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mercredi 4 juillet 2018

L'EPHE a 150 ans

L’École pratique des Hautes Études. Invention, érudition, innovation de 1868 à nos jours,
dir. Patrick Henriet, préf. Hubert Bost, postf. Jean-Claude Waquet,
Paris, Somogy / École pratique des Hautes Études, 2018,
713 p., ill.
ISBN : 978-2-7572-1326-7

Au-delà du symbole (150 ans…), les anniversaires peuvent se révéler très utiles à l’historien, parce qu’ils offrent l’occasion de marquer par un événement l’accomplissement d’une étape importante: ce sera une exposition, un colloque, une série de conférences, ou encore une publication, comme pour l’EPHE en 2018. Nous ne pouvons que nous réjouir lorsque cette publication constitue en elle-même une véritable somme, d’autant plus précieuse qu’elle envisage des domaines scientifiques rares, et encore plus rarement réunis.
L’EPHE est une institution très originale, fondée à l’initiative d’un historien, Victor Duruy, et dont l’objet résidait dans la remise à niveau, en 1868, des conditions de la recherche et de l’enseignement supérieur en France.
Nous n’étions pas encore à l’époque bénie des classements (classer les universités, etc.), mais  déjà bel et bien  engagée dans une forme de concurrence intellectuelle internationale, dont les incidences sont considérables en terme d’économie, mais aussi de puissance politique. Pour un petit nombre de responsables réunis autour du ministre, il s’agit de fonder une institution qui mette en œuvre les méthodes de travail et les procédures d’organisation dont l’université traditionnelle semble alors incapable: d’une certaine manière, un projet qui n’est pas sans présenter des points de comparaison avec celui du Collège royal sous François Ier. Pasteur lui-même intervient dans le débat, s’agissant du domaine des sciences exactes:
Depuis trente ans, l’Allemagne s’est couverte de vastes et riches laboratoires. Berlin et Bonn achèvent la construction de deux palais d’une valeur de quatre millions, destinés l’un et l’autre aux études chimiques. Saint-Pétersbourg a consacré trois millions à un institut physiologique, l’Amérique, l’Autriche et la Bavière ont fait les plus généreux sacrifices (…). Et la France? La France n’est pas encore à l’œuvre.
Il n’y a pas lieu d’entrer dans les détails de la fondation de l’EPHE, institution organisée en quatre sections devant couvrir l’essentiel du champ des connaissances (1), appuyée sur des laboratoires et des bibliothèques (l’École doit être «pratique») et travaillant selon le système allemand du séminaire. Deux caractéristiques du travail y sont tout particulièrement remarquables: comme pour le Collège de France, l’accès des étudiants n’est soumis à aucune condition de diplôme, tandis que la liberté d’enseignement est totale.
Le développement du plan du volume fait parcourir treize grandes parties, enrichies à la fin par une série d’annexes documentaires.
1) «Les origines» de l’École viennent d’être évoquées trop brièvement, mais il ne faut pas perdre de vue que, durant ses premières décennies d’existence, la dimension politique est largement présente dans la vie de la nouvelle institution: en promouvant un modèle scientifique et intellectuel fondé sur le rationalisme, l’EPHE se heurte souvent à l’opposition de milieux que l’on désignera comme plus «conservateurs», voire nationalistes au sens étroit du terme. La question religieuse intervient aussi.
2) «Six sections pour une institution»: à côté du discours suivi, cette partie donne l’occasion de présenter un certain nombre de grandes figures historiques liées à l’École (depuis Gabriel Monod), et de publier des textes inédits.
3) «Physique, chimie, mathématiques».
4) «Biodiversité et environnement».
5) «Biologie du genre humain: psychologie scientifique, physiologie, sciences anthropologiques».
6) «Faire l’histoire des sciences»: cette partie est notamment organisée autour de personnalités comme celles d’Alexandre Koyré, de Mirko Grmek et de Bertrand Gille (pour l’histoire des techniques, un domaine qui intéresse bien évidemment l’historien des techniques d’imprimerie).
7) «Textes, langues, philologie» (depuis la génération des fondateurs, Michel Bréal et Gaston Paris).
8) «Techniques historiques et érudition»: il s’agit ici en grande partie de domaines qui intéressent l’historien du livre, avec la papyrologie, l’imprimerie (conférence d’«Histoire et civilisation du livre»), puis le manuscrit et la codicologie arabes.
9) «Écrire l’histoire» constitue une partie avant tout historiographique, et organisée par grands domaines, de l’assyriologie et de l’égyptologie à l’histoire de l’art. La théorie des grandes figures ayant illustré l’École est particulièrement impressionnante, à commencer par celles de Gaston Maspéro et de Ferdinand Lot.
10) La dixième partie est organisée par champs géographiques («Le monde comme champ de recherche: espaces, textes, religions»), avec la présentation, entre autres, des «Études scandinaves», du «domaine chinois», du Japon ou encore de la géographie indienne.
11) Puis viennent une série de contribution autour de la problématique des monothéismes («Études juives, christianisme, Islam: penser les monothéismes») : à côté du christianisme antique, des «Études juives», et des «Études arabes et islamiques», une place particulière est réservée à «Réforme et protestantisme»: plusieurs des figures tutélaires de l’École sont en effet liées à la société de confession réformée en France, et on rappellera encore que Lucien Febvre candidate d’abord, en 1943, pour une chaire à la cinquième section.
12) La douzième partie porte sur le très riche domaine de l’anthropologie religieuse et du comparatisme, et évoque des personnalités qui ont marqué leur discipline, et même leur époque, comme celles de Marcel Mauss, de Georges Dumézil ou, plus récemment, de Claude Lévi-Strauss.
13) Enfin, sous la rubrique «Le monde contemporain», se trouvent regroupés plusieurs dossiers très évocateurs sur le plan historiographique (notamment «l’EPHE et l’Allemagne» et «l’EPHE et l’Affaire Dreyfus»), mais aussi des dossiers consacrés à des domaines scientifiques originaux, dans lesquels notre institution occupe une place clé : on pense à l’«Histoire des doctrines stratégiques», à la question de la laïcité, ou encore à l’utilisation de l’image en histoire. Cette section se ferme sur la présentation du rôle de l’EPHE dans l’organisation toute récente d’une école d’archéologie islamique au Kurdistan irakien: c'est peu de dire, on le voit, que l'École est depuis toujours engagée dans les débats de son temps, auxquels elle apporte la dimension scientifique qui en est trop souvent absente. 
Les annexes sont suivies par la bibliographie (présentée par ordre alphabétique des auteurs / titres), par un index nominum et par la Tabula gratulatoria.
La bibliothèque de l'EPHE au début du XXe siècle.
Si l’histoire du livre et de l’écrit fait l’objet des développements spécifiques que nous avons signalés, il n’est que juste de dire que les livres et autres documents graphiques, ou encore les bibliothèques (2), sont bien à l’arrière-plan de la plupart des contributions. Les éditeurs aussi sont présents, à travers d’abord les collections de l’École et les différentes revues scientifiques, et par la conception de leur rôle comme «intermédiaires savants» – on pense ici à un personnage comme Honoré Champion, étudié en son temps par le regretté Jacques Monfrin (3). Deux personnalités éminentes du monde savant appartiennent d’ailleurs elles-mêmes à des dynasties de libraires ou de libraires-imprimeurs: il s’agit de Charles Adolphe Würtz, doyen de la Faculté de Médecine de Paris, et d’Élie Berger, professeur de paléographie à l’École des chartes, et successeur d’Henri Wallon aux Inscriptions.
En bref, c’était une gageure que de regrouper en un ensemble cohérent une histoire et une masse d’informations caractérisées par la diversité et par l’ouverture. Le contrat est rempli du mieux qu'il était possible, avec un ouvrage qui s’impose d’emblée comme un usuel, au premier chef dans les deux domaines, de l’historiographie et de l’histoire des idées et des disciplines scientifiques (4).

1) 1 : Mathématiques ; 2 : Physique et chimie ; 3 : Histoire naturelle et physiologie ; 4 : Sciences historiques et philologiques. Sans entrer dans le détail, on rappellera que les deux premières sections ont aujourd’hui disparu, tandis qu’une cinquième, puis une sixième sections étaient successivement créées pour les Sciences religieuses et pour les Sciences économiques et sociales. Cette dernière section prendra plus tard son indépendance, sous la forme de l’École des Hautes Études en Sciences sociales.
2) La Bibliothèque de la Sorbonne est évoquée à plusieurs reprises, en particulier lorsque le premier président de la IVe Section, Léon Renier, est lui-même directeur de la Bibliothèque, ce qui lui permet de mettre à la disposition des conférences trois salles attenantes à son institution (cf p. 78-79 et la figure 6, p. 80, reprod. ci-dessus). Un petit manque dans cet imposant volume réside, peut-être, dans l’absence d’une histoire de la, puis des bibliothèques de l’École.
3) Cf Frédéric Barbier, « L’École pratique des Hautes Études et le tropisme de la librairie allemande », dans De la philologie allemande à l’anthropologie française. Les sciences humaines à l’EPHE (1868-1945), dir. Céline Trautmann-Waller, Paris, Honoré Champion, 2017, p. 43-60.
4) L’illustration, toujours signifiante, enrichit grandement le propos. Au-delà de la fonction informative, elle  ouvre implicitement des perspectives vers l’histoire de la sociabilité savante, voire vers certaines formes d’anthropologie de nos sociétés occidentales. On ne peut bien sûr qu’être frappé par la longue absence des femmes, ou, de manière plus légère, par les évolutions de la mode masculine, voire par la pratique des banquets qui ont longtemps accompagné les cérémonies commémoratives organisées par l’École à partir de 1894… mais aujourd’hui disparus, sinon sous la forme des modernes cocktails.

lundi 2 juillet 2018

La recherche en histoire du livre

Les débuts de notre IIIe millénaire sont dominés, en Occident, par la problématique de l’information, de son élaboration à sa communication et à son traitement, dans un sens souvent positif, mais aussi parfois négatif. La puissance des médias informatiques n’apporte-t-elle pas à tout ce qui relève de la manipulation, voire de la désinformation, un retentissement considérablement accru? Cette conjoncture donne à l’étude de l’histoire du livre et des médias une actualité certaine, et tout particulièrement à une histoire du livre et des médias conduite dans le plus long terme (1).
Dans le dernier livre qu’il nous a laissé, Henri-Jean Martin explique:
Le langage (…) fournit un outil permettant la représentation mentale des objets absents (…). Dans une large mesure, [il] nous libère de la tyrannie des sens (…). Il nous donne accès aux concepts, qui associent des informations en provenance de diverses modalités sensorielles, et qui sont par là même inter-sensoriels ou supra-sensoriels… (2).
En effet, nous savons que le processus d’hominisation se développe, depuis la préhistoire, autour de deux éléments-clés, dont le premier concerne le rôle du langage articulé non seulement du point de vue de la communication, mais aussi pour tout ce qui regarde la construction et l’organisation de la pensée.
Une civilisation qui se développe autour de l'écrit: dans le bureau du riche négociant, on dresse les comptes, on dépouille la correspondance et on y répond, on conserve les documents importants, tandis que quelques livres (de piété?) restent à portée la main (Cornelis Engebrechtsz, La vocation de Mathieu, Leyde, 1515: © Gemäldegalerie de Berlin, n° 609, détail). Le thème de la Vocation soulève d'autres problèmes, relevant de l'histoire de l'art et de l'histoire du sentiment religieux plus que de l'anthropologie historique: pour ce qui nous retient aujourd'hui, la lecture du tableau fait penser  à des figures de grands négociants de la Renaissance, parfois eux-mêmes bibliophiles, comme un Jakob Fugger.
Le travail mental et la pensée sont indissociables du langage, c’est-à-dire d’un mode d’organisation du discours, et surtout d’un mode de représentation, donc de médiation.
Le second élément concerne l’externalisation des facultés humaines, par la mise en œuvre de «prothèses» successives, pour reprendre la formule de Régis Debray. Ces prothèses permettent à l’homme de décupler ses possibilités dans les domaines les plus variés, et la communication ne leur échappe pas: l’écriture «externalise» la parole, avant que l’invention de la typographie en caractères mobiles n’en multiplie la puissance. Précisons que l’innovation ne concerne pas la seule technique, mais aussi les produits et les pratiques développées à l’entour de ceux-ci: c’est ainsi, par exemple, qu’une étape fondamentale, pour l’essor de l’économie du livre en Occident, a été marquée par l’invention de l’information courante imprimée (les «nouvelles»), puis de la presse périodique.
De ce que l’élaboration du langage articulé et sa mise en œuvre par des «prothèses» sont fondamentales dans le processus d’hominisation, il est logique de déduire que les phénomènes liés à la communication, en l’occurrence à la communication écrite, sont pareillement au cœur du développement des sociétés humaines. Des inscriptions épigraphiques et du volumen aux réseaux connectés et aux big data, les technologies donnent à une forme d’information et de communication de plus en plus largement partagée une puissance dont l’accroissement semble suivre une trajectoire exponentielle.
Dans le même temps, l’histoire du livre montre comment les différentes logiques sont liées les unes aux autres, et comment elles se constituent en un système dont les déséquilibres internes assurent la transformation selon un rythme qui tend lui-même à s’accélérer: c’est ainsi que l’on est amené à parler, non plus de la «chaîne du livre» (qui conduirait linéairement de l’élaboration du message (le texte) à sa transmission et à sa réception), mais d’un « système-livre » beaucoup plus complexe et fonctionnant de manière intégrée (4). La leçon est universelle: une bonne compréhension suppose, toujours et partout, un effort de contextualisation large, d’intégration et de mise en perspective.
Marshall MacLuhan avait, en son temps, théorisé le rôle des «médias», par une formule célèbre, même si peut-être ambiguë: «le médium, c’est le message» (5). L’histoire du livre confirme l’enseignement, et en généralise les conséquences: avec l’imprimerie, les paramètres économiques tendent à s’imposer dans le «petit monde du livre», ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils étaient radicalement absents de celui des manuscrits (6). Indépendamment de certaines préférences historiographiques (7), l’équilibre des systèmes se déplace et, à l’époque moderne, le rôle de la logistique (les circulations de tous ordres, informations, valeurs financières, etc.), de la distribution et de la diffusion, apparaît comme de plus en plus important.
L’essor progressif d’un média nouveau suscite d’abord l’optimisme, mais il ne tarde pas à faire surgir des situations et des problèmes auxquels il s’impose d’apporter des réponses. Les intellectuels en général et les humanistes en particulier se sont réjouis de ce que l’imprimerie permette d’élargir la connaissance des textes auprès d’un plus grand nombre et dans des conditions jusque-là inconnues. Mais, rapidement, les difficultés apparaissent et, dès avant la Réforme luthérienne, Sébastien Brant ouvre le «Prologue» de sa Nef des fous en s’étonnant: grâce l’imprimerie, non seulement la Bible est répandue partout, mais aussi les écrits des Pères de l’Église et toutes sortes de textes, mais personne n’en devient pour autant meilleur, et le monde reste plongé «dans la nuit noire» (8). C’est que, souligne-t-il, il ne suffit ni de disposer des exemplaires, ni même de les lire, mais qu’il faut savoir lire à bon escient:
On voit aussi nombre de fous / Qui s’ornent de saintes lectures,
Se croient distingués et savants / Quand ont lu le texte à l’envers.
Tel croît connaître son psautier / Pour avoir lu: Beatus vir.
Exemplaire censuré d'une réédition de la Bibliothèque de Gesner, Zurich, 1583, Le censeur a pris soin, en cancellanrt certains mots, de ne pas en rendre la lecture impossible (© Univ. catholique du Sacré Cœur, Milan).
À terme, ce sera l’invention de différents procédés de protection et de régulation, la mise en place de la censure et un certain encadrement des pratiques de lecture. Les concepts eux-mêmes doivent faire l’objet d’une contextualisation, comme nous l’enseigne l’histoire du livre et des médias. Nous pensons notamment à des concepts liés à l’histoire littéraire, et reçus comme des évidences par le sens commun: que ce soit le «texte» ou encore l’«auteur», le «lecteur», etc., tous doivent désormais impérativement être réintégrés dans des systèmes englobant, qui déterminent leur cadre et leurs conditions de validité et de fonctionnement.
En définitive, il est aujourd’hui devenu de plus en plus évident que la matérialité du média encadre les catégories les plus abstraites, et jusqu’à l’organisation de la pensée. Face aux nouveaux médias, les inquiétudes se généralisent, inspiratrices de repliements, voire de renfermements: comment intégrer la montée de l’intelligence artificielle, que penser de la baisse (supposée) des quotients intellectuels dans la majorité des pays développés (9), comment lutter contre le retour de l’irrationalité et contre les phénomènes de désinformation, comment participer à des échanges qui semblent souvent nous échapper, etc. C’est à une meilleure intelligibilité de phénomènes fondamentaux qu’invite ainsi l’histoire du livre et des médias. En faisant pénétrer le lecteur au sein du laboratoire des expériences passées, elle invite aussi à mieux comprendre les conditions de fonctionnement des sociétés du présent:
Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé (10).
La leçon est encore plus d'actualité pour nous, qui sommes plongés dans une société de l'information que nous devons dans le même temps –inventer. 


Notes
1) Nous prenons le terme de livre au sens général de «document écrit ou imprimé» destiné à une certaine publicité, même si le départ n’est pas toujours facile avec ce qui relève plutôt des documents d’archive. De même, on comprendra le terme de «médias» dans son acception large des «moyens sociaux de communication», et non pas dans l’acception étroite la plus courante, soit des «médias de masse» (notamment la presse périodique), soit des «nouveaux médias» apparus depuis les deux dernières décennies du XXe siècle. L’histoire du livre traite des moyens sociaux de communication qui s’appuient sur l’écrit.
2) Henri-Jean Martin, Aux sources de la civilisation européenne, Paris, Albin Michel, 2007 («Bibliothèque Idées»), ici p. 83 et note 54.
3) Régis Debray, Les Révolutions médiologiques dans l’histoire. Pour une approche comparative, Villeurbanne, Amis de l’Enssib, 1999.
4) Régis Debray souligne lui aussi l’importance de ces «chaines opératoires spécialisées» : «L'extériorisation des facultés humaines dans des chaînes opératoires spécialisées représente un gain de temps et de puissance».
5) Herbert Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, trad. fr., 1ère éd., Paris, Seuil, 1968.
6) Au Moyen Âge, l’institution des bibliothèques, ou encore la mise à disposition de collections de livres enchaînés (voire d’exemplaires isolés), répondent aussi à la nécessité économique de faciliter la diffusion de textes proposés par ce biais en «mode partagé».
7) Par exemple, les chercheurs ont longtemps privilégié la branche de la typographie (de l’imprimerie) aux dépens de celle de la librairie. De même, la perspective économique a sans doute été plus prégnante dans les développements de l’histoire du livre «à la française», tandis que la tradition anglaise donnait plutôt le pas à la bibliographie matérielle (physical bibliography).
8) Frédéric Barbier, Histoire d’un livre: la Nef des fous (das Narrenschiff), de Sébastien Brant, Paris, Éditions des Cendres, à paraître à l'automne 2018.
9) Plusieurs articles de la presse de grande diffusion ont récemment évoqué la baisse du Q.I. dans la plupart des sociétés occidentales développées, après une période de hausse pendant une demi-douzaine de générations. Le désormais célèbre «effet Flynn» rapporte la hausse passée à l’amélioration générale des conditions sanitaires et de l’environnement social et culturel (au premier chef, l’alphabétisation). Inversement, certains spécialistes des neurosciences et des sciences cognitives évoquent parmi les facteurs expliquant la baisse apparemment rapide des performances mesurées depuis une génération environ, l’utilisation massive des écrans, et la diminution corrélative des zones du cortex cérébral en charge de la compréhension et de la communication.
10) Robert Darnton, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, trad. fr., Paris, Gallimard, 2011.

samedi 2 juin 2018

Une page...

Mesdames, Messieurs,
Cher(e)s collègues, Cher(e)s ami(e)s,
Il y a quarante cinq ans, à la rentrée de septembre 1972, un jeune homme de vingt ans à peine passait le seuil de l’École nationale des chartes, pour y commencer une carrière sur laquelle il ne savait alors rien de très précis. Aujourd’hui même, le 28 mai 2018, ce jeune homme qui n’en est plus vraiment un doit inaugurer une nouvelle partie de sa vie : la retraite, obligatoire à 65 ans et 9 mois.
Dans l’intervalle, j’aurai eu beaucoup de chance, en découvrant, d’abord, l’histoire du livre, en choisissant ce domaine comme cadre de mon sujet de thèse des chartes, et en rencontrant celui qui serait mon maître –comme il a été le maître d’un certain nombre d’entre nous–, l’inventeur de la «nouvelle histoire du livre», à savoir Henri-Jean Martin. L’enseignement des chartes avait comme objectif la professionnalisation, de sorte que la recherche se faisait surtout dans la conférence d’Histoire et civilisation du livre, tenue par Martin depuis 1963 à l’École pratique des Hautes Études, toujours avec la plus grande régularité, chaque lundi de 16h à 18h.
En sortant de l’École, avec une thèse d’histoire du livre (soutenue sous la direction conjointe de François Furet et Henri-Jean Martin), j’ai eu une nouvelle chance, celle de pouvoir pénétrer au plus près le petit monde des bibliothèques publiques, comme directeur de ce que l’on n’appelait pas encore une bibliothèque «patrimoniale» tout particulièrement riche. Puis je suis entré au CNRS, et du même coup à l’École normale supérieure, où notre laboratoire était abrité. C’est ainsi que je bouclais, après une excursion de quelques années dans le nord de la France, mon petit tour de la place du Panthéon, du lycée Henri IV à la Sorbonne et à la rue d’Ulm… et que je passais mon «doctorat de troisième cycle», à Paris I sous la direction de Daniel Roche. Quelques années encore, et c’était le doctorat d’État, à Paris IV sous la direction de François Caron, mais toujours sous la tutelle d’Henri-Jean Martin.
Il me fut donné en 1993 la joie et l’honneur de succéder (non sans quelque inquiétude…) à celui-ci à sa direction d’études de l’EPHE –quelques années à peine avant de pouvoir lui remettre son volume de Mélanges (Le Livre et l’historien), devant la foule impressionnante de ses amis réunis dans le grand salon du rectorat à la Sorbonne.
Aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à mes maîtres, mais aussi remercier les organismes qui ont rendu le travail possible: le CNRS, l’EPHE et l'ENS, ainsi que d’autres structures ou institutions où j’ai été détaché pour quelques années, à Göttingen, à Lyon ou encore à Strasbourg. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer de très grands savants, pour lesquels j’avais et j’ai toujours la plus haute estime. Avec des collègues bientôt devenus des amis, nous avons pu monter des programmes de recherche, organiser des événements et publier des travaux –je pense par ex. à l’exposition du CNAM sur Les trois révolutions du livre, aux deux colloques commémoratifs 1958-2008: cinquante ans d’histoire du livre, ou encore à notre revue Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, éditée par Droz (à ce jour quatorze livraisons, pour plus de 6000 pages publiées).
J’aurai eu aussi la chance de pouvoir travailler en confiance avec un grand nombre d’étudiants qui m’ont demandé d’assurer la direction de leurs travaux: des premières thèses, à l’École des chartes, à la dernière, soutenue il y a quelques jours à peine (mardi 22), dans le cadre d’une cotutelle franco-allemande.
Durant toutes ces années, j’ai essayé de poursuivre le travail de recherche et d’enseignement dans la tradition définie et mise en œuvre par Henri-Jean Martin. Si je voulais caractériser très brièvement ces conceptions, je dirais trois choses :
1) D’abord, cette histoire du livre (qui concerne en réalité le livre imprimé) est une histoire qui se déroule dans le plus long terme, de la fin du Moyen Âge jusqu’à notre début du XXIe siècle. Je m’y suis toujours efforcé, même si, par goût personnel, je n’ai pratiquement jamais dépassé dans la chronologie la fin de la Première Guerre mondiale.
2) Ensuite, c’est une histoire qui doit s’appuyer sur une expertise et sur une pratique: savoir ce qu’est un livre constitue la condition indispensable pour pouvoir comprendre ce qu’il a à nous dire. À titre personnel, j’ai d’ailleurs commencé à apprendre pratiquement ce que j’ai pu savoir de l’histoire du livre dans mon poste de bibliothécaire.
3) Enfin, l’histoire du livre est une partie de l’histoire générale: sans tomber dans les effets de mode, elle doit intégrer des savoirs et s’intégrer dans des évolutions relevant de l’histoire économique, sociale et culturelle, de l’histoire de l’art, du comparatisme historique, etc., sans oublier tout ce qui se rapporte aux nouvelles techniques de l’informatique et de la numérisation. Il me semble que ces choix caractérisent une histoire du livre «à la française» dont la valeur et l’intérêt sont largement reconnus.
Prendre sa retraite ne veut pas dire se retirer: il faut continuer à écrire, à collaborer, à échanger. C’est ainsi que, dans les mois qui viennent, se déroulera l’inauguration de l’exposition du cinq-centième anniversaire de la Réforme en France («Maudits livres luthériens…»), avec la publication d’un riche catalogue. Plusieurs colloques d’histoire du livre sont programmés, dont celui coorganisé en avril 2018 à Sárospatak sur l’histoire des bibliothèques anciennes. Dans l’intervalle, je me réjouis de participer aux manifestations qui commémorent le cent-cinquantenaire de la fondation de l’EPHE par Victor Duruy en 1867. Et il y a toujours, à l’IHMC, la poursuite du projet de prosopographie des «gens du livre» à Paris au XVIIIe siècle…
Pour finir, j’adresse encore une fois mes remerciements à toutes celles et à tous ceux avec lesquels j’aurai été en relations, même de manière plus ou moins régulière. Je me réjouis d’avoir pu travailler du mieux possible dans le domaine que j’avais choisi, et je serai toujours heureux de collaborer à la poursuite des travaux d’histoire du livre.
J’espère que vous voudrez bien excuser la longueur de ce courriel.
Avec tous mes vœux aux uns et aux autres pour la suite!
Votre dévoué
Frédéric Barbier

samedi 6 janvier 2018

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 8 janvier 2018
16h-18h
L'invention de la bibliographie et les voyages littéraires
en France, XVe-XVIIIe siècle (4)
par
Monsieur Frédéric Barbier
directeur d'études

Bien des lectures peuvent être faites du Voyage ilttéraire de dom Martène et dom Durand: les conférences de l'EPHE se concentrent sur les bibliothèques visitées et sur les exemplaires remarquables qui ont pu être étudiés (surtout des manuscrits), mais les deux Mauristes ont d'autres curiosités (notamment l'archéologie, voire une certaine forme d'anthropologie religieuse), tandis que les conditions matérielles du (ou plutôt des) voyage(s) apparaissent aussi au fil des pages. On voyage le plus souvent à cheval, on est généralement reçu pour la nuit dans telle ou telle maison religieuse, tandis que les collections sont libéralement mise à la disposition des chercheurs... 
Mais tout n'est pas toujours si simple. Les conditions météorologiques, l'état des chemins, l'absence d'informations fiables, provoquent des retards, voire font que l'on pourra s'égarer à la recherche de quelqu'abbaye ou prieuré plus ou moins isolé. Parfois, c'est une épidémie qui menace, et qui pousse à changer d'itinéraire; parfois aussi, on renonce à traverser les pays protestants, parce que les deux voyageurs se refusent à abandonner leur habit de bénédictins, quand "tout le monde [leur] dit qu'ils [les habitants] ne manqueroient pas de nous insulter si nous ne changions pas d'habit..."
Et parfois, il faut se contenter du minimum, et passer la nuit dans des conditions difficiles, parce qu'il n'y a pas grand chose à manger (ce qui est souvent le cas en Provence...) et qu'on ne trouve de gîte nulle part. La gêne est la plus grande quand on arrive dans une petite ville, et qu'il s'y trouve déjà un –ou deux– régiment(s) de passage. Ainsi à Oloron (Oloron-Ste-Marie), où le rédacteur, malgré ses sentiments tout chrétiens, manifeste bel e bien une sorte d'humeur:
Dans l'embarras où nous étions de nous loger, un dragon, par une charité qui n'est pas ordinaire à ceux de sa profession, nous traîna comme par force en son logis, & obligea ses camarades à nous céder leur chambre, où il y avoit trois lits; mais comme elle étoit sur une écurie, elle étoit si échauffée & sentoit si mauvais, que je fus obligé de passer la nuit sur une chaise [devant] la fenêtre ouverte.  
La conférences sera introduite par trois notes ponctuelles relatives à des problèmes d'histoire du livre autour du Narrenschiff (la Nef des fous), de l'iconographie et de la statistique.

Lieu:
École pratique des Hautes Études, IVe section,
54 boulevard Raspail,
75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

samedi 16 décembre 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 18 décembre 2017
16h-18h
L'invention de la bibliographie et les voyages littéraires
en France, XVe-XVIIIe siècle (3)
par
Monsieur Frédéric Barbier
directeur d'études

Évangéliaire d'Ébon (Bib. Épernay, ms 1)
Il faut le reconnaître, lorsque l'on s'intéresse à l'histoire du livre et des bibliothèques: voyager à la suite de nos «deux bénédictins de la Congrégation de saint Maur» (et de certains de leurs confrères) à l’aube du XVIIIe siècle nous permet de faire bien des découvertes fortuites trois cents ans plus tard, en notre aube du XXIe siècle.
C'est ainsi que nous traversons la Brie (Meaux), puis la Champagne, pour gagner la Lorraine. Certes, les deux Mauristes ne virent «rien de considérable» à Épernay ni dans les environs, et pourtant la bibliothèque de cette ville conserve bien, aujourd’hui, le spectaculaire Évangéliaire d’Ébon, copié au IXe siècle et dont le style des peintures touche réellement au sublime. Il s'agit d'un manuscrit ayant très probablement appartenu à la bibliothèque impériale d'Aix-la-Chapelle. 
Ne nous arrêtons pas à Reims, où les voyageurs visitent notamment l’abbaye de Saint-Rémy, avec la «meilleure [bibliothèque] qui soit dans la ville». À Châlons, l’évêque se confond en amabilités: il se trouvait
dans son séminaire, où il faisoit faire une retraite à ses curés. Il nous témoigna beaucoup de bonté, nous introduisit sur l’heure dans sa bibliothèque, nous fit voir ses manuscrits & nous rendit maîtres de tout.
…. Mais il n’en va pas de même avec le chapitre, où l’on fait les plus grandes complications aux deux chercheurs pour avoir accès aux documents :
Nous tachâmes après d’avoir entrée dans les archives du chapitre. On nous l’accorda enfin, après de grandes instances, avec assez de peine; mais d’une manière qu’on auroit mieux fait de nous la refuser: car on nous donna quatre chanoines, plutôt pour nous obséder que pour nous accompagner, qui ne nous permirent pas de rien écrire. On se contenta de nous renvoyer à un ancien chanoine, appelé Monsieur de S. Rémy, qu’on disoit avoir beaucoup travaillé sur l’histoire de Châlons, & qui pouvoit avoir été assez habile. Mais il étoit si vieux qu’il commençoit à radoter…
Bref, il sera impossible de rien tirer des chanoines, et de leurs fonds.
Mais nous arrivons à Verdun, dont la mémoire est aujourd’hui écrasée par les tragiques événements de la Première Guerre mondiale. Pour nos Mauristes, la ville offre évidemment l’occasion d’une visite à la maison mère des Vannistes, l’abbaye de saint Vanne (ou Venne). La magnifique bibliothèque est en partie conservée, et elle a fait l’objet d’une description très précise, par dom Pierre Le Court, dans son Histoire de l’abbaye désormais disponible en ligne (ms 431. La bibliothèque figure au f. 381 et suiv.). Les détails sur l’aménagement du local sont tout particulièrement intéressants, même si ces aménagements sont postérieurs d’un demi-siècle au passage des deux chercheurs.
Après Verdun, les Bénédictins viennent à Metz, et ils visiteront encore Pont-à-Mousson, avant d'arriver à Saint-Mihiel.
Nous n'hésitons pas à avouer que la bibliothèque de Saint-Mihiel reste pour nous une découverte. La ville, qui tient le passage de la Meuse en amont de Verdun, s’est surtout développée à compter du VIIIe siècle, à partir de la fondation de l’abbaye éponyme, «la plus illustre et l’une des plus anciennes de toute la Lorraine». Lorsque les Mauristes y arrivent, un millénaire plus tard, ils admirent:
La bibliothèque est une des plus belles & des meilleures qu’on puisse voir en province. Elle contient un très grand nombre de livres imprimez, & quelques manuscrits, parmi lesquels nous trouvâmes un très beau pseautier écrit en grec, & un Alcoran écrit en lettres d’or.
Cette bibliothèque a été réaménagée en 1775, et elle est toujours conservée in situ.
Les Bénédictins de Saint-Mihiel
Ce blog a à plusieurs reprises fait référence au concept de «paysage culturel». Même sans parler des frontières, notre géographie politique et administrative actuelle a un tel poids que le «paysage» historique tend à s’estomper, et cela d'autant plus que, par ailleurs, l'attraction parisienne devient de plus en plus forte. Et pourtant, nous sommes, en Champagne du nord comme en Lorraine, au cœur de l’ancien pays carolingien, au sein duquel l’hydrographie peut fournir un élément de compréhension (une carte ici):
-à l’ouest, les rivières du bassin de la Seine, avec l’Ornain (Bar-le-Duc), affluent de la Marne (Châlons, Épernay, Meaux).
-à l’est, les fleuves et rivières orientés vers le nord, autour de la Meuse (Verdun, Saint-Mihiel, Commercy) et de la Moselle (Trèves, Metz, Toul) –c'est, d'une certaine manière, la géographie la plus ancienne s'agissant d'histoire du livre. Metz est un évêché depuis la fin du IIIe siècle, et elle est capitale du royaume d’Austrasie, le plus puissant des royaumes mérovingiens, à la fin du VIe siècle. Les grandes maisons religieuses fondées ou soutenues par les souverains, y compris plus tard, à l’époque carolingienne, expliquent la richesse de bibliothèques à la découverte desquelles les Mauristes sont partis.
Ce paysage culturel n’a été que très lentement intégré par le royaume de France (on pensera encore au problème posé par la Bourgogne au XVe siècle). Sa généalogie renvoie à une géographie toujours présente, même si en partie effacée.
Pour conclure, et en faisant référence à la récente journée d’études consacrée par la BnF à l’histoire des bibliothèques, nous ne pouvons que le dire à nouveau avec force: voici, trop souvent ignoré, un patrimoine livresque réellement irremplaçable –d’autant qu’il ne se limite pas aux seuls livres, mais qu’il intègre aussi des espaces, du mobilier, et une partie de la mémoire collective. Mais ce patrimoine, il faut savoir le lire pour pouvoir le donner à comprendre et pour pouvoir le transmettre. Nous sommes devant un véritable enjeu de citoyenneté: il nous faut des experts, formés pour conserver les pièces, les analyser et les mettre à la disposition des chercheurs, mais des experts qui sachent aussi les «valoriser» pour rendre intelligible au plus grand nombre tout ce qu’elles peuvent représenter et signifier.

Lieu:
École pratique des Hautes Études, IVe section,
54 boulevard Raspail,
75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

samedi 9 décembre 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 11 décembre 2017
16h-18h
L'invention de la bibliographie et les voyages littéraires
en France, XVe-XVIIIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier
directeur d'études

Saint-Germain-des-Prés
L’émergence de la «science des livres» s’articule avec le processus de reconfiguration épistémologique engagé depuis le premier tiers du XVIIe siècle, et qui concerne non seulement la bibliothéconomie moderne (celle de Gabriel Naudé), mais aussi la critique des textes, la diplomatique et les sciences auxiiaires de l'histoire, sans oublier l'histoire du livre: à l’époque de la Contre-Réforme, il s’agit de répondre à l’érudition et à la pédagogie moderne développées dans le monde protestant.
On pense aux jésuites ou à leurs élèves, à Antonius Sanderus (1586-1664) ou encore à Jean Bolland (1596-1665). On pense aux Vannistes en Lorraine (du nom de l’abbaye de Saint-Vanne à Verdun) et à leur fondateur, dom Didier de La Cour (1550-1623) en 1604. Mais on pense surtout, dans le royaume de France, à la nouvelle Congrégation fondée par les Bénédictins à Paris, approuvée par le roi en 1618 et autorisée par le pape en 1621: celle des Mauristes, dont l’objet est, comme à chaque fois, de réanimer la règle initiale de saint Benoît. Ce souci de revenir aux origines se traduit implicitement par le souci de développer la recherche historique. Les Mauristes vont très vite s’orienter vers ce troisième point, notamment sous l’impulsion de leur général dom Grégoire Tarrisse (de 1630 à 1648). Ils compteront plus de 190 maisons à la fin du XVIIe siècle, en particulier dans le nord, l’ouest et le centre du royaume.
La Congrégation est organisée en six «provinces»: France (Île-de-France), Normandie, Bretagne, Chezal-Benoît, Bourgogne et Toulouse. À compter de 1631, la tête est à Saint-Germain-des-Prés. Comme un certain nombre des plus anciennes abbayes du royaume adhère à la Congrégation, celle-ci dispose souvent de très riches bibliothèques: ainsi de Saint-Germain des Prés (dirigée d’abord par dom Luc d’Achery), mais aussi de Saint-Denis, de Corbie (dont les fonds sont en partie déplacés à Paris), de Saint-Rémy de Reims, de Saint-Benoît s/Loire, de Chezal-Benoît, de Saint-Vincent (au Mans) ou encore du Mont-Saint-Michel.
Les devoirs des Mauristes concernent d’abord la formation des jeunes gens, avec une attention spécifique donnée à la philosophie, à la théologie, aux sciences humaines et au chant. S’agissant de ce que nous appellerions la recherche proprement dite, leurs thèmes privilégiés sont l’histoire de l’Église, l’histoire de l’ordre des Bénédictins, les textes sacrés et les vies de saints. Ce travail est organisé dans les différentes maisons, mais il s’opère en réseau à partir de Saint-Germain-des-Prés: les Mauristes se fondent d’abord sur leurs propres collections, puis ils entreprennent d’explorer celles des autres maisons, ils entretiennent une très vaste correspondance savante (souvent en latin), et ils finissent par organiser de véritables missions de recherche sur place, mission dont un certain nombre fait l’objet de publications. La plus connue est celle de

dom Edmond Martène, dom Ursin Durand,
Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Où l’on trouvera: I. Quantité de pièces, d’inscriptions et d’épitaphes servantes à éclaircir l’histoire & les généalogies des anciennes familles. II. Plusieurs usages des églises cathédrales et des monastères touchant la discipline & l’histoire des églises des Gaules. III. Les fondations des monastères, & une infinité de recherches curieuses et intéressantes qu’ils ont faites dans près de cent évêchez & huit cent abbayes qu’ils ont parcouru. Ouvrages enrichi de figures. Première [seconde] partie,
À Paris, chez Florentin Delaulne, Hilaire Foucault, Michel Clouzier, Jean Geofroy Nyon, Estienne Ganeau, Nicolas Gosselin, MDCCXII [1717]-MDCCXXIV [1724], Avec approbation et privilège du roi, 3 vol., 4°.
La conférence interrogera ces sources à nouveaux frais pour en tirer une approche des bibliothèques des maisons religieuses, des grandes églises et de certains particuliers en France, dans les «anciens Pays-Bas» et dans une partie des pays germanophones au tournant des années 1700.


Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26). Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

mercredi 29 novembre 2017

Nouvelle publication

Il y a dix ans disparaissait Henri-Jean Martin, le fondateur en France de la «nouvelle histoire du livre». Nous nous permettons à cet égard de renvoyer aux Mélanges Henri-Jean Martin (Le Livre et l’historien, publié chez Droz, dans la collection de l’EPHE), et à l’article «Une vie de chercheur: Henri-Jean Martin (1924-2007)» (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, III (2007), p. 4-11.
Mais la fécondité de l’œuvre de Martin est à nouveau démontrée par la publication très récente d’une nouvelle traduction de L’Apparition du livre en portugais (brésilien):
 Lucien Febvre, Henri-Jean Martin,
O Aparecimento do livro, trad. Fulvia M. L. Moretto, Guacira Marcondes Machado,
Sao Paulo, Edusp, 2017, 574 p., ill.
ISBN 978 85 314 1567 8

La traduction reprend le texte de l’édition originale (Paris, Albin Michel, 1958), mais cette publication est notablement enrichie par les pièces suivantes (écrites ou traduites en brésilien):
une importante «Préface à la deuxième édition brésilienne», par Marisa Midori Deaecto (p. 11-34);
la postface de la 3e édition française (1999): Frédéric Barbier, «Écrire L’Apparition du livre» (p. 441-485);
en annexe, la traduction de la correspondance échangée entre Febvre et Martin à propos de l’ouvrage: «Apprendre le métier d’historien: correspondance inédite adressée par Lucien Febvre à Henri-Jean Martin, 1952-1956», éd. Frédéric Barbier, dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, VI (2010), p. 17-31 (signalons au passage que cette même livraison de la revue propose un important et précieux article de Mario Infelise, «L’Apparition du livre et l’histoire du livre en Italie», p. 7-16). La maison Droz est par tradition une amie des savants et des érudits, et nous lui rendons publiquement hommage pour avoir mis gracieusement à disposition le texte publié de la correspondance.
Les illustrations de l'ouvrage sont en couleurs, et le texte lui-même a été corrigé de quelques coquilles qui figuraient dans la première édition française, et qui n’avait jamais été amendées.
Nous nous réjouissons de ce que la publication de cette nouvelle édition brésilienne coïncide symboliquement avec le dixième anniversaire de la disparition de notre maître.

Interview de Madame Deaeacto à propos du livre (en brésilien):
http://jornal.usp.br/atualidades/edusp-relanca-o-aparecimento-do-livro/

mardi 27 décembre 2016

Inventaire de fin d'année

Voici venu, en notre fin d’année 2016, le temps rituel des inventaires, et ces derniers concernent aussi l’histoire du livre en train de se faire…
Cf légende en bas de page
L’histoire du livre «à la française», développée notamment à partir de la publication de L’Apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin (1), a d’abord été conduite par des historiens, lesquels ont privilégié la perspective de l’histoire économique et sociale. Dans le prolongement du classique de 1958, la thèse de doctorat sur Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle démontrait la richesse de cette approche, et servait de matrice à un certain nombre de recherches postérieures, comme celles consacrées par Jean-Dominique Mellot au cas de Rouen (2).
Pourtant, si l’histoire économique et sociale était au cœur des travaux de l’«École des Annales», elle était aussi considérée par Lucien Febvre et par les héritiers de la Revue de synthèse comme devant contribuer à construire le socle d’une autre histoire, celle que l’on désignait alors comme l’histoire des idées et des mentalités. Reprenant le programme d’Henri Berr, Febvre explicite en ces termes l’objectif ultime de la recherche:
Inventorier d’abord dans son détail, puis recomposer pour l’époque étudiée le matériel mental dont disposaient les hommes de cette époque; par un puissant effort d’érudition mais aussi d’imagination, reconstituer l’univers, tout l’univers physique, intellectuel, moral, au milieu duquel chacune des générations qui l’ont précédé se sont mues… (3)
Ce schéma a tout particulièrement été mis en œuvre dans le champ de l’histoire du livre, lorsque l’on est passé de l’étude de la production et de sa branche d’activités (les imprimeries, les librairies et autres systèmes de distribution) à l’étude de la «consommation» des livres, alias de la lecture. L’histoire de la lecture a été d’abord abordée par le biais des études en partie appuyées sur la quantification: il s’agissait d’analyser le contenu des bibliothèques, dans la direction précocement ouverte par Daniel Mornet, ou encore de tracer la fresque d’une histoire de l’alphabétisation de la France dans le long terme (4).
Deux apports méthodologiques majeures sont en outre venus enrichir la réflexion en lui donnant une dimension interdisciplinaire: d’une part, les travaux d’une école de sociologie conduite par Pierre Bourdieu, avec notamment la publication de La Distinction; de l’autre, une perspective d’anthropologie historique, apportée par les recherches de Michel de Certeau, au premier rang desquelles son Invention du quotidien (5). La lecture n’est pas une simple question de contenu, mais aussi d’environnement, de capacités, de pratiques et de représentations. Plus récemment, l’histoire des bibliothèques, partie intégrante de l’histoire du livre et de la lecture, s’est développée dans la même orientation (6).
Enfin, Martin lui-même a ouvert à la «nouvelle histoire» du livre de la lecture une voie tout particulièrement originale, en l’articulant avec les apports de la bibliographie matérielle. Il avait été très frappé par la publication dans laquelle Wallace Kirsop montrait comment l’archéologie du livre imprimé permettait de revenir sur les catégories classiques d’édition, de texte et d’histoire des textes (7). La réflexion très novatrice de Kirsop, prolongée par Donald McKenzie, a inspiré en France des travaux aussi exemplaires que ceux consacrés par Alain Riffaud au XVIIe siècle des «grands classiques» (8). À la fois historien et bibliothécaire, c’est-à-dire praticien des livres (ce qui constitue une forme d’expertise devenue aujourd’hui bien trop rare), Martin a développé cette articulation pour aboutir à la catégorie nouvelle de la «mise en texte»: le contenu d’un livre ne saurait être une abstraction, mais il est construit et présenté à travers des ensembles complexes de dispositifs matériels qui se définissent les uns par rapport aux autres et qui sont eux-mêmes directement signifiants (9).
Inutile de préciser que la présentation trop brièvement proposée ici n’implique nullement, bien au contraire, que ces différentes approches soient les seules, encore moins qu’elles soient hermétiques les unes aux autres. Elles correspondent plutôt à une manière d’expérience, ou d’itinéraire personnel –à un inventaire, pour reprendre notre formule initiale. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur les mutations des conditions de recherche induites depuis une génération par la montée en puissance des nouveaux outils informatiques. Mais nous terminerons en soulignant le fait que les années 1980 ont aussi été marquées, pour les historiens du livre, par un autre processus d’ouverture de leur paradigme scientifique.
En effet, l’histoire du livre en tant que discipline relevant du domaine des sciences humaines, s’était d’abord moulée dans le cadre général d’une histoire «nationale». La publication de l’Histoire de l’édition française a fait date, en ce qu’elle marquait l’aboutissement accompli d’un travail scientifique très riche, au moment même où son cadre de référence commençait à s’élargir, et où la validité de certaines catégories reçues a priori («nation», «peuple», voire «populaire», etc.) devenait plus évidemment problématique. Notre recherche s’est peu à peu ouverte aux expériences étrangères, par le biais du comparatisme, par l’invention de concepts nouveaux (comme celui de «transferts culturels» (10)), ou encore par l’apport de réflexions théoriques élaborées ailleurs… et si possible indépendamment des effets de mode.

Légende de l'ill.: Carl Siptzweg (1808-1885), Der Bücherwurm (Le rat de bibliothèque, ou Le bibliothécaire), 1850. Détail, et cliché inversé pour s'adapter à notre mise en page.
Notes
1- Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, 3e éd., postface Frédéric Barbier, Paris, Albin Michel, 1999 (« Bibliothèque de l’Évolution de l’humanité »).
2- Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), 1ère éd., Genève, Droz, 1969, 2 vol. Jean-Dominique Mellot, L’Édition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730): dynamisme provincial et centralisme parisien, préf. Henri-Jean Martin, Paris, École nationale des chartes, 1998 (« Mémoires et documents de l’École des chartes »).
3- Lucien Febvre, «La psychologie et l’histoire», dans Encyclopédie française, t. VIII (1938), repris sous le titre de «Une vue d’ensemble: histoire et psychologie» dans Combats pour l’histoire, Paris, 1953.
4- Daniel Mornet, «Les enseignements des bibliothèques privées, 1750-1780», dans Revue d’histoire littéraire de la France, 17, 1910, p. 449-496. Mornet reprendra cette méthodologie, en la développant, avec ses Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933). L’Alphabétisation des Français, de Calvin à Jules Ferry, dir. François Furet, Jaques Ozouf, Paris, Éd. de Minuit, 1977, 2 vol. («Le Sens commun»).
5- Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit, 1982 («Le sens commun»). Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1: arts de faire, 1ère éd., Paris, Gallimard, 1980 (le deuxième volume sera publié de manière posthume en 1990).
6- Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques, d’Alexandrie aux bibliothèques virtuelles, 2e éd. rev. et augm., Paris, Armand Colin, 2016 («Collection U»). On pourrait aussi penser à l’histoire des systèmes de classement et des catalogues : cf notamment De l’argile au nuage. Une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C.-XXIe siècle), dir. Frédéric Barbier, Thierry Dubois, Yann Sordet, Paris, Bibliothèque Mazarine, Éd. des cendres; Genève, Bibliothèque de Genève, 2015.
7- Wallace Kirsop, Bibliographie matérielle et critique textuelle: pour une collaboration, Paris, Les Lettres modernes, 1970.
8- Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes, trad. fr., Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1991. Alain Riffaud, La Ponctuation du théâtre imprimé au XVIIe siècle, Genève, Droz, 2007 («Travaux du Grand Siècle»). Id., Répertoire du théâtre français imprimé entre 1630 et 1660, ibid., 2009. Id., Une Archéologie du livre français moderne, préf. Isabelle Pantin, ibid., 2011. Mais on se reportera aussi aux nombreux articles d’Alain Riffaud, dont tout récemment: «Jean Ribou, le libraire éditeur de Molière», dans Histoire et civilisation du livre, 2014, X, p. 315-363. Il ne faudrait pas négliger ici le rôle de Jeanne Veyrin Forrer, dont un certain nombre d’articles est réuni dans le recueil La Lettre et le texte. Trente années de recherche sur l’histoire du livre, Paris, École normale supérieure de jeunes filles, 1987.
9- Les deux titres fondateurs sont bien évidemment: Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, dir. Henri-Jean Martin, Jean Vezin, Paris, Cercle de la librairie, Promodis, 1990. Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècle), Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2000.
10- Michel Espagne, «Transferts culturels et histoire du livre», dans Histoire et civilisation du livre, 2009, V, p. 201-218.

samedi 8 octobre 2016

Historiographie et mondialisation

Il y a presque un an, la conférence d’Histoire et civilisation du livre de l’École pratique des Hautes Études (année universitaire 2015-2016) s’ouvrait avec plusieurs séances consacrées à l’Espagne de la «légende noire». On ne peut en effet qu’être frappé par le décalage persistant entre le dynamisme et l’innovation qui caractérisent l’Espagne à la fin du Moyen Âge et dans les premières décennies du XVIe siècle, et l’image négative qui lui est le plus souvent attachée: l’Espagne serait de tout temps un espace d’arriération, de réaction et de censure, pour ne rien dire de l’omniprésence de superstitions si souvent dénoncées par les auteurs des Lumières…
Mais alors, que dire de l’essor démographique remarquable qui accompagne le Reconquista, de la conquête du monde par les Ibériques, de la domination politique de l'Espagne sur l'Europe au XVIe siècle, des premiers développements de l'imprimerie dans la péninsule… et des impressionnantes séries d’innovations dans le domaine de la culture écrite et imprimée? Pensons au chantier de la premier Bible polyglotte, celle du cardinal Ximénès, pensons encore à la plus riche bibliothèque de la première moitié du XVIe siècle, celle de Fernand Colomb à Séville, pensons enfin au caractère très novateur de la nouvelle bibliothèque de l’Escurial, première grande bibliothèque occidentale où le système des anciens pupitres est abandonné au profit des armoires et des rayonnages muraux (cf cliché ci-dessous).
L’Espagne, une géographie du déclin, à tout le moins de la «décadence», pour reprendre une problématique chère au très regretté Pierre Chaunu? Une importante conférence tout récemment prononcée par Jean-Marie Le Gall à l’École normale supérieure permet de revenir sur le sujet.
De fait, les historiens éprouvent des difficultés certaines à se déprendre d’un certain nombre de catégories à eux léguées par leurs prédécesseurs, et Jean-Marie Le Gall a raison de dire que le poids de l’historiographie des XIXe et XXe siècle est déterminant dans notre lecture du passé. Notre histoire a été écrite par les représentants des principales puissances du temps, ce qui explique des choix favorables au libéralisme, à la démocratie, et à la Réforme. Le même schéma sous-tend la lecture des chercheurs en sociologie: nous avions été frappés, il y a quelques années, par le fait que la trajectoire des libraires-éditeurs Baillière, personnalités pourtant très profondément catholiques, correspondait point par point au modèle défini par Max Weber pour caractériser son Éthique protestante
Ces remarques n’enlèvent rien à la pertinence des analyses de Max Weber, mais elles invitent à les contextualiser. Elles attirent surtout l'attention sur les effets de ce que nous avons désigné comme «l’impérialisme communicationnel» (cf note infra), autrement dit comme la domination d’un certain discours en fonction, certes, de ses contenus, mais en fonction aussi (surtout?) de l’économie de sa médiatisation.
Un exemple que l’on pourrait dire idéaltypique nous est donné à cet égard par la publication récente d’un ouvrage consacré à l’histoire du livre vue à travers cent livres exemplaires, ouvrage traduit et publié dans un certain nombre de pays –cette diffusion même va à l’appui de la thèse ici présentée. Même si le projet des «cent livres» est banal, il n’en reste pas moins intéressant, ne serait-ce que pour sa dimension pédagogique. Et nous resterons  reconnaissants à ceux qui se proposent d’intégrer les perspectives de la mondialisation à une tradition historique toujours marquée par la prégnance de l’Occident, voire par les horizons nationaux. De même, il est très intéressant de sortir du sempiternel modèle des «chefs d’œuvre» de l’édition (d’Alde Manuce à Bodoni, et à d’autres), pour réintroduire des données sur les géographies de l'Afrique (l'Éthiopie, etc.), entre autres (encore cela supposerait-il de disposer de connaissances assez particulières en vue de commenter et de mettre en perspective ce type de documents…).
La mondialisation en livres: la mappemonde de Waldseemüller, en 1507, est le premier document sur lequel apparaisse le mot America pour désigner le Nouveau Monde. Le document (douze feuilles xylographiées) donne une vision novatrice de la configuration du globe, avec la présence de deux océans entre l'Europe, l'Amérique et l'Asie. Les distorsions que l'on observe dans les représentations géographiques témoignent des écarts entre les niveaux des connaissances relatives à chaque région.
Mais nous regrettons la perspective fondamentalement anglo-saxonne qui est  celle de l’ouvrage, et l’ignorance  d’un certain nombre de réalités de l’histoire européenne –donc de l’histoire du livre. Donnons quelques exemples: le livre occidental moderne n’a pas (même implicitement) sa source en Extrême-Orient (l’idée relève, au mieux, d’une simplification abusive, et au pire, d’un contresens scientifique); les premiers typographes anglais, à commencer par Caxton, n’ont qu’un rôle très marginal dans l’économie globale du livre, et le fait reste d'actualité jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Pour en revenir à l’Espagne, on imprime à Mexico dans la décennie 1530 et à Lima en 1584, quand la première presse n’est débarquée à Cambridge (Mass.) qu’en 1638 –soit un retard de plus d’un siècle, et cela d'abord pour des publications à caractère religieux. Nous pourrions multiplier les exemples a contrario, l'un des plus frappants étant l'absence quasi-totale de toute référence à la Réforme luthérienne, quand bien même le rôle de celle-ci dans l'économie du média est souligné de toutes parts.
Il est paradoxal de voir un livre pétri de bonnes intentions aboutir pourtant à renforcer des logiques de domination –pour ne rien dire des concessions à la mode, lesquelles supposeraient que nous leur consacrions un billet en propre. Nous tombons dans une certaine forme de partialité probablement née moins de l’ignorance que du poids des médias dominants et du politiquement correct. Si nous sommes aujourd’hui immergés dans un environnement mondialisé, la compréhension de cet environnement supposerait d'autant plus de prendre un certain nombre de précautions liminaires avant que de prétendre donner à son propos un quelconque travail de synthèse.

Roderick Cave, Sara Ayad, A History of the book in 100 books. Mankind’s 5000 years thirst for knowledge, London, Quarto Inc., 2014. 
Frédéric Barbier, «L'impérialisme communicationnel: le commerce culturel des nations autour de la Méditerranée aux époques moderne et comtemporaine», postface de Des moulins à papier aux bibliothèques. Le livre dans la France méridionale et dans l'Europe méditerranéenne, Montpellier, Univ. de Montpellier III, 2003, 2 vol., ici t. II, p. 675-704.

vendredi 10 juin 2016

Gutenberg et le nationalisme

À partir surtout de la fin du XVIIIe siècle, l'histoire du livre entre comme une composante de la construction des nouvelles identités collectives, selon deux logiques qui combinent leurs effets –il est probablement inutile de souligner le fait que, souvent, le phénomène se prolonge aujourd'hui, selon des modalités et avec des attendus qui sont d'ailleurs variables.
D'abord, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, invention qui fonctionne probablement en 1452 (1), a été rapidement célébrée comme ouvrant une période nouvelle de l’histoire de l’humanité. L’imprimerie, c’est le savoir (le frontispice de Prosper Marchand met le thème en scène), et les textes commémorant cette invention ou appelant à la glorifier se multiplient dès les dernières décennies du XVe siècle. La gloire de la technique nouvelle mise au service de l’homme s’impose dans les premières décennies du XVIe siècle comme un topos de la littérature humaniste, par exemple chez Rabelais.
Pourtant, la fin du XVIIIe siècle voit la progressive émergence d’une conjoncture de plus en plus contradictoire, avec la problématique des identités collectives, autrement dit désormais, des nationalités. Au cœur du processus figurent une langue, donc aussi une littérature communes –et le rôle de l’imprimerie est à cet égard décisif. De fait, toutes les disciplines liées à la «philologie» au sens allemand du terme sont engagées par le statut nouveau alors dévolu à la langue, et tendent à se développer dans le cadre de problématiques nationales. La bibliographie et l’histoire du livre figurent à cet égard au premier rang.
Statue de Gutenberg à Mayence. Le personnage a été muni d'une petite valise par les étudiants, parce que nous sommes à la fin de l'année universitaire et que, apparemment, il va bientôt prendre le train pour rentrer chez lui pendant les vacances d'été
La concurrence entre les nations concerne aussi les problèmes d’histoire du livre, comme le montre dans les années 1840 la concurrence entre Mayence, Strasbourg et Harlem pour s'imposer comme lieu d'invention de l'imprimerie. Voici encore la figure de Thierry (Dirk) Martens (1447-1531), prototypographe du nouveau royaume de Belgique, lequel a fait tourner une presse à Alost à partir de 1474 (2). Mais Martens est associé à un allemand, Johannes de Westfalia, venu de la région de Paderborn et qui dispose de moyens financiers beaucoup plus considérables. Johannes de Westfalia a travaillé d’abord à Venise en 1472-1473, puis à Strasbourg, avant de venir à Alost et d’y exercer un temps l’imprimerie. Il gagnera cependant très vite Louvain, pôle urbain évidemment plus important et qui bénéficie de la présence de l’université de Bourgogne fondée dans cette ville en 1425.
On est étonné de la virulence des discussions conduites au XIXe siècle dans le nouveau royaume de Belgique, autour de l’hypothèse d’une association entre Martens et Johannes de Westfalia. Il n’est en effet tout simplement pas pensable que le prototypographe «belge» soit un allemand, comme le proclame P. C. van der Meersch en 1856: On aura beau entasser argument sur argument, accumuler hypothèse sur hypothèse, on ne parviendra pas à ternir la gloire de Martens et à détrôner celui-ci au profit de Jean de Westphalie…
Pourtant, la découverte récente d’une édition d’Aristote réalisée en association entre les deux personnages vient confirmer le rôle décisif, et parfaitement logique, de notre émigré allemand dans les débuts de l’imprimerie dans l’ancienne Belgique… La problématique de l’identité nationale joue un rôle encore plus important en Allemagne et dans l’empire wilhelminien, tandis que la concurrence franco-allemande après la Guerre de 1870 se donne aussi à percevoir dans notre domaine. Ainsi, lorsque la Troisième République décide, en 1895, de financer sur des fonds publics l’édition de la monumentale Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles d’Anatole Claudin (3), s’agit-il à nouveau, à l’occasion de l’exposition de 1900, de faire pièce à la publication récente de la grande Histoire de la librairie allemande de Goldfriedrich et Kapp (4) et d’affirmer «la prééminence de nos artistes par l’influence qu’ils exercèrent sur leurs émules des nations voisines lorsque se propageait l’art de Gutenberg à l’époque de la Renaissance…»

1) Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.
2) Renaud Adam, Jean de Westphalie et Thierry Martens. La découverte de la Logica vetus (1474) et les débuts de l’imprimerie dans les Pays-Bas méridionaux (avec un fac-similé), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, KBR Be, 2009, [et la reprod. en fac-similé] («Nugae humanisticae», 8). Renaud Adam, Alexandre Vanautgaerden, Thierry Martens et la figure de l’imprimeur humaniste (une nouvelle biographie), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2009 («Nugae humanisticae», 11-2).
3) Anatole Claudin, Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles, Paris, Imprimerie nationale, 1900-1914, 4 vol. Paris capitale, n° 175a.
4) Johann Goldfriedrich, Friedrich Kapp, Geschichte des deutschen Buchhandels, Leipzig, Börsenverein für den deutschen Buchhandel, 1886-1903, 4 vol.