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jeudi 10 octobre 2013

Le jansénisme et l'histoire du livre

On excusera ce petit mot d’égo-histoire, pour introduire une note relative à une exposition récemment inaugurée à Paris: un choix en apparence d'autant plus paradoxal que le jansénisme a, certes, beaucoup à faire avec l'histoire du livre.
C’est pourtant en classe de seconde, dans un de ces grands lycées parisiens qui sont en eux-mêmes de véritables monuments historiques (en l’occurrence, à Charlemagne, au cœur du quartier du Marais), que nous avons eu l’occasion de découvrir Pascal, ses Provinciales… et le jansénisme. On imagine mal, quarante ans plus tard, comment il serait  aujourd'hui possible d’intéresser directement des jeunes gens d’une quinzaine d’années à des problématiques aussi particulières: moins celles de la Contre-Réforme, de la construction de l’absolutisme monarchique ou de la pédagogie jésuite, que la question centrale, celle de la grâce.
Pourtant, le fait est là: d’abord fascinés par la langue magnifique de Pascal et par la rhétorique des Provinciales, nous étions aussi touchés par la discussion sur la grâce, parce qu’elle nous interpellait sur les problèmes éternels, de la nature de l’homme, de son rapport à la divinité et de la manière pour chacun de conduire sa propre vie. C’était là, on le comprend, un idéal de curiosité qui permettait bientôt de s’embarquer pour la grande traversée des Pensées, dans laquelle nous nous lancions.
On a beaucoup dit, en partie à juste titre, que le manuel de français alors utilisé le plus couramment, celui de la collection «Lagarde et Michard» (sous titré «Les grands auteurs français du programme»), était médiocre. Il est certain qu’à un niveau d’études plus élevé, c’était un manuel insuffisant, fondé sur une succession d’extraits parfois très courts, et qui privilégiait précisément la théorie des «grands auteurs». Un petit coup d’œil dans le troisième volume («Le XVIIe siècle»), aujourd’hui toujours disponible dans notre bibliothèque, incite pourtant à plus d’indulgence.
L’ouvrage, sous sa couverture entoilée (et solide!) est resté familier, avec ses cahiers d’illustrations en couleurs que nous mémorisions à force de les avoir sous les yeux: le buste du Grand Condé par Coysevox et le portrait hollandais de Descartes, la Galerie du palais et ses libraires (déjà!), parfois aussi des images spectaculaires, mais hors de leur chronologie –le Serment des Horaces de David convoqué pour accompagner Corneille. Parmi ces images, deux étaient pour nous particulièrement frappantes: le portrait de Pascal, homme jeune, mais déjà un petit peu chauve et dont le teint jauni signifiait à nos yeux la maladie et la mort prochaine, et la reproduction du Mémorial, témoignage direct de la nuit d’extase où Pascal reçut une certitude que la plupart cherchent toujours. Se faire offrir, probablement pour Noël, le Pascal de «La Pléiade» a constitué l’étape suivante de cette découverte.
En somme, cette année scolaire 1966-1967 est aujourd'hui devenue une autre époque, celle où les enseignants fumaient en classe –notamment pendant les cours de lettres: français, latin, grec–, mais où il y avait des programmes assez cohérents pour être intelligibles et pour toucher les élèves. Grâce à eux, nous savions que Pascal était toujours notre contemporain, qui avait directement quelque chose à nous dire sur sa recherche la plus intime, et sur ces questions essentielles que nous nous posions nous aussi.
Par une claire après-midi d'hiver, le vallon de Port-Royal
Nous devions retrouver le jansénisme quelques années plus tard, mais dans le contexte complètement différent des études d’histoire, en classe de préparation, et dans le cadre d’une forme d’objectivité scientifique qui, en réalité, nous touchait moins que la découverte immédiate de textes aussi riches. Le jansénisme était devenu un phénomène à démonter, chose difficile dès lors qu'elle supposait une connaissance certaine en matière de théologie (une matière quelque peu négligée dans l’enseignement secondaire…). Elle supposait aussi une certaine familiarité à l’égard de l’environnement social et des rapports de forces à l’œuvre dans un monde, celui des XVIIe et XVIIIe siècles, pour nous à peu près étranger. La croyance au genius loci soutenait pourtant toujours l'empathie, et une visite à Port-Royal marquait une précieuse expérience. Bien plus récemment, nous avons d’ailleurs retrouvé le jansénisme, la politique –et l’histoire du livre– à l’occasion de la séance foraine d’Auxerre (juin 2013).
Il est surprenant que, dans un pays dans l’histoire duquel le jansénisme a tenu une telle place, son souvenir soit aujourd’hui relégué au rang de curiosité plus ou moins secondaire et inintelligible, qui en tous les cas n’a rien de réel à nous dire. On doit d’autant plus se féliciter de l’exposition que lui  consacre la Bibliothèque Mazarine, et qui se concentre sur les événements –et les publications– qui ont suivi la bulle Unigenitus de 1713. On y découvrira une soixantaine de pièces, de l’Augustinus (mais dans une édition rouennaise de 1643, trois ans après l’originale de Louvain) à la bulle de 1713, à l’affaire des convulsionnaires, sans oublier les célèbres et rarissimes Sarcellades, ou Harangues des habitans du village de Sarcelles
Ce billet aura sans doute pris une forme trop personnelle. On y verra une forme de piété et de reconnaissance, et surtout on se consolera en allant découvrir l’exposition présentée pour plusieurs semaines encore dans la salle historique de la Mazarine.

Communiqué- Le 3 octobre 1713 était officiellement présenté à Louis XIV un document qui allait déclencher en France une crise de vaste ampleur (…) La diffusion et la réception de la bulle Unigenitus s’accompagnèrent d’une production éditoriale massive et diversifiée. Textes officiels, défenses et contestations, disputes théologiques, pamphlets et libelles, gravures satiriques, récits de scandales… la production imprimée du temps, soigneusement collectée par certains de ses contemporains, témoigne aujourd’hui de l’ampleur de cette affaire. Elle constitue en cela un moment singulier de l’histoire de l’opinion et des médias en France.

Exposition organisée par la Bibliothèque Mazarine, en collaboration avec la Bibliothèque de la Société de Port-Royal. Commissaire: Stéphanie Rambaud
4 octobre – 20 décembre 2013, du lundi au vendredi, de 10h à 18h.
Entrée libre et gratuite
Bibliothèque Mazarine, 23 quai de Conti, 75006 Paris. Tel. : 01 44 41 44 66

vendredi 7 juin 2013

Séance foraine 2013

L'horloge, symbole de la ville
La tradition du livre et de l’imprimé à Auxerre est héritière d’une histoire paradoxale. En effet, le principal centre religieux reste, au moins jusqu’au XVIIe siècle, celui de Sens, ancien bourg de l’époque gauloise, devenu capitale de la province romaine de Quatrième Lyonnaise. De plus, Auxerre est longtemps située dans une région intermédiaire: à l’ouest, ce sont les possessions royales centrées sur l’Île-de-France; à l’est, voici les pays bourguignons, autour de Dijon et de Beaune; enfin, vers le nord, nous entrons dans le domaine des puissants comtes de Champagne, avec leur capitale de Troyes Comme Tonnerre, Auxerre est d’ailleurs siège d’un comté qui n’appartient pas au duché de Bourgogne au sens strict des Valois.
Cette position géographique peut expliquer comment les premières presses de la région tournent non pas à Sens ou à Auxerre, mais dans la petite ville de Chablis, à une quinzaine de kilomètres. Chablis est une enclave du comté de Champagne, mais elle appartient aussi à l’abbaye Saint-Martin de Tours, depuis l’époque où les moines s’y sont repliés pour se mettre à l’abri des incursions normandes. La collégiale bénédictine de Saint-Martin abrite une école réputée, où ont peut-être été formés certains membres de la famille Le Rouge. On sait que les Le Rouge sont liés à Troyes comme à Paris, mais c’est Pierre Le Rouge qui, en 1478, fait «gémir» les presses de Chablis –et la petite ville est ainsi la quatrième du royaume à accueillir l’art nouveau. Le Rouge donnera en 1483 le premier Bréviaire imprimé d’Auxerre et, peut-être, des Heures de Tours en 1485-146 (d’après l’ISTC, avec le seul exemplaire connu conservé à Varsovie), avant de venir à Paris.
Non loin de l'horloge, la maison Fournier
En effet, au fil des siècles, Auxerre regardera de plus en plus vers Paris plutôt que vers Dijon, d’autant qu’un certain nombre de personnalités proches de la cour et de la haute administration est pourvu de charges et de possessions dans le pays. L’une des figures les plus connues est celle de Jacques Amyot, né à Melun, un temps professeur à Bourges mais surtout célèbre comme éditeur et traducteur de Plutarque. Amyot, également maître de la Librairie royale, est nommé par Henri III évêque d’Auxerre (1571), et il s’attache dès lors à reconstruire son diocèse durement confronté à la crise religieuse. C’est lui qui fera venir de Sens le premier imprimeur ayant travaillé à Auxerre, pour donner le nouveau bréviaire (1580). Plus tard, au début du XVIIIe siècle, Charles Gabriel de Caylus est nommé évêque d’Auxerre (1704), où son opposition à la bulle Unigenitus le fait… exiler en 1723 (rappelons que la résidence n’est pas la pratique dominante, et que les prélats se font souvent remplacer par un vicaire, pour rester eux-mêmes à Versailles et à Paris).
Séance de travail à Auxerre... sur les livres
Dès lors, et jusqu’à la mort de Caylus (1754), le diocèse d’Auxerre devient une citadelle du jansénisme, d’autant plus dangereuse pour le pouvoir qu’elle est relativement proche de Paris, et très favorablement située sur le plan des communications. Ces conditions expliquent que la ville ait certainement accueilli une imprimerie travaillant au périodique des Nouvelles ecclésiastiques: on sait que le titre est interdit et que la police s’efforce d’en empêcher la publication, mais qu’elle n’y parviendra en définitive jamais, le périodique se poursuivant jusqu’en 1803.
Dans l’orbite de l’évêché, nous trouvons encore la célèbre famille des Fournier, imprimeurs, libraires et surtout graveurs et fondeurs de caractères. Michel François Fournier est imprimeur à Auxerre à compter de 1742, où il travaille pour la ville et pour l’évêché –même si une partie importante de sa notoriété vient de ce que son atelier accueille, en 1751, le jeune Nicolas Rétif de La Bretonne, venu de son village de Sacy pour y faire l’apprentissage d’imprimerie. Bien d'autres ouvrages ont été présentés à l'occasion de la séance foraine de la conférence d'Histoire et civilisation du livre, tenue à Auxerre le 6 juin dernier. Un grand merci à toutes celles et à tous ceux qui ont fait le succès de la journée!