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mardi 11 avril 2017

Le 700e billet. Comment fonctionne le temps caractéristique?

Dans notre dernier billet, nous avons proposé d’articuler les différents systèmes des médias ayant fonctionné à travers l’histoire occidentale (du Moyen Âge à la révolution gutenbergienne, à la librairie d’Ancien Régime, à la librairie de masse puis aux médias contemporains et enfin aux nouveaux médias) par leurs rapports différents avec le temps. La catégorie du «temps caractéristique» désigne, pour chaque stade d’évolution, le délai nécessaire à l’accomplissement d’un cycle conduisant de l’élaboration du message à son appropriation. Et nous avons posé comme axiome que ce délai diminuait progressivement, selon que passait d’un système à l’autre.
Cette perspective amène à faire un certain nombre d’observations, dont la première porte sur le fait que chaque époque voit se juxtaposer des temps caractéristiques différents (nous l'avons déjà signalé), et que cette juxtaposition se complexifie au fil des siècles. Dans la société d’Ancien Régime, le monde rural rassemble la grande majorité de la population, et cette société, pratiquement exclue des médias écrits, fonctionne dans un «temps» que l’on décrira comme traditionnel –le temps du jour et de la nuit, celui des saisons et celui de l’année liturgique (éventuellement traduit sous la forme d’un calendrier, éventuellement dans un almanach). Encore à la fin du XVIIIe siècle, et alors que l’économie globale des médias a profondément évolué, cette géographie est encore celle de la Grande Peur, des bruits incontrôlés qui se propagent, désormais en quelques semaines ou en quelques jours, d’une communauté à l’autre, et qui partout sèment l’effroi.
Horloge de St-Sébald, Nuremberg, 1ère moitié du XVe s.
 (2)
Revenons au XVe siècle, mais en ville. L’échelle du temps caractéristique change déjà profondément: les correspondances se multiplient et s’accélèrent, les informations circulent plus facilement, tandis que les fonds de bibliothèques y sont le cas échéant plus accessibles, d’abord dans les écoles, collèges et universités, puis progressivement aussi auprès des personnes privées. Dans certains cas privilégiés, nous connaissons l’existence de structures de fabrication et de distribution des livres, les ateliers de scribes et les librairies. Selon les niveaux (qui renvoient aussi à la hiérarchie sociale), le temps caractéristique change, de quelques semaines (voire quelques jours) pour la circulation des nouvelles à quelques mois ou, souvent, quelques années, pour celle des textes nouveaux. De manière symbolique, les premières horloges publiques sont mises en place dans certaines villes particulièrement avancées (1).

Une des conséquences les plus évidentes réside dans le rôle de la structure démographique par rapport à l’économie des médias: là où la densité de population est plus forte, là où le réseau des villes petites ou moyennes est plus serré (par exemple, dans la vallée du Rhin, ou encore dans les «anciens Pays-Bas», etc.), l’ampleur du temps caractéristique tend à diminuer. Le développement de réseaux de communication plus efficaces joue aussi un rôle décisif, à une époque où la circulation des contenus (textes, images) est nécessairement corrélée avec le déplacement physique des hommes, à pied, à cheval ou par voie de mer. Conséquemment, la maîtrise d’un temps caractéristique plus étroit apparaît comme un élément du pouvoir, de la distinction ou plus généralement de la domination (de la richesse).
Bien évidemment, l’irruption de la typographie en caractères mobiles déplace les conditions de fonctionnement de l’ensemble du système. Les délais de fabrication sont diminués, alors même que le nombre d’exemplaires produits change radicalement d’échelle. Plus encore, la mise en place rapide de nouvelles procédures de distribution accélère la vitesse de circulation: en quelques mois, les «voyageurs» de Mentelin ou de Schoeffer font circuler l’information concernant les nouveaux titres, que les acheteurs éloignés de plusieurs centaines de kilomètres peuvent se procurer –et se procurent effectivement, comme le montre l’étude des particularités d’exemplaires des incunables et post-incunables.
De même, la multiplication des contrefaçons, qui sortent parfois à échéance de quelques mois seulement après l’original, accélère encore le rythme, puisque le texte est déjà écrit, puisque son calibrage a été effectué, et puisque l’on peut toucher une autre population, dans une autre géographie. Johann Bergmann donne le Narrenschiff à Bâle en mars 1494 (la date précise est sans doute fictive), et le livre est reproduit dès le 1er juillet suivant par Peter Wagner à Nuremberg. Un exemple célèbre de la réduction du temps caractéristique nous est encore donné par l’édition du Novum Instrumentum d’Érasme, terminée par Froben à Bâle le 25 février 1516. Six mois plus tard, fin août, Budé reçoit un exemplaire de l’ouvrage, qu’il dévore d’une traite, fasciné qu’il est par la nouveauté du projet.
Dans ce tournant des XVe-XVIe siècle, alors que nous avons déjà clairement changé de rythme, l’invention de l’économie des Flugschriften impulse à la mutation une dynamique encore plus forte, et décisive. Notre prochain billet reviendra sur ce phénomène fondateur, et sur ses conséquences. 

1) Gerhard Dohrn van Rossum, «The diffusion of the public clocks in the cities of late medieval Europe, 1300-1500», dans La Ville et l’innovation en Europe, 14e-19e siècles, Paris, 1987, p. 29-43.
2) GNM, Wl 999. Le musée présente aussi un certain nombre d'horloges de table ayant appartenu à des personnalités de premier plan, dont l'Empereur lui-même.

samedi 8 avril 2017

Les médias et le "temps caractéristique"

Que nous soyons entrés aujourd’hui dans l’«ère de l’information», nul n’en doutera a priori: les conditions de fonctionnement de ce qu’il est convenu d’appeler les «nouveaux médias» aboutissent à reconfigurer très profondément non seulement les modes d’accès à l’information, mais aussi les pratiques mêmes par lesquelles celle-ci fait l’objet d’une appropriation, sans parler du fonctionnement de la majorité des institutions qui constituent et qui organisent nos sociétés. Le phénomène est en effet nouveau, si nous considérons les formes qu’il prend aujourd’hui, et les opportunités qu’il offre.
Une incise s’impose: les «nouveaux médias» étaient en effet nouveaux lorsqu’ils sont apparus, il y a maintenant plus d’une génération, et les innovations techniques dont il font constamment l’objet entretiennent cette image de nouveauté. Pour autant, nous retrouvons dans l’expérience quotidienne qui est la nôtre une logique bien connue des historiens des techniques, et dont nous avons à plusieurs reprises parlé ici même. La première étape de l’innovation concerne l’innovation de procédé, autrement dit la mise en place d’une technique nouvelle dans un certain domaine. La théorie des «révolutions du livre» a pris le parti de «caler» l’histoire des médias sur la chronologie de l’innovation technique.
Mais il faut aussi rendre la technique viable (en d’autres termes, rentable), en développant un tout autre type d’innovation, que nous désignerons comme l’innovation organisationnelle: il s’agit des conditions de fonctionnement, des pratiques de diffusion des produits, des modes de travail, de rémunération et de paiement, etc. Enfin, à chaque étape de la chronologie, nous nous trouvons devant un marché lui-même nouveau, et soumis à une conjoncture à la fois spécifique et de plus en plus complexe. Ce marché est soutenu par un troisième modèle d’innovation, à savoir l’innovation de produit: à partir d’un certain système technique, on invente et on réinvente les produits qui permettront d'impulser de nouvelles pratiques et qui favoriseront l’élargissement même du marché.
L’historien du livre sait que, dans les phénomènes liés aux «nouveaux médias», il n’y a, du point de vue théorique, pas de nouveauté systémique: le schéma déroulé à la suite de l’invention de Gutenberg est déjà pratiquement le même, et nous pourrions dire la même chose à propos de l’industrialisation et de la mise en place de la librairie de masse. Ce qui nous intéressera en revanche, à ce stade de la réflexion, c’est le rapport induit dans le fonctionnement du média par l’articulation de ces différents niveaux selon un rythme qui tend lui-même à s’accélérer. Nous dirons que, s’agissant des médias (alias, de la communication sociale), le procédé, l’environnement large, le produit et ses pratiques d'usage et d’appropriation constituent un système cohérent, et que ce système fonctionne selon des échéances qui lui sont propres: il s’agit du délai nécessaire à la production du contenu (textuel ou autre), à sa circulation et à son appropriation, et que nous désignerons ici comme le «temps caractéristique».
Le temps caractéristique du média se compte d’abord par années, mais, dans la première moitié du XVe siècle, nous sommes déjà sur des délais qui peuvent être de l’ordre de quelques mois, voire de quelques semaines.
L’innovation constituée par les Flugschriften et par l’essor de la controverse imprimée, en Allemagne à compter de 1517 constitue un facteur de changement dans l’échelle du temps caractéristique dont on ne saurait surestimer l’importance: nous descendons en effet au niveau de quelques semaines, et ce délai reste de règle jusqu’à la Révolution industrielle.
Le temps du journal illustré, et la foule qui se rue aux nouvelles
Les innovations les plus radicales sont induites plusieurs siècles plus tard, lors du passage à la librairie de masse (le temps caractéristique du quotidien n'est plus celui des Flugschriften), et surtout aux médias de la communication à distante: la transmission se fait en quelques heures (déjà avec le télégraphe Chappe), puis de manière pratiquement instantanée, lorsque les réseaux téléphoniques et autres (radio, télévision) commencent à s’étendre.
Le paysage des médias n’a jamais été aussi varié qu’il ne l’est devenu, en notre début du XXIe siècle. Si nous suivons une typologie fondée sur la technique, voici, d’abord, l’imprimé sous ses multiples formes, livre, quotidien, périodique, simple feuille, etc). Viennent ensuite les médias de l’époque industrielle, du téléphone à la radio et à la télévision. Enfin, voici les «nouveaux médias» de l’informatique, lesquels évoluent eux-mêmes très rapidement. Par voie de conséquence, les relations d’un sous-sytème à l’autre se complexifient considérablement, tandis que se juxtaposent des temps caractéristiques différents, correspondant à des pratiques d’utilisation elles aussi différentes.
Les nouveaux médias sont caractérisés notamment par la possibilité théorique de l’instantanéité pour tous, un argument présentant des avantages infinis, mais qui inversement est source de désordres potentiels difficilement mesurables. La puissance de l’outil donne en effet une force inédite à la désinformation, quand la «calomnie» chère à Beaumarchais se mue en cette économie des fake news que nous découvrons peu à peu, en même temps que nous découvrons avec consternation son poids économique et l’étendue de sa puissance.Ajoutons que le paradigme des temps caractéristiques se décline bien évidemment –dans le temps, mais qu'il se décline aussi dans l'espace: le temps caractéristique n'est pas le même d'un lieu à l'autre, par exemple entre la ville et le plat-pays, de sorte qu'il fonctionne comme l'un des facteurs les plus profonds des distorsions que l'historien peut observer. Mais ceci est un autre problème, sur lequel nous nous réservons de revenir.

samedi 17 juillet 2010

Où sont les musées du livre?

Nous avons parlé il y a quelques semaines du Musée des lettres et manuscrits à Paris, Force est de reconnaître que, un peu partout, se multiplient en France comme à l'étranger les exemples d’institutions visant à présenter au public d’aujourd’hui le patrimoine des textes et des livres. Si, au sein de ce mouvement, les bibliothèques restent paradoxalement en retrait, les musées spécialisés et autres maisons d’écrivains se rencontrent souvent.
Pour prendre l’exemple de la Touraine, le Musée Balzac du château de Saché met en scène «l’imaginaire balzacien» (museebalzac@cg37.fr), quand la maison natale de Rabelais à La Devinière veut articuler la figure même de l’écrivain avec son œuvre et sa région d’origine («Rabelais en son pays») (museerabelais@cg37.fr). D’autres sites célèbrent encore Ronsard, à La Riche, et Descartes, dans la ville de son enfance, La Haye-Descartes (musée@ville-descartes.fr), sans parler de Léonard de Vinci aux portes d’Amboise.
Certes, nous ne bouderons pas notre plaisir, même si la croyance, pour partie justifiée, au genius loci pousse aussi à organiser des animations invitant nos contemporains (moyennant finances…) à prendre la plume dans les lieux mêmes où telle ou telle figure reconnue de notre littérature a plus ou moins laissé sa trace…
Si nous ne pouvons que nous réjouir de cette floraison, il n’en reste pas moins que les «maisons d’écrivain» reproduisent un topos de l’histoire littéraire, en ce qu’elles mettent surtout en avant la double figure de l’écrivain et de son œuvre. Trop peu de choses, en général, sur ces considérations plus «terre à terre», mais d’autant plus fondamentales, sur lesquelles Lucien Febvre attirait pourtant déjà l’attention dans une note célèbre: les revenus assurés à l’auteur par son travail, ses stratégies d’écriture et de publication, son rapport à l’argent, pour ne rien dire du rôle d’autres acteurs du champ éditorial dans la création littéraire –à commencer par l’éditeur (d’une certaine manière, le Musée Balzac à Paris répond à ce désidérata).
Mais où sont, aujourd’hui, les musées de l’écrit et du livre, qui, en mettant en évidence les connexions existant entre système de communication, structure sociale et travail intellectuel, au cours de l’histoire, donneraient au visiteur un certain nombre de clés susceptibles de l’aider à connaître le passé – donc à comprendre le présent ? Des expériences se rencontrent, certes. Les plus nombreuses, peut-être, envisagent l’histoire de l’écrit sous l’angle privilégié de l’histoire des techniques – et l’un de leurs apports les plus notables est aussi de permettre la pérennité d’un certain nombre de savoir faire: pensons aux musées du papier, comme celui de Richard de Bas à Ambert; pensons surtout aux musées d‘histoire des techniques, dont le principal est évidemment, en France, le musée du CNAM à Paris –mais des structures secondaires existent aussi, dont la pérennité reste le plus souvent hypothétique, comme dans le cas du Musée de la typographie à Tours.
Une récente enquête a établi un recensement de ce type de structures à travers toute l’Europe, et elles sont bien plus nombreuses qu’on ne le croirait a priori.
Ne quittons pas la France. L’ambition du Musée de l’imprimerie à Lyon (www.imprimerie.lyon.fr)  dépasse le seul cadre des techniques pour se développer dans deux directions principales:
1) D’une part, il s’agit de proposer le fil d’une trajectoire d’ensemble, qui fait parcourir les étapes successives d’une histoire matérielle de l’écriture s’étendant de la préhistoire à l’époque contemporaine. Parmi les phénomènes mis en évidence, figure une constante de l’évolution récente, à savoir la dématérialisation progressive des instruments et des supports,  «du plomb au photon», puis «du photon au bit informatique».
2) La deuxième direction est à la fois la plus ambitieuse et la plus prometteuse : il s’agit d’articuler, dans la grande tradition de l’histoire du livre «à la française», la matérialité de l’«objet livre» et les effets que cette matérialité provoque dans la société plus large, qu’il s’agisse de l’écriture, de l’économie du livre, des pratiques de lecture et des systèmes de représentation qui peuvent leur correspondre. Là où la première section met en scène surtout des machines et des instruments de fabrication, la seconde s’appuie sur une très riche collection d’imprimés de toutes époques – parmi lesquels nous ne pouvons pas ne pas signaler un rarissime exemplaire des célèbres Placards de 1534.
Ajoutons que le Musée de l’imprimerie se veut aussi un musée vivant, et qu’il dispose notamment d’un atelier typographique propre. Enfin, il est un lieu de recherche, qui abrite, à côté de ses collections proprement dites, une riche bibliothèque spécialisée, et qui offre un certain nombre de commodités au spécialiste.
Pourtant, tous les responsables d’institutions culturelles le savent, la gestion d’une structure comme celle du Musée de l’imprimerie impose d’associer projet à long terme et conditions matérielles de fonctionnement au quotidien. Le Musée est établi dans de superbes locaux, au cœur de la presqu’île entre Rhône et Saône, et à proximité immédiate de ce haut lieu de la librairie lyonnaise ancienne que constituait la rue Mercière. Localisation idéale, mais finalement peu adaptée aux contraintes de la muséographie moderne, et à la présentation d’un certain nombre de pièces plus particulièrement encombrantes. À Lyon comme dans un certain nombre d’autres cas, un des défis à venir concerne précisément l’articulation entre le projet même du Musée et l’évolution d’une topographie urbaine en cours de profond renouvellement.
Ce petit billet consacré aux musées de l’écrit et du livre appellera sans nul doute ses propres prolongements.

Clichés : À Lyon, 1) La rue Mercière aujourd’hui ; 2) Cour intérieure du Musée de l’imprimerie ; 3) Une des salles de présentation (clichés F. Barbier).