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jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.

vendredi 30 octobre 2015

Retour à la Telekiana

Nous étions à la Bibliothèque Teleki de Targu Mures / Marosvásárhely en 2011, alors que les bâtiments étaient en pleins travaux de rénovation (voir le billet ici). L’institution fondée par le chancelier de Transylvanie Sámuel Teleki, descendant d’une grande famille calviniste hongroise, fait l’objet d’un catalogue imprimé en 4 volumes (Vienne, Baumeister, 1796-1819: cf cliché infra). 
Les travaux de rénovation aujourd’hui terminés permettent de découvrir un ensemble magnifique, dont le cœur est constitué par la bibliothèque baroque sur deux niveaux : les clichés ci-dessous donnent une idée de la parfaite réussite de l’opération. Le mobilier est celui d’origine, la décoration très simple se limite à un fond blanc cassé, à une très belle série de bustes et à une «galerie des illustres» associant les ancêtres des Teleki et un certain nombre de personnalités connues comme ayant fondé des bibliothèques importantes (dont Bruckenthal à Sibiu / Hermannstadt, et l’évêque Ignace Batthyáni à Alba Iulia / Karlsburg). L’ensemble est dominé par le portrait du fondateur de la Telekiana.
Ajoutons pour conclure que l’histoire de la bibliothèque est parfaitement documentée, par suite de la conservation de ses archives anciennes, tandis que l'exposition permanente qui qui y est présentée permet de se faire une idée du projet du fondateur: apporter à la communauté calviniste de Transylvanie, c'est-à-dire pratiquement à la communauté hongroise, les outils lui permettant de se former et de s'informer de la manière la plus efficace: éditions récentes illustrant la pensée des Lumières (dont une Encyclopédie in folio), grandes éditions des classiques, etc., sans oublier les médailles, les cartes et la collection de géologie. Ouverte au public en 1802, la Telekiana est la première bibliothèque publique du royaume de Hongrie (Cliquer ici pour accéder au site de la Telekiana, avec présentation en allemand et en anglais, et une très riche galerie de photographies).

Bibliothèque et identité: détail de la page de titre du premier volume du catalogue de la bibliothèque du comte Széchényi (Bibliotheca hungarica), sur la base de laquelle sera fondée la Bibliothèque nationale du royaume de Hongrie
Les transferts culturels à l'œuvre: Encyclopédie hongroise, Utrecht, 1653

lundi 27 juillet 2015

Le Werther de Goethe

Nous avons déjà évoqué Goethe, avec la traduction de Hermann et Dorothée, nous avons aussi souligné (encore tout récemment à Chaumont-sur/Loire) l’intérêt croissant pour l’Allemagne sensible en France à compter des années 1770. Dans ce mouvement qui se développera sur plusieurs générations, un milieu transnational en partie orienté vers la Suisse et les pays rhénans joue un rôle privilégié: nous y retrouvons à la fois des intellectuels (comme Madame de Staël) et des libraires éditeurs (comme Treuttel et Würtz). Voici, aujourd’hui, un autre personnage remarquable de ce groupe d’«intermédiaires culturels» de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle, en la personne du Lausannois Georges Deyverdun, l’un des premiers traducteurs du Werther de Goethe (rappelons que l'édition originale allemande date de 1774):
Goethe, Johann Wolfgang
Werther, traduit de l’allemand. Première [Seconde] partie [trad. Georges Deyverdun],
À Maestricht; chez Jean-Edme Dufour et Philippe Roux, imprimeurs & libraires, associés, M.DCC.LXXXVI [1776],
[2-] VIII-201 p., [1] p. bl., + [2-]230 p., [2] p. bl., 12°, vignettes en t. d. aux deux p. de titre, par Daniel Chodowiecki.
Conlon, 1776/1037
Gazette universelle de littérature (Deux-Ponts), n° 236 (1777), p. 236-237


Il s’agit de la deuxième traduction du roman de Goethe en français: une première traduction, faite par le baron von Seckendorf, a été donnée à Erlangen en 1776, mais elle est très médiocre. L’édition de Maestricht propose donc au lecteur la première traduction française de bonne qualité. Celle-ci a été réalisée par une figure paradigmatique des Lumières, Georges Deyverdun (Lausanne, 1734-Aix-les-Bains, 1789). Issu d’une famille de négociants lausannois dont la fortune a été en partie dilapidée par son père, Deyverdun rencontre Edward Gibbon à Lausanne en 1753, et il s’intéressera toujours de près au mouvement des idées, à la littérature et au théâtre.
C’est en définitive pour des raisons financières qu’il quitte Lausanne pour Berlin et la Prusse en 1761: il est d’abord gouverneur des princes de Holstein à Koswig (1761), mais le poste est difficile. Il réussit alors, grâce à l’intervention de sa cousine germaine Louise Deyverdun auprès de Samuel Formey à Berlin, à venir à Stettin comme gouverneur des jeunes Friedrich (1754-1816) et surtout Ludwig (1756-1817) von Württemberg, les deux fils du duc Friedrich Eugen et de son épouse Friederike Sophia Dorothea von Brandenburg-Schwedt. Cette place correspond à une véritable promotion, puisque Deyverdun doit diriger quatre «maîtres et leurs assistants», et remplir en outre la charge de bibliothécaire de la duchesse.
À la suite apparemment d’un amour malheureux (selon ce que rapportera Gibbon: s’agirait-il de la cousine susnommée?), Deyverdun rejoint en 1765 Gibbon à Londres et à Buriton. D'abord employé au secrétariat d’État de Hume, il est engagé comme précepteur de Sir Richard Wosley (1751-1805) et de plusieurs autres jeunes gens. Il les accompagne au cours de leurs voyages sur le continent, où Sir Richard se rend en 1769-1770 ; en 1772, il sert pareillement de mentor au jeune Philipp Stanhope, qui doit visiter l’université de Leipzig. Dans le même temps, il publie à Londres, toujours avec Gibbon, le périodique des Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne (1768-1769).
Mais Deyverdun rentre définitivement à Lausanne (Ouchy) en 1772, et y fonde une «Société littéraire», contribuant efficacement «à la formation de ce milieu libéral et cosmopolite où l'on retrouvera les Crousaz, les Constant de Rebecque, Necker, Mme de Charrière, etc.» (Alain Juillard). Nous le retrouvons qui accompagne Alexander Hume à Göttingen en 1775, mais c’est toujours à Lausanne qu’il travaille à partir de 1774 à sa traduction du Werther –il fait lui-même allusion au fait qu'il aurait alors lui aussi souffert d'un chagrin d'amour (p. II). Nous ignorons malheureusement tout des conditions de la publication, et des rapports éventuels entre Deyverdun et les grands libraires imprimeurs associés à Maestricht.
Avec Deyverdun, nous touchons réellement à l’un de ces «intermédiaires culturels» qui ont joué un rôle capital dans les transferts au sein de la République européenne des lettres à l’époque des Lumières. Son cursus met en évidence le rôle des réseaux de parenté, d’amitié et de connaissances, mais aussi celui des académies (surtout celle de Berlin). Il illustre la dimension transnationale de ces personnages qui cherchent à faire carrière grâce à leur formation, le cas échéant à leurs connaissances linguistiques (Deyverdun sait le français, l’allemand et l’anglais), à leurs compétences intellectuelles –et à leur plume. Même si la situation financière de Deyverdun s'améliore après son retour à Lausanne, il préfigure lui aussi ces «prolétaires en jaquette» que seront les enseignants, précepteurs et autres plumitifs en Europe occidentale au XIXe siècle.
On sait que le roman de Goethe est médiocrement accueilli par la critique française, ce qui n’empêche nullement qu’il ne connaisse un très grand succès: on considère que la publication du Werther marque symboliquement les débuts du romantisme –le jeune Bonaparte, comme Chateaubriand, en fait l’une de ses lectures favorites. Goethe lui-même dira avoir été surpris par le phénomène, et par l’épidémie de suicides provoquée par la lecture du livre: «L'effet de ce petit livre fut grand, monstrueux même, mais surtout parce qu'il est arrivé au bon moment» (Conversations avec Eckermann). Notre exemplaire provient de la bibliothèque du château de La Rivoire à Vanosc (Ardèche) dans la première moitié du XIXe siècle: il illustre en effet la permanence de l’intérêt pour le romantisme allemand chez certains petits nobles de la province française (ici, la famille de Canson) à l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet.

Christian Helmreich, «La traduction des Souffrances du jeune Werther en France (1776-1850). Contribution à une histoire des transferts franco-allemands», dans Revue germanique internationale, 1999, 12, p. 179-193. Cet article se concentre cependant sur l’étude comparée des différentes traductions, sans envisager le point de vue de l’histoire du livre.
Daniel Roche, «Le précepteur, éducateur privilégié et intermédiaire culturel», dans Les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Fayard, 1988, p. 331-349.
André Bandelier, Des Suisses dans la République des Lettres. Un réseau savant au temps de Frédéric le Grand, Genève, Slatkine, 2007.

vendredi 24 avril 2015

Les passeurs argentins

À plusieurs reprises, nous avons évoqué dans ce blog la question des «passeurs», autrement dit des individus et des groupes qui prennent en charge l’acculturation et la modernisation d’une société donnée, notamment dans la seconde moitié du XVIIIe et au XIXe siècle. Dans une Allemagne très dispersée sur le plan politique, on sait que le rôle des intellectuels, mais aussi des libraires, est essentiel. La modernisation est, à Vienne, prise en charge de manière spectaculaire par la monarchie elle-même, à l'époque du joséphisme, tandis que la dépendance du royaume de Hongrie par rapport à la capitale impériale explique que ce rôle y soit d’abord rempli par un certain nombre de grands magnats, dont plusieurs membres de la famille Széchényi.
Autre schéma encore dans les colonies espagnoles d’outre-Atlantique, où ce sont les créoles qui prennent l’initiative. Peu de mots sont aussi ambigus, en français, que celui de créole: cet ancien terme espagnol désigne en fait, dans la colonie, les descendants d’émigrés autrefois venus de la métropole mais qui sont eux-mêmes nés outre-mer. C’est en ce sens que la future impératrice des Français, Joséphine de Beauharnais, est, en effet, une créole.
Dans le vice-royaume de La Plata, l’actuelle Argentine, l’élite créole contrôle l’activité économique, dispose de fortunes importantes, et a le plus souvent reçu une formation intellectuelle de qualité dans les écoles et les universités sur place, ou en Europe. Elle est favorable à la liberté de commerce, pratiquement acquise en 1778 mais bientôt remise en cause. À la même époque, la Guerre d’indépendance américaine de 1776 offre un modèle pour les projets de libération des «Indes», tandis que la Révolution de 1789 a aussi une influence certaine. Pour autant, les créoles ne sont pas admis aux charges principales: le vice-roi Liniers est un français au service de l’Espagne, même s’il se marie dans une riche famille créole de Buenos Aires. Son successeur, Baltasar Hidalgo de Cisneros, est quant à lui un espagnol né à Carthagène, et ancien élève de l’Académie de marine de Cadix.
Le "Première Junte" à Buenos Aires.
On sait que les événements européens ont une influence décisive sur le passage de l’Argentine à l’indépendance: or, ce sont les représentants de la bourgeoisie créole qui prennent l’initiative sur place. L’entrée des Français à Lisbonne en 1807 suit de peu le départ de la famille royale de Portugal pour Rio de Janeiro. L’année suivante, c’est l’abdication du roi d’Espagne, son remplacement par Joseph Bonaparte à Madrid, et le déclenchement de la Guerre d’Espagne. La Junte de Séville se substitue au pouvoir empêché, tandis que les colonies espagnoles affirment leur loyalisme: Buenos Aires accepte de recevoir Cisneros, le nouveau vice-roi désigné par Séville. Quant à l’héritier du trône, le futur Ferdinand VII, il est envoyé par Napoléon en résidence à Valençay, avec son oncle et son frère, avant que le traité de décembre 1813 ne lui rende son trône.
Dans l’intervalle, les choses se sont précipitées sur les rivages du Rio de la Plata, où, en 1810, le vice-roi Cisneros est déposé et une Junte temporaire de neuf membres mise en place (la Junte prétend exercer le pouvoir au nom de Ferdinand VII, empêché). Ces «hommes de mai» sont pratiquement les représentants de la bourgeoisie créole qui prend ainsi le pouvoir. Tous sauf deux sont nés dans les vices-royaumes du Pérou ou de La Plata, et la plupart ont fait des études poussées: le président de la Junte, Cornelio Saavedra (1759-1829), est un ancien élève du Collège San Carlos, où ont aussi étudié Mariano Moreno (1778-1811), secrétaire à la Guerre, et Juan José Castelli (1764-1812). Juan José Paso (1750-1833) est le fils d’un émigré venu de Galice, et un ancien élève du Collège de Montserrat à Córdoba, où Castelli terminera ses études secondaires après Buenos Aires.
Une formation supérieure est souvent de règle: Moreno fait son droit à l’université de Chuquisaca, fondée par les Jésuites à Sucre en 1624, et l’un des pôles du mouvement pour l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. Depuis 1775, l’Academia Carolina est la principale institution de formation dans le domaine juridique en Amérique du Sud. Nous y retrouvons précisément Castelli, qui a préféré Chuquisaca aux universités espagnoles de Salamanque ou d’Alacalá de Henares auxquelles ses parents pensaient... D’autres membres de la Première Junte sont d’anciens étudiants de Córdoba: Juan José Paso (1750-1833), qui y passe le doctorat en droit, sera secrétaire de la Junte en charge des Finances; le P. Manuel Alberti (1763-1811) y est, quant à lui, reçu docteur en théologie, avant d’être ordonné prêtre.
Plusieurs autres se sont, bien évidemment, formés en Espagne: c’est le cas de Miguel de Azcuénaga (1754-1833), à Malaga et à Séville, et de Manuel Belgrano (1770-1820), cousin de Castelli et étudiant en droit à Salamanque. En définitive, seuls deux membres de la Junte sont des Espagnols de souche: il s’agit des Catalans Dominigo Matheu (1765-1831) et  Juan Larrea (1782-1847). Tous deux installés à Buenos Aires en 1793, ils ont fait fortune dans le négoce, et leur participation à la  Junte semble surtout répondre au besoin de s'assurer de l’appui des élites économiques et financières de la capitale, appui décisif à l’aube du nouveau régime politique. Au total, c’est peu de dire que ces intellectuels «révolutionnaires» sont des hommes de la presse périodique et du livre –mais c’est là un autre sujet, sur lequel nous nous réservons de revenir.

jeudi 16 avril 2015

Une bibliothèque, deux bibliothèques, trois bibliothèques

Le Contrat social, traduit par Moreno et publié à Buenos Aires en 1810, "Pour l'instruction des jeunes Américains"

Il est difficile de trouver à la manzana de Buenos Aires le même charme qu’à celle de Córdoba –le cadre de la très grande ville moderne y est évidemment pour quelque chose. Nous sommes en plein centre, dans le quartier de Montserrat, une zone aux constructions très denses, et où la circulation automobile se fait bien difficilement oublier.

La Manzana de las Luces, selon son appellation traditionnelle, se développe autour de l’église Saint-Ignace et de l’ancien collège jésuite, ancien collège San Carlos et aujourd’hui Collège national de Buenos Aires: comme à Córdoba, le collège dépend administrativement de l’Université, mais il est installé dans des bâtiments qui datent des années de la Première Guerre mondiale. Parmi les autres institutions un temps abritées dans cet ensemble de bâtiments figure aussi la première Bibliothèque nationale d’Argentine, au coin des rues Perú et Alsina. Dite Biblioteca Pública de Buenos Aires, elle a été instituée par la Junte de 1810, mais elle ouvre en réalité deux ans plus tard. Il convient de citer encore l’Université de Buenos Aires, fondée quant à elle en 1821. 
De la Loterie... à la Bibliothèque
La Bibliothèque s’enrichit surtout par l’intégration des fonds de l’ancien collège royal, et par les dons de particuliers: l’évêque de Buenos Aires, Manuel Azamor y Ramírez (1733-1796), était venu d’Espagne avec une collection de quelques mille volumes, qu’il lègue à sa mort à une future bibliothèque publique. Le Père Luis Chorroarín (1757-1823), lui-même ancien professeur, puis recteur du Collège, donne aussi ses livres, et soutient financièrement la Bibliothèque à ses débuts. Manuel Belgrano (1770-1820) fait de même, tandis que l’on transporte à Buenos Aires les exemplaires de l’ancienne bibliothèque jésuite de Córdoba –ils ont été «restitués» il y a quelques années, du moins pour ceux qui avaient une marque de provenance.
L’institution de la Bibliothèque est d’abord confiée à une personnalité remarquable, Mariano Moreno (1778-1811), lui-même ancien élève du Collège San Carlos, et avocat. Mais Moreno est surtout un homme politique: ce secrétaire d’État à la guerre à l’époque de la Première Junte est le principal théoricien du nouveau Gouvernement, et le fondateur du premier périodique argentin, la Gazeta de Buenos Aires. La Bibliothèque nationale porte aujourd’hui son nom, même si Moreno meurt au cours d’une traversée de l’Atlantique pour se rendre en Angleterre, quelques mois avant l’ouverture officielle de l'institution. La vétusté et le caractère inadapté des locaux, de même que l’absence de budget régulier, rendent difficiles les premières années de fonctionnement, Chorroarín assurant la direction jusqu’au début des années 1820. Pourtant, on estime le fonds alors disponible à quelque 17 000 volumes.
La Bibliothèque prend l’appellation officielle de Bibliothèque nationale en 1884, et elle connaît un développement considérable pendant la longue période (plus de quarante ans!) où le Toulousain Paul Groussac en est  directeur (1885-1929). L’institution déménage alors pour un bâtiment nouveau, de style néo-classique, élevé initialement pour les bureaux de la loterie nationale et réaménagé par l’architecte italien Carlos Mora pour accueillir la Bibliothèque. C’est Jorge Luis Borges, directeur de 1955 à 1973, qui obtiendra en 1960 le vote d’une loi en vue d’installer la Bibliothèque dans un troisième bâtiment, plus vaste et mieux adapté, situé dans l’ancien quartier des Récollets (Recoleta): mais la nouvelle Bibliothèque ne sera en définitive inaugurée qu’en 1992, soit cent quatre-vingts après la première fondation à la manzana… Quant à son style architectural, c’est peu de dire qu'il est aux antipodes de celui des Jésuites!
Bibliothèque nationale d'Argentine
Que conclure d’une note aussi brève, sur une histoire qui nous est trop peu familière? On ne peut qu’être frappé, d’abord, par la chronologie: c’est toute une génération d’hommes relativement jeunes, nés le plus souvent dans les années 1770 et ayant généralement reçu une éducation poussée, qui s’engage, au début du XIXe siècle, dans la lutte pour l’indépendance et qui prend les rênes du nouvel État, dans des conditions particulièrement problématiques (une autre «époque des fondateurs», pour reprendre la formule allemande). Pour eux, les Lumières, donc le progrès et la modernité passent par l’imprimé: ils traduisent (Le Contrat social: cf cliché, exemplaire de la Biblioteca Mayor de Córdoba), ils écrivent, ils lancent des journaux… et ils fondent des bibliothèques. Quant à la Bibliothèque nationale, à travers ses métamorphoses de la Manzana de las Luces au quartier de Recoleta, elle fonctionne avant tout comme une institution clé de l’identité nationale. La présence, dans le petit parc en contrebas, de statues du couple Perón rappelle que le site est celui de l’ancienne résidence où Évita Perón est décédée, en 1952, et témoigne de ce que la symbolique des lieux est toujours restée sensible. 
NB- L'amateur d'histoire du livre admira, en face de l'église Saint-Ignace, le bâtiment historique de la librairie Ávila, que l'on pourrait appeler la librairie du Collège, et qui marque toujours un haut lieu du patrimoine historique et culturel de la ville.
Billet suivant: la ville idéale et sa bibliothèque (La Plata)
Librairie Ávila

mercredi 21 janvier 2015

L'édition touristique... au XVIIIe siècle

Lorsque le jeune Goethe arrive à Strasbourg (1770) pour y séjourner, s’inscrire à l’Université et y soutenir sa thèse, le premier monument qu’il visite est la cathédrale, à laquelle il reviendra à plusieurs reprises dans son autobiographie Poésie et vérité (Dichtung und Wahrheit), et encore, bien plus tard, dans ses Conversations avec Eckermann. La cathédrale et sa tour le subjuguent réellement, et c’est à Strasbourg qu’il théorisera sa définition de l’«art gothique» comme «art allemand» –une conception que l’on peut certes discuter, si l’on considère l’importance de l’influence de l’Île-de-France et de ses «bâtisseurs» dans la diffusion du modèle de la cathédrale gothique.
Le renom de la cathédrale de Strasbourg n’est plus à faire au XVIIIe siècle, aussi bien en Allemagne que plus généralement en Europe occidentale. Le médecin strasbourgeois Georg Heinrich Behr (1708-1761) lui consacre dès 1732 un volume illustré, sous le titre de Straßburger Münster- und Thurn Büchlein… (= Livret de la cathédrale et de la tour de Strasbourg, ou Brève présentation des choses remarquables qui sont à voir dans la cathédrale et dans la tour : VD18 10202382).
Le petit in-octavo imprimé en Fraktur par Simon Kürsner (Simon Kürßner II, 1730-1734) est illustré de huit gravures sur cuivre signées Danneker. Il est disponible à l’adresse de Christian Seyfridd (ou Seyfried), libraire au Marché-aux-cerises (am Kirchenmarkt). D’après Paisey (dont les informations restent pourtant à préciser), Seyfridd aurait succédé à Martin Wagner, avant que l’affaire ne passe en 1751 à Konrad Schmidt. Plusieurs autres titres témoignent en tous les cas de la permanence d’une association entre Kürßner et Seyfridd. Signalons ici le fait que la place du Marché-aux-cerises se situe à proximité immédiate de la cathédrale, de sorte que c’est bien évidemment là que les voyageurs et autres curieux se procureront leur manuel pour visiter le monument: l’endroit idéal, en somme, pour assurer la vente du «Livret».
Un demi-siècle après la «réunion» de Strasbourg à la France louis-quatorzienne, le marché de la librairie est entré en crise dans la capitale de l’Alsace: les logiques qui intégraient les professionnels strasbourgeois dans les circuits de la «librairie allemande» sont alors en voie de déconstruction rapide, alors même que le royaume reste dominé par les grandes maisons parisiennes, impossibles à concurrencer. Il ne subsistera dans notre ancienne république libre tombée au rang de capitale provinciale, que la production de «travaux de ville», de plaquettes d’intérêt régional ou local, et de quelques titres, notamment en allemand (parce que la concurrence parisienne ne joue évidemment pas sur ce marché). Le petit volume de Behr est de ces derniers.
Dans cette conjoncture médiocre, la spéculation sur notre petit guide apparaît pourtant comme un succès remarquable. Le texte, repris et augmenté par Joseph Schweighäuser, «notaire apostolique», est publié à nouveau en 1744 (VD 18 14882256), 1745 (VD 18 1087030X), 1765 et 1773. L’édition de 1765 sort des presses de Christmann et Levrault («imprimeurs de l’intendant et de l’Université catholique»), et elle est diffusée par Frantz Anton Häußler, lui aussi relieur sur le Marché-aux-cerises.
De plus, notre guide est très vite traduit en français, la langue internationale du temps –en 1733, 1743, 1770, 1780 et 1788, encore cette liste n’est-elle très probablement pas complète. Le transfert se fait d'une langue à l'autre par l’intermédiaire d’un autre strasbourgeois, François Joseph Böhm, «maître de langues en cette ville». Ces professionnels travaillent dans un environnement le plus souvent bilingue, de sorte que l'ouvrage est toujours imprimé par Kürßner. L’avertissement du traducteur témoigne en revanche de la méconnaissance quasi-complète de la langue allemande en France, avant de conclure sur l’observation selon laquelle
les auteurs que l’on y trouvera allégués [dans le volume] aïant tous écrit en allemand, à la réserve de celui de l’Histoire d’Alsace, on espère que le lecteur françois voudra bien rendre cette justice au nôtre, de s’en rapporter à sa bonne foi et à sa fidélité dans les citations.
L’intégration géographique croissante, la facilité plus grande de circulation, la montée, côté français, des curiosités à l’égard de l’Allemagne, peuvent expliquer qu’une modeste publication de la décennie 1730 s’impose en définitive comme un véritable best-seller jusqu'à la Révolution. La nécessité de limiter les coûts, donc les investissements et le prix de vente, n’empêche pas que l’ouvrage, certes modeste, ne se signale par une certaine recherche formelle, avec sa page de titre en rouge et en noir (en français), avec ses bois gravés et avec ses tailles-douces. Même s’il est toujours utopique d’évaluer des chiffres de tirage sur lesquels on ne sait rien de précis, on peut supposer qu’avec un chiffre moyen de 1500 exemplaires par édition, ce sont en définitive quelque 20 000 exemplaires du  guide qui ont pu être diffusés dans les deux langues au cours du XVIIIe siècle...
Bien d'autres observations seraient à faire, sur le contenu même du texte, sur les conditions de la traduction, sur le rôle d'un certain monument pour l'identité d'une ville, ou encore sur la poussée de curiosités qui, d'une certaine manière, annoncent la sensibilité romantique. Retenons simplement, pour aujourd'hui, l'enseignement important pour l'historien du livre: l'intérêt de l'étude d'un titre n'est pas lié à son caractère exceptionnel, et le Guide de la cathédrale montre au contraire qu'un objet relativement modeste sera le cas échéant d'autant plus riche d'enseignements.
NB- Deux clichés: exemplaires de la Bibliothèque municipale de Valenciennes.

jeudi 3 octobre 2013

En relisant le Journal de Gide

Les travaux récents d’histoire littéraire –et d’histoire du livre– insistent souvent sur le rôle stratégique des réseaux de sociabilité, tout comme sur celui des pratiques, des lieux où l’on se retrouve, etc. Nous parlions tout récemment de Madame de Staël et du «salon de l'Europe» que celle-ci tenait à Coppet. Le fait est particulièrement sensible au fil des pages quand nous reprenons la lecture du Journal d’André Gide, notamment s’agissant du réseau du Mercure de France, et de son directeur, Alfred Vallette. Prenons un florilège de citations. Chaque fois, Gide part pour un certain nombre de courses dans Paris:
5 janvier 1907: «Première étape aux bureaux du Mercure ; il s’agit d’obtenir un bureau de tabac pour la veuve d’Emmanuel Signoret; j’ai déjà parlé de cela à Fontaine; la demande qu’elle doit adresser au ministère doit sera appuyée de quelques signatures choisies; c’est ce choix que nous déterminons, Vallette et moi…»
Ou, comment les littérateurs et leurs éditeurs travaillent, dans les bureaux mêmes de la revue, à bien d’autres choses qu’à écrire et à publier. Mais on aurait tort d’analyser l’épisode sous son seul aspect négatif: l’amitié joue ici un rôle central, en l’occurrence celle envers Emmanuel Signoret, poète admiré de Gide, mais décédé alors qu’il n’avait même pas trente ans.
Nouveau témoignage d’amitié deux ans plus tard, à l’occasion de la disparition de Charles-Louis Philippe, lui aussi poète, mais aussi romancier, et l’une des figures majeures de passeurs lors des débuts de La NRF. Charles-Louis Philippe décède à 35 ans, à la fin de 1909, et le Mercure est un temps transformé en succursale d’une agence funéraire –ou, le deuil et les cérémonies liées au deuil comme moment d’amitié et, plus largement, de sociabilité (en définitive, Gide est tellement atteint par la nouvelle qu’il n’ira pas à la levée du corps):
Mercredi [22 décembre] 1909: «Au Mercure de France, où l’édition des œuvres de Lucien Jean qu’il devait préfacer reste en souffrance; pendant que je cause avec Vallette, Chanvin écrits quelques lettres de deuil…»
Poursuivre les amis dans la ville est aussi à l’ordre du jour, en 1912:
12 novembre 1912: «Stupide emploi de matinée [hier]. (…) Au Mercure, ou je n’ai pas trouvé Vallette (je rapportai le volumes des Prétextes, corrigé pour un nouveau tirage); puis à La NRF, où je n’ai pas trouvé Rivière; puis rue d’Assas, où je n’ai pas trouvé Schlumberger…» [Jean Schlumberger, l'un des fondateur de La NRF].
Une quinzaine d’années plus tard, l’environnement est pratiquement le même:
5 janvier 1928: «Puis [passé à la] NRF; puis Mercure. Plaisir à causer avec Vallette, de grand bon sens et d’agréable bonhomie; je crois même de certain cœur». On appréciera cette dernière note, de la part d’une personnalité du monde des lettres, à l’égard d’une personnalité de celui de l’édition.
Mais ce qui nous frappe aujourd’hui plus particulièrement, c’est la dislocation, voire la disparition, de ces modes anciens de solidarités, sous la poussée de plusieurs phénomènes.
La topographie de la très grande ville en est un, les amis que l’on souhaiterait voir ne vivant plus, à Paris, dans un périmètre si étroit que le périple improvisé d'une adresse à l'autre soit encore possible.
La disparition des espaces de rencontre joue aussi son rôle: les maisons d’édition se sont transformées, et les revues, quand elles ont réussi à se survivre à elles-mêmes, n'interviennent plus de la même manière. Il y a une ou deux décennies, la Maison des sciences de l’homme, boulevard Saint-Germain à Paris, a certainement pu remplir cette fonction d’espace ouvert de sociabilité dans le domaine des sciences humaines, mais, là encore, la conjoncture a changé.
Enfin, les techniques de communication et l’économie générale des médias interviennent aussi: Proust communiquait déjà régulièrement par téléphone, Gide le fera bientôt lui aussi, mais l’irruption des médias de masse (radio et télévision), puis celle, plus récente, des nouveaux médias (SMS, courriels et autres systèmes construisant des réseaux sociaux) déplacent aussi en profondeur les pratiques de la sociabilité lettrée, voire de la sociabilité savante, et des configurations sociales les plus larges.
Autant de questions sur lesquelles l'historien ne peut manquer de s’interroger. Enfin, il est frappé par le rôle non seulement de ces «espaces», mais aussi de ces intermédiaires privilégiés, dont le rôle a été si grand, pour l’histoire de la littérature et des idées, à une époque donnée. Quelle histoire de la littérature traite, aujourd’hui, d’Alfred Vallette? André Suarès, constamment présent dans le Journal, est aujourd'hui oublié. Et combien d'autres? Nul doute, à nos yeux, qu’une enquête systématique appliquant les méthodologies de la théorie des réseaux au champ littéraire parisien du début du XXe siècle n’aboutisse à des résultats riches et signifiants.

jeudi 27 septembre 2012

Publication des Actes du symposium de Sinaia

Les Actes du IVe Symposium roumain d’histoire du livre viennent de paraître: ce symposium s’était tenu à Sinaia (Roumanie) du 20 au 23 septembre 2011, et portait sur
«Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle». On ne peut que souligner la rapidité de l’édition des symoposium successifs organisés par nos collègues roumains. Dans ce volume, toutes les communications sauf une sont publiées en français.

Sommaire
Allocution, par Florin Rotaru directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest
Introduction: Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle, par Frédéric Barbier
Sacra Parallela, par Rodica Paléologue
L’aristocratie centre-européenne des XVIe-XVIIe siècles, et ses goûts de lecture des romans de chevalerie publiés en espagnol, italien et français, par Jarošlava Kasparova
Les bibliothèques de la noblesse: l’œil vivant de son temps, par Jitka Radimska
Les livres de la noblesse, ou la noblesse des livres : la prééminence des armes ou des lettres sous la «Restauration» du Portugal, par Daniel Magalhães Porto Saraiva
Les nobles comme « passeurs culturels » et le rôle de l’imprimé en France aux XVIe-XIXe siècles: l’exemple des La Rochefoucauld, par Frédéric Barbier
Transformations linguistiques et thématiques dans les bibliothèques aristocratiques de la Hongrie du XVIIIe siècle, par István Monok
La bibliothèque Batthyaneum, fondée à Alba Julia par l’évêque de Transylvanie, le comte Ignaz Batthyány, par Doina Henri Biro
Lectures et bibliothèques de la noblesse dans les principautés roumaines (XVIIIe siècle): bilan et perspectives de recherches, par Radu G. Paun
Cantemir: bibliothèques réelles, bibliothèques imaginaires, par Ştefan Lemny
Les bibliothèques Kaunitz: des catalogues et des lectures multiples, par Christine Lebeau
Un grand commis bibliophile: le marquis de Méjanes, par Raphaële Mouren
Une place de bibliothécaire auprès d’un héros législateur ne doit pas être facile à remplir: les bibliothèques de Napoléon Ier, par Charles-Éloi Vial
Les éditions de Jean-Baptiste Bodoni dans les bibliothèques des nobles d’Europe au XIXe siècle, par Andrea De Pasquale
Les bibliothèques de la noblesse brésilienne au XIXe siècle: l’inventaire du marquis de Monte Alegre, par Marisa Midori De Aecto
Śrī Bavānrao Panta-Pratinidi (1868-1951), chief of Audh: Founder and Patron of Institutions and Libraries, par Shreenand L. Bapat
Cet ensemble de textes est complété par cinq «Études d’histoire du livre» consacrées l’histoire du livre en Roumanie, mais sans rapports avec le thème général de la noblesse. Le volume se présente sous la forme de Mélanges offerts à Frédéric Barbier pour son soixantième anniversaire, et il porte l’avant-titre: «In honorem professoris Frédéric Barbier 60».

Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Actes du symposium international Le livre, la Roumanie, l’Europe. 4e édition : 20-23 septembre 2011. Tome I: (…) Histoire et civilisation du livre, textes réunis et édités par Frédéric Barbier, Bucarest, Editura Biblioteca Bucureştilor, 2012, XVI-[2-]324 p., ill.
ISSN 2068 9756

mercredi 25 juillet 2012

Au château de Meung

L’Histoire des bibliothèques françaises réservait fort justement, dans son tableau de l’Ancien Régime, plusieurs pages aux bibliothèques de château, et ce blog en a lui aussi déjà parlé, notamment à propos de la remarquable bibliothèque du château de La Rochefoucauld: aux XVIIe et surtout XVIIIe siècles en effet, non seulement la collection de livres, mais aussi la pièce de bibliothèque constituent un élément pratiquement obligatoire de l’aménagement d’un château, tant en France que dans les autres pays européens, de l’Angleterre à la Russie.
La difficulté de l’étude de ces bibliothèques vient du fait qu’il s’agit évidemment de bibliothèques privées, qui n’ont donc pas toujours été conservées et qui n’ont pas fait l’objet de procédures de gestion (catalogage, etc.) ayant abouti à la constitution de fonds d’archives. Une seconde difficulté vient, dans notre pays, du fait que les bibliothèques de château ont généralement été confisquées par la Révolution, et qu’elles se sont donc trouvées dispersées, voire en partie détruites.
Le château de Meung: façade sur la ville
La constitution de collections de livres est une caractéristique d’une partie de la noblesse depuis le bas Moyen Âge, d’autant que ces livres sont alors très généralement des objets de grande valeur: il s’agit d’abord de collections dominées par la piété (les livres d’Heures…) et par les lectures de récréation, surtout en langue vulgaire (les «romans»). Une visite au château de Marolles au début du XVIIe siècle nous a montré que ces deux premières composantes avaient été complétées au XVIe siècle par un certain nombre de titres représentatifs des intérêts des humanistes, qu’il s’agisse de traductions de classiques de l’Antiquité ou de textes modernes en vernaculaire.
À partir du moment où le statut de la noblesse impose d’assurer aux jeunes gens une formation intellectuelle de plus en plus poussée, aux XVIe et XVIIe siècles, les bibliothèques de château remplissent le cas échéant une fonction pédagogique, d’autant que l’éducation est d’abord donnée (avant l’envoi au collège) par un précepteur lui-même logé au château (ce qui est précisément le cas à Marolles). Elles développent aussi une forme de spécialisation: la bibliothèque noble du XVIIIe siècle sera une bibliothèque plus encyclopédique, tout en témoignant des intérêts spécifiques de son propriétaire (avec des thèmes aussi variés que ceux de la cartographie et des voyages de découverte, de l’Antiquité, de l’économie politique, etc., sans oublier… la bibliophilie). À une époque où l’idée de progrès est reçue de manière de plus en plus large, les plus riches de ces bibliothèques se caractérisent aussi par un souci d’actualisation, de sorte qu’on y trouvera toutes les nouveautés d’importance.
À Meung: la bibliothèque du château
Mais les bibliothèques de châteaux remplissent désormais aussi une autre fonction, qui relève de la sociabilité, voire de la politique. Lorsque le duc de Choiseul-Stainville tombe en disgrâce auprès du roi, en 1771, il reçoit l’ordre de se retirer dans sa terre de Chanteloup, près d’Amboise. On sait que, dès lors, le voyage de Chanteloup s’impose dans la plus haute société comme une manifestation d’opposition à une monarchie absolue décrite comme despotique. Le somptueux château dispose bien entendu d’une salle de bibliothèque, où les invités ont plaisir à se retrouver pour travailler, pour lire (les gazettes…) voire pour bavarder, notamment avec le savant bibliothécaire et ami du duc, l’abbé Barthélemy.
Autour de Choiseul, c’est tout un groupe qui tombe lui aussi en disgrâce. Parmi les grands personnages qui doivent eux aussi quitter la cour, voici l’évêque d’Orléans, Mgr Louis Sextius Jarente de La Bruyère (1706-1788). Cadet d’une famille de la noblesse provençale, Mgr de Jarente était, selon l’usage, destiné à une carrière ecclésiastique, et il devient évêque de Digne en 1742. Pourtant, notre prélat est d’abord un mondain, et un politique, qui s’inquiète de se rapprocher de Versailles: en 1758, il est évêque d’Orléans, où il réside d’autant moins qu’il est chargé, à partir de 1757, de l’administration de la «feuille des bénéfices», autrement dit de l’ordre des nominations aux principales charges de l’Église –une position stratégique s’il en fut.
Un meuble formant escalier?
Familier du principal ministre, il tombe avec lui, et est «exilé» dans son château de Meung-s/Loire en 1771. Cette forteresse féodale (Villon a été emprisonné dans les souterrains du château...) contrôlait anciennement le passage de la Loire en aval d’Orléans, mais l’évêque la fait alors profondément restructurer et réaménager dans l’esprit des Lumières: la façade arrière du château n’a que peu à voir avec la façade du côté de la ville.
Située en étage, l’élégante salle de bibliothèque conserve aujourd’hui ses anciennes armoires «à jour», mais elle évoque plus une pièces «à vivre» qu’un espace de travail: le confort y est réel, avec la belle cheminée, les fauteuils et les guéridons, voire la petite table de jeu (même si ce mobilier a probablement été réuni postérieurement). Un oiseau empaillé rappelle que nous sommes tout proches du fleuve, et que les curiosités relevant de l’histoire naturelle sont souvent partie de l’habitus des nobles à la campagne. Enfin, nous remarquons deux éléments de mobilier spécialisé: une échelle de bibliothèque (en arrière-plan), et un meuble plus mystérieux, peut-être un de ces étonnants «meubles formant escalier de bibliothèque» dont Monsieur Cappe de Baillon a parlé lors d’une récente conférence de l’EPHE.

samedi 10 décembre 2011

Conférence d'histoire du livre



 
École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 12 décembre 2011


16h-18
Les nobles comme "passeurs culturels":

l'exemple de la famille de La Rochefoucauld
par
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études

Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

(Cliché: à La Rochefoucauld, été 2011).

dimanche 4 décembre 2011

Conférence d'histoire du livre

 École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 5 décembre 2011


16h-18
Les nobles comme "passeurs culturels:

les bibliothèques de la noblesse en France au XVIIIe siècle
par
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études


Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 2 octobre 2011

En Hongrie: le rôle des magnats

Le rôle de la haute noblesse hongroise à l’époque des Lumières et de la révolution industrielle semble relativement spécifique par rapport à la situation ailleurs en Europe continentale.
Le trône de Hongrie est en effet occupé par un Allemand, l'empereur Habsbourg, à Vienne, sous la bannière duquel les Ottomans ont été chassés et qui a réussi, au début du XVIIIe siècle, a briser les velléités d’indépendance de la Transylvanie. À la tête de très grandes fortunes, les magnats hongrois, ont conservé un rôle important dans les domaines de la culture et de la religion. Ils ont souvent fait des études dans les universités occidentales, réunissent des bibliothèques parfois très riches et s’imposent comme les acteurs-clés de la modernisation économique, avant de participer activement, au XIXe siècle, au mouvement en faveur de l’autonomie ou de l’indépendance. Parmi ces familles, celle des comtes Széchényi occupe une place remarquable.
Ferenc (Franz) Széchényi (1754-1820) a fait ses études au Theresianum de Vienne et a deux années durant visité d'Europe occidentale. À son retour, il a compris le rôle décisif qui est celui de l'imprimé comme média de la modernisation. Il crée alors deux bibliothèque, dont celle de son château de Nagycenk, en Hongrie occidentale: surtout des titres «modernes» (économie, politique, etc.) et de la littérature en hongrois (1799), outre des collections de numismatique et de minéralogie. Il en fait réaliser un catalogue imprimé (1799), qu’il diffuse pour mettre son fonds à la disposition de ses contemporains.
Puis, trois ans plus tard, Széchényi obtient de Vienne l’autorisation de faire don de ses collections à l’Académie, sous la forme de Bibliotheca regnicolaris -future Bibliothèque nationale. La formule peut surprendre: elle est en réalité très bien adaptée au caractère multiculturel du royaume de Hongrie, en ce qu’elle fait référence aux catégories politiques (ungarus) et non pas aux particularismes des différentes composantes (dont les Magyars). La loi de 1808 institue la Bibliothèque comme un département du nouveau Musée national. À la mort de Ferenc Széchényi, les collections sont relativement modestes (vingt mille documents, dont six mille cartes géographiques), mais elles s’enrichissent au XIXe siècle d’un grand nombre d’autres bibliothèques de magnats, dont celle du comte István Illésházy donnée en 1835.
Mais la figure principale est, à la génération suivante, celle d’István Széchenyi. Celui-ci poursuit en effet systématiquement, sa vie durant, une action d’innovateur et de passeur culturel visant à favorisant la modernisation de la Hongrie. Il publie lui-même, sur l’élevage des chevaux (1828), sur la situation de la Hongrie de son temps (1831, 1833), sur le crédit (1832); il participe au lancement de compagnie de navigation à vapeur sur le Danube, fait entreprendre d’immenses travaux de régulation du fleuve dans la plaine hongroise, fonde la société pour la construction d’un premier pont entre Buda et Pest (le célèbre Pont des chaînes) et participe activement à la création de la Banque nationale de Hongrie.
Ministre des transports dans le Gouvernement indépendant du comte Batthyány en 1848, Széchényi, après l’écrasement de la Révolution et la répression sanglante imposée par Vienne, sera interné à Döbling, en Autriche, où il se suicidera en 1860. Sept ans plus tard, la défaite de l’Autriche dans la guerre contre la Prusse impose à Vienne d’adopter une politique nouvelle avec la Hongrie: par le Compromis de 1867, le royaume devient très largement autonome, et l’appellation traditionnelle d'Autriche laisse place à celle, nouvelle, de la monarchie bicéphale d’Autriche-Hongrie.
Quittons un instant le monde du livre: Ödön (Edmond) Széchényi, fils d'István, est également connu comme un promoteur de la navigation: il est célèbre en France pour être venu dans son propre yacht de Budapest à Paris par voie fluviale à l'occasion de l'Exposition de 1867!

Catalogus Bibliothecae hungaricae Francisci com[itis] Szechenyi. Tomus I scriptores hungaros et rerum hungaricarum typis editos complexus, pars I [II], Sopron, Typis Siessianis, 1799, 2 vol.

Cliché: une image inattendue d'István Szechényi près du Parlement à Budapest aujourd'hui.

mercredi 21 septembre 2011

Une institution exemplaire des Lumières

Au-delà des frontières traditionnelles du Saint-Empire, l’Europe centrale et orientale est longtemps caractérisée, du point de vue du livre, par une conjoncture difficile: ce sont des régions relativement éloignées des centres de la librairie occidentale, Francfort/Main, Leipzig, Venise, plus encore Paris, les Provinces-Unies ou Londres. D’autre part, une grande partie des territoires est occupée par les Ottomans et, jusque dans les dernières décennies du XVIIe siècle, Vienne reste, à une cinquantaine de kilomètres à peine de la frontière, constamment sous la menace d’une invasion.
La situation commence à changer autour de 1700, avec le premier grand recul ottoman et avec la progressive intégration de cette Europe danubienne dans les circuits occidentaux du livre. Pourtant, dans une géographie du rattrapage, le rôle d’un certain nombre d’intermédiaires reste essentiel: les grands prélats, et les nobles, qui reçoivent une formation universitaire, qui voyagent, qui rapportent ou font venir des livres, qui commencent à collectionner et qui réunissent des bibliothèques parfois remarquables.
Progressivement, ce sont ces mêmes personnalités qui assument le rôle de passeurs culturels, soutenant les processus de modernisation et la progressive élaboration des différentes identités collectives structurées autour de chaque langue.
Le comte Sámuel Teleki (1739-1822) voyage et étudie à Bâle, Leyde, Utrecht et Paris, il entre en relations avec les principaux représentants des Lumières. Devenu chancelier de Transylvanie, il séjourne le plus souvent à Vienne, et élabore alors le projet d’une institution originale.
Il s’agit de fonder, à Tîrgu Mureṣ (Marosvásárhely), petite ville de quelque 7000 habitants au centre des domaines des Teleki, une bibliothèque universelle et moderne, et de mettre celle-ci à la disposition du public –ce qui est le cas dès 1802 (Bibliotheca Telekiana).
De manière extraordinaire, l’ensemble du dispositif est aujourd’hui conservé (bâtiment, mobilier et l’essentiel des collections). Teleki fait en effet construire un bâtiment spécifique pour sa bibliothèque, dans une aile nouvelle du Palais Teleki, face au Collège Réformé. La grande salle de magasin se déploie sur deux niveaux, avec une mezzanine, tandis qu’une salle plus petite, chauffée par un beau poêle de faïence, accueille les lecteurs, et qu’un appartement est réservé pour le bibliothécaire.
La collection initialement réunie par le comte compte quelque 40000 volumes, parmi lesquels la plupart des titres des Lumières, mais aussi des imprimés relatifs à la Révolution française, etc. Le comte est aussi un amateur averti, qui a acquis, outre des manuscrits et 52 incunables, des exemplaires d’éditions rarissimes ou précieuses (par ex. les grands typographes, d’Alde Manuce à Bodoni). La bibliothèque de sa femme, décédée en 1797 (environ 2000 titres), est également intégrée.
Teleki s’efforce de faire connaître son entreprise, et le catalogue de la bibliothèque en quatre volumes est imprimé à Vienne de 1796 à 1819. Il n’est pas question de présenter ici de manière trop rapide le devenir de la bibliothèque. Bornons-nous à dire que la Telekiana s’est encore enrichie après la mort de son fondateur, et qu’elle est en ce moment l’objet d’une restauration très profonde, financée principalement par le département de Mures. Les travaux doivent s’achever à relativement court terme, les livres pourront regagner leurs rayonnages, et les chercheurs à nouveau travailler, dans des conditions bien meilleures, sur ce qui reste un des exemples les plus représentatifs des institutions «culturelles» de l’Europe des Lumières.

Clichés (septembre 2011) : 1) Façade du Palais sur la rue. La bibliothèque occupe la partie à droite de la porte cochère. 2) À l’intérieur de la bibliothèque, en travaux de restructuration. La mobilier en place est d’origine. 3) Un fer aux armoiries du comte.

mardi 16 août 2011

Chronique d'été: histoire du livre et histoire de la noblesse

Le prochain symposium roumain d’histoire du livre se déroulera à Sinaia du 20 au 23 septembre, et reprendra la problématique des «intermédiaires» ou des «passeurs» culturels en l’envisageant sous l’angle de la noblesse et dans une perspective comparatiste. Nous évoquions plus ou moins la question dans un billet sur ces nobles hongrois et ces magnats polonais qui prennent en charge la modernisation du pays à la fin du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle: une spécificité de l’action des personnalités agissant dans la géographie des anciens empires (Autriche et Russie, dans une moindre mesure Allemagne) concerne leur engagement en faveur d’une identité collective longtemps en construction –qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Pologne, etc.
La problématique des nobles comme passeurs culturels se retrouve aussi en Europe occidentale, par exemple en Angleterre et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des siècles durant, le statut des nobles avait été justifié en France par leur engagement au service du souverain en temps de guerre. Ce modèle perdure au XVIIIe siècle, mais l’idéal des Lumières fait aussi des nobles, notamment dans les plus grandes familles, les intermédiaires privilégiés prenant en charge le progrès des connaissances, donc de la richesse et de l’organisation sociale en général. Dans cette optique, il convient de travailler à l’accumulation et à la diffusion des connaissances, pour favoriser l’amélioration de la société dans son ensemble.
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.
Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Surtout attiré par l’histoire naturelle, le jeune duc voyage, écrit, entretient une vaste correspondance, est élu à l’Académie des sciences, mais il est aussi le traducteur en français de la nouvelle Constitution américaine (Constitutions des treize États unis de l'Amérique, Philadelphie, Paris, 1783) et, avec Condorcet et l’abbé Grégoire, l’un des fondateurs de la Société des Amis des noirs, qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Partisan de profondes réformes politiques, comme beaucoup de ses amis dont l’abbé de Talleyrand, Louis Alexandre est élu aux États Généraux, et il votera la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).



mercredi 29 juin 2011

Histoire du livre et sémiologie

Le 54e colloque annuel du Centre d’études supérieures de la Renaissance est consacré aux passeurs de texte et, de manière en définitive prévisible, il a donné l’occasion de revenir sur la problématique du «livre machine»: comment le livre (entendons, l’écrit, ou de manière plus restrictive l’imprimé) fonctionne-t-il aussi comme une «prothèse» externalisée susceptible (ou non) de démultiplier les capacités de l’esprit humain? (cliché : une pause dans la cour du CESR).
Le colloque n’avait pas à s’arrêter sur la dimension proprement sémiologique qui est à la base de ce questionnement: le langage articulé est usuellement considéré comme le propre de l’hominisation, et il introduit à un système de représentations de plus en plus complexe. La discussion sur le statut des signifiants (des mots) et des signifiés (les concepts désignés par les mots) a occupé les penseurs au moins depuis l'Antiquité grecque et tout au long du Moyen Âge.
La transcription du mot oralisé sous une forme écrite introduit un autre niveau de codage, dont la typologie varie selon la nature de l’articulation entre l’oreille et l’œil: l’écriture par idéogrammes transcrit directement le signifié, sans tenir compte de la prononciation du signifiant. Par suite, comme cela se passe entre les Chinois et les Japonais, deux locuteurs de langues différentes peuvent lire un même texte, mais ils ne peuvent pas parler entre eux. L’écriture alphabétique au contraire transcrit non pas le signifié, mais le signifiant oralisé: du coup, il est possible à quelqu’un d’alphabétisé de lire tous les textes dans une écriture qu’il connaît, mais sans nécessairement les comprendre.
Le système alphabétique présente deux caractéristiques capitales: d’une part, il constitue un code particulièrement efficace, puisqu’un très petit nombre d’éléments (généralement vingt à trente lettres) permet de transcrire pratiquement tous les discours possibles. Plus facile à assimiler qu’une écriture idéographique mobilisant des milliers de signes spécifiques (par exemple les hiéroglyphes), il est plus propice à la diffusion de l’écriture dans la société, donc à une forme large de participation, voire à la démocratie.
Dans les civilisations anciennes (Égypte, Mésopotamie) ou en Extrême-Orient, l’écriture est comme confisquée par un groupe de professionnels, les scribes, alors que les promoteurs de l’alphabet occidental, les Grecs, sont précisément aussi les inventeurs de la démocratie. Précisons qu’il ne s’agit pas ici, pour l’historien, d’établir un lien de causalité, mais bien de repérer un champ de possibilité. On voit comment les caractéristiques propres de l’écriture débouchent nécessairement sur l’étude non seulement de ses supports et de ses usages, mais aussi sur une problématique de sociologie et de sociologie culturelle qui est précisément celle envisagée par le colloque sur les «passeurs» (ci-contre: l’apôtre au travail, ms grec conservé à la Palatina de Parme).
Le deuxième ordre de réflexions concerne la pensée philosophique. Nous avons montré (dans L’Europe de Gutenberg) comment la lecture oralisée dominante occultait largement, jusqu’au XIIe siècle, l’existence du «triangle sémiotique» (le concept, le signifié (la chose, res), le signifiant). Au contraire, la lecture silencieuse favorise une réflexion sur la théorie du signe, puis du discours, en introduisant un troisième, voire un quatrième terme: le concept, le signifié, le signifiant (le mot, vox) et sa transcription. Nous entrons dans le monde de la médiation et de la représentation, dans lequel la réflexion et la manipulation d’objets virtuels (les mots et les discours) non seulement constituent la connaissance, mais orientent ses applications pratiques.
Pour l’historien du livre, les rapports entre le média (le livre, puis la collection de livres), les pratiques de lecture et de travail intellectuel, et jusqu’à la réflexion la plus abstraite, se déploient dans une logique dialectique: d’une part, les besoins et les pratiques des lecteurs déterminent la structure des textes et des livres –c’est, toujours pour l’historien du livre, la double problématique de la mise en livre et de la mise en texte. Mais inversement, les caractéristiques du média encadrent nécessairement, à un certain moment de l’histoire, ses usages possibles, et donc, d’une certaine manière, le travail intellectuel (ci-contre: la «presse ascencienne» met en scène la nouvelle économie du média).
Envisager la trajectoire de ces processus à travers les changements profonds qui se produisent dans le «petit monde du livre», notamment au XVe siècle avec l’invention de la typographie en caractères mobiles, tel est l’un des enjeux de la recherche actuelle. Et, pour en revenir au colloque de Tours, le statut et le rôle des passeurs, voire leur sociologie, sont nécessairement déplacés par les transformations de l’«économie» de l’écrit et du livre entre les XIVe et XVIe siècles. L’actualité de cette problématique très large est évidente, à l’heure où s’impose la «troisième révolution du livre», celle des nouveaux médias, et où nous sortons de plus en plus de l’environnement gutenbergien tel qu’il a fonctionné durant des siècles dans les civilisations occidentales.

Note bibliogr:
Voir aussi sur ce blog la note sur «l’esprit et la lettre».
Frédéric Barbier, « Le texte et l’image : quelques observations sur le livre imprimé à l’aube de la période moderne », dans La Gravure et l’histoire. Les livres illustrés de la Renaissance et du baroque à la conquête du passé, dir. Sandra Costa, Grenoble, CRTHIPA, 2010, p. 9-33.
Frédéric Barbier, « L’imprimé et le virtuel », à paraître dans les Actes du colloque de Lyon/ Villeurbanne, 2008.
Frédéric Barbier, «Les codes, le texte et le lecteur », dans La Codification : perspectives transdisciplinaires, dir. Gernot Kamecke, Jacques Le Rider, diff. Genève, Librairie Droz, 2007, p. 43-71. (« Études et rencontres du Collège doctoral européen EPHE- TU Dresden », 3).
Frédéric Barbier, « Discours rapporté, citation, référence », dans Texte. Revue de critique et de théorie littéraire, 31/32, [Toronto], 2002, 57-87.