dimanche 7 mars 2021

Économie de l'information (1)

Le XIXe siècle est en France et notamment pour l’historien du livre, le siècle de la presse périodique, et au premier chef du quotidien à très grand tirage. Sans nous arrêter aujourd’hui sur l’économie même du phénomène (on sait le rôle du quotidien dans la mise en point des nouvelles machines d’imprimerie, par exemple à Paris chez Marinoni), nous en analyserons une composante plus discrète, et d’autant plus prégnante: il s’agit de l’économie (de la consommation) des nouvelles –ce que l’on désigne aujourd’hui par l’anglicisme de news. Nous nous appuierons pour cela sur deux citations qui nous semblent plus particulièrement significatives.
Bien sûr, la consommation des «nouvelles» a changé d’ampleur, et de nature, en notre aube du IIIe millénaire, avec les nouveaux médias et l’utilisation systématique d’Internet –ce sont les «notifications» dont les téléphones portables sont désormais bombardés. Pour autant des mutations a priori comparables se sont produites dans le passé.
Notre première citation date de la fin du XVIIIe siècle, et elle vient aussi nous éclairer sur le changement dans la sociologie du lectorat. Nous sommes encore dans l’économie traditionnelle des «gazettes» d'Ancien Régime, quand Louis Daniel Champy, devenu propriétaire des Forges de Framont, demande à son correspondant strasbourgeois, le libraire Levrault, de lui faire suivre ses abonnements:
On a souvent oublié de renouveller [sic] mon abonement [sic] pour le Moniteur. Dans le cas qu’on ne l’ait pas fait, qu’on ne le renouvelle pas, car c’est une gazette assez [barré: mauvaise] stérile (…). Peut-être aura-t-on aussi oublié de renouveller celui pour le Courier françois. Si on l’a oublié, qu’on ne le renouvelle pas non plus, j’aime mieux le Courier de l’Égalité, et en place du Moniteur, veuillez m’abonner pour toute autre [feuille] à votre choix. Comme il s’écoulera quelques semaines avant que je n’en reçoive, si après avoir lu vos gazettes, vous vouliez m’en envoyer une, vous me feriez bien plaisir, car à la campagne on ne peut selon moi vivre sans gazette (1).
Nous sommes en 1796, et dans un environnement assez particulier: les forges de Framont-Grandfontaine, exploitées depuis le XVIe siècle, font la richesse de la principauté de Salm (Salm-Salm), jusqu’à l’annexion de celle-ci par la France (1793). Originaire de Bourgogne, Champy a dix-neuf ans lorsqu’il vient à Framont, comme adjoint de son oncle, lequel est alors régisseur des Forges au nom du prince. Lui-même en devient directeur en 1786. Au début de la Révolution, il sera favorable aux réformes, tout en se tenant longtemps en retrait de la vie politique active: il ne sera élu député de Vosges qu’en 1820, siégeant parmi les Constitutionnels, puis parmi les Libéraux (cf notice de Robert Lutz, dans Nouv. Dict. de biogr. alsacienne).

Résumons maintenant notre propos sur le commentaire de la citation en trois temps:
1- D’abord, le besoin de s’informer. «On ne peut (…) vivre sans gazette», ce qui répond à un véritable impératif, savoir ce qui se passe. Pour autant, nous noterons que Champy distingue explicitement la ville (où l'information est disponible) de la campagne (où il faut la faire venir), et qu'il garde le choix de ses lectures (il préfère un certain titre à un autre).
2- L’échange épistolaire se déploie dans le cadre qui est celui de la «librairie d’Ancien Régime»: l’espace pèse de tout son poids à l’encontre d’une circulation rapide des «nouvelles», et Champy, pourtant privilégié par la fortune, sait qu’il lui faudra attendre des jours, voire des semaines, avant de recevoir ses gazettes parisiennes au fond de sa petite vallée sous-vosgienne (notre cliché, même si quelque peu romantique, en donne l'illustration dans la décennie 1830).
3- Pour finir, il n’est pas possible d’occulter la problématique sociologique: Champy est une personnalité fortunée, et qui sera en mesure de payer non seulement le prix de l’abonnement, mais aussi le port jusqu’à son hameau de la nouvelle municipalité de Grandfontaine. L’abonnement reste un indicateur sociologique très efficace, surtout dès lors que l’on sort de Paris et des villes principales. Au demeurant, Champy sait qu'il peut se livrer en toute confiance à ses amis Levrault pour le choix d'un titre auquel s'abonner: nous sommes bien dans le même monde, celui des réformateurs libéraux, appartenant à la grande bourgeoisie urbaine, et partisans de l'ancien maire de Dietrich.
Sur ces trois points, la nouvelle économie de l’information apportera, en France à compter surtout de la monarchie de Juillet, un changement complet de paradigme. L’intégration de l’espace par la révolution des transports, permettra de diffuser de plus en plus largement les titres de périodiques, tandis que la nouvelle économie de la presse à grand tirage se fondera sur l’articulation entre la multiplication des exemplaires, la baisse radicale du prix de vente, et le rôle nouveau dévolu à la publicité dans le maintien d’un équilibre financier toujours indispensable. À terme, la conquête du monde rural deviendra un enjeu stratégique pour la presse quotidienne, y compris sur le plan politique.
Avec notre seconde citation, nous verrons comment, à échéance de deux générations, le phénomène se donne directement à lire dans une économie nouvelle de l’information, c’est-à-dire dans un autre rapport au temps.

Note
(1) Archives du Bas-Rhin, Fonds Berger-Levrault. Cité par Frédéric Barbier, Trois cents ans de librairie et d’imprimerie…, Genève, Droz, 1979, note 924 p. 446.

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