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dimanche 6 janvier 2019

L'économie des industries polygraphiques (3)

Il est temps d’ouvrir l’année nouvelle et, pour notre premier billet de 2019 (et le 801e de ce blog!), nous changerons d’échelle par rapport aux deux précédents billets, et passerons de la géographie générale de l’Europe à la topographie d’une ville en particulier.
Leipzig est située à l’intersection entre la «route royale» (la Via Regia, qui conduit de Francfort vers l’est) et la route de Nuremberg vers la Baltique, et elle constitue la porte vers les marches orientales de l’Empire et vers le monde slave. La ville est une ancienne ville de marchés, parmi lesquels deux sont particulièrement importants, à Pâques, et à la Saint-Michel. Après plusieurs autres privilèges, le privilège impérial de 1497 confirme l'existence d'une foire trisannuelle (également tenue pour le Nouvel An), et la place sous la protection de l'Empire.
La foire se tient d'abord dans des installations provisoires, baraques et tentes installées sur la place centrale, la place du Marché (Markt), adossée à l’Hôtel de ville (Altes Rathaus). Toutes sortes d’autres espaces urbains seront aussi occupés par le négoce de foire: le Marché aux chevaux (Roßmarkt), par lequel s’ouvre traditionnellement la foire, ou, plus tard, la place Augustus (Augustusplatz: la dénomination ne date que de 1837), ainsi que de nombreuses rues et toutes sortes d'espaces privés.
Geißler, L'échoppe du libraire de foire (© SGM, Leipzig)
La foire du livre n’existe pas encore en tant qu’entité indépendante, et les négociations «libraires» se poursuivent partout, dans la rue, sur les stands comme dans les auberges ou chez les professionnels en ville. Bien sûr, l’activité ne se limite pas au seul négoce que nous dirions «établi», et la foire attire aussi les petits revendeurs, colporteurs, bateleurs et autres artistes de rue.... Les auberges sont pleines, de tous côtés les portefaix se hâtent, tandis que les silhouettes pittoresques se rencontrent à chaque pas, que Geissler (1) ou Opiz (2) croqueront encore à la fin de l'Ancien Régime et au tournant du XIXe siècle –l’entrée en ville des maquignons et de leurs troupeaux, mais aussi… la petite échoppe du libraire d’occasion.
Cette dimension «pittoresque» avait déjà frappé le Francfortois Goethe (Poésie et vérité):
Lorsque j’arrivai à Leipzig, c’était tout juste le temps de la foire, d’où je tirai un plaisir très vif. (…) Je parcourus avec beaucoup d’intérêt la place et les boutiques. Mais ce qui attira principalement mon attention, ce furent les habitants des régions orientales, avec leurs singuliers costumes: les Polonais et les Russes, mais avant tout les Grecs, dont j’allais souvent avec plaisir regarder les figures imposantes et les nobles vêtements.

À terme pourtant, face à l’accroissement des affaires, le dispositif de la foire que l'on pourrait qualifier de «volante» est de moins en moins adapté: dans la deuxième moitié du XVIe siècle commencent à être aménagés ou construits les premiers immeubles spécialisés pour le négoce et pour la foire, en l’espèce des «maisons de foire» (Meßehäuser), dont moins d’une vingtaine sont aujourd’hui conservées, les plus récentes remontant au début du XXe siècle. Le Städtisches Kaufhaus sera achevé en 1901, et abrite bureaux d’intermédiaires, salles de réunion et espaces de stockage. 
Maison de commission et d'expédition Johann Christian Freygang
Dans le même temps, les pratiques du négoce en général, et celles du commerce de livres en particulier, se réorganisent, avec la mise en place du commerce de troc (Tauschhandel) entre les producteurs: dans le domaine des livres, le paiement au comptant ou à crédit laisse la place à un barème complexe, permettant d’échanger les uns contre les autres des stocks de feuilles imprimées. Cette pratique, qui perdurera jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, évite la circulation des espèces et les frais de change, tout en élargissant pour un certain titre la géographie de sa diffusion.
Cour d'Auerbach (Auerbachshof), 1778 (© SGM, Leipzig).
Le troc a pour conséquence, sur le plan de la topographie urbaine, l’aménagement ou la construction d’un autre modèle d’immeubles, organisés autour d’une ou de plusieurs cours intérieures permettant la réception, la manipulation, le stockage et l’expédition des marchandises (les Messehöfe). Le stockage se fait dans les locaux de plain pied, mais aussi au dernier niveau, sous les grandes toitures, par l’intermédiaire de palans permettant de manipuler sacs, caisses, ballots et autres tonneaux. Les «cours» sont aussi des espaces de sociabilité et de vente au détail.


La plus belle aujourd’hui conservée est la Cour Barthel (Barthelshof), élevée au milieu du XVIIIe siècle sur le Markt pour le négociant-banquier Gottfried Barthel (1692-1759). Le Speckshof (du nom de Maximilian Speck von Sternburg, qui acquiert les lieux en 1815) correspond au même modèle, mais il sera reconstruit en 1909-1912, et ses cours intérieures couvertes en 1928, pour le transformer en passage.
La foire traditionnelle de la «librairie» était celle de Francfort, chaque année au printemps et à l’automne, mais la concurrence de Leipzig permet à cette ville de dépasser sa rivale, pour le volume des affaires, dans le dernier quart du XVIIe siècle. La «Vieille bourse du négoce» (Alte Handelsbörse) marque ce moment de rupture: le bâtiment a en effet été élevé par les négociants de la ville en 1678-1679 à côté de l’ancien Hôtel de ville (milieu du XVIe siècle), et il accueille notamment dès lors (jusqu’en 1886) la séance clôturant la foire du livre, celle, décisive, de la balance des comptes et des paiements (les retours se faisant dans les magasins eux-mêmes).
La Vieille Bourse (Alte Börse). A gauche, l'ancien Hötel de Ville (Rathaus)
Avec l’industrialisation engagée au XIXe siècle, la production et les échanges de librairie changent à nouveau d’échelle: par suite, les activités du livre et de la presse vont tendre à se concentrer aux mains d’entreprises de plus en plus spécialisées, qu’il n’est plus possible d’accueillir dans le centre historique de la ville ancienne. C’est alors l’émergence du «Quartier polygraphique» (das graphische Viertel), où se concentrent, sur une superficie de quelque 1,2km2, l’ensemble des activités de la chaîne, avec des bâtiments associant efficacité (des usines modernes) et représentation: l’un des plus emblématiques est le «Carré Reclam» (Reclam-Carree), un bloc imposant, une véritable forteresse quadrangulaire abritant tous les services du célèbre éditeur de la «Universal-Bibliothek».
Nouveau complexe du Speckshof
Un dernier type de bâtiments spécialisés dans le domaine du négoce apparaît aussi au tournant du XIXe au XXe siècle: les passages réunissent espaces d’exposition et de vente au détail ou en gros. Le Passage Mädler (Mädlerpassage), inauguré (comme la BUGRA) en 1914, en constitue l’un des exemples les plus accomplis, avec ses quelque 8000m2 de locaux.
Les deux-tiers du «Quartier polygraphique» seront détruits par les bombardements de 1942-1943, tandis que la mise en place du rideau de fer détruit aussi les bases de la «librairie» de Leipzig et ouvre le temps de la renaissance pour la plus grande foire du livre aujourd’hui, celle de Francfort.
L’un des agréments de l’historien quand il voyage réside dans le fait que le voyage dans l’espace recouvre aussi un voyage dans le temps. En se promenant dans la vieille ville de Leipzig, dans ce qui a été le «Quartier polygraphique» et jusqu’au cimetière proche –où se rassemblent encore les grandes dynasties d'imprimeurs et de libraires, nous retrouvons, malgré les destructions irrémédiables, les logiques de fonctionnement de la « librairie », et de la société plus large, au cours de plusieurs siècles. Nous pouvons faire les mêmes expériences à Paris, à Lyon, et dans un certain nombre d’autres villes: toujours et partout, il faut savoir s’informer, ouvrir les yeux et regarder (3). 

Notes
(1) Christian Friedrich Heinrich Geißler (Leipzig, 1770-1844), dessinateur et graveur.
(2) Georg Emanuel Opiz (Prague, 1775- Leipzig, 1841), écrivain, dessinateur et graveur.
(3) Le cas échéant en se reportant à un guide. Nous ne pouvons que recommander celui de Sabine Knopf, Der Leipziger Gutenbergweg. Geschichte und Topographie einer Buchstadt, Markkleeberg, Sachs-Verlag, 2000.

lundi 31 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (2)

Pour le dernier jour de l’année 2018, nous poursuivons notre précédent billet consacré aux lignes de force de la géographie des activités polygraphiques à l’époque de la «librairie d’Ancien Régime». Ces lignes de force sont déterminées par des caractéristiques relevant de la géographie générale, mais aussi de l’histoire, et des différentes fonctions à l’œuvre au sein de la branche. Les ateliers typographiques y tiennent bien évidemment une place, moins pourtant que les structures assurant la diffusion et, à terme, moins que la branche de l'édition.
Dans un premier temps, au XVe siècle, les ateliers typographiques essaiment largement à travers l’Europe, mais, après trois ou quatre décennies, le processus de concentration est déjà engagé: un certain nombre de très grands ateliers concentre en effet une proportion croissante des opérations, et ils sont localisés dans quelques centres de premier plan. Parallèlement, le rôle des investisseurs et des capitalistes tend à monter en puissance, notamment à Venise: on rappellera, à titre d'exemple, le nom de Johann von Köln (Johannes de Colonia).
Le rôle de ces investisseurs peut parfois être assimilé à celui des libraires de fonds, comme le montre le cas de Johann Bergmann à Bâle à la fin du siècle. Bergmann, de fait, n’a jamais imprimé lui-même, mais il est à l’initiative de la publication de plusieurs titres novateurs et qui portent sa marque typographique: le plus célèbre est bien évidemment celui de la Nef des fous. Désormais, l’activité d’imprimerie relèvera souvent du travail à façon, tandis que le détaillant écoulera des publications qui ne sont pas les siennes. Au milieu du XIXe siècle, le grand éditeur Joseph Meyer ne fait pas autre chose que souligner la supériorité du statut et du rôle de l'éditeur, lorsqu’il avertit son fils, Hermann (1826-1909), lequel s’établit un temps à New York après les événements de 1848:
«La librairie d’assortiment (…) ferait de toi un détaillant, et userait tes forces dans de petites affaires et des soucis mesquins, qui devraient bientôt dégoûter un homme ayant ton ambition et tes capacités. C’est comme éditeur, comme commerçant en gros de livres, que tu te créeras un cercle d’activités, et c’est seulement de cette manière que tu pourras en trouver un qui te suffise et qui te satisfasse. Tu ne dois pas charrier des pierres comme journalier pour construire la tour de Babylone, (…) non! Tu dois être chef des travaux et architecte, et élever un temple pour l’ennoblissement et l’amélioration de cette fraction de l’humanité à laquelle est dévolue la mission de faire progresser et de défendre la civilisation.»
Hermann reviendra en définitive en Allemagne pour prendre la succession de son père, et c'est lui qui transportera l'entreprise familiale à Leipzig. Le monument funéraire élevé pour la famille  est à la gloire de l'édition: le profil du défunt surmonte la devise de sa Maison (Bildung macht frei = l'instruction rend libre) et, abritée par une grande palme, la mention de l'activité professionnelle (Verlagsbuchhaendler = éditeur).
Tombe de Hermann Meyer, Leipzig, Südfriedhof (détail)
Même si la modélisation suppose nécessairement de simplifier, essayons-nous maintenant à l’exercice consistant à proposer une typologie, même très sommaire, des villes d’imprimerie dans la période qui nous intéresse, celle des XVe-XIXe siècles –les éléments de statistique ne pourront se fonder que sur le nombre des titres publiés dans les différentes villes.
1) La première catégorie sera, bien évidemment, celle des centres principaux, véritables têtes de réseaux cumulant les avantages: l’Église et l’administration, l’université et les écoles, les hommes et les institutions du pouvoir, la disponibilité des capitaux, le contrôle de réseaux commerciaux étendus, etc. Le niveau global de population est évidemment un élément-clé, mais dont l’importance doit être relativisée: autour de 1500, Paris est une très grande ville au niveau européen, quand les centres allemands sont bien moins peuplés mais bénéficient d’une géographie plus favorable, et quand Naples, ville très peuplée mais située dans une géographie plus marginale, ne s’inscrit qu’à un niveau d’activité bien inférieur pour les presses typographiques. Cette géographie se déplace suivant les déplacements mêmes de la géographie économique d’ensemble, avec l’émergence des Provinces Unies à partir de la fin du XVIe siècle, puis celle de la capitale anglaise, Londres, au cours du XVIIIe siècle: rappelons que Londres s’inscrit au premier rang mondial pour les activités liées à l'imprimé en 1800.
2) Voici maintenant les centres plus secondaires, surtout présents en Allemagne et en Italie, beaucoup moins en France, où la concentration parisienne (et, dans une moindre mesure, lyonnaise), écrasera longtemps le paysage. En suivant Philippe Niéto, nous voyons surgir, après les quatre capitales de la librairie européenne des presses en 1500 (Paris, Venise, Leipzig et Lyon), une quinzaine d’autres villes, notamment dans la vallée du Rhin (Cologne, Spire, Strasbourg, Bâle), en Allemagne du sud (Augsbourg, Nuremberg) et en Italie septentrionale (Florence Milan, etc.). Dès lors que les échanges peuvent se faire assez rapidement, certaines de ces villes se font une spécialité de l’activité de contrefaçon, à l’image d’Augsbourg au XVe siècle, ou encore à l’image des «presses périphériques» qui encadrent le royaume de France au XVIIIe siècle.
3) Ce sont, enfin, les centres typographiques d’importance purement locale, dans lesquels l’activité des presses pourra être liée à une commande ponctuelle ou bien relever pour l’essentiel des travaux de ville et de la demande locale (les livres pour le collège, etc.). Dans certains cas, l’éloignement même explique leur installation, comme le montre l’exemple de Honter à la frontière de Transylvanie (Kronstadt) en 1539.
4) Enfin, voici les villes qui, paradoxalement, peuvent être les plus révélatrices, ces villes riches et actives, mais où il n’y a pas de presses avant le XVIe, voire avant le XVIIe siècle: dans le nord de la France actuelle, voire en Picardie, les presses ne s’implantent qu’à partir du XVIe siècle, alors même que l’Europe du Nord-Ouest est l’une des régions les plus développées du continent européen. C’est qu'il ne sert de rien d'imprimer, quand l’on se procure avec une grande facilité et rapidité les publications des ateliers rhénans, ou celles de Paris et de Lyon, voire de l’Italie. Il n’est que de rappeler ici que les bénédictins de Saint-Bertin de Saint-Omer se procurent, probablement dès le XVe siècle, leur exemplaire de la Bible à 42 lignes dont un volume est toujours conservé sur place aujourd’hui (2).
Bref, dans un nombre non négligeable de cas, les villes sans presses ne sont pas, bien au contraire, des villes sans livres. Répétons-le: la géographie du livre et de l'imprimé ne se résout pas dans une géographie des presses typographiques. Terminons en soulignant l'importance de la ligne de fracture qui fera passer d’une géographie (celle des coûts et des délais de transport) à une autre (celle des coûts d’exploitation): il s'agit de la révolution ferroviaire engagée à partir des décennies 1830-1840.
Notre troisième et dernier billet de cette série traitera de la topographie du livre dans la ville, à travers notamment l’exemple de Leipzig.

Notes
(1) Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre : autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, Genève, Librairie Droz, 2003, p. 125-174.
(2) Frédéric Barbier, «Saint-Bertin et Gutenberg», dans Mélanges Aquilon, ouvr. cité, p. 55-78.

samedi 29 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (1)

Il est étonnant de constater combien les historiens intéressés par le domaine des «industries polygraphiques» (nous prenons le terme d’industrie au sens le plus large) ont très souvent, jusqu’au XXe siècle, privilégié dans leur travail l’étude des ateliers d’imprimerie.
Certes, l’atelier d’imprimerie, avec son organisation complexe, ses travailleurs très particuliers (les singes, les ours, et les autres) et toute la mythologie qui l’accompagne constitue un espace emblématique, et qui ne peut qu’impressionner le profane. À certains égards, il apparaît comme le laboratoire où s’opère l’alchimie qui rendra accessible à tout lecteur tous les textes que l’on pourrait souhaiter. Son étude se justifie pleinement s’agissant des premières décennies de l’«art nouveau», et plus généralement d’histoire des techniques ou d’histoire de la production imprimée et des pratiques de fabrication – on pourra penser à l’exemple célèbre de la Société typographique de Neuchâtel dans les dernières décennies de l'Ancien Régime (1). Le fonctionnement de l'atelier constitue aussi un préliminaire indispensable aux travaux de bibliographie matérielle.
Pourtant, le cœur des activités de la branche ne réside bientôt plus dans les seules imprimeries, et leur étude devient au fil des générations insuffisante, surtout si l’on privilégie une perspective macro-économique. On le sait, la production d’imprimés marque une rupture quantitative radicale avec l’économie du manuscrit (plus de 30000 titres publiés entre 1454 et 1500), et bientôt les exemplaires s’accumulent dans les entrepôts des fabricants, alors même que les investissements nécessaires restent considérables: lorsque l’on a le matériel d’imprimerie, il faut se procurer un texte à reproduire, puis conduire tout le processus de fabrication (acheter le papier, payer les ouvriers, etc.) avant de pouvoir espérer vendre et rentrer dans ses frais. La grande affaire, c’est la diffusion, comme le montre déjà la mise en scène de la «Danse macabre des imprimeurs» publiée à Lyon autour de 1500.
Bien sûr, il existe des «librairies» dès avant Gutenberg, et des canaux par le biais desquels on peut se procurer des exemplaires de livres manuscrits: le classique des Roose nous éclaire sur la vigueur de la vente des manuscrits à Paris à la fin du Moyen Âge, tandis que François Villon, d’auberge en auberge, vend ses livres pour s’assurer du nécessaire :
À Gandeluz [Gandelu] lès La Ferté [La Ferté-Milon] / Là laissai-je mon ABC…
Mais le changement de régime est là. Les premiers imprimeurs, à commencer par Peter Schoeffer, assurent dès les années 1469-1470 la distribution de leur propre production, parfois aussi de celles de leurs confrères, notamment en publiant des listes de titres disponibles. L’exemplaire de la liste imprimée par Peter Schoeffer et aujourd’hui conservé à Munich (cf cliché), un simple placard, porte à la suite du texte imprimé une note manuscrite en latin qui nous éclaire sur les pratiques de la vente: «On trouvera le vendeur de ces livres à l’auberge dite À l’homme sauvage» – seul le nom de l’auberge est en allemand.
Cette auberge Zum wilden Mann est connue comme étant située à Nuremberg, sur le Marché au vin (Weinmarkt), une localisation qui ne saurait nous surprendre: d’une part, Nuremberg est un pôle commercial de toute première importance, où notre imprimeur mayençais espère trouver des débouchés pour ses titres; d’autre part, l’exemplaire de la liste provient de la bibliothèque du médecin et bibliophile nurembergeois Hartmann Schedel, l’auteur même des célébrissimes Chroniques. Au passage, on ne s’étonnera pas de l’extrême rareté de semblables documents anciens, dont la destination n’est évidemment pas d’être conservés dans les bibliothèques, sinon celle d'un savant amateur.
Quoi qu’il en soit, la procédure est clair: le «voyageur» de Fust est venu dans la capitale de la Franconie, où il s’est établi dans une auberge très connue au cœur de la ville (à l’emplacement actuel du 11 Weinmarkt), non loin de Saint-Sébald. Il fait distribuer son tract, en indiquant où on peut le rencontrer pour se procurer des exemplaires des titres cités –il suffit de compléter le tract pour qu’il puisse servir dans plusieurs villes successivement. Il est probable que le voyageur était accompagné par un ou plusieurs chariots transportant les exemplaires eux-mêmes destinés à la vent: les grandes auberges sont de véritables caravansérails, qui offrent toutes les facilités aux clients, y compris s'agissant des écuries et autres entrepôts.
Bref, les premiers espaces de vente, et de rencontres, ce sont les ateliers d’imprimerie eux-mêmes et les auberges (2), auxquels nous pouvons ajouter les marchés et les foires –comme le fait déjà Gutenberg à la foire de Francfort dès 1454 (3).
Mais une telle procédure ne saurait résoudre le problème à moyen terme et, peu à peu, c’est tout un secteur d’activités nouveau qui va émerger, celui de la distribution des imprimés, avec des structures permanentes (au premier chef, les librairies de détail) et des pratiques professionnelles complexes. Les premiers négociants en livres sont connus dans les décennies 1480-1490: ce sont, dans les pays allemands, les Buchführer, dont Ursula Rautenberg explique qu’ils peuvent être aussi bien des «voyageurs» (4) que, bientôt, des commerçants sédentaires plus ou moins spécialisés. Les librairies au sens moderne du terme commencent ainsi à être ouvertes à partir des années 1500 dans les villes les plus dynamiques.
Notre prochain billet traitera des paradoxes de la géographie des presses typographiques à travers la typologie des villes et autres localisations accueillant des ateliers d’imprimerie.

Notes
(1) La question de la lecture et de ses pratiques n'entre pas dans le champ du présent billet.
(2) Bien évidemment, les acheteurs aussi pourront se déplacer, et nous savons que, dès la décennie 1440, l’abbé de Saint-Aubert de Cambrai envoie un «messager» à Bruges pour se procurer un ou plusieurs exemplaires de petits livrets xylographiés, en l’occurrence un Doctrinal. Il en fera également acheter d’autres sur le marché de Valenciennes.
(3) Comme en témoigne la lettre de Piccolomini au cardinal Carvajal.
(4) Ce qui veut dire que le «voyageur» de Peter Schöffer pourrait lui aussi être qualifié de Buchführer. Cf l’article «Buchführer» dans Reclams Sachlexicon des Buches. Von der Handschrift zum E-Book, dir. Ursula Rautenberg, 3e éd., Stuttgart, Reclam, 2015, qui cite l’article fondamental de Heinrich Grimm, «Die Buchführer des deutschen Kulturbereichs und ihre Niederlassungsorte in der Zeitspanne 1490 bis um 1550», dans Archiv für Geschichte des Buchwesens, 7 (1967), col. 1153-1772.

dimanche 7 octobre 2018

Encadrer et censurer le média

Le récent colloque de Tours, Lost in Renaissance (cliquet ici), nous amène à rouvrir brièvement un dossier ancien: celui-ci porte sur «la peur et le livre» –selon l’usage, nous entendons ce dernier terme dans son sens le plus large, soit un support faisant appel aux techniques de l’écrit (à l’exclusion des écrans). La peur et le livre ne constituent d'ailleurs qu’un exemple d’un sujet beaucoup plus large, et que l’on pourrait définir comme celui e «la peur et les médias» (cliquer ici).
Nous ne pouvons pas nous arrêter sur la typologie de la peur, qui opposera la peur immédiate (par ex., la peur de tomber), à la peur à moyen ou à plus long terme (la peur de la ruine, de la maladie, ou autre) et à la peur essentielle (la peur de la mort et de ce qui peut s’ensuivre). Par rapport à cette question, les usages du média seront de différents ordres: la peur existentielle, celle de mourir, ne peut être envisagée que dans une spécifique, celle de la morale ou d'une forme de dévotion, quand les autres types de peur pourront faire l’objet de spéculations diverses relatives au média. Selon les époques et les circonstances,
- on garde sous les yeux l’image de la mort et on s’inquiète de son salut en se référant à des livres de piété ou autre (dans le monde occidental, l’Imitation de Jésus Christ est le best seller de l’époque moderne);
-ou bien on «joue à se faire peur» en apprenant l’existence d’une catastrophe qui s’est produite au loin (ce sont les «canards»), ou en lisant un roman effrayant (un roman «gothique», une histoire de fantôme…), mais que l’on sait être une fiction;
-ou bien encore on se laisse aller à une forme de millénarisme annonçant la fin du monde (à l'époque contemporaine, il s'agit de la guerre, de la subversion des États organisés, des migrations incontrôlées, de la destruction de l'environnement naturel et des conséquences que cette destruction peut entraîner…).
Cette typologie interfère avec une sociologie et une anthropologie de la peur, elles-mêmes liées à la médiatisation: nous avons déjà évoqué, pour la France, la Grande Peur de 1789, soit la peur du plus grand nombre dans un environnement rural très majoritairement analphabète, mais en même temps ouvert à la circulation des bruits et autres fausses nouvelles. Au XIXe siècle, à la peur des bourgeois parisiens devant les «banlieues rouges» telles que présentées par Zola (1) succède aujourd’hui la peur face à des «quartiers» censés être dominés par le communautarisme et abandonnés par la République. Les enquêtes de Le Play donnent des séries d’exemples de ce type, comme celui des «paysans déracinés» qui peuplent Saint-Junien (Hte-Vienne), et parmi lesquels l’auteur s'arrête sur la figure de la gantière, seule dans son atelier et qui coud fébrilement: «paysanne hier, elle sera pétroleuse demain à la prochaine grève».
Mais nous retiendrons aujourd’hui le schéma inverse: c'est le livre, ou le média, qui fait peur par lui-même, et surtout par les usages qui peuvent en être faits. Le colloque de Tours a permis de revenir sur les conséquences entraînées par l’irruption, au XVe siècle, de la nouvelle technologie des médias, celle de la typographie en caractères mobiles. Bien entendu, la première réaction est universellement positive, face à un outil qui permettra la multiplication des textes, l’accélération de leur circulation, et une accessibilité considérablement plus grande grâce à la baisse des prix. Mais les disfonctionnements apparaissent progressivement plus graves: comment protéger les investissements des libraires éditeurs, comment contrôler la qualité des textes publiés et surtout, à plus long terme, comment contrôler leur circulation (2)?
Bien sûr, la peur n’entre pas seule en ligne de compte: l’économie intervient aussi (il faut réguler, pour protéger ses droits), de même que la sociologie du pouvoir (il faut contrôler, pour conserver l’exclusivité de la médiation ou de la prescription, notamment s’agissant du premier ordre et du rapport à l'Écriture sainte).
Le risque fondamental est celui selon lequel un nombre croissant de lecteurs potentiels pourra se procurer les textes qu’il souhaite ou qui seront à sa disposition, alors même que ces textes ne lui sont pas toujours réellement accessibles. Selon les lecteurs, les conséquences pourront être tragiques pour l’individu, pour sa famille, ou pour la collectivité: ce lecteur trop naïf est intoxiqué par le texte qu’il découvre et qui le fascine, à l’image d’Emma Bovary «empoisonnée» par ce qu’elle emprunte au cabinet de lecture de Rouen. La crédulité pousse cet autre à croire à des chimères (la bourse…), qui entraîneront sa ruine et celle de sa famille. Quant aux paysans révoltés, ils ont pris au sens littéral ce qu'ils croyaient avoir été annoncé par les Réformateurs, sur le royaume de Dieu et sur l’égalité universelle…
Bref, l’imprimerie est un don de Dieu, mais elle doit être utilisée à bon escient. Dès avant 1517, la réaction se fait à Rome, quand le pape Léon X promulgue les décisions du concile de Latran relatives à la publication des livres imprimés (26 mai 1515): il est interdit d'imprimer un texte qui n'aura pas été approuvé par les autorités ecclésiastiques (Prohibitio imprimendi libris, absque examine approbatione Vicarii Papæ, & Magistri Sacri Palatii Apostolici in Urbe. Et episcoporum hæreticæque pravitatis inquisitorum il aliis locis»). L'imprimerie a été découverte par la grâce de Dieu et elle apporte des avantages considérables (3), mais il est de la responsabilité de l'Église de veiller à ce qu'elle ne soit employée qu'à la gloire de Dieu, à l'essor de la foire et à la diffusion des connaissances utiles (4). Encore quelques années, et Cochlaeus résumera les inquiétudes de la part des catholiques:
Le Nouveau Testament de Luther a été tellement multiplié et tellement répandu par les imprimeurs que des tailleurs et des cordonniers, (…), des femmes, des ignorants, qui ont accepté ce nouvel évangile luthérien et qui savent un peu lire l’allemand l’ont étudié avidement comme la source de toute vérité…
De fait, tout un chacun n’a pas été formé pour interpréter les Écritures saintes, et il convient toujours de prendre des précautions. À terme, ce sera, au concile de Trente, la mise en place de la censure en tant qu’institution de surveillance et de régulation de la circulation des livres.
Ne croyons pas pourtant que les idées des Réformateurs soient plus ouvertes, s’agissant de la pratique de lecture. Luther ne déclare-t-il pas:
«Il ne faudrait pas lire beaucoup, mais lire de bonnes choses et les lire souvent» (Martin Luther, À la noblesse chrétienne, dans Œuvres, I, p. 662).
Inutile de souligner combien ce programme supposerait de revenir sur la théorie de la «Leserevolution», laquelle serait caractérisée par le passage, plus précoce dans l'environnement réformé, de la lecture intensive à la lecture extensive…

1) Alain Faure, «Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet», dans Genèses, 51-2 (2003), Les Mots de la ville, p. 48-69.
2) Jean-François Gilmont, «Les humanistes face à l’ars impressoria», dans Id., Le Livre et ses secrets, Louvain, Presses universitaires de Louvain; Genève, Librairie Droz, 2003, p. 45-57. L’auteur exploite notamment le petit opuscule de Hans Widmann, Vom Nutzen und Nachteil der Erfindungdes Buchdrucks, aus der Sicht der Zeitgenossen des Erfinders, Mainz, Gutenberg Gesellschaft, 1973. Voir aussi : Orietta Rossini, «La stampa a Roma : entusiasmi e riserve nei circoli umanistici», dans Gutenberg e Roma. Le origini della stampa nella città dei papi (1467-1477) [catalogue de l’exposition du Mueso Barracco, Rome, 1997], éd. Massimo Miglio, Orietta Rossini, Napoli, Electa Napoli, 1997, p. 97-112. La question de la protection des œuvres de l'esprit et de la rémunération des auteurs à partir de leur travail reste longtemps en retrait.
3) «Ars imprimendi libros, temporibus potissimum nostris, divino favente numiner, inventa seu aucta & perpolita, plurima mortablibus attulerit commodæ, cum parva impensa, copia librorum maxima habeatur». 
4) «Nos itaque ne id quod ad Dei gloriam & fidei augmentum ac bonorum artium propagationem salubriter est inventum, in contrarium convertatur». Le texte complet est édité dans: Magnum bullarium romanum a beato Leone Magno usque ad S.D.N. Benedictum XIII opus absolutissimum, t. I, Luxemburgi, sumptibus Andreæ Chevalier, 1727, p. 554 et suiv.

jeudi 12 juillet 2018

Le virtuel et l'histoire du livre

Le vénérable Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS), fondé par François Guizot, prévoit d’organiser au printemps prochain le 144e congrès des sociétés savantes à Marseille, dans le cadre du MUCEM, et de le consacrer au thème très large du réel et du virtuel (sur les congrès du CTHS, voir ici).
Peu de mots que l’on dirait «savants» sont aujourd’hui aussi couramment utilisés que celui de «virtuel», avec ses dérivés («virtualité», «virtuellement»…). La généralisation des applications de l’informatique dans l’environnement de tous les jours nous fait intégrer, parfois même sans nous en apercevoir, un monde du «virtuel»  auquel les nouvelles techniques d’information et de communication (les NTIC) donneraient une puissance supérieure à celle du monde «réel», et qui permet le cas échéant de manipuler ce dernier. Les exemples sont légions, depuis les jeux électroniques jusqu’aux visites et expositions virtuelles, aux animaux virtuels, ou encore à l’imagerie médicale et à ses applications –sans oublier, in fine, le petit monde des lecteurs, des livres numériques et des bibliothèques «virtuelles».
Deux observations sur l’emploi du mot montreront comment la problématique de la production et de la gestion de l’information est à la base du concept. 

I- Comme c’est le cas pour beaucoup de mots passés dans le langage courant, l’acception en reste souvent incertaine, de sorte qu’un détour liminaire par la lexicographie s’impose.
Avec l’adjectif de «virtuel», nous sommes dans le champ de la philosophie, et plus précisément dans le champ de la théorie de la connaissance et du langage. «Virtuel» dérive en effet du latin virtualis (< virtus), soit un épithète utilisé en scolastique pour signifier «ce qui est en puissance». Ce concept se rattache fondamentalement à la réflexion sur le langage, et sur sa manipulation. La connaissance est élaborée à partir des mots (des signifiants) et de leurs agencements sous forme de discours: virtualis est employé dans la discussion sur l’articulation entre les signifiants, les signifiés (ce que les signifiants désignent) et les realia effectivement observables. L’exemple classique est celui de l’arbre: le signifiant «arbre» désigne-t-il comme signifié un «arbre virtuel», lequel ne peut être actualisé que sous la forme d’un certain arbre, autrement dit d’un «arbre réel»? 
Deux sens dérivés se greffent sur cette acception première.
1) Comme le montre l’exemple de l’arbre, «virtuel» désigne d’abord ce qui n’est qu’en puissance, donc potentiel, par opposition non pas à réel, mais plutôt à actuel. Par exemple, la masse des connaissances accumulées dans les livres est réelle (ou actuelle) du point de vue de l’homme en général, mais virtuelle du point de vue d’un certain homme en particulier, qui ne pourra pas la maîtriser mais qui pourra toujours y faire référence pour étudier tel ou tel point.
2) Un autre glissement sémantique intervient lorsque, par extension, le terme désigne non pas seulement ce qui n’est qu’en puissance, mais ce qui est existe «à la place de» quelque chose: cette acception est la plus courante aujourd’hui, avec les multiples applications touchant aux «mondes virtuels». Elle a été probablement introduite par le biais de l’anglo-américain virtual, utilisé depuis 1953 (d’après le Dict. hist. de la langue fr.): dans l’usage courant, l’adjectif devient plus ou moins synonyme d’abstrait, voire d’imaginaire. Pourtant, le «virtuel» permet aussi de faire «comme si», notamment en modélisant un problème pour en envisager les conséquences (1): il est l’outil d’une rationalisation de l’action qui en démultiplie la puissance (à Kourou, je lance autant de fois que nécessaire une fusée virtuelle, de manière à préparer le lancement de la fusée réelle) (2).
Nous passons donc, avec l’adjectif (éventuellement substantivé) de «virtuel», d’un terme spécialisé employé dans le cadre d’une théorie philosophique complexe, à un terme dont le caractère relativement indécis de l’acception courante expliquerait le succès.

II- Le «virtuel» n’est pas une nouveauté née de l’actuelle révolution des médias. Dès lors que la définition du terme nous introduit dans la philosophie du signe et du langage, la «virtualité» prend une dimension spécifique: il s’agit de médiation, donc de médias, manuscrits, imprimés, ou tout autre support de la communication sociale. Le «virtuel» est une caractéristique fondamentale de l’hominisation, notamment par le biais de différents procédures d’externalisation: le langage articulé, puis les systèmes d’écriture et leur mise en œuvre (épigraphie, manuscrit, etc.), avant l’irruption des techniques de reproduction, dont la plus puissante est, à l’époque moderne, celle de la typographie en caractères mobiles. Le contenu des bibliothèques accumulées forme un monde de papier, un monde virtuel, qui permet de manipuler le monde réel. 
À la fin de l'Ancien Régime, les vertiges du monde virtuel (© Médiathèques de la ville de Versailles)
L’épaisseur chronologique n’empêche pas les changements liés à l’évolution des techniques. C’est au XVIe siècle que se constituent les premières «banques de données» modernes, en l’espèce des grandes bibliothèques (plusieurs dizaines de milliers de volume) et des instruments de gestion progressivement mis en place pour en gérer les contenus informatifs. Dans le système traditionnel qui est celui de l’interaction extractive, l’utilisateur se reporte aux titres répertoriés dans les catalogues ou présents sur la tranche ou sur le dos des volumes pour repérer celui qu’il cherche, puis aux tables et aux index, voire aux usuels bibliographiques et autres, pour identifier l’information dont il a besoin: les dispositifs de gestion de l’information concernent aussi bien les volumes pris isolément (avec des éléments comme la foliotation, puis la pagination, les tables de toutes sortes, etc.), que les collections rassemblées en bibliothèques. Retenons la leçon: l’accumulation des données se renforce par la mise au point de procédures «intelligentes», qui permettront de mieux les exploiter, faute de quoi elle ne débouche que sur le chaos.
Le parallèle entre le langage et la pensée se prolonge au niveau des livres, et l’on observe comment les procédures de gestion de l’information ont déjà une très grande puissance: Lucien Febvre montre, par ex., comment l’essor de l’«esprit d’observation» qui caractérise la Renaissance serait d’abord dû à la possibilité nouvelle de rassembler les textes et les informations, et de les comparer (3). La représentation joue au premier chef dans le domaine de l’illustration (et de la cartographie). Pour son De humani corporis fabrica publié par Oporin en 1543 (4), Vésale est venu à Bâle pour travailler en liaison directe avec l’imprimeur. Les planches anatomiques, fonctionnent comme une représentation de la réalité, et elles innovent en incorporant des signes alphabétiques qui renvoient aux différents articles de la légende et aux mentions portées dans les marges du texte. On pourrait aussi penser aux livres qui constituent en eux-mêmes des modèles virtuels, et dont l’Astronomie impériale de Bienewitz donne en 1540 un exemple spectaculaire (5). L’ouvrage, qui traite du mouvement des astres, des éclipses, des positions astrologiques, du calendrier, du comput, etc., consacre à chaque planète une planche xylographiée composée de plusieurs disques superposés et mobiles, avec des graduations : grâce au livre, le lecteur peut reproduire expérimentalement, à sa table de travail, les révolutions attribuées aux planètes (6).
Le second modèle, celui de l’intégration immersive, échappe pour l’essentiel à la logique gutenbergienne et caractérise le système contemporain, dans lequel les NTIC seraient directement intégrées par leurs utilisateurs, qu’il s’agisse des jeux informatiques, ou plus largement de la vie quotidienne, de l’ordre du savoir et des décisions à prendre. La croissance des masses de données produites suit une courbe exponentielle (7), elle génère des pratiques nouvelles, et elle introduit à un environnement lui-même nouveau, désigné comme celui des big data. La miniaturisation des puces électroniques rend possible
- une dématérialisation très large des données autrefois stockées sur des «supports papier»;
- l’interconnexion la plus large;
- et la construction d’un «quotidien numérique».
Les développements en sont infinis dans les domaines les plus variés, de l’armée à la finance, bien entendu aussi au commerce, à la médecine, ou encore à l’enseignement: ils débouchent sur l’essor rapide de l’intelligence artificielle. 

L’humour est une manière agréable de réagir à la montée en puissance d’un «monde virtuel» qui semble parfois nous échapper (nous sommes tous des métadonnées). Dans l’une des nouvelles de son Supplice des week-ends, Robert Benchley évoque les paradoxes de la virtualité en matière financière, à l’époque de la grande crise américaine. Il n’y a en définitive que très peu d’argent liquide :
Tout le reste de l’argent dont on entend parler n’existe pas. C’est une monnaie verbale. Lorsque vous entendez mentionner une transaction de cinquante millions de dollars, cela veut dire qu’une société a écrit : « Bon pour cinquante millions de dollars » sur un bout de papier qu’elle (…) a donné à une autre société (…). Tel est le principe de la finance. Tant que vous êtes capable d’énoncer un chiffre supérieur à mille, vous possédez la somme d’argent correspondante. Certes, cette combine ne marche pas avec le marchand de chaussures, ou avec le patron de restaurant ; par contre, à Wall Street ou dans les cercles financiers internationaux, elle fait fureur… (8).
La «virtualisation» du monde a des conséquences directes sur le plan du fonctionnement de l’économie (dont les data constituent les nouvelles bases), et sur celui de la société en général (sociologie, anthropologie, etc.). Mais le fait que nous soyons, aujourd’hui plus que jamais, plongés dans ce monde virtuel rend d’autant plus important, sur le plan de la méthode, de proposer les cadres généraux d’une histoire du virtuel dont l’essentiel reste à écrire. L’histoire de la communication, du livre et des médias offre à ce projet un support très privilégié.

NB- Le Congrès national des sociétés savantes est ouvert à tous ceux qui souhaitent y participer, soit comme auditeurs, soit pour présenter une communication. Les propositions de communication doivent être adressées au CTHS, selon les modalités qui seront mises en ligne sur le site de celui-ci. 

Notes
1) Pour Wittgenstein étudiant les mathématiques, le virtuel (par exemple construire un cercle en géométrie et étudier les caractéristiques et les applications possibles du cercle) relève de l’ordre de la pratique et non pas de la théorie –il s’agit d’un art de faire, qui n’a pas à être justifié en tant que tel.
2) Dans la pensée occidentale, cet art de faire s’articule avec un art de penser: les Grecs ont inventé les mathématiques, et par là l’idée selon laquelle le savoir est possible et une certaine vérité accessible. Le virtuel débouche sur une forme de connaissance: c’est la réflexion théorique sur la géométrie qui permet de construire le modèle d’une terre ronde, et d’en calculer un certain nombre de caractéristiques.
3) Lucien Febvre, Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle: la religion de Rabelais, 1ère éd., Paris, Albin Michel, 1948 (3e éd., ibidem, 1975) («L’évolution de l’humanité»), p. 358-359.
4) André Vésale, De Humani corporis fabrica libri septem, Basel, Johannes Oporinus, 1543.
5) Peter Bienewitz, dit Apian, Astronomicum caesareum, Ingolstadt, Petrus Apian, 1540.
6) Pourtant, le travail de Bienewitz reste bâti sur les hypothèses de Ptolémée (la terre est au centre du monde), alors que, non loin des rives de la Baltique, le chanoine Nicolas Copernic a déjà élaboré sa théorie héliocentrique du cosmo : les travaux de Copernic ne seront  publiés qu’à sa mort, en 1543, et ils ne deviendront réellement connus que sensiblement plus tard. Nikolaus Copernic, De Revolutionibus orbium coelestium libri VI, Nürnberg, apud Johannem Petreium, 1543. Id., De Revolutionibus orbium coelestium libri VI (...). Item De libris revolutionum narratio prima..., Basel, Henricus Petrus, 1566. Id., Astronomia instaurata libri sex, Amsterdam, Wilhelm Jansson, 1617.
7) On estime aujourd’hui que la masse des données produites par l’homme en une année équivaut à celle des données déjà produites depuis les origines de l’humanité.
8) Robert Benchley, Le Supplice des week-ends. Nouvelles, trad. Paulette Vielhomme, nelle éd., Paris, 10/18, 1981, p. 79-80.

lundi 2 juillet 2018

La recherche en histoire du livre

Les débuts de notre IIIe millénaire sont dominés, en Occident, par la problématique de l’information, de son élaboration à sa communication et à son traitement, dans un sens souvent positif, mais aussi parfois négatif. La puissance des médias informatiques n’apporte-t-elle pas à tout ce qui relève de la manipulation, voire de la désinformation, un retentissement considérablement accru? Cette conjoncture donne à l’étude de l’histoire du livre et des médias une actualité certaine, et tout particulièrement à une histoire du livre et des médias conduite dans le plus long terme (1).
Dans le dernier livre qu’il nous a laissé, Henri-Jean Martin explique:
Le langage (…) fournit un outil permettant la représentation mentale des objets absents (…). Dans une large mesure, [il] nous libère de la tyrannie des sens (…). Il nous donne accès aux concepts, qui associent des informations en provenance de diverses modalités sensorielles, et qui sont par là même inter-sensoriels ou supra-sensoriels… (2).
En effet, nous savons que le processus d’hominisation se développe, depuis la préhistoire, autour de deux éléments-clés, dont le premier concerne le rôle du langage articulé non seulement du point de vue de la communication, mais aussi pour tout ce qui regarde la construction et l’organisation de la pensée.
Une civilisation qui se développe autour de l'écrit: dans le bureau du riche négociant, on dresse les comptes, on dépouille la correspondance et on y répond, on conserve les documents importants, tandis que quelques livres (de piété?) restent à portée la main (Cornelis Engebrechtsz, La vocation de Mathieu, Leyde, 1515: © Gemäldegalerie de Berlin, n° 609, détail). Le thème de la Vocation soulève d'autres problèmes, relevant de l'histoire de l'art et de l'histoire du sentiment religieux plus que de l'anthropologie historique: pour ce qui nous retient aujourd'hui, la lecture du tableau fait penser  à des figures de grands négociants de la Renaissance, parfois eux-mêmes bibliophiles, comme un Jakob Fugger.
Le travail mental et la pensée sont indissociables du langage, c’est-à-dire d’un mode d’organisation du discours, et surtout d’un mode de représentation, donc de médiation.
Le second élément concerne l’externalisation des facultés humaines, par la mise en œuvre de «prothèses» successives, pour reprendre la formule de Régis Debray. Ces prothèses permettent à l’homme de décupler ses possibilités dans les domaines les plus variés, et la communication ne leur échappe pas: l’écriture «externalise» la parole, avant que l’invention de la typographie en caractères mobiles n’en multiplie la puissance. Précisons que l’innovation ne concerne pas la seule technique, mais aussi les produits et les pratiques développées à l’entour de ceux-ci: c’est ainsi, par exemple, qu’une étape fondamentale, pour l’essor de l’économie du livre en Occident, a été marquée par l’invention de l’information courante imprimée (les «nouvelles»), puis de la presse périodique.
De ce que l’élaboration du langage articulé et sa mise en œuvre par des «prothèses» sont fondamentales dans le processus d’hominisation, il est logique de déduire que les phénomènes liés à la communication, en l’occurrence à la communication écrite, sont pareillement au cœur du développement des sociétés humaines. Des inscriptions épigraphiques et du volumen aux réseaux connectés et aux big data, les technologies donnent à une forme d’information et de communication de plus en plus largement partagée une puissance dont l’accroissement semble suivre une trajectoire exponentielle.
Dans le même temps, l’histoire du livre montre comment les différentes logiques sont liées les unes aux autres, et comment elles se constituent en un système dont les déséquilibres internes assurent la transformation selon un rythme qui tend lui-même à s’accélérer: c’est ainsi que l’on est amené à parler, non plus de la «chaîne du livre» (qui conduirait linéairement de l’élaboration du message (le texte) à sa transmission et à sa réception), mais d’un « système-livre » beaucoup plus complexe et fonctionnant de manière intégrée (4). La leçon est universelle: une bonne compréhension suppose, toujours et partout, un effort de contextualisation large, d’intégration et de mise en perspective.
Marshall MacLuhan avait, en son temps, théorisé le rôle des «médias», par une formule célèbre, même si peut-être ambiguë: «le médium, c’est le message» (5). L’histoire du livre confirme l’enseignement, et en généralise les conséquences: avec l’imprimerie, les paramètres économiques tendent à s’imposer dans le «petit monde du livre», ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils étaient radicalement absents de celui des manuscrits (6). Indépendamment de certaines préférences historiographiques (7), l’équilibre des systèmes se déplace et, à l’époque moderne, le rôle de la logistique (les circulations de tous ordres, informations, valeurs financières, etc.), de la distribution et de la diffusion, apparaît comme de plus en plus important.
L’essor progressif d’un média nouveau suscite d’abord l’optimisme, mais il ne tarde pas à faire surgir des situations et des problèmes auxquels il s’impose d’apporter des réponses. Les intellectuels en général et les humanistes en particulier se sont réjouis de ce que l’imprimerie permette d’élargir la connaissance des textes auprès d’un plus grand nombre et dans des conditions jusque-là inconnues. Mais, rapidement, les difficultés apparaissent et, dès avant la Réforme luthérienne, Sébastien Brant ouvre le «Prologue» de sa Nef des fous en s’étonnant: grâce l’imprimerie, non seulement la Bible est répandue partout, mais aussi les écrits des Pères de l’Église et toutes sortes de textes, mais personne n’en devient pour autant meilleur, et le monde reste plongé «dans la nuit noire» (8). C’est que, souligne-t-il, il ne suffit ni de disposer des exemplaires, ni même de les lire, mais qu’il faut savoir lire à bon escient:
On voit aussi nombre de fous / Qui s’ornent de saintes lectures,
Se croient distingués et savants / Quand ont lu le texte à l’envers.
Tel croît connaître son psautier / Pour avoir lu: Beatus vir.
Exemplaire censuré d'une réédition de la Bibliothèque de Gesner, Zurich, 1583, Le censeur a pris soin, en cancellanrt certains mots, de ne pas en rendre la lecture impossible (© Univ. catholique du Sacré Cœur, Milan).
À terme, ce sera l’invention de différents procédés de protection et de régulation, la mise en place de la censure et un certain encadrement des pratiques de lecture. Les concepts eux-mêmes doivent faire l’objet d’une contextualisation, comme nous l’enseigne l’histoire du livre et des médias. Nous pensons notamment à des concepts liés à l’histoire littéraire, et reçus comme des évidences par le sens commun: que ce soit le «texte» ou encore l’«auteur», le «lecteur», etc., tous doivent désormais impérativement être réintégrés dans des systèmes englobant, qui déterminent leur cadre et leurs conditions de validité et de fonctionnement.
En définitive, il est aujourd’hui devenu de plus en plus évident que la matérialité du média encadre les catégories les plus abstraites, et jusqu’à l’organisation de la pensée. Face aux nouveaux médias, les inquiétudes se généralisent, inspiratrices de repliements, voire de renfermements: comment intégrer la montée de l’intelligence artificielle, que penser de la baisse (supposée) des quotients intellectuels dans la majorité des pays développés (9), comment lutter contre le retour de l’irrationalité et contre les phénomènes de désinformation, comment participer à des échanges qui semblent souvent nous échapper, etc. C’est à une meilleure intelligibilité de phénomènes fondamentaux qu’invite ainsi l’histoire du livre et des médias. En faisant pénétrer le lecteur au sein du laboratoire des expériences passées, elle invite aussi à mieux comprendre les conditions de fonctionnement des sociétés du présent:
Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé (10).
La leçon est encore plus d'actualité pour nous, qui sommes plongés dans une société de l'information que nous devons dans le même temps –inventer. 


Notes
1) Nous prenons le terme de livre au sens général de «document écrit ou imprimé» destiné à une certaine publicité, même si le départ n’est pas toujours facile avec ce qui relève plutôt des documents d’archive. De même, on comprendra le terme de «médias» dans son acception large des «moyens sociaux de communication», et non pas dans l’acception étroite la plus courante, soit des «médias de masse» (notamment la presse périodique), soit des «nouveaux médias» apparus depuis les deux dernières décennies du XXe siècle. L’histoire du livre traite des moyens sociaux de communication qui s’appuient sur l’écrit.
2) Henri-Jean Martin, Aux sources de la civilisation européenne, Paris, Albin Michel, 2007 («Bibliothèque Idées»), ici p. 83 et note 54.
3) Régis Debray, Les Révolutions médiologiques dans l’histoire. Pour une approche comparative, Villeurbanne, Amis de l’Enssib, 1999.
4) Régis Debray souligne lui aussi l’importance de ces «chaines opératoires spécialisées» : «L'extériorisation des facultés humaines dans des chaînes opératoires spécialisées représente un gain de temps et de puissance».
5) Herbert Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, trad. fr., 1ère éd., Paris, Seuil, 1968.
6) Au Moyen Âge, l’institution des bibliothèques, ou encore la mise à disposition de collections de livres enchaînés (voire d’exemplaires isolés), répondent aussi à la nécessité économique de faciliter la diffusion de textes proposés par ce biais en «mode partagé».
7) Par exemple, les chercheurs ont longtemps privilégié la branche de la typographie (de l’imprimerie) aux dépens de celle de la librairie. De même, la perspective économique a sans doute été plus prégnante dans les développements de l’histoire du livre «à la française», tandis que la tradition anglaise donnait plutôt le pas à la bibliographie matérielle (physical bibliography).
8) Frédéric Barbier, Histoire d’un livre: la Nef des fous (das Narrenschiff), de Sébastien Brant, Paris, Éditions des Cendres, à paraître à l'automne 2018.
9) Plusieurs articles de la presse de grande diffusion ont récemment évoqué la baisse du Q.I. dans la plupart des sociétés occidentales développées, après une période de hausse pendant une demi-douzaine de générations. Le désormais célèbre «effet Flynn» rapporte la hausse passée à l’amélioration générale des conditions sanitaires et de l’environnement social et culturel (au premier chef, l’alphabétisation). Inversement, certains spécialistes des neurosciences et des sciences cognitives évoquent parmi les facteurs expliquant la baisse apparemment rapide des performances mesurées depuis une génération environ, l’utilisation massive des écrans, et la diminution corrélative des zones du cortex cérébral en charge de la compréhension et de la communication.
10) Robert Darnton, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, trad. fr., Paris, Gallimard, 2011.

samedi 2 juin 2018

Une page...

Mesdames, Messieurs,
Cher(e)s collègues, Cher(e)s ami(e)s,
Il y a quarante cinq ans, à la rentrée de septembre 1972, un jeune homme de vingt ans à peine passait le seuil de l’École nationale des chartes, pour y commencer une carrière sur laquelle il ne savait alors rien de très précis. Aujourd’hui même, le 28 mai 2018, ce jeune homme qui n’en est plus vraiment un doit inaugurer une nouvelle partie de sa vie : la retraite, obligatoire à 65 ans et 9 mois.
Dans l’intervalle, j’aurai eu beaucoup de chance, en découvrant, d’abord, l’histoire du livre, en choisissant ce domaine comme cadre de mon sujet de thèse des chartes, et en rencontrant celui qui serait mon maître –comme il a été le maître d’un certain nombre d’entre nous–, l’inventeur de la «nouvelle histoire du livre», à savoir Henri-Jean Martin. L’enseignement des chartes avait comme objectif la professionnalisation, de sorte que la recherche se faisait surtout dans la conférence d’Histoire et civilisation du livre, tenue par Martin depuis 1963 à l’École pratique des Hautes Études, toujours avec la plus grande régularité, chaque lundi de 16h à 18h.
En sortant de l’École, avec une thèse d’histoire du livre (soutenue sous la direction conjointe de François Furet et Henri-Jean Martin), j’ai eu une nouvelle chance, celle de pouvoir pénétrer au plus près le petit monde des bibliothèques publiques, comme directeur de ce que l’on n’appelait pas encore une bibliothèque «patrimoniale» tout particulièrement riche. Puis je suis entré au CNRS, et du même coup à l’École normale supérieure, où notre laboratoire était abrité. C’est ainsi que je bouclais, après une excursion de quelques années dans le nord de la France, mon petit tour de la place du Panthéon, du lycée Henri IV à la Sorbonne et à la rue d’Ulm… et que je passais mon «doctorat de troisième cycle», à Paris I sous la direction de Daniel Roche. Quelques années encore, et c’était le doctorat d’État, à Paris IV sous la direction de François Caron, mais toujours sous la tutelle d’Henri-Jean Martin.
Il me fut donné en 1993 la joie et l’honneur de succéder (non sans quelque inquiétude…) à celui-ci à sa direction d’études de l’EPHE –quelques années à peine avant de pouvoir lui remettre son volume de Mélanges (Le Livre et l’historien), devant la foule impressionnante de ses amis réunis dans le grand salon du rectorat à la Sorbonne.
Aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à mes maîtres, mais aussi remercier les organismes qui ont rendu le travail possible: le CNRS, l’EPHE et l'ENS, ainsi que d’autres structures ou institutions où j’ai été détaché pour quelques années, à Göttingen, à Lyon ou encore à Strasbourg. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer de très grands savants, pour lesquels j’avais et j’ai toujours la plus haute estime. Avec des collègues bientôt devenus des amis, nous avons pu monter des programmes de recherche, organiser des événements et publier des travaux –je pense par ex. à l’exposition du CNAM sur Les trois révolutions du livre, aux deux colloques commémoratifs 1958-2008: cinquante ans d’histoire du livre, ou encore à notre revue Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, éditée par Droz (à ce jour quatorze livraisons, pour plus de 6000 pages publiées).
J’aurai eu aussi la chance de pouvoir travailler en confiance avec un grand nombre d’étudiants qui m’ont demandé d’assurer la direction de leurs travaux: des premières thèses, à l’École des chartes, à la dernière, soutenue il y a quelques jours à peine (mardi 22), dans le cadre d’une cotutelle franco-allemande.
Durant toutes ces années, j’ai essayé de poursuivre le travail de recherche et d’enseignement dans la tradition définie et mise en œuvre par Henri-Jean Martin. Si je voulais caractériser très brièvement ces conceptions, je dirais trois choses :
1) D’abord, cette histoire du livre (qui concerne en réalité le livre imprimé) est une histoire qui se déroule dans le plus long terme, de la fin du Moyen Âge jusqu’à notre début du XXIe siècle. Je m’y suis toujours efforcé, même si, par goût personnel, je n’ai pratiquement jamais dépassé dans la chronologie la fin de la Première Guerre mondiale.
2) Ensuite, c’est une histoire qui doit s’appuyer sur une expertise et sur une pratique: savoir ce qu’est un livre constitue la condition indispensable pour pouvoir comprendre ce qu’il a à nous dire. À titre personnel, j’ai d’ailleurs commencé à apprendre pratiquement ce que j’ai pu savoir de l’histoire du livre dans mon poste de bibliothécaire.
3) Enfin, l’histoire du livre est une partie de l’histoire générale: sans tomber dans les effets de mode, elle doit intégrer des savoirs et s’intégrer dans des évolutions relevant de l’histoire économique, sociale et culturelle, de l’histoire de l’art, du comparatisme historique, etc., sans oublier tout ce qui se rapporte aux nouvelles techniques de l’informatique et de la numérisation. Il me semble que ces choix caractérisent une histoire du livre «à la française» dont la valeur et l’intérêt sont largement reconnus.
Prendre sa retraite ne veut pas dire se retirer: il faut continuer à écrire, à collaborer, à échanger. C’est ainsi que, dans les mois qui viennent, se déroulera l’inauguration de l’exposition du cinq-centième anniversaire de la Réforme en France («Maudits livres luthériens…»), avec la publication d’un riche catalogue. Plusieurs colloques d’histoire du livre sont programmés, dont celui coorganisé en avril 2018 à Sárospatak sur l’histoire des bibliothèques anciennes. Dans l’intervalle, je me réjouis de participer aux manifestations qui commémorent le cent-cinquantenaire de la fondation de l’EPHE par Victor Duruy en 1867. Et il y a toujours, à l’IHMC, la poursuite du projet de prosopographie des «gens du livre» à Paris au XVIIIe siècle…
Pour finir, j’adresse encore une fois mes remerciements à toutes celles et à tous ceux avec lesquels j’aurai été en relations, même de manière plus ou moins régulière. Je me réjouis d’avoir pu travailler du mieux possible dans le domaine que j’avais choisi, et je serai toujours heureux de collaborer à la poursuite des travaux d’histoire du livre.
J’espère que vous voudrez bien excuser la longueur de ce courriel.
Avec tous mes vœux aux uns et aux autres pour la suite!
Votre dévoué
Frédéric Barbier

vendredi 27 avril 2018

Le "système-livre"

Le modèle classique de la communication avait été élaboré en liaison avec l’essor du nouveau média représenté par le téléphone, et il s’organisait sur le modèle d’une chaîne déroulant les opérations successives: au départ, un émetteur qui conçoit le message à communiquer, puis un système d’interface, de codage et de transmission (les combinés et les câbles téléphoniques), et enfin, à l’arrivée, un récepteur. Ce schéma est repris et développé par les classiques de la sociologie de la littérature, comme le petit livre de Robert Escarpit dans l’ancienne collection «Que sais-je?»: les principales composantes du système sont constituées par l’auteur rédigeant le texte, les professionnels assurant sa reproduction et sa diffusion sous la forme d’un imprimé, et finalement le lecteur. Les travaux de recherche permettent de préciser un certain nombre de détails qui font que cette «chaîne du livre» peut effectivement fonctionner, et qui en enrichissent la compréhension –on pensera aux techniques de production, aux systèmes de diffusion, etc. Mais, globalement, le modèle de la chaîne n’est pas remis en cause, ni la causalité par lui induite et fondée sur le déroulement séquentiel du temps.
Toute modélisation relève d’une simplification plus ou moins poussée, et le modèle d’analyse de la «communication» a progressivement révélé un certain nombre de limites, dont une des plus sensibles concernait d’abord le rôle du lecteur et l’histoire de la lecture. De fait, les travaux d’histoire de la lecture insistaient de plus en plus sur la typologie de celle-ci et sur sa pratique: la lecture n’est évidemment pas un phénomène transparent ni univoque, qui se limiterait à une simple opération de décodage, mais elle met en jeu des capacités, des objectifs et des représentations extrêmement différents les uns des autres...
Sur un autre plan, les sociologues se sont attachés à montrer que les pratiques liées au livre ne relevaient pas du seul acte de lecture (avec notamment la théorie du «capital culturel» élaborée par Pierre Bourdieu), tandis que les historiens du livre, derrière Henri-Jean Martin, construisaient un modèle d’analyse fondé sur la «mise en livre»: un seul et même texte change, en tant que texte lu, selon la nature de son support et de son organisation matérielle. Pour l’historien, le texte imprimé n’existe pas en tant que donnée a priori, mais bien en tant qu'agent et que produit d’une construction et d’une réception par le biais d’un certain support – un média, au sens étymologique du terme et, pour ce qui nous intéresse ici, un livre.
Cornelis Engebrechtsze, Vocation de l'apôtre Mathieu, détail
En définitive, les interactions sont constantes à l’intérieur même de la chaîne: par exemple, l’élaboration du message (du texte) prendra de plus en plus évidemment en compte le comportement et les capacités supposés de son récepteur (le lecteur), tandis qu’elle ne relève même plus du seul auteur et que d’autres intermédiaires peuvent intervenir et interviennent effectivement, à commencer par le libraire-éditeur. La première conclusion amène donc à concevoir la chaîne non pas comme représentant un processus linéaire, mais bien comme intégrant un ensemble beaucoup plus complexe de relations entre ses différents acteurs et composantes.
Nous ne nous arrêterons pas sur le deuxième ensemble de phénomènes qu’il conviendrait de prendre en considération dans l’analyse: il s’agit de l’économie générale du «livre», laquelle a bien évidemment changé très en profondeur au fil d’une histoire qui se déroule sur des siècles et qui voit s’imposer des «révolutions» successives du livre. Pour nous limiter à l’histoire occidentale, il est bien évident que la structure et le fonctionnement de la chaîne ne seront pas les mêmes, dans l’économie du livre manuscrit, puis à l’époque de la «première révolution du livre», puis sous la «librairie d’Ancien Régime», et encore plus du XIXe au XXIe siècle.
Le fait d’abandonner l’analyse linéaire et la causalité directe au profit d’une analyse dans laquelle les différents acteurs interviennent conjointement ou successivement, et où les interactions sont constantes d’un acteur ou d’un niveau à l’autre, a poussé à substituer au syntagme classique de «chaîne du livre» celui de «système livre»: cette formulation semble mieux à même de rendre compte de la complexité des processus étudiés.
Mais, dans l’immédiat, nous nous bornerons à envisager quels sont les différents éléments constitutifs du «système-livre». Bien évidemment, l’auteur fait partie du schéma, de même que les professionnels du livre et que leurs pratiques: l’accent a traditionnellement été mis sur le rôle des imprimeurs, quand les problématiques plus récentes insistent davantage sur la double question, du financement (les investisseurs ne sont pas toujours, loin de là, des «hommes du livre»), et de la diffusion (il faut par exemple considérer aussi le cas de l’accès au livre par le biais des bibliothèques). Bien entendu, les objets aussi –les livres– interviennent aussi, de même que le public des lecteurs et sa typologie (un domaine qui fait l’objet de nombre de travaux récents concerne, par ex., l’histoire du genre). Enfin, nous n’aurions garde de négliger les institutions elles-mêmes, ce dernier mot étant à prendre dans son acception anthropologique la plus large : on pourra par ex. penser
- aux instances de validation des textes (le Journal des savants et les autres titres orientés vers la bibliographie courante, ou encore les institutions de sociabilité du type des académies, sans oublier les maisons d'édition); 
- au pratiques professionnelles qui permettent à la branche de la «librairie» de s'organiser et de fonctionner, pour des problèmes aussi importants que ceux de la formation professionnelle, du crédit, de la sociabilité, etc.;
- ou encore aux institutions d’ordre administratif, juridique ou autre, qui visent à encadrer et à réguler le fonctionnement de la «librairie» en tant que branche d’activités (la censure, les privilèges, etc.).
Nous étions devant un système compliqué, celui de la «chaîne du livre», mais nous passons désormais à un système complexe: entendons, à un système faisant intervenir un grand nombre d’acteurs et d’agents, entre lesquels les interactions multiples se développent dans le temps et à tous les niveaux... 

NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.