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mercredi 11 septembre 2013

Un congrès sur les incunables en Italie du nord

Le récent congrès consacré aux incunables et tenu à Milan (à la Biblioteca Trivulziana, à l'Université catholique et à l'Université d'État) ne peut que nous réjouir, en ce qu’il permet de constater la richesse (un peu trop grande sans doute pour une manifestation de deux jours de travail effectif, mais qui prévoit au total vingt-cinq conférences…) et le dynamisme de la recherche sur un domaine pourtant bien particulier.
1- Cette recherche articule traditionnellement des approches différentes, dont la première concerne l’érudition: le congrès a été l’occasion de présenter des communications consacrées à des titres spécifiques publiés en Italie (Milan, Ferrare, Rome, etc.), à des ateliers d’imprimerie (à Brescia) et à des exemplaires remarquables. On sait toute l’attention traditionnellement donnée par les spécialistes du livre au XVe siècle aux attributions et aux datations les plus précises, ce qui nous confirme le fait (parfois négligé, voire oublié) que l’histoire du livre est d’abord un domaine d’études qui requiert une expertise poussée.
2- Mais nous sommes ici, d’une certaine manière, dans l’ordre des sciences auxiliaires de l’histoire –même si la formule classique semble malheureuse par la hiérarchisation qu’elle implique. Dans un texte célèbre, Lucien Febvre soulignait le fait que le travail d’érudition était effectivement conduit de longue date en histoire du livre, mais qu’il ne débouchait pas encore sur le travail d’historien qu’il appelait alors de ses vœux. On le sait, les choses ont complètement changé depuis lors, et le congrès de Milan nous montre que le travail d’historien se fait, y compris dans les domaines où l’érudition est traditionnellement la plus forte. C’est ainsi que des conférences concernent des problèmes de fond, mais longtemps négligés, comme la statistique bibliographique rétrospective et le passage du manuscrit à l’imprimé, la mise en place d’un régime de l’édition (avec la question des privilèges de librairie), le commerce et la diffusion du livre au XVe siècle, etc.
3- Par ailleurs, les conditions de la recherche ont profondément changé depuis une vingtaine d'années, notamment sur deux points, également abordés à Milan. Il s’agit bien évidemment, d’abord, de l’élaboration de catalogues nouveaux, de plus en plus riches, de mieux en mieux intégrés, et disponibles sur Internet. Non seulement la masse des données disponibles est de plus en plus grande, mais elles s’enrichissent dans le même temps, grâce aux bibliothèques virtuelles et grâce à la prise en compte de nouveaux éléments au niveau de la description (notamment les mentions de provenance et autres particularités d’exemplaires). Si ces éléments étaient à la base de l’information de nombreuses communications, certaines d’entre elles les ont directement pris en considération (par ex., sur le catalogage au XXIe siècle, sur la situation du GKW de Berlin, ou encore sur l’ISTC).
Le second point est aussi essentiel, qui concerne l’interdisciplinarité: nous avons coutume de dire que l’histoire du livre est une histoire «entre les histoires» et que, si elle suppose une expertise poussée, elle tire aussi tout son profit de l’approche combinant plusieurs disciplines. Le cas du roman de Mélusine, présenté à Milan, illustre l’intérêt d’un travail combinant étroitement histoire du livre, histoire de la littérature (et de la langue), et histoire de l’art.
4- Enfin, le congrès de Milan illustre une tendance qui se développe depuis quelques années, et qui confirme le fait que l’histoire du livre est aujourd’hui entrée dans sa phase de maturité. Il s’agit de l’approche historiographique, prise en considération par plusieurs conférences: c'est l’invention de l’incunable en tant que phénomène du collectionisme, c'est l’histoire des collections elles-mêmes (à Milan, à Padoue, etc.), ou encore l’affirmation précoce d’une «incunabulistique» et le rôle de certaines grandes figures (comme Leo Olschki, Luigi de Gregori et Marie-Louis Polain). Il s’agit là d’un domaine relativement nouveau, mais qui se révèle particulièrement riche, parce qu’il nous informe aussi sur les conditions dans lesquels les livres ont été conservés, et sur la manière dont ils ont été étudiés.
Milan s'impose ainsi comme un pôle majeur de la recherche et de l'enseignement dans le domaine de l'histoire du livre. Nous attendons, maintenant, la publication des Actes, qui constitueront un volume destiné à entrer dans les classiques de notre discipline.
Les participants, sous les arcades de la Rochetta, au Castello Sforza de Milan

jeudi 27 décembre 2012

Histoire du livre et contes de fées

Zeichensprachen des literarischen Buchs in der frühen Neuzeit: die « Melusine » des Thüring von Ringoltingen,
éd. Ursula Rautenberg, Hans-Jörg Künast, Mechthild Habermann, Heidrun Stein-Kecks,
Berlin, Boston, Walter de Gruyter, 2012,
VIII-422 p., ill., index.
ISBN 978-3-11-026049-6

Comme il arrive un peu trop souvent, le Roman de Mélusine est peut-être trop connu, en France du moins, pour avoir fait l’objet des études novatrices qu’il supposerait. Nous sommes en Poitou, dans la famille des comtes de Lusignan, descendants mythiques de la fée Mélusine: Thomas Fouilleron nous a expliqué comment la «forgerie généalogique» était consubstantielle à l’état nobiliaire, et au demeurant les Montmorency aussi descendraient de Mélusine, tandis que le cimier des La Rochefoucauld, eux-mêmes branche cadette des Parthenay, comtes de Lusignan, est surmonté d’«une mélusine à deux queues dans sa cuve, les mains levées, tenant de sa dextre un peigne et de sa senestre un miroir»… Il est d'autant plus significatif de voir ces armoiries traditionnelles encore frappées, à la fin du XVIIIe siècle, sur les reliures de la bibliothèque familiale (cf cliché infra).
Avec le Roman de Mélusine, c'est en effet l’environnement de la noblesse qui s'impose, voire celui de la plus haute noblesse. Nous connaissons deux versions du texte original: l’une est rédigée en vers par Couldrette à la demande de Guillaume Larchevêque, descendant des Parthenay; l’autre, en prose, composée, sur l’ordre du duc Jean de Berry, par Jean d’Arras dans les dernières années du XIVe siècle. Dans les deux cas, les préoccupations politiques sont largement présentes, notamment parce que, sur la frontière du Poitou et à l’heure de la guerre anglaise, le duc se prétend précisément l’héritier des Lusignan. Même observation lorsque le texte est donné en allemand d’après la version de Couldrette en 1456, par Thüring von Ringoltingen, l’une des plus grosses fortunes de Berne, ville dont il est aussi avoyer. Ringoltingen dédie son travail au comte de Neuchâtel Rodolphe de Hochberg.

Mais nous quittons définitivement ce cadre lorsque Mélusine est imprimé, en allemand et pour la première fois, à Bâle, chez Bernhard Riechel en 1473-1474. Près de quatre-vingts éditions allemandes sont répertoriées, avec toutes sortes de variantes, jusqu’à la fin du XIXe siècle. C’est cette tradition très remarquable qu’a explorée un programme de recherche conduit par l’université d’Erlangen, sous la direction du Pr. Ursula Rautenberg, de 2007 à 2011, et ayant donné lieu à un colloque tenu en octobre 2010: le volume ici signalé contient les Actes de ce colloque.
Rappelons au passage que, comme on le sait, la réintroduction en France du Mélusine sous forme d’imprimé s’opère elle aussi par le biais de cette même géographie aux marches du royaume, puisque la première édition en est donnée à Genève, par un typographe d’origine allemande, Adam Steinschaber, en 1478 (le paradoxe est même encore plus remarquable si l'on considère qu'il s’agit du premier roman de chevalerie publié en français).
Moins lisible qu'on ne souhaiterait, la "Mélusine" des La Rochefoucauld
Le volume d’Actes s’ouvre, de manière très judicieuse, par une série de tables: les sources et les abréviations, mais surtout la table des éditions du roman allemand de 1473 à 1890, et plusieurs tableaux donnant leur stemma par grandes périodes. Le texte lui-même se structure en trois grandes parties, que nous présentons ici rapidement, en nous excusant de ne pas pouvoir mentionner toutes les contributions:
1) Buch und Werk (le livre et l’œuvre). Cette partie, qui comprend cinq contributions, s’ouvre par une étude de Jan-Dirk Müller consacrée à l’articulation du texte et du paratexte aux XVe et XVIe siècles: l’auteur y démontre comment «les éditions de Mélusine reflètent la longue et difficile restructuration à laquelle les conditions de publication sous forme d’imprimé soumettent un processus de communication littéraire datant de l’âge du manuscrit» (p. 29). Hans-Jörg Künast envisage quant à lui les éditions du XVIIIe et du début du XIXe siècle, notamment à Augsbourg et en Allemagne du sud.
2) Buch und Text (le livre et le texte) : il s’agit ici d’analyses de contenu, d’études de variantes et d’histoire de la langue et de sa syntaxe. La contribution d’Anja Voeste porte sur le rôle du compositeur par rapport à l’orthographe des éditions du XVIe siècle, et reprend la problématique du colloque «L’écrivain et l’imprimeur» tenu au Mans en 2009. Arend Mihm étudie avec une très grande précision le travail de composition de l’édition Bämler, à Augsbourg en 1474 (voir notamment les graphiques des p. 171, 177 et 178). L’un des grands intérêts du colloque a en effet concerné l’approche interdisciplinaire, et l’intégration du travail des historiens de la littérature et du livre avec celui des spécialistes de la linguistique historique. Les résultats sont impressionnants, et tout à fait convaincants.
3) Buch und Bild (le livre et l’image). Mais l’histoire de l’art aussi entre dans le champ d’étude. On sait en effet que le Roman de Mélusine a traditionnellement été largement illustré, et les six contributions de cette partie envisagent par conséquent des thèmes comme la représentation de la femme (Kristina Domanski) et celle du merveilleux (Françoise Clier-Colombani), ou encore la problématique des transferts dans le domaine de l’iconographie (Nicolas Bock).
Voici donc un travail novateur, qui a l’immense mérite de mettre en œuvre un aggiornamento scientifique particulièrement bien venu: l’articulation intelligente de disciplines trop souvent disjointes dans le champ universitaire est très fructueuse. Le principe consistant à envisager la monographie d’un certain texte dans le plus long terme (par exemple le Calendrier des berger) a été appliqué à plusieurs reprises dans les conférences de l’École pratique des Hautes Études: son intérêt est ici une nouvelle fois confirmé, de même que celui du concept de vectorialité des textes dans l'espace et dans le temps. Quant à l'intérêt scientifique de la tradition de la philologie allemande, c'est peu de dire qu'il est toujours d'actualité. Et, accessoirement, il est toujours utile d'apprendre l'allemand... non seulement (il va de soi) pour les historiens du livre, mais même pour les historiens en général.

dimanche 8 juillet 2012

... Toujours les émigrés

Les premières décennies suivant l’apparition de la typographie en caractères mobiles constituent un moment très propice pour l’étude des migrations professionnelles «internationales» qui ont alors marqué le «petit monde du livre». En deux générations en effet, l’art nouveau apparu dans les années 1450 sur le Rhin «conquiert le monde» (H.-J. Martin), même si le réseau des villes européennes abritant des ateliers se rétracte au tournant du XVe au XVIe siècle. Si les typographes allemands occupent bien évidemment une place clé dans cette diffusion, et cela à travers toute l’Europe, les logiques de l’émigration suivent pourtant une conjoncture plus complexe, articulée en trois temps.
1- Le premier modèle est celui du secret: la mise au point de la technique typographique nécessite du temps et des investissements très lourds, de sorte que capitalistes et inventeurs sont attentifs à préserver le secret d’un procédé dont ils s’emploient à conserver l’exclusivité.
Mais la contestation autour du siège archiépiscopal de Mayence débouche sur le siège et sur la prise et le sac de la ville par les troupes d’Adolphe de Nassau (28 octobre 1462), à la suite de quoi les compagnons ayant jusque- là travaillé pour Gutenberg et ses anciens associés prennent la route pour progressivement s’établir dans d’autres centres –au premier chef les villes de la région rhénane (Cologne), d’Allemagne méridionale (Bamberg, et surtout Augsbourg et Nuremberg), et Bâle. À Venise, nous retrouvons alors Johann et Wendelin von Speier (de Spire), et il est possible qu’un jeune tourangeau, en la personne de Nicolas Jenson, ait lui aussi fréquenté l’atelier de Gutenberg, avant de s’établir moins de dix ans plus tard comme l’un des premiers typographes de la Sérénissime, en association avec des Allemands.
2- Dans un second temps, les ateliers créés dans un certain nombre de villes dans la décennie 1460 attirent à leur tour des compagnons imprimeurs, lesquels poursuivent le cas échéant leur route pour s’installer à l’étranger. Pour la première fois, des presses sont établies hors d’Allemagne, en Italie en 1465-1467, et ce sont des techniciens allemands qui les font «gémir».
La ville de Bâle, où les presses apparaissent vers 1468, fonctionne comme un pôle de redistribution non seulement des hommes et des savoirs techniques, mais aussi des modèles iconographiques et typographiques, et des capitaux: Bernhard Rihel (Richel) vient d’Ehrenweiler, il est un probable ancien compagnon de Gutenberg, et son atelier s’impose comme un point de passage pour nombre de pérégrins. En 1470, les typographes qui montent la première presse parisienne, dans l’enclos de la Sorbonne, ont été recrutés à Bâle, et Bâle occupe toujours une position clé dans les développements de l’imprimerie à Lyon, troisième ville de production de livres en Europe à la fin du XVe siècle.
3- Mais la dernière décennie du XVe et le début du XVIe siècle voit la branche de la «librairie» intégrer progressivement une conjoncture nouvelle, marquée par la rationalisation: après la crise de surproduction de la décennie 1470 et l’«invention du livre imprimé», la branche est soumise à un processus accentué de concentration, avec la domination d’un certain nombre de pôles majeurs de production, la montée en puissance d’ateliers plus importants et, parallèlement, la disparition de nombreux centres secondaires. Dans l’équilibre interne de la branche, ce sont désormais les grands entrepreneurs et les capitalistes qui occupent l’avant-scène –certains ne sont même plus imprimeurs.
On connaît les démêlés de Gutenberg avec la famille Fust qui le finance, mais nombre d’ateliers n’ont pu s’établir et fonctionner que grâce aux investissements de familles de négociants-banquiers comme celle des Buyer à Lyon. À la fin du siècle, on devine le rôle de puissants groupements d’intérêts, organisés en réseaux et soutenant le développement de la branche. C’est le cas à Venise comme à Bâle, où la famille Amerbach, à la tête d’une des principales entreprises, contrôle un réseau qui s’étend à Paris et à Lyon, et qui finance les premières presses de Dole et de Dijon.
La statistique de la production lyonnaise permet de prendre la mesure du phénomène: les émigrés d’origine allemande donnent 44% des titres publiés dans ville jusqu’en 1501 (soit 638 titres), mais le déséquilibre interne s’accroît. Les deux premiers ateliers, ceux de Johann Syber (de Nördlingen) et de Matthias Husz (de Bottwar), assurent 43% de la production «allemande» de Lyon, quand les huit ateliers les moins importants n’en regroupent plus que quelque 12%.
Il est particulièrement intéressant d’observer que ces émigrés jouent aussi le rôle d’initiateurs dans le cadre de leurs cultures d’accueil: on sait que Neumeister, originaire de Treysa, donne à Foligno la première édition de la Divine comédie en italien (1472: cf. deux clichés. Voir notamment le colophon du cliché 2), tandis que Steinschaber, qui vient de Schweinfurth, est le premier à publier un ancien «roman» en langue française, en l’espèce du Mélusine de 1474. Il continuera dans cette voie, qui démontre, s'il en était besoin, combien transfert et appropriation sont, en définitive, des concepts proches l'un de l'autre.

Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre: autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, dir. Frédéric Barbier, Bordeaux, Sté des Bibliophiles de Guyenne; Genève, Droz, 2004, p. 125-174, notamment la carte n° 10. On pourra consulter, dans le même ouvrage, l’article de Lotte Hellinga, «Nicolas Jenson et les débuts de l’imprimerie à Mayence», p. 25-53.
Jeanne Veyrin-Forrer, «Les premiers ateliers typographiques parisiens: quelques aspects techniques», dans Villes d’imprimerie et moulins à papier du XIVe au XVIe siècle…, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1976, p. 317-335 (repris dans Jeanne Veyrin-Forrer, La Lettre et le texte, Paris, École normale supérieure de jeunes filles, 1987, p. 213-236).
Frédéric Barbier, «Aux XIIIe-XVe siècles: l’invention du marché du livre», dans Revista portuguesa de história do livro, 2006, n° 20 (Lisboa, 2007), p. 69-95.

samedi 16 octobre 2010

Enseigner l’histoire du livre: un aggiornamento nécessaire

La Franconie (Franken) constitue certes un «pays» historique, mais elle ne constitue pas un Land (région administrative) de l’Allemagne d’aujourd’hui, et se trouve intégrée dans la Bavière. Elle possède un certain nombre de villes qui intéressent l’historien du livre, à commencer par Nuremberg, mais aussi Bamberg –où Pfister imprima pour la première fois des textes illustrés. Au XVIIIe siècle, le pays est divisé entre plusieurs micro-états, trois évêchés et un certain nombre de villes libres d’Empire.
À une vingtaine de kilomètres au nord de Nuremberg, Erlangen est une ville relativement ancienne, mais qui a longtemps vécu dans l’orbite de sa puissante voisine. Intégrée au margraviat de Baryreuth, elle est pratiquement détruite pendant la guerre de Trente ans (1634). Reconstruite comme une ville neuve, elle accueille (1686) les protestants français fuyant le royaume après la révocation de l’Édit de Nantes –plusieurs bâtiments ou toponymes rappellent aujourd’hui cette présence des huguenots. Au XVIIIe siècle, Erlangen est un modèle de ces «villes de résidence» (Residenzstadt) caractéristiques de l’Allemagne du temps, et qui sont marquées en profondeur par la problématique de la raison politique éclairée.
Parmi les fondations du margrave, l’université est créée en 1743. La base du fonds ancien de la Bibliothèque universitaire actuelle est  constituée par la bibliothèque privée du margrave Friedrich von Bayreuth, enrichie par ses successeurs. Elle est établie en 1913 dans un bâtiment Jugendstil, qui sera utilisé jusqu’en 1974, et abrite toujours les services de l’administration et la salle de la Réserve.
Aujourd’hui, l’université d’Erlangen-Nuremberg (Friedrich-Alexander Universität) compte un peu moins de 30000 étudiants. Elle est l’une des rares en Allemagne à proposer une spécialisation «Science du livre» (Buchwissenschaft): trois autres instituts de ce type existent en Allemagne, à Leipzig, Mayence et Munich.
On pourra discuter sur la mode qui consiste à qualifier de «sciences» toutes sortes de domaines: le terme fonctionne apparemment comme une étiquette magique censée garantir la pertinence d’un projet et la qualité de son contenu. Mais, s’agissant du «livre», la formule nous semble avoir au moins un effet tactique important: elle permet d’intégrer sous une même désignation des problématiques et des domaines relativement éloignés les uns des autres, même si leur objet est commun –non pas le livre au sens propre du terme, mais la communication écrite. Et nous ne pouvons que souligner les avantages d’une organisation de ce type.
Le «livre», pour l’historien que nous sommes, c’est d’abord l’histoire du livre, voire l’histoire plus générale, notamment dans une perspective socioculturelle. Les enseignements le concernant intéressaient traditionnellement la formation des bibliothécaires, orientation qui est à l’origine de la plupart des enseignements spécialisés de niveau universitaire créés depuis le XIXe siècle (en 1869 à l'École des chartes à Paris) : la bibliographie, l’histoire du livre et les techniques bibliothéconomiques constituaient jusqu’à il y a peu le cœur de la formation des futurs conservateurs des bibliothèques.
Mais, dans nos années 2000, voici le livre entré pleinement dans la logique de sa «troisième révolution», de sorte que la «science du livre» intéresse aussi, et peut-être surtout, les transformations effectivement en cours, et que l’on désignera par commodité comme la «nouvelle économie» des médias. Soit un champ qui touche à l’économie, mais aussi à la technique, au droit et d’une manière générale à toute la problématique des systèmes de communication et d’information, dont les bibliothèques –on comprend bien que c’est là que se trouve l’essentiel des débouchés possibles pour les étudiants.
Il est extrêmement précieux de pouvoir associer des connaissances et des expériences qui sont trop souvent disjointes selon qu'elles relèvent de l’histoire ou des «sciences de l’information et de la communication». Dans une structure du type de celle d’Erlangen, la transdisciplinarité est nécessairement au cœur du dispositif, et cela d’autant plus que des cursus intégrés d’enseignement ont été mis en place avec d’autres instituts de l’université, notamment celui d’histoire de l’art.
C’est la perspective historique qui donne leur profondeur aux phénomènes que nous vivons, et qui permet d’en enrichir la compréhension. Elle est la condition nécessaire pour la formation de spécialistes compétents dans toutes sortes de secteurs, même parfois relativement éloignés de toute perspective historique. L'histoire du livre, discipline relevant de la recherche historique, gagnerait grandement à s'ouvrir à des échanges du type de ceux engagés à Erlangen. La question de créer des structures intégrées qui pourraient s'en inspirer doit être aujourd'hui posée.

Clichés: 1) Ancienne Bibliothèque universitaire, inaugurée en 1913; 2) Mme Rautenberg, titulaire de la chaire Buchwissenschaft à l'université d'Erlangen-Nuremberg, ouvre le colloque "Mélusine" organisé par son Institut; 3) Les moyens financiers sont généralement alloués par la DFG (Deutsche Forschungsgemeinschaft= Communauté allemande de la recherche, en fait une sorte d'agence). Ils permettent de financer les projets, mais aussi de compléter la documentation, comme ci-contre avec une rare édition allemande de Mélusine sortie des presses de Leipzig probablement autour de 1810.

Information sur l'Institut de "Sciences du livre" à Erlangen: Buchwissenschaft (en allemand et en anglais).
Histoire de la Bibliothèque universitaire d'Erlangen: Bibliothèque d'Erlangen (en allemand). 

lundi 11 octobre 2010

Histoire du livre: des fées, des chevaliers... et des livres

Les historiens du livre, mais aussi les historiens de la littérature discutent depuis des décennies autour des thèmes de la lecture «populaire» et de sa «bibliothèque», dont le paradigme idéal reste en France celui de la célèbre «Bibliothèque bleue». D’autres problématiques sont, avec les années, venues se greffer sur ce premier socle, notamment celles relatives aux processus de transferts culturels (étudiés par Michel Espagne), mais aussi aux rapports possible de l’original et de la copie (ou encore, du vrai et du faux), à la définition et au rôle de l’auteur et, d’une manière générale, à tout ce qui peut relever de la bibliographie matérielle et de ce que Henri-Jean Martin a appelé la mise en livre.
Le programme engagé depuis plusieurs années à l’université d’Erlangen par notre collègue Madame Rautenberg porte sur Mélusine, et il constitue un cas d’école pour les travaux actuellement en cours. La légende de Mélusine prend corps en Poitou, sous une forme d’abord oralisée, et sa mise par écrit se trouve directement liée à l’illustration de la maison de Lusignan, dont certains membres porteront les titres exotiques de rois de Chypre, de Jérusalem et d’Arménie. Laissons de côté la tradition manuscrite de Mélusine, qui connaît deux versions autour de 1400, en prose ou en vers, respectivement par Jean d’Arras et par Couldrette. Le duc de Berry, comte de Poitiers, intervient en arrière-plan comme possible commanditaire.
Mais, de manière surprenante, la première Mélusine imprimée n’est pas française : en 1456, Thüring von Ringoltingen traduit en effet le texte en allemand, et dédie son travail à Rudolf von Hochberg, comte de Neuchâtel (Suisse). C’est ce texte qui sera d’abord imprimé, par Bämler à Augsbourg en 1474, sous forme d’un petit volume largement illustré (voir cliché, ci-contre, et la reprod. numérique de l’ex. de la Bayerische Staatsbibliothek). La version allemande est réimprimée à plusieurs reprises à l’époque des incunables.
Antal Lökkós était revenu, dans un article publié en 1980, sur le rôle des premiers imprimeurs genevois dans l’édition de «romans» en langue française. Lorsqu’Adam Steinschaber, lui-même originaire de Schweinfurth, s’installe comme prototypographe dans la cité sur le lac Léman, il donne parmi ses tout premiers titres la première édition connue de l’Histoire de la belle Mélusine en français (1478 : cf GW 12649). L’édition genevoise sera suivie jusqu’en 1501 de six autres éditions en français données à Lyon et à Paris, outre une édition flamande à Anvers et une espagnole issue de presses toulousaines…
L’étude d’histoire du livre permet de suivre l’élargissement du modèle de la distinction lié d’abord au Mélusine français (de la cour à la haute noblesse et aux administrateurs royaux fortunés, puis à la bourgeoisie urbaine), avant son déclassement, qui fera entrer le volume, au XVIIe siècle, dans les collections de ce qu’il est convenu d’appeler la «Bibliothèque bleue» – avec des éditions à Rouen et à Lyon, et surtout à Troyes (cf cliché). Nous reviendrons sur les hypothèses qui peuvent expliquer le passage d'un texte d'abord «distingué» dans une bibliothèque définie au contraire comme «populaire».
Pourtant, l’intérêt des savants se porte à nouveau progressivement vers cette littérature «populaire» et vers ses «romans»: on trouve une édition parisienne de Mélusine dans la bibliothèque de l’évêque d’Avranches Pierre Philippe Huet († 1721), lui-même auteur d’un Traité de l’origine des romans (1670) ; on sait que Charles Perrault publie, en 1697, ses célèbres Histoires et contes du temps passé; et, pour finir, Jean de Castilhon lance, en 1783, une «Nouvelle Bibliothèque bleue» dans laquelle il reprend, pour une clientèle plus aisée, un certain nombre des titres anciennement adaptés et publiés à Troyes.
Dans le même temps enfin, les «romans gothiques» attirent de plus en plus l’attention des amateurs, et les plus fortunés parmi les collectionneurs leur réservent désormais une place de choix dans leurs bibliothèques –malgré la rareté extrême qui caractérise la plupart des éditions les plus anciennes.
Avec l'exemple de Mélusine, ce sont certaines des plus riches problématiques de l'histoire du livre qui sont abordées: l'innovation, la construction du texte, ou encore sa réception et la conjoncture du «populaire» et du «lettré». Mais Mélusine se caractérise aussi comme un étonnant succès européen, dont la diffusion a été étudiée tant en Allemagne qu’en Bohème, ou encore en Pologne et en Russie. Le colloque qui va se tenir à Erlangen du 14 au 16 octobre permettra de confronter les expériences, et il devrait être riche en enseignements pour la construction d’une histoire comparée du livre dans le plus long terme. Programme du colloque (en PDF).