Les changements induits par les décisions prises dans les deux premières années de la Révolution sont absolument considérables s’agissant des bibliothèques religieuses dans le royaume: après la nuit du 4 août, les biens des maisons régulières sont mis à la disposition de la Nation par les lois des 2-4 novembre 1789, tandis que les vœux monastiques viennent d’être suspendus et que les religieux seront autorisés à partir le 13 février 1790 (première partie de ce billet: voir ici).
Il n’est pas de notre propos d’envisager la question des biens immobiliers pour elle-même: bornons-nous à dire que les inventaires réalisés consécutivement fournissent souvent des éléments importants sur les bibliothèques et collections éventuelles de livres, et que celles-ci devront être mises à l’abri dès lors que les bâtiments qui les abritent sont proposés à la vente.
La nouvelle organisation territoriale est fondée, depuis 1790, sur 83 départements eux-mêmes plus tard subdivisés en 545 districts, et il est établi que chaque district devra disposer d’un dépôt littéraire –ce qui ne sera pas absolument le cas. Ces «dépôts» sont souvent localisés dans une église désaffectée, où l’on rassemblera les collections de livres, qui proviennent des communautés supprimées et autres établissements ayant fait l’objet de confiscations dans la ville même, mais aussi dans le plat-pays environnant: c’est le cas pour les livres de la chartreuse du Liget
Dans l'immédiat, les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du Liget était établie dans un bâtiment proche de la cellule du prieur: nous reviendrons sur ce dispositif (1). Le 10 mai 1790, des représentants de la municipalité de Chemillé-sur-Indrois, conduits par le maire, l’abbé Jean-Baptiste Bruneau, se rendent à la chartreuse pour en dresser un état sommaire. Bruneau est une personnalité singulière: né en 1732, il est d’abord curé de Sennevières (fin de l’année 1762), puis il vient à Chemillé (juillet 1784), et sera maire du village (1791). Il prête le serment constitutionnel, mais est appelé à Tours comme vicaire du nouvel évêque, Pierre Suzor. Maussabré prend alors sa suite à la cure de Chemillé. Bruneau se retirera dès 1794 à Gouard, une ancienne métairie du Liget qu’il a rachetée. Nommé agent national en l’an IV, puis à nouveau maire de Chemillé, il est décédé en 1810…
Mais revenons à la chartreuse. Le travail d’inventaire durera trois jours, et le document nous informe:
Dans [la] seconde cour est l’entrée par où on va dans le cloître des religieux. Il y a environ vingt cellules bâties à neuf (…). Auprès de la cellule du prieur est la bibliothèque, qui est un grand vaisseau abondamment pourvu de bons livres. Au bout se trouve une petite chapelle, et plus loin, le cabinet des archives (2).
Dans les jours qui suivent, le district de Loches dépêche à son tour des inspecteurs chargés d’effectuer un inventaire plus précis, prélude à la vente des bâtiments. Une attention particulière est portée à la bibliothèque, riche de 6900 volumes (1500 in-folio, 1180 in-quarto, 600 formats plus petits),
parmi lesquels il se trouve beaucoup de bouquins, livres dépareillés, méventes, journaux, vieux bréviaires, diurnaux, etc.
Parmi les titres, dont «le plus grand nombre traitait de matières ecclésiastiques»,
plusieurs ont paru précieux [aux inspecteurs], tels que la Polyglotte de Le Jay (3), une collection des conciles, édition du Louvre (4), de bonnes éditions de SS PP, la Byzantine grecque et latine, un atlas en dix volumes grand in-folio avec des cartes coloriées (5), les Fables de La Fontaine, deux volumes in-folio avec figures, etc.
Avons trouvé dans une armoire de la bibliothèque 35 manuscrits peu intéressants, dont quinze sur vélin et le reste sur papier.
Enfin, ce sont les estampes et tableaux, dont «quelques recueils d’estampes de peu d’importance, quelques petits tableaux», une série de portraits royaux (6) et surtout
un grand portrait du cardinal de La Roche-Aymon, qui nous a paru mériter le plus d’attention… (7)
Un inventaire plus détaillé du mobilier, établi le 9 novembre 1790, nous permet d’avoir quelques précisions sur l’installation de la bibliothèque. Celle-ci comprend en effet
tous les rayons en 182 tablettes de 80 pieds de long, entièrement garnies de livres, quelques rayons même doubles et plusieurs livres au-dessus des autres dans les mêmes rayons, cent quinze tableaux tant peints que gravés, onze médaillons, une statue de la sainte vierge, cinq tables, quelques cartes géographiques et estampes, trois fauteuils, vingt chaises et un étau, une échelle, une vache [coffre recouvert de peau de vache].
On trouve aussi des livres chez les religieux eux-mêmes: dom Vézac a treize in-octavo et quatre-vingts «petits volumes»; dom de Saint-Jean, une centaine de volumes et trois cartes géographiques…
En définitive, le district se propose de mettre les volumes sous scellés et de vendre le mobilier – dans l’intervalle, la garde sera assurée par six hommes du régiment Royal-Roussillon. Au début de l’année 1791, les chartreux quittent les lieux, et la vente est effectivement organisée (5-21 juin) (8), mais les livres restent sur place, d’abord confiés au docteur Droulin, puis à Jean Ondet, l’un des nouveaux propriétaires, lequel ne quittera son poste que le 12 octobre 1793. Une fois les volumes transportés à Loches (sur décision du 10 février précédent), et d’abord déposés dans les deux salles du prétoire de la commune, quatre délégués sont chargés d’en faire l’inventaire (9). Le 4 mai 1794, la bibliothèque est transportée à l’Hôtel de ville, où elle demeurera jusqu’en… 1983.
Une partie importante du fonds du Liget est aujourd’hui toujours conservée à la bibliothèque de Loches (10) tandis que, dans l’intervalle, les bâtiments de la chartreuse ont été vendus à deux notables de cette ville, Louis Pottier, président du Tribunal (11), et Jean Ondet, que nous venons de rencontrer, pour être exploités en carrière de pierres (19 août 1791)… (12)
Notes
1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
2) Archives départementales d’Indre-et-Loire (ci-après Ad37), 1Q-215.
3) Cette édition de la Bible de Guy Michel Le Jay ne semble pas conservée à Loches.
4) Conciliorum omnium generalum et provincialium collectio regia, Parisiis, E typographia Regia, 1644, 37 vol., 2°. Loches, Inv. 144. Rel. veau brun moucheté, dos à six nerfs, fleurons dans les compartiments, tr. mouchetée en rouge.
5) L’Atlas de Blaeu est aujourd’hui toujours conservé à la Bibliothèque de Loches.
6) Dont celui de Louis XI, aujourd’hui au Musée du Plessis.
7) Charles Antoine de La Roche-Aymon (1697-1777). Ad37, 1Q-179, 192 et 215. L’inventaire établi par la municipalité est contrôlé par le district de Loches, qui le complètera les 9 et 10 novembre 1790. On notera qu’Antoine Charles de La Roche-Aymon a été reçu novice au Liget en 1742 (Ad37, 6NUM6 069/077): il est possible que le portrait lui ait appartenu.
8) Ad37, Q 171.
9) André Montoux, « Un manuscrit du XVe siècle de la Bibliothèque de Loches », dans Bulletin de la Société archéologique de Touraine [ci-après BSAT], 1971, p. 391-401.
10) Sur l’inventaire de 1494, cf Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, ouvr. cité, p. 148.
Certains parmi les plus remarquables sont cependant envoyés à Paris, notamment la grande Bible en cinq volumes, exécutée au XIIe siècle et aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France (ms lat. 11506-11510). Albert Philippon, « La liquidation de la Chartreuse du Liget par la Révolution », dans BSAT, 1941 (XXVIII), p. 100-128, et 1942 (XXIX), p. 236-256. L’auteur (1896-1970) a été pendant seize ans instituteur à Chemillé-s/Indrois.
11) Sur les Pottier, voir : Grands notables du Premier Empire, 8, p. 133-134.
12) Ad37, L 132 f. 6 et L 178.
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lundi 20 août 2018
samedi 11 août 2018
Au fond de la forêt de Loches..., des livres
Ce blog a déjà accueilli quelques billets se rapportant à la lisière de la Touraine et du Berry, notamment le bassin de l’Indre et de son affluent de la rive droite, la petite rivière de l’Indrois. Nous sommes à partir de la seconde moitié du IVe siècle sur une voie de pénétration de la christianisation, avec l’évangélisation des campagnes entreprise sous l’impulsion de saint Martin, et la fondation d’un certain nombre d’églises et de paroisses rurales. Le deuxième temps est celui des grandes abbayes bénédictines: à la fin du VIIIe siècle, l’abbé de Saint-Martin de Tours fonde Cormery, sur l'Indre, puis, au milieu du IXe siècle, les moines de Cormery s’établissent à Villeloin, sur l’Indrois, abbaye devenue autonome un siècle plus tard (965). Ces maisons constituent rapidement des puissances politiques et économiques, et leur présence dynamise la mise en valeur des territoires ruraux, en premier lieu par le défrichement.
Mais, bientôt, la concurrence se déploie entre les ordres religieux, les nouveaux venus cherchant à mettre en cause l’hégémonie des Bénédictins. Henri II Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1156, fonde dès l’année suivante l’ermitage de Grandmont-Villiers, dans la paroisse de Coulangé. Puis, en 1178, c’est la chartreuse du Liget, que le roi institue en expiation de l’assassinat de Thomas Becket, archevêque de Canterbury –les terres sont achetées à Villeloin. Nous sommes à l’est de Loches, en pleine forêt, et le nouveau complexe devient très vite important, avec maison haute réunissant l’église abbatiale, le cloître, etc., maison basse (ou couroirie) pour les frères convers, et un domaine de quelque 1500 ha..
Que les chartreux aient eu une activité de copie importante est mis en évidence par leur production de manuscrits (cf CGM, t. XXIV, 1894, et voir ici). En revanche, il n'y a probablement pas de scriptorium au Liget, dans la mesure où la pratique de l'ordre est celle des cellules individuelles, dont chacune représente comme un petit monastère: le frère se livre à toutes les activités requises dans sa propre cellule.
Les difficultés s'accroissent quand il s’agit de suivre le devenir de la bibliothèque du Liget à l’époque moderne: les informations les plus significatives datent en effet seulement du XVIIIe siècle. En 1787, un vaste programme de reconstruction est lancé par le prieur Antoine Couëffé, pour un montant de 110 000 ll.: les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du couvent est établie dans un bâtiment de plain pied, adossé au cimetière et au cloître (1).
Cette bibliothèque dispose d’un catalogue manuscrit établi à partir de la fin du XVIIe siècle, concernant les seuls imprimés, et progressivement complété (2). Le catalogue se présente en un élégant volume soigneusement copié, et subdivisé en deux parties:
D’abord, la partie systématique (cf cliché), dont on peut bien supposer qu’elle correspondait à l’organisation matérielle de la bibliothèque (catalogue topographique). Vingt classes sont désignées par des lettres majuscules, dont treize relatives à la théologie :
A Biblia sacra.
B Interpretes sacræ scripturæ.
C Concilia.
D Patres Graeci.
E Patres latini 380.
F Theologi scholastici.
G Casuistæ
H Controversistæ
I Concionatores
K Libri pii.
L Jus canonicum.
M Jus civile.
N Philosophie et medici
O Mathematici, astrologi et cosmographi.
P Historici ecclesiastici
Q Historici profani
R Oratores et poetæ.
S Humanistæ et grammatici
T Miscellanei.
V Authores qui tractant de magia, spectris, apparitionibs et excommunicationibus.
On notera que cette dernière classe, celle qui porte la lettre V, a été ajoutée postérieurement. À la fin de chaque classe, un feuillet blanc (parfois plus) a été réservé pour les additions. Il y a quelques rares fiches de renvoi.
Ce catalogue constitue le catalogue de référence, mais il a été complété par un deuxième répertoire, contenu dans le même volume à partir de la p. 111, et disposé selon l’ordre alphabétique des auteurs / titres.
Une particularité du catalogue consiste dans le fait que chaque notice s’ouvre par une date qui correspond plus ou moins précisément à la date de l’ouvrage dont il s’agit: cette pratique, qui semble rare dans les catalogues anciens, témoigne de la montée en puissance de la problématique historico-littéraire à l’époque des Lumières (cf par ex. infra, cliché 3).
Quoi qu’il en soit, le déclenchement de la Révolution rend très vite l’entreprise de rénovation lancée par Antoine Couëffé sans objet: les biens du Liget sont en effet confisqués et, à terme, l’essentiel de la bibliothèque arrive à Loches, où il est toujours conservé aujourd’hui –quelques manuscrits sont cependant transportés à Tours (3). Nous reviendrons sur cet épisode de la Révolution, et sur ce qu’il nous dit de la bibliothèque, mais concluons en évoquant quelques exemplaires incunables provenant du Liget et aujourd’hui conservés à Loches.
Sortie des presses d’Amerbach en 1497, voici l’Explication des Psaumes (Explanatio Psalmorum, GW 2911. Loches, Inc. 2). L’ouvrage porte une reliure dont le Catalogue régional des incunables (t. X, n° 60) nous dit qu’elle provient du Liget (mais quelle est la source?) Le titre ne semble pas apparaître dans le catalogue manuscrit, mais la consultation de l’ISTC permet de noter une particularité dans la diffusion de l’ouvrage en France: le catalogue recense en effet six exemplaire seulement (4), dont trois conservés dans les bibliothèques de notre région, en l’occurrence Bourges, Loches et Orléans.
Les Lettres de saint Jérôme (Epistolae) sont publiées par Sweynheim et Pannartz à Rome en deux volumes en 1470 (GW 12423). L’exemplaire de la chartreuse du Liget, aujourd’hui à Loches (Inc. 14 (1) et (2)), porte sur un feuillet liminaire blanc une mention d’appartenance: «pro Carthusiensibus sanctor[um] Donatiani et Roga[tiani] p[ro]pe Namnet[as]». L’ouvrage provient donc de la chartreuse de Nantes, d’où il est passé au Liget probablement au XVIe siècle.
Le Liget possédait aussi le De Institutione coenobiorum de Cassien (Loches, Inc. 9). Terminons en soulignant que le petit nombre d’incunables conservés en provenance du Liget semble remarquable, mais qu’il reste difficile d’identifier d’éventuels autres exemplaires dans la mesure où, d’après notre expérience, ils ne portent apparemment pas de mention de provenance explicite. L’enquête reste bien évidemment à poursuivre pour les éditions du XVIe siècle.
NB Tous les clichés sont © Bibliothèque de Loches.
Notes
(1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
(2) Catalogus bibliothecae Ligeti, ms de la fin du XVIIe siècle, complété au XVIIIe siècle: Bibliothèque municipale de Loches, ms 39 (et cf CGM, XXIV, p. 436 ).
(3) Le catalogue Dorange (A. Dorange, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Tours, Tours, Impr. Jules Bousserez, 1875) signale cinq manuscrits provenant possiblement du Liget et figurant dans les fonds de Tours. On notera celui des Heures de Notre-Dame, exécuté pour Louis d’Amboise et offert à la chartreuse par le comte de Béthune (ms 217). Rappelons que la Bibliothèque de Tours est pratiquement détruite par fait de guerre en 1940.
(4) Nous ne tenons pas compte des deux exemplaires de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, comme n’appartenant pas à la géographie du royaume aux XVe et XVIe siècles.
Mais, bientôt, la concurrence se déploie entre les ordres religieux, les nouveaux venus cherchant à mettre en cause l’hégémonie des Bénédictins. Henri II Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1156, fonde dès l’année suivante l’ermitage de Grandmont-Villiers, dans la paroisse de Coulangé. Puis, en 1178, c’est la chartreuse du Liget, que le roi institue en expiation de l’assassinat de Thomas Becket, archevêque de Canterbury –les terres sont achetées à Villeloin. Nous sommes à l’est de Loches, en pleine forêt, et le nouveau complexe devient très vite important, avec maison haute réunissant l’église abbatiale, le cloître, etc., maison basse (ou couroirie) pour les frères convers, et un domaine de quelque 1500 ha..
Que les chartreux aient eu une activité de copie importante est mis en évidence par leur production de manuscrits (cf CGM, t. XXIV, 1894, et voir ici). En revanche, il n'y a probablement pas de scriptorium au Liget, dans la mesure où la pratique de l'ordre est celle des cellules individuelles, dont chacune représente comme un petit monastère: le frère se livre à toutes les activités requises dans sa propre cellule.
Les difficultés s'accroissent quand il s’agit de suivre le devenir de la bibliothèque du Liget à l’époque moderne: les informations les plus significatives datent en effet seulement du XVIIIe siècle. En 1787, un vaste programme de reconstruction est lancé par le prieur Antoine Couëffé, pour un montant de 110 000 ll.: les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du couvent est établie dans un bâtiment de plain pied, adossé au cimetière et au cloître (1).
Cette bibliothèque dispose d’un catalogue manuscrit établi à partir de la fin du XVIIe siècle, concernant les seuls imprimés, et progressivement complété (2). Le catalogue se présente en un élégant volume soigneusement copié, et subdivisé en deux parties:
D’abord, la partie systématique (cf cliché), dont on peut bien supposer qu’elle correspondait à l’organisation matérielle de la bibliothèque (catalogue topographique). Vingt classes sont désignées par des lettres majuscules, dont treize relatives à la théologie :
A Biblia sacra.
B Interpretes sacræ scripturæ.
C Concilia.
D Patres Graeci.
E Patres latini 380.
F Theologi scholastici.
G Casuistæ
H Controversistæ
I Concionatores
K Libri pii.
L Jus canonicum.
M Jus civile.
N Philosophie et medici
O Mathematici, astrologi et cosmographi.
P Historici ecclesiastici
Q Historici profani
R Oratores et poetæ.
S Humanistæ et grammatici
T Miscellanei.
V Authores qui tractant de magia, spectris, apparitionibs et excommunicationibus.
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| Catalogue systématique des Chartreux |
Ce catalogue constitue le catalogue de référence, mais il a été complété par un deuxième répertoire, contenu dans le même volume à partir de la p. 111, et disposé selon l’ordre alphabétique des auteurs / titres.
Une particularité du catalogue consiste dans le fait que chaque notice s’ouvre par une date qui correspond plus ou moins précisément à la date de l’ouvrage dont il s’agit: cette pratique, qui semble rare dans les catalogues anciens, témoigne de la montée en puissance de la problématique historico-littéraire à l’époque des Lumières (cf par ex. infra, cliché 3).
Quoi qu’il en soit, le déclenchement de la Révolution rend très vite l’entreprise de rénovation lancée par Antoine Couëffé sans objet: les biens du Liget sont en effet confisqués et, à terme, l’essentiel de la bibliothèque arrive à Loches, où il est toujours conservé aujourd’hui –quelques manuscrits sont cependant transportés à Tours (3). Nous reviendrons sur cet épisode de la Révolution, et sur ce qu’il nous dit de la bibliothèque, mais concluons en évoquant quelques exemplaires incunables provenant du Liget et aujourd’hui conservés à Loches.
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| Notice des Lettres de saint Jérôme |
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| Epistolæ Hieronymi, Roma, 1470. |
Le Liget possédait aussi le De Institutione coenobiorum de Cassien (Loches, Inc. 9). Terminons en soulignant que le petit nombre d’incunables conservés en provenance du Liget semble remarquable, mais qu’il reste difficile d’identifier d’éventuels autres exemplaires dans la mesure où, d’après notre expérience, ils ne portent apparemment pas de mention de provenance explicite. L’enquête reste bien évidemment à poursuivre pour les éditions du XVIe siècle.
NB Tous les clichés sont © Bibliothèque de Loches.
Notes
(1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
(2) Catalogus bibliothecae Ligeti, ms de la fin du XVIIe siècle, complété au XVIIIe siècle: Bibliothèque municipale de Loches, ms 39 (et cf CGM, XXIV, p. 436 ).
(3) Le catalogue Dorange (A. Dorange, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Tours, Tours, Impr. Jules Bousserez, 1875) signale cinq manuscrits provenant possiblement du Liget et figurant dans les fonds de Tours. On notera celui des Heures de Notre-Dame, exécuté pour Louis d’Amboise et offert à la chartreuse par le comte de Béthune (ms 217). Rappelons que la Bibliothèque de Tours est pratiquement détruite par fait de guerre en 1940.
(4) Nous ne tenons pas compte des deux exemplaires de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, comme n’appartenant pas à la géographie du royaume aux XVe et XVIe siècles.
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mardi 15 août 2017
La vallée bénédictine
Sur la Loire et sur ses rivières affluentes, nous sommes dans un haut-pays du monachisme occidental, et tout particulièrement de l’ordre bénédictin. La commémoration de la naissance de saint Martin de Tours, en 2016, nous donne l'occasion de revenir sur une facette très importante de notre paysage culturel.
Nous voici d’abord à Tours, la ville de saint Martin, et l’une des capitales de l’Église des Gaules et de France. Martin naît en 316 en Pannonie (Szombathely), dans la plaine de l'actuelle Hongrie. Comme son père, c’est un militaire, qui est en Gaule pour y accomplir son service. C’est là qu’il se convertit définitivement, et qu’il rejoint en 356 l’évêque de Poitiers, saint Hilaire. Il fonde aux portes de la ville une petite communauté régulière, à Ligugé, mais sa réputation est telle que les habitants de Tours l’élisent comme leur évêque (371).
Saint Martin n’abandonne pas pour autant la vie érémitique, et il se retire volontiers dans des grottes au-dessus de la rive droite de la Loire. Pourtant, là aussi, son renom est tel qu’il est bientôt imité par des dizaines de disciples, qui s’installent dans les grottes du coteau et dans des cabanes: c’est l’origine de Marmoutier (< majus monasterum, le grand monastère).
Si le christianisme a tôt pénétré la Gaule à partir de la côte méditerranéenne et de la vallée du Rhône, il est resté d'abord une religion pratiquée dans les centres urbains, et par les élites. Les campagnes sont en retrait, et c’est précisément en faveur de leur évangélisation que se déploie l’activité principale de saint Martin. Il décède d’ailleurs au cours d’une visite pastorale, en 396, dans le village de Candes, sur la rive gauche de la Loire –mais les habitants de Tours viendront s’emparer de la dépouille pour lui donner une sépulture dans leur ville.
Son successeur au siège épiscopal fera élever une petite chapelle sur son tombeau, où l’évêque Perpetuus (461-491) entreprendra la construction d’une basilique. Il s’agit de faire de Tours l’une des capitales religieuses de la Gaule, en exaltant le rôle de son apôtre et en organisant sa sépulture comme un centre de pèlerinage. L’abbaye Saint-Julien de Tours est quant à elle fondée par l’évêque Grégoire de Tours autour de l'année 575.
Le monachisme est né en Orient, d'abord sous la forme de l'érémitisme (le moine est seul, selon l'image de l'ermite dans le désert), puis du cénobitisme (les ermites se rassemblent pour constituer une communauté, qui va se doter de règles de vie). L’essor de sa pratique en Gaule se fait par le biais de processus divers de transfert à partir de la Méditerranée orientale. La donne change au VIIe siècle, avec l’intervention d’une personnalité exceptionnelle, celle de saint Benoît: certes, l'action de saint Benoît se déploie dans la péninsule italienne, mais, paradoxalement, la région de la Loire occupe aussi une place essentielle dans la tradition bénédictine à l’époque mérovingienne.
Remontons en effet le fleuve depuis Tours sur une centaine de kilomètres, et nous rencontrons le souvenir du fondateur du monachisme d’Occident lui-même. Né en Ombrie (vers 485), d’abord étudiant à Rome, puis retiré comme ermite dans les collines du Latium (près de Subiaco, localité bien connue des historiens du livre), Benoît décédera vers 547 dans son monastère du Mont-Cassin. Pour les Chrétiens d’Occident, il est considéré comme le fondateur de la tradition monastique: sa Règle fixe les trois services auxquels le moine se consacrera quotidiennement, le service de Dieu, le travail manuel et les tâches intellectuelles –la lecture et la méditation de la Bible, des Pères et des auteurs spirituels.
Le Mont-Cassin a été détruit par les Lombards à la fin du VIe siècle, et il est tombé en décadence. L’abbaye de Fleury-s/Loire, légèrement en amont d’Orléans, a été fondée en 630, et elle se trouve bientôt à la tête d’un patrimoine important. L'abbé Mommole, venu au Mont-Cassin vers 670, y redécouvre le tombeau de saint Benoît et en fait transporter les reliques dans son abbaye – aujourd’hui, Saint-Benoît-s/Loire.
La tradition veut que le disciple le plus proche de saint Benoît, saint Maur († vers 584), ait dans l’intervalle été envoyé en Gaule pour y diffuser la règle bénédictine, et qu’il y ait fondé le premier monastère bénédictin: et nous voici à nouveau immédiatement sur le fleuve, à Glanfeuil (actuelle commune de Le Thoureil), sur le site d’une ancienne villa gallo-romaine.
Comme on le sait, la figure de saint Maur inspirera bien plus tard une nouvelle Congrégation bénédictine fondée au tout début du règne de Louis XIII (1618): le rôle des Mauristes est fondamental pour la science historique en général, mais d'abord pour tout ce qui concerne les archives, les manuscrits et les imprimés anciens.
Dans l’immédiat, la diffusion de la règle de saint Benoît vient surtout d’une volonté politique, lorsque les souverains carolingiens travaillent à réformer l’Église et décident pour ce faire de généraliser la règle dans les abbayes et monastères de l’empire. Rien de surprenant si les fondations bénédictines, abbayes et prieurés, se multiplient dans la région, et si elles y jouent un rôle considérable dans la diffusion de la civilisation du livre: voici Marmoutier, l’une des plus riches abbayes de la France d’Ancien Régime; Saint-Martin de Tours, dont Alcuin lui-même sera abbé au tournant du IXe siècle; voici encore, en remontant les rivière de l'Indre et de l’Indrois, Cormery, fille de Saint-Martin à la fin du VIIIe siècle; un peu plus haut encore, et nous arrivons à Villeloin, fondée au IXe siècle d’abord comme fille de Cormery, devenue abbaye de plein droit en 965. La route bénédictine se poursuit à Preuilly, fondée au tournant du XIe siècle (1001), après laquelle nous entrons dans le diocèse de Poitiers. Vers le sud, c'est Ligugé, déjà mentionné, et, vers le nord, ce sont les grandes fondations du Mans (Saint-Vincent et La Couture), et l'abbaye fondée vers 1010 à Solesmes, non loin de Sablé-s/Sarthe.
Rien de surprenant non plus si cette densité de maisons religieuses s’accompagne d’une grande richesse en bibliothèques, tant pour les manuscrits que pour les livres imprimés. Les collections aujourd’hui conservées, et qui proviennent pour l’essentiel des confiscations de l’époque révolutionnaire, restent là pour nous en porter témoignage, malgré les pertes et destructions qui ont pu se succéder au cours des âges...
Nous voici d’abord à Tours, la ville de saint Martin, et l’une des capitales de l’Église des Gaules et de France. Martin naît en 316 en Pannonie (Szombathely), dans la plaine de l'actuelle Hongrie. Comme son père, c’est un militaire, qui est en Gaule pour y accomplir son service. C’est là qu’il se convertit définitivement, et qu’il rejoint en 356 l’évêque de Poitiers, saint Hilaire. Il fonde aux portes de la ville une petite communauté régulière, à Ligugé, mais sa réputation est telle que les habitants de Tours l’élisent comme leur évêque (371).
Saint Martin n’abandonne pas pour autant la vie érémitique, et il se retire volontiers dans des grottes au-dessus de la rive droite de la Loire. Pourtant, là aussi, son renom est tel qu’il est bientôt imité par des dizaines de disciples, qui s’installent dans les grottes du coteau et dans des cabanes: c’est l’origine de Marmoutier (< majus monasterum, le grand monastère).
Si le christianisme a tôt pénétré la Gaule à partir de la côte méditerranéenne et de la vallée du Rhône, il est resté d'abord une religion pratiquée dans les centres urbains, et par les élites. Les campagnes sont en retrait, et c’est précisément en faveur de leur évangélisation que se déploie l’activité principale de saint Martin. Il décède d’ailleurs au cours d’une visite pastorale, en 396, dans le village de Candes, sur la rive gauche de la Loire –mais les habitants de Tours viendront s’emparer de la dépouille pour lui donner une sépulture dans leur ville.
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| Candes Saint-Martin, port des bords de Loire. |
Le monachisme est né en Orient, d'abord sous la forme de l'érémitisme (le moine est seul, selon l'image de l'ermite dans le désert), puis du cénobitisme (les ermites se rassemblent pour constituer une communauté, qui va se doter de règles de vie). L’essor de sa pratique en Gaule se fait par le biais de processus divers de transfert à partir de la Méditerranée orientale. La donne change au VIIe siècle, avec l’intervention d’une personnalité exceptionnelle, celle de saint Benoît: certes, l'action de saint Benoît se déploie dans la péninsule italienne, mais, paradoxalement, la région de la Loire occupe aussi une place essentielle dans la tradition bénédictine à l’époque mérovingienne.
Remontons en effet le fleuve depuis Tours sur une centaine de kilomètres, et nous rencontrons le souvenir du fondateur du monachisme d’Occident lui-même. Né en Ombrie (vers 485), d’abord étudiant à Rome, puis retiré comme ermite dans les collines du Latium (près de Subiaco, localité bien connue des historiens du livre), Benoît décédera vers 547 dans son monastère du Mont-Cassin. Pour les Chrétiens d’Occident, il est considéré comme le fondateur de la tradition monastique: sa Règle fixe les trois services auxquels le moine se consacrera quotidiennement, le service de Dieu, le travail manuel et les tâches intellectuelles –la lecture et la méditation de la Bible, des Pères et des auteurs spirituels.
Le Mont-Cassin a été détruit par les Lombards à la fin du VIe siècle, et il est tombé en décadence. L’abbaye de Fleury-s/Loire, légèrement en amont d’Orléans, a été fondée en 630, et elle se trouve bientôt à la tête d’un patrimoine important. L'abbé Mommole, venu au Mont-Cassin vers 670, y redécouvre le tombeau de saint Benoît et en fait transporter les reliques dans son abbaye – aujourd’hui, Saint-Benoît-s/Loire.
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| Fleury-s/Loire |
Comme on le sait, la figure de saint Maur inspirera bien plus tard une nouvelle Congrégation bénédictine fondée au tout début du règne de Louis XIII (1618): le rôle des Mauristes est fondamental pour la science historique en général, mais d'abord pour tout ce qui concerne les archives, les manuscrits et les imprimés anciens.
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| Glanfeuil. |
Rien de surprenant non plus si cette densité de maisons religieuses s’accompagne d’une grande richesse en bibliothèques, tant pour les manuscrits que pour les livres imprimés. Les collections aujourd’hui conservées, et qui proviennent pour l’essentiel des confiscations de l’époque révolutionnaire, restent là pour nous en porter témoignage, malgré les pertes et destructions qui ont pu se succéder au cours des âges...
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jeudi 11 mai 2017
Conférence d'histoire du livre
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre
Lundi 15 mai 2017
16h-18h
En France: les bibliothèques en Révolution
(1789-années 1830)
(suite et fin)
(suite et fin)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!
La conférence s'ouvrira par quelques observations à propos desquelles le directeur d'études a été sollicité relativement à l'histoire des bibliothèques et à son historiographie, notamment en France. Puis elle reviendra sur le cas emblématique des "bibliothèques en révolution". En conclusion sera évoqué le programme de la séance foraine de l'année universitaire 2016-2017, séance qui devrait se tenir à Strasbourg le mercredi 21 juin prochain (avec la visite guidée de l'exposition de la BNU Le Vent de la Réforme).
Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).
NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!
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| Arrêté de la Commission d'Instruction publique, 28 praririal an II (Source: Archives dép. des Yvelines) |
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles
modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
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vendredi 21 avril 2017
Conférence d'histoire du livre
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre
Lundi 24 avril 2017
16h-18h
En France: les bibliothèques en Révolution
(1789-années 1830)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!
S’il est une période qui a très profondément
marqué l’histoire des bibliothèques, non seulement en France, mais aussi dans
une tout une partie de l’Europe, c’est bien évidemment le temps de la
Révolution de 1789.Depuis le premier tiers du XVIIe siècle et la publication par Gabriel Naudé du premier classique de bibliothéconomie,le livre et l’imprimé sont très étroitement articulés avec le processus de construction de la rationalité et avec la catégorie même de progrès.
Les bibliothèques sont le laboratoire du savant, encore plus quand elles deviennent accessibles au public, à Milan et à Rome d’abord, plus tard à Paris (avec la bibliothèque du cardinal Mazarin) et dans un certain nombre de grandes villes européennes. Au XVIIIe siècle, cette fonction prend une dimension plus « politique », cet épithète étant pris au sens le plus large: les bibliothèques, mais aussi les nouveaux cabinets de lecture, s’imposent comme un lieu clé de l’espace public, notamment parce que l’on pourra y prendre connaissance des gazettes et autres périodiques, qu’on y aura parfois à disposition une collection d’usuels, dictionnaires, etc., qu’on y fera sa correspondance et qu’on s’y rencontrera pour discuter…
L’imprimé et les bibliothèques sont désormais théorisés comme les vecteurs d’une occidentalisation qui se s’identifie elle-même au progrès: en 1703, le tsar fonde sa nouvelle capitale de Saint-Pétersbourg, et organise systématiquement, par le biais des livres, le transfert des connaissances modernes vers la Russie. À la veille de la Révolution, le voyageur, médecin et philologue smyrniote Adamantos Koraïs visite Paris, et il admire les possibilités incroyables qu’il y découvre de s’informer et de s’instruire. Dans une lettre du 15 septembre 1788, il décrit ce qui peut s’apparenter à un véritable hub d'échanges et de culture:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés(…), telle est la ville de Paris!
Au même moment, la tête de file de ceux que l’on désignera bientôt comme les «Idéologues», le marquis de
Condorcet, théorise lui aussi le rôle du média dans l’histoire. Dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, il organise l’histoire de l’humanité en neuf époques successives. L’invention de l’imprimerie par Gutenberg marque la transition de la septième à la huitième époque, et constitue l’agent décisif du progrès et des lumières: NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!
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| Abolition des privilèges (4 août 1789) |
Les bibliothèques sont le laboratoire du savant, encore plus quand elles deviennent accessibles au public, à Milan et à Rome d’abord, plus tard à Paris (avec la bibliothèque du cardinal Mazarin) et dans un certain nombre de grandes villes européennes. Au XVIIIe siècle, cette fonction prend une dimension plus « politique », cet épithète étant pris au sens le plus large: les bibliothèques, mais aussi les nouveaux cabinets de lecture, s’imposent comme un lieu clé de l’espace public, notamment parce que l’on pourra y prendre connaissance des gazettes et autres périodiques, qu’on y aura parfois à disposition une collection d’usuels, dictionnaires, etc., qu’on y fera sa correspondance et qu’on s’y rencontrera pour discuter…
L’imprimé et les bibliothèques sont désormais théorisés comme les vecteurs d’une occidentalisation qui se s’identifie elle-même au progrès: en 1703, le tsar fonde sa nouvelle capitale de Saint-Pétersbourg, et organise systématiquement, par le biais des livres, le transfert des connaissances modernes vers la Russie. À la veille de la Révolution, le voyageur, médecin et philologue smyrniote Adamantos Koraïs visite Paris, et il admire les possibilités incroyables qu’il y découvre de s’informer et de s’instruire. Dans une lettre du 15 septembre 1788, il décrit ce qui peut s’apparenter à un véritable hub d'échanges et de culture:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés(…), telle est la ville de Paris!
L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. (…) Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non seulement les faits, les découvertes, acquièrent une publicité plus étendue, mais elles l’acquièrent avec une plus grande promptitude. Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel...
Dans cette conjoncture intellectuelle, on comprend que les législateurs de la période révolutionnaire accordent dans le principe toute leur attention au traitement des collections de livres et à leur mise à la disposition du public. Pour autant, les malentendus sont réels, dont le traitement des collections souffrira parfois de manière sensible et, dans ces événements, le choix d’un bâtiment susceptible d’abriter la bibliothèque prend une dimension tout particulièrement révélatrice.
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).
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vendredi 17 mars 2017
Conférence d'histoire du livre
École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre
Lundi 20 mars 2017
16h-18h
Réguler le média: contrefaçon, censure et privilège
dans le Saint-Empire, de la «première révolution du livre»
à la Réforme luthérienne (1455-1522),
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
La production en nombre croissant de documents imprimés de toutes sortes, livres proprement dits, pièces, plaquettes, images, etc., implique à moyen terme la mise en place de structures adaptées de diffusion: à côté des foires, des pratiques de démarchage et autres, les librairies de détail apparaissent peu à peu dans les premières décennies du XVIe siècle. Bien évidemment, les pratiques de lecture sont modifiées en profondeur par ces phénomènes très complexes.
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| Mention de privilège octroyé par la ville de Leipzig, 1518 |
Un domaine particulier doit encore être pris en considération, souvent négligés des historiens du livre, et qui est celui de la régulation: l’invention du nouveau média se fait d’abord dans une logique de complète liberté, mais, bientôt, le besoin se fait sentir, d’encadrer la production –et la diffusion– des imprimés. Les contrefaçons sont rapidement légions, qui permettent de re-produire à moindres frais d’éventuelles publications à succès (l’exemple du Narrenschiff, la Nef des fous, est à cet égard bien connu). En réaction, les professionnels sont attentifs à renforcer la protection de leurs investissements, en cherchant à obtenir des privilèges qui leur assurent l’exclusivité pour un titre ou pour un ensemble de titres dans une géographie donnée et pendant un délai plus ou moins long.
Si les auteurs sont surtout sensibles à une forme de droit moral (certains auteurs à succès ne veulent pas se voir attribuer des textes qui ne sont pas d’eux), les intérêts de l’Église et des pouvoirs politiques interviennent aussi. Les autorités religieuses, à commencer par la papauté, mais aussi les prélats (archevêques et évêques) et certaines universités, cherchent à empêcher la production et la diffusion de textes qu’elles estiment subversifs, mais, pour appliquer leurs décisions, elles doivent généralement faire appel aux pouvoirs séculiers. Ces derniers, de leur côté, sont soumis à des concurrences complexes, tandis que le contrôle des publications est de plus en plus perçu comme un élément de la puissance territoriale.
La conférence se penchera sur le cas particulier qui est celui du Saint-Empire et des pays germanophones, comme constituant autour de 1500 la géographie de l’imprimé par excellence (celle où l’invention est née, et celle où la production est alors la plus importante), mais aussi la géographie où apparaissent d’abord les phénomènes liés à la Réforme luthérienne et à son articulation avec la «publicité» –entendons, avec la médiatisation moderne.
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
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dimanche 5 février 2017
Noyon, de Clovis à Calvin
Ouvrons le billet d’aujourd’hui par un petit clin d’œil: il est, dit-on, assez rare qu’un Parisien fasse l’ascension de la Tour Eiffel, encore plus si d’aventure il est domicilié dans le VIe arrondissement de la capitale. De la même manière, on peut être historien du livre et des bibliothèques, à Paris, et n’avoir jamais eu l’occasion de faire, depuis des années, l’excursion de Noyon
…Noyon, cette petite ville du département de l’Oise, à 110 km environ de la capitale, possède pourtant le seul bâtiment de bibliothèque en France conservé en l’état depuis le tout début du XVIe siècle, et abritant toujours des livres.
L’excursion de Noyon est aussi, comme toujours, une excursion dans le temps, qui nous fait toucher plusieurs phénomènes. Après avoir traversé le pays de «France», puis la forêt de Chantilly, nous touchons la rivière d’Oise à Creil. Nous en remonterons la vallée, sur sa rive droite, d’abord jusqu’à Compiègne, pour gagner ensuite Noyon.
Premier phénomène: nous sommes dans une région intimement marquée par l’histoire de la Basse Antiquité et du haut Moyen Âge. La ville de Noyon est connue «seulement» depuis le Ier siècle (Noviomagus), comme marquant une étape sur le grand itinéraire romain de Boulogne et d’Amiens à Reims. La richesse du plat pays, un artisanat actif (tanneries, poteries, carrières de pierre, etc.) alimentent le marché local, mais surtout la situation sur un itinéraire majeur et la proximité de la rivière favorisent les activités de commerce. De grands domaines ruraux (villae) ont été découverts à proximité immédiate de la ville antique. C'est le pays (pagus) des Viromandi, un peuple «belge» dont le nom perdure à travers celui du village de Vermand, près de Saint-Quentin.
Mais Noyon est relativement proche des frontières du nord-est, dans une région où l’insécurité se fait de plus en plus sensible, au IIIe siècle, face à la poussée des peuples venus de Germanie. La ville jusqu’alors ouverte se rétracte derrière une enceinte fortifiée enserrant une superficie très réduite, quelque 2,5 ha, et appuyée sur des tours. Les Francs sont de longue date installés sur le Rhin, avant de glisser vers le sud, pour s’établir d’abord autour de Tournai puis, lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît définitivement (476), dans tout le pays au nord de la Somme. Alors que l’Église chrétienne, dirigée par les évêques, se substitue à l’Empire pour assurer les cadres de la société, Clovis, descendant de la dynastie régnante, fonde la nouvelle dynastie royale, se convertit et se fait baptiser, probablement à Reims.
Le roi des Francs en tire un immense prestige: il fait figure de «nouveau Constantin», et assure sa main mise sur l’Église. À Noyon, nous sommes précisément au cœur du pays franc. Les descendants des premiers rois sont notamment établis à Soissons et dans plusieurs palais proches, dont Quierzy, Compiègne ou encore Verberie: cette proximité a certainement joué un rôle dans la désignation de la ville comme siège épiscopal. L’évêque Médard s’y établit en 531, tandis qu'un siècle plus tard, l’évêque Éloi (Eligius, évêque de 640 à 659) est l’un des principaux personnages de la cour de Dagobert Ier. L’importance du siège épiscopal est telle que deux fondateurs de nouvelles dynasties royales se feront couronner à la cathédrale de Noyon: Charlemagne en 768, puis Hugues Capet en 987.
Le deuxième phénomène concerne l’organisation politique et topographique de la cité médiévale. Alors que le pouvoir royal est entré en décadence, l’essor économique des XIe-XIIIe siècles donne à Noyon un développement nouveau. Profitant de sa position marginale par rapport à la royauté capétienne, l’évêque reçoit les titres de comte et de pair de France, combinant ainsi le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel féodal. La ville s’est alors étendue, elle compte dix paroisses et une nouvelle enceinte doit être élevée, qui enferme toute la superficie de l’ancienne ville romaine. Plus ou moins en concurrence avec l’évêque-comte, de nouveaux pouvoirs tendent aussi à monter en puissance: celui du chapitre cathédral (60 chanoines, davantage qu’à Notre-Dame de Paris), et celui de la ville (une charte de commune lui est accordée par l’évêque en 1108)...
Cette juxtaposition de pouvoirs différents se donne à lire dans la topographie urbaine. La nouvelle cathédrale est entreprise en 1148, au cœur du quartier épiscopal enfermé dans le tracé du premier rempart. Ce quartier rassemble les clercs, les administrateurs ecclésiastiques et leurs serviteurs. Adossé au flanc nord de la cathédrale, le cloître et les bâtiments du chapitre sont élevés au milieu du XIIIe siècle (grande salle capitulaire, officialité, réfectoire, cellier, etc.), tandis que les maisons des chanoines se déploient en rayonnant autour du nouveau parvis. Au-delà, c’est la ville «bourgeoise», celle des artisans et des commerçants, qui peuplent les autres quartiers: au moins depuis la fin du XIIIe siècle, la place principale du Grand marché accueille l’Hôtel-de-ville et elle est surmontée par le beffroi.
Et voici le troisième et dernier point, qui nous fera toucher, à travers un itinéraire familial, la problématique de l'«exceptionnel normal»: Gérard Cauvin, né à Noyon dans les années 1466, est précisément l’une des figures principales de l’administration de l'évêché, comme notaire apostolique et procureur fiscal. La maison familiale s’élevait sur la place du Marché au blé, à 150 m. de la cathédrale, à l’ombre de laquelle Jehan Cauvin naît le 10 juillet 1509. En ce tournant du XVIe siècle, quoi de plus logique, pour un administrateur ecclésiastique de haut rang, que d’assurer la carrière de son fils en l’orientant vers l’Église? L’influence paternelle permet au tout jeune homme de recevoir un bénéfice, comme titulaire de l’autel Notre-Dame de la Gésine, dans la cathédrale même. Puis, à douze ans, Jehan est envoyé à Paris, pour y poursuivre des études de théologie d’abord au collège de la Marche, sur la Montagne Sainte-Geneviève, puis au collège de Montaigu. Il est reçu maître ès-arts en 1528.
La carrière de Cauvin prend pourtant une direction toute différente lorsque son père, dont les relations avec les autorités religieuses de Noyon se sont apparemment dégradées, décide de l’orienter vers une formation juridique. La pratique est dans l’air du temps, l’avenir des jeunes gens appartenant à des familles aisées mais sans «naissance» sera assuré par une compétence qui leur permettra d’entrer dans les bureaux et d’y obtenir, notamment au service du roi, mais aussi d'un grand, une fortune parfois considérable. Et voici le jeune homme parti en 1528 pour le centre principal de la formation juridique dans le royaume, l’université d’Orléans. Il y suit les cours du célèbre Pierre de l’Estoile, mais il y découvre aussi le principe du recours aux textes originaux (ad fontes), et il y rencontre des maîtres et des camarades, comme Melchior Wolmar ou encore Théodore de Bèze, qui le pousseront sur des voies complètement nouvelles sur le plan de la foi.
En 1533, Cauvin est reçu docteur en droit à Orléans, mais l’année suivante, il résigne ses bénéfices ecclésiastiques, et sera bientôt connu sous la forme francisée du nom latin, Calvinus, qu’il emploie usuellement: Jean Calvin, qui mourra à Genève en 1564.
Une incise en forme d'excuse: le jeune Calvin a connu, dans sa ville natale, le bâtiment pour lui familier de la nouvelle bibliothèque capitulaire, contiguë au Trésor et achevé trois ans à peine avant sa naissance. Réservons-nous d'y revenir.
Note de bibliographie: Michel Reulos, «Les attaches de Calvin dans la région de Noyon», dans Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 110 (juill.-sept. 1964), p. 193-201.
Article sur l'histoire de Noyon, surtout pour les périodes les plus anciennes.
…Noyon, cette petite ville du département de l’Oise, à 110 km environ de la capitale, possède pourtant le seul bâtiment de bibliothèque en France conservé en l’état depuis le tout début du XVIe siècle, et abritant toujours des livres.
L’excursion de Noyon est aussi, comme toujours, une excursion dans le temps, qui nous fait toucher plusieurs phénomènes. Après avoir traversé le pays de «France», puis la forêt de Chantilly, nous touchons la rivière d’Oise à Creil. Nous en remonterons la vallée, sur sa rive droite, d’abord jusqu’à Compiègne, pour gagner ensuite Noyon.
Premier phénomène: nous sommes dans une région intimement marquée par l’histoire de la Basse Antiquité et du haut Moyen Âge. La ville de Noyon est connue «seulement» depuis le Ier siècle (Noviomagus), comme marquant une étape sur le grand itinéraire romain de Boulogne et d’Amiens à Reims. La richesse du plat pays, un artisanat actif (tanneries, poteries, carrières de pierre, etc.) alimentent le marché local, mais surtout la situation sur un itinéraire majeur et la proximité de la rivière favorisent les activités de commerce. De grands domaines ruraux (villae) ont été découverts à proximité immédiate de la ville antique. C'est le pays (pagus) des Viromandi, un peuple «belge» dont le nom perdure à travers celui du village de Vermand, près de Saint-Quentin.
Mais Noyon est relativement proche des frontières du nord-est, dans une région où l’insécurité se fait de plus en plus sensible, au IIIe siècle, face à la poussée des peuples venus de Germanie. La ville jusqu’alors ouverte se rétracte derrière une enceinte fortifiée enserrant une superficie très réduite, quelque 2,5 ha, et appuyée sur des tours. Les Francs sont de longue date installés sur le Rhin, avant de glisser vers le sud, pour s’établir d’abord autour de Tournai puis, lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît définitivement (476), dans tout le pays au nord de la Somme. Alors que l’Église chrétienne, dirigée par les évêques, se substitue à l’Empire pour assurer les cadres de la société, Clovis, descendant de la dynastie régnante, fonde la nouvelle dynastie royale, se convertit et se fait baptiser, probablement à Reims.
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| Cathédrale de Noyon: les vestiges du cloître |
Le deuxième phénomène concerne l’organisation politique et topographique de la cité médiévale. Alors que le pouvoir royal est entré en décadence, l’essor économique des XIe-XIIIe siècles donne à Noyon un développement nouveau. Profitant de sa position marginale par rapport à la royauté capétienne, l’évêque reçoit les titres de comte et de pair de France, combinant ainsi le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel féodal. La ville s’est alors étendue, elle compte dix paroisses et une nouvelle enceinte doit être élevée, qui enferme toute la superficie de l’ancienne ville romaine. Plus ou moins en concurrence avec l’évêque-comte, de nouveaux pouvoirs tendent aussi à monter en puissance: celui du chapitre cathédral (60 chanoines, davantage qu’à Notre-Dame de Paris), et celui de la ville (une charte de commune lui est accordée par l’évêque en 1108)...
Cette juxtaposition de pouvoirs différents se donne à lire dans la topographie urbaine. La nouvelle cathédrale est entreprise en 1148, au cœur du quartier épiscopal enfermé dans le tracé du premier rempart. Ce quartier rassemble les clercs, les administrateurs ecclésiastiques et leurs serviteurs. Adossé au flanc nord de la cathédrale, le cloître et les bâtiments du chapitre sont élevés au milieu du XIIIe siècle (grande salle capitulaire, officialité, réfectoire, cellier, etc.), tandis que les maisons des chanoines se déploient en rayonnant autour du nouveau parvis. Au-delà, c’est la ville «bourgeoise», celle des artisans et des commerçants, qui peuplent les autres quartiers: au moins depuis la fin du XIIIe siècle, la place principale du Grand marché accueille l’Hôtel-de-ville et elle est surmontée par le beffroi.
Et voici le troisième et dernier point, qui nous fera toucher, à travers un itinéraire familial, la problématique de l'«exceptionnel normal»: Gérard Cauvin, né à Noyon dans les années 1466, est précisément l’une des figures principales de l’administration de l'évêché, comme notaire apostolique et procureur fiscal. La maison familiale s’élevait sur la place du Marché au blé, à 150 m. de la cathédrale, à l’ombre de laquelle Jehan Cauvin naît le 10 juillet 1509. En ce tournant du XVIe siècle, quoi de plus logique, pour un administrateur ecclésiastique de haut rang, que d’assurer la carrière de son fils en l’orientant vers l’Église? L’influence paternelle permet au tout jeune homme de recevoir un bénéfice, comme titulaire de l’autel Notre-Dame de la Gésine, dans la cathédrale même. Puis, à douze ans, Jehan est envoyé à Paris, pour y poursuivre des études de théologie d’abord au collège de la Marche, sur la Montagne Sainte-Geneviève, puis au collège de Montaigu. Il est reçu maître ès-arts en 1528.
La carrière de Cauvin prend pourtant une direction toute différente lorsque son père, dont les relations avec les autorités religieuses de Noyon se sont apparemment dégradées, décide de l’orienter vers une formation juridique. La pratique est dans l’air du temps, l’avenir des jeunes gens appartenant à des familles aisées mais sans «naissance» sera assuré par une compétence qui leur permettra d’entrer dans les bureaux et d’y obtenir, notamment au service du roi, mais aussi d'un grand, une fortune parfois considérable. Et voici le jeune homme parti en 1528 pour le centre principal de la formation juridique dans le royaume, l’université d’Orléans. Il y suit les cours du célèbre Pierre de l’Estoile, mais il y découvre aussi le principe du recours aux textes originaux (ad fontes), et il y rencontre des maîtres et des camarades, comme Melchior Wolmar ou encore Théodore de Bèze, qui le pousseront sur des voies complètement nouvelles sur le plan de la foi.
En 1533, Cauvin est reçu docteur en droit à Orléans, mais l’année suivante, il résigne ses bénéfices ecclésiastiques, et sera bientôt connu sous la forme francisée du nom latin, Calvinus, qu’il emploie usuellement: Jean Calvin, qui mourra à Genève en 1564.
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| Noyon: la bibliothèque du chapitre (bâtiment de 1506, mais aménagements intérieurs du XVIIe siècle) |
Note de bibliographie: Michel Reulos, «Les attaches de Calvin dans la région de Noyon», dans Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 110 (juill.-sept. 1964), p. 193-201.
Article sur l'histoire de Noyon, surtout pour les périodes les plus anciennes.
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jeudi 15 septembre 2016
Dans l'orbite de la "devotio moderna", à l'aube de la Réforme: Hieronymus Bosch
Le Chariot de foin est un triptyque sorti de l’atelier de Jérôme Bosch à Bois-le-Duc, en Brabant du Nord, au début du XVIe siècle. Dans une perspective qui témoigne de la diffusion des inquiétudes sur le Salut et de l’emprise de la devotio moderna dans les régions du Rhin inférieur, l’artiste reprend le thème du devenir de l’humanité, entre la création de l’homme et le péché originel (sur le volet gauche), et la damnation éternelle (sur le volet droit). La partie centrale, qui a donné son nom à l’ensemble, reprend le motif du «chariot de foin». Le cinquième centenaire de la disparition de Jérôme Bosch donne l’occasion de retrouver les deux versions du Chariot, conservées à l’Escurial et au Prado de Madrid.
La signification du thème central paraîtra sans doute obscure aujourd’hui, mais elle reprend une image connue de tous par les proverbes des anciens Pays-Bas: la vie est comparable à un chariot de foin, dont chacun s’efforce de tirer ce dont il a besoin pour subsister. La métaphore du foin comme richesse se rencontre en outre dans plusieurs passages de Bible, notamment dans le livre des Psaumes. Chez Bosch, le chariot est impassiblement tiré par des créatures d'épouvante, qui le rapprochent de plus en plus de l’enfer où il commence même à pénétrer...
Nous ne développerons pas ici une analyse d’histoire de l’art, qui n’est pas le propos de ce blog. Bornons-nous à remarquer, d'abord, que le dispositif d’ensemble transpose dans le registre de la satire un dispositif classique de Triomphes inspiré de Pétrarque –mais dans lequel le char de triomphe est remplacé par un chariot de foin…
Le spectateur est rapidement incité à détailler la multiplication de petites scènes sur les trois volets du triptyque: si l’on se limite au panneau central, le procédé permet tout particulièrement de développer une certaine forme de critique sociale, à l’encontre des grands de l’Église et du siècle. Le pape et l’empereur chevauchent en arrière du chariot, tandis qu’un moine replet, assis au premier plan, attend devant une chope de bière que des sœurs remplissent pour lui les sacs de foin qu’elles doivent lui remettre. Au contraire, la foule du menu peuple grouille de tous côtés, essayant d’arracher au chariot cauchemardesque le minimum indispensable pour survivre. Une autre foule, en arrière-plan, sort d’une caverne et se précipite en avant.
Nous sommes devant une thématique qui rappelle bien évidemment celle développée à Bâle une vingtaine d’années auparavant par Sébastien Brant dans sa Nef des fous (das Narrenschiff). De fait, les points de convergence sont nombreux: la métaphore de la vie comme voyage se présente, chez Brant, à travers le motif de la Nef tandis que, chez Bosch, c’est l’humanité entière qui s’avance autour du chariot, entre sa création et sa damnation. Le récit moralisateur de la Nef est constitué d’une suite de chapitres illustrant chacun une forme de folie dont l’effet sera de conduire celui qui en souffre à sa damnation. Chez Bosch, la scansion à travers une succession de chapitres laisse place à une scansion par juxtaposition. La théorie des différents chapitres du livre (dont chacun, rappelons-le, fait l'objet d'une illustration) renvoie ici, dans son inspiration, aux petites scènes entourant le motif principal, qui est celui du chariot: la cupidité, la débauche, la colère, l’égoïsme, et tant d’autres...
C’est que la damnation éternelle est due à l’erreur constamment reproduite dans les choix que font les hommes, depuis l’erreur initiale du péché originel: dès lors que l’homme acquiert la connaissance, il peut choisir sa voie, et ce choix est très généralement mauvais, parce qu’il privilégie la satisfaction immédiate au salut éternel qui lui serait promis après la mort.
Cette thématique est précisément celle à la base de la réflexion de Brant, et les illustrations de nombreux chapitres du Narrenschiff la reprennent, sous une forme ou sous une autre… Voici le fou qui charge beaucoup trop son âne, et comme les sacs qu'il empile renferment les revenus de ses nombreuses prébendes (Pfründe), nous retrouvons une fois encore la critique de l’Église; au chapitre suivant, c’est un fou, qui pourrait pourtant faire le bien, mais qui le remet au lendemain, comme le lui conseillent ironiquement les corbeaux volant autour de lui; un peu plus loin encore, et voici le fou malade et alité qui refuse de suivre les conseils du médecin. Enfin, l’une des illustrations synthétisant la pensée de l’auteur est celle du fou qui pèse avec soin les possessions des deux catégories, temporelles et éternelles, et qui choisit bien évidemment la première, parce qu’elle lui paraît valoir plus dans l’immédiat, et que la balance penche de son côté.
Terminons en remarquant que Bosch a repris plusieurs fois le motif de la Nef chargée de fous, notamment dans un dessin de la Kunstakademie de Vienne (le dessin et la peinture conservés au Louvre sous le titre de Nef des fous posent en revanche un problème d’interprétation).
Contrairement à la vision classique du Jugement Dernier qui était celle du Moyen Âge, la représentation de la Charrette de foin ne met pas en scène l’opposition entre le Paradis et l’Enfer: l’humanité entière semble condamnée sans recours. L’inquiétude omniprésente quant aux fins dernières aboutit au pessimisme absolu de la représentation: l’humanité porte le péché en elle de manière innée, et le chariot de la vie s’avance pesamment en direction de la fin dernière, à savoir les tourments infernaux. L’œuvre, datée de 1510-1516, est exactement contemporaine d’un autre itinéraire individuel à la recherche du Salut, celui d’un autre homme «inquiet et tourmenté» (Lucien Febvre), un Augustin de Wittenberg qui, en 1517, en tirera les conséquences que l’on sait sur le devoir de réformer l’Église de son temps.
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| Le Chariot de foin, panneau central (© Palais de l'Escurial, Patrimonio Nacional) |
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| Le groupe des privilégiés, à la suite du chariot. |
Le spectateur est rapidement incité à détailler la multiplication de petites scènes sur les trois volets du triptyque: si l’on se limite au panneau central, le procédé permet tout particulièrement de développer une certaine forme de critique sociale, à l’encontre des grands de l’Église et du siècle. Le pape et l’empereur chevauchent en arrière du chariot, tandis qu’un moine replet, assis au premier plan, attend devant une chope de bière que des sœurs remplissent pour lui les sacs de foin qu’elles doivent lui remettre. Au contraire, la foule du menu peuple grouille de tous côtés, essayant d’arracher au chariot cauchemardesque le minimum indispensable pour survivre. Une autre foule, en arrière-plan, sort d’une caverne et se précipite en avant.
Nous sommes devant une thématique qui rappelle bien évidemment celle développée à Bâle une vingtaine d’années auparavant par Sébastien Brant dans sa Nef des fous (das Narrenschiff). De fait, les points de convergence sont nombreux: la métaphore de la vie comme voyage se présente, chez Brant, à travers le motif de la Nef tandis que, chez Bosch, c’est l’humanité entière qui s’avance autour du chariot, entre sa création et sa damnation. Le récit moralisateur de la Nef est constitué d’une suite de chapitres illustrant chacun une forme de folie dont l’effet sera de conduire celui qui en souffre à sa damnation. Chez Bosch, la scansion à travers une succession de chapitres laisse place à une scansion par juxtaposition. La théorie des différents chapitres du livre (dont chacun, rappelons-le, fait l'objet d'une illustration) renvoie ici, dans son inspiration, aux petites scènes entourant le motif principal, qui est celui du chariot: la cupidité, la débauche, la colère, l’égoïsme, et tant d’autres...
C’est que la damnation éternelle est due à l’erreur constamment reproduite dans les choix que font les hommes, depuis l’erreur initiale du péché originel: dès lors que l’homme acquiert la connaissance, il peut choisir sa voie, et ce choix est très généralement mauvais, parce qu’il privilégie la satisfaction immédiate au salut éternel qui lui serait promis après la mort.
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| Le fou se prépare à faire le mauvais choix... |
Terminons en remarquant que Bosch a repris plusieurs fois le motif de la Nef chargée de fous, notamment dans un dessin de la Kunstakademie de Vienne (le dessin et la peinture conservés au Louvre sous le titre de Nef des fous posent en revanche un problème d’interprétation).
Contrairement à la vision classique du Jugement Dernier qui était celle du Moyen Âge, la représentation de la Charrette de foin ne met pas en scène l’opposition entre le Paradis et l’Enfer: l’humanité entière semble condamnée sans recours. L’inquiétude omniprésente quant aux fins dernières aboutit au pessimisme absolu de la représentation: l’humanité porte le péché en elle de manière innée, et le chariot de la vie s’avance pesamment en direction de la fin dernière, à savoir les tourments infernaux. L’œuvre, datée de 1510-1516, est exactement contemporaine d’un autre itinéraire individuel à la recherche du Salut, celui d’un autre homme «inquiet et tourmenté» (Lucien Febvre), un Augustin de Wittenberg qui, en 1517, en tirera les conséquences que l’on sait sur le devoir de réformer l’Église de son temps.
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samedi 18 juin 2016
Un Ars moriendi inconnu à Leipzig à la fin du XVe siècle?
L’historiographie des années 1950-1970 a donné une grande place à l’étude des «Arts de mourir» (Ars moriendi), en tant que titre largement diffusé par le manuscrit, puis par l’imprimé au XVe siècle, et en tant que texte ouvrant à de riches questionnements dans les domaines de l’anthropologie historique, de l’histoire du sentiment religieux, ou encore de celle des pratiques de lecture. Philippe Ariès a montré comment cette littérature témoignait de l’individualisation croissante d’une mort ressentie comme «mort de soi»: le jugement dernier n’est plus collectif, entraîné par le pêché originel, mais il devient individuel.
Il est possible que le texte de l’Art de mourir ait été composé sous sa forme originelle au début du XVe siècle dans l’environnement du concile de Constance: en tous les cas, il s'agit d'un texte relevant de la littérature de piété, et dont le succès a été considérable. Pour l’historien de l'imprimé, les «Arts de mourir» sont publiés sous forme de livrets xylographiques ou de petites plaquettes typographiées, ils sont rédigés en latin ou en vernaculaire, et toujours illustrés de xylographies ou parfois de gravures sur cuivre. Le texte ici rapidement présenté correspond à la formule «courte» de l’Art de mourir, identifiable à son incipit «Quamvis».
Une visite récente à la Bibliothèque d’histoire du protestantisme français à Paris nous a en effet permis de découvrir fortuitement un exemplaire du texte latin. Il s’agit d’une édition peut-être inconnue des répertoires (en tous les cas très proche de GW 2578), et qui a été donnée par Konrad Kachelofen à Leipzig dans les dernières années du XVe siècle :
Ars moriendi. «Quamvis secundum philosophum tertio Ethicorum...», [Leipzig: Conrad Kachelofen, s. d.].
Titre: Ars morie[n]di ex va // riis scripturarū sentētiis collecta // cū figuris. ad resistendum in mor // tis agone dyabolice sugestiōi va=// lens. cuilibet christi difeli utilisa ac // multum necessaria.
A(8)-B(6). Très proche de GW 2578.
BSHPF, André 1008
Kachelofen, peut-être originaire de la Lorraine du Nord, s’établit à Leipzig comme négociant de papier et d’autres marchandises en 1476, avant de commencer à imprimer autour de 1480, certainement en 1485. Il cessera de travailler en 1517, année où l’officine passe à son gendre, Melchior Lotter. Dans les dernières années du XVe siècle, il a donné plusieurs éditions de l’Ars moriendi qui sont aujourd’hui conservées. Notre exemplaire compte quatorze feuillets (sig. A(8)-B(6)) portant le texte latin et des illustrations xylographiées que l’on retrouve dans les autres éditions du même imprimeur. Le cœur est constitué par les cinq tentations diaboliques (impiété, désespoir, impatience, orgueil, amour des biens temporels), auxquelles répondent les cinq inspirations angéliques. Quatre scènes ont été ajoutées: en tête, la confession et l’extrême-onction; à la fin, l’image de la bonne mort et celle de l’archange procédant à la pesée des âmes.
Alberto Tenenti propose une analyse iconographique de ces planches, en soulignant notamment le fait que la mort en tant que telle n’y apparaît jamais. Le mourant lui-même semble bien plus le témoin que l'acteur de la lutte qui l’entoure: lorsque son âme est saisie par les mains des anges, c’est non pas à cause de son mérite, mais par la seule miséricorde de Dieu –soit une perspective bien proche de celle associant la prédestination et la justification par la foi. Les motifs sont souvent les mêmes d’une édition à l’autre, par ex. entre les livrets xylographiques et les éditions typographiques proprement dites. Parmi les caractéristiques remarquables de la mise en image, on notera encore la fréquence d’une présentation en biais, dans laquelle la scène s’organise autour du lit du mourant. Nous sommes dans une mise en scène qui intègre la perspective moderne, mais qui est très différente du modèle du cube scénographique théorisé par Pierre Francastel.
L’exemplaire de la Société d’histoire du protestantisme français se signale non seulement par sa rareté, mais aussi par sa provenance. Il porte en effet un ex libris manuscrit datable du XVIIIe siècle et provenant des Franciscains d’Erfurt –la ville même de Luther. Les Franciscains ont été les premiers mendiants à s’établir à Erfurt, en 1224, où leur maison perdure jusqu'à la fin du XVIe siècle. On rappellera ici que, si Erfurt appartient aux territoires soumis à l'archevêque-électeur de Mayence, la ville se signale par une nette préférence en faveur de la Réforme...
L’exemplaire a été acquis dans des conditions dont nous ignorons tout par Yemeniz, dont il figure dans le catalogue de vente de la bibliothèque (n° 297), non identifié plus précisément et sans autres notes que celles relatives à la reliure moderne («maroquin bleu, filets et compartiments en or, dentelle à froid, tr. dor.»). Le libraire indique en outre : «Curieuses figures d’après les xylographes» (autrement dit, les gravures ont été réalisées en s’inspirant des éditions xylographiques). L’exemplaire a été vendu en 1867 pour 70 f. à Alfred André (1827-1893), avec la collection duquel il est entré à la Bibliothèque de la Société d’histoire du protestantisme français.
Il resterait bien d'autres choses à mettre en évidence à propos de cet ouvrage réellement très remarquable, par exemple sur sa mise en livre selon le système de la pagina. On ne peut que d'autant plus regretter qu'il ne figure pas (s'il y a lieu) dans le Catalogue des incunables de la SHPF, intégré au tome XX de la série des Catalogues régionaux des incunables, lequel vient précisément de sortir… (Genève, Droz, 2016).
Alberto Tenenti, « Ars moriendi. Quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle », dans AESC, 1951, n° 4, p. 433-446.
Il est possible que le texte de l’Art de mourir ait été composé sous sa forme originelle au début du XVe siècle dans l’environnement du concile de Constance: en tous les cas, il s'agit d'un texte relevant de la littérature de piété, et dont le succès a été considérable. Pour l’historien de l'imprimé, les «Arts de mourir» sont publiés sous forme de livrets xylographiques ou de petites plaquettes typographiées, ils sont rédigés en latin ou en vernaculaire, et toujours illustrés de xylographies ou parfois de gravures sur cuivre. Le texte ici rapidement présenté correspond à la formule «courte» de l’Art de mourir, identifiable à son incipit «Quamvis».
Une visite récente à la Bibliothèque d’histoire du protestantisme français à Paris nous a en effet permis de découvrir fortuitement un exemplaire du texte latin. Il s’agit d’une édition peut-être inconnue des répertoires (en tous les cas très proche de GW 2578), et qui a été donnée par Konrad Kachelofen à Leipzig dans les dernières années du XVe siècle :
Ars moriendi. «Quamvis secundum philosophum tertio Ethicorum...», [Leipzig: Conrad Kachelofen, s. d.].
Titre: Ars morie[n]di ex va // riis scripturarū sentētiis collecta // cū figuris. ad resistendum in mor // tis agone dyabolice sugestiōi va=// lens. cuilibet christi difeli utilisa ac // multum necessaria.
A(8)-B(6). Très proche de GW 2578.
BSHPF, André 1008
Kachelofen, peut-être originaire de la Lorraine du Nord, s’établit à Leipzig comme négociant de papier et d’autres marchandises en 1476, avant de commencer à imprimer autour de 1480, certainement en 1485. Il cessera de travailler en 1517, année où l’officine passe à son gendre, Melchior Lotter. Dans les dernières années du XVe siècle, il a donné plusieurs éditions de l’Ars moriendi qui sont aujourd’hui conservées. Notre exemplaire compte quatorze feuillets (sig. A(8)-B(6)) portant le texte latin et des illustrations xylographiées que l’on retrouve dans les autres éditions du même imprimeur. Le cœur est constitué par les cinq tentations diaboliques (impiété, désespoir, impatience, orgueil, amour des biens temporels), auxquelles répondent les cinq inspirations angéliques. Quatre scènes ont été ajoutées: en tête, la confession et l’extrême-onction; à la fin, l’image de la bonne mort et celle de l’archange procédant à la pesée des âmes.
Alberto Tenenti propose une analyse iconographique de ces planches, en soulignant notamment le fait que la mort en tant que telle n’y apparaît jamais. Le mourant lui-même semble bien plus le témoin que l'acteur de la lutte qui l’entoure: lorsque son âme est saisie par les mains des anges, c’est non pas à cause de son mérite, mais par la seule miséricorde de Dieu –soit une perspective bien proche de celle associant la prédestination et la justification par la foi. Les motifs sont souvent les mêmes d’une édition à l’autre, par ex. entre les livrets xylographiques et les éditions typographiques proprement dites. Parmi les caractéristiques remarquables de la mise en image, on notera encore la fréquence d’une présentation en biais, dans laquelle la scène s’organise autour du lit du mourant. Nous sommes dans une mise en scène qui intègre la perspective moderne, mais qui est très différente du modèle du cube scénographique théorisé par Pierre Francastel.
L’exemplaire de la Société d’histoire du protestantisme français se signale non seulement par sa rareté, mais aussi par sa provenance. Il porte en effet un ex libris manuscrit datable du XVIIIe siècle et provenant des Franciscains d’Erfurt –la ville même de Luther. Les Franciscains ont été les premiers mendiants à s’établir à Erfurt, en 1224, où leur maison perdure jusqu'à la fin du XVIe siècle. On rappellera ici que, si Erfurt appartient aux territoires soumis à l'archevêque-électeur de Mayence, la ville se signale par une nette préférence en faveur de la Réforme...
L’exemplaire a été acquis dans des conditions dont nous ignorons tout par Yemeniz, dont il figure dans le catalogue de vente de la bibliothèque (n° 297), non identifié plus précisément et sans autres notes que celles relatives à la reliure moderne («maroquin bleu, filets et compartiments en or, dentelle à froid, tr. dor.»). Le libraire indique en outre : «Curieuses figures d’après les xylographes» (autrement dit, les gravures ont été réalisées en s’inspirant des éditions xylographiques). L’exemplaire a été vendu en 1867 pour 70 f. à Alfred André (1827-1893), avec la collection duquel il est entré à la Bibliothèque de la Société d’histoire du protestantisme français.
Il resterait bien d'autres choses à mettre en évidence à propos de cet ouvrage réellement très remarquable, par exemple sur sa mise en livre selon le système de la pagina. On ne peut que d'autant plus regretter qu'il ne figure pas (s'il y a lieu) dans le Catalogue des incunables de la SHPF, intégré au tome XX de la série des Catalogues régionaux des incunables, lequel vient précisément de sortir… (Genève, Droz, 2016).
Alberto Tenenti, « Ars moriendi. Quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle », dans AESC, 1951, n° 4, p. 433-446.
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mardi 29 mars 2016
Histoire du livre: le dossier Nicolas de Cues
Nous ne connaissons que très peu de bibliothèques privées des XVe et XVIe siècles qui soient pratiquement conservées en l’état aujourd’hui. À côté de celle de Beatus Rhenanus, aujourd’hui à la Bibliothèque humaniste de Sélestat (mais le bâtiment a disparu), la plus célèbre est la bibliothèque du cardinal Nicolas de Cues, dans sa petite ville natale de Kues (auj. Bernkastel-Kues), sur la Moselle en aval de Trèves.
Né en 1401, Nicolas est le fils d’un négociant et propriétaire de vignobles, Henne (Johann) Kribs, et de sa femme, née Catharina Römer. Ses parents jouissent d'une aisance certaine et sont visiblement attentifs à ce qu’il reçoive une instruction susceptible de l’aider à faire carrière, puisque, après qu’il ait probablement fréquenté l’école latine locale, nous le retrouvons à Deventer, chez les Frères de la Vie Commune, puis à l’université de Heidelberg, où il suit la formation des Arts libéraux, propédeutique aux études supérieures.
Une carrière dans l’Église ou dans la haute administration suppose d’être formé en droit, et le jeune homme décide pour ce faire de venir à l’université de Padoue. La découverte de l’Italie est décisive, puisque non seulement il soutient le doctorat en décret (droit canon) (1423), mais il se forme aussi en mathématiques et en astronomie. Il achèvera sa formation par la théologie et la philosophie, à Cologne. Il en profite chaque fois pour écumer les bibliothèques, et sera l’inventeur, à Cologne, du Codex Carolinus du IXe siècle.
À son retour sur la Moselle, il n’a aucune peine à trouver un poste dans l’administration de l’archevêque-électeur de Trèves. Animé par une profonde piété, il souhaite rester dans ce cadre, et refuse à deux reprises l’appel de l’université de Louvain à prendre dans ses murs un poste de professeur.
La carrière de celui que l’on désigne désormais par son lieu de naissance, Nicolas de Cues, est infléchie de manière décisive lorsqu’il est envoyé pour participer au concile de Bâle à partir de 1432, puis qu'il suit le concile à Ferrare en 1437. Cet homme encore relativement jeune, très brillant et d’une profonde piété, est un partisan de la réforme de l’Église, et à ce titre de la supériorité conciliaire (mais en accord avec le pape). Devenu un proche du pape, il poursuivra dès lors une carrière épuisante de prélat et de diplomate voyageant dans une grande partie de l’Europe occidentale, et jusqu’à Constantinople. Fait cardinal au titre de Saint-Pierre aux Liens (1448), puis nommé évêque de Brixen / Bressanone, au Tyrol (Tyrol du sud) (1450), il s’efforce très activement de réformer son diocèse, mais ne pourra en définitive pas se maintenir face à son chapitre, et face l’archiduc Sigismond de Habsbourg. Il décède en 1464 à Todi.
On sait que le cardinal s’est intéressé à l’art nouveau de la typographie, auquel il a très probablement fait appel pour la commande d’une lettre d’indulgences destinée à son diocèse (1452). Mais surtout, sa vie durant, ce prélat sans grande fortune personnelle consacrera une partie importante de ses revenus à des achats d’instruments scientifiques, souvent commandés à des artisans de Nuremberg, et à des achats de livres. Son projet de cœur est celui d’instituer dans sa ville natale une fondation, aussi richement dotée qu'il le pourra, pour accueillir un certain nombre de vieillards nécessiteux: l’acte de fondation de l’Hôpital Saint-Laurent date de 1458 et, à la mort du cardinal, ses instruments et sa bibliothèque lui sont légués et disposés dans une salle près de la chapelle. Lui-même n’a pas donné d’indications sur l’utilisation possible de sa bibliothèque: Suos autem libros omnes dedit et legavit dicto ejus hospitali volens illas [sic] ibidem adduci et reponi.
Les quelque 270 volumes de Nicolas de Cues représentent une collection remarquable par son importance, mais ce sont essentiellement des manuscrits, réalisés souvent sur une commande du cardinal, achetés par lui, ou à lui donnés (il achète 16 manuscrits à Nuremberg en 1444, à l’occasion d’une mission auprès du Reichstag). Le Pontificale Romanum lui a probablement été offert par le pape Nicolas V, tandis que les Œuvres de saint Ambroise portent ses armoiries. La collection possède aussi des textes de philosophie, d’astronomie, etc., outre bien évidemment les œuvres du cardinal lui-même, celles-ci parfois recopiées dans des volumes d’une forme très soignée (par ex. le De Docta ignorantia).
Nous n’y trouvons apparemment qu’un seul titre imprimé, le Catholicon peut-être imprimé par Gutenberg lui-même en 1460, dans un exemplaire sur parchemin: le Catholicon de Balbus est l’une des éditions les plus étudiées par les bibliographes, dans la mesure où il pourrait avoir été réalisé non pas par la typographie en caractères mobiles, mais par un procédé apparenté à la linotypie (en l’occurrence, l’impression par blocs de deux lignes). La plupart des exemplaires ont cependant été tirés sur papier, contre un petit nombre sur parchemin.
Deux notes, pour conclure sur ce dossier: la carrière de Nicolas de Cues illustre parfaitement les possibilités d’ascension sociale qui sont désormais ouvertes aux jeunes gens ayant reçu une formation universitaire suffisamment poussée. Ce roturier devenu docteur en décret n’aurait pas même pu, faute de naissance, accéder au chapitre cathédral de Trèves, quand sa position de cardinal lui donne de fait le rang de prince. Pour autant, Nicolas de Cues est un esprit d’une très profonde piété: il ne fait carrière ni pour lui, ni pour sa famille, mais léguera tous ses biens à sa fondation de l’Hôpital –le souci du Jugement dernier et de la vie éternelle marque très profondément les esprits du Moyen Âge finissant, et explique en partie l'attente d'une réforme de l'Église, voire d'une réforme de la société (le frère du cardinal, Johann, est d'ailleurs lui-même curé de Saint-Michel à Bernkastel, sur l'autre rive de la Moselle). Enfin, pour cet intellectuel, sa bibliothèque compte parmi ses biens les plus précieux, et il n’hésite pas à engager des dépenses non négligeables non seulement pour l’enrichir, mais aussi, ce qui peut surprendre, pour faire le choix d’exemplaires particulièrement soignés, qui sont d’abord des manuscrits.
Les Œuvres de Nicolas de Cues sont données une première fois à Strasbourg en 1488, puis à Paris, par Lefèvre d’Étaples, en 1514 –ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, l’Hôpital Saint-Nicolas continue toujours aujourd’hui à fonctionner dans l’esprit du fondateur, et se finance en partie par le revenu des vignobles qui lui ont été légués. Il conserve toujours la Bibliotheca Cusana, celle-ci enrichie par les dons qu’elle a reçus au cours des siècles: Nicolas de Cues ne possédait apparemment qu'un incunable, quand la bibliothèque fondée par lui en compte aujourd'hui 132.
Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
Jakob Marx, Verzeichnis der Handschriften Sammlung des Hospital zu Cues bei Bernkastel a./Mosel, Trier, Sebstverlag des Hospital, 1905 (catalogue aussi les incunables).
Né en 1401, Nicolas est le fils d’un négociant et propriétaire de vignobles, Henne (Johann) Kribs, et de sa femme, née Catharina Römer. Ses parents jouissent d'une aisance certaine et sont visiblement attentifs à ce qu’il reçoive une instruction susceptible de l’aider à faire carrière, puisque, après qu’il ait probablement fréquenté l’école latine locale, nous le retrouvons à Deventer, chez les Frères de la Vie Commune, puis à l’université de Heidelberg, où il suit la formation des Arts libéraux, propédeutique aux études supérieures.
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| Pierre tombale de Clara Kribs, sœur de Nicolas de Cues, † 1473, à Kues (détail) |
À son retour sur la Moselle, il n’a aucune peine à trouver un poste dans l’administration de l’archevêque-électeur de Trèves. Animé par une profonde piété, il souhaite rester dans ce cadre, et refuse à deux reprises l’appel de l’université de Louvain à prendre dans ses murs un poste de professeur.
La carrière de celui que l’on désigne désormais par son lieu de naissance, Nicolas de Cues, est infléchie de manière décisive lorsqu’il est envoyé pour participer au concile de Bâle à partir de 1432, puis qu'il suit le concile à Ferrare en 1437. Cet homme encore relativement jeune, très brillant et d’une profonde piété, est un partisan de la réforme de l’Église, et à ce titre de la supériorité conciliaire (mais en accord avec le pape). Devenu un proche du pape, il poursuivra dès lors une carrière épuisante de prélat et de diplomate voyageant dans une grande partie de l’Europe occidentale, et jusqu’à Constantinople. Fait cardinal au titre de Saint-Pierre aux Liens (1448), puis nommé évêque de Brixen / Bressanone, au Tyrol (Tyrol du sud) (1450), il s’efforce très activement de réformer son diocèse, mais ne pourra en définitive pas se maintenir face à son chapitre, et face l’archiduc Sigismond de Habsbourg. Il décède en 1464 à Todi.
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| Hôpital Saint-Nicolas à Kues, sur la Moselle |
Les quelque 270 volumes de Nicolas de Cues représentent une collection remarquable par son importance, mais ce sont essentiellement des manuscrits, réalisés souvent sur une commande du cardinal, achetés par lui, ou à lui donnés (il achète 16 manuscrits à Nuremberg en 1444, à l’occasion d’une mission auprès du Reichstag). Le Pontificale Romanum lui a probablement été offert par le pape Nicolas V, tandis que les Œuvres de saint Ambroise portent ses armoiries. La collection possède aussi des textes de philosophie, d’astronomie, etc., outre bien évidemment les œuvres du cardinal lui-même, celles-ci parfois recopiées dans des volumes d’une forme très soignée (par ex. le De Docta ignorantia).
Nous n’y trouvons apparemment qu’un seul titre imprimé, le Catholicon peut-être imprimé par Gutenberg lui-même en 1460, dans un exemplaire sur parchemin: le Catholicon de Balbus est l’une des éditions les plus étudiées par les bibliographes, dans la mesure où il pourrait avoir été réalisé non pas par la typographie en caractères mobiles, mais par un procédé apparenté à la linotypie (en l’occurrence, l’impression par blocs de deux lignes). La plupart des exemplaires ont cependant été tirés sur papier, contre un petit nombre sur parchemin.
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| La Bibliotheca Cusana |
Les Œuvres de Nicolas de Cues sont données une première fois à Strasbourg en 1488, puis à Paris, par Lefèvre d’Étaples, en 1514 –ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, l’Hôpital Saint-Nicolas continue toujours aujourd’hui à fonctionner dans l’esprit du fondateur, et se finance en partie par le revenu des vignobles qui lui ont été légués. Il conserve toujours la Bibliotheca Cusana, celle-ci enrichie par les dons qu’elle a reçus au cours des siècles: Nicolas de Cues ne possédait apparemment qu'un incunable, quand la bibliothèque fondée par lui en compte aujourd'hui 132.
Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
Jakob Marx, Verzeichnis der Handschriften Sammlung des Hospital zu Cues bei Bernkastel a./Mosel, Trier, Sebstverlag des Hospital, 1905 (catalogue aussi les incunables).
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