Affichage des articles dont le libellé est diffusion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est diffusion. Afficher tous les articles

jeudi 14 mars 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 mars 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (3)

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

La troisième conférence de notre cycle poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, et se consacrera tout particulièrement au problème de l'innovation de produit. Alors que l'imprimerie est pratiquement mise au point au milieu du XVe siècle, le marché traditionnel du livre est couvert bientôt couvert, de sorte que, dans les années 1470, une crise de surproduction menace. Or, l'imprimerie est une activité hautement capitalistique, ce qui signifie qu'un investissement en règle générale important ne pourra être rémunéré qu'à moyen terme: il faut non seulement produire les exemplaires requis, mais aussi en assurer la distribution (or, il n'existe pas encore de structures spécialisées pour ce faire), et contrôler les paiements en retour. Autant de motifs qui expliquent que la "librairie" soit d'abord prise en charge par les grands négociants-banquiers, eux qui disposent des circuits de correspondants indispensables (on pensera aux Buyer de Lyon).
"Ci finist li Roman de la rose / Où tout l'art d'amour est enclose" (© Bibl. de Bourges)
Mais la solution viendra d'une autre direction: il s'agit de l'innovation de produit, autrement dit, de l'invention d'un produit nouveau, jusque là pratiquement absent de l'offre, mais qui permettra d'élargir le marché du livre dans des proportions inattendues, et, peut-être, d'en réorienter la logique. De quoi s'agit-il, plus précisément? Ce seront d'abord les contenus: des contenus nouveaux, souvent en langue vernaculaire, et qui correspondent pour partie à des œuvres d'auteurs contemporains. Mais ce sera aussi la "mise en livre", avec notamment l'invention du livre illustré, avec surtout l'essor de toutes sortes de dispositifs paratextuels qui vont désormais encadrer un nouveau mode de lecture (on pense à la foliotation, aux titres courants, mais aussi aux pièces liminaires, etc.). La production imprimée change de contenu, elle change de forme matérielle, et elle s'accroît dans des proportions toujours plus grandes. Ces phénomènes correspondent à une mutation fondamentale; c'est l'invention du "marché" désormais anonyme, sur lequel on spécule (qu'est-ce qui est susceptible d'avoir du succès?) et que l'on entreprend de contrôler et d'élargir... ou de contrôler, par toutes sortes de procédures et de pratiques novatrices. C'est, au sens large, toute l'économie moderne du média qui se met en place à travers l'Europe entre les années 1480 et les années 1530.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

jeudi 14 février 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 février 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite 

La deuxième conférence poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, en envisageant d'abord rapidement les deux systèmes innovants induits par l'invention de Gutenberg:
La machine à fondre (© Musée Gutenberg, Mainz/ Mayence)
1) D'une part, l'innovation de procédé, autrement dit la mise au point de la nouvelle technique de la typographie en caractères mobiles. Au cœur du système, on trouve la mise en œuvre du "multiplicateur" à tarevrs la technique de la fonderie, et son articulation étroite avec la logique alphabétique: les signes alphabétiques sont reproduits sous la forme de quelques dizaines de poinçons (a,b, c, etc.). Chaque poinçon permet de frapper x matrices, et chaque matrice permet de couler x caractères. Mais le développement du multiplicateur ne s'arrête pas là: les caractères assemblés en pages, puis en formes, permettent d'imprimer x exemplaires d'un certain texte, dont chacun sera disponible pour un nombre x de lecteurs...
2) D'autre part, et dans un second temps, c'est l'innovation de produit, dont l'émergence et l'essor sont induits par la saturation du marché traditionnel du livre: les tensions se font sentir dès la décennie 1470, et certains entrepreneurs innovateurs commencent explorer les voies qui leur permettront peu à peu de proposer un produit nouveau, en l'espèce du livre imprimé moderne, lequel assurera l'essor de la branche par la conquête de nouveaux lecteurs et d'un nouveau marché.
Ces mutations radicales du processus de production sont nécessairement accompagnées de la définition non seulement du protocole très complexe présidant à la fabrication des livres imprimés (le travail dans l'atelier, etc.), mais aussi des pratiques professionnelles de la branche nouvelle d'activités qui, en quelques décennies, s'est imposée à travers le monde occidental, à savoir la branche des "industries polygraphiques". Aux libraires de fonds (alias éditeurs) de faire connaître leur production, dont la diffusion sera assurée par la mise en place d'un vaste réseau spécialisé – celui de la distribution par les librairies de détail, mais aussi les démarcheurs, les foires et "la" foire européenne du livre, à Francfort-s/Main. Les informations, les savoirs pratiques, les hommes, les marchandises et les valeurs financières circulent de manière de plus en plus dense à travers ces réseaux enchevêtrés qui couvrent peu à peu le monde occidental. Un des indicateurs les plus efficaces de la modernité réside précisément dans la montée en puissance du software dans l'économie de la branche: le savoir technique, les procédures de fabrication et autres, sans oublier l'identification, la rédaction et la préparation des textes à publier.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

vendredi 9 juin 2017

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
 
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 12 juin 2017
16h-18h
Les origines de la Réforme en France:
transferts culturels et histoire du livre
(1517-1523)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!

La conférence, la dernière de l'année universitaire, sera suivie du pot de fin d'année.
La conférence sera également l'occasion de présenter le programme  de la séance foraine de l'année universitaire 2016-2017, séance qui devrait se tenir à Strasbourg le mercredi 21 juin prochain (voir le programme ici).
 
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



mercredi 10 mai 2017

Le livre aux États-Unis

Dans le cadre du séminaire de Patrick Fridenson à l'EHESS

Daniel Raff,
historien des entreprises à l'University of Pennsylvania,
présentera sa recherche sur

L'infrastructure du commerce des livres aux États-Unis:
sa valeur changeante, ses dangers potentiels

le mercredi 24 mai de 11h à 13h
au 105 boulevard Raspail, salle 10

Vous y êtes cordialement invités
(communiqué par Patrick Friedenson)

jeudi 27 avril 2017

Le temps caractéristique (4)

Poursuivons un instant sur le «temps caractéristique», pour attirer l’attention sur un phénomène apparemment contradictoire: le raccourcissement du temps caractéristique a pour effet, paradoxalement, de renforcer les inégalités spatiales –et sociales.
Nous avons évoqué dans le dernier billet les transformations qui se produisent dans l’Allemagne de la Réforme où, en quelques semaine, il est devenu possible non seulement de rédiger et de diffuser un texte imprimé, mais aussi d’y répondre et d’engager éventuellement une polémique par le biais du média. Lorsque le libraire-imprimeur de Bâle, Adam Petri, publie, sans doute dans les premiers mois de 1518, une édition des 95 Thèses innovant radicalement sur la forme (il s’agit non plus d’un placard, comme à Leipzig et à Nuremberg, mais d’un petit quarto de quelques feuillets), il précise, en tête du texte, l’objet qui est le sien :
Quare petit ut qui non possunt verbis praesentes nobiscum disceptare, agant id literis absentes [= C’est pourquoi il demande à ceux qui ne peuvent pas discuter directement en paroles avec nous, de le faire de loin, par le biais de l’écrit].
La circulation est très facilitée dans deux cas de figures et, d’abord, par la proximité des grands routes et des principaux itinéraires: c’est par leur biais que transitent les voyageurs, diplomates, négociants, étudiants et autres, c'est eux que suivent les correspondances et les nouvelles, mais aussi les marchandises (dont les livres) à travers l’Europe, par voie de terre ou de mer. Au début du XVIe siècle, la traversée de la côte espagnole à Naples peut ne demander que quatre jours, et les 600 km de la route postale de Malines à Augsbourg représentent vingt-trois relais, soit une distance qui peut être parcourue en moins d’une semaine.
Le second dispositif, évidemment lié au premier, distingue les géographies les plus avancées, celles où la densité de population est supérieure, où la richesse est plus grande et où le maillage du réseau des petites villes et des villes moyennes est plus serré –au premier chef, la géographie de la grande dorsale européenne conduisant des Pays-Bas à l’Italie du Nord par la vallée du Rhin et les cols des Alpes. Les échanges y sont renforcées, de nouvelles pratiques sont rendues possible, par ex. le développement des correspondances privées.
La nouvelle de la mort de Claude de France à Blois le 26 juillet 1524 arrive à Paris dès le 28 (190km: 95km/jour). De même, le désastre de Pavie (24 février 1525) est-il connu dans la capitale dès le 7 mars, soit onze jours après l’événement, pour un peu moins de 900km (82km/jour, malgré la traversée des Alpes).
A contrario, nous voici dans la géographie de l’écart, un mot digne d'être médité: la distance Paris-Cherbourg représente quelque 350km, qui peuvent être parcourus en quatre jours. Le sire de Gouberville, dans son manoir du Mesnil-au-Val, n’est guère éloigné que d’une douzaine de kilomètres de la capitale du Cotentin: pourtant, lorsque Henri II meurt brutalement à Paris, le 30 juin 1559, il n’apprend la nouvelle que fortuitement, par un proche allé à Cherbourg, le 17 juillet (les 350km ont donc été parcourus en 17 jours, soit à peine une vingtaine de kilomètres par jour, et un décrochage radical entre la ville centre et le plat-pays).
Bien évidemment, il faut prendre en considération le décalage entre le courrier le plus rapide (un courrier annonçant la défaite et la capture eu roi…) et le rythme des échanges ordinaires: pour autant, l’opposition entre géographies plus ou moins favorisées n’en reste pas moins très profonde. Cette opposition reste encore d’actualité en France à partir des années 1740, lorsque s’engage la «grande mutation» des routes avec la construction du réseau des nouvelles routes royales: en 1776, on a construit 14 000km de «nouvelles chaussées», qui rejoignent la capitale aux frontières du royaume et aux chefs-lieux des différentes généralités, mais aussi entre elles les grandes villes de province.
Le résultat est une accélération et une densification très sensibles des échanges, phénomène qui accompagne, pour Guy Arbellot, «le processus de libération physique et intellectuelle qui devait amener les Français au seuil de la Révolution». Si les échanges ordinaires suivent les rythmes anciens, soit au plus une cinquantaine de kilomètres par jour, les cartes isochrones publiées par Guy Arbellot montrent que, sur une période de quinze ans, les nouvelles diligences ont divisé par deux les durées des grands trajets et abouti à une intégration bien plus grande de la géographie du royaume (cf cliché).
Cartes isochrones des grandes routes du royaume, 1765 et 1780 (© Guy Arbellot, sur le site Persée)
Les changements sont immenses. Dans sa bourgade de La Fontaine-Saint-Martin, Louis Simon date la mutation du moment où il a «vu aligner la grande route du Mans à La Flèche à travers les champs les prés et les landes». Et d’ajouter :
Avant que les routes fussent faites, le peuple n’était habillé que de serge sur fil, encore les plus aisés. Les autres n’étaient habillés que de toile barrée noir et blanc et quelques uns de breluche. Ce sont les grandes routes qui ont facilité le commerce et qui nous ont procuré les marchandises étrangères attendu, que les transports n’étaient [plus] si chers…
P. A. Demachy, Vue de Tours depuis le pont de la Loire, 1787 (© Musée des Beaux-Arts)
La rupture est encore plus sensible dans les centre principaux, dont la configuration est fréquemment bouleversée par l’arrivée de la route. Celle-ci déboule en tranchée au-dessus de Tours, sur la rive droite de la Loire, en 1757, le pont sur le fleuve est achevé en 1779, et le nouvel axe majeur de la ville, la rue Royale, a été ouvert dans son prolongement dès 1777. En quelques années, l’urbanisation, jusque-là orientée sur le quai de Loire, pivote de 90°, l’axe de référence devenant celui de la route de Paris. On entre désormais en ville par le nord, où une  place monumentale est aménagée, avec le nouvel Hôtel-de-Ville élevé en 1776.
Pourtant, dès que l’on s’écarte des grands itinéraires, la situation change du tout au tout, quand nous quittons l’espace des échanges et de l’information modernes pour celui de l’oralité, de la rumeur, des fake news et des «peurs». La rupture est celle de la géographie: même si Arthur Young s'étonnera du «manque de circulation» qu'il observe en France par rapport à l'Angleterre, l'espace moderne fonctionne d'abord comme un système en réseau, quand l'espace traditionnel reste constitué par un emboîtement de surfaces plus ou moins fermées.

Guy Arbellot, « La grande mutation des routes de France au XVIIIe siècle », dans AESC, 1973 (28), p. 765-791.

mercredi 22 février 2017

Conférence d'histoire du livre


Catalogue Treuttel et Würtz, [circa 1830]
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 27 janvier 2017
16h-18h
Une richissime collection de catalogues de libraires
et d'éditeurs (XVIe-XXIe siècle):
le fond Q10 de la Bibliothèque nationale de France
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général à la Bibliothèque nationale de France
avec la participation de Madame Marie Galvez,
conservateur à la Bibliothèque nationale de France
(Département Littérature et Arts) 

"Décidément, j'aime les catalogues. C'est presqu'aussi beau qu'un indicateur de chemin-de-fer, on y voyage. On y prend une vue assez juste de l'humanité, celle qui pense" (Gaston Gallimard). 

"Je ne sais pas de lecture plus facile, plus attrayante, plus douce, que celle d'un catalogue" (Anatole France, Le Crime de Sylvestre Bonnard).

Et toujours, le catalogue des catalogues (de bibliothèques, de libraires, de ventes, etc.)
 

 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mardi 23 août 2016

Les débuts de l'imprimerie en Pologne: note de géographie historique

La Pologne, pays slave, mais pays ouvert à de multiples influences: si nous nous bornons à la très large période qui va du IXe à la fin du XVIIIe siècle, nous commençons par la christianisation, venue de Moravie et de Bohême (Prague) à partir du IXe siècle. Au Xe siècle, le premier prince historique de la Pologne est Mieszko (± 960-992), qui se fait baptiser à Gniezno / Gnesen en 966. L’évêché de Poznań / Posen (sur la Warta, affluente de l'Oder) est organisé deux ans plus tard, comme suffragant de l’archevêché «missionnaire» de Magdebourg. Une génération encore, et Adalbert, évêque de Prague, est envoyé en mission chez les Borussiens (vieux Prussiens), slaves païens de la côte de la Baltique. À la suite de son martyr (997), son corps est rapatrié à Gniezno, et il sera désormais considéré comme le patron du royaume. Trois ans encore, et l’élévation de Gniezno au rang d’archevêché fonde l’Église polonaise, avec les provinces de Kòłobrzeg / Kolberg (Poméranie), de Cracovie et de Wroclaw / Breslau, puis de Poznań. 
Après avoir régné deux siècles environ, la dynastie des Piast succombera face à l’ambition des princes voisins, et à la pénétration des colons allemands installés dans les grandes villes de négoce (à commencer par Cracovie, mais aussi à Wroclaw et à Poznań). C’est aussi le temps de la montée en puissance des grands féodaux et de l’ordre Teutonique. Appelés par le duc Konrad de Mazovie en 1226, les Teutoniques conquièrent en effet et germanisent la région de la Baltique. Enfin, la deuxième moitié du XIIIe siècle est occupée par les raids dévastateurs des Tatars mongols.
L’axe de la Vistule s’est alors déjà imposé comme la principale voie d’exportation, pour les marchandises non seulement polonaises mais aussi hongroises. Les textes écrits sont naturellement d’abord en latin, mais le polonais comme langue écrite apparaît au XIIe siècle.
La Pologne de Casimir apparaît comme l’embryon d’un empire multinational, dans lequel vivaient des Polonais, des Allemands (…), des Ruthènes (…), des Flamands, des Valaques (…), des Juifs, des Arméniens (…). L’administration usait de plusieurs langues, représentées par des chancelleries diverses. La fondation, en 1364, de l’université de Cracovie, la seconde [en Europe centrale] après Prague et avant l’Allemagne [Leipzig] témoigne de cette ouverture (Georges Castellan, Histoire des peuples d’Europe centrale, Paris, Fayard, 1994, p. 51).
À la fin du XIVe siècle, le mariage de Ladislas Jagellon fonde les bases de l’union lituano-polonaise (1385), laquelle durera près de trois cents ans avant de se conclure par les crises du XVIIIe siècle, par les partages successifs de la Pologne, et par la disparition, en définitive, d’un État rendu impuissant par son régime politique de «république nobiliaire». 
Le Collegium Majus, siège historique de l’université de Cracovie. La porte de la célèbre bibliothèque est celle que l’on voit au premier étage de la galerie.
Rien de surprenant si, s’agissant du territoire de la Pologne actuelle, l’imprimerie apparaît d’abord à Cracovie, ville qui cumule les fonctions de direction dans les domaines politique, intellectuel (avec son université) et négociant. C’est un bavarois, Kaspar Straube, qui y introduit pour la première fois l’imprimerie, avec un calendrier publié en 1474 (GW, Einblatt, 130). Nous ne lui connaissons que quatre titres au total, tous en latin, mais il est probable que d’autres ont été donnés dont aucun exemplaire ne se trouverait conservé. L’atelier de Straube semble cesser toute activité après seulement deux ou trois ans.
La typographie ne réapparaîtra à Cracovie que dans les années 1489-1491, avec le personnage de Swietopolk Fiol: Sebald Fayl vient lui aussi d'Allemagne du sud, en l'occurrence de la petite ville de Neustadt an der Aisch, entre Nuremberg et Wurtzbourg. D’abord installé comme orfèvre à Cracovie, il fonde, en 1489, un atelier d’imprimerie, avec le soutien financier de Johann Thurzo, alors le plus puissant entrepreneur de la ville et un proche des Fugger d’Augsbourg. Fayl, qui a «slavisé» son nom en Fiol, est le premier à publier des titres liturgiques en slave, imprimés en caractères cyrilliques et destinés à l’exportation en pays ruthène: l’évêque fait pourtant fermer l’atelier, de sorte que l’imprimerie ne pourra s’implanter définitivement à Cracovie que dans les premières années du XVIe siècle. Fiol, quant à lui, meurt vers 1526.
Il est possible qu’un atelier ait aussi fonctionné à Chelmno / Kulm, sur la Vistule, dans les années 1473-1478 (cf ISTC): rappelons que les Teutoniques avaient tenté de fonder une université dans cette ville en 1386. D’autres imprimeries sont encore connues dans des villes de la Baltique, Malbork / Marienburg (Jacob Karweysse, vers 1492) et Gdansk / Danzig (1498/ 1499). Mais en définitive, nous restons, pour le XVe siècle, à moins de trente titres connus comme ayant été imprimés dans la géographie de la Pologne actuelle (y compris Wroclaw). 
Immeuble du chapitre de Wroclaw, où exerça le premier imprimeur de la ville
Pendant deux générations au moins, il reste ainsi à peu près impossible aux artisans de concurrencer les puissants ateliers des principaux centres de production de l’ouest, Venise et les villes allemandes au premier chef: à titre de comparaison, rappelons que ce ne sont pas moins de 370 titres qui sont attribués au premier imprimeur de Leipzig, Konrad Kachelofen. Sur les marches de l’Europe occidentale, en Pologne comme en Hongrie, on se procure des imprimés d'abord en les important, soit par la voie de mer (les villes hanséatiques de la Baltique), soit par les grands itinéraires des foires, à commencer par la «route royale» (via regia) conduisant de Francfort-s/Main à Erfurt, Leipzig, Görlitz et Cracovie (et de Nuremberg à Prague et à Leipzig). Si nous nous autorisons une métaphore, ces deux grands itinéraires du négoce et des transferts, par voie de mer ou par voie de terre, correspondent bien aussi à ce que nous appellerions aujourd’hui des «autoroutes de l’information»…

samedi 9 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et les vendre

L’expansion rapide de la typographie en caractères mobiles dans les villes allemandes au cours de la seconde moitié du XVe siècle marque le temps d’une «révolution du livre» dans laquelle l’innovation touche tous les domaines. Revenons un moment sur la typologie de l'innovation.
Certes, la production imprimée prend une extension absolument inédite par rapport à ce qu’a pu être l’économie du manuscrit. Mais la mise au point de la technique a mobilisé des capitaux certainement importants: dans une logique qui s’apparente à celle du capital-risque (pensons au terme allemand de Aventur, que l'on retrouve en français dans la formule de la «grosse aventure»), les investisseurs financent la mise au point de techniques innovantes, pour l’exploitation desquelles ils exigent le secret et dont ils attendent des retours considérables. L’activité même de l’imprimerie supposera aussi de disposer d’un vaste crédit, pour la gravure et la fonte, ou pour l’achat des caractères typographiques, pour les livraisons de papier, pour le paiement des ouvriers, etc.
Les dépenses sont encore accrues pour des éditions spectaculaires, comme celle dont le Nurembergeois Koberger se fait une spécialité, avec la Bible allemande de 1483, avec surtout les Chroniques (Liber chronicarum) de 1493. Un des facteurs clés qui permet à des villes comme Nuremberg, Venise, Lyon ou encore Paris de s’imposer au premier plan dans la branche nouvelle d’activités réside précisément dans la disponibilité de capitaux considérables pour les investissements, auxquels on devra joindre la présence d’une clientèle nombreuse et parfois aisée, voire fortunée, et le contrôle sur des réseaux de commerce et de négoce étendus: les principaux acteurs jouent au niveau international, comme un Johannes de Colonia (Johann von Köln) entre la région rhénane et l’Italie (Gênes et Venise) à compter des années 1456.
Nous savons, bien sûr, depuis les travaux pionniers d’Henri-Jean Martin, que l’innovation concerne aussi la «mise en livre» elle-même – et on connaît le rôle essentiel d’un entrepreneur comme Koberger pour l’invention du «livre imprimé». Elle inclut aussi la mise en œuvre de politiques éditoriales différenciées, avec tout le travail de logistique que cette activité suppose, et celle de pratiques et de réseaux de diffusion permettant d’écouler la production et de faire circuler les valeurs en paiement. Bien entendu, des copistes et des revendeurs assuraient la diffusion du manuscrit auprès d’une certaine partie du lectorat potentiel (pensons à l'exemple de Haguenau), mais le changement d’échelle induit par le passage à l’imprimé suppose d’autres structures: c’est par rapport au marché que se conquiert le succès de la technique nouvelle, donc par la mise en place de nouvelles pratiques et de nouveaux systèmes de diffusion.
La souscription est connue dès la Bible à 42 lignes de 1455, tandis que les premiers «voyageurs» démarcheurs apparaissent dans la décennie 1470, et que des placards publicitaires commencent parallèlement à être imprimés, à Mayence ou encore à Augsbourg, en vue de leur diffusion. 
Catalogue de Peter Schoeffer, vers 1470 (BSB, Ink 207).
Le fait que les imprimeurs / éditeurs (pour employer la désignation moderne) diffusent eux-mêmes leur production est évidemment logique : la juxtaposition d’une imprimerie et d’un comptoir de «librairie» sur la gravure de la célébrissime Danse macabre des imprimeurs nous le confirme. Le fait que les éditeurs vendent eux-mêmes directement (à la clientèle de la ville et de la région) est aussi attendu, mais ils agissent en outre comme négociants «en gros», et disposent pour ce faire de réseaux de représentants et de revendeurs (Buchführer), qui se déploient au tournant des XVe-XVIe siècles.
Bientôt, ces revendeurs ne limiteront plus leur activité à un seul fonds éditorial, mais travaillent en commission pour plusieurs entrepreneurs. Dans cette conjoncture, les entrepreneurs les plus novateurs, comme un Peter Drach à Spire, établissent en outre des magasins de leurs éditions dans les villes les mieux placées sur le plan de la géographie de l’édition (Francfort, Leipzig, Cologne et Strasbourg). Le passage à la librairie de détail, au sens moderne du terme, n’est dès lors plus éloigné: encore resterait-il à définir les pratiques selon lesquelles le fonds d’un éditeur se trouvera proposé à la vente par un diffuseur donné. La spécialisation des firmes et l’organisation de la branche de la «librairie» selon les structures qu’elle conservera durant tout l’Ancien Régime et jusqu’au début du XIXe siècle date, globalement, de la première moitié du XVIe siècle. Et nous comprenons aussi l'erreur qui consiste à mesurer la pénétration de la civilisation du livre sur le seul critère de la localisation des presses typographiques...

mardi 15 mars 2016

La conversation, l'écrit et l'imprimé: une page d'anthropologie

Les Propos de table (Tischreden) de Luther sont un titre qui se prête tout particulièrement à une analyse d’anthropologie de la communication.
Rappelons brièvement le contexte. Luther a vingt-cinq ans, lorsqu’il arrive à Wittenberg, pour y poursuivre sa formation dans la toute nouvelle université (1508). Moine augustin formé à Erfurt, il s’établit naturellement chez les Augustins de la petite ville (le bâtiment (der schwarze Kloster) a été construit quelques années auparavant). On connaît la suite des grandes étapes: les grades successivement conquis, les charges d’enseignement, et le choc des 95 thèses. Les 95 thèses sont avant toute chose un événement médiatique, qui fait de Luther, en quelques semaines, une personnalité partout connue en Allemagne. S’ouvre alors une période d’intense activité, de disputes universitaires et de rencontres multiples, de voyages, de correspondance et de rédaction de textes importants, notamment en 1520. En 1521, c’est la diète de Worms, aussitôt suivie de la retraite à la Wartburg, et bientôt du retour à Wittenberg (1522).
Une autre vie s’organise désormais: les ponts sont définitivement rompus avec Rome, une Église nouvelle va se mettre en place, dont Luther est la figure centrale. Il abandonne la tonsure, il se marie (1525), mais il demeure toujours dans l’ancien cloître des Augustins, qui lui sera remis en toute propriété en 1532. Un espace privé, certes, mais aussi un espace semi-public, voire public (c’est aussi un lieu de prêdication et d’enseignement). La table même du Réformateur n’est pas non plus un espace absolument privé: il y accueille ses proches, mais il y reçoit aussi des élèves, des collègues de l’université, certaines personnalités de la ville, sans oublier les voyageurs de passage. On compte en 1534 jusqu’à une trentaine de convives...
Arrêtons-nous aujourd’hui sur la problématique de la communication, avec l’articulation entre l’oral (des conversations), l’écrit et l’imprimé. Le détail des conversations tenues à la table de Luther nous échappe, et nous n’avons guère de moyens de reconstruire les échanges individuels et interindividuels entre les différents participants. Les récits soulignent la relative liberté de la ton, la variété des sujets abordés, le caractère parfois cru du discours… Nous sommes devant une conversation libre, touchant toutes sortes de sujets, et qui prend, comme souvent, la forme d’une manière de rapsodie de propos divers. Nous ne savons rien non plus de la communication non verbale, les gestes, les jeux de physionomie, etc.: tout au plus remarquons-nous que l’assemblée telle qu’elle est figurée par les gravures des pages de titre de Francfort se présente comme une assemblée de docteurs et d’ecclésiastiques, habillés de longues robes avec parfois des cols de fourrure. D’une certaine manière, ils s’expriment ès-qualité, et les titres de docteur, de maître, etc., ne sont jamais oubliés dans les désignations.
Nous sommes devant une manière de collège informel, par rapport auquel la génération des «apprentis», des jeunes gens, se tient debout dans un silence respectueux (il ne semble guère y avoir de dialogue intergénérationnel).
Mais voici le paradoxe. Les convives en effet, et notamment les élèves et les plus proches familiers (famuli) n’hésitent pas à prendre en note la teneur des propos du maître. La conversation se déroule en latin et en allemand, mais il est possible que les notes soient prises plutôt en latin, qui dispose d’un système plus abouti de sténographie. Ces échanges présentés comme relativement libres n’en ont pas moins une valeur communicative réelle, puisque certains participants n’hésitent pas à en conserver la teneur, sinon la lettre, et qu’ils feront plus tard l’objet d’une publication. Pour autant, ces mêmes échanges dont la valeur est reconnue, restent gratuits. L’épouse de Luther, Katharina, certainement attentive aux conditions de la vie quotidienne d’une vaste maisonnée, se plaint de la richesse de «propos de table» qui ne rapportent rien en matière d’espèces sonnantes et trébuchantes:
«Lorsque quelqu’un interrogeait le Docteur sur un passage de la Bible, Madame la Docteur se tournait en plaisantant vers lui: «Monsieur le Docteur, ne les enseignez pas gratis! Ils recueillent tant de choses déjà, [Anton] Lauterbach surtout, des masses de choses, et si profitables…»
De la communication verbale plus ou moins informelle, nous passons ainsi à la communication écrite, puis imprimée, dans laquelle est établi un autre ordre du discours, et qui vise un public considérablement plus large. Les conversations de Wittenberg sont en effet publiées pour la première fois à Eisleben, chez Urban Gaubisch, en 1566. La référence du titre renvoyant à l’Évangile de Jean, ch. VI, verset 12 (il s’agit de la multiplication des pains), assimile les paroles du Réformateur à la nourriture qui, grâce à l’imprimé, rassasiera  tous ceux qui le souhaitent à travers l’espace et à travers le temps: «Lorsqu’ils furent rassasiés, [Jésus] dit à ses disciples:] Ramassez les morceaux qui restent, afin que rien ne se perde».
L’ouvrage est très vite un succès, et les éditions se succèdent, à Eisleben, à Francfort-s/M. et à Leipzig. Notons que les éditeurs, à commencer par Aurifaber, agencent leur texte selon un ordre systématique: les propos littéraux ont  été largement réécrits, et leur agencement même est adapté pour faire du corpus retenu une manière de somme susceptible de fournir directions et références dans toutes les circonstances de la vie quotidienne (le paratexte comprend d’ailleurs tables et index). 
Pour autant, les Propos fascinent par leur ton de relative familiarité, dont l’illustration de titre de l’édition de Francfort (1568) donne comme le reflet. Nous sommes à la fin du repas, les convives sont encore à table mais les conversations se font plus libres. Luther occupe le haut bout, et ses compagnons sont individualisés dans leur physionomie, et désignés nommément par la légende autour de l’image. Un livre fermé est posé sur la table (on vient peut-être de s’y reporter pour éclairer tel ou point de la conversation), et un rayonnage porte une dizaine de volumes sur le mur du fond: des livres d’usage quotidien, que l’on tient constamment à disposition, et qui sont rangés de la manière la plus courante à l’époque, la tranche portant éventuellement le titre manuscrit tournée vers l’extérieur. La plupart d’entre eux sont munis de fermoirs à l’allemande.
Sur la droite de l’image, nous retrouvons la petite troupe de jeunes gens qui ont sans doute participé au service, et qui écoutent respectueusement les propos échangés par leurs aînés. Comme on pouvait s’y attendre, il n’y a aucun signe d’une quelconque présence féminine. Même si nous sommes dans l’ordre la représentation symbolique et de la mise en scène, comme le suggère le rideau tendu à l’arrière-plan, la richesse de l’image ne s’en prête pas moins à une analyse très riche qui informe sur la vie quotidienne du petit groupe des premiers réformateurs, sur leurs modes de représentation en même temps que sur les conditions de communication entre les uns et les autres –et avec le public des lecteurs.

jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.

jeudi 1 octobre 2015

Un article sur la diffusion des incunables en Italie

La Bibliofilia. Rivista di storia del libro e di bibliografia,
Firenze, Leo S. Olschki, 2014 (n° 1-3),
« Incunabula. Printing. Trading. Collecting. Cataloguing. Atti del convegno internazionale, Milano 10-12 settembre 2013 », éd. Alessandro Ledda.

Nous avions, en son temps, signalé la tenue de ce colloque novateur sur les incunables. Les Actes en viennent de paraître dans la revue La Bibliofilia, sous la forme de perfection exigée par celle-ci, et garantie par le nom de l’éditeur commercial, la maison Olschki, de Florence. Le sommaire du numéro donne une idée de la richesse du contenu et de son intérêt pour les historiens du livre.
Edoardo Barbieri, directeur de La Bibliofilia, précise, dans l’introduction (Introduzione), un certain nombre de points concernant l’environnement scientifique dans lequel le colloque s’est tenu: il s’agissait du programme national de recherche lancé en 2009 sur les incunables de Lombardie. D'autres travaux collectifs ont par ailleurs été conduits sur l’économie des incunables, qui ont donné lieu à des publications, tant à Munich qu’à Tours (CESR), etc., travaux dont l’organisateur rappelle les références.
Mais arrêtons-nous, pour aujourd’hui, sur la première contribution, dans laquelle Piero Scapecchi envisage l’étude des exemplaires imprimés circulant en Italie avant l’apparition de l’imprimerie à proprement parler («Esemplari stampati a caratteri mobili presenti in Italia prima dell’introduzione della stampa», p. 9-15). Nous sommes très heureux de voir en l’occurrence mise en œuvre, même brièvement, une direction de recherche sur laquelle nous avons à plusieurs reprises attiré l’attention: l’histoire de la librairie, autrement dit l’histoire de la diffusion et de la circulation des imprimés, constitue peut-être l'élément clé de l’histoire générale du livre. Nous connaissons d'ailleurs un certain nombre de régions qui n'accueillent l’imprimerie qu’avec un certain retard (par exemple, le Nord de la France actuelle, Flandre, Artois et Picardie), mais où les imprimés circulent pourtant très tôt et en nombre (témoin la Bible à 42 lignes achetée par l’abbaye Saint-Bertin de Saint-Omer).
Les marchés sont en effet rapidement intégrés sur le plan géographique, et les imprimeurs de Mayence et des autres premiers centres typographiques diffusent par le biais des réseaux négociants préexistant, bientôt aussi par des «voyageurs», tandis que les «publicités» imprimées apparaissent aussi. Ursula Rautenberg a récemment repris, pour les pays germanophones, le dossier de ces premiers diffuseurs («Verbreitender Buchhandel im deutschen Strachraum von circa 1480 bis zum Ende des 16. Jts»). En Italie, où l’imprimerie est implantée en 1465, Piero Scapecchi repère notamment, avant cette date, plusieurs exemplaires du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, Fust et Schoeffer, 1459: voir ici l’exemplaire de la Bayerische Staatsbibliothek): le fait que certain de ces exemplaires italiens soient aujourd'hui conservés à Paris souligne à nouveau l’intérêt, pour l'historien, de disposer de catalogues précisant leurs particularités.
Le Rationale de 1459: exemplaire de la Bayerische Staatsbibliothek
Guillaume Durand (vers 1230-1296) a un temps été administrateur à la curie de Rome, avant d’occuper le siège épiscopal de Mende. C’est à Mende que le savant prélat rédige la plus grande partie de ses œuvres, dont, dans les années 1286-1291, son Rationale divinorum officiorum, qui est une manière d’encyclopédie et de manuel présentant et expliquant l’ensemble de la liturgie. Nous connaissons quelque 140 manuscrits du texte, qui sera imprimé à de nombreuses reprises à compter de 1459 (45 éditions incunables signalées par l’ISTC): le Rationale est un succès remarquable (même si moindre que le Manipulus curatorum de Guy de Montrocher), surtout à une époque comme celle de la seconde moitié du XVe siècle, alors que l’Église s’efforce de résoudre un certain nombre de problèmes liés à la médiocrité d’un clergé trop souvent mal formé. Rien de surprenant s'il figure parmi les premiers titres imprimés à Mayence par Fust et Schoeffer, et s’il circule aussitôt dans les milieux ecclésiastiques: nous sommes en effet pleinement dans le monde des clercs lorsque Piero Scapecchi signale les exemplaires de Santa Giustina de Padoue et de Saint-Sauveur de Bologne, mais aussi de Sant’Agostino et de Sainte-Marie-des-Fleurs à Florence. Jacopo Zeno, élu au siège épiscopal de Padoue en 1460, en possédait aussi un exemplaire.
La précocité de ces acquisitions témoigne de la vigueur d’une demande que l’économie des manuscrits ne suffisait plus à couvrir. La politique de Fust et Schoeffer est d'abord de fournir en «usuels», dans le prolongement de la Bible de Gutenberg, les grandes bibliothèques ecclésiastiques et celles appartenant à un certain nombre de prélats. La forme matérielle du Rationale témoigne de ce qu'il s'agit d'un texte auquel on accorde une grande importance: un in-folio à deux colonnes densément imprimées, dans une typographie nouvelle ayant supposé des investissements lourds, sans oublier que nombre d’exemplaires en sont donnés sur parchemin (par ex. celui de la bibliothèque de la cathédrale de Cologne, les deux de Nuremberg signalés par l’INKA, mais aussi celui de Santa Giustina de Padoue, etc.), et qu'ils sont parfois enluminés.
Piero Scapecchi poursuit son enquête avec des exemplaires italiens de deux autres titres mayençais, les Constitutiones de Clément V (1460) et la Bible à 48 lignes de 1462, avant de revenir sur la mention du prix d’achat du Rationale de Santa Giustina: 18 ducats, ce qui constitue une somme rien moins que négligeable (l’auteur indique, à titre de comparaison, que Bartolomeo Platina reçoit un salaire mensuel de 10 ducats). Il termine son étude en signalant la présence précoce en Italie de revendeurs de livres, dont des imprimés, dès avant 1465: Albertus Liebkint est un Strasbourgeois installé à Florence, et il est peut-être lié à Fust et Schoeffer et à Mentelin; et Sweynheym et Pannartz eux-mêmes distribuaient très probablement dans la péninsule les productions de Mayence.

Sur le prix des incunables: Paolo Cherubini [et al.], «Il costo del libro», dans Scrittura, biblioteche e stampa a Roma nel Quattrocento…, éd. Massimo Miglio, Città del Vaticano, Scuola Vaticana di Paleografia, Diplomatica e Archivistica, 1983, p. 323-553.