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mercredi 2 septembre 2020

Michel de Marolles (5): le mémorialiste et le collectionneur

1- Le mémorialiste
Notre abbé à la fois pieux, érudit et mondain, en même temps que lecteur très précoce de Montaigne, se lance dans un exercice qui tend précisément à se banaliser au tournant des années 1600, à savoir la rédaction de Mémoires qui sont une forme d’autobiographie. Le genre était d’abord pratiqué par les personnages importants, qui, sur le modèle antique, font du récit de leur vie un exemplum moral. Avec Michel de Marolles, le projet est quelque peu différent, puisqu’il s’agit d’un membre d’un lignage de petite noblesse, d’un supérieur d’une abbaye de moindre importance, et d’un personnage qui ne joue qu’un rôle très limité sur le plan politique.La lecture de ses Mémoires laisse en fait à penser que l’abbé prolonge, à travers sa propre trajectoire, le projet de Montaigne: il définit, même implicitement, le modèle de la «bonne vie» menée par l’homme de bien, une vie d’abord dominée par les commandements de la religion, mais qui devra aussi permettre à l’auteur de s’intégrer au mieux dans la société de son temps, et d’y tenir le rôle pour lui défini (1).
Ainsi s’explique pour partie la place tenue, au fil des pages, par le complexe articulant la présentation des lignages avec le détail des rencontres et des conférences au sein d'une société choisie. Les Mémoires de Marolles combinent étroitement l’affirmation d’un espace public spécifique et la construction de la personne individuelle. Même si l’abbé se pose comme étant lui-même aux marges du «monde», son espace est celui des lignages, des jeux d’hommage et de protection, et de la «République des Lettres». Il constitue un réseau d’alliances et de signes électifs (Éric Méchoulan) assurant la position et le pouvoir du mémorialiste. Celui-ci ne dit d’ailleurs pas autre chose lorsqu’il écrit, en tête de sa dédicace :
Je ne saurois vous donner une meilleure marque de l’estime que je fais de votre amitié, que de vous donner ma propre vie. (...) Là, Messieurs, vous vous trouverez vous-mêmes…

2- Le collectionneur
Le programme des Mémoires se déploie bien évidemment dans le présent, mais aussi dans l’avenir. Le projet de l’abbé, de se survivre à lui-même, se retrouvera pourtant aussi dans la constitution et la préservation d’une collection monumentale d’estampes –celle à laquelle son nom restera effectivement lié. Il explique lui-même ne pas attacher de valeur aux images comme objets de piété, et avoir entrepris cette collection par goût, certes, mais aussi par suite du caractère limité de ses ressources financières –peut-être aurait-il sinon une préférence pour les peintures et pour les tableaux? On est en effet surpris de la modicité des prix pratiqués, puisque l'abbé mentionne lui-même le coût d'un Dürer, qui peut descendre à 2 f.
Dieu m’a fait la grace que pour aimer les images je n’y ai point mis de superstition, & j’en ai fait un recueil si prodigieux qu’elles se montent à plus de soixante & dix mille ; mais c’est d’images en tailles-douces sur toute sorte de sujets. Je commençai à m’adonner à cette sorte de curiosité dès l’année 1644 ; & je l’ai si bien cultivée depuis ce temps-là, & avec si grande dépence pour moy qui n’ay pas beaucoup de bien, que je puis dire sans exaggération en avoir de tous les maistres qui se sont pu trouver, tant graveurs que dessinateurs & inventeurs, qui sont au nombre de plus de quatre cents (…). J’ay aimé cette sorte de curiosité dès les premières années de ma jeunesse, [parce que] je l’ay trouvée plus proportionnée à mes forces (p. 154).
L’année 1644 doit être regardée comme marquant le début non pas de la collecte proprement dite, mais plutôt de la systématisation de la collection en tant qu’ensemble organisé. Examinons maintenant quelques-unes de questions à l’entour desquelles l’abbé développera son action de collectionneur: comment, pourquoi, et ensuite?
    Comment: la bibliothéconomie
    C’est ainsi que notre abbé se fait d'entrée spécialiste de bibliothéconomie spécialisée, lorsqu’il détaille les conditions de classement et de conservation des estampes. Le premier concept opératoire est celui de «suite»: une «suite» pourra concerner un artiste, ou un thème (2). Sans le dire, Marolles propose ainsi une grammaire (et un lexique) du collectionneur d’estampes, qu’il explicite par des exemples, tirés de son expérience: son recueil des «œuvres d’Albert» (Albrecht Dürer) est complet des 104 pièces, mais il est aussi «incomparable» par sa provenance («l’abbé de Saint-Ambroise») et parce qu’il inclut «douze pièces uniques à la plume et au crayon». L’abbé de Saint-Ambroise auquel il est ici fait allusion est Claude Maugis (1650-1658), aumônier de Marie de Médicis, et collectionneur, dont Marolles réussira à acquérir une partie du cabinet. Il disserte ensuite pour expliquer que nombre d’«œuvres complettes» des «petits Maistres et des vieux Maistres» ne pourraient pratiquement plus être rassemblées de son temps.

La collection ayant été organisée en «suites», il faut autant que possible faire relier celles-ci, pour conserver soigneusement les estampes regroupées en albums –nous parlerions aujourd’hui de portefeuilles:
[Dans ces] livres, [les estampes] tiennent peu de place et ne se peuvent gaster, sauf par l’eau ou par le feu. [Ils] sont l’un des plus beaux ornemens qui se puissent apporter dans les grandes Bibliothèques (p. 6).
Au passage, la lecture du Catalogue de 1666 (3) apporte des précisions complémentaires sur la reliure de ces recueils, par exemple du «maroquin du Levant» pour les œuvres de Raphaël… Une autre problématique fondamentale concerne l’enrichissement de la collection laquelle, pour Marolles, ne saurait négliger les productions «populaires»:
Je ne parle pas icy des pièces communes qui se vendent au coin des rües ny chez la plupart des Marchands, lequelles sont de nulle ou de fort petite considération, bien qu’il s’en trouve aussi quelquesfois de fort belles, mais c’est d’ordinaire sans aucune suite complette.
En revanche, l’abbé critique la pratique de la bibliophilie –un thème sur lequel reviendra La Bruyère présentant Démocède, le collectionneur d’estampes (4). De fait, les amateurs ne s’intéressent qu’aux pièces les mieux
conditionnées, c’est à dire entières, blanches de papier & de belle impression, lesquelles sont presqu’uniques, ou qui se trouveroient à peine double ou triples dans un grand Royaume comme la France, tant elles sont rares de la force que je dis. Car pour les estampes originales des plus grands Maistres, lesquelles sont ou gastées, ou mal imprimées, ou de planches usées, il s’y en trouveroit sans doute bien davantage; mais les Curieux qui s’y connoissent ne les estimeroient nullement & n’en donneroient rien du tout.
    Pourquoi?
    La deuxième question est celle du «pourquoi»: pourquoi collectionner les estampes? Ici, comme nous l’avons dit, interviennent très certainement le goût personnel de Marolles, mais aussi le fait que ses moyens ne lui permettent pas de se livrer à une autre activité –comme celle de réunir une galerie de peintures. Pour autant, lorsque l'abbé s’interroge sur ce à quoi peuvent servir les estampes, il pense d’abord à la documentation historique et érudite: par exemple, les images qui représentent
des Cérémonies, des Entrées de Villes, des Devises [servent] aux connoissances de l’Histoire (…). J’ai esté beaucoup plus loin en ces choses-là que je ne l’eusse pû croire au commencement (p. 7).
Il reviendra sur cette thématique de manière détaillée un peu plus tard (p. 9 et suiv.), à propos de l’éducation «d’un jeune Prince». Même si ce n’est pas ici le lieu de théoriser le modèle de la bibliothèque moderne, celle d’un Gabriel Naudé à la Mazarine, il nous faut insister sur le fait que, pour l’abbé, une «bibliothèque universelle» devrait précisément avoir aussi un département consacré aux images, qu’il s’agisse de l’«embellir» ou de l’«augmenter»:
Il est certain aussi que de toutes les choses qu’on estime pour servir à l’embellissement & à l’augmentation d’une grande Bibliothèque, il n’en est point de plus belle ny qui puisse moins coûter. Non pas que les livres d’Estampes ne soient beaucoup plus chers que les autres Livres; mais parce que les choses qui s’y trouvent, lesquelles sont quelquesfois si rares, ne coustent rien en comparaison des pièces en huile, sur le bois ou sur la toile, (…) sans parler des Ouvriers qui excellé en Sculpture & en Architecture, don les Ouvrages ne se peuvent transporter d’un lieu à autre.
Et de dire à nouveau ses regrets:
Il me semble que les princes & les seigneurs qui font des bibliothèques n’y devroient pas négliger ces sortes d’ouvrages, (...) qui contiennnet une partie considérable des belles connoissances sur divers sujets: mais je n’en connois aucun qui s’en soit encore avisé (Mémoires, p. 158).
    Et après? Le devenir de la collection
    Marolles n’a, dans sa famille, pas d’héritier que sa collection soit susceptible d’intéresser, mais il voudrait pour autant en assurer la conservation, parce qu’elle constitue un ensemble documentaire à la fois très riche et organisé de la manière la plus cohérente:
J’ai parfaitement aimé ces choses là, & je les aime encore. Mais par je ne sçay quelle étrange fatalité qui ne souffre pas long-temps à toutes sortes de personnes une jouissance si agréable, & n’ayant pas d’ailleurs dans ma famille des personnes assez riches ou assez curieuses de ces choses-là pour les conserver, j’appréhende bien qu’après ma mort elles ne se dissipent, & que tout d’un coup un corps qui s’est formé peu à peu de diverses parties, de plusieurs endroits avec assez de difficulté, ne vienne à se démembrer (p. 17-18).
Il chiffre l’ensemble à 123 400 pièces de plus de 6000 maîtres, en plus de quatre cents volumes, «sans parler des petits, qui sont au nombre de plus de six-vingt» (p. 15). Mais,
ne voyant personne dans ma famille qui pust conserver après moy une chose si agréable et si curieuse, j’en veux bien laisser au moins cette petite marque au public,
et il rédige donc pour ce faire un catalogue imprimé. Le dispositif interne du Catalogue suit celui de la collection, de sorte qu’il constituerait effectivement une manière de collection virtuelle. L’organisation est topographique, avec la numérotation des recueils: le numéro I rassemble les œuvre de «Raphael d’Urbin. L’œuvre de ce Peintre fameux, contenuë dans un Livre en double feuille relié en Maroquin de Levant est de 740 pièces» (p. 20). Certains artistes occupent plusieurs recueils (par ex. Rubens, p. 29-30), d’autres sont regroupés sous une seule reliure. D’autres recueils sont thématiques, comme le «IV. Clair obscur» (où l’on retrouve Raphaël), ou le «XI. Grandes thèses».
Il n’en reste pas moins que, pour le collectionneur, l’idéal serait que son «grand Recueil (…) tombe un jour en quelque main puissante» (p. 14), parce que son nouveau propriétaire pourrait facilement «y adjoûter des choses qui y manquent pour le rendre toujours plus parfait». Et même, la richesse de l’ensemble ne le rendrait «peut-estre pas indigne d’une Bibliothèque Royale, où rien ne se doit négliger» –entendons, où les estampes aussi doivent être conservées et mises à la disposition du public (p. 15). Et de regretter une nouvelle fois le manque d’intérêt des richissimes collectionneurs pour les estampes:
Si plusieurs personnes de qualité, qui ont de l’esprit aussi bien que des richesses, sçavoient le plaisir que donnent les belles Estampes, lesquelles contiennent presque tout ce qu’il y a de plus considérable dans les ouvrages exquis des plus grands Peintres & Sculpteurs qui ont vescu en divers siècles…
Pourtant, le premier objectif du Catalogue est celui de la publicité, et c’est probablement sa publication qui permettra l’acquisition de la collection Marolles par la Bibliothèque du Roi. L'ensemble est en effet acheté à l’initiative de Colbert en 1667, pour le prix très raisonnable de 32 800 ll., et il entre à la Bibliothèque du Roi, dont il forme l’un des fonds à l’origine du futur cabinet des estampes: celui-ci constituera l’un des départements lors de la réorganisation de la Bibliothèque par Bignon, et il est placé sous la responsabilité de son premier «garde», Jacques Le Haye (1720). Quant à Marolles, on sait qu’il constitua ensuite une seconde collection, dont le Catalogue sera publié en 1672 mais qui sera en définitive dispersée.

Notes
(1) Frédéric Briot, Usage du monde, usage de soi: enquête sur les mémorialistes d’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1994. Philippe Ariès, «Pourquoi écrit-on des Mémoires? », dans Les valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle avant la Fronde, dir. N. Hepp, J. Hennequin, Paris, Klincksieck, 1979. 

(2) Marolles possède par ex. 23 fois l’Image de la création du Monde, 121 Estampes d’Adam et d’Ève, 16 de Cain qui tuë son frère, 15 du Déluge universel & de Noé… (p. 16). Sa collection compte 17300 portraits, dont 3150 images de la Vierge (avec un sous classement : la Vierge seule, avec le Christ, entourée de rayons, etc.) (p. 15). 

(3) Catalogue de livres d'estampes et de figures en taille douce. Avec un dénombrement des pieces qui y sont contenuës. Fait à Paris en l'année 1666, par M. de Marolles abbé de Villeloin, Paris, Frédéric Léonard, 1666, 8°. Voir : Marianne Grivel, «L’amateur d’estampes en France aux XVIe et XVIIe siècles», dans Le livre et l’historien [Mélanges Henri-Jean Martin], dir. Frédéric Barbier et al., Genève, Droz, 1997, p. 215-228. 

(4) Il est évidemment absurde de penser que Démocède pourrait être l'abbé de Marolles: «“Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes?”, et bientôt il les étale et vous les montre; vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve; il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée, mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur. “J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours; j'ai tout Callot hormis une seule qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Callot, je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir: cela est bien rude“» (Les Caractères). 

Cliché: Albrecht Dürer, Étude pour une sainte Vierge, 1503 (prov. Michel de Marolles. © BnF).

lundi 7 avril 2014

Journée d'études d'histoire du livre


Séminaire « Strasbourg et ses bibliothèques »
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
Institut d'études avancées de l’Université de Strasbourg

 9 avril 2014
«La BNU et ses collections spécialisées»

Journée d’études, sous la présidence de
M. Frédéric Barbier,
directeur de recherche au CNRS,
directeur d’études à l’EPHE,
membre de l’Institut d’études avancées de l’Université de Strasbourg

Le cabinet de curiosités dans la bibliothèque
Le syntagme de « bibliothèque » désigne d’abord une réalité physique, qu’il s’agisse du meuble, du local ou, par extension, de l’institution abritant, pour le sens commun, des livres, qui aujourd’hui sont en général des livres imprimés. On pourrait par conséquent penser qu’il est possible de définir la bibliothèque par ce qu’elle renferme.
Oui, certes, les bibliothèques conservent évidemment des collections de livres imprimés: mais elles existent bien avant l’imprimerie, tandis que, inveresement, les bibliothèques contemporaines conservent toujours des manuscrits plus ou moins anciens, qui font en général partie de leurs collections les plus précieuses. Les manuscrits sont le plus souvent classés par langues, et les fonds non-occidentaux occupent une place d’autant plus notable que les bibliothèques sont plus riches, comme le montre l’exemple de la BNU.
Mais on conservera aussi dans les bibliothèques toutes sortes d’objets qui ne sont pas des livres, ni même parfois des documents écrits, du document d’archives aux cartes géographiques, à l’objet de curiosités, aux peintures, bustes et sculptures, aux collections de numismatique, aux globes et autres instruments scientifiques, sans parler des nouveaux supports (DVD, etc.) et des nouveaux médias.
En fait, la bibliothèque a longtemps été considérée comme rassemblant une sorte d’inventaire du monde, dans la tradition du Musée ptolémaïque d’Alexandrie. Au XVIIe siècle, la Bibliothèque de l’abbaye de Sainte-Geneviève possède un cabinet de curiosités renommé, tandis que la Bibliothèque du roi devient, au XVIIIe siècle, un véritable centre de recherches, réunissant des savants aux compétences rares (hébraïsants, hellénistes, linguistes, historiens, numismates et autres «antiquaires»), accueillant des cours publics et étroitement liée aux Académies, notamment les Inscriptions et Belles Lettres.
C’est ce projet universaliste que le régime wilhelminien entreprend de mettre en œuvre à travers la reconstitution des collections de la nouvelle Bibliothèque de l’Université de Strasbourg après 1870. La journée d’études du 9 avril 2014 vise à explorer un certain nombre de ces fonds spéciaux, et des instruments de travail mis à la disposition des utilisateurs. 

14h-18h
Programme
14 h : Ouverture de la séance
14h15 : La collection papyrologique, par M. Paul Heilporn (professeur et directeur de l’Institut de payrologie, Université de Strasbourg)
14h45 : La collection de tablettes cunéiformes, par Mme Anne-Caroline Rendu-Loisel (chargée de cours, Université de Strasbourg ; collaboratrice de recherche FNS, Université de Genève)
15h15 : La collection orientaliste constituée par Julius Euting, par M. Daniel Bornemann (Direction de la conservation et du patrimoine, BNU)
15h45 : Discussion
16h : Pause
16h15 : Estampilles et poids musulmans en verre, par M. Claude Lorentz (Direction de la conservation et du patrimoine, BNU)
16h30 : Monnaies, médailles et sceaux, par M. Daniel Bornemann (Direction de la conservation et du patrimoine, BNU)
16h50 : Les collections iconographiques et cartographiques: Le fonds cartographique, par M. Gwenaël Citerin (Direction de la conservation et du patrimoine, BNU); Les affiches alsaciennes des 19e et 20e siècles, par M. Jérôme Schweitzer (Direction du développement des collections, BNU); Les affiches sur l’Europe, par M. Geoffrey Girost (Direction du développement des collections, BNU)
17h20 : Quelques autres fonds particuliers : Arthur de Gobineau, Marie Jaëll, Richard Wagner, Johann Wolfgang von Goethe, par M. Christophe Didier (adjoint de l’administrateur, BNU)
17h40 : Discussion et conclusion 

BNU, salle du conseil

Entrée libre dans la limite des places disponibles

mardi 13 septembre 2011

Lire la bibliothèque

Nous connaissions Gryphe, la revue des Bibliothèques de Lyon, mais nous regrettons de n’avoir pas signalé plus tôt La Revue de la BNU, alias de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (information).
La Revue a été lancée au printemps 2010, et elle paraît deux fois par an sous forme d’un élégant in-quarto (environ 20 x 28 cm) illustré en couleurs. Chaque livraison (nous attendons la quatrième) comprend des rubriques régulières: «Le dossier» (un dossier thématique), «L’objet» (présentation détaillée d’un «objet» partie du patrimoine de la Bibliothèque, «L’inédit» (publication d’un texte inédit), «Portfolio» (cahier photographique), et des rubriques plus brèves («Actualités», «Acquisitions patrimoniales» et «Varia»). Un contenu éclectique, donc, et surtout d’une grande qualité.
Nous nous réjouissons de cette publication pour deux raisons en particulier.
Passons plus brièvement sur le premier point: nos bibliothèques sont trop isolées, aujourd’hui, des organismes de recherche, notamment universitaires, alors qu’elles constituent de fait de véritables laboratoires (surtout pour les sciences humaines), et qu’elles disposent d’un personnel hautement spécialisé dans des domaines rares et souvent absents de l’université. Elles sont considérées comme des prestataires de services, et les richesses et plus encore les compétences qu’elles renferment restent comme sous le boisseau. Toute initiative pour faire connaître ce capital irremplaçable, pour rapprocher la bibliothèque de son public, et surtout pour faire de l’institution un véritable acteur de la recherche ne peut qu’être saluée et encouragée, surtout s’il s’agit d’une initiative de qualité comme l’est la Revue de la BNU.
Le deuxième point est connu, mais la Revue de la BNU donne l’occasion d'y revenir. Les bibliothèques, au premier chef les bibliothèques de recherche et les bibliothèques patrimoniales, sont à la tête de richesses immenses, mais trop souvent mal mises en valeur, donc mal étudiées.
On pensera évidemment à tout ce qui relève du livre et de l’écrit, mais même à ce niveau la diversité est infinie: seul un petit nombre de spécialistes connaissent, par exemple, le fonds d’égyptologie de la BNU, avec ses ostraca et ses papyrus. Mais ce sont aussi des documents d’archives, des pièces d’archéologie, d’anciens «cabinets de curiosités» (comme à Sainte-Geneviève à Paris) ou encore des objets d’art ayant décoré ou décorant toujours les différentes salles de l'institution.
Le bâtiment de la bibliothèque est lui aussi hautement signifiant, pour les historiens en général et pour les historiens du livre en particulier: son architecture extérieure, bien sûr (signifiante, au pire, …de l’insignifiance et de la médiocrité, ce qui n’est évidemment pas le cas à Strasbourg). Mais aussi son dispositif intérieur: c'est la répartition des collections, ce sont les espaces ouverts ou non au public, spécialisés ou non, c'est la hiérarchie des services, ce sont le mobilier, les éléments décoratifs, etc. Autant d’indicateurs à interroger et à décoder, et qui informent celui qui sait les lire.
Sans oublier la localisation dans la ville, avec les questions de la visibilité et de l’accessibilité: à la BNU, nous voici dans le nouveau quartier «wilhelminien», élevé après 1870 tangentiellement au centre historique et conçu comme une proclamation de la réussite impériale sur les marches de l’Allemagne. Il y a, comme nous l’écrivions ailleurs, une «écologie» du livre et de la bibliothèque dans leur environnement.
Enfin, l’histoire de la bibliothèque est une composante du patrimoine immatériel de l’institution, et des personnalités ou des collectivités (souverain, collectionneur, ville, province, nation) auxquelles elle a appartenu (nous avions évoqué Colmar, Valenciennes, etc.). La bibliothèque est le produit d’une histoire, mais cette histoire constitue en retour l’arrière-plan qui permet de la comprendre, et d'en comprendre les composantes (jusqu'au niveau de l'exemplaire de tel ou tel texte).
La BNU n’échappe pas à la règle, en même temps qu’elle trace comme le miroir de relations franco-allemandes dont on sait la complexité et le caractère longtemps tragique. La richissime bibliothèque de Strasbourg a été détruite une première fois pendant le siège de 1870, puis ses fonds reconstitués à partir d’envois faits par les autres grandes bibliothèques allemandes. C’est donc à Strasbourg que l’on trouvera paradoxalement l’essentiel des fonds de Königsberg (40 000 titres), dont la bibliothèque a été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale –Guerre mondiale au cours de laquelle une partie, heureusement moindre, des fonds strasbourgeois a à nouveau disparu.
L'épisode pousse au passage à interroger le concept de patrimoine: la BNU est aujourd’hui une composante très importante du patrimoine alsacien et strasbourgeois, mais ses collections patrimoniales ont en réalité fait l’objet d’une sorte de substitution massive.
Le statut et la désignation sont pareillement révélateurs: la bibliothèque de Strasbourg portait jusqu’en 1918 le titre de Bibliothèque impériale, universitaire et régionale (Kaiserliche Universitäts-und Landes Bibliothek), elle symbolisait comme le triomphe de l’Allemagne nouvelle et le terme même de Land était dans cette perspective chargé de sens (l’Alsace et la Lorraine du nord comme Reichsland) dont sa traduction française courante («régional») ne saurait donner la mesure. Quant à la désignation et au statut actuels de la BNU, ils sont, comme produits d’une histoire spécifique, un cas aujourd’hui unique dans le paysage des bibliothèques françaises.
Bref, la bibliothèque se donne à lire en tant que bibliothèque formant un tout dans le temps, et La Revue de la BNU nous propose pour ce faire un certain nombre de clés. Alors même que la BNU fait l’objet d’un programme massif de restauration et de restructuration, nous ne pouvons que nous réjouir de la prise de conscience des phénomènes auxquels le présent billet fait trop brièvement allusion. Nous reviendrons, dans notre prochain billet, sur la problématique du «Dossier» du premier numéro de la Revue, «Bibliothèques et identité visuelle», pour dire tout le bien que nous en pensons.