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dimanche 6 janvier 2019

L'économie des industries polygraphiques (3)

Il est temps d’ouvrir l’année nouvelle et, pour notre premier billet de 2019 (et le 801e de ce blog!), nous changerons d’échelle par rapport aux deux précédents billets, et passerons de la géographie générale de l’Europe à la topographie d’une ville en particulier.
Leipzig est située à l’intersection entre la «route royale» (la Via Regia, qui conduit de Francfort vers l’est) et la route de Nuremberg vers la Baltique, et elle constitue la porte vers les marches orientales de l’Empire et vers le monde slave. La ville est une ancienne ville de marchés, parmi lesquels deux sont particulièrement importants, à Pâques, et à la Saint-Michel. Après plusieurs autres privilèges, le privilège impérial de 1497 confirme l'existence d'une foire trisannuelle (également tenue pour le Nouvel An), et la place sous la protection de l'Empire.
La foire se tient d'abord dans des installations provisoires, baraques et tentes installées sur la place centrale, la place du Marché (Markt), adossée à l’Hôtel de ville (Altes Rathaus). Toutes sortes d’autres espaces urbains seront aussi occupés par le négoce de foire: le Marché aux chevaux (Roßmarkt), par lequel s’ouvre traditionnellement la foire, ou, plus tard, la place Augustus (Augustusplatz: la dénomination ne date que de 1837), ainsi que de nombreuses rues et toutes sortes d'espaces privés.
Geißler, L'échoppe du libraire de foire (© SGM, Leipzig)
La foire du livre n’existe pas encore en tant qu’entité indépendante, et les négociations «libraires» se poursuivent partout, dans la rue, sur les stands comme dans les auberges ou chez les professionnels en ville. Bien sûr, l’activité ne se limite pas au seul négoce que nous dirions «établi», et la foire attire aussi les petits revendeurs, colporteurs, bateleurs et autres artistes de rue.... Les auberges sont pleines, de tous côtés les portefaix se hâtent, tandis que les silhouettes pittoresques se rencontrent à chaque pas, que Geissler (1) ou Opiz (2) croqueront encore à la fin de l'Ancien Régime et au tournant du XIXe siècle –l’entrée en ville des maquignons et de leurs troupeaux, mais aussi… la petite échoppe du libraire d’occasion.
Cette dimension «pittoresque» avait déjà frappé le Francfortois Goethe (Poésie et vérité):
Lorsque j’arrivai à Leipzig, c’était tout juste le temps de la foire, d’où je tirai un plaisir très vif. (…) Je parcourus avec beaucoup d’intérêt la place et les boutiques. Mais ce qui attira principalement mon attention, ce furent les habitants des régions orientales, avec leurs singuliers costumes: les Polonais et les Russes, mais avant tout les Grecs, dont j’allais souvent avec plaisir regarder les figures imposantes et les nobles vêtements.

À terme pourtant, face à l’accroissement des affaires, le dispositif de la foire que l'on pourrait qualifier de «volante» est de moins en moins adapté: dans la deuxième moitié du XVIe siècle commencent à être aménagés ou construits les premiers immeubles spécialisés pour le négoce et pour la foire, en l’espèce des «maisons de foire» (Meßehäuser), dont moins d’une vingtaine sont aujourd’hui conservées, les plus récentes remontant au début du XXe siècle. Le Städtisches Kaufhaus sera achevé en 1901, et abrite bureaux d’intermédiaires, salles de réunion et espaces de stockage. 
Maison de commission et d'expédition Johann Christian Freygang
Dans le même temps, les pratiques du négoce en général, et celles du commerce de livres en particulier, se réorganisent, avec la mise en place du commerce de troc (Tauschhandel) entre les producteurs: dans le domaine des livres, le paiement au comptant ou à crédit laisse la place à un barème complexe, permettant d’échanger les uns contre les autres des stocks de feuilles imprimées. Cette pratique, qui perdurera jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, évite la circulation des espèces et les frais de change, tout en élargissant pour un certain titre la géographie de sa diffusion.
Cour d'Auerbach (Auerbachshof), 1778 (© SGM, Leipzig).
Le troc a pour conséquence, sur le plan de la topographie urbaine, l’aménagement ou la construction d’un autre modèle d’immeubles, organisés autour d’une ou de plusieurs cours intérieures permettant la réception, la manipulation, le stockage et l’expédition des marchandises (les Messehöfe). Le stockage se fait dans les locaux de plain pied, mais aussi au dernier niveau, sous les grandes toitures, par l’intermédiaire de palans permettant de manipuler sacs, caisses, ballots et autres tonneaux. Les «cours» sont aussi des espaces de sociabilité et de vente au détail.


La plus belle aujourd’hui conservée est la Cour Barthel (Barthelshof), élevée au milieu du XVIIIe siècle sur le Markt pour le négociant-banquier Gottfried Barthel (1692-1759). Le Speckshof (du nom de Maximilian Speck von Sternburg, qui acquiert les lieux en 1815) correspond au même modèle, mais il sera reconstruit en 1909-1912, et ses cours intérieures couvertes en 1928, pour le transformer en passage.
La foire traditionnelle de la «librairie» était celle de Francfort, chaque année au printemps et à l’automne, mais la concurrence de Leipzig permet à cette ville de dépasser sa rivale, pour le volume des affaires, dans le dernier quart du XVIIe siècle. La «Vieille bourse du négoce» (Alte Handelsbörse) marque ce moment de rupture: le bâtiment a en effet été élevé par les négociants de la ville en 1678-1679 à côté de l’ancien Hôtel de ville (milieu du XVIe siècle), et il accueille notamment dès lors (jusqu’en 1886) la séance clôturant la foire du livre, celle, décisive, de la balance des comptes et des paiements (les retours se faisant dans les magasins eux-mêmes).
La Vieille Bourse (Alte Börse). A gauche, l'ancien Hötel de Ville (Rathaus)
Avec l’industrialisation engagée au XIXe siècle, la production et les échanges de librairie changent à nouveau d’échelle: par suite, les activités du livre et de la presse vont tendre à se concentrer aux mains d’entreprises de plus en plus spécialisées, qu’il n’est plus possible d’accueillir dans le centre historique de la ville ancienne. C’est alors l’émergence du «Quartier polygraphique» (das graphische Viertel), où se concentrent, sur une superficie de quelque 1,2km2, l’ensemble des activités de la chaîne, avec des bâtiments associant efficacité (des usines modernes) et représentation: l’un des plus emblématiques est le «Carré Reclam» (Reclam-Carree), un bloc imposant, une véritable forteresse quadrangulaire abritant tous les services du célèbre éditeur de la «Universal-Bibliothek».
Nouveau complexe du Speckshof
Un dernier type de bâtiments spécialisés dans le domaine du négoce apparaît aussi au tournant du XIXe au XXe siècle: les passages réunissent espaces d’exposition et de vente au détail ou en gros. Le Passage Mädler (Mädlerpassage), inauguré (comme la BUGRA) en 1914, en constitue l’un des exemples les plus accomplis, avec ses quelque 8000m2 de locaux.
Les deux-tiers du «Quartier polygraphique» seront détruits par les bombardements de 1942-1943, tandis que la mise en place du rideau de fer détruit aussi les bases de la «librairie» de Leipzig et ouvre le temps de la renaissance pour la plus grande foire du livre aujourd’hui, celle de Francfort.
L’un des agréments de l’historien quand il voyage réside dans le fait que le voyage dans l’espace recouvre aussi un voyage dans le temps. En se promenant dans la vieille ville de Leipzig, dans ce qui a été le «Quartier polygraphique» et jusqu’au cimetière proche –où se rassemblent encore les grandes dynasties d'imprimeurs et de libraires, nous retrouvons, malgré les destructions irrémédiables, les logiques de fonctionnement de la « librairie », et de la société plus large, au cours de plusieurs siècles. Nous pouvons faire les mêmes expériences à Paris, à Lyon, et dans un certain nombre d’autres villes: toujours et partout, il faut savoir s’informer, ouvrir les yeux et regarder (3). 

Notes
(1) Christian Friedrich Heinrich Geißler (Leipzig, 1770-1844), dessinateur et graveur.
(2) Georg Emanuel Opiz (Prague, 1775- Leipzig, 1841), écrivain, dessinateur et graveur.
(3) Le cas échéant en se reportant à un guide. Nous ne pouvons que recommander celui de Sabine Knopf, Der Leipziger Gutenbergweg. Geschichte und Topographie einer Buchstadt, Markkleeberg, Sachs-Verlag, 2000.

lundi 31 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (2)

Pour le dernier jour de l’année 2018, nous poursuivons notre précédent billet consacré aux lignes de force de la géographie des activités polygraphiques à l’époque de la «librairie d’Ancien Régime». Ces lignes de force sont déterminées par des caractéristiques relevant de la géographie générale, mais aussi de l’histoire, et des différentes fonctions à l’œuvre au sein de la branche. Les ateliers typographiques y tiennent bien évidemment une place, moins pourtant que les structures assurant la diffusion et, à terme, moins que la branche de l'édition.
Dans un premier temps, au XVe siècle, les ateliers typographiques essaiment largement à travers l’Europe, mais, après trois ou quatre décennies, le processus de concentration est déjà engagé: un certain nombre de très grands ateliers concentre en effet une proportion croissante des opérations, et ils sont localisés dans quelques centres de premier plan. Parallèlement, le rôle des investisseurs et des capitalistes tend à monter en puissance, notamment à Venise: on rappellera, à titre d'exemple, le nom de Johann von Köln (Johannes de Colonia).
Le rôle de ces investisseurs peut parfois être assimilé à celui des libraires de fonds, comme le montre le cas de Johann Bergmann à Bâle à la fin du siècle. Bergmann, de fait, n’a jamais imprimé lui-même, mais il est à l’initiative de la publication de plusieurs titres novateurs et qui portent sa marque typographique: le plus célèbre est bien évidemment celui de la Nef des fous. Désormais, l’activité d’imprimerie relèvera souvent du travail à façon, tandis que le détaillant écoulera des publications qui ne sont pas les siennes. Au milieu du XIXe siècle, le grand éditeur Joseph Meyer ne fait pas autre chose que souligner la supériorité du statut et du rôle de l'éditeur, lorsqu’il avertit son fils, Hermann (1826-1909), lequel s’établit un temps à New York après les événements de 1848:
«La librairie d’assortiment (…) ferait de toi un détaillant, et userait tes forces dans de petites affaires et des soucis mesquins, qui devraient bientôt dégoûter un homme ayant ton ambition et tes capacités. C’est comme éditeur, comme commerçant en gros de livres, que tu te créeras un cercle d’activités, et c’est seulement de cette manière que tu pourras en trouver un qui te suffise et qui te satisfasse. Tu ne dois pas charrier des pierres comme journalier pour construire la tour de Babylone, (…) non! Tu dois être chef des travaux et architecte, et élever un temple pour l’ennoblissement et l’amélioration de cette fraction de l’humanité à laquelle est dévolue la mission de faire progresser et de défendre la civilisation.»
Hermann reviendra en définitive en Allemagne pour prendre la succession de son père, et c'est lui qui transportera l'entreprise familiale à Leipzig. Le monument funéraire élevé pour la famille  est à la gloire de l'édition: le profil du défunt surmonte la devise de sa Maison (Bildung macht frei = l'instruction rend libre) et, abritée par une grande palme, la mention de l'activité professionnelle (Verlagsbuchhaendler = éditeur).
Tombe de Hermann Meyer, Leipzig, Südfriedhof (détail)
Même si la modélisation suppose nécessairement de simplifier, essayons-nous maintenant à l’exercice consistant à proposer une typologie, même très sommaire, des villes d’imprimerie dans la période qui nous intéresse, celle des XVe-XIXe siècles –les éléments de statistique ne pourront se fonder que sur le nombre des titres publiés dans les différentes villes.
1) La première catégorie sera, bien évidemment, celle des centres principaux, véritables têtes de réseaux cumulant les avantages: l’Église et l’administration, l’université et les écoles, les hommes et les institutions du pouvoir, la disponibilité des capitaux, le contrôle de réseaux commerciaux étendus, etc. Le niveau global de population est évidemment un élément-clé, mais dont l’importance doit être relativisée: autour de 1500, Paris est une très grande ville au niveau européen, quand les centres allemands sont bien moins peuplés mais bénéficient d’une géographie plus favorable, et quand Naples, ville très peuplée mais située dans une géographie plus marginale, ne s’inscrit qu’à un niveau d’activité bien inférieur pour les presses typographiques. Cette géographie se déplace suivant les déplacements mêmes de la géographie économique d’ensemble, avec l’émergence des Provinces Unies à partir de la fin du XVIe siècle, puis celle de la capitale anglaise, Londres, au cours du XVIIIe siècle: rappelons que Londres s’inscrit au premier rang mondial pour les activités liées à l'imprimé en 1800.
2) Voici maintenant les centres plus secondaires, surtout présents en Allemagne et en Italie, beaucoup moins en France, où la concentration parisienne (et, dans une moindre mesure, lyonnaise), écrasera longtemps le paysage. En suivant Philippe Niéto, nous voyons surgir, après les quatre capitales de la librairie européenne des presses en 1500 (Paris, Venise, Leipzig et Lyon), une quinzaine d’autres villes, notamment dans la vallée du Rhin (Cologne, Spire, Strasbourg, Bâle), en Allemagne du sud (Augsbourg, Nuremberg) et en Italie septentrionale (Florence Milan, etc.). Dès lors que les échanges peuvent se faire assez rapidement, certaines de ces villes se font une spécialité de l’activité de contrefaçon, à l’image d’Augsbourg au XVe siècle, ou encore à l’image des «presses périphériques» qui encadrent le royaume de France au XVIIIe siècle.
3) Ce sont, enfin, les centres typographiques d’importance purement locale, dans lesquels l’activité des presses pourra être liée à une commande ponctuelle ou bien relever pour l’essentiel des travaux de ville et de la demande locale (les livres pour le collège, etc.). Dans certains cas, l’éloignement même explique leur installation, comme le montre l’exemple de Honter à la frontière de Transylvanie (Kronstadt) en 1539.
4) Enfin, voici les villes qui, paradoxalement, peuvent être les plus révélatrices, ces villes riches et actives, mais où il n’y a pas de presses avant le XVIe, voire avant le XVIIe siècle: dans le nord de la France actuelle, voire en Picardie, les presses ne s’implantent qu’à partir du XVIe siècle, alors même que l’Europe du Nord-Ouest est l’une des régions les plus développées du continent européen. C’est qu'il ne sert de rien d'imprimer, quand l’on se procure avec une grande facilité et rapidité les publications des ateliers rhénans, ou celles de Paris et de Lyon, voire de l’Italie. Il n’est que de rappeler ici que les bénédictins de Saint-Bertin de Saint-Omer se procurent, probablement dès le XVe siècle, leur exemplaire de la Bible à 42 lignes dont un volume est toujours conservé sur place aujourd’hui (2).
Bref, dans un nombre non négligeable de cas, les villes sans presses ne sont pas, bien au contraire, des villes sans livres. Répétons-le: la géographie du livre et de l'imprimé ne se résout pas dans une géographie des presses typographiques. Terminons en soulignant l'importance de la ligne de fracture qui fera passer d’une géographie (celle des coûts et des délais de transport) à une autre (celle des coûts d’exploitation): il s'agit de la révolution ferroviaire engagée à partir des décennies 1830-1840.
Notre troisième et dernier billet de cette série traitera de la topographie du livre dans la ville, à travers notamment l’exemple de Leipzig.

Notes
(1) Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre : autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, Genève, Librairie Droz, 2003, p. 125-174.
(2) Frédéric Barbier, «Saint-Bertin et Gutenberg», dans Mélanges Aquilon, ouvr. cité, p. 55-78.

samedi 29 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (1)

Il est étonnant de constater combien les historiens intéressés par le domaine des «industries polygraphiques» (nous prenons le terme d’industrie au sens le plus large) ont très souvent, jusqu’au XXe siècle, privilégié dans leur travail l’étude des ateliers d’imprimerie.
Certes, l’atelier d’imprimerie, avec son organisation complexe, ses travailleurs très particuliers (les singes, les ours, et les autres) et toute la mythologie qui l’accompagne constitue un espace emblématique, et qui ne peut qu’impressionner le profane. À certains égards, il apparaît comme le laboratoire où s’opère l’alchimie qui rendra accessible à tout lecteur tous les textes que l’on pourrait souhaiter. Son étude se justifie pleinement s’agissant des premières décennies de l’«art nouveau», et plus généralement d’histoire des techniques ou d’histoire de la production imprimée et des pratiques de fabrication – on pourra penser à l’exemple célèbre de la Société typographique de Neuchâtel dans les dernières décennies de l'Ancien Régime (1). Le fonctionnement de l'atelier constitue aussi un préliminaire indispensable aux travaux de bibliographie matérielle.
Pourtant, le cœur des activités de la branche ne réside bientôt plus dans les seules imprimeries, et leur étude devient au fil des générations insuffisante, surtout si l’on privilégie une perspective macro-économique. On le sait, la production d’imprimés marque une rupture quantitative radicale avec l’économie du manuscrit (plus de 30000 titres publiés entre 1454 et 1500), et bientôt les exemplaires s’accumulent dans les entrepôts des fabricants, alors même que les investissements nécessaires restent considérables: lorsque l’on a le matériel d’imprimerie, il faut se procurer un texte à reproduire, puis conduire tout le processus de fabrication (acheter le papier, payer les ouvriers, etc.) avant de pouvoir espérer vendre et rentrer dans ses frais. La grande affaire, c’est la diffusion, comme le montre déjà la mise en scène de la «Danse macabre des imprimeurs» publiée à Lyon autour de 1500.
Bien sûr, il existe des «librairies» dès avant Gutenberg, et des canaux par le biais desquels on peut se procurer des exemplaires de livres manuscrits: le classique des Roose nous éclaire sur la vigueur de la vente des manuscrits à Paris à la fin du Moyen Âge, tandis que François Villon, d’auberge en auberge, vend ses livres pour s’assurer du nécessaire :
À Gandeluz [Gandelu] lès La Ferté [La Ferté-Milon] / Là laissai-je mon ABC…
Mais le changement de régime est là. Les premiers imprimeurs, à commencer par Peter Schoeffer, assurent dès les années 1469-1470 la distribution de leur propre production, parfois aussi de celles de leurs confrères, notamment en publiant des listes de titres disponibles. L’exemplaire de la liste imprimée par Peter Schoeffer et aujourd’hui conservé à Munich (cf cliché), un simple placard, porte à la suite du texte imprimé une note manuscrite en latin qui nous éclaire sur les pratiques de la vente: «On trouvera le vendeur de ces livres à l’auberge dite À l’homme sauvage» – seul le nom de l’auberge est en allemand.
Cette auberge Zum wilden Mann est connue comme étant située à Nuremberg, sur le Marché au vin (Weinmarkt), une localisation qui ne saurait nous surprendre: d’une part, Nuremberg est un pôle commercial de toute première importance, où notre imprimeur mayençais espère trouver des débouchés pour ses titres; d’autre part, l’exemplaire de la liste provient de la bibliothèque du médecin et bibliophile nurembergeois Hartmann Schedel, l’auteur même des célébrissimes Chroniques. Au passage, on ne s’étonnera pas de l’extrême rareté de semblables documents anciens, dont la destination n’est évidemment pas d’être conservés dans les bibliothèques, sinon celle d'un savant amateur.
Quoi qu’il en soit, la procédure est clair: le «voyageur» de Fust est venu dans la capitale de la Franconie, où il s’est établi dans une auberge très connue au cœur de la ville (à l’emplacement actuel du 11 Weinmarkt), non loin de Saint-Sébald. Il fait distribuer son tract, en indiquant où on peut le rencontrer pour se procurer des exemplaires des titres cités –il suffit de compléter le tract pour qu’il puisse servir dans plusieurs villes successivement. Il est probable que le voyageur était accompagné par un ou plusieurs chariots transportant les exemplaires eux-mêmes destinés à la vent: les grandes auberges sont de véritables caravansérails, qui offrent toutes les facilités aux clients, y compris s'agissant des écuries et autres entrepôts.
Bref, les premiers espaces de vente, et de rencontres, ce sont les ateliers d’imprimerie eux-mêmes et les auberges (2), auxquels nous pouvons ajouter les marchés et les foires –comme le fait déjà Gutenberg à la foire de Francfort dès 1454 (3).
Mais une telle procédure ne saurait résoudre le problème à moyen terme et, peu à peu, c’est tout un secteur d’activités nouveau qui va émerger, celui de la distribution des imprimés, avec des structures permanentes (au premier chef, les librairies de détail) et des pratiques professionnelles complexes. Les premiers négociants en livres sont connus dans les décennies 1480-1490: ce sont, dans les pays allemands, les Buchführer, dont Ursula Rautenberg explique qu’ils peuvent être aussi bien des «voyageurs» (4) que, bientôt, des commerçants sédentaires plus ou moins spécialisés. Les librairies au sens moderne du terme commencent ainsi à être ouvertes à partir des années 1500 dans les villes les plus dynamiques.
Notre prochain billet traitera des paradoxes de la géographie des presses typographiques à travers la typologie des villes et autres localisations accueillant des ateliers d’imprimerie.

Notes
(1) La question de la lecture et de ses pratiques n'entre pas dans le champ du présent billet.
(2) Bien évidemment, les acheteurs aussi pourront se déplacer, et nous savons que, dès la décennie 1440, l’abbé de Saint-Aubert de Cambrai envoie un «messager» à Bruges pour se procurer un ou plusieurs exemplaires de petits livrets xylographiés, en l’occurrence un Doctrinal. Il en fera également acheter d’autres sur le marché de Valenciennes.
(3) Comme en témoigne la lettre de Piccolomini au cardinal Carvajal.
(4) Ce qui veut dire que le «voyageur» de Peter Schöffer pourrait lui aussi être qualifié de Buchführer. Cf l’article «Buchführer» dans Reclams Sachlexicon des Buches. Von der Handschrift zum E-Book, dir. Ursula Rautenberg, 3e éd., Stuttgart, Reclam, 2015, qui cite l’article fondamental de Heinrich Grimm, «Die Buchführer des deutschen Kulturbereichs und ihre Niederlassungsorte in der Zeitspanne 1490 bis um 1550», dans Archiv für Geschichte des Buchwesens, 7 (1967), col. 1153-1772.

vendredi 26 janvier 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 29 janvier 2018
16h-18h
Le projet en cours de "Dictionnaire des éditeurs français" (DEF 19)
et la contribution de la Bibliothèque nationale de France
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot, conservateur général à la BnF, et
Madame Nathalie Aguirre, conservateur à la BnF.

La maison Armand Colin à Paris

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 27 décembre 2014

Gutenberg et Lamartine

La «Bibliothèque des chemins de fer» est la collection emblématique par laquelle est entériné, en France, le rôle nouveau de l’éditeur en tant qu’acteur central du champ littéraire à l’époque de l’industrialisation de la «librairie». Son projet est élaboré par Louis Hachette, sur le modèle anglais, à la suite de sa visite à l’exposition de Londres de 1851: il s’agit de produire des volumes standardisés, tirés à 3000 exemplaires, tous à un prix modéré (de 0,50f. à 2,50f.), et qui soient aisément reconnaissables grâce à la couverture homogène de chaque série (rouge pour les «Guides», etc., et verte pour la série «Histoire et voyages»). Leur format doit en faire la lecture privilégiée des nouveaux voyageurs et autres «touristes». Hachette travaille sur la base de contrats d’exclusivité signés avec les compagnies ferroviaires: les premiers sont passés en 1852 avec la Compagnie du Nord, les autres suivent progressivement avec les autres compagnies.
Mais Hachette institue aussi, avec sa «Bibliothèque», le principe selon lequel l’éditeur est le donneur d’ordres: c’est lui qui passe commande à l’auteur, dont il encadre l’écriture dans un format préétabli (nombre de pages, etc.). À la même époque, Lamartine (1790-1869) se trouve précisément confronté à de difficiles problèmes d’argent: Hachette, qui vient de lancer sa «Bibliothèque», est attentif à se constituer un fonds de titres, et souhaite s’attacher une figure très connue sur le plan littéraire. Il offre 6000f. à Lamartine pour plusieurs titres à intégrer dans la nouvelle collection –parmi les autres titres achetés, celui d’un Christophe Colomb, le second grand « découvreur » du XVe siècle. Avec sa «Bibliothèque», Hachette réoriente en profondeur sa maison qui, de spécialisée dans l’édition scolaire, s’imposera désormais aussi en tant que maison «littéraire».
Le texte du Gutenberg a déjà été publié dans Le Civilisateur, publication lancée par Lamartine l’année précédente: le projet d’une Histoire de l’humanité par les grands hommes vise un objectif d’éducation populaire, et sa première année présente les figures de Jeanne d’Arc, Homère, Bernard Palissy, Christophe Colomb et Gutenberg. Quant au texte lui-même, il n’a aucune valeur historique, mais reprend, sur un mode lyrique, une manière d’histoire des idées (la parole, l’écriture, etc.) aboutissant à l’entrée en scène du héros –ce que signale d’ailleurs la critique de la Bibliothèque universelle de Genève (t. XXV, 1854, p. 283-284: «M. de Lamartine nous est apparu plutôt en poète qu’en historien»). Pour Lamartine, Gutenberg a découvert à Harlem la technique de l’imprimerie xylographique, dont il s’inspire pour son invention faite à Strasbourg. Sa figure est celle d’un prophète, qui non seulement met au point l’imprimerie, mais en connaît immédiatement toutes les conséquences:
Dans son sommeil troublé et imparfait il eut un rêve. Ce rêve, il le raconta lui-même ensuite à ses amis. Ce rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu’on peut douter, en le lisant, si ce n’était pas autant le pressentiment réfléchi d’un sage éveillé que le songe fiévreux d’un artisan endormi.
Voici le récit ou la légende de ce rêve, telle qu’elle est conservée dans la bibliothèque du conseiller aulique Beck:
Dans une cellule du cloître d’Arbogaste, un homme au front pâle, à la barbe longue, au regard fixe, se tenait devant une table, la tête dans sa main ; cet homme s’appelait Jean Gutenberg. Parfois il levait la tête, et ses yeux brillaient comme illuminés d’une clarté intérieure. Dans ces instants, Jean passait ses doigts dans sa barbe, avec un mouvement rapide de joie. C’est que l’ermite de la cellule cherchait un problème dont il entrevoyait la solution. Soudain Gutenberg se lève, et un cri sort de sa poitrine: c’était comme le soulagement d’une pensée longtemps comprimée.
Comme pour Claude Frollo dans Notre Dame de Paris, Gutenberg prend chez Lamartine la figure romantique du docteur Faust. 

Alphonse de Lamartine, Gutenberg inventeur de l’imprimerie, par A. de Lamartine (1400-1469),
Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre Sarrasin, n° 14, 1853,
[4-]49 p., [3] p. bl., in-16 (Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet), rue de Vaugirard, 9, près de l’Odéon).
(«Bibliothèque des chemins de fer. Deuxième série : Histoire et voyages»).
Vicaire, IV, col. 1017.

dimanche 5 août 2012

À la campagne: en relisant Pierre Benoit

À la campagne, l'été, nous reprenons la lecture de certains auteurs plus ou moins passés de mode, mais qui figuraient en bonne place dans le panthéon des bibliothèques d’il y a une cinquantaine d’années, et que l'on retrouve donc logiquement dans les collections de cette époque. La sortie récente d’une biographie de Pierre Benoit, même moins bonne qu’espéré, donne en outre l’occasion de reprendre un dossier intéressant l’historien du livre.
Voici un jeune homme sans fortune monté à Paris, selon les meilleurs clichés du temps, pour s’essayer à conquérir la gloire par l’écriture, et d’abord par la poésie –Pierre Benoit publie son premier livre, le recueil de poèmes de Diadumène, en 1914. Emporté, comme toute sa génération, dans la Grande Guerre, il est réformé pour raisons de santé au début de 1916. Il rentre alors à Paris, où il retrouve le poste qui lui «assurait la matérielle» au ministère de l’Instruction publique. Mais sa vie est dans l’écriture, et il commence, en pleine guerre, à écrire un roman… sur cette Allemagne qui va disparaître: l’Allemagne des petites principautés, en l’occurrence l’imaginaire grand-duché de Lautenbourg-Detmold.
Ce roman sera Koenigsmark.
Bornons-nous au domaine de l'histoire du livre, et laissons le contenu textuel de côté. Il faut d'abord, selon le système inventé au XIXe siècle, lancer le livre en le faisant paraître sous forme de feuilleton dans un périodique: Bolo Pacha accepte de le publier dans son Journal, quand il est arrêté, accusé d’espionnage et fusillé à Vincennes... La Baïonette [sic] et les éditions Fasquelle refusent de prendre le manuscrit, de même que plusieurs autres maisons. Pierre Benoit se tourne alors vers Francis Carco: la lecture du texte emporte son adhésion, et il obtient d’Alfred Vallette une publication sur trois livraisons du Mercure de France (de décembre 1917 à février 1918).
La deuxième étape consiste à publie le roman sous forme de livre. Disciple de Barrès, André Suarès fait passer Koenigsmark chez Émile-Paul: cette librairie fréquentée par la clientèle très choisie du Faubourg-Saint-Honoré et appartenant à Robert Émile-Paul développe progressivement une activité éditoriale surtout orientée vers le roman. Koenigsmark sort… le jour de l’armistice de 1918 et, malgré l’incongruité de la date, le succès est immédiat. L’auteur s’emploie à l'exploiter:
Quelle journée! Je la passai à déposer mon livre chez les membres de l’Académie Goncourt (…), les frères Rosny, Léon Daudet, Paul Margueritte, Élémir Bourges, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, Henry Céard, Léon Hennique. (…) Je n’avais pas d’argent pour prendre un taxi, et ils habitaient tous dans des arrondissements différents! À partir de ce moment-là, les Français allaient tout de même reprendre le droit de se nourrir d’autre chose que de littérature héroïque. Ils ne s’en privèrent point. Et la chance de Koenigsmark a été de profiter de ces circonstances…
On sait que Koenigsmark ne recevra pas le Goncourt de 1918, mais de nouvelles perspectives se sont bel et bien ouvertes pour le jeune auteur. En effet, Albin Michel découvre le texte dans le Mercure, et demande à rencontrer Pierre Benoit, auquel il propose de publier son texte. Comme l’auteur est déjà sous contrat, il le fait signer pour son second roman, non encore écrit –ce sera L'Atlantide, qui sortira en avril 1919 et lui verse une mensualité de 400f. C’est le début d’une amitié qui se poursuivra, entre l’éditeur, ses enfants et l’auteur, jusqu’à la disparition de ce dernier. Émile-Paul donnera de nouvelles éditions de Koenigsmark en 1923, puis en 1926 et en 1931. La première édition à l’adresse d’Albin Michel date de 1929.
En définitive, peu de textes ont, comme Koenigsmark, une destinée aussi étroitement liée à la conjoncture générale de leur temps. Du point de vue du texte, d’abord: pour Pierre Benoit, la Première Guerre mondiale ferme tragiquement une époque, quand le sujet de son roman, et le choix même de concevoir une «histoire à raconter», renvoient à la tradition romanesque d'un passé désormais révolu. Du point de vue de l’histoire du livre, ensuite: le succès de Koenigsmark reflète un modèle de réussite, celle d’Albin Michel, dans lequel l’éditeur se lance par la publicité, tout en se fiant à son «flair» pour repérer les textes et les auteurs strictement inconnus, mais qui correspondront au goût de son public –une articulation qui n’exclut nullement l’attention donnée à la qualité d’écriture. Par ailleurs, les prix littéraires ont déjà acquis une fonction stratégique dans l’économie de l’édition.
Et, pour finir, Kœnigsmark (qui a aussi été adapté au cinéma) inaugurera, en France, la nouvelle collection du nouveau modèle éditorial représenté par le «Livre de poche». Le roman ouvre en effet la collection du «Livre de poche », dont il porte le n° 1, sorti le 9 février 1953. Il y aurait encore bien des choses à dire sur le rôle de l’Académie, sur la vie littéraire parisienne de l’entre-deux-guerres, et surtout sur le statut de l’auteur auquel son succès même interdira paradoxalement une reconnaissance définitive…, avant que de rouvrir le volume, et de se plonger dans les méandres d’une intrigue toujours captivante.

Gérard de Cortanze, Pierre Benoit, le romancier paradoxal, Paris, Albin Michel, 2012.

jeudi 5 juillet 2012

Encore les émigrés...

Jean-Yves Mollier, Bruno Dubot,
Histoire de la librairie Larousse (1852-2010),
Paris, Fayard, 2012, 736 p., ill.
ISBN 978 2 213 64407 3

Table des matières
Première partie
Aux temps de Pierre Larousse et d’Augustin Boyer
Deuxième partie
La librairie Larousse au temps de l’apogée du capitalisme familial (1895-1951)
Troisième partie
De la Librairie Larousse à l’intégration dans un groupe à vocation mondiale (1952-2010) Sources, bibliographie, index nominum

Deux thèmes évoqués par de récents billets semblent être d'actualité: il s'agit, d'une part, des monographies d'entreprise (la maison Mame, sur laquelle une véritable somme vient d'être publiée); et, d'autre part, du rôle des migrants dans l'économie du livre depuis le XVe siècle. Les deux thèmes se retrouvent dans une étude récemment parue: c’est en effet à Pierre Larousse et à sa maison que Jean-Yves Mollier et Bruno Dubot ont consacré un travail probablement définitif, et leur livre éclaire non seulement une page de l’histoire de l’édition française à la période contemporaine, mais aussi certaines caractéristiques qui sont propres à Paris à la même époque.
Bornons-nous à de dernier point. Paris est une ville qui vit de l’émigration (mais nos deux auteurs ont sans doute le tort de considérer implicitement que le phénomène ne daterait que de la fin du XVIIIe siècle, et qu’il se limiterait aux migrants intérieurs):
«Trois ensembles géographiques devaient en profiter [de l’ouverture des métiers du livre à l’époque de la Révolution]: la Normandie des frères Garnier, à cause du colportage ancien; la Champagne, des Ardennes de Louis Hachette au plateau de Langres de Diderot et d’Ernest Flammarion; et la Bourgogne de Pierre Larousse, d’Eugène Renduel et d’Armand Colin. Nourrissant la capitale des richesses de la province, (…) ces remues d’hommes et de femmes n’ont cessé de faire de Paris une ville où l’on s’installe plutôt que l’on y vient au monde, dans laquelle on transporte ses espoirs et à qui on lance des défis. Chez Pierre Larousse, que ses camarade surnommeront affectueusement «le bibliothécaire», il y aura de cela dans les années 1840…» (p. 22).
Rien ne prédisposait en effet, dans son bourg natal de Toucy, le jeune Pierre Larousse à une carrière dans la «librairie», mais son itinéraire illustre, au tout début de la monarchie de Juillet, le modèle de la réussite méritocratique à la française. Soutenu par l’instituteur en poste à l’école primaire de la localité, Larousse passe en effet le concours de l’École normale d’instituteurs de Versailles, où il décroche une des quatre bourses créées par le département de l’Yonne et où il entre à dix-sept ans, en 1834. Le voici nommé à Toucy, quatre ans plus tard.
Il n’y restera que peu de temps: le cadre d’action de l’instituteur d’une grosse bourgade comme la sienne est trop étroit à ses yeux, et Larousse est bientôt de retour à Paris, où il est auditeur régulier de nombre de cours et conférences, lecteur assidu des principales bibliothèques publiques et, pour finir, répétiteur dans une institution du quartier du Marais, sur la rive droite.
C’est dans les années qui suivront qu’il commence à rédiger des manuels scolaires, avant de se lancer, en 1852, dans l’édition proprement dite, en grande partie pour ne pas céder à un éditeur extérieur les droits sur ses livres. La maison est d’abord établie boulevard Beaumarchais (1851), mais la clientèle visée est celle des enseignants de sorte que, bientôt, la librairie se déplace dans le quartier Latin, rue Pierre Sarrazin, où elle voisine… avec la Librairie Hachette. La célèbre marque de Larousse, avec sa figure féminine, symbolise avec bonheur cette conception du média imprimé comme servant avant tout à diffuser des connaissances elles-mêmes articulées avec une véritable morale, voire avec un choix politique (celui du système républicain).
Nous ne pouvons qu'engager les lecteurs à découvrir la saga de la maison fondée par Pierre Larousse, dont Jean-Yves Mollier et Bruno Dubot font en même temps un exemple idéaltypique du changement de conjoncture, du capitalisme familial aux groupes protéiformes et aux conglomérats financiers dominant l'édition française contemporaine.

jeudi 28 juin 2012

Le Mariage de Figaro

Né à Paris en 1732, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais est une figure très moderne, par la conscience qu'il a des mutations intervenant dans le domaine des médias au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. À ce titre, Beaumarchais intéresse très directement l'historien du livre.
Beaumarchais est évidemment d'abord connu comme un auteur et comme un journaliste, mais il est aussi un entrepreneur, un éditeur et un homme d’affaires, qui maîtrise parfaitement toutes les techniques de la «publicité»: le voici qui participe à la fondation du Courrier de l’Europe, qui s’engage pour les insurgés américains, qui crée la Société des auteurs dramatiques, qui lance l’édition des Œuvres complètes de Voltaire, dite «Édition de Kehl» et qui fonde pour ce faire la Société littéraire et typographique de Kehl...
Entre la publication de la Lettre de Diderot sur le commerce de la librairie (1763) et la réorganisation de la «librairie» du royaume de France par les arrêts de 1777, nous sommes en pleine période de débats sur le statut et sur le rôle du média imprimé, sur la censure et sur le contrôle exercé par l’administration sur la branche. Le dossier du Mariage illustre pleinement cette conjoncture.
On sait que, après le Barbier, le Mariage de Figaro est l’une des pièces les plus célèbres de Beaumarchais, que celui-ci termine en 1778, pour répondre à un défi de Louis François de Bourbon-Conti, l'un des opposants les plus notoires du trône:
«Feu M. le prince de Conti, de patriotique mémoire, me porta le défi public de mettre au théâtre ma Préface du Barbier, plus gai, disait-il, que la pièce, & d’y montrer la famille de Figaro, que j’indiquais dans cette Préface» (p. XII). La pièce est rédigée, le prince la lit et l’approuve, mais Beaumarchais est surchargé de travail, tandis que le Mariage fait scandale. En 1781 seulement, il est lu et reçu à la Comédie française, mais le roi refuse d’en autoriser la représentation. Le débat devient public: des extraits sont lus en société, avant que le Mariage ne soit donné pour la première fois, en représentation privée, au château de Genevilliers, par le marquis de Vaudreuil et ses hôtes, le 26 septembre 1783.

Dès lors, les rapports de force évoluent: le baron de Breteuil, ministre de la Maison du roi, estime la représentation possible, la pièce est approuvée par les deux censeurs Coquely de Chaussepierre et Bret les 21 et 28 février 1784, avant que le «permis d’imprimer & représenter» ne soit délivré le 29 mars suivant par Le Noir, qui a succédé à Sartine à la lieutenance de police.
Le Mariage est donc donné en public, pour la première fois, le 27 avril 1784. Comme il est de règle, la controverse est facteur de succès, et l'on sait que la pièce a marqué les esprits par le triomphe qu’elle reçut, et par le montant extraordinaire de la recette qu’elle procura (80000f. à l’auteur en deux ans). Laffont et Bompiani rapportent qu'il y eut 67 représentations en 1784, 26 en 1785-1786 et encore 85 de 1787 à 1790...
Mais, dans l’intervalle, Beaumarchais veut ajouter à son texte une importante préface, pour laquelle de nouvelles autorisations sont nécessaires avant de pouvoir imprimer. La Préface est approuvée par Bret, puis autorisée par Le Noir (25 et 30 janvier 1785). L’ouvrage sort donc pour la première fois avec l’achevé d’imprimer du 28 février 1785: cette première édition est publiée sans gravures, mais on réalisera ensuite un deuxième tirage avec les cinq gravures de Malapeau et de Roi d’après Philippe de Saint-Quentin (achevé d’imprimer à la date du 28 avril). Le tirage initial aurait été de mille exemplaires.
On remarque, au verso de l’avant-titre, une liste nominative de onze libraires français et un libraire de Bruxelles chez lesquels on peut se procurer le volume: Beaumarchais et Ruault sont tous deux des professionnels de la librairie, très attentifs à contrôler autant que possible la diffusion et à barrer la contrefaçon. Ils publient d’ailleurs, parallèlement à la première édition, une édition illustrée destinée au marché étranger, toujours à l’adresse de Ruault mais sortant des presses de la Société littéraire-typographique de Kehl.
Cette attention est confirmée par l’ «Avis de l’éditeur» figurant en bas de page: «Par un abus punissable, on a envoyé à Amsterdam un prétendu manuscrit de cette pièce, tiré de mémoire & défiguré, plein de lacunes, de contre-sens et d’absurdités. On l’a imprimé & vendu en y mettant le nom de M. de Beaumarchais. Des comédiens de province se sont permis de donner & représenter cette production comme l’ouvrage de l’auteur: il n’a manqué à tous ces gens de bien que d’être loués dans quelques feuilles périodiques». Le paratexte a donc un rôle décisif dans le dossier du Mariage: la Préface occupe les pages I – L, et elle est suivie du détail des «Caractères et habillements de la pièce» (p. LI – LVI). La pièce elle-même est enrichie de didascalies, donnant la succession des personnages, et précisant la mise en scène et, le cas échéant, certaines situations.
Pour autant, plusieurs contrefaçons sont publiées, l’une, on l'a vu, à Amsterdam, et deux autres à Lyon, «d’après la copie envoyée par l’auteur».
Le Mariage est ainsi un livre emblématique d'un certain nombre de problèmes majeurs agités dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, y compris s'agissant du statut de l'auteur.

Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, La Folle journée, ou le Mariage de Figaro. Comédie en cinq actes, en prose, par M. de Beaumarchais. Représentée pour la première fois par les Comédiens Français ordinaires du Roi, le mardi 27 avril 1784, Au Palais-Royal, chez Ruault, libraire, près le Théâtre, n° 216, M.DCC.LXXXV (A Paris, de l’imprimerie de Ph.-D. Pierres, imprimeur ordinaire du Roi, &c),
[4-]LVI-237 p., 1 p. bl., 8°.
A la fin du texte de la pièce, p. 236, se trouve la mention: «S’adresser pour la Musique de l’ouvrage, à M. Baudron, Chef d’Orchestre du Théâtre Français».
Cordier (Bibliographie de Beaumarchais), 128. Tchémerzine, I, 491. Soleinne, 299. Conlon, 85/837. En français dans le texte, 178.
Contient : Avant-titre. Au v°: liste des libraires distribuant l’ouvrage, et avis de l’éditeur. Titre, avec un fleuron (bois gravé représentant une casse, une presse, des livres et différents outils d’imprimerie. Préface. Caractères et habillemens de la pièce. Approbation du 15 janvier 1785 (p. LVI). Titre de la pièce (p. 1) et distribution des rôles (p. 2). Le Mariage de Figaro. Approbation du 28 février 1784.

mardi 12 juin 2012

Nouvelle publication: la maison Mame

La maison Mame a déjà été mentionnée sur ce blog, (y compris d'agissant d'Hernani), et elle est l'une des maisons d'imprimerie, de librairie et d'édition les plus célèbres de France entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et les années 2000. Malgré des travaux isolés, une monographie de grande ampleur faisait à ce jour défaut. Ce manque est comblé par la publication remarquable dont nous présentons ci-dessous le sommaire.
La ligne de recherche concernant la production imprimée «pour tous», dont Mame s'était fait une spécialité et sur laquelle il avait bâti un développement industriel particulièrement efficace, intéresse des genres et des titres très différents -du livre d'église à celui de piété (l'Imitation de Jésus-Christ!), aux textes de récréation, à la production scolaire, sans oublier le traité politique, etc.
Le prochain symposium d'histoire du livre, organisé en septembre à Mamaia (Roumanie), traitera précisément du thème, mais dans une perspective comparatiste et transnationale, qu'il s'agisse des professionnels (dont les auteurs), des textes, des livres ou des publics. Nulle doute que la maison Mame y soit évoquée, avec certaines des entreprises emblématiques de la période, en France comme dans d'autres pays. Un dossier y sera notamment présenté sur le chanoine Christoph Schmid (Schmidt), l'un des auteurs les plus prolifiques du second XVIIIe siècle, et dont bon nombre de titres se sont inscrits, pendant plus d'un siècle, parmi les best-sellers les plus étonnants de l'époque. Cette littérature moralisatrice, négligée par l'histoire littéraire, n'en constitue pas moins, comme le montre le «dossier Mame», un phénomène éditorial de toute première importance, et dont il importe de poursuivre l'étude.


Mame. Deux siècle d’édition pour la jeunesse, sous la direction de Cécile Boulaire. Préface de Jean-Yves Mollier,
Rennes, Presses universitaires de Rennes ; Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2012, 560 p., ill.
(«Histoire»; «Perspectives historiques»)
ISBN 78-2-7535-1858-2

SOMMAIRE
Préface, par Jean-Yves Mollier
Introduction générale, par Cécile Boulaire

Première partie- Les fondateurs
Introduction: Un voyage dans les archives, par Michel Manson
Charles Pierre Mame à Angers: un fondateur, par Cécile Boulaire
La maison Mame à Angers (1807-1828), par Tangi Villerbu
Les Mame à Paris (1807-1837): l’échec d’une stratégie familiale de diversification, par Michel Manson
La bifurcation américaine de Charles Mathieu Mame (1815-1818), par Tangi Villerbu

Deuxième partie- L’installation dynastique
Installation d’Amand Mame à Tours: le contexte tourangeau, par Michel Manson
Amand Mame (1776-1848), par Chantal Dauchez
Alfred Mame (1811-1893), par Chantal Dauchez
Ernest Mame (1805-1883); Gustave Mame (1830-1893), par Chantal Dauchez
Paul Mame et ses fils, par Chantal Dauchez
La «Maison Alfred Mame et fils», Société Anonyme, par Michèle Piquard

Troisième partie- L’entreprise Mame et la question sociale
Introduction: L’entreprise Mame et la question sociale, par Tangi Villerbu
Les livres d’histoire de la maison Mame, supports de la doctrine du catholicisme social, de 1830 à 1880?, par Christian Amalvi
Cité ouvrière et institutions sociales, par Chantal Dauchez
Alfred Mame et la Commission d’enquête parlementaire sur les conditions du travail en France en 1873, par Martin Dumont
Mame et l’école publique (1870-1890): l’annonce d’une fracture éditoriale, par Marie-Françoise Boyer-Vidal

Quatrième partie- Mame propagateur de la foi
Introduction: Mame propagateur de la foi, par Tangi Villerbu
Des Bons Livres aux livres pour enfants: la création de la «Bibliothèque de la jeunesse chrétienne», par Michel Manson
La maison Mame et les Frères des écoles chrétiennes: une tumultueuse union, par Tangi Villerbu
Mame au Québec: importation et usages d’une littérature catholique française (1840-1960), par Tangi Villerbu
Les romans historiques chez Mame (1834-1914): faire revivre le passé à la lumière de la foi, par Michel Manson

Cinquième partie- Les collections
Introduction: L’ordre des collections, par Cécile Boulaire
La ligne éditoriale: auctorialité et sérialité éditoriale, par Matthieu Letourneux
Une logique de collections: de la «Bibliothèque de la jeunesse chrétienne» à la «Bibliothèque des petits enfants», par Cécile Boulaire
Raymond Pornin et le «Gymnase moral d’éducation»: être éditeur de livres pour enfants à Tours sous Alfred Mame, par Cécile Boulaire
Les séries Mame au XXe siècle siècle: organisation et auteurs, par Stéphane Tassi
Mutation des logiques de collections (1885-1940), par Marie-Pierre Litaudon
La Revue Mame (1894-1909), une publication académique, par Francis Marcoin

Sixième partie- Les genres
Introduction: Les genres, par Matthieu Letourneux
La «littérature» selon Mame?, par Cécile Boulaire
Mame, entre esthétique et éthique, par Matthieu Letourneux
De L’Ami des enfans à la «Bibliothèque des petits enfants»: rupture ou continuité?, par Annette Baudron
Mame à l’ère des pédagogues républicains, ou le poids d’un héritage éditorial (1870-1890), par Marie-Françoise Boyer-Vidal
Les romans d’aventures sont-ils très catholiques? Mame face au genre, entre contraintes sérielles et reformulations éditoriales, par Matthieu Letourneux
Un siècle de fictions coloniales pour la jeunesse (1830-1940), par Mathilde Lévêque

Septième partie- Écrire pour Mame
Introduction: Écrire pour Mame, par Mathilde Lévêque
Traduire pour Mame, par Mathilde Lévêque
À éditeur célèbre, écrivains obscurs?, par Cécile Boulaire et Mathilde Lévêque
Just-Jean-Étienne Roy, un polygraphe voué à Mame, par Cécile Boulaire
Hippolyte de Chavannes de La Giraudière: un auteur Mame, Clémence Lefay
Classicisme, naturalisme et passéisme: l’évolution du style Mame à travers quelques-uns de ses auteurs, par Stéphane Tassi

Huitième partie- Reliure, illustration, bibliophilie
Introduction: La forme visuelle des livres Mame, par François Fièvre
La reliure chez Mame: techniques de fabrication et esthétique (1840-1880), par Élisabeth Verdure
Amand Mame & Cie, un éditeur romantique pour enfants (1830-1850), par Olivia Voisin
John Arthur Quartley et les graveurs sur bois des éditions Mame à Tours, par Rémi Blachon
Les pratiques typographiques et bibliophiliques de la maison Mame au XIXe siècle, par François Fièvre
Illustration religieuse et ouvrages de prestige: Hallez, Doré, Tissot…, par Isabelle Saint-Martin
Brochages, cartonnages et percalines: les couvertures Mame de 1870 à 1940, par Stéphane Tassi

Neuvième partie- Mame au XXe siècle
Introduction: Mame au XXe siècle, par Cécile Boulaire
Les albums Mame dans l’entre-deux-guerres, par Marie-Pierre Litaudon
D’une usine l’autre: 1940-1953, destruction et reconstruction de l’usine Mame, par Caroline Gaume
L’imprimerie Mame à Tours, une usine moderne en bordure de Loire (1950-1953), par Christine Desmoulins
La maison Mame après la Seconde Guerre mondiale, par Michèle Piquard
Un Petit Prince devait paraître chez Mame…, par Marie-Pierre Litaudon

Conclusion: Fin de projet, ouverture de chantiers, par Tangi Villerbu et Matthieu Letourneux

mercredi 16 mars 2011

Histoire de la Maison Mame


Cartonnage de Mame (coll. part.)
La maison Mame à Tours (1796-1975) :
deux siècles d'édition pour la jeunesse
Colloque, 17 et 18 mars 2011

Hôtel de Ville de Tours,
Salle des mariages



Colloque organisé par l'équipe de recherches INTRU
(« Interactions, Tranferts, Ruptures artistiques et culturels », JE 2527)
de l'Université François-Rabelais,
dans le cadre d'un appel à projets financé par l'Agence nationale de la recherche.
Responsable : Cécile Boulaire
9h30 Frédéric BARBIER (CNRS / EPHE), Ouverture
9h45 Cécile BOULAIRE, Le Projet Mame, une aventure de trois ans.

Heurs et malheurs d'une dynastie
10h Michel MANSON (Université Paris 13) : Les frères Mame à Paris (1807-1837) : l'échec d'une stratégie familiale de diversification
10h40 Tangi VILLERBU (Université de La Rochelle) : Charles Mame libraire new-yorkais, 1815-1817
11h20 Chantal DAUCHEZ (Université de Tours) : Alfred Mame et la papeterie de La Haye-Descartes
12h Françoise TAUTY (Université de Tours) : La politique philanthropique des Mame
12h40 pause déjeuner

Mame et la littérature pour la jeunesse – stratégies éditoriales
14h30 Annette BAUDRON (Docteur de l'université de Tours) : De l'Ami des enfants à la Bibliothèque des petits enfants: rupture ou continuité?
15h10 Cécile BOULAIRE (Université de Tours) : Qu'est-ce que la littérature pour enfants selon Mame ?
15h50 Matthieu LETOURNEUX (Université Paris Ouest) : Mame, entre esthétique et éthique
16h30 Francis MARCOIN (Centre Robinson, U.A. "Textes & Cultures", Université d'Artois) : La Revue Mame, une publication académique

Vendredi 18 mars
Mame et la littérature pour la jeunesse – marques idéologiques
9h Christian AMALVI (Université Montpellier III) : Les ouvrages d'histoire de Mame, support privilégié d'un catholicisme social en action (1830-1880) ?
9h40 Marie-Françoise BOYER-VIDAL (Musée national de l'éducation, Rouen) : Mame et l'école publique (1870-1890). L'annonce d'une fracture éditoriale
10h20 Mathilde LEVEQUE (Université Paris 13) : Un siècle de littérature coloniale chez Mame (1830-1940)
11h pause
L'écrit et l'image
11h10 François FIEVRE (Université de Tours) : Mame, typographie et bibliophilie.
11h50 Stéphane TASSI (Association des amis des livres, Tours) : Convergences des styles écrits et visuels chez Mame
12h30 pause déjeuner

14h Marie-Pierre LITAUDON (Docteur de l'université Rennes 2) : Les albums Mame de l'entre-deux guerres
L'entreprise Mame au XXe siècle
14h40 Michèle PIQUARD (CNRS) : La société Mame
15h20 Caroline GAUME (Tours) : D'une usine l'autre. 1940-1953, destruction et reconstruction de l'usine Mame
16h Christine DESMOULINS (Critique d'architecture, auteur d'une thèse sur Bernard Zehrfuss), : L'imprimerie Mame, une architecture industrielle moderne en bord de Loire
16h40 Matthieu LETOURNEUX, Tangi VILLERBU : Fin de projet, ouverture de chantiers
17h Clôture du colloque par Jean-Michel FOURNIER, doyen de l'UFR Lettres & Langue
18h30 à l'invitation de la Bibliothèque municipale de Tours, inauguration de l'exposition La maison Mame, deux siècles d'édition à Tours, au Château de Tours.

Url de référence : http://mameetfils.hypotheses.org/
Université François-Rabelais 3, rue des Tanneurs, 37041 Tours Cedex 01