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samedi 29 août 2015

À Montserrat au XVe siècle

Nous retrouvons l’histoire du livre (et l’histoire de la Renaissance) à Montserrat, monastère bénédictin dont l’origine remonte à l’époque carolingienne mais qui ne devient autonome qu’en 1409. Son influence est considérable pendant pratiquement trois siècles, de la fin du XVe siècle jusqu’à l’époque des guerres napoléoniennes. Montserrat possède anciennement des manuscrits, et son scriptorium est très actif aux XIVe et XVe siècles. La bibliothèque aussi est très riche, mais elle est en grande partie détruite en 1811. Les fonds aujourd’hui conservés proviennent donc pour l’essentiel de la reconstitution faite au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle (sous le règne de l’abbé Antoni M. Macet), ainsi que dans la période la plus récente. Il s’agit d’un ensemble exceptionnel: quelque 1500 manuscrits, près de 400 incunables (dont certains rarissimes) et 3700 titres du XVIe siècle. Le site Internet (et le catalogue) de la bibliothèque est particulièrement intéressant. 
(Cliché Monastère de Montserrat)
Montserrat est aussi remarquable, parce qu’il illustre une nouvelle fois un ensemble de phénomènes que nous avons observés ailleurs, notamment à Ségovie. Les historiens du livre connaissent évidemment le cardinal de Cisneros (Francisco Jimenez de Cisneros, 1436-1517). Le futur cardinal, qui a fait son droit à Salamanque, s’intéresse aussi puissamment à l’exégèse biblique, se formant au grec et à l’hébreu, et rassemblant une riche bibliothèque privée. Cisneros est aussi connu comme le fondateur de l’université de Alacalá de Henares (qui fonctionne de manière régulière à compter de 1509) et comme le promoteur de la célébrissime Bible polyglotte d’Alcalá (dite Complutense). François Ier visita l’université au cours de sa captivité espagnole, ce qui lui inspirera peut-être certains aspects du programme du futur Collège royal à créer à Paris.
Or, le cardinal avait un frère sensiblement plus jeune, García Jiménez de Cisneros, né lui aussi à Cisneros en 1455 ou 1456 et décédé à Monserrat en 1510. García entre chez les Bénédictins de Valladolid en 1475, mais l’essentiel de sa carrière se passera à Montserrat, où il est prieur en 1493, et qu’il gouvernera ensuite comme abbé jusqu’à sa mort. Il est l’organisateur et le réformateur de la maison, ce qui suppose de disposer de moyens financiers considérables: une source importante de revenus réside dans les Indulgences obtenues en faveur de Monserrat, pour l’impression et la diffusion desquelles l’abbé s’adresse d’abord à des ateliers de Barcelone, surtout celui de Johann Rosenbach, avant de faire venir un imprimeur au monastère.

Enfoncée au cœur de montagnes ruiniformes, l'abbaye de Montserrat: ill. tirée de Bonaventura, s., De Triplici via, Montserrat, Johann Luschner, 27 mai 1499 (Bib. Bodléienne, Oxford). Le commentaire du cliché indique que le portrait serait celui de Parsifal, mais nous ne voyons pas la raison de cette identification: la figure couronnée est évidemment celle de la Vierge (la Vierge de Montserrat), tandis que le jeune garçon dans ses bras semble tenir une scie, ce qui est peut-être une allusion à la profession de charpentier qui est celle de Joseph, le "père" du Christ?
Cet imprimeur est, une nouvelle fois, un émigré venu d’Allemagne, puisqu’il s’agit de Johann Luschner, originaire de Saxe, et dont nous savons qu’il travaille à Montserrat au moins à compter de la fin de l’année 1498 –nous conservons en effet alors un remarquable formulaire d’Indulgences en catalan (ISTC, ix 00020400: cf cliché, et le site de la Bibliothèque royale de Madrid). Suivront notamment des traités de saint Bonaventure ou du pseudo-Bonaventure (De triplici via et Opus contemplationis, 27 mai 1499), une Règle de saint Benoît, les traités rédigés par l’abbé lui-même pour la réforme du monastère (Directorium horarum canonicarum et Exercitatorium vitae spiritualis, ce dernier en latin et en espagnol), un Bréviaire bénédictin, etc., outre un certain nombre de lettres d’Indulgences en latin. Luschner rentrera plus tard à Barcelone, et il décède probablement au début de 1512. 
Coll. Bib. Catal., Barcelone
Aux thèmes déjà signalés celui des transferts et celui de la diffusion de l’innovation vient, une nouvelle fois se joindre, comme à Ségovie et dans une conjoncture finalement assez proche, la problématique de la commande. Dans l’un comme dans l’autre cas, l’initiative est prise par un prince de l’Église, ici un évêque et là un abbé, qui souhaite s’appuyer sur l’imprimerie pour introduire un certain nombre de réformes, et, s'agissant de Cisneros, pour les financer. Luschner, avec lequel il était déjà en relations à Barcelone, abandonne donc pour un temps la clientèle et le marché du grand port catalan, pour venir à une quarantaine de kilomètres, en pleine montagne, répondre aux désidérata de l’abbé.
Nous savons le rôle des lettres d’Indulgences pour permettre à Gutenberg à la fois de définitivement mettre au point sa technique, mais aussi de se financer: ces petites pièces (un simple placard) peuvent être réalisées très rapidement, elles ne demandent pas (hors la fourniture du parchemin ou du papier) un investissement très lourd, elles sont produites en nombre et leur débit est assuré, puisqu’il s’agit de commandes de tel ou tel prélat.

À ce propos, les chiffres cités par Elisabeth Eisenstein au sujet de Montserrat ne peuvent qu’étonner par leur importance: en 1499-1500, Luschner imprimerait à Montserrat plus de 140 000 exemplaires de ce type (l’ISTC signale six éditions d’Indulgences produites au monastère avant le 1er janvier 1501). Des chiffres étonnants, qui donnent une idée de l’ampleur des opérations à conduire (on imagine les problèmes liés à la fourniture du papier, dans une maison isolée et très difficile d’accès); des chiffres qui permettent aussi de prendre la mesure d’un phénomène que Luther, une quinzaine d’années plus tard, assimilera à un véritable trafic… 
Aujourd’hui, il reste peu de choses des anciens bâtiments de Montserrat, et l’affluence sur le site ne donne pas vraiment l’idée d’être retiré du monde… Mais le cadre de la montagne est réellement exceptionnel, et une brève excursion jusqu’à l’un des multiples petits ermitages qui la parsèment permet de renouer avec le sentiment des anciens anachorètes à la recherche d’un «désert» qui les rapprocherait de Dieu.

dimanche 16 juin 2013

Un article sur les formulaires et autres travaux de ville


Un article récent nous permet de revenir sur une problématique étonnamment oubliée à l’âge de la supposée bonne gouvernance et de la rationalisation administrative. Il s’agit de la contribution de
Dimitri Brunetti, « L’introduzione della stampa nel documenti d’archivio: moduli, attestati, lasciapassere»,
dans Crisopoli. Bolletino del Museo Bodoniano di Parma, 14 (2011), p. 107-116, ill. (ISSN 2281-4590).
La première dimension envisagée par l'auteur concerne un aspect spécifique de l’économie de la «librairie» d’Ancien Régime: les travaux de ville, ces activités peu nobles, ont pourtant assuré de longue date l’équilibre économique de la majorité des ateliers d’imprimerie. Une seconde dimension est d’ailleurs aussi présente dès l’origine, qui relève davantage de la problématique de la gestion: nous savons que, déjà, Gutenberg s’est financé en produisant des travaux de ville, et notamment (très probablement) des lettres d’indulgences (l'Église catholique semble avoir une propension certaine pour la fabrication et l'utilisation du formulaire pré-imprimé).
Cette dimension de l’économie du livre a fait l’objet de plusieurs études en français, des «non-livres» de Nicolas Petit aux publications lyonnaises d’Alan Marshall. Les papiers à en-tête, factures commerciales, ou encore tracts et affiches de toutes sortes, relèvent bien entendu de ce modèle, sans oublier les ex-libris gravés ou imprimé, et surtout la publicité imprimée.
Le thème présente pourtant une dimension plus novatrice, en ce sens qu’il introduit à la problématique (si fort en vogue aujourd'hui) de la rationalité administrative –et qu’il touche à la normalisation, et à l’invention du formulaire. L’article donne un certain nombre d’exemples significatifs, indiqués en sous-titres, qu’il s’agisse d’attestations, de laissez-passer ou d’autres documents du même type, sans oublier la lettre de change et les pièces à caractère financier. On pense par exemple aux borderaux pré-imprimés que les banquiers joignaient à chacune de leurs correspondances, et où ils donnaient les cours des places avec lesquelles ils étaient en relation. Il est bien évident que, dans le long terme («de Gutenberg à l’ère du numérique», comme le proposait Anne-Marie Bruleaux) l’étude de cette histoire du «formulaire» pré-imprimé serait particulièrement enrichissante, non seulement pour l’histoire du livre et de l’imprimerie, mais aussi pour l’histoire politique ou encore pour l’histoire administrative –donc, en dernière analyse, pour l’histoire des mentalités et des pratiques culturelles.
Nous voudrions profiter de cette note pour attirer l’attention sur cette revue relativement méconnue des historiens du livre, Crisopoli, publiée par le Musée Bodoni de Parme. Chaque livraison propose plusieurs grandes sections: Ad libros, sur les livres et l’histoire du livre en général; Palatina, sur les collections spécifiquement conservées à Parme; Parmensia, sur l’histoire de la ville et du duché, surtout dans le domaine de l’écrit et du livre; Res et monumenta, pour les études d’archéologie, de codicologie, et les éditions de document; la dernière partie, enfin, traite des activités du Musée Bodoni lui-même (Attività del Museo Bodoniano). Nous ne pouvons que souligner combien la qualité formelle de la revue se combine avec l’intérêt des contributions publiées (dont plusieurs, dans la livraison ici présentée, concernent notamment la bibliographie matérielle et l’analyse chimique des pigments des miniatures).