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lundi 30 juillet 2018

Éternité du Limousin

Ayant beaucoup travaillé dans les estudes de Paris, le professeur Frisør et son fidèle disciple Fred se rendoient de cette ville à Orléans, et avoient copieusement déjeuné dans une auberge de Thoury.
Car avoient commencé par des terrines de volailles et du jambon braisé, qui leur avoient servi de bon amuse-gueule. Puis avoient commandé un petit cochon de lait grillé fourré de foie gras d’oie, et un beau ris de veau couronné de pommes de terre au lard. Avoient rendu grâces aux déesses du lait en prenant un riche assortiment de fromages entiers, et enfin dégusté en dessert plusieurs tartes aux fruits de saison, arrousées des eaux de vie y relatives. Car ce sont là vrais breuvages des dieux.
Et tout au long du repas, avoient fait mectre en perce bonnes barriques de vins d’Orléans et de Loire. Et espéroient ainsi lestés povoir tenir le trajet jusques à Orléans. 
Rabelais ethnographe (Gustave Doré)
De là à peine estoient-ils repartis, qu’ils virent se profiler, sur la grand route royale, une silhouette indécise, habillée de haillons et enveloppée de poussière. Et sembloit accompagnée d’un chien efflanqué et encore plus galeux.
– Or ça, quel est ce monstre? s’écria le professeur Frisør (qui ne connoissait peut-être pas si parfaitement tous ses classiques).
– Oui ça, oui ça, s’écria le monstre. Aï am onli eun pour stioudennt, on ze strit tou the capitale of France. If your seigneurie is comprehensive, give mi éni pécule ind lat mi tou go more fère.
À quoi le professeur Frisør, se tournant vers son fidèle disciple Fred, s’étonna:
– Oui da, que nous veut ce drôle? Et quelle diable de langue est cecy, à laquelle je n’entends rien?
– Parbleu, répondit Fred, c’est certainement la langue des Pythies vengeresses, car sur mon âme jamais n’ai rien entendu d’aussi dissonant et impossible à ouïr. Certainement, il invoque le diable, dans sa langue infernale.
Mais le voyageur, avec toutes les marques de la plus grande frayeur, s’écria lors:
– Ohe, Ohe! Ziss langouaige ist ze langouaige of ze futur, and oll ze personnes doctes ind savantes are spiking in zis langouaige, zat ze common pipeul not eunderstand!
Ah, Messeigneurs! Aï ouaz chiour zat you are really goud personnes. Aï am eun pour stioudennt, from ze celebrissimy and venerabilandy Academia, zat Aurelianum vocitur. Maï master was ze very very docte ind honorably Sir Petrus Noroît, bac., MoC, OdA, ouane of ze grotesqs [sic pour: gritest] spirits of our century. Ind his assistant is ze goud discipulus dr Sushi, bac, de qui la langue est bien difficile tou intellige, car hi is cominng of ze fare country of Zipangu.
Aï aussi have transséqué la Liger and caponized in ze best tabernae of ze Magdelaine and of ze Mulle, end lutiné zi gonzesses…
– Ah, que nous veut ce drôle, à la fin?, cria le professeur Frisør en faisant le geste de saisir un paquet de livres pour le jeter à la teste de son interlocuteur (et donnerai la liste des livres plus loing). Car la patience n’estoit peut-être pas sa vertu première...
– Hé, arrête, t’es fou! Chui du 9.2.! Mais il est dingue, çui-là! s’écria l’étudiant en reculant vivement et en se protégeant la teste. Car l'espovante lui avoit fait retrover son parler plus naturel.
– Tout doux, tout doux, mon bon maître, intervint lénifiquement le disciple Fred. C’est un simple escholier, et il veut nous dire qu’il vient de l’université d’Orléans. Il parle le doux langaige de ceste ville, qui, comme vous savez, est le creuset de la belle langue françoise que vos parents vous apprirent.
– Oui, da! Mais il suffit!
Oste-le de ma vue, que ne lui baille chasse et ne le trucide! Et quand serons à Aurelian, avertis tout un chascun de ne m’adresser la parole qu’utilisant humain langaige, car sinon ne peux répondre de ce qui est soumis comme hui et ici à sujétion diabolique….

dimanche 17 septembre 2017

François Ier chez Alexandre Dumas

Comme celle de Montpellier, qui organise en 1537 le dépôt légal au profit de la Bibliothèque du roi, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise deux ans plus tard, intéresse les historiens du livre. Il s’agit en effet d’un texte très long (192 articles) qui traite de questions de justice et d’administration, mais dont plusieurs dispositions concernent la langue: l’ordonnance impose aux curés l’enregistrement des naissances survenues dans leur paroisse (c'est l'origine des registres paroissiaux), et elle établit que tous les actes juridiques (dont les actes notariés) seront obligatoirement établis non plus en latin, mais en langue vernaculaire, c’est-à-dire en français.
Nous sommes à la grande époque où le français, qui est de longue date la langue de la cour royale, acquiert le statut de langue littéraire (on pense à Du Bellay) et s'impose comme la langue ordinaire de l’administration. Ces dispositions ont des conséquences d’autant plus grandes que le royaume est le plus étendu d’Europe, face notamment à l’éclatement politique de la péninsule italienne et de l’espace germanophone. Les conséquences sont aussi très importantes pour l’économie de la «librairie» française en général (une très grande partie des «travaux de ville» est désormais publiée en français).
Bien évidemment, le français n’en devient pas pour autant la seule langue du royaume: il est d'abord utilisé dans les villes, quand la grande majorité de la population est composée d’habitants du plat-pays, et parle diverses langues régionales et autres patois. Rappelons-nous de «l’escolier limousin» rencontré par Panurge et ses compagnons sur la route d’Orléans; rappelons-nous encore des propositions de l’abbé Grégoire visant, sous la Révolution, à extirper les «patois» comme autant de subsistances de la féodalité. Pour l’abbé Grégoire et un certain nombre de partisans de la Révolution, les patois, c’est la réaction.
En définitive, les patois ne disparaîtront presque complètement qu'entre le XIXe et la première moitié du XXe siècle, devant l’école publique, gratuite et obligatoire, et devant l’essor des médias de masse.
Mais notre propos touche un autre point lorsque nous découvrons un article disponible sur la version en ligne de l’hebdomadaire Le Point. Citons le passage qui nous intéresse:
Emmanuel Macron épinglé sur ses connaissances historiques.
Pour le lancement des Journées du patrimoine, le chef de l'État s'est rendu au château de Monte-Cristo, dans les Yvelines, en compagnie de Stéphane Bern. Un lieu chargé d'histoire, puisque c'est là que le roi François Ier a signé la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539. Face à des élèves de CM2, les deux hommes ont alors improvisé un mini-cours pour expliquer de quoi il s'agissait exactement, rapporte Europe 1. «Cette ordonnance fait du français la langue officielle. Si nous parlons tous le français, c'est grâce à l'ordonnance de Villers-Cotterêts», commence Stéphane Bern.
Le château de Mone-Cristo,... où aurait été signée l'ordonnance de Villers-Cotterêts (© Wikipedia)
Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée «dans les Yvelines» (disons, dans l'actuel département des Yvelines) est, pour l’historien, une véritable découverte: on croyait jusqu’à présent que la désignation des ordonnances faisait référence au lieu où le roi les avaient paraphées, par ex. Nantes pour le célèbre édit mettant fin aux guerres de Religion, ou Fontainebleau pour la malheureuse abrogation de ce même édit. Le fait qu’il n’en soit rien, et que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée en l’occurrence à Port-Marly, amènera à reconsidérer complètement toute la chronologie du fonctionnement de la cour royale, à une époque où celle-ci est très souvent en déplacement.
Quant à savoir pourquoi cette ordonnance porte le nom d’une ville, Villers-Cotterêts, avec laquelle elle n’aurait rien à voir, le problème reste entier...
Mais nous atteignons un tout autre niveau de complexité avec la mention du château de Monte-Cristo, qui est effectivement situé sur le territoire de la commune actuelle de Port-Marly, sur la rive gauche de la Seine légèrement en amont de Saint-Germain-en-Laye. Nous apprenons ainsi, grâce à l'article du Point, l’existence d’un nouveau château royal, totalement oublié, en Île-de-France à l’époque de la Renaissance, ce qui constitue en tout état de cause une découverte majeure dans le domaine de l'histoire de l'art. Mais nous ne pouvons que nous étonner encore plus de voir ce château porter le nom d’un îlot de la côte toscane, îlot devenu mondialement célèbre seulement avec la publication du roman d’Alexandre Dumas en feuilleton dans Les Débats entre 1844 et 1846. Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée par François Ier dans un château dont le nom fait référence à une publication célébrissime du milieu du XIXe siècle, et qui appartenait à l’auteur de cette publication, est évidemment une surprise stupéfiante, et pose aux historiens une question particulièrement difficile.
Au passage, si nous en croyons le cliché qui accompagne l’article, il semble bien que le château de Monte-Cristo abrite aujourd'hui l’une des écoles publiques de la ville de Port-Marly…
Trêve de plaisanterie! Nous pourrions nous croire devant une des plus remarquables «perles» qui émaillent les copies d’examens et de concours en histoire moderne –et nous nous rappelons avec émotion de certaines de ces perles qui touchaient parfois au surréalisme–, mais il n’en est rien, et nous sommes de fait devant un article publié dans l’un des principaux hebdomadaires de notre pays. Inutile d’être un spécialiste pour subodorer que l’«ordonnance de Villers-Cotterêts» a été signée dans cette ville et qu’elle n’a donc rien à voir avec le «château» d’Alexandre Dumas. Si l'on en juge par son succès auprès du public, l'article du Point amène pourtant à souligner la fascination exercée par les médias, presse écrite, télévision, nouveaux médias, etc., laquelle se manifeste chez le lecteur, l'auditeur ou le spectateur, par la disparition quasi-compète de l’esprit critique le plus élémentaire. Goethe ne parle même pas du journaliste, mais bien du lecteur en général:
Bien des gens (...) ne savent pas le temps et la peine qu'il en a coûté à tel ou tel individu pour apprendre à lire: j'y ai consacré quatre-vingts ans, et ne puis par dire encore que je sois arrivé au but.
Il reste à souhaiter que l'épisode attire du moins l'attention sur le château de Monte-Cristo, et lui amène beaucoup de nouveaux visiteurs...

mardi 20 juin 2017

Bibliothèques et climat

Tous les spécialistes connaissent la théorie des climats, élaborée notamment par Montesquieu, mais moins nombreux sont ceux qui connaissent les développements qui lui ont été apportés dans le domaine des bibliothèques.
Et pourtant, les historiens de la lecture n’ont pas été sans souligner le fait: en Occident, l’alphabétisation serait plus développée dans les pays du nord. Pour des raisons qui leur appartiennent, ils ont voulu corréler cette caractéristique avec d’autres données: nous serions dans des environnements plus densément peuplés, où la civilisation urbaine est plus développée, où parfois même le choix a été fait, de passer à la Réforme protestante –laquelle, chacun le sait, favoriserait la lecture.
Mais trêve de divagations! Un élément, central, manque à l’équation: le climat.
Nous nous rappelons d’un séjour de recherche effectué, voici quelques années, à la bibliothèque de Wolfenbüttel, au cours de l’automne. De temps en temps, la ville se trouvait, au petit matin, couverte d’une fine couche de neige: la vue par la fenêtre de la maison de Leibniz, n’était pas sans présenter une certaine dimension «pittoresque» (on imagine le tableau accroché dans un musée: «Rue de Wolfenbüttel au petit matin à la mi- novembre, fin du XXe siècle». Au loin, à moitié effacée par la grisaille blanchâtre, une silhouette penchée se hâte dans la bourrasque, avec son filet de pommes de terre).
D’autres fois, plus nombreuses, le vent se levait, parfois aussi la pluie, et il fallait alors gagner la bibliothèque, par des rues à peu près vides, en luttant contre les intempéries. La pénombre régnait encore. Un certain jour, arrivant peu avant 9 heures, trempé, je me présentais devant les deux collègues de service à la porte. En guise de salutations, je m’inspirais d’une phrase du Freischütz de Karl Maria v. Weber: «Ehrliches Bibliothekswetter», m’écriai-je en me mettant à l’abri dans le bâtiment («Magnifique temps pour [aller à] la bibliothèque»). Je me rappelle encore de l’éclat de rire qui accueillit ma proclamation.
Car le point est bien là: dans les pays du nord, où la pénombre règne plus longtemps et où les conditions climatiques sont parfois moins bonnes, la lecture est plus répandue, et la fréquentation des bibliothèques plus forte. Qu’on y pense: la pluie tombe à verse, le ciel est uniformément gris, le vent tourbillonne autour des vieux bâtiments soigneusement calfeutrés. Pourquoi tant d'intellectuels et de lecteurs en Écosse? Et encore, nous ne disons rien de telle ou telle ville d’Europe orientale, et de ses trottoirs couverts de neige plus ou moins fondue et plus ou moins gelée. Si nous sommes en bord de mer, le paysage est tout autant mélancolique, qui évoque les premières scènes de Tristan, sinon celles du Vaisseau fantôme… Quel agrément, quel confort, même, que de se trouver à l’abri, enveloppé dans une douce chaleur tempérée, à lire et à travailler, à l’abri du déchaînement des éléments.
La théorie des climats se borne à constater le fait: on lira plus volontiers à Stockholm qu’à Palerme, on fréquentera plus volontiers les bibliothèques à Bergen qu’à Parme ou à Ancône. Quel agrément, encore une fois, que de passer l’après-midi à la bibliothèque, comme à un club, dans l’une de ces villes parfois peut-être d’apparence un petit peu «froides», et qui appartiennent à la géographie réformée. A contrario, pourquoi aller quotidiennement à la bibliothèque, quand on est dans une ville comme Venise, même en dehors du carnaval (nous excluons de l’analyse les historiens du livre et autres maniaques ou psychopathes)? 
Crédit photographique : © Adam Rzepka - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
© Estate Gisèle Freund/IMEC Images
L’articulation n’est d’ailleurs pas propre à la seule lecture ni aux seules bibliothèques. Certes, au XIXe siècle, l’ouverture de séances publiques, le soir, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève  de Paris, avait aussi eu pour effet d’attirer des visiteurs venus se mettre à l’abri, et au chaud, et non pas lire (détail amusant: ces «séances du soir» n’ont été ouvertes aux femmes qu’avec un certain retard). Mais, dans un de ses romans, Robert Escarpit nous présente un séminaire hautement spécialisé, et ouvert à tous, qui se tient au Collège de France, devant quatre ou cinq auditeurs, et encore, précise l'enseignant, les jours de pluie seulement. Et Emmanuel Le Roy Ladurie nous rappelle, dans son Paris-Montpellier, que le jeune maître de conférences qu’il était s’étonnait de voir, à partir du printemps, de plus en plus de charmantes étudiantes sur les plages de Palavas-les-Flots et de moins en moins dans les salles de cours. Que l’on ne cherche pas là une lecture a posteriori sexiste: il est très probable que les étudiants étaient aussi nombreux que leurs camarades du sexe féminin à préférer la plage aux salles de cours, mais il est possible que l’observateur ait été moins sensible à leur présence. On le sait, les conditions mêmes de l'observation modifient les résultats de l'expérience...
Oui, pensions-nous, l’articulation est évidente, entre le climat et la fréquentation des bibliothèques, selon une équation trop simple: dehors, moins de chaleur et moins de clarté; dedans, plus de livres et plus de lecteurs.
Pourtant, les événements de ces derniers jours nous incitent à enrichir la théorie générale: notre pays ne subit-il pas une vague de chaleur pénible, surtout dans les villes? Il semblerait bien sûr inutile d’en profiter pour aller s’entasser dans l’espace confiné du métro, mais d’autant plus agréable de jouir de la douce fraîcheur qui règne dans telle ou telle bibliothèque, surtout si elle est ancienne (donc, avec des murs épais, qui gardent la fraîcheur).
Voici un beau sujet d’enquête, que nous proposons à la curiosité sans bornes et à la sagacité infinie de nos administrations. Avec un codicille à plus long terme: dans quelle mesure le changement climatique devrait-il ou non influer sur les pratiques de lecture et sur la fréquentation des bibliothèques? Nous tenons bien volontiers ce blog à disposition pour publier les résultats de l'enquête.

vendredi 4 septembre 2015

Ce à quoi, parfois, on rêve et que, parfois, on écrit pendant des réunions et autres peut-être plus ou moins intéressantes...

Ce à quoi, parfois, on rêve et que, parfois, on écrit pendant des réunions et autres peut-être plus ou moins intéressantes... (librement adapté de la célébrissime Idée fixe du savant Cosinus. Les clichés sont tirés du site accessible par ce lien). 

Les voyages du professeur Dupont-Chômé
Chacun connaît, bien sûr, le sens du mot «herméneutique». Le professeur Dupont-Chômé, linguiste réputé et spécialiste de l’esthétique du langage, n’était pas un spécialiste d’herméneutique, mais bien d’hermétique linguistique. Cette discipline, dont il avait inventé le cadre et le contenu, était enseignée par lui à la Sorbonne, tous les vendredis de février des années bissextiles, de 16h à 19h. Une foule compacte se pressait à cette occasion, et le fait avait nécessité plusieurs circulaires de Monsieur le Recteur: «Les auditeurs désirant assister au séminaire du professeur Dupont-Chômé ne doivent pas se réunir dans les escaliers jusqu’à les encombrer et à empêcher toute circulation», etc., etc. Pour cette raison, le professeur Dupont-Chômé était regardé avec quelque jalousie par un certain nombre de ses collègues, dont le nombre trop réduit d’auditeurs n’avait jamais nécessité de mesures aussi spectaculaires...
Un beau jour de mars, alors que le printemps commençait à poindre et que les vasques veloutées des narcisses s’inclinaient doucement dans la brise, le professeur Dupont- Chômé reçut une invitation. Il s’agissait d’honorer de sa présence quelque manifestation où un prix Nobel de littérature, d’expression française mais d’origine hongroise et de nationalité plus ou moins indéterminée, présentait son dernier ouvrage. La réunion se tenait à Toronto, et le professeur Dupont-Chômé se trouva, bien sûr, heureux d’être invité à parler de ce dont il était le seul à pouvoir parler, mais avec quel brio, l’hermétique linguistique. Par la suite, on lui demanda plusieurs conférences à tenir dans différentes villes du Canada, toutes sur l’hermétique linguistique: la rencontre devenait une véritable tournée à la gloire de l'hermétique linguistique, et le professeur Dupont-Chômé prépara ses conférences.

La maison de Cosinus, "par l'un de nos plus brillants paysagistes"
Le jour venu, du départ pour Toronto, le ciel était limpide. Les avions se croisaient avec régularité au-dessus du pavillon du professeur, dans la banlieue de Paris (pavillon confortable, mais acheté par le grand-père de Monsieur Dupont-Chômé à une époque bien antérieure à celle de l’explosion du trafic aérien). Le professeur Dupont-Chômé, ses bagages préparés, ses vêtements emballés, sans oublier sa toque de loutre découverte après de longues recherches chez un fournisseur des théâtres parisiens (il paraît qu’il fait parfois frais, au Canada…) sortit devant chez lui pour y attendre l’autobus. Car il était un fervent partisan de l’écologie, et il ne voyait pas de raison de prendre sa voiture pour aller à l’aéroport –surtout étant donné le prix des parkings. Il salua le conducteur lorsqu’il monta dans l’autobus, il adressa un geste noble et digne, non sans quelque mélancolie, à sa famille réunie en larmes sur le trottoir, et l’autobus partit. 
Rien de spécial ne se passa jusqu’à l’arrivée au métro. Là, Monsieur Dupont-Chômé prit sa valise, descendit et changea, comme il le faisait plusieurs fois par semaine pour se rendre en ville. Rien, non plus, à signaler sur le trajet du métro: Monsieur Dupont-Chômé eut le privilège, qu’il connaissait, d’entendre plusieurs airs de musique d’Europe de l’Est et d’Amérique du Sud, et le temps passa ainsi fort agréablement jusqu’au premier changement, au cœur de la grand’ville. Monsieur Dupont-Chômé changea commodément, tous se passait pour le mieux, et il eut encore tout le loisir d’admirer, par la fenêtre, les dépotoirs et autres bidonvilles au-dessus desquels le train errait en cahotant pendant une  quarantaine de minutes. Il envisagea d’y consacrer un appendice de sa Théorie Générale de l’hermétique linguistique.
Enfin, c’était l’aéroport. Sa prévoyance avait permis au professeur Dupont-Chômé de déterminer à l’avance à quelle station il devait descendre, ce qui expliquait sans doute son sourire quelque peu narquois lorsqu’il vit les non-indigènes, croulant sous les bagages et cherchant au dernier moment à identifier leur destination exacte. L’administration n’a pas encore songé à équiper d’une loupe tous les voyageurs qui, à l'approche de l'aéroport, se précipitent sur les lignes imprimées en caractères minuscules et apposées à côté des portes des wagons. Mais Monsieur Dupont-Chômé était connu pour sa prévoyance, il arrivait à la Sorbonne toujours plusieurs heures avant son cours et rien, pas même les Grandes Grèves de la fin du siècle dernier n’avaient jamais pu le faire échouer à tenir les séminaires prévus. Hélas, en ce jour à marquer d’une pierre noire, il allait faire de surprenantes découvertes.

Malgré le paysage fascinant que l'on connaît, c’était déjà Foireux 2, l’aéroport, terminus de la ligne. Monsieur Dupont-Chômé s’arracha à sa méditation et se hâta, toujours avec mesure, vers la sortie. L’ambiance était claire, le hall était immense, et même les escaliers roulants fonctionnaient: Monsieur Dupont-Chômé se sentit fier d’être français, de transiter par l’un des plus grands aéroports du monde, et il entra à Foireux 2. Il pensait avec amusement à Foireux 1, cet aéroport que l’on avait construit une trentaine d’années auparavant dans les champs de betteraves. Sa silhouette évoquait de gigantesques camemberts empilés les uns sur les autres, dans lesquels tous les étages visibles paraissaient réservés aux voitures. Monsieur Dupont-Chômé se rappelait des autobus forcés de rouler à gauche autour des camemberts, et dans lesquels les passagers étaient donc contraints de monter ou de descendre au milieu du flot des voitures. Mais ici, à Foireux 2, bien sûr, rien de comparable…
Le professeur Dupont-Chômé s’éleva, par des escaliers roulants successifs, jusqu’à pouvoir même entrevoir un morceau de ciel, et il se trouva projeté par la foule dans une sorte de grand corridor blanchâtre, dans lequel les gens se croisaient à toute allure, chacun poussant un chariot de bagages. Il s’arrêta un instant, pour évaluer les probabilités de chute de ceux qui lui paraissaient les plus instables, puis il s’avança jusqu’à des rangées d’écrans soulignées du terme énergique de «DEPARTURES». Malheureusement, en s’approchant, il constata que ces départs ne désignaient que ceux du terminal dans lequel il se trouvait, et qui ne desservait que les Mongolies (extérieure et intérieure), le Kamtchatka et la Terre de feu, ainsi que quelques lignes intérieures vers Plogoff, Camembert et Verrue. 
De temps en temps, une voix éthérée se plaignait sur un ton languissant de quelque chose par haut-parleur, mais comme le professeur Dupont-Chômé voulait aller au Canada, il ne se sentait pas concerné par ces annonces qui, pourtant, confirmait la Théorie générale de l’hermétique linguistique en lui demeurant totalement inintelligibles. Il prit cependant note de plusieurs observations à transmettre à l’Académie sur ce sujet trop peu étudié –les annonces dans les aéroports, surtout lorsqu’elles étaient faites par des non-apprenants: Monsieur Dupont-Chômé avait trop longtemps rempli des formulaires destinés au ministère pour ne pas intégrer les formules les plus classiques de ces mêmes formulaires, du style des «non apprenants», des «auto-réflecteurs», et autres vocables du même tabac. Hélas pour lui, malgré toute sa science, il n’avait encore rien vu, mais n’allait pas tarder à s’en apercevoir.
Pour l’heure, Monsieur Dupont-Chômé était parvenu devant ce qui lui sembla un jeu pour les enfants. Un certain nombre de personnes, formant des équipages d’importance variable, s’amusait à pousser le plus vite possible des chariots surchargés dans une sorte de parcours tracé par de légères barrières élastiques et suivant un dessin en zig-zag. À chaque virage à angle droit, les mêmes scènes se présentaient: ceux qui allaient trop vite, emportés par la fougue, se trouvaient déportés et hors course, leur amoncellement de bagages écroulé, tandis que les plus habiles, ou les plus pondérés, les dépassaient d’un virage court et en ricanant plus ou moins ouvertement. Attaché aux pratiques de l’expérimentation, dans lesquelles il voyait à juste titre l’une des bases les plus solides de l’esprit scientifique, Monsieur Dupont-Chômé suivit scrupuleusement l’exemple qui lui était donné: au milieu de jurons et de malédictions sans nombre, il courut en avant, faisant jaillir sur son passage le jus de quelques papayes trop mûres et les nuages de plumes de quelques couettes râpées. 
Cosinus, équipé comme il convient, achète un billet pour se lancer dans son tour du monde
Puis, arrivé à proximité du guichet, son but final, il eut tout le loisir d’observer comment toutes sortes de passagers pour toutes sortes de destinations et par toutes sortes de vols s’embarquaient, tandis que lui-même n’avançait jamais. Monsieur Dupont-Chômé entreprit d'établir une estimation statistique de l’époque où il parviendrait au guichet, sans grand succès, le taux d’incertitude étant trop élevé. Il passait en effet, derrière la rangée des guichets, toute une théorie de charmantes jeunes personnes, que le professeur aurait pu avoir comme étudiantes: les unes portaient sentencieusement quelque minuscule papier, d’autres adressaient un mot à l’une des guichetières devant lesquelles la foule se pressait, d’autres encore tapaient rapidement, et comme transportées par la joie, sur les touches d’un clavier invisible, mais toutes finissaient bientôt par disparaître, sans sembler avoir rien remarqué de la foule qui s’écrasait à leurs pieds. Certaines, pourtant, avaient dans l’intervalle rapidement échangé leur place avec l’une quelconque des autres jeunes filles placées derrière les guichets. 
À un moment, l’une des jeunes filles s’adressa de loin à la foule : «Y a-t-il quelqu’un pour Toronto?», cria-t-elle à la cantonade. Le professeur Dupont-Chômé agita, sans un perdre un seul, la liasse de papiers qui lui tenait lieu de billet, tout en adressant un large sourire à la jeune fille –estimant qu’il valait peut-être mieux avoir l’air aimable, et que, somme toute, il en avait déjà vu d’autres. La jeune fille en uniforme bleu lui rendit son sourire de manière mécanique, et s’absorba aussitôt dans la contemplation d’un écran. Lorsqu’enfin Monsieur Dupont-Chômé eut réussi à s'approcher à portée de voix et qu'il lui eut présenté son billet, elle s’adressa à lui:
-Je vais vous expliquer la situation. Vous ne partez pas pour Toronto, nous vous remettons cinq cents euros de dédit et nous vous donnons un billet surclassé pour demain.
-Ah bon? Mais pourquoi je ne vais pas à Toronto? Il y a eu un accident?
-Non, non, pas du tout, mais le vol est déjà plein, et il n’y a plus de places disponibles.
-Je ne comprends pas? J’ai un billet en règle pour Toronto, avec une place réservée. Comment peut-il y avoir dans cet avion moins de fauteuils que de billets, puisque les billets sont numérotés?
-C’est que nous vendons régulièrement plus de billets qu’il n’y a de places, de manière à ce que l’avion soit plein. Sinon, il y a le risque d’avoir des places vides. Mais nous vous offrons un dédit de 500 euros, une nuit d’hôtel ici, un déjeuner ou un dîner, et vous partez demain en 1ère classe. Sinon, je ne vous cache pas qu’il vous faudra attendre toute la journée et aussi la nuit, et que probablement vous n’aurez pas de place.
-Mais qu’est ce qui me prouve que je pourrai partir demain, s’il y a autant de monde tous les jours?
-Non, non, aucun problème, Monsieur. Je vous échange votre billet.

"Cosinus solliciteur"... se heurte à l'huissier du ministère
Le professeur Dupont-Chômé ne comprenait pas pourquoi son billet, qui n’était plus valable aujourd’hui, le serait demain. En spécialiste de l’hermétique linguistique, il pensa que la formule «aucun problème» signifiait en réalité «aucun problème pour le moment», mais il ne savait que répondre de logique à la charmante jeune fille, et il accepta l’échange. Pourtant, la perspective de passer une nuit, même gratuitement, dans un hôtel mystérieusement isolé au fond d’une succession de parkings et entre deux pistes d’atterrissage, ne le séduisait guère. Il songea mélancoliquement que, s’il avait vingt ou trente ans de moins, peut-être aurait-il choisi cette solution quelque peu exotique, et il informa la mécanique jeune fille qu’il renonçait à son invitation, et qu’il allait retourner passer la nuit chez lui. La jeune fille lui donna un papier, en lui disant quelque chose qu’il ne comprit pas, écrasé qu’il était par la foule des voyageurs et de leurs chariots qui se pressait derrière lui.
Non sans un peu de déception, maintenant qu’il se sentait presqu’arrivé au but, le professeur Dupont-Chômé tourna les talons et entreprit de rentrer chez lui –il préféra, sur le coup, renoncer aussi au somptueux repas gratuit qui lui était pourtant offert. Le voyage de retour fut d’autant plus plaisant que plusieurs heures s’étaient écoulées, et que c’était maintenant le moment des Grandes Transhumances Journalières: tous les moyens de transport étaient bondés, et Monsieur Dupont-Chômé dut à plusieurs reprises laisser passer des bus et des métros dans lesquels, avec la meilleure volonté du monde, il eut été impossible de faire entrer un souriceau, a fortiori un professeur équipé pour un voyage dans de lointaines contrées. Alors que minuit approchait, il descendit enfin du dernier bus 299 ZZ en vue de son logis: au même moment, l'avion dans lequel il aurait dû se trouver atterrissait à Toronto. 

Ainsi s’acheva le premier voyage du professeur Dupont-Chômé.

jeudi 27 janvier 2011

Histoire du livre: un support pédagogique...

Nous avons déjà mis en ligne deux petites vidéos humoristiques, la première sur le passage du volumen au codex au (autrement dit, sur les joies du changement de support), la seconde sur le caractère novateur de ce dernier ("révolution dans les médias: le dernier cri?"). En considérant que ce blog a pris depuis un moment une forme très, voire trop sérieuse, nous pensons qu'il peut être temps de mettre en ligne une nouvelle création, découverte un petit peu par hasard sur Internet: une vidéo grâce à laquelle on peut, encore une fois, faire des progrès en linguistique (aujourd'hui, non plus en norvégien ou en portugais, mais plus banalement en anglais), tout en révisant un certain nombre de données, malgré tout assez primaires, sur le personnage de Gutenberg et sur son rôle, sans oublier de s'initier aux nouvelles techniques pédagogiques venues, comme il se doit, du monde anglo-saxon. On appréciera au passage la qualité graphique du montage: Oh Johannes! Yeah Gutenberg! Une manière de commencer la journée avec entrain!