Affichage des articles dont le libellé est Rhin (vallée). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rhin (vallée). Afficher tous les articles

vendredi 28 juin 2019

La parole en images

L’image est fixe et se donne à voir, quand la parole est fluide, et se donne à proférer et (ou) à entendre. Dans un article suggestif relatif au Moyen Âge classique (les XIIe et XIIIe siècles), Isabelle Toinet souligne que le premier stade de visibilité de la parole réside dans la représentation de la bouche ouverte, ou d’un certain geste de la main, ou encore d’un phylactère.
La visite du magnifique Musée Unterlinden de Colmar nous propose plusieurs exemples venant à l’appui de cette typologie. Dans les années 1520, le retable de Kientzheim, attribué au «Maître HSR», met ainsi en scène quatre épisodes de la vie du Christ, dont la représentation de l’enfant âgé de douze ans et discutant avec les docteurs du Temple (voir aussi ici). L’épisode est rapporté par l’apôtre Luc (2, 42-49): ici, le jeune garçon est assis dans la chaire dominant l’assemblée et d’où, le livre ouvert devant lui, il tend l’index droit vers les auditeurs. C’est la gestuelle qui parle, d’autant plus que la bouche du Christ reste close –peut-être parce que, comme le suggère Isabelle Toinet, la représentation de la bouche ouverte «exprime souvent un rang social inférieur, une nature mauvaise ou méchante» (Musée Unterlinden, Legs Fleischhauer, S8.24).
L’hypothèse est confirmée par une autre représentation de la même scène figurant sur un panneau du retable des Dominicains (Musée Unterlinden, 88.RP.453: atelier de Schongauer, vers 1480): les deux personnages qui ouvrent la bouche sont effectivement deux docteurs, donc connotés de manière négative, et l’un d’eux semble même tirer la langue.
Bien entendu, un autre procédé permettant de rendre visuellement le déroulé du discours est fourni par l’utilisation de phylactères. Le même retable nous en offre une illustration très remarquable, avec les deux panneaux représentant l’Annonciation. Le symbolisme de l’image est très complexe (une chasse mystique), mais nous nous arrêterons aujourd’hui à la seule présence du texte et à la figuration de la parole. D’un panneau à l’autre, le cadre est celui d’un jardin clos (hortus conclusus), enfermé derrière une muraille crénelée. La vierge est représentée sur le panneau de droite (la scène se lit donc de gauche à droite: cf cliché 2).
 Sur le panneau de gauche, celui qui nous retiendra principalement, l’archange vient d’arriver, il est agenouillé, mais dans la tenue et dans la posture d’un chasseur (il porte une lance, souffle dans une trompe et tient quatre lévriers en laisse) (cliché 1). Les phylactères présentent deux types d’inscriptions.
1) Les unes fonctionnent à la manière de légendes, et servent donc à expliciter la signification de tel ou tel symbole figurant dans une représentation effectivement très complexe, et qu’il convient de décoder: ce sont des légendes (< legenda), au sens moderne du terme. Au-dessus de la porte fermée du jardin, l’inscription «Porta clausa» est une allusion à la virginité de Marie, tout en renvoyant à la prophétie d’Ézéchiel, 44, 1:
Et l’Eternel me dit: cette porte sera fermée et ne s’ouvrira point, et personne n’y passera. Car l’Éternel, le Dieu d’Israël, est entré par là. Elle restera fermée.
De même, la fontaine est-elle surmontée d’un phylactère portant les deux mots: «Fons signatus» (= la source intacte), nouvelle allusion à la virginité de Marie, en même temps que renvoi à un passage du Cantique des cantiques Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, Une source fermée, une fontaine scellée», Cant. 4, 12). Enfin, quatre phylactères précisent les qualités (et les noms?) des lévriers, lesquels personnifient les vertus théologales conduites par l’ange: la vérité, la paix, la justice et la miséricorde.
2) Les autres phylactères relèvent de la parole mise en image. L’ange agenouillé tient en effet une trompe de chasse, d’où sort en se déroulant progressivement un double phylactère: «Ave gratia plena Dominus tecū» reprend l’annonce de l’évangile de Luc. Le dispositif est celui, classique, de très nombreuses Annonciations (3), mais l’originalité du panneau de Colmar réside dans le fait que l’épisode prend la forme d’une chasse symbolique, et que l’ange s’exprime comme physiquement par le biais d’un instrument –il est  représenté comme un messager, qui proclame l'annonce à son de trompe.
Le même dispositif se retrouve dans une très remarquable Annonication en criblé, attribuée au «Monogrammiste D», personnage que la BnF identifie comme un artiste de la seconde moitié du XVe siècle ayant travaillé dans la région du Rhin inférieur (4) (cliché 3). Les similitudes avec le retable de Colmar sont absolument flagrantes (mais la scène est en miroir), de sorte qu’il semble plausible que la gravure ait été connue dans l’atelier de Schongauer. Poursuivons l’enquête: la complexité des modes et des circuits de diffusion d’un motif iconographique alors très en vogue (5) est encore davantage mise en évidence par la découverte à Lunebourg d’un fragment de pièce d’argile en relief permettant de reporter ce même motif, légèrement simplifié, sur toutes sortes de support, du papier… à la pâtisserie.
Faire entendre par l’image la Parole incarnée qui se manifeste à travers les différents épisodes du Nouveau Testament, et renvoyer dans le même temps à la praefiguratio explicitée par les exégètes de l’Ancien Testament, tel est l’objectif de nos artistes rhénans. Dans le même temps, la complexité de l’image et de ses différents niveaux de signification rend impossible de suivre l’hypothèse selon laquelle les représentations iconographiques s’adressent aux humbles, à ceux «qui ne savent pas lire». Un article (inédit en allemand) du regretté Rudolf Schenda explicite cette thèse, qui n’a rien perdu de son actualité scientifique (6).

Notes
1) Isabelle Toinet, «La parole incarnée: voir la parole dans les images aux XIIe et XIIIe siècles», dans Médiévales, 22-23 (1992/1), p. 13-30.
2) Lat. tadif signatus = bien gardé, intact (Gaffiot).
3) En revanche, le phylactère figurant sur la ligne en-dessous ne relève pas du discours, mais il explicite l’annonce: Ecce virgo concipiet (Mathieu, 1-23).
4) La gravure est reproduite dans la thèse de Bruno Faidutti, Images et connaissance de la licorne (Paris XII, 1996, ici t. I, p. 52), mais l’auteur ne fournit malheureusement aucun élément qui permette de situer l’original.
5) Didier Jugan s’interroge notamment sur la possibilité de considérer le thème comme «un thème marial précurseur de l’immaculée conception?» (communication au Colloque INHA : L’immaculée conception de la Vierge, histoire et représentations figurées du Moyen Âge à la Contre-Réforme, Paris, 2009).
6) Rudolf Schenda, «La lecture des images et l’iconisation du peuple», trad. Frédéric Barbier, dans Revue fr. d’histoire du livre, 114-115 (2002), p. 13-30 (et l’éditorial in memoriam, p. 5-12).

samedi 26 mars 2016

Géographie historique et transferts culturels au Bas-Empire

La perspective historique permet de mieux comprendre la géographie qui est la nôtre aujourd’hui, et qui se trouve d’abord structurée par la mise en place des frontières. Des espaces qui avaient une unité ancienne se sont souvent trouvés dissociés –on pense par exemple aux «anciens Pays-Bas»–, d’autres ont été soumis à une conjoncture que l’instauration de nouvelles frontières a parfois très profondément infléchie. C’est peu de dire que l’histoire culturelle et l’histoire du livre en ont aussi subi les contrecoups. L’exemple de la vallée de la Moselle en donne une démonstration remarquable. Après l'échec de Varrus, Rome se préoccupe au premier chef de sa frontière à l’encontre de la Germanie, laquelle correspond de fait à une ligne de défense (le limes), suivant les deux vallées du Rhin et du Danube. La fondation de Trèves, à la fin du Ier siècle avant notre ère, répond à cette problématique: nous sommes en pays celte (les Trevires) un petit peu en retrait du limes, donc relativement à l’abri, et au croisement des deux routes essentielles de Reims au coude du Rhin (Bingen / Bingium et surtout Mayence / Mogontiacum), et de Lyon (donc de Méditerranée) à Cologne (Colonia Agrippina). 
Ces axes majeurs de la romanisation correspondent bien sûr à des axes commerciaux, auxquels sont aussi liés des processus comme la pénétration de l’écriture et de l’alphabétisation. La «stèle du cirque», au Musée archéologique de Trèves (vers 215 ap. J.-C.), illustre un thème largement repris dans les arts figuratifs jusqu’à l’époque moderne: il s’agit du lien entre le développement des affaires de finance et de négoce, et la maîtrise de technique d’écriture et de comptabilité. Un des petits côtés de la stèle présente en effet une scène fascinante, où nous voyons les employés apporter au patron ou à son intendant les rentrées d’argent résultant des activités conduites par celui-ci. Les sacs de pièces de monnaie sont déposés sur la table et le patron, registre en mains note le résultat des opérations.
On remarquera qu’il tient un codex, lequel est probablement constitué d’une série de tablettes de cire (ou de bois) réunies par un double lien et servant à prendre des notes avec un stylet. Détail intéressant, un deuxième personnage, debout, tient dans les mains un second codex: il peut s’agir d’un document sur lequel on a noté des opérations intermédiaires, ou d’une pièce tirée des archives comptables et à laquelle on souhaite se reporter. On sait que ces tablettes (caudex) existent à Rome au moins depuis la fin du Ier siècle, mais elles sont utilisés comme supports de documents n’ayant pas de valeur durable, des notes, des comptes, etc. La forme canonique du livre antique reste bien entendu, jusqu’au IVe siècle, celle du volumen, du rouleau, comme un très grand nombre de vestiges archéologiques en fait foi.
Les axes de pénétration sont donc aussi des axes de pénétration de l’écriture, de l’alphabétisation et des transferts culturels de toutes sortes. Le précédent billet présentait la stèle d’un ancien monument funéraire trouvé à Neumagen / Noviomagus, et mettant en scène des élèves avec leur maître (vers 180 ap. J.-C.). Nous sommes dans un milieu très fortuné, dans lequel un précepteur privé a été engagé pour former les trois fils de la maison. Or, on remarquera que le maître porte une barbe, ce qui laisse à penser qu’il s’agit d’un Grec que l’on a fait venir dans la capitale de l’Empire d’Occident. Sur un autre plan, ces voyageurs de Méditerranée orientale permettent aussi à une nouvelle religion de s’implanter plus rapidement, à savoir le christianisme. 
La Table de Peutinger donne le schéma des principaux axes de communication au Bas-Empire (cf supra). Vers le Rhin, la première étape est précisément Neumagen, dont nous avons dit la richesse des vestiges archéologiques. Vers le nord, la route de Trèves à Cologne ne suit pas les grands axes fluviaux –on pourrait imaginer de descendre la Moselle jusqu’à Coblence / Confluentes, et de poursuivre par le Rhin –, mais elle pique à travers une région longtemps laissée à l’écart et oubliée, celle de l’ancien massif volcanique de l’Eifel, par les villes actuelles de Bitburg, Marmagen / Marcomagus et Zülpich (fr. Tolbiac).
L’Eifel est alors profondément romanisé, et sert de grenier à blé non seulement pour les plus grandes villes, Trèves au premier chef (nous avons dit que la population de la ville romaine a peut-être culminé à 50 000 habitants), mais aussi pour les garnisons du limes. Ce sont des activités très variées (on pense par ex. à la construction du gigantesque aqueduc destiné à alimenter Cologne), des voies de communication, des postes de surveillance (Bitburg / Beda) et des relais de courrier, des bourgs actifs, de nombreuses exploitations rurales et des domaines (villae) parfois absolument somptueux (comme à Welschbillig et à Ahrweiler: cf cliché, un domaine rural du Bas-Empire). Un monde où les échanges sont constants, où l’alphabétisation n’est pas rare, et où l’on rencontrera aussi des temples et des églises, des écoles, des livres et des bibliothèques.
Bien évidemment, l’avantage qui était celui d’une position en retrait du limes devient un élément de plus en plus négatif au fur et à mesure que la frontière craque et que le pays est soumis aux vagues successives et aux destructions: les fortifications élevées au IVe siècle témoignent du danger. Après l’écroulement, les Celtes romanisés sont submergés par les Germains, qui ne connaissent pas l’écriture et qui ne sont pas christianisés. À titre d’exemple, la situation favorable d'une petite ville comme Zülpich devient un élément négatif, quand sa position sur de grandes voies de passage en fait un lieu de confrontation: c’est à Zülpich que Clovis écrase les Alamans à la fin du Ve siècle (496), dans une bataille à l’occasion de laquelle il se serait converti au christianisme. La conjoncture ne redeviendra meilleure, dans la région, qu’aux VIIIe-Xe siècles, avec le développement des missions d’évangélisation, avec la fondation de grandes maisons religieuses, et avec la mise en place de l’Empire carolingien autour d’Aix-la-Chapelle.

Billet suivant sur Trèves et sa région

Le voyageur historien remercie grandement les musées qui, comme le superbe Rheinisches Museum de Trèves, autorisent avec la plus grande libéralité de faire des clichés (tous les clichés ci-dessus, sauf celui relatif à la Table de Peutinger, ont été pris au Musée de Trèves).
Bibliographie très générale sur l'histoire du livre: Frédéric Barbier, Histoire du livre en Occident (3e édition rev., corr. et augm. de l'Histoire du livre), Paris, Armand Colin, 2012 (p. 31 et suiv.).

samedi 21 mars 2015

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 23 mars 2015
16h-18h

Histoire des imprimeurs de la vallée du Rhin:
Johann Reuchlin et le paradigme du livre hébreu
sur le Rhin moyen autour de 1500
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

La problématique du livre en hébreu est profondément renouvelée par l’apparition de la typographie en caractères mobiles. Les premiers livres hébreux imprimés paraissent en Italie (Rome) dès les années 1469, et 154 titres dans cette langue sont recensés par l’Incunabula Short Title Catalogue.
La conjoncture change à nouveau avec l’intervention d’un certain nombre de savants hébraïsants au sein des communautés chrétiennes: le plus célèbre, au début du XVIe siècle, est Johann Reuchlin (1455-1521), lequel fait une carrière d’administrateur dans l’entourage du comte de Wurtemberg Eberhart le Barbu. Il publie en 1506 les Rudimenta linguae hebraicae, manuel de base des hébraïsants de l’époque, mais se trouve bientôt engagé au premier rang dans la controverse contre les Dominicains et l’Université de Cologne, favorables à la destruction des livres juifs. Le raidissement de l’Église sur cette question (Reuchlin sera en définitive condamné à Rome) est sans doute en partie dû à l’inquiétude née de l’émergence de la Réforme luthérienne à partir de 1517.
La carrière de Reuchlin et son action en tant que polémiste illustrent pleinement certaines caractéristiques majeures du changement du système général des médias une cinquantaine d’années après l’invention de Gutenberg: parmi les points qui seront soulignés lors de la conférence, mentionnons la définition de l’intellectuel au sens moderne du terme, le rôle des réseaux d’amitié et de solidarité, l’importance de prendre rang dans l’entourage d’un prince ou d’un personnage fortuné susceptible de jouer le rôle de mécène, ou encore la mise en œuvre systématique d’une stratégie de publication visant à l’emporter sur ses adversaires.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115).
 

Accès les plus proches (250 m. à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 4 juillet 2014

Qu’est-ce qu’un «paysage culturel»?

A Bernkastel, sur un méandre de la Moselle... en hiver
Nous insistions, il y a quelques semaines, sur le rôle décisif tenu, dans le domaine de l’histoire des idées et des pratiques culturelles, par les grands conciles de la première moitié du XVe siècle, le concile de Constance d’abord (1414-1418), celui de Bâle ensuite (à partir de 1431). A une époque où la plupart des intellectuels et des savants sont peu ou prou liés à l’Eglise, ces conciles sont l’occasion de les réunir en nombre, et pour une durée relativement longue. Y viennent non seulement des prélats et leurs familiers, dont un certain nombre d’humanistes, mais aussi des clercs entrés dans la haute administration ou dans la diplomatie, et des enseignants, sans oublier des auteurs et autres professionnels du livre, copistes et «libraires».
A Constance et à Bâle, nous sommes intégrés dans un «paysage culturel» (kulturelle Landschaft) alors très favorable, celui des pays du Rhin moyen et de l’Allemagne du sud: une géographie caractérisée par la densité de sa population, par le nombre des villes souvent plus ou moins autonomes, voire indépendantes, par les développements de l’économie et du négoce, et par une richesse moyenne supérieure. Quelques très grandes villes dominent l’activité sur le plan économique, au premier chef Nuremberg, Augsbourg et Strasbourg, mais certaines villes moyennes, comme Bâle, réussissent aussi à s’imposer, notamment dans le domaine intellectuel et artistique, puis, rapidement, en matière de typographie. 
Les grandes cours épiscopales et archiépiscopales (de Besançon à Mayence, à Trèves et à Cologne) sont nombreuses, plus encore les maisons religieuses, donc les écoles –et les bibliothèques–, tandis que l’éclatement politique apporte un autre gage de vitalité, avec la présence de «villes de résidence», de cours et d’administrations, mais aussi des universités de Heidelberg (1386) et de Fribourg (1457), ou encore d’Ingoldstadt (1472), de Trèves (1473), de Mayence et de Tübingen (1477), sans oublier, à nouveau, Bâle (1459).
Diversité politique et intégration géographique se conjuguent avec l'ouverture sur l’extérieur: un facteur très important de réussite et de modernité concerne en effet la facilité des relations avec des géographies plus larges, et qui sont elles aussi des géographies avancées. L’Italie est accessible notamment par les cols alpins (Gotthard, Brenner), et par la vieille route romaine du Rhône, par Genève et Lyon; le Rhin constitue la principale voie de communication européenne et assure les communications avec les riches pays bourguignons «du Nord» et avec la mer; une «route royale» (via regia) conduit de Nuremberg à Leipzig ou à la ville royale de Prague; enfin, du côté du royaume de France, la métropole parisienne (et son université!) se profile toujours à l’arrière-plan.
La Bibliotheca Cusana
Dans cet espace intégré, les échanges sont constants, et les carrières facilitées. Les exemples de réussite sont légions: Nicolas de Cuse (1401-1464) est originaire de la petite ville de Kues, sur la Moselle (Nicolaus Cusanus), il est un ancien élève des Frères de la Vie commune à Deventer, et étudie à Heidelberg, Padoue et Cologne. Participant au concile de Bâle, il est envoyé à Constantinople, avant de devenir chanoine de Liège, et d'être fait cardinal et prince-évêque de Brixen. Le cardinal a connaissance de l’invention de Gutenberg, à Mayence, qu’il souhaiterait très probablement importer en Italie, et il rassemble une bibliothèque de 270 manuscrits, toujours conservés aujourd’hui dans l’hôpital par lui fondé à Bernkastel. L'assise financière de la fondation est d'abord apportée par la propriété de quelques-uns des vignobles les plus renommés de la Moselle.
Bien d’autres noms pourraient être ici évoqués, et il n’est que de rappeler le rôle de l’université de Bâle dans l’installation des premières presses parisiennes, avec des personnalités comme Johannes de Lapide, alias Johann Heynlin, originaire de Stein, une petite ville proche de Pforzheim. Johann Tritheim (1462-1516) est désigné d’après son lieu de naissance, la bourgade de Trittenheim, sur la Moselle, et il étudie notamment à Heidelberg, avant de devenir abbé de Sponheim, non loin du coude du Rhin (1483). Il s’intéresse aux découvertes de Gutenberg et sera consulté par certains des plus grands personnages de son temps. Tritheim réunit à Sponheim une bibliothèque exceptionnelle, et il est regardé comme l’inventeur de la première bibliographie rétrospective imprimée, en l’occurrence le De scriptoribus ecclesisaticis édité par Johann Amerbach à Bâle en 1494. Il dédie son livre à l’évêque de Worms Johann von Dalberg, lui-même ancien étudiant d’Erfurt et de Pavie, mais surtout chancelier de l’électeur palatin et l’un des représentants en vue d’une des plus grandes familles de la noblesse rhénane.  On le devine, la théorie des graphes et  des réseaux trouverait un champ très privilégié d’application au sein de cette géographie novatrice.

A l’époque moderne, un «paysage culturel» se caractérise ainsi comme un espace dont les conditions générales de fonctionnement (sur le plan de la démographie comme sur celui de l’économie) sont plus favorables, au sein duquel s’équilibrent les éléments porteurs d’une certaine diversité (notamment en matière politique) et ceux qui sont facteurs d’intégration, et où, toujours, l’ouverture vers l’extérieur est assurée. L’ascension sociale restera toujours exceptionnelle, mais elle est effectivement possible, notamment par le biais des études et par le service des grands. Les réseaux de solidarités diverses s’entrecroisent, selon des logiques liées aux affaires et au commerce, mais aussi à la politique et aux intellectuels et aux des artistes, voire aux techniciens –comme l'illustre un Gutenberg.
D’autres «paysages culturels» pourraient être repérés en Europe à l’aube de l’époque moderne, par exemple celui des villes et des châteaux de la Loire, autour des cours des princes d’Orléans (Blois), de Berry (Bourges) et de Bretagne (Nantes), puis de la cour royale de France (à Amboise et dans les autres châteaux de la région). Mais une dernière remarque s'impose: dans un royaume comme la France, l’essentiel de la géographie fonctionne en dehors de ces «paysages culturels», puisque la grande majorité de la population est établie dans un plat-pays médiocrement peuplé, où les échanges restent difficiles et où, dans la plupart des cas, l’économie consiste avant tout en une économie de subsistance, souvent écrasée de droits féodaux et toujours à la merci d’une période de troubles ou d’une crise des d’approvisionnements. La faiblesse de la création de richesses se conjugue à l’étroitesse des horizons pour y rendre très problématique toute possibilité d’échapper à une destinée bornée d’avance…

mercredi 26 février 2014

Géographie et histoire du livre: la rive gauche du Rhin

Contrairement à ce que pensent les étudiants candidats à un diplôme universitaire ou au concours d’une grande école, l’histoire n’est pas une science abstraite, détachée des réalités du présent. Bien au contraire, si l’historien est nécessairement un homme de son temps, il ne construit cette «actualité» que par rapport à la connaissance qu’il peut avoir du passé. Dans ce cadre, la dimension chronologique (l’épaisseur du temps) est absolument décisive, mais nous voulons surtout insister ici sur la dimension spatiale –celle de la géographie.
La pratique, traditionnelle en France, d’associer l’enseignement de l’histoire et celui de la géographie (à défaut de la géographie historique) nous semble à cet égard tout-à-fait bénéfique: phénomènes et événements historiques doivent être contextualisés, et le cadre spatial joue à tous les niveaux un rôle clé. Une bonne part des problèmes auxquels l’Europe d’aujourd’hui est confrontée (pour ne rien dire de l’Afrique) ne vient-elle pas des choix faits par les vainqueurs de 1918? Les tout récents événements d’Ukraine attirent encore l’attention sur les spécificités d’une géographie politique, la nôtre, trop souvent disjointe de son passé. La déconstruction des empires multinationaux, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Turquie après 1918, ouvre un temps d’instabilité pour des régions entières, comme la Galicie et sa capitale de Lemberg / Lvov, aujourd’hui ukrainiennes mais longtemps ballotées entre des entités constamment reconfigurées. A certains égards, nous n’avons pas encore pu refermer la liquidation de ces phénomènes trop souvent ignorés.
La première géographie de l'Eglise sur le Rhin.
Arrêtons-nous maintenant sur le cas emblématique de la rive gauche du Rhin moyen, et de l’Alsace. Cette région est pratiquement aux portes de la Romania jusqu’au départ des derniers contingents légionnaires au début du Ve s. La grande route est d’abord, tout naturellement, celle de la Méditerranée et de la ligne des «quatre rivières» conduisant de Marseille au Rhin par le Rhône (Lyon), la Saône et la Moselle. C’est la route du pouvoir (Trèves, un temps capitale impériale), la route du commerce, mais aussi celle des idées, des croyances, des savants –et des livres. Elle est l’une des grandes voies de la christianisation, et les bibliothèques de Trèves attirent de toutes parts les savants: avant de partir pour l’Orient, Jérôme vient, lui aussi, à Trèves pour y recopier certains traités d’Hilaire de Poitiers (milieu du IVe s.).
Cette géographie se trouve progressivement reconfigurée, à partir du VIe s., sous l’influence de deux grands facteurs.
1) Le premier concerne l'organisation de l’Eglise, avec le réseau des sièges épiscopaux de Strasbourg, Spire (Speier), Worms, Mayence (Mainz) et Metz, et du siège archiépiscopal de Trèves (Trier). Plus tard, la christianisation s’étendra, par phases successives, à la rive droite du Rhin, jusqu’à hauteur de Salzbourg, le nouvel ensemble étant alors placé sous l’autorité de l’archevêque de Mayence, primat de Germanie et archichancelier de l’Empire. Des maisons régulières de toute première importance sont successivement fondées –Lorsch, Saint-Gall, Murbach, surtout Reichenau et, plus tard, Fulda. Il est inutile d’insister sur le rôle décisif de ces différentes institutions dans le domaine du livre et des bibliothèques.
2) Le second facteur est d’ordre politique: la montée en puissance de la famille des Pippinides, devenue celle des Carolingiens, culmine avec l’organisation de l’Empire autour d’Aix-la-Chapelle (Aachen). Les comtes et les ducs, mais surtout les évêques, archevêques et abbés, forment la hiérarchie de la haute administration. Il est fascinant de voir ces prélats remarquables être appelés à l’école du Palais d’Aix, puis dépêchés dans leurs différents postes successifs, où ils auront notamment à restaurer la vie de l’Eglise et à impulser un travail d’étude appuyé sur les manuscrits copiés dans le cadre de la Renaissance carolingienne. La bibliothèque de Murbach, étudiée de manière exemplaire par Georges Bischoff, constitue une collection très riche, tandis que le célébrissime «Plan de Saint-Gall» réserve à la bibliothèque de l’abbaye (Reichenau?), au début du IXe siècle, un local de quelque 150m2.
Alors que les routes de Méditerranée perdent progressivement de l’importance par rapport à la situation de l’Empire romain, la géographie de la rive gauche du Rhin se dilate ainsi progressivement vers la rive droite du grand fleuve, et vers le Danube. Elle s’insère peu à peu dans un nouvel ensemble en cours d’affirmation, celui de la Francia orientalis, laquelle absorbe bientôt l’ancienne Lotharingie –un ensemble par rapport auquel la Francia occidentalis (la France au sens moderne du terme) sera désormais de plus en plus souvent en concurrence.
Dernière étape que nous voulons signaler aujourd’hui. Il semble tout naturel de considérer le Rhin comme un axe majeur de circulation nord-sud au niveau européen. Mais l’ouverture, qui fera qu'il se substituera définitivement à la route ancienne de la Moselle, se fait d’abord vers le sud, avec le passage du Saint-Gothard (1239) comme voie directe vers les grands lacs italiens, la Lombardie, et Venise. Au nord, le débouché maritime, qui paraît évident, reste encore plus longtemps problématique, hypothéqué qu’il est par la nature amphibie de la région: non seulement les deltas sont mal fixés et dangereux (l’Escaut, la Meuse et le Rhin), mais une grande partie du pays reste soumise à un risque majeur de submersion marine.
La géographie des Frères de la Vie commune, autour des "anciens Pays-Bas"
Ce n’est que progressivement que les «anciens Pays-Bas» s’organisent et se structurent jusqu’à s’imposer comme un des pôles  de la démographie, mais aussi de la vie économique et financière modernes de l’Europe (XIVe siècle). De Cologne à Kempen, à Zwolle, à Liège, à Bruxelles et à Bruges, c’est le temps d’invention d’une civilisation urbaine dense, et plus sensible à l’inquiétude mystique: on sait le rôle de cette devotio moderna et des Frères de la Vie commune dans la diffusion des textes et des images, et dans l’élaboration d’un rapport nouveau à l’écrit. La rive gauche, jusqu'au coude du Rhin, est bientôt touchée par ce mouvement.
L’invention même de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, se produira précisément entre Mayence, Strasbourg et Bâle, dans cette même géographie qui s'affirme ainsi comme épicentre de la modernité européenne. Bref, si le Rhin est couramment désigné aujourd'hui comme la dorsale de l'Europe, c'est en réalité au fil d'une série de reconfigurations géo-historiques qui se sont développées au cours des siècles, et qu'il reste toujours précieux de pouvoir repérer et analyser, par exemple –pour l'histoire du livre.

Orientation bibliographique.
Frédéric Barbier, «La librairie en Galicie (1772-1914)», dans La Galicie au temps des Habsbourg (1772-1918). Histoires, sociétés, cultures en contact, dir. Jacques Le Rider, Heinz Rachel, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2010, p. 231-261 («Perspectives historiques»).
Georges Bischoff, «Un monastère sans livres est une prairie sans fleurs. Bibliothèque et études à l’abbaye de Murbach sous l’abbatiat de Barthélemy d’Andlau (1447-1476)», dans Sources, [Strasbourg], 2013, 2, p. 13-37.
Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale (XIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006, 364 p. («Histoire et société»).
(Les cartes sont extraites de l'Atlas zur Kirchengeschichte, Freiburg [et al.], Herder, 1970).

mardi 29 juin 2010

L'héritage de la Révolution

Après la chute de Rome, la civilisation livresque ne réapparaît pratiquement en Alsace qu'avec  la christianisation et la fondation des grandes maisons religieuses des VIIe et VIIIe siècles, notamment Munster et Murbach, cette dernière fondée par saint Pirmin en 727. Mais pour l'historien du livre, la vallée du Rhin marque surtout, au XVe siècle, l'épicentre de l'innovation technique en matière de "médias": l'imprimerie en caractères mobile est mise en œuvre pour la première fois par Gutenberg entre Strasbourg et Mayence dans les années 1452. L'axe qui court de Bâle à Cologne et aux Pays-Bas est alors une des région les plus modernes d'Europe, associant densité démographique, présence de nombreuses villes, importance des activités économiques et des échanges commerciaux, et vie intellectuelle intense. C'est aussi une géographie stratégique, disputée entre le royaume de France et le Saint-Empire, aux portes de la Lorraine et des cantons suisses, et un temps convoitée par le "grand duc d'Occident", le duc de Bourgogne.
La rive gauche du Rhin est alors très morcelée sur le plan politique, entre les Habsbourg et les seigneurs de moindre importance, l'évêché de Strasbourg et les villes libres d'Empire. La Décapole réunit depuis le milieu du XIVe siècle dix villes d'Alsace, dont Colmar, en une ligue politique, militaire et financière. Aujourd'hui, Colmar est une ville de près de 70000 habitants, célèbre pour son centre ancien et pour son Musée Unterlinden. Mais Colmar abrite aussi une institution exceptionnelle pour une ville de cette importance. Rien de surprenant en effet si la Bibliothèque, héritière d'une tradition prestigieuse, apparaisse comme l'une des plus riches de France pour ses fonds patrimoniaux. La centrale est installée dans l'ancien couvent fondé par les dominicains dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Les bâtiments conventuels eux-mêmes, organisés autour d'un beau cloître, ont été pour l'essentiel reconstruits en 1733-1742 (cf cliché ci-dessus).
La Bibliothèque conserve depuis la Révolution les fonds des abbayes bénédictines de Murbach et de Munster, ainsi que de plusieurs autres maisons religieuses, dont les cisterciens de Pairis et les jésuites d'Ensisheim. Parmi les fonds laïques, l'un des plus importants est celui des comtes de Ribeaupierre, mais les dons se succèdent aux XIXe et XXe siècles - dont la bibliothèque d'Ignace Chauffour (†1879), très riche en pièces intéressant Colmar et l'Alsace. Le legs de la famille hongroise des barons Szendeffy est plus récent. Un certain nombre de ces fonds ont conservé leur autonomie au sein des collections, tandis que, comme à la BNU de Strasbourg, un ensemble spécifique a été constitué pour réunir les Alsatica, la plupart reliés en rouge (cf ci-contre).
Les collections ont connu un certain nombre de déménagements depuis le début du XIXe siècle avant leur installation dans les locaux actuels en 1951. La destruction de la Bibliothèque de Strasbourg au cours du bombardement de cette ville en 1870 poussera les autorités allemandes à reconstituer un fonds ancien dans la capitale du nouveau Reichsland: Colmar cède alors près de 500 incunables et ouvrages du XVIe siècle. Mais, malgré les multiples avatars de l'histoire, la Bibliothèque de Colmar conserve aujourd'hui environ 1200 manuscrits, et surtout 2700 incunables et quelques 120000 volumes antérieurs à 1918. Cette richesse unique en fait un véritable musée du livre et de la civilisation écrite - un musée malheureusement surtout virtuel, jusqu'à présent.
Bien entendu, les anciens locaux des Dominicains sont à certains égards mal adaptés pour accueillir une bibliothèque moderne, mais ils ont été aménagés de la manière la plus rationnelle, notamment pour les magasins à livres. La Bibliothèque, à laquelle sont jointes les Archives  anciennes, dispose aussi d'un service propre de reliure. Le problème est moins dans le caractère plus ou moins approprié de locaux historiques par ailleurs très agréables et idéalement situés au cœur de la vieille ville, que dans la confusion des fonctions qui est une part de l'héritage révolutionnaire.
La Bibliothèque, comme nombre de bibliothèques municipales en France, est une institution patrimoniale: au couvent des Dominicains, c'est une part essentielle de la mémoire de la ville et de la région qui est aujourd'hui conservée. Elle sert en outre, comme il est logique, de bibliothèque d'études - pratiquement, de bibliothèque universitaire. Mais elle doit aussi remplir toutes les fonctions d'une bibliothèque de lecture publique, activité qui s'est considérablement, et heureusement, développée en France depuis un certain nombre d'années. La faiblesse des moyens en personnel scientifique (sur laquelle il y aurait beaucoup à dire...) complique encore la tâche, dans un espace définitivement trop étroit.
La solution la plus rationnelle viendra de la distinction efficace des fonctions, comme cela se fait par exemple à Bâle: conservation, étude et consultation aux Dominicains, et centrale de lecture publique dans un autre bâtiment, mieux adapté et de taille suffisante. La valorisation des fonds patrimoniaux pourrait alors s'accompagner, comme c'est le projet à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, d'une véritable "mise en scène" que le cadre et la richesse de la Bibliothèque de Colmar rendraient particulièrement spectaculaire.
Clichés: 1) Cloître des Dominicains; 2) Tableau des donateurs; 3) Magasin à livres: partie des Alsatica; 4) Mention d'achat avec prix, 1497: "Paiez por lezdits II [2] livre sy devant XVII sous. Et pour le reliage ainssy qu'il est VI sous. Le Xe jour de mars l'an IIII XX [quatre-vingts] et XVII".

Note bibliogr.: Exposition. Trésors des Bibliothèques de Colmar et de Sélestat [catalogue d'exposition], Colmar, [s.n.], 1998.