande du public de clercs constituant traditionnellement la majorité des lecteurs. Même si, dès les années 1470, les différentes langues vernaculaires tendent à monter en puissance, elles ne s’imposeront définitivement comme langues imprimées qu’au cours du XVIIe siècle, voire plus tard dans certaines géographies. Avec le latin, nous sommes a priori face à un marché transnational, dominé par les grands centres éditoriaux de l’Europe continentale et organisé autour de la foire du livre de Francfort: les pôles de cette activité sont ceux de Venise, Paris, Leipzig et Lyon, auxquels s’ajoutera plus tard certaines villes des «anciens Pays-Bas», à commencer par Anvers. Au-delà de cette Europe dure des activités du livre, nous entrons dans la logique des géographies dominées et de la périphérie, dont nous rencontré un exemple avec la ville de Kronstadt, en Transylvanie (mais on rappellera au passage que l'Angleterre aussi reste largement une géographie d'importations jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle).
2) Kronstadt, précisément, nous le montre: il serait difficile, dans cette conjoncture de surestimer l’importance des conséquences entraînées par la pré-Réforme et par la Réforme. Sébastien Brant déjà veut s’adresser au plus grand nombre des lecteurs lorsqu’il rédige et publie en allemand sa Nef des fous (Das Narrenschiff), en 1494, avant de la faire traduire en latin pour toucher le public non germanophone. Luther suivra le même principe, tout en manifestant une étonnante maîtrise du média, en faisant notamment publier de «petits textes» faciles d’accès et peu onéreux, plutôt que de gros traités que personne ne lirait. Surtout, avec la Réforme, le modèle de la société chrétienne unifiée est battu en brèche, et le temps s’ouvre, d’une diversité croissante de la production imprimée, diversité désormais articulée avec l’émergence de phénomènes de transferts et d’échanges de plus en plus complexes.
Les "95 thèses" de Luther (1517), ou l'invention, par hasard, de la révolution des médias modernes
3) Enfin, les marchés de l’imprimé tels qu’ils se développent sous l’Ancien Régime obéissent à une typologie dominée par les coûts des transports. Par suite, la nature des produits se combine au premier chef avec leur géographie de fabrication et de diffusion. Au niveau local, voire régional, la production imprimée sera d’abord celle des pièces et autres «travaux de ville», qui ne demandent pas d’investissement important, qui peuvent être écoulés assez rapidement sans frais excessifs, et qui correspondent souvent à des commandes locales: l'exemple le plus connu est celui des Indulgences, mais ce modèle peut aussi s'étendre à des ouvrages à proprement parler, comme les Heures ou encore le Bréviaire de tel ou tel diocèse. Ainsi, au XVe siècle, dans la comté et duché de Bourgogne, à Dole comme à Dijon ou encore à Chablis (pour le Bréviaire d’Auxerre donné dans cette ville par Pierre Le Rouge, sur une commande de l’évêque Jean Baillet, en 1483).
Si nous envisageons en revanche des centres de productions plus importants et des cadres géographiques plus larges, la question du marché se pose dans des conditions tout autres –tout en restant dominée par l’impératif d’articuler les coûts avec un certain modèle de diffusion. Nous sommes en général devant une production relativement courante de textes à caractère religieux, scientifique, littéraire ou autre, production qui tend à monter en puissance et au sein de laquelle les équilibres entre catégories se déplacent peu à peu. Certes, en-deçà d’un niveau de prix assez limité, il serait possible d’atteindre des chiffres de tirage élevés, mais les difficultés de la distribution constituent souvent un obstacle dirimant. Dès lors, on répondra à la demande en multipliant les éditions successives d’un même texte, souvent réalisées dans différentes villes, et sans que les droits théoriques du premier libraire ou libraire-imprimeur, encore moins ceux de l’auteur, soient généralement respectés. La poussée du marché est telle que ces éditions et rééditions s’inscrivent au XVIIIe siècle dans la logique très particulière qui est celle des «presses périphériques».
La Lettre d'indulgences, ou l'invention du formulaire imprimé
Bien entendu, plus nous montons dans l’échelle des prix, moins l’argument du surcoût lié à la distance reste pertinent: à un certain niveau de revenu, le prix n’entre pas vraiment en ligne de compte. Lorsqu’il cherche à constituer à Séville une bibliothèque universelle, Fernand Colomb illustre pleinement les problèmes posés, malgré la fortune dont il dispose, par la «résistance» de l’espace –au point de l’amener à faire lui-même plusieurs voyages bibliographiques en dehors de la péninsule: en effet, en se fournissant auprès des seuls professionnels de
Séville ou [de] Salamanque, il y aura une infinité de livres dont on n’apprendra jamais l’existence et qui ne seront jamais inclus dans la bibliothèque, car ils ne seront jamais envoyés jusqu’ici.

Frédéric Barbier, « L'invention de l'imprimerie et l'économie des langues en Europe au XVe siècle », dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2008, 4, p. 21-46.
(à suivre)

vendredi 12 octobre 2012

Histoire du livre et problématique de la censure

La question de la censure est omniprésente en histoire du livre, notamment depuis le milieu du XVe siècle et l’invention de la typographie en caractères mobiles: le système de la «librairie d’Ancien Régime» voit s’imposer, en France, le contrôle par l’administration royale, au contraire de ce qui se passe, par exemple, en Espagne. La logique est encore différente dans la géographie de la Réforme. S’agissant de la France, Daniel Roche écrit avec justesse, dans le tome II de l’Histoire de l’édition française:
L’université et surtout la Sorbonne, a perdu le monopole de la surveillance que lui avait délégué François Ier, par suite de la création des censeurs royaux (1623) et quand le Code Michaud (1629) a transféré au chancelier et à ses commissaires le droit de regard sur l’imprimerie (…). Seuls les livres de théologie et de piété sont soumis à une double autorisation, celle des autorités ecclésiastiques [et] celle des censeurs royaux. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, la mécanique du contrôle est laïcisée [peut-être aurait-il mieux valu écrire «sécularisée»?].
Pour autant, la censure ne concerne pas le seul monde «marchand» des imprimeries et des librairies: les bibliothèques aussi y sont soumises, et cela d’autant plus qu’elles seront ouvertes à un public élargi. On pourrait croire que cette problématique date du XVIIIe siècle, il n’en est rien: la question de la «lecture pour tous» hante, par définition, les partisans de la Réforme (elle se pose même antérieurement, comme le montre l’exemple du Narrenschiff). Rappelons ici que la bibliothèque de la nouvelle Haute école de Eger, en Hongrie, est décorée de fresques représentant le concile de Trente et, en particulier, le décret sur la censure...
La Révolution de la fin du XVIIIe siècle marque bien évidemment, pour l’historien du livre et des bibliothèques, un temps où la problématique de la lecture pour tous se pose réellement au premier plan, surtout en France, et où elle influe de manière très profonde le devenir des bibliothèques.
Notons, d'abord, que le changement de conjoncture est plus large: la «seconde révolution du livre», voit en effet se développer trois phénomènes fondamentaux, qui bouleversent radicalement l’économie de la branche (après l’invention de la typographie en caractères mobiles). Le principe de la participation, puis de la démocratie, s’impose peu à peu dans le monde occidental (même si sa mise en œuvre est l’enjeu de luttes politiques très longues), et il entraîne l’obligation pour chacun de pouvoir s’informer, donc de savoir et de pouvoir lire. Ensuite, l’instruction publique qui va se généraliser est à l’origine d’un marché de masse, celui du manuel scolaire, tandis que l’alphabétisation élargie dynamise au premier chef la presse périodique et la littérature générale –les romans, mais aussi la littérature pour les enfants, voire bientôt d’autres secteurs comme ceux des livres de voyage, des manuels de vulgarisation, etc. Interviennent enfin l’industrialisation des techniques de production et la réorganisation du système de distribution, grâce notamment à la révolution des transports et des communications: l’accroissement des tirages permet d’engager la course à la baisse du prix moyen des livres, et à l’élargissement progressif du public des lecteurs.
Le censeur... et ses grands ciseaux, dans l'"Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux", Nodier, 1830.
Mais revenons aux bibliothèques. La question de l’Index influe certains aspects de leur gestion, qu’il s’agisse des achats de volumes ou de leur mise à disposition pour les lecteurs. Sur le premier point, voici l’exemple des Oratoriens de Beaune, qui possèdent une bibliothèque, pour laquelle ils souscrivent à l’Encyclopédie. Pourtant, ils interrompront la série au tome VII, à la suite de la condamnation de l’article consacré par d’Alembert à «Genève». Sur le second point, pensons aux procédés divers par lesquels les livres considérés comme possiblement dangereux ou inappropriés sont rendus plus ou moins indisponibles: les élèves des collèges d’Ancien Régime n’ont généralement pas accès à la bibliothèque, réservée aux professeurs; ailleurs (y compris dans les monastères), les livres interdits sont rangés dans une armoire fermée; ailleurs encore, on les indique comme tels dans les catalogues (comme à Saint-Vincent du Mans); récemment enfin, on réserve à certaines catégories une section particulière, comme l’«Enfer» pour les Erotica: il faut, pour y avoir accès, disposer d'autorisations spéciales. Dans La Bibliothèque, Monstrelet donne la parole aux livres de l’Enfer, qui se plaignent d’être emprisonnés:
Voix de l’Enfer. (L’Enfer est cette partie de la Bibliothèque qui contient les auteurs licencieux.) Ouvrez-nous les portes! Ouvrez-nous! Nous voulons aller passer nos vacances chez la Fillion, chez la Pâris, chez la Massé! Holà! Qu’on nous serve des coulis, des pastilles, des truffes, des diabolini, des liqueurs des îles, et qu’on nous ramène dans le boudoir d’Eliante-Cottyto!
Cette problématique est loin de disparaître à une époque plus récente. Pour nous limiter à deux exemples: la censure est toujours à l’œuvre, lorsque, en 1928, D. H. Lawrence doit publier en Italie son roman Lady’s Chatterley’s Lover (L’Amant de lady Chatterley). Une génération plus tard, l’éditeur D. H. Lane est attaqué en justice pour sortir ce même texte dans sa célèbre collection «Penguin» de livres de poche.
Quant à notre second exemple, il ne relève pas de la censure de contenu, mais il est peut-être encore d'autant plus pernicieux qu'il se répand plus largement dans le monde des collections patrimoniales contemporaines: s’il est normal de protéger des documents fragiles, manuscrits exceptionnels, exemplaires figurant dans des reliures particulièrement précieuses, etc., il l’est moins de refuser la communication de tel ou tel type d’ouvrages à un lecteur qui le souhaiterait, voire de la refuser systématiquement pour tout livre qui serait disponible sous une forme numérique. Le livre ancien n’est pas (ou pas encore…) un objet de musée, que l’on consulte sur un écran et que l’on regarde à travers une vitrine.
Nous nous rappelons de la formule-choc d’un collègue, directeur général d’une très importante bibliothèque nationale européenne, et qui parlait d’un livre rarissime conservé dans une reliure précieuse: «Un livre que tu ne peux pas ouvrir, tu peux le jeter». Bref, c’est peu de dire que, en nos début du XXIe siècle, le débat sur les conditions de l'accessibilité aux collections anciennes reste ouvert.

samedi 9 juin 2012

Le retable d'Issenheim

Le célèbre polyptique aujourd’hui exposé dans l’ancienne église des Dominicains de Colmar, a été réalisé entre 1512 et 1516 par le peintre Matthias Grünewald et par le sculpteur Nicolas de Haguenau pour l’église de la commanderie hospitalière d’Issenheim, appartenant à l’ordre des Antonins. Le retable a été transporté en 1792 au dépôt littéraire de Colmar, puis il entre en 1852 dans l’église des Dominicains, noyau du futur musée Unterlinden.
Dans sa présentation actuelle, le retable représente la Crucifixion, de manière très réaliste et se détachant sur un impressionnant fond d’un noir d’encre. Il se déplie pour dévoiler d’abord les scènes de la vie du Christ (Annonciation, Nativité et Résurrection), puis de celle de saint Antoine: la Tentation, et la visite de saint Antoine à saint Paul.
Le livre figure à plusieurs reprises sur le retable, par exemple dans la scène de l’Annonciation.
Mais nous nous arrêterons sur le panneau représentant la Tentation de saint Antoine, d’après le passage d’Athanase d’Alexandrie repris dans la Légende dorée de Jacques de Voragine: les démons apparaissent au saint sous la forme de bêtes qui le déchirent de leurs dents, de leurs cornes et de leurs griffes. Ils sont mis en fuite par une admirable clarté. De fait, la peinture nous montre le saint traîné par les cheveux. D’horribles créatures se précipitent sur lui dans un galop apocalyptique (dont le mouvement évoque les cavaliers de Dürer), tandis que, en arrière-plan, les ruines de sa chaumière achèvent de se consumer. Dans le ciel, le Christ en gloire monte dans un halo lumineux.
Au premier plan à gauche, un abominable monstre aux pieds palmés brandit son bras gauche réduit à un moignon. Son corps verdâtre évoque un batracien, et il est couvert de pustules et de boursouflures. Serions-nous devant une évocation de la maladie (la commanderie d'Issenheim est un hôpital), ramenée à l’œuvre du démon (la grenouille et le crapaud sont les créatures du diable), mais qui sera guérie par l’intervention divine? La créature est couchée, elle ne se mêle pas à celles qui assaillent le saint, mais on a bien le sentiment qu’elle est en train de mourir.
Deux remarques suggèrent peut-être une interprétation un petit peu différente -laquelle est liée au livre. Le chapeau évoque un bonnet de fou, reprenant un thème largement répandu en pays rhénan à l’époque: dans le Narrenschiff, le strasbourgeois Sébastien Brant dévide la théorie des fous qui se sont détournés de la Parole de Dieu, pour se livrer aux tentations et aux joies trompeuses de la vie terrestre.
Et dans la main droite, l’affreuse créature écroulée tient un livre fermé, qui est un «livre bourse», autrement dit un livre protégé par une reliure à rabats permettant de le garder avec soi au fil de la journée – et de la vie. Il s’agit du Livre de la Parole de Dieu, que le fou a peut-être arraché à l’ermite, mais qu’il n’ouvre pas et dont il ignore la valeur. Pour lui, les mots restent vides et morts, sa folie est dans son ignorance de ce qu'il devrait savoir et, lui aussi, il va en effet mourir.
(clichés FB).

vendredi 23 mars 2012

Innovation de produit et médiatisation

Au XVe siècle, l’innovation de produit se développe sous différentes formes dans le domaine de l'imprimé, dont nous retiendrons les trois principales:
1) D’une part, on commence à publier en langue vernaculaire, pour la première fois en Allemagne chez Albrecht Pfister à Bamberg à partir de 1461.
2) Second point: on publie des textes illustrés, et la corrélation édition illustrée / édition en langue vernaculaire semble positive (les imprimés en langue vernaculaire seraient plus souvent illustrés, et les premiers imprimés en langue vernaculaire sont précisément les premiers imprimés à être illustrés).
3) Enfin, l’innovation porte sur les contenus: des textes nouveaux (d’auteurs contemporains), des traductions (par exemple, le Voyage en Terre sainte, Peregrinatio in Terram Sanctam, de Breydenbach), des inédits (autrement dit, des textes existant en manuscrit et non encore édités). Les contenus textuels seront en outre enrichis par des éléments paratextuels, dont les pages de titre, les pièces liminaires, les tables, à terme aussi les index, etc. Rappelons d'ailleurs que l'illustration peut aussi être considérée comme un élément paratextuel.
Or, le Narrenschiff correspond exactement à ce modèle: l’ouvrage a été rédigé et publié pour la première fois, en langue vernaculaire (en allemand), à Bâle en 1494, bien que son auteur, Sebastian Brant, appartienne au monde des clercs.
Né à Strasbourg, Brant est en effet un ancien étudiant de Bâle, où il passe le doctorat utriusque juris avant de devenir professeur. Rien de plus étonnant pour les contemporains que de voir ce clerc, professeur d’université, publier un texte en langue vernaculaire, et non pas dans la langue des clercs, le latin. Le Narrenschiff est un texte de morale proposant, à travers la théorie des fous, un tableau de la condition humaine avec l’objectif d’amender celle-ci et de permettre à chacun de s’approcher autant que possible du salut. Rien de plus étonnant, et même de plus scandaleux, que de voir le clerc se mettre en scène lui-même en tête de la compagnie des fous, en la personne du célèbre bibliomane, le fou qui est entouré de livres mais qui se contente de les épousseter parce qu’il ne comprend rien à ce qu’ils contiennent (cliché 1).
Le fou bibliomane
Le deuxième argument est celui de l’illustration. Le texte du Narrrenschff est en vers et se subdivise en chapitres successifs, relativement courts, et dont chacun est introduit par le même dispositif: une analyse, puis un bois gravé, suivi du titre du chapitre (en plus gros corps) et, enfin, du texte lui-même. L’illustration est donc abondante, et de très bonne qualité: on sait d’ailleurs que le jeune Dürer y a collaboré alors qu’il séjournait à Bâle, mais aussi le «Maître de Haintz Nar», autre artiste de premier plan (cliché 2). La première édition (allemande) compte 114 gravures, dont 5 reprises (donc 109 différentes), ce qui correspond évidemment à un investissement très important.
Les chapitres commencent le plus souvent au verso d’une page. Chaque page est encadrée de deux bandeaux de bois gravés (cliché 1). Le texte est donné en typographie gothique (le Fraktur), et compte 30 lignes à la page. Les chapitres ont donc toujours à peu près le même nombre de vers, et le texte est conçu et rédigé en fonction de la forme du volume imprimé.
La répétitivité du dispositif démontre un point décisif, traité lors du colloque du Mans sur L’auteur et l’imprimeur: Brant a rédigé le Narrenschiff en fonction du dispositif du livre imprimé (la « mise en livre », pour reprendre la formule d’Henri-Jean Martin), et de la présence des éléments d’illustration et de décoration spécifiques. Il s’est représenté son texte de la manière la plus matérielle, comme devant être un texte illustré et disposé sur deux pages en vis-à-vis (c’est le dispositif que nous avons décrit comme celui de la pagina).
Le "Maître de Haintz Narr" met en scène le vieux "fou Haintz" qui, malgré son âge, ne se résigne pas à descendre dans la tombe (il descend à reculons). À droite, un thème proche est traité dans un autre chapitre: la mort rattrape le fou qui cherche à s'éloigner, en lui disant "du blibst" (toi, tu restes avec moi). Nous sommes dans l'inspiration des danses macabres fréquentes au XVe siècle, et dont on connaît des exemples de fresques à Strasbourg (chez les Dominicains) comme à Bâle. La légende est reprise d'une des traductions en français, par Jean Drouyn.
En relations constantes avec le libraire (Johann Bergmann, de Olpe), lequel est peut-être l’imprimeur, il apparaît ainsi comme un auteur très attentif à utiliser toutes les possibilités qui lui sont offertes par le média nouveau de la typographie. Quant au Narrenschiff, il ne s’agit pas d’un texte en soi, mais bien d’un texte qui est conçu a priori en fonction d’une mise en livre bien déterminée, et dans une forme matérielle très précise. Visant à toucher le plus grand nombre de lecteurs possible, il est un objet exceptionnel et profondément novateur, en ce qu’il manifeste la prise en compte en toute connaissance de cause par les professionnels –l’auteur et le libraire Johann Bergmann de Olpe– du processus de médiatisation désormais induit par la typographie en caractères mobiles.

jeudi 22 décembre 2011

La "Nef des fous", un livre de notre temps

Qui ne connaît le passage de Jean Paul, dans la Vie de Fixlein, où ce dernier se rit des «massorètes allemands». Les massorètes croient découvrir des significations cachées dans la statistique des textes, et ils comptent les lettres composant les livres sacrés. Ces opérations vaines sont susceptibles de développements infinis, et tout aussi vains, s'agissant de listes et d'états de toutes sortes:
 [Fixlein] prit place parmi les massorètes allemands. Il soulignait tout à fait justement dans sa préface que les Juifs pouvaient être fiers de leur masora, qui leur disait avec quelle fréquence chaque lettre se présentait dans leur Bible, par exemple l’aleph 42377 fois, combien il s’y trouve de versets où se rencontrent toutes les consonnes (il y en a 26) ou seulement 24 (il y en a 3), combien l’on avait de versets dans lesquels apparaissent jusqu’à 42 mots et 160 consonnes (il n’y en a qu’un, Jérém. XXI, 7), quelle est la lettre du milieu dans chacun des livres (dans le Pentateuque, IIIe livre, Moïse, XI, 42, c’est le noble «V») ou même dans toute la Bible. Mais nous autres Chrétiens, où pouvons-nous montrer un massorète semblable pour la Bible de Luther? A-t-on examiné avec précision quel est le mot du milieu ou quelle est la lettre du milieu, quelle en est la voyelle la plus rare ou la plus fréquente?
Mille amis de la Bible quittent ce monde sans savoir que le «A» allemand se rencontre 323015 fois dans leur Bible (soit sept fois de plus que dans la Bible hébraïque). Je souhaiterais que des érudits bibliques parmi mes critiques indiquassent publiquement s’ils trouvent ce nombre inexact après avoir vérifié de plus près [Note: On a accédé à cette demande à Erlangen. L’«Institut biblique» de cette ville trouva, au lieu des 116301 «A» que Fixlein prétendait avoir trouvé avec une telle certitude dans la Bible le chiffre susmentionné de 323015, ce qui (chose étrange) est la somme de toutes les lettres du Koran].

Non, la manie du classement et des statistiques ne concerne pas que l'économie (dont on nous démontre tous les jours depuis des années combien elle est une science exacte) et les célèbres agences de notation. Partout, on mesure, on trie, et surtout on classe, dans tous les domaines, y compris les domaines les plus éloignés et les plus inattendus.
il faut le revendiquer ici: il n'y a pas de raison pour que l'histoire du livre reste seule en retrait sur la route du progrès. En ce premier jour de l'hiver, nous pouvons nous aussi nous livrer à cette activité si fort à la mode dans les bureaux chargés de la «bonne gouvernance», notamment s'agissant de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique: la bibliométrie.
Car beaucoup d'entre nous se livrent déjà, et avec le plaisir que l'on devine, à la bibliométrie, qui remplissent périodiquement des formulaires leur demandant tous les six mois de préciser combien ils ont écrit de livres depuis trente ou quarante ans, publié d'articles, dans quelle langue, dans des revues de quel type (on classe aussi les revues, bien sûr), etc., sans oublier d'indiquer combien de fois ils sont cités par tel ou tel moteur de recherches dont les procédures sont aussi lumineuses que les résultats. La logique est celle du théorème de Mathieu: on ne prête qu'aux riches, si un livre est un best-seller, c'est qu'il est meilleur que les autres (chacun le sait), ou, sur Internet, si un site est plus fréquenté, c'est qu'il est plus intéressant (admettons), et surtout plus riche et plus fiable.
On le devine, il s'agit de fonder les jugements sur des données objectives et prétendument signifiantes: à quoi reconnaît-on un bon chercheur, ou un bon enseignant du supérieur dans le domaine des sciences humaines? Certes pas à l'objet de sa recherche, ni au contenu de ce qu'il écrit, ni même à son retentissement, mais à des indicateurs extérieurs créés à cet effet: une comptabilité médiocre, et dont les fondements mêmes ne sont rien moins que «scientifiques». Accessoirement (mais est-ce si accessoire?), la bibliométrie permet de trier sans connaître; et sans lire.
Les outils disponibles sur le blog permettent de se livrer sans risques à cette activité grisante, et, par exemple, d'établir en quelques «clics» une liste des billets qui ont été les plus lus au cours de l'automne passé. Nous publions ci-dessous les douze premiers titres qui ressortent, par ordre décroissant du nombre des visites (du plus élevé au moins élevé).
1- EPHE: programme des conférences
2- Qu’est-ce qu’une bibliothèque?
3- Histoire de l’histoire du livre
4- Histoire du livre scolaire
5- Histoire du livre et virtualité
6- Les bibliothèques: modernité du XVIIe siècle
7- Une thèse sur l’histoire de la reliure et des bibliothèques
8- L’identité visuelle des bibliothèques
9- Actes du symposium de Bucarest
10- Les origines de la seconde révolution du livre
11- Histoire du livre et pratiques de lecture: les lunettes
12- Condorcet et les idéologues
Il ne s'agit pas de nier l'apport réel de semblables outils: par exemple, dans notre cas, on ne peut qu'être frappé par le fait qu'un certain nombre des billets ainsi sélectionnés concerne les bibliothèques, pour lesquelles s'observe un vrai courant d'intérêt. De manière plus évidente, il y a une certaine corrélation entre la date de mise en ligne et le chiffre des visites. En principe, les billets les plus anciens sont les plus visités, mais ce n'est pas toujours le cas: un des derniers billets mis en ligne, en l'occurrence sur les lunettes, figure déjà dans la liste après quelques jours à peine.
Mais nous pourrions affiner la recherche: sans revenir à la masora, nous pourrions préciser combien de fois chaque billet a été consulté quel jour, à quelle heure du jour et de la nuit, dans quel pays, dans quelle ville (il y a aussi une corrélation entre la localisation et l'heure de consultation: on observe par exemple que les Américains visitent le site pendant que les Européens dorment, ce qui, au passage, semble confirmer le phénomène de rotation de la terre, et par suite le caractère scientifique de la méthode), etc.
Nous aurions pourtant scrupule à lasser le lecteur: concluons en rappelant simplement que l'on peut aussi lire les autres textes, et les autres livres, ceux qui ont moins de succès mais qui n'en sont pas nécessairement plus ou moins intéressants -et, parmi ceux-ci, la Vie de Fixlein figure en bonne place.
Quant à la Nef des fous, encore une fois elle n'a pas vraiment perdu de son actualité.

jeudi 1 septembre 2011

Nouvelle publication: le Gutenberg Jahrbuch 2011

La livraison 2011 du très respectable Gutenberg Jahrbuch est sortie comme de coutume à Mayence au cours de l’été. Rappelons que la publication est dirigée par Stephan Füssel, titulaire de la chaire Gutenberg à l'université de Mayence:
Gutenberg Jahrbuch. Im Auftag der Gutenberg-Gesellschaft herausgegeben von Stephan Füssel, 86e année, 2011, Mainz [Mayence], 375 p., ill.
La jaquette (par Rosemarie Schöningh) est particulièrement réussie cette année (cf. cliché). Plusieurs articles apportent du nouveau, par exemple sur la première édition du Narrenschiff, et on se félicitera aussi de voir un périodique à la fois important et spécialisé effectivement multilingue.
Sommaire
«Grußwort zum Gutenberg Jahrbuch 2011» (Stephan Füssel)
«My journey into Type Design and Typography» (Mahendra Patel, lauréat du Gutenberg Preis 2010)
«Laudation» (Bruno Pfäffli)

[XVe siècle]
«Iconografia de las ilustraciones del Fasciculus temporum, de Werner Rolewinck», p. 27-55 (Francisco J. Cornejo)
«The Fifteenth Century Proof Shets with Manuscript Corrections from Nuremberg Presses», p. 56-76 (Randall Herz)
«Edizioni quattrocentine delle Facezie di Poggio in volgare (ed un apostilla su Leonardo lettore)», p. 77-80 (Adolfo Tura)
«Neue Fragmente mit der Postilla des Nikolaus von Lyra aus dem Duigsburger Stadtarchiv», p. 81-84 (Anette Löffler)
«Hier hefft an das Landrecht aver Ditmarschen: neue Fragmente des gedruckten Dithmarschen Landrechts (Lübeck : Steffen Arndes, 1487/88», p. 85-100 (Hans-Walter Stork)

[XVIe siècle]
«Zwei Auflagen von Michael Furters Psalterium im Jahr 1503», p. 102-109 (Siegfried Risse)
«Tridenti: per Mapheum de Fraçacinis, M.CCCCXI», p. 110-126 (Federica Fabbri)
«Ein wieder aufgefundener Erfurter Lutherdruck von 1523 mit einem Bildnis des Reformators», p. 127-130 (Gisela Möcke)
«A Manuscript Aldine Catalogue from the Mid-Sixteenth Centuty», p. 131-174 (H. George Fletcher)
«Willibald Pirckheimer and his Greek codices from Buda», p. 175-198 (András Németh)
«Universalis Cosmographiæ descriptio», p. 199-235 (Hermann Baumeister)
«Alexius Bresnicer – Humanist, Dramatiker, Theologe und Reformator. Eine Bibliothek gibt Auskunft über ein Leben», p. 216-245 (Anneliese Schmitt)

[XVIIe et XVIIIe siècles]
«Madame d’Aulnoy en Angleterre: la réception des Contes des fées», p. 247-260 (Daphné M. Hoogenboezem)
«Bibliotheca Windhagiana. Part II», p. 261-263 (Dennis E. Rhodes)
«Survey of pre-1801 Low Countries Imprints in Scottish Resaerch Librairies», p. 264-268 (William A. Kelly)
«On the Identity of the First Printers in Slavuta», p. 269-281 (Marvin J. Heller)
«The Social and Geographical Repositioning of a Minor Printer in Eighteenth Century Antwerp», p. 282-288 (Steven van Impe)

[XXIe siècle]
«Als die Bücher laufen lernten. Buchtrailer als Marketinginstrument in der Verlagsbranche», p. 290-298 (Katharina Ebenau)
«Kinder und Jugenliteratur», p. 299-305 (Christoph Kochhan)
«Digitale Edition und Forschungsbibliothek», p. 306-310 (Elmar Mittler, Christina Schmitz)

[Zur Diskussion gestellt = Débats]
«Albrecht Dürer, Sebastian Brant und Holzschnitte des Narrenschiff-Erstdrucks (Basel, 1494), p. 312-329 (Annika Rockenberger)
«Überlegungen zu einer Klassifikation der Aufzeichnungs-, Speicher-, Kopier- und Vervielfältigungssysteme aus fertigungstechnischer Sicht», p. 330-340 (Frieder Schmidt)

[Nachruf = Nécrologie]
«Der Bucharchivar: Nachruf auf Ludwig Delp (1921-2010)», p. 342-346 (Wolfgang Schmitz)

samedi 29 janvier 2011

Sébastien Brant et la Stasi

Plus de vingt ans après la chute du Mur de Berlin, et alors que d'autres troubles se propagent dans d'autres pays (la Tunisie, l'Égypte...) à la recherche de plus de démocratie, nous avons beaucoup appris sur l'ancien régime de la République (dite) démocratique allemande, qu'il s'agisse par exemple du véritable élevage auquel étaient soumis les sportifs de haut niveau ou d'une Sécurité d'État omniprésente, la tristement célèbre Stasi (Staatssicherheit).
Face à une répression institutionnalisée, l'expression du mécontentement prend des formes subtiles. On connaît le thème du Narrenschiff (la Nef des fous) de Sébastien Brant: le bruit se répand partout dans le pays qu'un navire va être armé pour gagner le fabuleux pays de Cocagne, la Narragonie. Tous les habitants s'embarquent, et la nef surchargée prend le large. La page de titre de l'édition originale allemande (1494) illustre la scène, reprise à partir de 1497 au titre des éditions latines successives et qui s'imposera rapidement comme un véritable topos.
En République démocratique, le professeur Manfred Lemmer était un des meilleurs spécialistes et éditeurs modernes de Brant, auquel il a notamment consacré une étude sur l'iconographie (Leipzig, 1979). Dans les années 1981-1983, lui-même ou un proche surcharge au crayon une photocopie de la gravure de la nef, de façon à représenter parmi les fous les principales figures politiques du pays. Une seule photocopie du dessin est aujourd'hui connue, dans les archives de l'université de Halle / Wittenberg: le document a servi à Lemmer de support pour une lettre à son collègue Thomas Wilhelmi, alors en Suisse, et il a réussi à passer à travers la censure. Il est probable que d'autres photocopies avaient été réalisées.
Les détails de l'image originale sont significatifs: la nef va au hasard, sans ancre ni voiles, tandis qu'un phylactère proclame le but de l'expédition, "Ad Narragoniam" (alld. der Narre = le fou. La Narragonie désigne donc le pays des fous). La gravure est attribuée au "Maître de Hainz Narr".
Mais, sur notre variante, l'étendard brandi au centre de la composition porte le symbole de la RDA (les différents motifs des travailleurs: un compas, un marteau et une gerbe de blé); un fou avec un chapeau et un brassard marqué "mfs" se tient debout au centre: il s'agit d'Erich Mielke, responsable du ministère de la Sécurité d'État (Ministerium für Staatssicherheit). Mielke s'adresse au fou devant lui, également représenté à moitié nu et qui personnifie la justice soumise à la police.
Sur la gauche, la figure du fou tombant à l'eau est reprise de Brant, mais celui qui le pousse est désormais un membre de la police populaire (la VOPO, Volkspolizei) qui brandit une matraque. En arrière, l'homme au crâne chauve et aux lunettes est Erich Honecker lui-même. Il serre le sein d'une femme qu'il empêche dans le même temps de parler. Un ouvrier, le casque sur la tête, est à la proue du navire, mais, comme tous ses compagnons, il regarde en arrière.
Manfred Lemmer a expliqué s'être consacré à Brant et à son Narrenschiff pour mieux supporter le système politique auquel il était quotidiennement confronté. On imagine le danger très réel que pouvait représenter, dans un pays totalitaire, une semblable critique "antipatriotique". Mais le détournement iconographique de la Nef démontre aussi l'actualité constante de la thèse de Brant: sous une forme plus ou moins visible et plus ou moins odieuse, la folie humaine est de toutes les époques.
(Communication de Thomas Wilhelmi, et d'après une étude de Nikolaus Henkel).