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jeudi 13 décembre 2012

À propos de Lens... de Delacroix et de Choiseul

Nous avons évoqué à plusieurs reprises le Voyage pittoresque de la Grèce, publié par le comte de Choiseul-Gouffier et qui a constitué le modèle du genre éditorial prolifique représenté par les «Voyages pittoresques» jusqu’au milieu du XIXe siècle. Or, la récente ouverture d’une antenne du Louvre à Lens nous amène à revenir sur un point plus particulier relatif au Voyage, et illustrant à la fois les formes de sociabilité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle, et le jeu des influences possibles dans le domaine artistique.
(© Musée du Louvre)
Parmi les tableaux en effet exposés à Lens figure la célébrissime «Liberté guidant le peuple», d’Eugène Delacroix -c'est d'ailleurs le tableau choisi pour la campagne publicitaire lancée à l'occasion de l'ouverture du nouveau musée. Nous voici sur les barricades parisiennes, dans les derniers jours de juillet 1830. Les cadavres s’amoncellent au premier plan de la composition, elle-même dominée par l’allégorie de la liberté: une jeune femme brandissant le drapeau tricolore, et qu'entourent un gamin en armes et un bourgeois à l’expression résolue qui serre son fusil entre ses mains. D’autres insurgés se pressent à l’arrière-plan d’une scène à la fois réaliste et allégorique, tandis que la silhouette des tours de Notre-Dame rappelle que la Révolution est au cœur de Paris.
Le tableau, réalisé à l’automne 1830, a été présenté au salon de 1831. Or, à l’occasion d’une conférence prononcée en 2010 sur Choiseul, certains auditeurs, historiens de l’art, m'ont suggéré l’hypothèse selon laquelle les illustrations du Voyage pittoresque auraient directement inspiré le jeune peintre, notamment pour sa Liberté.
Rien de surprenant a priori, si l’on considère que Delacroix, comme son aîné Choiseul-Gouffier, est un philhellène, qui a à plusieurs reprises mis en scène les épisodes de la guerre d’indépendance de la Grèce. La figure de la Grèce sur les ruines de Missolonghi, aujourd’hui au Musée de Bordeaux, peut être rapprochée de celle de la Grèce enchaînée qui a, lors de la parution, fait scandale au frontispice du Voyage pittoresque (cf. cliché).
Quant à l’allégorie de 1830, elle fait en effet penser au bandeau de tête du tome I, dont l'auteur explicite lui-même le sujet. Nous sommes à Coron (les murailles de la ville forment l'arrière-plan de la scène): «Bellone franchissant un amas d’armes et suivie des guerriers russes montre aux Grecs esclaves le symbole de la liberté qu’ils ont la lâcheté de fuir». Rappelons que, dans la première version de son «Discours préliminaire», le jeune comte de Choiseul appelait à la libération de la Grèce contre les Ottomans, avec le soutien actif de la tsarine. La gravure est de Choffard, d'après Monet, et datée de 1778.
Ces filiations sont non seulement possibles, mais vraisemblables. On sait que le jeune comte de Choiseul était, depuis ses années de collège, un ami très proche, peut-être le plus proche, de Talleyrand. Delacroix, quand à lui, est né à Charenton, tout près de Paris, le 26 avril 1798. Son père, Charles François Delacroix, ancien secrétaire de Turgot, avait été élu à la Convention avant de devenir ministre des Affaires extérieures de 1795 à 1797. Talleyrand, qui lui succédera à ce poste (Delacroix est alors envoyé comme ambassadeur à La Haye), est parfois considéré comme le père d’Eugène, dont il aurait apparemment beaucoup facilité les débuts. Quelques années plus tard, c'est Talleyrand qui intervient pour permettre à Choiseul de rentrer d'émigration.
Quoi qu’il en soit, le Voyage pittoresque est évidemment un livre que l’on rencontre dans ce milieu de réformateurs, à la fois libéraux et relativement conservateurs, de sorte qu’il est plausible que le jeune Delacroix  se soit à plusieurs reprises souvenu de certaines des gravures qui ont pu frapper son regard d’enfant. On rappellera simplement le témoignage de Chateaubriand, autre admirateur de la Grèce, expliquant qu’«il n’est personne qui ne connaisse les tableaux de M. de Choiseul». De même, le Musée de la Vallée-aux-Loups possède-t-il un remarquable paravent dont la décoration reprend le motif de l’une des planches du Voyage. Quant à la célèbre Liberté, elle aura à son tour plus que probablement inspiré un autre artiste, qui introduira, une trentaine d'années plus tard, dans ses Misérables la figure de Gavroche ramassant les cartouches sur les cadavres de la barricade -mais, signe des temps?, Gavroche était absent de la gravure de 1778.

Geneviève Lacambre, «La représentation du peuple dans la peinture du XIXe siècle», dans Le peuple existe-t-il?, dir. Michel Wieviorka? Auxerre, Éd. Sciences humaines, 2012, p. 179-193.

mercredi 27 avril 2011

Histoire du livre et histoire des Lumières

Il est bien agréable de croire au genius loci, au génie du lieu, et de découvrir à l’occasion d’une visite la maison dans laquelle tel auteur important, tel peintre ou tel artiste a vécu et travaillé. Le succès d’institutions comme la Maison de Claude Monet à Giverny témoigne de l’intérêt d’un public plus large qu’on ne croirait, et les itinéraires de «maisons d’écrivains» se dévoilent ici et là à travers la France (Balzac à Saché), mais peut-être plus particulièrement à Paris et autour de la capitale (voir, tout récemment, l'ouverture de la maison de Jean Cocteau à Milly-la-Forêt).
Si certaines de ces «maisons» n’ont finalement qu’un lien assez lâche avec une figure qui n’y a que peu résidé, tel n’est absolument pas le cas pour La Vallée aux Loups, la maison de Chateaubriand à Châtenay-Malabry, aux portes de Sceaux...
Chateaubriand en tant que tel intéresse bien évidemment l'historien du livre, mais ce n'est pas de lui qu'il sera question ici. La Maison de Chateaubriand ouvre en effet aujourd’hui même sa nouvelle exposition consacrée à une figure exceptionnelle des salons des Lumières: «Madame Geoffrin, une femme d’affaires et d’esprit» (exposition ouverte jusqu’au 24 juillet).
On sait le rôle des salons dans l’organisation de l’espace public au XVIIIe siècle, et on a vu dans le développement de cette forme particulière de sociabilité un des indices les plus évidents de l’affaiblissement, après 1715, du règne de la cour louis-quatorzienne au profit de la ville, en l’occurrence la capitale -et ses salons. Or, de 1727 à 1766, Madame Geoffrin, née Marie-Thérèse Rodet, tient précisément le premier et le plus influent de ces salons, ouvert aux personnes de qualité, aux artistes, aux «philosophes» et aux gens de lettres.
L’hôtel de la rue Saint-Honoré s’impose alors comme une institution des Lumières, connue de toute l’Europe éclairée et à ce titre visitée par les diplomates et par les voyageurs étrangers de marque à l'occasion de leur passage à Paris: citons Kaunitz, envoyé du Saint-Empire, futur chancelier autrichien, et habitué du salon lors de son séjour parisien de 1750 à 1753; on pourrait aussi penser au comte de Caylus, dont on connaît le rôle dans le domaine de l’histoire de l’art, et à bien d’autres. Le célébrissime tableau de Lemonnier conservé au Musée de Rouen les met en scène à la manière d'une véritable galerie rassemblée a posteriori (cf. cliché): d’Alembert, Buffon, Caylus, Fontenelle, La Condamine, Marivaux, Malesherbes, Marmontel, Montesquieu ou encore Turgot, sans oublier Choiseul-Stainville...
L’exposition de La Vallée aux Loups n’est pas une exposition d’histoire du livre, mais on comprendra que l’historien du livre spécialiste des Lumières y trouve quantité d’informations à glaner et de découvertes à faire. Ajoutons qu’un salon est une œuvre temporaire, et que celui de Madame Geoffrin n’échappe évidemment pas à la règle.
C’est peu de dire qu’une telle institution n’est que bien difficilement présentable sous forme d’une exposition: et c’est tout le mérite de Bernard Degout, directeur de la Maison de Chateaubriand et l’un des deux commissaires de l’exposition, que d’avoir parfaitement réussi cette évocation, en réunissant un ensemble extraordinaire de pièces dont beaucoup appartiennent à des collections privées ou sont rarement accessibles au public français. Pour reprendre la formule d'un célèbre guide, l'exposition de La Vallée aux Loups vaut d'autant plus le voyage que celui-ci est très facile par le RER (le RER B jusqu'à Robinson, sur l'ancienne ligne de Sceaux, soit un trajet qui représente en lui-même une page de l'histoire de Paris et de sa banlieue).
Rappelons pour conclure la publication récente du beau livre de Maurice Hamon consacré à Madame Geoffrin, cette attachante figure d’un moment clé de l’histoire culturelle et sociale de la France dans le dernier siècle de l’Ancien Régime. Le riche catalogue publié à l'occasion de l'exposition vient compléter cette biographie exemplaire.