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lundi 14 septembre 2015

Les cultures de l'écriture

Culturas del escrito en el mundo occidental, del Renacimiento a la contemoporaneidad,
éd. Antonio Castillo Gómez,
Madrid, Casa de Velázquez, 2015,
330 p., ill., bibliographie p. 270-330
(« Collection de la Casa de Velázquez »). 


La bibliographie espagnole relative à l’histoire du livre et de l’écrit, déjà impressionnante, vient de s’enrichir d’un nouvel ouvrage d’une grande originalité. Il s’agit en effet d’envisager, soit par des tableaux d’ensemble, soit par des études de cas, les transformations de la «culture de l’écrit» dans le monde occidental (en fait, surtout l’Espagne, la France et l’Italie du nord) aux époques moderne et contemporaine –par conséquent, dans une perspective relevant en principe de l’histoire comparée. L’éditeur, Antonio Castillo Gómez, présente en introduction les enjeux de l’entreprise («¿Qué escritura para qué historia?»): reprendre, dans un domaine spécifique, la problématique développée pour l’histoire de la lecture, c’est-à-dire élaborer une histoire des gestes, des pratiques et des représentations, qui serait notamment attentive à la dimension à la fois sociale et anthropologique de l'écriture.
Le volume s’organise en quatre parties, dont la première est consacrée aux «Murs écrits et murs lus». Nous sommes en l’occurrence dans l’espace public, ou l’écriture des slogans et autres graffitis (mais quid des tags?) semble souvent occultée par l’omniprésence de la communication institutionnelle (les documents épigraphiques parfois monumentaux, voire plus récemment les panneaux de toutes sortes) et, surtout, publicitaire (les affiches et autres). Les contributions concernent le modèle de la majuscule épigraphique (Francisco M. Gimeno Blay), les «murs écrits» de Lyon à l’époque moderne (Anne Béroujon) et le Chili de la fin du XXe siècle (Pedro Araya). En parcourant les rues de Paris et d’un certain nombre d’autres villes, nous avons pareillement réuni, depuis quelques années, une série de clichés évocateurs d’un certain nombre de phénomènes dont la simple typologie commentée serait probablement instructive. Les outils eux-mêmes ne sont pas les mêmes (de la craie au simple graffiti, à la
«bombe» à peinture, à l'utilisation du pochoir, etc.).
Tag dans le RER, station Le Vésinet-Le Pecq, 2004
La seconde partie, sous le titre «Desde la ausencia», envisage au premier chef la culture épistolaire, avec notamment les contributions de Carmen Sarrenao-Sánchez («Espejos del alma: la evocación del ausente en la escritura espistolar aurea») et de Verónica Sierra Blas («Cartas per todos: discursos, prácticas y representaciones de la escritura espistolar en la época contemporánea»). Rita Marquilhas trace le cadre d’une «analyse sociopragmatique» d’un corpus de près de 1600 lettres écrites par des Portugais du milieu du XVIe siècle jusqu'aux années 1970: l’analyse des formes de la mise en page (à travers la gestion des marges), mais aussi des contenus textuels (le vocabulaire), ouvre un certain nombre de perspectives originales, par exemple sur le rapport avec le discours oral. Même si, de manière surprenante, la perspective chronologique fait quelque peu défaut à cette enquête, sa méthodologie statistique semble très suggestive.
Antonio Castillo Gómez aborde quant à lui une problématique paradoxale, celle du passage de la typographie au manuscrit, en traitant des «cultures épistolaires» en Espagne au XVIIIe siècle. Enfin, l’exploitation des fonds du Musée de l’écriture populaire de Terque attire l’attention sur une institution originale: il y aurait, à l’heure où les transferts culturels s’imposent comme une problématique omniprésente, beaucoup à recueillir et à exploiter dans le domaine de l’«écriture populaire», au-delà des discours convenus.
La troisième partie est consacrée aux «livres de mémoire», soit une perspective qui est celle de l’enregistrement personnel ou destiné à un cercle privé. Il s’agira, certes, des «livres de raison», mais aussi des chroniques manuscrites, sans oublier les livres et autres documents comptables. Nous sommes très sensibles à la problématique de l’archéologie du document mise en œuvre à travers l’étude des livres de comptes des XVIIIe et XIXe siècles (Carmen Rubalcaya Pérez: il serait peut-être intéressant de comparer ces pratiques avec celles ayant cours au nord des Pyrénées). Mais pourquoi ouvrir un article consacré aux «livres de raisons français des XVe-XIXe siècles» (Sylvie Mouyset) par la présentation du tableau attribué à Michiel Nouts, «Portrait d’une famille», et daté des années 1655? 

Coll. National Gallery, Londres
De fait, nous sommes loin de la France: si la scène est bien représentative de la distribution traditionnelle des rôles, elle l’est aussi du modèle culturel à l’œuvre dans l’environnement réformé qui est celui des Provinces Unies du Siècle d’or. À gauche, le père de famille et son fils de six ou sept ans symbolisent les relations avec l’extérieur: le père écrit dans un grand registre (livre de raison, livre de comptes?) et, à son côté, son jeune fils tient en main un petit volume imprimé dans lequel il semble apprendre une leçon. À droite, c’est le cercle intérieur, d’où l’écrit est absent: la jeune mère avec ses trois filles, dont l’une joue à la poupée. En tout état de cause, les pratiques et les contenus du livre de raison diffèrent très sensiblement d’un environnement catholique à un environnement réformé. Sur ce même thème des «livres de mémoire», avouons que rappels historiographiques et pétitions de principe, encore plus au second degré (Antoine Odier, «Pour une étude comparée des discours scientifiques concernant les égo-documents de l’Europe d’Ancien Régime»), nous semblent rester relativement inopérants, surtout à ce niveau de généralités.
Enfin, la quatrième partie («Entre letrados y analfabetos») propose une typologie des pratiques articulée avec les niveaux de culture –un petit peu dans la lignée du grand article publié par Henri-Jean Martin dans le Journal des savants en 1975. Nous y retrouvons des contributions relatives à l’histoire de l’imprimé (qu’il s’agisse de la bibliothèque du marquis del Carpio (Felipe Vidales del Castillo) ou des notes relatives à l’achat de livres à Parme à la fin du XVIIIe siècle (Alberta Pettoello)). La littérature «de cordel», qui correspond à un domaine spécifique de la production et de la diffusion de l’imprimé dans le monde hispanique, est envisagée par Juan Gomis Coloma, tandis que Jean-François Botrel propose un tableau d’ensemble de la situation des analphabètes dans l’Espagne du XIXe siècle («Los analfabetos y la cultura escrita»): l’auteur insiste sur le fait que l’Espagne compterait encore douze millions d’analphabètes au début du XXe siècle...
En résumé, un volume novateur, qui propose des perspectives originales, même si le champ n’est évidemment pas épuisé: on pourrait par exemple penser aux agendas, listes (des choses à faire...) et autres mémorandums; ou encore à une analyse différenciée des pratiques d’écriture selon les géographies et selon les professions (pour ne pas revenir sur les confessions); ou encore, à une étude qui articulerait plus précisément les observations ainsi faites avec les transformations plus générales de l’économie du livre depuis le XVe siècle. Nous sommes très reconnaissants à l’éditeur de nous donner ainsi une manière d’état des lieux et des problèmes, s’agissant d’un domaine qui reste largement à explorer. Ajoutons que l’ouvrage se veut instrument de travail, et qu’il est complété par un précieux état des sources et par une riche bibliographie.

dimanche 9 août 2015

Nouvelle publication: Pierre Benoit

Pierre Benoit, maître du roman d’aventures,
publié sous la direction d’Anne Struwe-Debeaux, préface de Gérard de Cortanze,
Paris, Hermann, 2015,
312 p., ill.
ISBN 978 2 7056 9081 6

Sommaire
Gérard de Cortanze, Préface
Anne Struve-Debeaux, Avant-propos
Frédéric Barbier, Pierre Benoit et l’histoire du livre
Luc Rasson, Modernité de Pierre Benoit?

L’aventure réinventée
Hossein Tengour, La prose de Pierre Benoit: entre roman d’aventure et récit poétique
Paul Kawczak, La mort de l’aventurier
Edith Perry, Mademoiselle de La Ferté: une poétique de l’ambiguïté 

L’autre, l’ailleurs
Jean Arrouye, Erromango, un bilan négatif de la colonisation
Hélène Tatsopoulou, Saint-Jean d’Acre de Pierre Benoit, à la croisée des cultures et des passions 

Aux sources de l’œuvre
Chantal Foucrier, L’Atlantide ou l’art d’accommoder les restes
Thierry Ozwald, Pierre Benoit, un disciple de Mérimée
Anne Struve-Debeaux, Réalité contemporaine et création littéraire dans Notre-Dame de Tortose
Stéphane Maltere, Ce que nous apprend un manuscrit de Pierre Benoit: le cas de La Sainte Vehme (1958)

La part de l’érudition
Catherine Helbert, La réception de Pierre Benoit par La NRF et Benjamin Crémieux. De l’éreintement… à la louange?
Jean-François Croz, Pierre Benoit et le monde savant: entre séduction et dérision

Adaptations cinématographiques
Erik Pesenti-Rossi, Antinéa au cinéma: mythe, pastiche, «normalité»
Peter Schulman, Le Lichtspiel saharien de Pabst: L’Atlantide sur le divan du désir

Regards d’écrivains
Henri Lhéritier, Une verticale de Pierre Benoit
Stéphane Héaume, Pour Pierre Benoit

samedi 28 août 2010

Une civilisation de stèles?

Une des caractéristiques de la civilisation de l’écriture et du livre en Chine tient dans la place qu’y occupent certains systèmes très particuliers de reproduction. Il y a quelques années, à l’occasion d’un colloque à Pékin (dont les Actes ont été publiés en près de 200 pages dans Histoire et civilisation du livre, 2007, III), nous avons pu visiter la bibliothèque de la Cité interdite (voir cliché ci-dessus). Pour l’Occidental, l’étonnement vient de ce que la bibliothèque ne conserve pas des livres au sens habituel du terme, mais bien des plaques xylographiées, autrement dit des bois gravés. Il est possible, à partir de ceux-ci, de réaliser par impression ou par simple frottis une reproduction du texte (et éventuellement des illustrations) pour son usage personnel: une manière de préfiguration, en quelque sorte, de la procédure parfois utilisée aujourd’hui, et qui consiste à faire imprimer exemplaire par exemplaire au fur et à mesure de la demande.
Mais, pour le visiteur non sinologue et donc nécessairement quelque peu étranger, la Chine apparaît aussi comme le pays des stèles. Le Temple de Confucius a été fondé à Pékin au tout début du XIVe siècle, et il jouxte le Collège impérial (Giozijian), où sont recrutés par concours, puis formés les hauts fonctionnaires (mandarins) de l’Empire. Les stèles gravées (voir cliché ci-dessous) sont d’abord destinées à la commémoration des hauts faits de l’Empereur, et à la biographie des candidats reçus. D’autre part, le Temple possédait à l’origine 189 stèles portant le texte des treize classiques confucéens. Outre la fonction première des stèles, on peut aussi penser qu’elles rendent de réaliser, par simple frottis, une reproduction à usage privé du texte qu’elles proposent.
Un certain nombre de ces stèles sont portées par des effigies de tortues, l’animal cosmique par excellence (parce qu’il associe la figure ronde du ciel, avec sa carapace, et la figure carrée de la terre, avec son corps proprement dit (voir cliché).
Ajoutons une dernière remarque, qui concerne certaines spécificités de l’écriture par idéogrammes. L’alphabet constitue un système de codes caractérisé par son abstraction plus poussée, alors que le lien est en principe plus immédiat, entre le dessin des idéogrammes et le signifié qu’ils représentent. Un des effets de cette opposition réside peut-être dans le statut de l’inscription, qui ne signifie pas simplement quelque chose, mais qui l’invoque et qui le fait surgir, et cela d’autant plus que l’esthétique de la calligraphie tient une place importante dans la civilisation chinoise. Au Temple du Ciel (Tiantan) comme dans d'autres sanctuaires de Pékin, on est surpris de voir, sur les sortes d’autels alignés, de simples plaquettes portant le nom de la divinité et qui sont substituées aux représentations iconographiques, sculptures, triptyques, etc., auxquels nous sommes habitués en Occident (voir cliché ci-dessous). D’une certaine manière, cette monumentalité idéographique a une fonction d’épiphanie au sens étymologique du terme (=manifestation de qq ch, action de le rendre visible).

Clichés: 1) Toitures de la Bibliothèque, Cité interdite; 2) Une forêt de stèles; 3) Tête d'une tortue portant une stèle; 4) Exemple d'autels portant des tablettes votives.

vendredi 27 août 2010

À Pékin: topographie du « petit monde » du livre

La méconnaissance des idéogrammes rend bien difficile, à Pékin, une approche plus en profondeur du monde de l’écriture et du livre. Par ailleurs, les transformations les plus récentes ont complètement restructuré la ville, en substituant aux vieux quartiers et aux ruelles traditionnels un monde de buildings et d’avenues gigantesques, dont la plus longue dépasse les quarante kilomètres et qui comptent jusqu’à douze files pour les voitures...
Pour autant, la topographie urbaine laisse une petite place à la culture traditionnelle de la calligraphie, du dessin et de la peinture lorsque nous abordons la rue de Liliuchang, dite rue des antiquaires. L’atelier du pin et du bambou (Song Zhu Zai) ouvre en 1672, et propose les «quatre trésors du lettré» (autrement dit, papier et matériel pour écrire et pour peindre: pinceau, bâton d'encre, pierre à encre, papier), ainsi que des chefs d’œuvre de la calligraphie et de la peinture (dont bon nombre de pièces contemporaines). En 1896, c’est l’ouverture d’un atelier de xylographies polychromes, désormais sous la raison sociale de Rong Bao Zhai. L’entreprise est nationalisée en 1950 et, pour autant que l’on lise entre les lignes, elle est toujours aujourd’hui une entreprise d’État.
La façade superbe (cliché en haut) surprend par son amplitude, dans un environnement où la majorité des boutiques sont sensiblement plus petites. Le rez-de-chaussée abrite le magasin de papeterie et de fournitures spécialisées (pierres à encre, pinceaux, encres noires ou rouges, couleurs, etc.), tandis que l’on trouve au premier étage une galerie d’art, mais le tout dans une mise en scène quelque peu traditionnelle et où la couleur dominante reste bien grise (cf cliché). Les autres boutiques de la rue abritent un grand nombre de magasins d’«antiquités», dans lesquels on trouvera entre autres quantité de reliques de l’époque communiste. Sur cette affichette (cliché ci-dessous), on notera évidemment la présence du Petit livre rouge et l'arrière-plan des drapeaux rouges, mais aussi la mise sur le même plan du soldat et du plumitif qui, chacun avec ses armes (celui-ci, son poing, l'autre, son stylographe), s'emploient à abattre les ennemis de la révolution prolétarienne.
Pourtant, sous le porche de Rong Bao Zhai, une note historique en chinois et en anglais témoigne du souci nouveau de se réapproprier une histoire et une tradition culturelle longtemps ignorées. D'une manière générale d'ailleurs, si le temps est toujours, en Chine, à la démolition radicale et à la reconstruction à l'occidentale (buildings, etc.), on perçoit pourtant un souci nouveau quant à la préservation du patrimoine architectural, urbanistique et muséographique. Cette problématique est particulièrement complexe en Chine, pays qui a subi les excès de la Révolution culturelle de Mao et le cortège incroyable de destructions qui a accompagné celle-ci, mais pays qui se trouve toujours soumis aujourd'hui à des pressions considérables d'ordre dans le domaine de l'économie.

jeudi 26 août 2010

Histoire du livre et histoire de l'écriture: l'écriture, entre pratique, symbole et économie

Après Yekaterinburg, un trajet de deux jours par le rapide 2, «Rossia», nous conduit à Irkoutsk, où nous faisons une halte pour découvrir la ville et le lac Baïkal (il ne fait pas chaud, l’automne sibérien approche déjà!...), avant d'embarquer dans le Transmongolien à destination d’Oulan-Bator. La Mongolie, pays toujours quelque peu mythique pour l’Occidental, ne déçoit certes pas lorsque l’on en découvre les paysages déserts au petit matin, après environ vingt-quatre heures de voyage. Le parcours d’Irkoutsk à Oulan-Bator prend environ trente-six heures (deux nuits et un jour), dont quelque huit sont cependant consacrées au passage des deux douanes, russe d’abord (la plus longue), mongole ensuite (voir un choix de clichés faits au fil du parcours Moscou-Pékin).
L’exemple de la Mongolie illustre bien la complexité de la problématique (déjà évoquée dans ce blog) liée à l’écriture et aux représentations symboliques que celle-ci sous-tend. La langue mongole appartient à la famille ouralo-altaïque (comme notamment le turc), mais elle n'est pas unifiée et différents dialectes sont encore aujourd’hui utilisés par les populations mongoles, tant en Mongolie extérieure (Mongolie indépendante) qu’en Russie (au premier chef les Bouriates) et en Chine (Mongolie intérieure).
L’écriture est connue en Mongolie aux VIe-VIIIe siècles, notamment par le biais des turcs Ouïgours (qui sont des chrétiens nestoriens), mais sa forme classique est fixée seulement au début du XIIIe siècle, sous le règne de Gengis Khan (1210): c’est une écriture alphabétique (aussi qualifiée de «traditionnelle») utilisant environ soixante-dix signes. Elle se déploie verticalement et de gauche à droite, et change très peu après le XIVe siècle. D'autres écritures sont utilisées ponctuellement: au XVIIe siècle, Zanabazar († 1723) mettra au point une écriture spécifique, dite «alphabet Soyombo», mais celle-ci ne lui survivra pratiquement pas (voir cliché).
Le mongol traditionnel constitue donc l’écriture officielle de la Mongolie jusqu’à ce que, en 1941, le Gouvernement n’introduise l’alphabet cyrillique. Bien entendu, cette réforme ne s’applique pas à la Mongolie intérieure chinoise, qui reste attachée à l’écriture traditionnelle, mais aussi de plus en plus soumise à l'influence de la langue et des idéogrammes chinois.
Après la chute du communisme, Oulan-Bator décide en 1990 de revenir à l’écriture mongole ancienne. Cependant, l’attachement au cyrillique semble désormais acquis, pratiquement deux générations ayant été scolarisées sur la base de ce système. Aujourd’hui, l’écriture traditionnelle est toujours enseignée dans les écoles, parallèlement au cyrillique, mais le Gouvernement a pratiquement renoncé à éradiquer ce dernier. De sorte que, si l’écriture traditionnelle se trouve chargée d’un symbolisme identitaire certain, celui-ci n’empêche nullement le cyrillique de s’imposer dans la vie courante. Enfin, depuis quelques années, l’écriture latine progresse sensiblement, sous la poussée de la multiplication des inscriptions publicitaires en anglais, et de l’essor d’Internet.
On le voit, la trajectoire de l'écriture mongole s'inscrit à la rencontre des logiques symboliques (l'écriture comme symbole d'identité), des pratiques quotidiennes (qui soulignent l'importance du rôle de l'école) et de l'économie plus générale des médias (avec l'entrée en force de l'anglais).
Un autre aspect de l’histoire de l’écrit en Mongolie concerne la technique: notre regretté collègue Wolfgang von Stromer avait développé, dans son Mystère Gutenberg. De Tourfan à Karlstein, les origines chinoises de l’imprimerie (Genève, Slatkine, 2000), la thèse selon laquelle un certain nombre de transferts techniques effectués depuis la Chine le long de la route de la soie ont considérablement facilité le passage à la typographie en caractères mobiles. Les deux points les plus importants concernent, d’une part, les techniques de la gravure des poinçons, et de l’autre, un emploi très large de la xylographie, tant pour l’image que pour le texte (cf les sûtras xylographiés). Le Musée des Beaux Arts d’Oulan-Bator donne quelques exemples intéressants de ces phénomènes, mais ils sont évidemment bien postérieurs aux XIVe et XVe siècles (cf clichés).
 Clichés: (en haut) alphabet Soyombo; (au centre) planche xylographique présentant une succession de portraits de divinités; (en bas) autoportrait de Zanabazar, tenant un recueil de sûtras fermé devant lui. Tous les originaux sont conservés au Musée d'Oulan-Bator.

jeudi 5 août 2010

Les langues vernaculaires

Reprenons le billet d’hier. Une autre conséquence de la montée en puissance des facteurs économiques concerne la facilité plus ou moins grande qu’aura un atelier typographique ou un groupe d’ateliers à s’imposer sur le marché. Dans les marchés «secondaires», comme l’Espagne ou l’Angleterre au XVe et encore pendant une partie du XVIe siècle, il est longtemps impossible, ou du moins très difficile, pour les imprimeurs et les libraires locaux, de concurrencer les grands ateliers européens, notamment s’agissant de la production internationale en latin. Il est logique qu’ils s’orientent par contrecoup vers la langue vernaculaire, pour laquelle la concurrence est relativement faible. Là aussi, les déterminants économiques semblent décisifs pour la problématique des langues imprimées.
En France, les choix du roi et de la cour en faveur de la langue vernaculaire poussent dans la première moitié du XVIe siècle à introduire un certain nombre de signes diacritiques destinés à éviter les confusions éventuelles: il s’agit surtout des accents (où ≠ ou, a ≠ à), mais aussi, à terme, de l’usage du y (ÿ), et de la distinction entre le i et le j et entre le u et le v. Cette problématique dérive de l’idée selon laquelle le texte écrit (ou imprimé) constitue comme la reproduction du discours oralisé, une des difficultés étant de savoir si l’on conserve ou non la trace de l’étymologie, c'est à dire de l'histoire des mots. Mais plus généralement, la spécificité de certains alphabets complique les choses, et cela d’autant plus que le coût des fontes typographiques est très élevé alors même que les marchés correspondants à ces écritures sont précisément les plus étroits.
Le modèle le plus spectaculaire illustrant, en Europe, la problématique des signes diacritiques et des fontes typographiques susceptibles de leur correspondre, concerne probablement l’albanais. L’albanais combine en effet les difficultés dues à un marché limité et très spécifique (l’albanais n’est pas une langue indo-européenne), à la durée de la domination turque et aux problèmes récurrents de translittération. Dans La Turquie et l’hellénisme contemporain : la Macédoine… (Paris, Alcan, 1893), Victor Bérard explique:
Une «Société albanaise» s’est fondée à Buckarest, la Drita, le Droit (…). Les adhérents s’engagent à verser une cotisation annuelle d’un franc; le Gouvernement roumain accorde une subvention (…). Écoles albanaises, Journal albanais, Revue albanaise, Bibliothèque albanaise, recueil de chants et légendes d’Albanie, Musée albanais, chaque jour on tente quelque nouveauté (…).
La première et la plus grande difficulté était de fixer l’albanais, langage non encore écrit en caractères particuliers. Les «Albanophones» avaient précédemment adopté l’alphabet turc, mais [celui–ci] ne pouvait pas rendre exactement toutes les inflexions de la parole albanaise. Le bazar et le clergé emploient, d’habitude, les lettres grecques pour écrire par à peu près les phrases courantes (…).
Les Valaques ont imaginé un nouvel alphabet de trente–cinq lettres : les vingt–cinq lettres latines, plus dix modifications de ces lettres. Deux ans furent employés à la confection des ABC, des grammaires, des dictionnaires, des livres scolaires…

Ce n’est pas le lieu de discuter ici des concepts de causalité et de déterminisme en histoire, mais il est bien certain que, s’agissant du rôle de la langue dans l’édition, il est impératif de prendre en compte la conjoncture la plus large. Du XVe siècle à l’époque contemporaine, le contexte change, donc aussi la problématique, donc aussi la signification de tel ou tel terme –dont, notamment, celui de langue «nationale».

mardi 27 juillet 2010

Encore les voyages

Que l’histoire des voyages soit aujourd’hui un domaine porteur de la recherche, on ne saurait s’en étonner si l’on considère que les voyages s’inscrivent précisément à la rencontre d’un certain nombre de problématiques qui semblent à la mode: citons notamment les échanges et les transferts culturels, mais aussi les processus de construction du savoir, l’histoire des pratiques matérielles (comment voyage-t-on?), voire des domaines plus spécifiques comme l’histoire de l’art, etc.
Mais l’histoire des voyages se trouve aussi liée par plusieurs biais à l’histoire de l’écrit et du livre, qu’il s’agisse des lectures préparatoires, de la bibliothèque de voyage, de l’écriture voire, pour finir, de la publication du voyage, sous des formes elles-mêmes très différentes, du simple récit au compte rendu scientifique. Cette «littérarisation» (pour reprendre le concept de nos collègues allemands) de l’expérience même du voyage constitue un des phénomènes sur lesquels aujourd’hui la recherche se porte de manière privilégiée.
Le récit de pèlerinage du chanoine de Mayence Bernhard von Breydenbach constitue un des imprimés les plus célèbres du XVe siècle, et un témoignage de l’existence d’un lectorat relativement large pour ce type de publications: diffusé en latin en 1486, il connaît en effet un certain nombre d’éditions successives et parfois concurrentes, et, surtout, il est rapidement traduit en allemand, en flamand, en français, en tchèque et en espagnol...
Le secteur des livres de voyages, qui constitue un des domaines les plus porteurs de la librairie des Lumières, prend encore plus de développements avec l’industrialisation. Le monde nouveau du chemin de fer offre en effet des débouchés très importants aux éditeurs : il s’agira d’abord de la publication de toutes sortes de documents imprimés, à commencer par les horaires qui font, en France, la fortune d’un Napoléon Chaix et de son «Imprimerie centrale des chemins de fer», rue Bergère à Paris (voir cliché).
Mais on pensera aussi à l’édition d’une manière de littérature plus ou moins spécialisée destinée aux voyageurs, les guides de voyage (les guides Joanne, pour ne par quitter la France) et les titres publiés notamment dans la «Bibliothèque des chemins de fer» de Louis Hachette. Enfin, nous n’aurions garde d’oublier les réseaux de vente de livres, journaux et périodiques, bientôt aussi de cartes postales, qui s’étendent dans toutes les gares de quelque importance (voir ill. dans notre billet du 21 juin dernier).
C’est dire tout l’intérêt que présente pour nous la publication toute récente de Voyages et voyageurs. Sources pour l’histoire des voyages, sous la direction de Thérèse Charmasson. Le volume ne répond pas exactement à son titre: il ne s'agit pas d'un ouvrage de sources analogue aux autres guides d'archives, mais essentiellement des communications présentées sur ce thème au congrès de La Rochelle en 2005 (Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, « Orientations et méthodes », 17. Informations complémentaires à l’adresse: www.cths.fr).

samedi 17 juillet 2010

Où sont les musées du livre?

Nous avons parlé il y a quelques semaines du Musée des lettres et manuscrits à Paris, Force est de reconnaître que, un peu partout, se multiplient en France comme à l'étranger les exemples d’institutions visant à présenter au public d’aujourd’hui le patrimoine des textes et des livres. Si, au sein de ce mouvement, les bibliothèques restent paradoxalement en retrait, les musées spécialisés et autres maisons d’écrivains se rencontrent souvent.
Pour prendre l’exemple de la Touraine, le Musée Balzac du château de Saché met en scène «l’imaginaire balzacien» (museebalzac@cg37.fr), quand la maison natale de Rabelais à La Devinière veut articuler la figure même de l’écrivain avec son œuvre et sa région d’origine («Rabelais en son pays») (museerabelais@cg37.fr). D’autres sites célèbrent encore Ronsard, à La Riche, et Descartes, dans la ville de son enfance, La Haye-Descartes (musée@ville-descartes.fr), sans parler de Léonard de Vinci aux portes d’Amboise.
Certes, nous ne bouderons pas notre plaisir, même si la croyance, pour partie justifiée, au genius loci pousse aussi à organiser des animations invitant nos contemporains (moyennant finances…) à prendre la plume dans les lieux mêmes où telle ou telle figure reconnue de notre littérature a plus ou moins laissé sa trace…
Si nous ne pouvons que nous réjouir de cette floraison, il n’en reste pas moins que les «maisons d’écrivain» reproduisent un topos de l’histoire littéraire, en ce qu’elles mettent surtout en avant la double figure de l’écrivain et de son œuvre. Trop peu de choses, en général, sur ces considérations plus «terre à terre», mais d’autant plus fondamentales, sur lesquelles Lucien Febvre attirait pourtant déjà l’attention dans une note célèbre: les revenus assurés à l’auteur par son travail, ses stratégies d’écriture et de publication, son rapport à l’argent, pour ne rien dire du rôle d’autres acteurs du champ éditorial dans la création littéraire –à commencer par l’éditeur (d’une certaine manière, le Musée Balzac à Paris répond à ce désidérata).
Mais où sont, aujourd’hui, les musées de l’écrit et du livre, qui, en mettant en évidence les connexions existant entre système de communication, structure sociale et travail intellectuel, au cours de l’histoire, donneraient au visiteur un certain nombre de clés susceptibles de l’aider à connaître le passé – donc à comprendre le présent ? Des expériences se rencontrent, certes. Les plus nombreuses, peut-être, envisagent l’histoire de l’écrit sous l’angle privilégié de l’histoire des techniques – et l’un de leurs apports les plus notables est aussi de permettre la pérennité d’un certain nombre de savoir faire: pensons aux musées du papier, comme celui de Richard de Bas à Ambert; pensons surtout aux musées d‘histoire des techniques, dont le principal est évidemment, en France, le musée du CNAM à Paris –mais des structures secondaires existent aussi, dont la pérennité reste le plus souvent hypothétique, comme dans le cas du Musée de la typographie à Tours.
Une récente enquête a établi un recensement de ce type de structures à travers toute l’Europe, et elles sont bien plus nombreuses qu’on ne le croirait a priori.
Ne quittons pas la France. L’ambition du Musée de l’imprimerie à Lyon (www.imprimerie.lyon.fr)  dépasse le seul cadre des techniques pour se développer dans deux directions principales:
1) D’une part, il s’agit de proposer le fil d’une trajectoire d’ensemble, qui fait parcourir les étapes successives d’une histoire matérielle de l’écriture s’étendant de la préhistoire à l’époque contemporaine. Parmi les phénomènes mis en évidence, figure une constante de l’évolution récente, à savoir la dématérialisation progressive des instruments et des supports,  «du plomb au photon», puis «du photon au bit informatique».
2) La deuxième direction est à la fois la plus ambitieuse et la plus prometteuse : il s’agit d’articuler, dans la grande tradition de l’histoire du livre «à la française», la matérialité de l’«objet livre» et les effets que cette matérialité provoque dans la société plus large, qu’il s’agisse de l’écriture, de l’économie du livre, des pratiques de lecture et des systèmes de représentation qui peuvent leur correspondre. Là où la première section met en scène surtout des machines et des instruments de fabrication, la seconde s’appuie sur une très riche collection d’imprimés de toutes époques – parmi lesquels nous ne pouvons pas ne pas signaler un rarissime exemplaire des célèbres Placards de 1534.
Ajoutons que le Musée de l’imprimerie se veut aussi un musée vivant, et qu’il dispose notamment d’un atelier typographique propre. Enfin, il est un lieu de recherche, qui abrite, à côté de ses collections proprement dites, une riche bibliothèque spécialisée, et qui offre un certain nombre de commodités au spécialiste.
Pourtant, tous les responsables d’institutions culturelles le savent, la gestion d’une structure comme celle du Musée de l’imprimerie impose d’associer projet à long terme et conditions matérielles de fonctionnement au quotidien. Le Musée est établi dans de superbes locaux, au cœur de la presqu’île entre Rhône et Saône, et à proximité immédiate de ce haut lieu de la librairie lyonnaise ancienne que constituait la rue Mercière. Localisation idéale, mais finalement peu adaptée aux contraintes de la muséographie moderne, et à la présentation d’un certain nombre de pièces plus particulièrement encombrantes. À Lyon comme dans un certain nombre d’autres cas, un des défis à venir concerne précisément l’articulation entre le projet même du Musée et l’évolution d’une topographie urbaine en cours de profond renouvellement.
Ce petit billet consacré aux musées de l’écrit et du livre appellera sans nul doute ses propres prolongements.

Clichés : À Lyon, 1) La rue Mercière aujourd’hui ; 2) Cour intérieure du Musée de l’imprimerie ; 3) Une des salles de présentation (clichés F. Barbier).