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dimanche 5 janvier 2014

Une page d'iconologie

Titre gravé
La bibliothèque de la nouvelle université de Leyde (1575) a déjà été présentée ici: dans son environnement réformé, elle poursuit le triple objectif, de servir la science (il faut par conséquent des collections de qualité, et qui soient actualisées), d’aider à la compréhension de la Parole divine, et de contribuer à la cohésion de la communauté. C’est pour répondre à ce dernier impératif que la bibliothèque se signale comme étant la première à publier le catalogue de ses collections, dès la fin du XVIe siècle: Nomenclator autorum omnium quorum libri vel manuscripti vel typis expressi extant in Bibliotheca Academica Lugduno-Batavae. Cum epistola de origine ejus atque usu (Lugduni Batavorum, apud Franciscum Raphelengium, 1595). Ce répertoire va faire date, qui sert d’ouvrage de références dans un très grand nombre de bibliothèques de recherche (au même titre que le catalogue d’Oxford), et qui sera régulièrement réédité et augmenté (exemplaire numérisé).
L’édition de 1716 est particulièrement remarquable, par l’ampleur de la collection (le catalogue lui-même fait plus de 500p.), par les pratiques bibliothéconomiques mises en œuvre (avec notamment le cadre de classement systématique, complété par un index alphabétique), et par le soin donné à la publication. En tête, un titre gravé met en scène, d’une certaine façon, le projet de bibliothèque idéale, dans un environnement architectonique particulièrement soigné.

Le cabinet du physicien
Au centre de la salle, la figure de Minerve symbolise la sagesse et la connaissance, avec la chouette athénienne à ses pieds. Plus qu'une allusion au pouvoir pontifical, les clés figurant sur le piédestal de la statue renverraient à l’idée d’ouverture vers la sagesse que donne la connaissance, en l'occurrence la connaissance par les livres. Cette figure de la sagesse est classique, qui reflète bien évidemment le modèle antique, et qui constitue à la fois le pivot du microcosme de la bibliothèque, donc celui de l’univers des connaissances, et celui du macrocosme, l'univers réel. Les portraits des savants, et celui du prince fondateur de l’institution, décorent la salle comme autant de témoignages de la valeur de la virtus : les illustres, alias ceux qui ont effectivement consacré leur vie à l’idéal de la connaissance (et de la connaissance partagée), constituent autant d'exempla et l’on se doit autant que possible de les imiter.
En avant de la scène, deux figures féminines se font face, dans lesquelles nous pensons retrouver une variante du thème classique de la Révélation et de la connaissance rationnelle: la Révélation, à gauche, est plongée dans l’Ecriture, dont le texte est éclairé par le rayon de la vérité que darde l’œil omniscient environné de nuages. face à elle, la connaissance humaine tient de la main droite le miroir symbole de la prudence (prudentia), et de la gauche, un livre fermé. Appuyé à son siège, le caducée (la baguette ailée et entourée de deux serpents antagonistes) symbolise l’éloquence, la paix et les échanges toujours profitables.
Examinons maintenant l’arrière-plan de ces trois figures principales. Une monumentale colonnade structure l’espace des rayonnages à livres. Le soubassement montre que nous sommes toujours sur le modèle de l’Académie, ou du Musée: quatre représentations mettent en effet en scène les grands domaines du savoir, avec le laboratoire du physicien (ou de l’apothicaire?), le théâtre anatomique, l’observatoire astronomique et le cabinet de naturalia (?). Le soubassement prend d’ailleurs la figure d’un livre à-demi ouvert.
Terminons par la bibliothèque elle-même, qui se déploie en arrière-plan sur deux niveaux séparés par une sorte de balcon: le modèle est analogue à celui de nombreuses bibliothèques des XVIIe et XVIIIe siècles, à commencer par la Mazarine à Paris. Trois détails sont plus particulièrement frappants.

Conversations savantes
D’abord, de tous côtés, ce sont les silhouettes de personnages en train de discuter ou de converser les uns avec les autres. Ces silhouettes sont là pour nous rappeler que la bibliothèque (ou le Musée) est autant un espace de lecture qu’un espace de rencontre et d’échanges, parce que chaque amateur ou spécialiste sait qu’il y retrouvera tel ou tel de ses collègues, et que de la rencontre naîtra la lumière. N'y donne-t-on pas, à l'occasion, des cours publics? Le second détail qui nous arrête est celui des échelles impressionnantes (on évaluera leur hauteur à quelque 6m), que les lecteurs (ou, peut-être, les bibliothécaires?) empruntent pour accéder à tel ou tel volume qu’ils souhaitent. Il paraît bien difficile de ne pas y voir la métaphore classique, de l’accession progressive à la connaissance par la lecture et par le travail.
Le dernier détail, plus subtile, relève de la communication: les rayonnages en haut des travées sont en effet grillagés, ce qui nous rappelle que la bibliothèque, même publique, n’est pas pour autant le lieu de la libre communication. S’ils ne sont pas dans un cabinet séparé, les livres interdits seront rangés en haut des travées, c’est-à-dire pratiquement hors de vue et hors de portée, surtout si on prend la précaution de placer la tranche à l’extérieur. Et, dans notre bibliothèque modèle, ils sont en définitive abrités derrière des grillages, comme on peut l'observer dans un certain nombre de bibliothèques anciennes heureusement conservées aujourd'hui, par exemple à Kalocsa...

mercredi 30 janvier 2013

Aux origines de la théorie de l'indo-européen?

Voici un livre qui nous fera voyager sur des routes auxquelles nous ne nous serions pas attendus –les Pays-Bas, certes, et Leyde, mais moins la Perse mentionnée par le titre, que les caravelles portugaises sur la route des Indes orientales, et le nouvel empire de la dynastie mogole à Dehli. Il s’agit de:
Historia Christi persice conscripta [Dāstān-i Masīḥ], simulque multis modis contaminata, a P. Hieronymo Xavier [Jeronimo Javier], Soc. Jesu latine reddita & Animadversionibis notata a Ludovico de Dieu [Lodewijk de Dieu], Lugduni Batavorum [Leyde], Ex Officina Elzeviriana, 1639, [24-]636-[4] p., 4°. Titre impr. en rouge et noir.
Réf. : Willems, 490.
L’Iran est trop souvent cité par une actualité immédiate et pas toujours positive, pour ne pas revenir sur la très riche tradition historique de ce pays. De la Mésopotamie à l’Indus, royaumes et dominations se succèdent après la dislocation très rapide de l’empire d’Alexandre: ce sont notamment les Parthes, qui écraseront les légions de Crassus, et dont le royaume marquera longtemps les bornes de la domination romaine. L’empire des Perses sassanides reste l’adversaire le plus puissant de Rome au IIIe siècle de notre ère.
C’est peu de dire que nous sommes ici dans un creuset sur les plans religieux et intellectuel: les Perses tiennent une partie de la route de la soie, ils connaissent les cultures grecque et arménienne à l’ouest, mais ils sont aussi en contact direct avec les cultures nomades des steppes, et avec celles des royaumes indiens. La religion d’État est celle de Zarathoustra au IIIe siècle, mais d’autres doctrines circulent aussi, tandis que l’Asie mineure, la Syrie et une partie de la Mésopotamie sont christianisées.
Au VIIe siècle, la Perse est conquise par les Arabes, jusqu’à l’Asie centrale (Boukhara et Samarcande) et à l’Indus. Bientôt pourtant, ce sera la dislocation de l’empire arabe et la formation d’ensembles pratiquement indépendants. L’empire persan chiite des Safawides s’organise au tournant du XVIe siècle, et il se poursuivra jusque dans les premières décennies du XVIIIe siècle. Pour autant, la connaissance de la tradition littéraire perse, puis arabo-persane, se fera aussi par des biais indirects, et notamment par l’Inde.
Alors que les Portugais étendent leur commerce à partir des échelles de Cochin, de Calicut et de Goa, nous sommes en Inde du Nord au XVIe siècle, à l’époque du premier empire mogol, organisé autour de Dehli. Les missionnaires occidentaux arrivent dans le sillage des explorateurs et des marchands: Ignace de Loyola lui-même envoie son fils, François Xavier, à Goa en 1542. Celui-ci y prend la responsabilité du collège Saint-Paul, mais il conduit aussi une activité missionnaire qui l’amènera jusqu’au Japon et en Chine.
La seconde moitié du XVIe siècle est pratiquement toute placée sous le règne de Jalaluddin Muhammad Akbar à Dehli (1556-1605): l’empereur est un politique très habile, et un esprit curieux, qui favorise la tolérance, voire le syncrétisme. On sait que la pratique des jésuites était de convertir les souverains et autres grands personnages, de manière à favoriser l’évangélisation: plusieurs missions sont dépêchées de Goa à la cour de Dehli, où elles trouvent bon accueil, mais où les préférences de l’empereur expliquent leur échec final. Parallèlement, les jésuites mènent des enquêtes scientifiques, dans les domaines de la géographie et de l’histoire, mais aussi de la philologie, voire de l’histoire naturelle (cf un exemple sur le Japon).
Arrière petit-neveu d’Ignace de Loyola, Jeronimo Javier appartient donc lui aussi à la noblesse de Navarre. Après ses études à Alcalá, il est reçu dans la Compagnie en 1568: sa carrière se déroulera en Inde, notamment à Goa et à Cochin, et comme missionnaire à la cour mogole (1595). Si l’empereur autorise la fondation de collèges dans le nord (Agra, Lahore), il demande aussi au savant jésuite de lui fournir une vie du Christ en persan, pour laquelle celui-ci réunit un certain nombre de sources originales. Ce travail est achevé en 1617 (cf. p. 536).
C’est ce texte qui parvient sous les yeux des savants orientalistes de Leyde. Nous n’avons pas à revenir ici sur l’histoire de la philologie dans la nouvelle université, où elle est illustrée au début du XVIIe siècle par l’enseignement de Thomas Van Erpe (Erpenius, † 1624), puis de son successeur Jacob Van Gool (Golius). Parmi les jeunes gens travaillant ou séjournant alors à Leyde, on trouve Johann Elichmann († 1639), médecin de formation, mais qui jouera un rôle clé dans les premiers développements de la linguistique comparée en théorisant le rapprochement entre l’allemand et le persan: ce sera la théorie faisant du scythe la matrice des différentes langues postérieures, théorie d’où naîtra l’étude de l’indo-européen.
Élève de Van Gool, Elichmann est un linguiste de première force, qui connaissait seize langues et qui s’était constitué une bibliothèque remarquable. Van Gool possédait un manuscrit donnant le texte d’une Histoire du Christ en perse, qu'il remet à Elichmann: celui-ci le prête à son ami Louis de Dieu (1590-1642), qu’il aide en outre pour le travail d’édition et de traduction en latin. L’édition imprimée donnée par les Elzevier à Leyde en 1639 est dédiée par Louis de Dieu au Sénat de Flessingue (Vlissingen). Elle présente les textes arabo-persan et latin alternativement en regard l’un de l’autre. Le texte principal est suivi par des observations critiques (Animadversiones) et par la table des matières.
Nombre d’exemplaires conservés sont par ailleurs constitués en recueil, dans lesquels on trouve à la fin l’Histoire de saint Pierre en perse, également traduite en latin par Louis de Dieu, puis des Observations sur ce texte, et enfin un rapport sur les activités des jésuites à la cour du Grand Mogol.
Rappelons que Van Erpe avait favorisé la typographie arabe non seulement en faisant graver et fondre des caractères dans cette écriture, mais en installant une imprimerie dans sa propre maison. Ce sont apparemment ces caractères qui seraient repris par les Elzevier (Balagna, p. 65), et que nous retrouvons donc dans notre édition.

Josée Balagna, L’Imprimerie arabe en Occident (XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles), Paris, Maisonneuve et Larose, 1984.
Voir aussi: L'Europe des humanistes (Paris, CNRS Éd., 2003), aux différents noms cités. Stad van boeken. Handschrift en druk in Leiden, 1260-2000, Leiden, 2008. La bibliothèque de Elichmann a fait l'objet d'un catalogue de vente bientôt célèbre et considéré comme un usuel par les spécialistes: Catalogus variorum (...) librorum (...) D. Johannis Elichmanni (...) qui vendentur in ædibus Francisci Haccki..., Amsterdam, J. Jansonius, 1640.

Note. Notre savant collègue et ami Monsieur Otto Lankhorst nous écrit aujourd'hui (31 janvier) de Nimègue: 
Je trouve dans (...) Jesuit books in the Low countries 1540-1773. A selection from the Maurits Sabbe Library (Leuven 2009) p. 96-99 une description du livre (...). Je cite, pp. 96-97: “Xavier presented his book, Mir’atu ‘l-quds ya’ni dastan-i h azrat-i ‘isa (“The Mirror of Holiness, i.e., the Life of the Lord Jesus”) to Akbar, having accomplished it in 1602. Besides an anthology of gospel texts covering the infancy, miracles, death and Resurrection of Jesus Christ, the work exhibits a few popular legends. The treatise, originally written in Portugese, was translated with the collaboration of a native speaker. Seventeen extant  manuscripts testify to the popularity the work enjoyed at the Mogul court. The Dutch Protestant Lodewijk (Louis, Ludovicus) de Dieu, having been able to lay hands on one of these manuscripts in 1635, decided to publish an edition of the Persian text, with interfacing Latin translation and annotations”.

lundi 7 mai 2012

Aux Pays-Bas: catalogues anciens et numérisation

Nous étions aux Pays-Bas, à Leyde, pour y découvrir la bibliothèque de l'université et la Bibliotheca Thysiana. Au nord du pays, la ville de Groningue (Groningen), chef-lieu de la province du même nom et ancienne cité hanséatique, est intégrée en 1536 dans les territoires soumis à Charles Quint. Mais Groningue participe dès 1579 à l’union d’Utrecht contre les Espagnols. Elle est siège d’une université, qui prend la suite du Lycée, à partir de 1614 (à terme, chaque province aura son université). Une bibliothèque est prévue, abritée au premier étage, dans une galerie de 30m sur 4m environ éclairée par six fenêtres. Sa gestion est confiée à un professeur: une première liste des titres disponibles est dressée en 1618-1619 par Nicolaus Mulerius, professeur de mathématiques et de médecine, et en charge de la bibliothèque. Ce catalogue fait l’objet d’un exemplaire de travail et d’un exemplaire calligraphié sous une belle reliure en peau de truie.
Les fonds de la bibliothèque seront d’abord constitués de dons et de legs, mais aussi à l’occasion des ventes qui se tiennent dans les villes des provinces méridionales, et surtout par le dépôt des collections religieuses sécularisées (1624). Lorsque les moyens le permettent, des acquisitions ponctuelles sont également effectuées. L’imprimeur de l’université a l’obligation de verser un exemplaire de chaque ouvrage qu’il publie, de même que les nouveaux professeurs. Le dispositif matériel est probablement analogue à celui de Leyde, les livres étant classés systématiquement en huit «pupitres» doubles (soit seize lettres, de A à Q), et enchaînés. On sait que la salle était aussi équipée d’une table, et décorée de globes et de portraits. Les pièces les plus précieuses, notamment les manuscrits, sont conservées dans une armoire fermée.
La bibliothèque est agrandie en 1667, un nouveau règlement est adopté l’année suivante, et le nouveau catalogue publié en 1669 (donc sensiblement après Leyde, en 1595, et Franeker, en 1601). Le dispositif des chaînes est probablement démonté dans les années 1655, quand les étudiants obtiennent un accès, même limité, à la collection. En dehors de l’université, la bibliothèque est aussi ouverte aux fonctionnaires de la ville et de la province, pasteurs, médecins, etc.
Le catalogue «calligraphié» de 1618-1619 a été digitalisé et est aujourd’hui disponible sur Internet d’une manière particulièrement commode. Les 405 notices sont normalisées: auteur, titre, adresse typographique, éventuellement quelques indications complémentaires. Il s’agit d’un exemplaire destiné à susciter les donations, comme le titre le précise.


On accède au document sur un site spécialisé:
http://syllabus.ub.rug.nl/index.html,

en cliquant sur le deuxième hier figurant dans le texte. Suivent le frontispice et le titre manuscrit (Syllabus librorum omnium in bibliotheca academica: cliché 1), puis la préface, enfin le détail des notices. Celles-ci s’ouvrent avec la section de théologie, qui commence elle-même par un exemplaire de la Bible polyglotte donnée par Plantin à Anvers (la Biblia Regia). Le site propose la transcription de la page manuscrite (ce que la qualité de l'écriture ne rend pas indispensable), et surtout, en cliquant sur chaque notice, une description bibliographique courte (dans la marge de droite: cliché 2). Un second «clic», sur la cote (pour la Biblia Regia, UKLU AA-1), permet d’accéder à la notice bibliographique complète de l’exemplaire considéré (cliché 3).
Voici un exemple remarquable d’ancien catalogue à la fois systématique et topographique, et de mise en œuvre élégante et efficace des nouveaux moyens de communication liés à Internet.
(Nous remercions notre collègue Monsieur Otto Lankhorst de nous avoir signalé le site du Syllabus de Groningue).

samedi 28 avril 2012

La bibliothèque de l'université de Leyde

Restons aujourd’hui encore à Leyde, dont nous avons évoqué la Bibliotheca Thysiana, mais où la bibliothèque de l’université est tout particulièrement célèbre. Nous sommes dans l’orbite de la Réforme calviniste, et de la lutte politique entre l’Espagne et ses provinces du Nord: Charles Quint abdique en 1555, et confie son empire à son frère Ferdinand (pour les territoires germanophones) et à son fils Philippe II pour l’Espagne, les «Pays-Bas» (y compris la Franche-Comté) et les possessions d’outre-mer.
Mais Philippe II est un prince espagnol, qui gouverne depuis Madrid et qui néglige le rôle de la noblesse locale. Dans le même temps, la Réforme se propage aux Pays-Bas, jusqu’à prendre la forme violente de l’iconoclasme (1566). Dès lors que Philippe II met au centre de ses préoccupations le rétablissement d’une orthodoxie sans failles, l’opposition à l’Espagne associe dimension politique et réforme religieuse. Tandis que les «Pays-Bas du Sud» resteront acquis au catholicisme, y compris Anvers, les provinces du Nord, confiée au stathouder Guillaume le Taciturne, prince d’Orange, entrent en rébellion ouverte en 1568: la «guerre de quatre-vingts ans» ne s’achèvera qu’avec les traités de Westphalie en 1648, ruinera en partie l’Espagne, et aboutira à la reconnaissance du nouvel État des Provinces Unies.
La violence de la répression (et la crise religieuse en France même) expliquent que les «Pays-Bas du Nord» deviennent alors déjà une terre du refuge: le fils de Jules César Scaliger († 1558), Joseph Juste, né à Agen en 1540, se réfugie aux Pays-Bas en 1590 et décédera à Leyde en 1609. On sait que Descartes rédige son Discours de la méthode aux Pays-Bas, et qu’il fait publier l’ouvrage à Leyde, chez Jean (Jan) Mairé, en 1637.
En 1575, les Espagnols ne peuvent réussir à prendre Leyde, et Guillaume le Taciturne décide d’y fonder une université, à laquelle est très vite adjointe une bibliothèque. Les premiers locaux sont ceux de l’ancien couvent dominicain, sur l’élégant canal du Rapenburg: la bibliothèque est accueillie dans une salle voûtée du rez-de-chaussée. Quelques années plus tard, l’université appelle Christophe Plantin, qui s’établit à Leyde comme imprimeur privilégié de 1583 à 1585, avant de rentrer à Anvers et de laisser l’établissement de Leyde à son gendre Rapheling.
L’essor de l’université impose d’ouvrir de nouveaux locaux dès 1593. C’est cette nouvelle bibliothèque qui est reproduite sur la célèbre gravure de Woudanus en 1610 (cliché 1): les rayonnages sont au centre, devant lesquels les lecteurs travaillent debout, en utilisant un pupitre (cliché 2). Les volumes sont enchaînés, le dos à l’extérieur et la tête en bas, de manière à ce qu’on les ouvre très facilement malgré leur chaîne. Le reste du mobilier comprend notamment quatre sphères, l’armoire contenant les livres de Scaliger (sur la droite), les portraits des princes d’Orange et un grand panorama de Constantinople. Le dispositif topographique est révélateur, dans la mesure où les classes les plus importantes sont au centre (théologie et classiques de l’Antiquité).
La bibliothèque universitaire [de Leyde] est d’une haute importance. Le catalogue en avait été dressé dès l’année 1636 et imprimé par les Elzevirs; il forme un volume in-4° de 216 pages, plus la partie des manuscrits arabes et orientaux, qui comprend 21 pages (Deschamps).
Dans ces années 1640, le fonds de la bibliothèque a été multiplié par six, grâce notamment au travail du bibliothécaire Daniel Heinsius, et le catalogue imprimé s’impose comme un usuel de bibliographie (six éditions en sortiront jusqu’au début du XVIIIe siècle). Treize ans plus tard, en 1653, on décide d’abandonner l’ancien aménagement au profit d’une bibliothèque murale. Les livres sont rangés systématiquement sur des rayonnages (selon l’ordre des facultés), les chaînes sont enlevées, les manuscrits et autres exemplaires très précieux sont sécurisés dans des armoires fermées. Tous portent désormais une cote. Nouveau bouleversement avec l’entrée de la bibliothèque d’Isaac Vossius en 1691. Cette fois, le modèle est pris à Nuremberg, où un double épi longitudinal avait été mis en place, ainsi que des balustrades, pour des raisons de sécurité: il faut donc désormais passer par l’intermédiaire du custos. On dispose d’une gravure donnant une vue de la salle en 1712 (cliché 3), tandis que le catalogue imprimé est à nouveau complété et réédité en 1716.

mardi 24 avril 2012

Une bibliothèque "publique" au XVIIe siècle

Créée dans les dernières décennies du XVIe siècle, la bibliothèque de la nouvelle université de Leyde n’est accessible qu’aux professeurs, et dans une bien moindre mesure aux étudiants. C’est pour pallier à ce qu’il estime être une disponibilité insuffisante que Johannes Thysius (Jan Thijs, 1622-1653) fonde dans la ville une bibliothèque destinée à servir le «bien commun».
Nous sommes dans un milieu de négociants huguenots repliés d’Anvers à Amsterdam à la suite des crises religieuses: la fortune des Thijs est notamment investie dans la Compagnie des Indes orientales. Très tôt orphelin, le jeune Jan est accueilli en 1634 à Leyde par son grand-oncle, Constantin Lempereur, professeur de langues orientales à l’université. Il étudiera les lettres et le droit, avant de partir pour son «grand tour» (visitant notamment l’Angleterre et la France), et de passer, à son retour, son doctorat en droit.
Mais Thijs n’exercera jamais, préférant se livrer à ses activités favorites, l’étude et la collection de livres –collection à laquelle il consacre l’essentiel de ses revenus. Il décède de manière très prématurée, alors qu’il a à peine une trentaine d’années: par testament, il consacre sa fortune à fonder une bibliothèque publique à Leyde et, en quelques années à peine, la nouvelle institution peut effectivement ouvrir (1657). Il est possible que Thijs ait trouvé son modèle en visitant la bibliothèque bodléienne d’Oxford.
Un premier point remarquable doit être souligné: Thijs a prévu de faire élever un bâtiment autonome destiné à abriter la bibliothèque, et ce bâtiment constitue l’un des premiers exemples de ce type de construction en Europe (les bibliothèques nouvelles sont généralement établies dans des bâtiments anciens, et non spécifiques, comme des maisons religieuses, écoles et collèges, etc.). Proche de l’université, sur l’élégant canal du Rappenburg, la Bibliotheca Thysiana est une belle construction sur un étage et les combles (cliché 1). Le rez-de-chaussée est réservé au logement du bibliothécaire, qui dispose de deux pièces chauffées (le mobilier est pratiquement conservé aujourd’hui). Une double volée de marches conduit du hall d’entrée à l’étage, entièrement occupé par la salle de la bibliothèque (cliché 2). Le coût total de la construction s’élève à 14500 florins, ce qui constitue une somme importante, à laquelle s'ajoute la fondation destinée à financer le fonctionnement de la nouvelle structure.
La salle de la bibliothèque est éclairée par des croisées sur la façade et sur le côté (au nord et à l’ouest), et elle est comme tapissée par des rayonnages muraux sur sept niveaux. Comme ce sera le cas à l’université de Leyde au moins à partir de 1691, les volumes sont protégés par une balustrade, de sorte que le lecteur doit nécessairement s’adresser au bibliothécaire pour y avoir accès.
Le mobilier contemporain comprend, outre un placard central destiné à abriter les archives familiales, une table de consultation et un superbe meuble de bibliothèque tournante (cliché 3) –sans oublier un meuble destiné à accueillir un Atlas complet de Blaeu, et un petit portrait du fondateur. La décoration peinte se borne aux armoiries de ce dernier. Si le fonds a fait l’objet de plusieurs catalogues imprimés classés systématiquement et sous-classés par formats, il ne semble pas que les volumes aient jamais été classés de manière systématique. Les registres de prêts n’ont pas été conservés, ce qui interdit de préciser le niveau d’utilisation d’une institution en tout état de cause exceptionnelle, et qui nous est parvenue pratiquement dans son état d’origine.