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mardi 26 mars 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 1er avril 2019
16h-18h 
Les anciens catalogues de vente
et leurs instruments bibliographiques aux Pays-Bas
par
Monsieur Otto Lankhorst,
conservateur au Erfgoecentum
Nederlands Klossoterleven Sint Agatha 

A propos d'un livre: les Questiones Quodlibeticæ
d'Adrien d'Utrecht (Louvain, 1515)
par 
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

jeudi 25 mai 2017

La forme des livres: volumina et codices

Une forme livresque s’est trouvée trop souvent négligée par les historiens du livre, notamment (mais pas uniquement) s’agissant de la période moderne: ce sont les rouleaux, auxquels été consacrée la première session du colloque de Trente.
Baudemond rédige la Vie de saint Amand
Nous avons pour habitude de présenter le remplacement du rouleau (volumen) par le livre en cahiers (codex) comme marquant un premier temps de rupture et d’innovation dans la tradition du livre en Occident –et l’on sait que cette substitution est définitivement acquise au IVe siècle de notre ère. Bien entendu, on a échafaudé un certain nombre d’hypothèses susceptibles de suggérer les causes pour lesquelles une innovation d’une telle importance survient précisément dans une phase de crise très profonde de la civilisation écrite. Ce peut être la rupture de l’approvisionnement en papyrus, ou plus vraisemblablement la montée en puissance d’une religion chrétienne de longue date attachée à la forme du codex –comme le montrent certains passages de la Bible elle-même, ou encore la «lunette de saint Laurent», dans le mausolée de Galla Placidia à Ravenne. Plus vraisemblablement encore une combinaison de différentes logiques.
Dans le même temps, les anciennes bibliothèques constituées de volumina disparaissent irrémédiablement, au profit de la nouvelle «bibliothèque» formée désormais par le «Livre des livres», la Bible. Bien entendu, nous changeons aussi d’ordre de grandeur (autrement dit, il y a infiniment moins de livres...).
S’agissant de la mise en livre, nous avons aussi souligné, sur ce blog même, la filiation significative entre la pagina du volumen et la «page» du livre en cahiers. Le rouleau apparaît souvent dans l’iconographie comme étant le support «naturel» de la prise de notes, quand l’auteur «inspiré» parle, ou démontre par l’exemple de sa vie: c’est le cas de l’abbé ou du moine rédigeant la vie du saint fondateur (cliché 1), comme ce sera le cas du scribe prenant au vol (... mais aussi du lecteur: cf cliché 2) la poésie de tel ou tel Minnesänger dans le Codex Manesse de Heidelberg (Giuseppe Frasso, Univ. cath. de Milan). Il ne paraîtrait pas déraisonnable de penser que, à l’heure où la forme du livre en cahiers s’est imposée de fait, le rouleau apparaisse comme chargé d’une signification spécifique, voire d’une certaine distinction (le rouleau ne peut pas être réduit à une simple «forme alternative», et plus ou moins transparente).
Le dispositif interne peut-être le plus fréquent s’agissant des rouleaux serait celui du volumen, sur lequel le texte se présente en colonnes successives copiées perpendiculairement à la longueur, quand le rotulus est  privilégié pour les documents d’archives. Pensons, par ex., à l’inventaire de la bibliothèque réunie par Charles V dans la tour de la Fauconnerie de son château du Louvre (BNF, ms Baluze, 397). L’inventaire en rouleau a apparemment été préparé pour constituer l’instrument de référence, destiné à être intégré dans le trésor royal, quand les inventaires en codex devaient plutôt servir d’instruments de travail. Les fonds de manuscrits des grandes bibliothèques patrimoniales conservent souvent des pièces qui ont en effet la forme de semblables rouleaux.
Marilena Maniacci (Univ. de Cassino) conduit un travail systématique de recensement et d’analyse comparée des rouleaux aujourd’hui connus –intégrant notamment un certain nombre de rouleaux orientaux, les rouleaux de la Torah et surtout les exemples fournis par la chrétienté occidentale. Ces documents, qui en règle générale portent des textes à caractère religieux, sont en effet justiciables non seulement d’une analyse statistique, mais aussi d’une étude codicologique systématique. Nous découvrons alors que les textes en rouleau se rencontrent en nombre, et jusqu’à une époque très récente, même si l’apogée semble avoir été atteint au XVe siècle, et même s’il n’est pas toujours facile de faire le départ entre un document d’archives et un «livre» au sens large du terme.
Esthétisation de la lecture, dans le Codex Manesse
C’est à un texte particulier que s’intéresse Marco Rainini (Univ. cath. de Milan), lorsqu’il présente la Généalogie du Christ de Pierre de Poitiers († 1205), un classique des bibliothèques médiévales. L’ouvrage lui-même a probablement été rédigé par son auteur en fonction même de la forme du rouleau. La mise en livre varie d’un manuscrit à l’autre, mais elle est généralement très complexe, avec une suite de colonnes juxtaposées dans le sens de la longueur, le tout combiné avec des motifs graphiques et des systèmes de représentation (tableaux, diagrammes, etc.) eux-mêmes très sophistiqués. Nous sommes sans doute devant un jeu de procédés mnémotechniques, mais aussi devant un modèle qui sera repris pour un certain nombre de généalogies princières (par ex. dans un rouleau de la Corviniana), voire pour certaines chroniques imprimées à la fin du XVe siècle. Paradoxalement, cette mise en livre très spécifique peut, en définitive, être assez facilement transposée dans le cadre d’un livre en cahiers.
Concluons simplement sur le fait que le support du rouleau ne peut que très rarement s’articuler avec la technique de la typographie en caractères mobiles. Même la Chronica chronicarum donnée à Paris pour Jean (II) Petit en 1521 serait plutôt destinée à l’affichage, comme le suggèrent les particularités d’exemplaire (cf cliché 3). Nous ne pouvons réellement que nous féliciter de voir un colloque international d’histoire du livre réserver d’entrée une place importante (la première des ses quatre sessions de travail) à une forme trop généralement négligée par les spécialistes. Le plaisir de la recherche et de l’échange est complet quand, de surcroît, ledit colloque se déroule dans le cadre somptueux du Palazzo Geremia, au cœur de la ville historique de Trente… 

dimanche 7 mai 2017

Colloque d'histoire du livre

IMAGO LIBRORUM 
Mille anni di forme del libro in Europa
 
Rovereto, Biblioteca Civica 
e
 Trento, Biblioteca Comunale

24-26 maggio 2017 
Rovereto
mercoledÏ 24 maggio
h. 17.00 Saluti e introduzione
Frédéric Barbier (CNRS, EPHE, Parigi) IMAGO LIBRORUM:  tra rappresentazione e immagine del libro
Gianmario Baldi Inaugurazione della esposizione IMAGO LIBRORUM presso la Biblioteca Civica
Le Palazzo Geremia de Trente
Trento, Palazzo Geremia
I sessione. giovedi 25 maggio
h. 9.00
Non di solo codex. Forme alternative del libro occidentale
Saluti e introduzione
Presiede Giorgio Antoniacomi (direttore della Biblioteca Comunale di Trento)

Marilena Maniaci (Univ. di Cassino) Rotoli medievali greci e latini (e non solo): tipologie, funzione, prospettive di ricerca
Don C. Skemer (Princeton Univ. Library) Magic Rolls and Folding Sheets: Physical Forms of Textual Amulets in the Middle Ages
Marco Rainini (Univ. Cattolica) Cronache medievali in rotolo: a partire dalla Genealogia Christi di Pietro di Poitiers
Giuseppe Frasso (Univ. Cattolica) Poesia in forma di rotolo
Gino Roncaglia (Univ. della Tuscia) Oltre il libro: le frontiere del testo digitale
Discussione 

II sessione giovedi 25 maggio
h. 14.30
La parola sul foglio: spazio e resa grafica
Presiede Giuseppe Frasso (Univ. Cattolica)

Saverio Campanini (Univ. di Bologna) La luce oltre la siepe. La Bibbia ebraica dal rotolo al libro
Ursula Stampfer (Abbazia di Novacella) Gli anni d’oro dello scrittorio di Novacella (1450-1525 ca.)
Donatella Frioli (Univ. di Trento) Prosa, poesia e illustrazione alla corte Malatestiana di Rimini
Paul F. Gehl (Curator Emeritus, Newberry Library Chicago), Teaching With Type: Design for the Renaissance Grammar Classroom
David McKitterick (già Cambridge Univ.) Collecting Early Printed Books for the Modern Printing Design
Discussione

III sessione, venerdi 26 maggio
h. 9.00
Dal testo al libro: organizzare e comunicare
Presiede Maria Cristina Misiti (MIUR)

Ursula Rautenberg (Univ. di Erlangen) Last words on the History of the Title-Page
Marco Palma (Univ. di Cassino) Forme e funzioni del colophon nel libro manoscritto e a stampa del XV secolo
Edoardo Barbieri (Univ. Cattolica) «Dinanzi a la quale poco si potrebe legere»: le rubriche negli incunaboli delle origini
Antonio Castillo Gómez (Univ. de Alcalá) «Para que todos la sepan y entiendan». Scrittura e immagine nei testi urbani effimeri nella Spagna della prima età moderna
Duccio Dogheria (MART di Rovereto) Dal Futurismo al futuro: editoria sperimentale Discussione

IV sessione venerdi 26 maggio
h. 14.30
Illustrare il testo / raffigurare il testo, ovvero la sfida tra parole e immagini
Presiede Andrea Giorgi (Univ. di Trento)

Mino Gabriele (Univ. di Udine) All’origine dei libri di emblemi: tra sapienza e iconologia
Marco Gozzi (Univ. di Trento) Suoni per figura: miniatura, musica e testo nel manoscritto liturgico
Giovanna Zaganelli (Univ. per Stranieri di Perugia) La relazione fra testo e immagini in alcuni Blockbücher del XV secolo
Lorena Dal Poz (Regione Veneto) Testo e immagine nei codici manoscritti e a stampa del vescovo di Trento Johannes Hinderbach
Martyna Urbaniak (Scuola Normale Superiore di Pisa) Per parole e per immagini: le illustrazioni dell’Orlando Furioso
Discussione e conclusioni

jeudi 9 mars 2017

Conférence d'histoire du livre: le chat-fou

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 13 mars 2017
16h-18h
Le cordelier, le chat et le fou  :
introduction à la polémique imprimée
à l'aube de la Réforme (2),  
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

Au tournant de la deuxième décennie du XVIe siècle, alors que les polémiques religieuses montent violemment en puissance, le recours au média de l’imprimé leur donne des formes d’expression nouvelles. Parmi ces dernières, le jeu de mots et la mise en images occupent une place à tous égards stratégique.
C’est ainsi que, dans les années 1520, le cordelier Thomas Murner, à Strasbourg, est assimilé à un «chat-fou»  par ses adversaires partisans de la Réforme, par homophonie à partir de son nom (Murner / Murr- Narr). Il s’agit bien entendu, dans un contexte bien particulier, de s'attacher un lectorat le plus large possible en ridiculisant l’adversaire, que l’on assimile à un animal. Mais le jeu de mots prend une dimension et une efficacité accrues lorsqu’il est convoqué à l’appui des représentations iconiques: le titre du Karschans de l’hiver 1520 présente Murner, l’un des participants au dialogue constituant le traité, sous la forme d’un homme en robe de Franciscain, mais avec une tête de chat, ce qui est explicité dès le début du texte, quand Murner lui-même prend la parole («Murner: murmaw, murmaw, murmaw. // miaw, miaw»). 
Le choix du chat, pour déterminé qu’il soit (par l’homophonie du patronyme), suppose aussi un cadre de références généralement admises (le chat serait un animal familier des monastères, dont il apprécierait la discrétion), un ensemble de croyances largement reçues (le chat est regardé comme un animal maléfique) et une construction intellectuelle à partir des signifiants: il faut décomposer le mot (Mur / Narr), ce qui a pour effet de mettre en évidence l'essence cachée de celui qu’il désigne. Le calembour se présente ainsi comme une énigme susceptible de dévoiler la vraie nature du sujet, parce que le partage d’une partie de la forme implique celui d’une partie du contenu. Pour saint Augustin déjà, les «monstres»  (par ex. les monstres zoomorphes) ne signifient-ils pas quelque chose (mostrare) de ce qu'ils dévoilent en le montrant?
Ajoutons que, à côté de la «mise en image», la «mise en livre» souligne encore la présence du jeu de mots, en introduisant par ex. le nom de murrnarr en petites capitales au fil du texte. Pour autant, l’ambiguïté de la référence symbolique (le chat) joue bientôt a contrario, quand l’auteur, Murner, se réapproprie très vite cette figure (mais non pas celle du «chat-fou») en se mettant lui-même en scène dans son pamphlet du Grand fou luthérien de 1522 (cf cliché ci-dessus)...
À partir de l'exemple de Murner, la conférence s'attachera à préciser les conditions dans lesquelles fonctionne l'articulation entre la «seconde révolution du livre», l'essor de la polémique par l'imprimé et l'émergence d'une sphère publique de l'opinion et de la discussion en Allemagne dans les années 1520. 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).

Calendrier des conférences(attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



mercredi 1 mars 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 6 mars 2017
16h-18h
Le cordelier, le chat et le fou  :
introduction à la polémique imprimée
à l'aube de la Réforme,  
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

Thomas Murner ouvre son Grand fou luthérien (Von dem großen lutherischen Narren) par une gravure de titre mettant en scène le Grand fou, par la bouche duquel s'échappe une théorie de  petits démons. Le livre lui-même s'inscrit dans la tradition de la Pictura Poesis Literatur, fondée par Brant, et il suit pour partie la mise en livre du Narrenschiff de 1494. Mais, avec Murner, l'image du fou est fondamentalement déplacée. Il ne s'agit plus en effet de la folie du carnaval, ni de l'inversion métaphorique des valeurs: chez Brant, la majorité des hommes était constituée de fous, qui eux-mêmes considéraient comme fous ceux qui, en réalité, sont les seuls vrais sages. Au contraire, chez Murner, la folie désigne un phénomène relevant de la possession diabolique, contre lequel le cordelier-chat se livre à plusieurs reprises à des opérations d'exorcisme. Le phylactère au-dessus de la scène (Interdum simolare stultitiam prudentia summa) explicite l'objet de l'ouvrage: battre les Luthériens sur leur propre terrain, en reprenant les outils de leur folie (Parfois, la sagesse suprême consiste à simuler la folie). 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



samedi 31 décembre 2016

Une exposition d'histoire du livre, à Lyon et à Leipzig

Il ne reste pas beaucoup de temps (jusqu’au 21 janvier 2017…) pour profiter de la très belle exposition proposée par la Bibliothèque municipale de Lyon sur les Impressions premières: la page en révolution, de Gutenberg à 1530. Nous regrettons de ne pas avoir signalé tout l’intérêt scientifique de cette manifestation ouverte depuis le 30 septembre dernier, mais nous avons préféré attendre de la découvrir personnellement à l’occasion d’un récent passage dans la préfecture du Rhône.
Face à la gare de Lyon Part-Dieu, la Bibliothèque de Lyon, son "silo à livres"... et son nouvel accès au public
Disons-le tout net: il faut féliciter grandement les responsables lyonnais, Gilles Éboli, qui dirige la Bibliothèque, et Jérôme Sirdey, responsable du fonds ancien, pour la réussite d’un projet aussi ambitieux. Il s’agissait en effet de reprendre le concept novateur de la «mise en texte» élaboré par Henri-Jean Martin, pour l’illustrer à partir d’exemples pris dans l’époque fondatrice qui est celle de la première révolution du livre. Dans quelle mesure l’irruption du nouveau média entraîne-t-elle un certain nombre de déplacements progressifs des dispositifs formels, de la mise en page à la mise en texte et à la mise en livre, pour imposer à terme une économie nouvelle du média, tout particulièrement pour ce qui regarde la lecture?
Nous avons trop souvent évoqué, sur ce blog, les problématiques liées à la révolution gutenbergienne, aux logiques de l’innovation, aux effets de l'essor progressif d’un marché du livre, etc., pour qu’il soit besoin d’y revenir plus longuement ici. L’exposition concentre sa présentation sur la forme matérielle du média, analysée à travers un nombre suffisamment limité de pièces pour ne pas «saturer» le visiteur.
La très grande richesse de la collection patrimoniale de la Ville de Lyon, encore accrue par le dépôt de l’ancienne bibliothèque jésuite des Fontaines à Chantilly, a d'abord posé aux organisateurs un problème de choix. La présentation s’ouvre précisément par un cahier de la Bible à 42 lignes appartenant aux Fontaines, mais qui provient apparemment de la région du Hainaut. Les «grands classiques» ne font pas défaut (les Chroniques de Nuremberg…), mais la Bibliothèque présente aussi la Rhétorique de Guillaume Fichet (1471), le Miroir de rédemption dans l’édition lyonnaise de 1479, l’édition florentine de l’Iliade en grec (vers 1488), sans oublier des pièces aussi exceptionnelles que le Petrus Romam non venisse de Velenius (1520)…
Les différents thèmes sont abordés, sur la base de l’analyse des blocs de composition: lignes, paragraphes, titres, illustrations, feuillets spécifiques (le titre et les autres composantes du paratexte), etc. L’exposition présente la problématique du choix des caractères et de leurs différents corps, mais aussi le rôle des blancs, les systèmes de repérage à l’intérieur du texte, ainsi que le dispositif que nous avons désigné comme celui de la pagina (la double page en vis-à-vis). Notre très regretté maître Henri-Jean Martin, disparu il y a précisément dix ans, aurait été heureux de pouvoir découvrir une exposition présentant la catégorie fondatrice dont il était l’inventeur; mais présentant aussi la bibliothèque dont il a été le premier concepteur, aujourd’hui plus grande bibliothèque de France en dehors de Paris; en même temps que l’histoire du livre à l’âge d’or d’une ville, Lyon, à laquelle il était resté très attaché. L’exposition s’ouvre fort justement par une vitrine consacrée à la figure du fondateur de l’histoire du livre «à la française».
Il faut signaler encore que l’exposition est accompagnée d’un livret de présentation (gratuit) de 18 p., et qu’elle a donné lieu à une publication scientifique de grande qualité:
Les Arts du texte. La révolution du livre autour de 1500,
dir. Ulrich Johannes Schneider,
Lyon, Bibliothèque municipale de Lyon, 2016,
223 p., ill. (dont 1 dépl.) (ISBN 978-2-900297-50-8).
Outre la présentation de la problématique générale et des différentes pièces exposées, le catalogue comprend plusieurs études scientifiques, dont un inédit d’Henri-Jean Martin («La naissance du livre moderne: un nouveau système de pensée»), et il se conclut par une bibliographie (peut-être, comme d'ailleurs l'ensemble de l'ouvrage, un peu trop dominée par la production allemande?) et par un glossaire. En somme, un titre destiné à devenir un usuel de travail. Beaucoup d’informations sont par ailleurs directement disponibles sur le site Internet de la Bibliothèque, ou par le biais de sa bibliothèque numérique (Numerilyo).
La manifestation a été organisée conjointement avec la Bibliothèque universitaire de Leipzig (Bibliotheca Albertina), ville capitale du livre, certes, mais surtout, en l'occurrence, ville avec laquelle Lyon est jumelée. Le choix a été fait, de ne pas déplacer les documents: la majorité des pièces figure dans les deux bibliothèques, d’autres ne sont qu’à Lyon, d’autres seulement à Leipzig (notamment les titres en allemand ou ceux illustrant la Réforme luthérienne). Notre passage il y a peu à Leipzig nous a permis de découvrir dans le tout autre environnement d'un bâtiment wilhelminien, ce second volet de l’exposition (avec une autre Bible à 42 lignes) et la publication conjointe du catalogue en allemand...

mardi 27 décembre 2016

Inventaire de fin d'année

Voici venu, en notre fin d’année 2016, le temps rituel des inventaires, et ces derniers concernent aussi l’histoire du livre en train de se faire…
Cf légende en bas de page
L’histoire du livre «à la française», développée notamment à partir de la publication de L’Apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin (1), a d’abord été conduite par des historiens, lesquels ont privilégié la perspective de l’histoire économique et sociale. Dans le prolongement du classique de 1958, la thèse de doctorat sur Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle démontrait la richesse de cette approche, et servait de matrice à un certain nombre de recherches postérieures, comme celles consacrées par Jean-Dominique Mellot au cas de Rouen (2).
Pourtant, si l’histoire économique et sociale était au cœur des travaux de l’«École des Annales», elle était aussi considérée par Lucien Febvre et par les héritiers de la Revue de synthèse comme devant contribuer à construire le socle d’une autre histoire, celle que l’on désignait alors comme l’histoire des idées et des mentalités. Reprenant le programme d’Henri Berr, Febvre explicite en ces termes l’objectif ultime de la recherche:
Inventorier d’abord dans son détail, puis recomposer pour l’époque étudiée le matériel mental dont disposaient les hommes de cette époque; par un puissant effort d’érudition mais aussi d’imagination, reconstituer l’univers, tout l’univers physique, intellectuel, moral, au milieu duquel chacune des générations qui l’ont précédé se sont mues… (3)
Ce schéma a tout particulièrement été mis en œuvre dans le champ de l’histoire du livre, lorsque l’on est passé de l’étude de la production et de sa branche d’activités (les imprimeries, les librairies et autres systèmes de distribution) à l’étude de la «consommation» des livres, alias de la lecture. L’histoire de la lecture a été d’abord abordée par le biais des études en partie appuyées sur la quantification: il s’agissait d’analyser le contenu des bibliothèques, dans la direction précocement ouverte par Daniel Mornet, ou encore de tracer la fresque d’une histoire de l’alphabétisation de la France dans le long terme (4).
Deux apports méthodologiques majeures sont en outre venus enrichir la réflexion en lui donnant une dimension interdisciplinaire: d’une part, les travaux d’une école de sociologie conduite par Pierre Bourdieu, avec notamment la publication de La Distinction; de l’autre, une perspective d’anthropologie historique, apportée par les recherches de Michel de Certeau, au premier rang desquelles son Invention du quotidien (5). La lecture n’est pas une simple question de contenu, mais aussi d’environnement, de capacités, de pratiques et de représentations. Plus récemment, l’histoire des bibliothèques, partie intégrante de l’histoire du livre et de la lecture, s’est développée dans la même orientation (6).
Enfin, Martin lui-même a ouvert à la «nouvelle histoire» du livre de la lecture une voie tout particulièrement originale, en l’articulant avec les apports de la bibliographie matérielle. Il avait été très frappé par la publication dans laquelle Wallace Kirsop montrait comment l’archéologie du livre imprimé permettait de revenir sur les catégories classiques d’édition, de texte et d’histoire des textes (7). La réflexion très novatrice de Kirsop, prolongée par Donald McKenzie, a inspiré en France des travaux aussi exemplaires que ceux consacrés par Alain Riffaud au XVIIe siècle des «grands classiques» (8). À la fois historien et bibliothécaire, c’est-à-dire praticien des livres (ce qui constitue une forme d’expertise devenue aujourd’hui bien trop rare), Martin a développé cette articulation pour aboutir à la catégorie nouvelle de la «mise en texte»: le contenu d’un livre ne saurait être une abstraction, mais il est construit et présenté à travers des ensembles complexes de dispositifs matériels qui se définissent les uns par rapport aux autres et qui sont eux-mêmes directement signifiants (9).
Inutile de préciser que la présentation trop brièvement proposée ici n’implique nullement, bien au contraire, que ces différentes approches soient les seules, encore moins qu’elles soient hermétiques les unes aux autres. Elles correspondent plutôt à une manière d’expérience, ou d’itinéraire personnel –à un inventaire, pour reprendre notre formule initiale. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur les mutations des conditions de recherche induites depuis une génération par la montée en puissance des nouveaux outils informatiques. Mais nous terminerons en soulignant le fait que les années 1980 ont aussi été marquées, pour les historiens du livre, par un autre processus d’ouverture de leur paradigme scientifique.
En effet, l’histoire du livre en tant que discipline relevant du domaine des sciences humaines, s’était d’abord moulée dans le cadre général d’une histoire «nationale». La publication de l’Histoire de l’édition française a fait date, en ce qu’elle marquait l’aboutissement accompli d’un travail scientifique très riche, au moment même où son cadre de référence commençait à s’élargir, et où la validité de certaines catégories reçues a priori («nation», «peuple», voire «populaire», etc.) devenait plus évidemment problématique. Notre recherche s’est peu à peu ouverte aux expériences étrangères, par le biais du comparatisme, par l’invention de concepts nouveaux (comme celui de «transferts culturels» (10)), ou encore par l’apport de réflexions théoriques élaborées ailleurs… et si possible indépendamment des effets de mode.

Légende de l'ill.: Carl Siptzweg (1808-1885), Der Bücherwurm (Le rat de bibliothèque, ou Le bibliothécaire), 1850. Détail, et cliché inversé pour s'adapter à notre mise en page.
Notes
1- Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, 3e éd., postface Frédéric Barbier, Paris, Albin Michel, 1999 (« Bibliothèque de l’Évolution de l’humanité »).
2- Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), 1ère éd., Genève, Droz, 1969, 2 vol. Jean-Dominique Mellot, L’Édition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730): dynamisme provincial et centralisme parisien, préf. Henri-Jean Martin, Paris, École nationale des chartes, 1998 (« Mémoires et documents de l’École des chartes »).
3- Lucien Febvre, «La psychologie et l’histoire», dans Encyclopédie française, t. VIII (1938), repris sous le titre de «Une vue d’ensemble: histoire et psychologie» dans Combats pour l’histoire, Paris, 1953.
4- Daniel Mornet, «Les enseignements des bibliothèques privées, 1750-1780», dans Revue d’histoire littéraire de la France, 17, 1910, p. 449-496. Mornet reprendra cette méthodologie, en la développant, avec ses Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933). L’Alphabétisation des Français, de Calvin à Jules Ferry, dir. François Furet, Jaques Ozouf, Paris, Éd. de Minuit, 1977, 2 vol. («Le Sens commun»).
5- Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit, 1982 («Le sens commun»). Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1: arts de faire, 1ère éd., Paris, Gallimard, 1980 (le deuxième volume sera publié de manière posthume en 1990).
6- Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques, d’Alexandrie aux bibliothèques virtuelles, 2e éd. rev. et augm., Paris, Armand Colin, 2016 («Collection U»). On pourrait aussi penser à l’histoire des systèmes de classement et des catalogues : cf notamment De l’argile au nuage. Une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C.-XXIe siècle), dir. Frédéric Barbier, Thierry Dubois, Yann Sordet, Paris, Bibliothèque Mazarine, Éd. des cendres; Genève, Bibliothèque de Genève, 2015.
7- Wallace Kirsop, Bibliographie matérielle et critique textuelle: pour une collaboration, Paris, Les Lettres modernes, 1970.
8- Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes, trad. fr., Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1991. Alain Riffaud, La Ponctuation du théâtre imprimé au XVIIe siècle, Genève, Droz, 2007 («Travaux du Grand Siècle»). Id., Répertoire du théâtre français imprimé entre 1630 et 1660, ibid., 2009. Id., Une Archéologie du livre français moderne, préf. Isabelle Pantin, ibid., 2011. Mais on se reportera aussi aux nombreux articles d’Alain Riffaud, dont tout récemment: «Jean Ribou, le libraire éditeur de Molière», dans Histoire et civilisation du livre, 2014, X, p. 315-363. Il ne faudrait pas négliger ici le rôle de Jeanne Veyrin Forrer, dont un certain nombre d’articles est réuni dans le recueil La Lettre et le texte. Trente années de recherche sur l’histoire du livre, Paris, École normale supérieure de jeunes filles, 1987.
9- Les deux titres fondateurs sont bien évidemment: Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, dir. Henri-Jean Martin, Jean Vezin, Paris, Cercle de la librairie, Promodis, 1990. Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècle), Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2000.
10- Michel Espagne, «Transferts culturels et histoire du livre», dans Histoire et civilisation du livre, 2009, V, p. 201-218.

samedi 18 juin 2016

Un Ars moriendi inconnu à Leipzig à la fin du XVe siècle?

L’historiographie des années 1950-1970 a donné une grande place à l’étude des «Arts de mourir» (Ars moriendi), en tant que titre largement diffusé par le manuscrit, puis par l’imprimé au XVe siècle, et en tant que texte ouvrant à de riches questionnements dans les domaines de l’anthropologie historique, de l’histoire du sentiment religieux, ou encore de celle des pratiques de lecture. Philippe Ariès a montré comment cette littérature témoignait de l’individualisation croissante d’une mort ressentie comme «mort de soi»: le jugement dernier n’est plus collectif, entraîné par le pêché originel, mais il devient individuel.
Il est possible que le texte de l’Art de mourir ait été composé sous sa forme originelle au début du XVe siècle dans l’environnement du concile de Constance: en tous les cas, il s'agit d'un texte relevant de la littérature de piété, et dont le succès a été considérable. Pour l’historien de l'imprimé, les «Arts de mourir» sont publiés sous forme de livrets xylographiques ou de petites plaquettes typographiées, ils sont rédigés en latin ou en vernaculaire, et toujours illustrés de xylographies ou parfois de gravures sur cuivre. Le texte ici rapidement présenté correspond à la formule «courte» de l’Art de mourir, identifiable à son incipit «Quamvis».
Une visite récente à la Bibliothèque d’histoire du protestantisme français à Paris nous a en effet permis de découvrir fortuitement un exemplaire du texte latin. Il s’agit d’une édition peut-être inconnue des répertoires (en tous les cas très proche de GW 2578), et qui a été donnée par Konrad Kachelofen à Leipzig dans les dernières années du XVe siècle :
Ars moriendi. «Quamvis secundum philosophum tertio Ethicorum...», [Leipzig: Conrad Kachelofen, s. d.].
Titre: Ars morie[n]di ex va // riis scripturarū sentētiis collecta // cū figuris. ad resistendum in mor // tis agone dyabolice sugestiōi va=// lens. cuilibet christi difeli utilisa ac // multum necessaria.
A(8)-B(6). Très proche de GW 2578. 
BSHPF, André 1008
Tentatio dyaboli de desperacione (feuillet A(6)r°). Le mourant est entouré de figures lui rappelant les pêchés qu'il a pu accomplir, et que résume encore l'affreux démon à tête de chien brandissant son panneau.
Kachelofen, peut-être originaire de la Lorraine du Nord, s’établit à Leipzig comme négociant de papier et d’autres marchandises en 1476, avant de commencer à imprimer autour de 1480, certainement en 1485. Il cessera de travailler en 1517, année où l’officine passe à son gendre, Melchior Lotter. Dans les dernières années du XVe siècle, il a donné plusieurs éditions de l’Ars moriendi qui sont aujourd’hui conservées. Notre exemplaire compte quatorze feuillets (sig. A(8)-B(6)) portant le texte latin et des illustrations xylographiées que l’on retrouve dans les autres éditions du même imprimeur. Le cœur est constitué par les cinq tentations diaboliques (impiété, désespoir, impatience, orgueil, amour des biens temporels), auxquelles répondent les cinq inspirations angéliques. Quatre scènes ont été ajoutées: en tête, la confession et l’extrême-onction; à la fin, l’image de la bonne mort et celle de l’archange procédant à la pesée des âmes.
Alberto Tenenti propose une analyse iconographique de ces planches, en soulignant notamment le fait que la mort en tant que telle n’y apparaît jamais. Le mourant lui-même semble bien plus le témoin que l'acteur de la lutte qui l’entoure: lorsque son âme est saisie par les mains des anges, c’est non pas à cause de son mérite, mais par la seule miséricorde de Dieu –soit une perspective bien proche de celle associant la prédestination et la justification par la foi. Les motifs sont souvent les mêmes d’une édition à l’autre, par ex. entre les livrets xylographiques et les éditions typographiques proprement dites. Parmi les caractéristiques remarquables de la mise en image, on notera encore la fréquence d’une présentation en biais, dans laquelle la scène s’organise autour du lit du mourant. Nous sommes dans une mise en scène qui intègre la perspective moderne, mais qui est très différente du modèle du cube scénographique théorisé par Pierre Francastel.
L’exemplaire de la Société d’histoire du protestantisme français se signale non seulement par sa rareté, mais aussi par sa provenance. Il porte en effet un ex libris manuscrit datable du XVIIIe siècle et provenant des Franciscains d’Erfurt –la ville même de Luther. Les Franciscains ont été les premiers mendiants à s’établir à Erfurt, en 1224, où leur maison perdure jusqu'à la fin du XVIe siècle. On rappellera ici que, si Erfurt appartient aux territoires soumis à l'archevêque-électeur de Mayence, la ville se signale par une nette préférence en faveur de la Réforme...
L’exemplaire a été acquis dans des conditions dont nous ignorons tout par Yemeniz, dont il figure dans le catalogue de vente de la bibliothèque (n° 297), non identifié plus précisément et sans autres notes que celles relatives à la reliure moderne («maroquin bleu, filets et compartiments en or, dentelle à froid, tr. dor.»). Le libraire indique en outre : «Curieuses figures d’après les xylographes» (autrement dit, les gravures ont été réalisées en s’inspirant des éditions xylographiques). L’exemplaire a été vendu en 1867 pour 70 f. à Alfred André (1827-1893), avec la collection duquel il est entré à la Bibliothèque de la Société d’histoire du protestantisme français.
Il resterait bien d'autres choses à mettre en évidence à propos de cet ouvrage réellement très remarquable, par exemple sur sa mise en livre selon le système de la pagina. On ne peut que d'autant plus regretter qu'il ne figure pas (s'il y a lieu) dans le Catalogue des incunables de la SHPF, intégré au tome XX de la série des Catalogues régionaux des incunables, lequel vient précisément de sortir… (Genève, Droz, 2016).

Alberto Tenenti, « Ars moriendi. Quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle », dans AESC, 1951, n° 4, p. 433-446.

vendredi 15 avril 2016

L'auteur de l'Apocalypse

Le ciel se retira comme un livre qu'on roule (Apocalypse, VI, 14).
Nous évoquions dans un récent billet la problématique des changements induits dans le champ littéraire et éditorial par l’irruption de la typographie en caractères mobiles, notamment s’agissant de la fonction d’auteur. À moyen terme, l’identité de l’auteur comme étant à l’origine du texte que l’on a sous les yeux ou que l’on souhaite se procurer, tend à s’imposer comme un impératif général. Pourtant, nombre d’exemples illustrent la complexité du phénomène: certains textes restent anonymes, tandis que d’autres font l’objet de fausses attributions, comme s’en plaint Johann Heynlin préfaçant le «Catalogue» de Tritheim. Dans d’autres cas encore, le dispositif est encore plus compliqué.
Voici un jeune homme, né à Nuremberg en 1471, qui a fait un apprentissage de dessinateur, de peintre et de graveur avant de séjourner un temps en Italie. Rentré dans sa ville natale, Albrecht Dürer, puisque c’est de lui qu’il s’agit, travaille pendant deux ans à une publication exceptionnelle, et très novatrice: cette publication, qui le rendra en effet célèbre, sera l’Apocalypse de 1498.
Pour son initiateur, l’ouvrage répond à trois problèmes auxquels lui-même était tout particulièrement sensible. D’abord, Dürer est, comme tous ses contemporains, habité par la religion, et il traverse même très probablement une phase de mystique, dans ces dernières années du XVe siècle: l’Apocalypse répond à ce qui est pour lui de l’ordre à la fois de la profession de foi et de l'expérience quotidienne. Mais il est aussi un artiste, qui s’est marié et qui s’est établi de manière indépendante: il cherche à s’assurer les moyens de subsistances, ce que l’Apocalypse, livre spectaculaire s’il en fut, doit lui apporter. On rappellera ici que l’Apocalypse est éditée en 1498 par Dürer lui-même, et qu’elle sort des presses de son parrain Anton Koberger. L’artiste combine les deux rôles, de l’auteur (en tant qu’auteur des gravures) et du libraire (en tant que très certainement c’est lui qui a élaboré le projet éditorial, et qu’il en conduit la réalisation).
Le troisième point se rapporte précisément au rôle et au statut de l’auteur, et cela sur deux plans. D’abord, l’étymologie nous apprend que l’Apocalypse désigne la révélation (Offenbarung) faite par Dieu aux hommes, par l’intermédiaire de l’apôtre. Le texte n’est donc pas de Jean, contrairement à ce qu’indique le titre usuel d’Apocalypse de Jean. L’artiste semble pourtant cautionner cette attribution, lorsqu’il introduit en tête de la seconde édition de son livre, en 1511, une gravure représentant le martyr de l’apôtre –la gravure est précisément insérée à la manière d’un frontispice donnant le portrait de l’auteur. En revanche, la gravure mettant en scène l’ange aux colonnes de feu qui tend le livre à l’apôtre (cf cliché) illustre l’idée du transfert: Jean se préparait à écrire quand la vision survient. Il se retourne, pour recevoir le «petit livre» que l’ange lui tend, et pour l’absorber, le « manger ». La métaphore, qui figure aussi dans l’Ancien Testament (Ézéchiel, III, 1-4), indique bien que la fonction de l’apôtre est celle d’intermédiaire, et non pas d’auteur au sens moderne du terme.
(détail)
Le deuxième plan est celui qui concerne Dürer lui-même. L’artiste tient à apparaître comme le responsable, l’«inventeur» de l’objet qu’est le livre de l’Apocalypse de 1498, et on sait que, à ce titre, il signe toutes les gravures de son monogramme «AD». La pratique est largement nouvelle, et remarquable, qui vise à renforcer la dignité de l’artiste créateur, comme en témoignent nombre d’indices non seulement dans l’œuvre gravé, mais aussi dans les peintures de Dürer. Une autre dimension surgit aussi: la mise en livre de l’Apocalypse de Dürer montre que, tant dans l’édition latine que dans l’édition allemande, l’ouvrage est conçu d’abord comme un recueil de planches, et que celles-ci occupent le premier plan par rapport à texte lui-même repris d’éditions antérieures de la Bible données par Koberger.
De la même manière que l’apôtre Jean transmettait par l’écriture discursive les visions qui lui apparaissaient, l’artiste les transmet par ce que nous pourrions appeler l’«écriture graphique» –et même par une écriture graphique quasi révolutionnaire, si nous en comparons le résultat avec le dispositif qui était, par ex., celui de la célèbre Bible allemande illustrée publiée par Koberger en 1483, notamment au livre de l’Apocalypse. Pour Dürer, l’artiste est lui aussi un «inspiré», voire un prophète, qui annonce aux hommes de son temps, dans une mise en images particulièrement spectaculaire, les visions transmises à l’apôtre mille cinq cents ans auparavant.

jeudi 7 avril 2016

Histoire du livre: Albrecht Dürer et l'Apocalypse

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 11 avril 2016
16h-18h
Au tournant des années 1500 :
l'Apocalypse d'Albrecht Dürer (1498-1511)

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études


  
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).