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vendredi 27 avril 2018

Le "système-livre"

Le modèle classique de la communication avait été élaboré en liaison avec l’essor du nouveau média représenté par le téléphone, et il s’organisait sur le modèle d’une chaîne déroulant les opérations successives: au départ, un émetteur qui conçoit le message à communiquer, puis un système d’interface, de codage et de transmission (les combinés et les câbles téléphoniques), et enfin, à l’arrivée, un récepteur. Ce schéma est repris et développé par les classiques de la sociologie de la littérature, comme le petit livre de Robert Escarpit dans l’ancienne collection «Que sais-je?»: les principales composantes du système sont constituées par l’auteur rédigeant le texte, les professionnels assurant sa reproduction et sa diffusion sous la forme d’un imprimé, et finalement le lecteur. Les travaux de recherche permettent de préciser un certain nombre de détails qui font que cette «chaîne du livre» peut effectivement fonctionner, et qui en enrichissent la compréhension –on pensera aux techniques de production, aux systèmes de diffusion, etc. Mais, globalement, le modèle de la chaîne n’est pas remis en cause, ni la causalité par lui induite et fondée sur le déroulement séquentiel du temps.
Toute modélisation relève d’une simplification plus ou moins poussée, et le modèle d’analyse de la «communication» a progressivement révélé un certain nombre de limites, dont une des plus sensibles concernait d’abord le rôle du lecteur et l’histoire de la lecture. De fait, les travaux d’histoire de la lecture insistaient de plus en plus sur la typologie de celle-ci et sur sa pratique: la lecture n’est évidemment pas un phénomène transparent ni univoque, qui se limiterait à une simple opération de décodage, mais elle met en jeu des capacités, des objectifs et des représentations extrêmement différents les uns des autres...
Sur un autre plan, les sociologues se sont attachés à montrer que les pratiques liées au livre ne relevaient pas du seul acte de lecture (avec notamment la théorie du «capital culturel» élaborée par Pierre Bourdieu), tandis que les historiens du livre, derrière Henri-Jean Martin, construisaient un modèle d’analyse fondé sur la «mise en livre»: un seul et même texte change, en tant que texte lu, selon la nature de son support et de son organisation matérielle. Pour l’historien, le texte imprimé n’existe pas en tant que donnée a priori, mais bien en tant qu'agent et que produit d’une construction et d’une réception par le biais d’un certain support – un média, au sens étymologique du terme et, pour ce qui nous intéresse ici, un livre.
Cornelis Engebrechtsze, Vocation de l'apôtre Mathieu, détail
En définitive, les interactions sont constantes à l’intérieur même de la chaîne: par exemple, l’élaboration du message (du texte) prendra de plus en plus évidemment en compte le comportement et les capacités supposés de son récepteur (le lecteur), tandis qu’elle ne relève même plus du seul auteur et que d’autres intermédiaires peuvent intervenir et interviennent effectivement, à commencer par le libraire-éditeur. La première conclusion amène donc à concevoir la chaîne non pas comme représentant un processus linéaire, mais bien comme intégrant un ensemble beaucoup plus complexe de relations entre ses différents acteurs et composantes.
Nous ne nous arrêterons pas sur le deuxième ensemble de phénomènes qu’il conviendrait de prendre en considération dans l’analyse: il s’agit de l’économie générale du «livre», laquelle a bien évidemment changé très en profondeur au fil d’une histoire qui se déroule sur des siècles et qui voit s’imposer des «révolutions» successives du livre. Pour nous limiter à l’histoire occidentale, il est bien évident que la structure et le fonctionnement de la chaîne ne seront pas les mêmes, dans l’économie du livre manuscrit, puis à l’époque de la «première révolution du livre», puis sous la «librairie d’Ancien Régime», et encore plus du XIXe au XXIe siècle.
Le fait d’abandonner l’analyse linéaire et la causalité directe au profit d’une analyse dans laquelle les différents acteurs interviennent conjointement ou successivement, et où les interactions sont constantes d’un acteur ou d’un niveau à l’autre, a poussé à substituer au syntagme classique de «chaîne du livre» celui de «système livre»: cette formulation semble mieux à même de rendre compte de la complexité des processus étudiés.
Mais, dans l’immédiat, nous nous bornerons à envisager quels sont les différents éléments constitutifs du «système-livre». Bien évidemment, l’auteur fait partie du schéma, de même que les professionnels du livre et que leurs pratiques: l’accent a traditionnellement été mis sur le rôle des imprimeurs, quand les problématiques plus récentes insistent davantage sur la double question, du financement (les investisseurs ne sont pas toujours, loin de là, des «hommes du livre»), et de la diffusion (il faut par exemple considérer aussi le cas de l’accès au livre par le biais des bibliothèques). Bien entendu, les objets aussi –les livres– interviennent aussi, de même que le public des lecteurs et sa typologie (un domaine qui fait l’objet de nombre de travaux récents concerne, par ex., l’histoire du genre). Enfin, nous n’aurions garde de négliger les institutions elles-mêmes, ce dernier mot étant à prendre dans son acception anthropologique la plus large : on pourra par ex. penser
- aux instances de validation des textes (le Journal des savants et les autres titres orientés vers la bibliographie courante, ou encore les institutions de sociabilité du type des académies, sans oublier les maisons d'édition); 
- au pratiques professionnelles qui permettent à la branche de la «librairie» de s'organiser et de fonctionner, pour des problèmes aussi importants que ceux de la formation professionnelle, du crédit, de la sociabilité, etc.;
- ou encore aux institutions d’ordre administratif, juridique ou autre, qui visent à encadrer et à réguler le fonctionnement de la «librairie» en tant que branche d’activités (la censure, les privilèges, etc.).
Nous étions devant un système compliqué, celui de la «chaîne du livre», mais nous passons désormais à un système complexe: entendons, à un système faisant intervenir un grand nombre d’acteurs et d’agents, entre lesquels les interactions multiples se développent dans le temps et à tous les niveaux... 

NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.

jeudi 26 février 2015

La rentrée littéraire

La prochaine journée d’études organisée par la Bibliothèque nationale sur la «rentrée littéraire» nous donne l’occasion d’évoquer cette pratique en effet bien parisienne… et assez particulière. Le jeune Pierre Benoît revient sur son premier grand succès, le roman de Kœnigsmark, et sur sa quête de la reconnaissance –de fait, il n’a pas de fortune personnelle, ni de prébende administrative, de sorte que, s’il veut se consacrer à l’écriture, il lui faudra vivre de sa plume. Kœnigsmark sort… le 11 novembre 1918 –une telle date ne s’invente pas, pour un roman «germanique», voire germanophile.
Et notre jeune auteur, monté à Paris (selon la meilleure tradition française), d’entreprendre de se faire connaître. Quel meilleur moyen pour cela que de candidater à un prix littéraire, par exemple le Goncourt, inauguré quelques années plus tôt. Pierre Benoît reviendra sur cet épisode:
Quelle journée! Je la passai à déposer mon livre chez les membres de l’Académie Goncourt (…), les frères Rosny, Léon Daudet, Paul Margueritte, Élémir Bourges, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, Henry Céard, Léon Hennique. (…) Je n’avais pas d’argent pour prendre un taxi, et ils habitaient tous dans des arrondissements différents! À partir de ce moment-là, les Français allaient tout de même reprendre le droit de se nourrir d’autre chose que de littérature héroïque. Ils ne s’en privèrent point. Et la chance de Koenigsmark a été de profiter de ces circonstances…
Gustave Geffroy, président de l'Académie Goncourt, par Paul Cézanne (coll. part.)
Il faut, en effet, «déposer» son livre, sinon faire des visites auprès des membres d’une «académie» quelque peu conservatrice: les noms cités par Pierre Benoît sont ceux des titulaires des différents «fauteuils» de l’Académie Goncourt en 1918, de Léon Daudet (1er fauteuil) à Lucien Descaves (10e fauteuil). L’Académie est alors présidée par Gustave Geffroy (8e fauteuil).
Il resterait à rechercher dans les annuaires de l’époque les adresses des différents jurés, pour retracer la carte des pérégrinations parisiennes de notre jeune provincial qui se lance dans les lettres.
On sait que Koenigsmark manquera de peu le Goncourt, avec 4 suffrages sur 10, face à Civilisation, de Georges Duhamel. Nous sommes effectivement au sortir de la Guerre, et le choix des jurés va vers ce récit poignant du quotidien d’un hôpital de campagne. Duhamel n’a pas souhaité publier sous son nom, mais sous le pseudonyme de Denis Thévenin. La cuvée des candidats au Goncourt de 1918 est d’ailleurs déjà prometteuse, puisque nous y trouvons aussi les noms d’André Maurois et de Jean Giraudoux…
Le Goncourt, aujourd'hui reconnu par tous, a pourtant commencé petitement, et sa notoriété ne s’est construite que très progressivement. Le premier lauréat a été John Antoine Nau, pour un roman assez étrange, Force ennemie, édité à compte d’auteur à Paris en 1903, et pour lequel Nau n'a apparemment fait aucune visite. Il s’agit de science fiction: le poète Veuly, après un temps d’égarement, se réveille à l’asile de Vassetot. Cherchant à échapper aux traitements qu’on lui fait subir, il se rend progressivement compte qu’il est habité par l’«esprit» néfaste d’un extra-terrestre qui a fui sa planète d’origine… Le Goncourt n’a encore aucun effet médiatique, et le médiocre succès de Force ennemie est comme résumé par la note peu amène portée par Eugène Pierre sur la page de garde de son exemplaire (auj. Bibliothèque de l'Institut de France):
C’est après avoir lu ce livre que l’on peut dire avec plus de vérité encore que Louis XIV devant les tableaux hollandais: Ôtez de ma vue ces affreux magots!
Il n’en sera déjà plus de même quelques années plus tard, quand le Goncourt sera devenu l'un des événements...  de la rentrée littéraire.

lundi 23 février 2015

La rentrée littéraire

Les Ateliers du livre
Le phénomène de la "rentrée littéraire"
Bibliothèque nationale de France - site François Mitterrand,
Petit auditorium

En partenariat avec l'Université de Paris-Ouest Nanterre-La-Défense

Mardi 10 mars 2015, 14h-20h
Entrée libre
Dans le cadre de ses Ateliers du livre, inaugurés en 2002, la Bibliothèque nationale de France consacre une session annuelle à l'histoire du livre et son univers contemporain.
L'après-midi d'étude du 10 mars, organisé en partenariat avec l'Université de Paris Ouest Nanterre La Défense, sera consacré au phénomène de la rentrée littéraire. Comment ce phénomène s'est-il imposé dans le monde de l'édition et de la librairie au point de devenir un événement incontournable, objet de promotions médiatiques de grande ampleur ? Quelles espérances collectives porte-t-il ? Et en quoi est-il au service de l'écrivain et de la littérature contemporaine ? Telles sont quelques-unes des questions qui seront abordées au cours de cette demi-journée qui mêlera communications, présentations interactives et table ronde animée par des universitaires et des professionnels du monde du livre.
 

14h Ouverture

14h10 La rentrée littéraire : origines et développement d’un phénomène (XIXe-XXe siècles)
Aux origines du phénomène de la rentrée littéraire
Jean-Yves Mollier, professeur d’histoire contemporaine, Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
L'intensification de la vie du livre au XXe siècle
Olivier Bessard-Banquy, professeur à l'Université de Bordeaux-Montaigne, en charge des cours de bibliologie et d'édition au sein du Pôle des métiers du livre

15h La rentrée littéraire : approche socio-économique
Bertrand Legendre, professeur en sciences de l’information et de la communication, Université de Paris XIII (Sorbonne Paris Cité), responsable du master Politiques éditoriales et directeur du LabSIC/Labex ICCA

15h30 Questions

15h45 Rentrée littéraire : quand le marketing éditorial raconte des histoires et rêve de grands écrivains
Sylvie Ducas, maître de conférences HDR en Littérature française et en Sciences de l'Information-Communication, chercheuse au Centre des Sciences de la Littérature française (CSLF) de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et directrice du master Métiers du livre de Saint-Cloud

16h15 Quelques rentrées littéraires emblématiques
Pierre Jourde, écrivain, critique littéraire, professeur à l'Université Grenoble III

16h45 Intervention des étudiantes du master des Métiers du livre de l’Université Paris-Ouest Nanterre-La-Défense

17h00 Questions 

17h30 Table ronde : la rentrée littéraire de septembre 2014 et janvier 2015
Animation : Olivier Bessard-Banquy
Avec Joy Sorman, écrivain, auteur de La Peau de l’Ours paru en septembre 2014 aux éditions Gallimard ; Jean-Noël Orengo, romancier, auteur de La Fleur du Capital paru en janvier 2015 aux Éditions Grasset, co-fondateur de la plateforme en ligne D-Fiction ; Thomas Simmonet, éditeur de l'Arbalète/Gallimard ; Anaïs Massola, co-gérante de la librairie «Le Rideau rouge» ; Marie-Christine Jacquinet, conservateur, directrice de la bibliothèque départementale des Yvelines, professeur associé à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense ; Oriane Jeancourt, rédactrice en chef Littérature au magazine Transfuge ; Silvana Bergonzi, chargée de communication Éditions J’ai lu

Communiqué par Marie Galvez, chargée de collections en Histoire du livre (Département Littérature et art).

jeudi 30 octobre 2014

Cours inaugural d'histoire du livre

Cours inaugural de Christophe Gauthier
Christophe Gauthier, professeur d'histoire de l'édition et des médias à l'époque contemporaine (XIXe-XXIe siècles) à l’École nationale des chartes, donne son cours inaugural intitulé
«Faire l’histoire des industries culturelles au temps de leur dématérialisation»
le mardi 4 novembre 2014, à 17 heures,
à l'École, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris (salle Léopold-Delisle).
La chaire d’histoire de l’édition et des médias à l’époque contemporaine procède d’une tradition bien établie à l’École nationale des chartes. Ses enseignements associent non seulement l’histoire du livre, mais aussi de la presse et des médias sous toutes leurs formes, ainsi que l’histoire de la photographie et du cinéma, en somme la plus grande part des industries culturelles des deux derniers siècles. Au moment où triomphe non point tant le numérique que la dématérialisation des supports, l’histoire de ces objets culturels, qui sont aussi des biens de consommation, se trouve investie d’enjeux convergents.
En premier lieu, le terme d’industries culturelles constitue un dénominateur commun tendant à inscrire dans un processus d’industrialisation et de massification des agents (inventeurs, fabricants, producteurs), des objets et des usages, dont la photographie, le journal, le roman et le cinéma sont partie prenante à l’orée du XXe siècle. Cent ans plus tard, la disparition progressive du support –ou plutôt sa contingence– affecte l’ensemble des objets qui dominent le champ des industries culturelles. Alors que le siècle précédent avait vu triompher la représentation publique et le spectacle de masse, cet effacement a pour corrélat la dissémination des écrans, une proximité nouvelle avec des images désormais omniprésentes, mais inscrites dans un environnement domestique qui révolutionne les pratiques culturelles et leur appréhension.
Enfin, la dématérialisation des industries culturelles pose la question de leur collecte et de leur conservation; elle contribue à l’édification de nouveaux objets patrimoniaux qui, par contrecoup, interrogent la notion même de patrimoine.

mercredi 23 février 2011

Histoire du livre et théorie de la communication (2)


La formule de «chaîne du livre»  a en effet été proposée de longue date, pour essayer de rendre compte de la complexité que nous avons dite. Elle présente pourtant l’inconvénient de réintroduire, même sous forme d’une métaphore, l’idée d’une structure linéaire allant de la création (de l’écriture) à la consommation (à la lecture).
Plutôt que cette image, nous suggérons d’utiliser le concept de «système-livre», qui présente à nos yeux l’immense avantage de refléter la complexité toujours sous-jacente dans les phénomènes liés aux médias –autrement dit, aux moyens sociaux de communication. Rappelons la théorie structuraliste: nous désignons comme «système» l’ensemble clos des acteurs et des fonctions intervenant dans le processus de communication organisé autour de l’objet livre (ce terme entendu dans le sens le plus large).
Les acteurs sont globalement connus: les auteurs et tous ceux qui interviennent au niveau du texte (éditeurs, traducteurs, adaptateurs, etc.). Secrétaires et copistes sont aussi à prendre en considération ici. En arrière-plan, ce sont  les investisseurs et les libraires, qui commandent le travail à façon dans les ateliers typograhiques, et qui déterminent non seulement la politique éditoriale de la maison, mais aussi les caractéristiques formelles de la «mise en livre».
On sait que, jusqu’à l’invention des banques modernes au XIXe siècle, la problématique du financement recoupe largement celle de la diffusion: les premiers «éditeurs» sont, souvent, des négociants-banquiers, à l’image d’un Barthélemy Buyer, qui finance la première presse lyonnaise, qui choisit les titres à imprimer et qui en assure la diffusion. En effet, les réseaux contrôlés par le négociant-banquier sont aussi les plus appropriés pour la diffusion de ces nouveaux objets manufacturés que sont les livres imprimés.
L’atelier typographique et les éléments relevant de la fabrication matérielle sont évidemment à prendre en compte: les conditions de fabrication dépendent de l’environnement général, puisqu’il faut non seulement se procurer des matières premières (parchemin, papier, caractères typographiques, etc.) dans de bonnes conditions, mais aussi disposer d’un personnel fiable et dont la présence est à peu près régulièrement assurée. Le cas échéant interviennent encore les autres professionnels actifs au niveau de la fabrication (les graveurs…) ou de la finition (les relieurs).
Poursuivons notre balayage: voici tous les acteurs de la distribution, qu’il s’agisse du libraire de fonds et de l’éditeur, du libraire de détail, mais aussi du grossiste, du commissionnaire, du colporteur, du diffuseur non spécialisé (par ex. les grands magasins), des cabinets de lecture, des clubs de livres, etc., cette typologie variant en fonction des conditions propres qui sont celles du marché du livre à chaque moment et dans chaque géographie. Nous pourrions faire intervenir à ce niveau les bibliothécaires, puisque la bibliothèque constitue à partir du bas Moyen-Âge une institution assurant la lecture en «temps partagé» alors que la poussée de la demande ne peut pas être pleinement satisfaite par les structures de production et de diffusion pré-industrielles.
Le tableau se referme sur deux groupes d’acteurs importants: d’abord, les administrateurs, dont certains regroupent le petit monde des auteurs –par exemple les censeurs en France sous l’Ancien Régime et encore en partie au XIXe siècle. Ensuite et surtout, la société des lecteurs et l’éventail de leurs pratiques, deux catégories dont la typologie est particulièrement multiple et complexe. On sait que le texte n’est pas seul donné par le livre, mais que celui-ci contient bien autre chose qui relève de la «mise en livre» et qui trace comme l’horizon possible de l'appropriation de son contenu.
Dans tous les cas, le premier caractère à retenir est celui de l’intégration du système (le feed back), d’abord en lui-même (les différents acteurs et les différentes fonctions jouent de manière cohérente les uns par rapport aux autres), mais aussi par rapport à la société globale qui l’englobe. Le second caractère concerne les processus de réaction qui interviennent aux différents niveaux. Reprenons une dernière fois l’exemple du texte: ce qui sera donné à lire n’est pas le fait du seul auteur (mais de l’éditeur, des ouvriers typographes, etc.), tandis que la représentation que chacun se fait des opérations qu’il souhaite conduire oriente le contenu de ces opérations mêmes. Le texte sera rédigé et l’ouvrage publié, non seulement en fonction d’un projet intellectuel et de conditions matérielles plus ou moins contraignantes, mais aussi en fonction de ce que les uns et les autres supposent des attentes potentielles du public.
Dans tous les cas, l’intérêt de la catégorie de système réside précisément dans le double impératif, de garantir une cohérence interne, et de prendre en compte les actions et réactions constantes et très nombreuses entre les agents à l’œuvre dans ce cadre. Une première étape de la recherche pourrait consister à tracer les grands axes d’une typologie différenciée du «système-livre» en fonction de la conjoncture (de l’économie du manuscrit aux «révolutions» successives du livre), et en fonction des différentes spécificités d’ordre géographique ou culturel qui peuvent être celles de la librairie.

Cliché. Une scène, pour nous exotique, mais qui est caractéristique d'un certain "système-livre" à Paris dans les années 1880: la lecture d'une nouveauté, par son auteur, devant l'assemblée attentive d'un salon mondain. Nous sommes pratiquement dans un théâtre privé, ce que rappelle le titre de la gravure (ill. tirée du périodique La Vie parisienne, Paris, Librairie Charpentier).