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samedi 25 mai 2019

La modélisation par les globes

Il y a déjà un certain temps, nous rappelions ici-même tout l’intérêt qu’il y aurait à articuler une histoire des idées et des processus de connaissance, avec une histoire des pratiques et, surtout, avec une histoire d’un certain nombre de dispositifs formels et matériels grpace auxquels et à travers lesquels les constructions intellectuelles peuvent être élaborées. Henri-Jean Martin ne dit pas autre chose, lorsqu’il développe sa théorie de la «mise en texte» des imprimés: le texte sera plus ou moins adapté aux caractéristiques (matérielles, économiques, etc.) du support qui sera le sien, mais surtout, il ne peut se donner à lire qu’à travers ce support même. De même, Georges Duby explique-t-il qu’il y a une matérialité de l’écriture –entendons, que le processus d’écriture est pour partie le produit de ses propres conditions matérielles d’émergence et de fonctionnement.
Cette problématique, familière aux historiens du livre, peut être élargie, comme l’a montré l’exposition De l’argile au nuage: l’organisation, non pas seulement abstraite (logique de classement, etc.), mais surtout matérielle des catalogues, témoigne de ce que ceux-ci sont susceptibles d’un certain type d’interrogations ou de pratiques d’interrogation, à l’exclusion des autres. On pensera aussi à la pratique qui consiste à «fourrer» les exemplaires de feuillets blancs permettant de noter les futurs enrichissements ou corrections et répondant ainsi au besoin de renforcer l’efficacité du volume imprimé.
D’autres dispositifs sont bientôt en œuvre, dans lesquels l’outil de la virtualité apparaît dans toute sa puissance. De plus en plus, à la fin du Moyen Âge, on raisonne dans l’abstrait et en dehors des catégories transcendantes, de sorte que le monde peut se refléter dans un «monde de papier» qui permet de connaître et de manipuler le monde réel. Le travail sur la cartographie, l’astronomie, les sciences naturelles, etc., montre comment les propriétés du réel sont perçues comme apparentes, quand ses catégories véritables sont à la fois rationnelles et cachées.
Le globe de Behaim, qui reprend la vision du monde par Ptolémée (GNM, Nuremberg)
Lorsque Galilée (1564-1642) écrit que «la nature est écrite en langage mathématique», il pousse le raisonnement à son terme: la pensée s’organise sur la base de représentations qui permettent de faire fonctionner l’univers sensible à la manière d’un système de signes, en l’occurrence une modélisation mathématique. le concept de «monde de papier» désigne l’ensemble des catégories, modèles et artefacts liés à l’écrit et à l’aide desquels se pense le monde extérieur.
Des modèles sont alors construits, et l’on rappellera ici que le premier globe terrestre est fabriqué à Nuremberg, par Martin Behaim (lui-même élève de Regiomontanus) en 1492, l’année de la traversée transatlantique par le Gênois. Les applications de la représentation (de la modélisation) abstraite peuvent être d’une immense importance pratique: reprenant l’exemple de Behaim, on pensera à la découverte de Ptolémée par le biais de l’Imago mundi de Pierre d’Ailly (publiée par Johannes de Westfalia), et à la réflexion sur le modèle ptolémaïque de l’univers, laquelle aurait poussé les navigateurs à gagner les Indes orientales précisément en leur tournant le dos et en s’embarquant vers l’Ouest.
Instruments de connaissance, les globes fonctionnent aussi très tôt comme des symboles de pouvoir –l’orbe crucigère tenue par le Christ manifeste l’universalité de son règne. Dans les plus spectaculaires comme dans les plus modestes collections, les globes apparaissent à la fois en tant qu’instruments de la connaissance, en tant que témoignages du projet encyclopédique qui est celui de la bibliothèque «moderne», et en tant que signes du pouvoir: ainsi à l’Escorial, à la bibliothèque du Klementinum de Prague, au monastère de Saint-Gall, à la Bibliothèque nationale de France (les globes de Coronelli), ou encore, à l’autre extrémité du spectre, à la bibliothèque de la Natio Germanica de l’université d’Orléans. Le catalogue de celle-ci ne s’ouvre-t-il pas, en 1664, par la mention des globes (Globus cœlestis & terrestris) et de la sphère armillaire?

vendredi 15 septembre 2017

Colloque d'histoire du livre

BIBLIOFILIA Y ELITES. MUDANZAS EN EL COLECCIONISMO
Sedes: Real Biblioteca
y
Facultad de Geografía e Historia, UCM 

Fecha: 5 y 6 de octubre de 2017


Organización:
María Luisa López-Vidriero Abelló, RB
Fernando Bouza, UCM. ARISTIBER. PROYECTO MINECO HAR2014.54492-P Culturas aristocráticas en el Siglo de Oro ibérico: usos, modelos, saberes y comunidades políticas; y Grupo de Investigación Virtuosa pars. Política y cultura de las elites ibéricas en la alta Edad moderna (España y Portugal, siglos XVI-XVII) GI/UCM/970759

Ponencias 40’ / Presentaciones de Seminario 20’

5 de octubre
9’30-10’15
Bienvenida oficial: José Luis Díez, Director de Colecciones Reales y Museo de Colecciones Reales
Presentación: María Luisa López-Vidriero Abelló, Directora de la Real Biblioteca

10’15-11’45
I GRUPO Y SOCIEDAD BIBLIÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
Maria Cristina Misiti, Ministero dell'Istruzione, dell'Università e della Ricerca, Roma
Fabio Chigi, « l’uomo cui erano gradite la letteratura più polita, che chiamano humanità e le piacevoli conversationi» 
Jean-Marc Chatelain. Directeur de la Réserve des livres rares. Bibliothèque nationale de France, Paris
Les origines culturelles de la bibliophilie française du XVIIIe siècle : hypothèses de travail

11’45-12’15: coffe break

12’30- 14’15
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Frédéric Barbier, École Pratique des Hautes Études, París
De la bibliophilie à la problématique de l’identité : la Nef des fous (Das Narrenschiff)
István Monok, Académie Hongroise des Sciences, Budapest
Du lecteur au collectionneur: les mutations des bibliothèques de la noblesse hongroise, XVIe-XVIIe siècles
 
14’30-16’15: Comida

16’30-17’45h
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Andrea de Pasquale, Biblioteca Nazionale, Roma
Collezionismo di libri stampati su supporti speciali (s. XVII-XIX)
Pedro M. Cátedra, Universidad de Salamanca
Por Bodoni 

18-20h
III COLECCIONISMO LÍQUIDO
Selina Blasco, Universidad Complutense de Madrid
Los libros en mal estado están muy bien
Fernando Castro, Universidad Autónoma de Madrid
Brad Pitt en Miami Bassel o de los placeres VIP´s en el pantano del arte contemporáneo
Javier Echeverría, Fundación Vasca de la Ciencia
Tecnocoleccionismo digital : colecciones en la Nube
José Luis Rodríguez, Real Biblioteca
Text mining en un dominio historiográfico

6 de octubre
Facultad de Geografía e Historia, Universidad Complutense de Madrid [Salón de Grados]
10h
Presentación: Fernando Bouza, Universidad Complutense de Madrid

10’30-11’15h
II GRUPO Y SOCIEDAD BIBLÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
María Victoria López-Cordón, Universidad Complutense de Madrid
Intermediarios: negocio, servicio y afición en el siglo XVIII 

11’30- 12h
Coffe break

12- 14’15h
III SEMINARIO ARISTOCRACIAS IBÉRICAS Y COLECCIONISMOS. ARISTIBER/VIRTUOSA PARS
Ignacio Rodulfo Hazen
Coleccionismo musical entre España e Italia barrocas
Felipe Vidales del Castillo
La biblioteca del Marqués del Carpio
Valentín Moreno Gallego, Real Biblioteca
El «gran Castrillo» y su librería
Juan Carlos Rodríguez Pérez
El embajador Marqués de Villagarcía y el coleccionismo de libros en la España de Carlos II
Gema Rivas Gómez-Calcerrada,
La biblioteca de Guadalupe Alencastro, Duquesa de Aveiro

14-30-16’30h Comida

16’45-18h
IV LOS ALCANCES DE LA TORMENTA
Pablo Andrés Escapa, Real Biblioteca.
El cronista sin elipsis levanta acta

Clausura

jeudi 25 mai 2017

La forme des livres: volumina et codices

Une forme livresque s’est trouvée trop souvent négligée par les historiens du livre, notamment (mais pas uniquement) s’agissant de la période moderne: ce sont les rouleaux, auxquels été consacrée la première session du colloque de Trente.
Baudemond rédige la Vie de saint Amand
Nous avons pour habitude de présenter le remplacement du rouleau (volumen) par le livre en cahiers (codex) comme marquant un premier temps de rupture et d’innovation dans la tradition du livre en Occident –et l’on sait que cette substitution est définitivement acquise au IVe siècle de notre ère. Bien entendu, on a échafaudé un certain nombre d’hypothèses susceptibles de suggérer les causes pour lesquelles une innovation d’une telle importance survient précisément dans une phase de crise très profonde de la civilisation écrite. Ce peut être la rupture de l’approvisionnement en papyrus, ou plus vraisemblablement la montée en puissance d’une religion chrétienne de longue date attachée à la forme du codex –comme le montrent certains passages de la Bible elle-même, ou encore la «lunette de saint Laurent», dans le mausolée de Galla Placidia à Ravenne. Plus vraisemblablement encore une combinaison de différentes logiques.
Dans le même temps, les anciennes bibliothèques constituées de volumina disparaissent irrémédiablement, au profit de la nouvelle «bibliothèque» formée désormais par le «Livre des livres», la Bible. Bien entendu, nous changeons aussi d’ordre de grandeur (autrement dit, il y a infiniment moins de livres...).
S’agissant de la mise en livre, nous avons aussi souligné, sur ce blog même, la filiation significative entre la pagina du volumen et la «page» du livre en cahiers. Le rouleau apparaît souvent dans l’iconographie comme étant le support «naturel» de la prise de notes, quand l’auteur «inspiré» parle, ou démontre par l’exemple de sa vie: c’est le cas de l’abbé ou du moine rédigeant la vie du saint fondateur (cliché 1), comme ce sera le cas du scribe prenant au vol (... mais aussi du lecteur: cf cliché 2) la poésie de tel ou tel Minnesänger dans le Codex Manesse de Heidelberg (Giuseppe Frasso, Univ. cath. de Milan). Il ne paraîtrait pas déraisonnable de penser que, à l’heure où la forme du livre en cahiers s’est imposée de fait, le rouleau apparaisse comme chargé d’une signification spécifique, voire d’une certaine distinction (le rouleau ne peut pas être réduit à une simple «forme alternative», et plus ou moins transparente).
Le dispositif interne peut-être le plus fréquent s’agissant des rouleaux serait celui du volumen, sur lequel le texte se présente en colonnes successives copiées perpendiculairement à la longueur, quand le rotulus est  privilégié pour les documents d’archives. Pensons, par ex., à l’inventaire de la bibliothèque réunie par Charles V dans la tour de la Fauconnerie de son château du Louvre (BNF, ms Baluze, 397). L’inventaire en rouleau a apparemment été préparé pour constituer l’instrument de référence, destiné à être intégré dans le trésor royal, quand les inventaires en codex devaient plutôt servir d’instruments de travail. Les fonds de manuscrits des grandes bibliothèques patrimoniales conservent souvent des pièces qui ont en effet la forme de semblables rouleaux.
Marilena Maniacci (Univ. de Cassino) conduit un travail systématique de recensement et d’analyse comparée des rouleaux aujourd’hui connus –intégrant notamment un certain nombre de rouleaux orientaux, les rouleaux de la Torah et surtout les exemples fournis par la chrétienté occidentale. Ces documents, qui en règle générale portent des textes à caractère religieux, sont en effet justiciables non seulement d’une analyse statistique, mais aussi d’une étude codicologique systématique. Nous découvrons alors que les textes en rouleau se rencontrent en nombre, et jusqu’à une époque très récente, même si l’apogée semble avoir été atteint au XVe siècle, et même s’il n’est pas toujours facile de faire le départ entre un document d’archives et un «livre» au sens large du terme.
Esthétisation de la lecture, dans le Codex Manesse
C’est à un texte particulier que s’intéresse Marco Rainini (Univ. cath. de Milan), lorsqu’il présente la Généalogie du Christ de Pierre de Poitiers († 1205), un classique des bibliothèques médiévales. L’ouvrage lui-même a probablement été rédigé par son auteur en fonction même de la forme du rouleau. La mise en livre varie d’un manuscrit à l’autre, mais elle est généralement très complexe, avec une suite de colonnes juxtaposées dans le sens de la longueur, le tout combiné avec des motifs graphiques et des systèmes de représentation (tableaux, diagrammes, etc.) eux-mêmes très sophistiqués. Nous sommes sans doute devant un jeu de procédés mnémotechniques, mais aussi devant un modèle qui sera repris pour un certain nombre de généalogies princières (par ex. dans un rouleau de la Corviniana), voire pour certaines chroniques imprimées à la fin du XVe siècle. Paradoxalement, cette mise en livre très spécifique peut, en définitive, être assez facilement transposée dans le cadre d’un livre en cahiers.
Concluons simplement sur le fait que le support du rouleau ne peut que très rarement s’articuler avec la technique de la typographie en caractères mobiles. Même la Chronica chronicarum donnée à Paris pour Jean (II) Petit en 1521 serait plutôt destinée à l’affichage, comme le suggèrent les particularités d’exemplaire (cf cliché 3). Nous ne pouvons réellement que nous féliciter de voir un colloque international d’histoire du livre réserver d’entrée une place importante (la première des ses quatre sessions de travail) à une forme trop généralement négligée par les spécialistes. Le plaisir de la recherche et de l’échange est complet quand, de surcroît, ledit colloque se déroule dans le cadre somptueux du Palazzo Geremia, au cœur de la ville historique de Trente… 

mardi 7 mars 2017

Les fantômes de la bibliothèque

La dynastie des La Rochefoucauld a déjà été évoquée sur ce blog, à travers notamment les grandes figures du siècle des Lumières, la duchesse d’Enville, son fils Louis Alexandre, et son cousin François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (cliquer ici).
Les La Rochefoucauld sont, depuis la fin du Moyen Âge, au service de la monarchie, et cette fidélité assurera leur fortune: la famille «est une des plus anciennes et des plus illustres du royaume» (Dict. de biographie fr.). L’apogée est atteint quand François VIII de La Rochefoucauld (1663-1728) épouse Madeleine Le Tellier, fille du principal personnage de l’État, Louvois, le propre successeur de Colbert (1679). Les châteaux de province (La Rochefoucauld…) sont désormais abandonnés, au profit de demeures plus proches du pouvoir, à Paris et à Versailles, mais aussi dans des «campagnes» en Île-de-France, notamment le château de Liancourt et celui de La Roche-Guyon.
La bibliothèque de La Roche-Guyon vers 1920...
L’emplacement de ce dernier est stratégique, en bord de Seine, non loin de l’ancienne frontière entre le domaine du roi et celui de son puissant vassal, le duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre. La forteresse primitive, dont subsiste aujourd’hui le donjon dominant la falaise, effrayait déjà l’abbé de Saint-Denis au début du XIIe siècle: «Au sommet d’un promontoire abrupte, dominant la rive du grand fleuve (…), se dresse un château affreux et sans noblesse appelé La Roche». Au fil des siècles, de nouveaux bâtiments sont aménagés ou élevés en contrebas, jusqu’à constituer, à la fin du XVIIIe siècle, le château de plaisance toujours en grande partie conservé.
François VIII fait entreprendre d’importants travaux d’aménagement, pour que l’ancienne forteresse témoigne de la dignité acquise par la famille: arc de triomphe en façade, escalier d’honneur, appartements de parade, nouveaux pavillons. L’héritier, Alexandre de La Rochefoucauld, terminera le programme après avoir définitivement abandonné Versailles, en 1744: il s’inquiète aussi de transmettre le duché en organisant le mariage entre sa fille aînée, Louise Élisabeth (1716-1797), et son neveu le duc d’Enville.
Mais ce dernier est décédé dès 1746. C’est peu de dire que, après cette disparition précoce, la duchesse se consacre entièrement à l’éducation de ses enfants, dans une perspective qui était celle des Lumières les plus avancées. Elle réunit les esprits les plus brillants de son temps dans son hôtel parisien de la rue de Seine ou à La Roche-Guyon –Condorcet, Benjamin Franklin, Turgot, ou encore l’abbé Barthélemy comptent parmi ses familiers. Son fils, Louis-Alexandre (1743-1792), est un partisan résolu du libéralisme et du progrès: il est le premier traducteur de la Constitution des Treize États insurgés d’Amérique du Nord, à la demande de Franklin lui-même, en 1783. La bibliothèque familaile conservera le propre exemplaire du duc, avec des notes de l'auteur...
À La Roche-Guyon, c’est la duchesse d’Enville qui fait construire, à partir de 1765, un nouveau pavillon, en aval par rapport à l’ancien château: ameublement et décoration y sont résolument modernes, tandis qu’un cabinet est précisément réservé à la bibliothèque. L’ampleur croissante de celle-ci impose bientôt d’adapter le programme, en aménageant une salle de «galerie» sur deux niveaux, outre plusieurs petites pièces consacrées au rangement des livres.
La collection de La Roche-Guyon, quelque 12 000 volumes, réellement fabuleuse, constitue à la fois une démonstration d’engagement en faveur des Lumières, et un témoignage de la grandeur du lignage: beaucoup de reliures en maroquin sont armoriées, et les exemplaires témoignent de la distinction des princes – tel ce Catalogue des chevaliers, commandeurs et officiers de l’ordre du Saint-Esprit, sorti des presses de Ballard en 1760, et qui s’ouvre sur un frontispice de François Boucher. La rampe de la galerie est  décorée d’armoiries et de trophées de chasse. Les clichés réalisés dans les premières décennies du XXe siècle par Gustave William Lemaire permettent de se faire une idée de la richesse des aménagements, et de la somptuosité du mobilier (voir cliché 1).
... et en 2017.
La bibliothèque, qui constituait un monument historique en tant que tel et un témoignage irremplaçable d’une histoire familiale se confondant avec l’histoire de France, est malheureusement dispersée aux enchères au cours d’une vente mémorable, à Monte-Carlo en décembre 1987… Certaines pièces, en tout petit nombre, sont passées dans les collections publiques, notamment les deux globes, terrestre et céleste, sortis de l’atelier de Jean-Antoine Nollet en 1728 (auj. Bibliothèque nationale de France). Mais le château lui-même est désormais pratiquement vidé de son mobilier historique (y compris les boiseries…): au début du XXIe siècle, les rayonnages de la salle de bibliothèque, conservés en l’état, n’abritent plus qu’une vertigineuse série de tristes «fantômes» sans autre objet que celui de meubler le vide...

[Vente. Monte Carlo. 8 et 9 décembre 1987] Bibliothèque du château de La Roche-Guyon, provenant de la succession de Gilbert de La Rochefoucauld, duc de La Roche-Guyon, Monaco, Sotheby’s Monaco, 1987. Ce catalogue est d’une fiabilité scientifique des plus médiocres (dès le premier paragraphe du court avant-propos, le rédacteur indique que Liancourt et La Roche-Guyon seraient situés en Angoumois!).

vendredi 13 mai 2016

Une famille de notables de Bourges à l'heure de la Renaissance

Nous évoquions dans un récent billet le rôle des négociants et des universitaires originaires des pays germanophones et venus à l’université d’Orléans, mais aussi à celles Bourges, voire de Poitiers, au tournant des XVe et XVIe siècles. Certains de ces personnages ont très probablement joué un rôle dans le transfert des idées luthériennes dans le royaume à partir de 1517-1518. Mais d’autres émigrés de la même origine sont établis bien antérieurement, qui parfois ont non seulement réussi sur le plan de la fortune, mais se sont aussi intégrés aux milieux les plus privilégiés de l’entourage royal.
Tel est le cas des Lallemant, négociants installés à Bourges au XIIIe siècle. Un siècle plus tard, Guillaume Lallemant compte parmi les personnalités à la tête de la ville, et des alliances ont été nouées avec les principaux lignages de notables, notamment les Chambellan. C’est Guillaume Lallemant qui achète progressivement le terrain, appuyé sur l’ancienne enceinte, sur lequel sera édifié un premier hôtel. Son fils, Jehan Lallemant, reçoit Louis XI à Bourges en 1461, et exerce à compter de 1481 comme receveur général de Normandie. Il meurt en 1494.
Les deux fils de Jehan portent  le même prénom que leur père, ils seront tous deux maires de Bourges, et ils obtiendront des charges très lucratives, l’aîné comme receveur général de Normandie (il meurt en 1517), le cadet comme receveur général de Languedoc (il meurt en 1521). Deux autres frères entrent dans le clergé: Guillaume sera notamment grand archidiacre de Tours, doyen de Tournai et chanoine de Bourges. Enfin, leur sœur se marie dans une famille de négociants de Florence.
Il est significatif de voir nos personnages s’employer à affirmer une forme de distinction culturelle, en s’appuyant notamment sur le livre et en constituant des bibliothèques pour lesquelles des commandes sont passés auprès d’un certain nombre d’ateliers de copistes et d’enlumineurs. Jehan Lallemant père fait ainsi copier par Jean Gomel, en 1489, un manuscrit des Antiquités judaïques de Flavius Joseph conservé à l’Arsenal (ms 3686). Guillaume Lallemant achète quant à lui à Bourges, en 1493, un manuscrit du Flosculus proverbiorum Salomonis, tandis que Jehan Lallemant le Jeune commande un livre d’Heures à Geoffroy Tory en 1506 –on sait que Tory, né vers 1480 à Bourges, exerce d’abord dans sa ville natale, avant que de venir à Paris d’ comme régent de collège. Le manuscrit est aujourd’hui conservé à Washington. Il est possible qu’un Missel de Tours également de provenance Lallemant et acheté par Pierpont Morgan en 1879 sorte aussi de l’atelier de Geoffroy Tory. Les armoiries ou des devises des Lallemant se retrouvent sur un certain nombre d’autres manuscrits également dispersés à travers le monde: plusieurs autres livres d’Heures et un Office de la Vierge à l’usage de Bourges (Officium Beatae Marie Virginis secundum usum Bituricenis) mais aussi un Roman de la rose et un De Consolatione de Boèce en latin et en français (BN, mss, lat. 6643).

Nous sommes ainsi devant un ensemble caractéristique des bibliothèques des élites liées à la cour, avec la préférence donnée aux manuscrits de luxe, avec pourtant aussi une part proportionnellement importante de livres à contenu religieux. Nous ajouterons, au chapitre de cette conquête de la distinction, le fait que la deuxième édition du De re ædificatoria d’Alberti (Paris, Rembolt, 1512), établie par Geoffroy Tory, est dédiée par lui à Jehan Lallemant le Jeune (cf clichés). Enfin, Marot lui-même rédigera une manière d’épitaphe collective, «Des Allemans de Bourges, récité par la déesse Mémoire».
On rappellera pour finir le fait que les Lallemant font construire, au lendemain du grand incendie de 1494, un somptueux hôtel particulier dans le style italianisant, et qui ce sont eux qui présideront notamment à l’entrée de Louis XII et d’Anne de Bretagne à Bourges en 1506. 

Outre les travaux d’Alain Collas sur les notables de Bourges aux XIVe-XVIe siècle, on consultera: Jean-Yves Ribault, «Note sur les origines de la famille Lallemant», dans Cahiers d’archéologie et d’histoire du Berry, n° 29, juin 1972, p. 62-64. Mécènes et amateurs d’art berrichons du Moyen Âge et de la Renaissance [catalogue d’exposition], Bourges, 1956 (ronéoté), p. 49 et suiv.

dimanche 24 avril 2016

Bibliohèques romaines de la Contre-Réforme

Pratiquement aucune ville ne peut prendre, au même titre que Rome, le premier rang dans l’histoire des bibliothèques.
Parmi les premières bibliothèques modernes, la Bibliotheca Angelica occupe cependant une position privilégiée. Elle tire son nom de son fondateur, Angelo Rocca, (1545-1620) : né près d’Ancône, il entre à sept ans chez les Augustins, et il poursuivra un cursus d’études qui le conduira jusqu’au grade de docteur en théologie conquis à l’Université de Padoue en 1577. Après qu’il ait un temps séjourné à Venise, où il est notamment un familier de l’atelier des Aldes, le voici appelé à Rome, d’abord comme éditeur de textes (1579), puis comme correcteur à la Typographie Vaticane (1585): il en prendra la direction en 1595. Il collabore tout particulièrement au travail d’édition de la Bible: la Vulgate Sixtine est donnée en 1590, puis la Vulgate Clémentine en 1592 – seule version de la Bible reconnue par l’Église jusqu’en 1979.
Nommé sacristain de la chapelle du pape (1595), puis évêque de Tagaste (1605: c'est évidemment la tradition de saint Augustin), Rocca est avant tout un homme du livre. Il intervient au niveau du programme pictural du nouveau Salone Sistino, dans lequel la Bibliothèque du pape est installée, et publie, en 1591, une notice détaillée du projet :
Bibliotheca Apostolica Vaticana a Sixto V Pont. Max. in splendidiorem, commodioremq[ue] locum translata..., Roma, Typographia Apostolica Vaticana, 1591.
Surtout, il prévoit de léguer sa superbe collection de quelque 20 000 titres à la bibliothèque des Augustins de Rome, sous la condition d’en faire une bibliothèque publique. Un bref de Clément VIII, en 1595, autorise la donation et, en 1604, une inscription lapidaire annonce que les livres seront mis à la disposition de tous les lecteurs intéressés, «pour la commodité non seulement des religieux [de la maison], mais aussi des clercs et des laïcs». L’acte de donation effectivement passé par devant notaire en 1614 inclut un Instrumentum particulièrement intéressant sur le plan bibliothéconomique. Quatre ans plus tard, la bibliothèque est fondue avec la bibliothèque ancienne du couvent, lequel fournit un bibliothécaire élu parmi les frères.
Le Naudé... de l'Angelica
Très vite, la Bibliotheca Angelica, située au cœur de la ville en arrière de la place Navone, devient un lieu de travail pour les savants et prend rang parmi les curiosités visitées par les voyageurs. Naudé la considère comme un modèle, et le Père Jacob confirmera :
Entre toutes les bibliothèques des quatre ordres mandians, je n’en ay point veu de plus belle dans Rome que celle des Pères Augustins ; laquelle doit sa gloire à Ange Rocca, (…) du nom duquel est-elle appelée la Bibliothèque Angélique. Ce docte religieux ne se contenta pas seulement de procurer ce bien aux religieux de son ordre. Mais encore il a ordonné qu’elle seroit publique et ouverte tous les matins à ceux qui y veulent aller estudier, au grand soulagement de tous les curieux (p. 102-103). 
Une trentaine d’années après la mort de Rocca, les Augustins achèteront le groupe d’immeubles voisins pour y transporter la bibliothèque agrandie. Le projet est confié à Borromini, qui a déjà travaillé à la bibliothèque Vallicelliana (1) et à celle de l’université La Sapienza, dite Bibliotheca Alexandrina (2). Le dispositif de cette première Angelica n’a pas été conservé, mais elle était établie dans une grande salle à rayonnages muraux, à laquelle succédera au XVIIIe siècle la salle actuelle.
On considère que l'ouverture de l'Angelica, en 1614, marque la date de la première ouverture d'une bibliothèque publique dans le monde catholique. Et on rappellera que Naudé lui-même fait en partie son apprentissage en bibliographie et surtout en bibliothéconomie à Rome, au service d'abord du cardinal Bagni, puis du cardinal Antoine Barberini.

(1) Créée en 1565 par saint Philippe de Néri dans l’oratoire des Philippins, Piazza della Chiesa Nuova. Voir P. Jacob, p. 104.
(2) La Sapienza, université de Rome, est établie dans ses nouveaux locaux par Giacomo della Porta, qui élève le bâtiment sur la rue et le cloître devant Saint-Yves (1559). La bibliothèque de Borromini, commandée par Alexandre VII (d’où son nom) sera abritée dans l’aile nord, et officiellement ouverte au public en 1670.

samedi 23 janvier 2016

Des hommes nouveaux pour une nouvelle économie des médias et de l'information

Quelques familles de la Renaissance ont laissé un nom dans l’histoire de l’Europe, qui n’appartiennent pas aux dynasties souveraines, mais bien aux milieux d'affaires. On pensera moins aux Médicis, qui seront les maîtres de Florence et qui feront plusieurs mariages royaux, qu'aux Fugger d’Augsbourg. Ceux-ci se révèlent être des personnalités tout à fait conscientes de la nouvelle économie des médias dans laquelle l’Europe est entrée depuis le dernier quart du XVe siècle.
Trachtenbüchlein de Matthäus Schwarz: Jakob Fugger au travail
L’ancêtre, Hans Fugger, vient s’établir à Augsbourg en 1367, où il délaisse peu à peu les activités liées au tissage pour s’orienter vers le grand négoce et la banque. L’un de ses descendants, Jakob l’Ancien (der Ältere) est à l’origine de la gloire des Fugger: après sa mort (1469), les affaires sont reprises par trois de ses fils, Ulrich († 1510), directeur général à Augsbourg, Georg († 1506), chargé de la succursale de Nuremberg, et Jakob († 1525), auquel est confié le domaine des affaires internationales. Ce dernier sera plus tard surnommé «le Riche» (der Reiche).
La tradition veut que, dans ses familles de grands négociants fortunés, les fils fassent d’abord un apprentissage pratique des affaires: le jeune Jakob vient notamment à Venise, où il est initié à la comptabilité en parties doubles. Il va asseoir sa fortune sur une maîtrise accomplie de toutes sortes de techniques liées à l’écrit: une correspondance d’affaires écrasante lui assure la maîtrise de l’information, c’est à dire la clé de la réussite dans des opérations liées aux différences des cours d’une place à l’autre, mais aussi aux rapports de forces et aux besoins des princes et des souverains. Le célèbre «Livre des costumes» (Trachtenbüchlein) de son secrétaire Matthäus Schwarz illustre parfaitement ce qui fait la fortune du magnat.
Dans la «Chambre d’or» du Palais Fugger d'Augsbourg (die goldene Schreibstube), le jeune secrétaire et comptable principal et son maître sont réunis pour travailler. Il s’agit de dépouiller la correspondance, et de reporter les mouvements de valeurs dans le Grand livre que Schwarz a sous les yeux: les lettres dépouillées sont jetées sous la table, tandis que, autre nouveauté de la comptabilité bientôt adoptée par Jakob Fugger, le Grand livre fait apparaître les comptes ouverts aux différents correspondants. En arrière, un «meuble de notaire», dont les tiroirs abritent les pièces relatives aux affaires conduites avec un certain nombre de villes principales, Rome, Venise, Ofen (Buda) et Cracovie d’abord, puis Milan Innsbruck, Nuremberg, Antorff (Anvers) et Lisbonne. La fortune des Fugger est bâtie sur la construction d'un réseau enserrant les principales places européennes d'affaires, et dont le cœur se situe dans la petite pièce de leur palais d'Augsbourg.
Arrêtons-nous sur un second point, également caractéristique de la modernité: toujours savoir s’entourer des meilleures garanties, et surtout des collaborateurs les mieux formés. On remarque ainsi, dans notre liste de villes, les noms d’Innsbruck, de Buda(pest) et de Cracovie. Nous sommes là devant un autre complexe majeur sur lequel se déploie la fortune familiale, celui des mines et des opérations sur les métaux –un secteur dans lequel l'innovation technique joue un rôle fondamental autour de 1500 au et XVIe siècle. Or, à la fin du XVe siècle, les trois frères commencent à prêter des sommes de plus en plus considérables à l’archiduc Sigismond de Tyrol, sommes pour lesquelles ils reçoivent des remboursements sous forme de livraisons d’argent produit par les mines de Tyrol autour d'Innsbruck.
Puis, en 1494, c’est le lancement des grandes opérations sur les «affaires de Hongrie», dans lesquelles les frères Fugger sont représentés par un correspondant de Breslau, Kilian Auer: il s’agit notamment de reprendre les mines de Neusohl, et surtout de s’attacher les services d’un technicien de haut vol, en la personne de l’ingénieur Hans Thurzo et de son fils Georg. En quelques années, ils mettent en place trois usines de retraitement du minerai, à Hohenkirchen (Thuringe), à Neusohl (Bistritz) et à Fuggerau (près de Villach), assurant une production de cuivre et d’argent écoulée à Cracovie, à Nuremberg et à Venise. Les bénéfices sont énormes: plus de 2 millions de florins entre 1494 et 1526…
Le fait de pouvoir s’assurer les services des techniciens les plus compétents, et de les associer aux affaires, se révèle être un facteur absolument décisif. La réussite des opérations réside dans la qualité de l’information (y compris dans le domaine politique), et dans l'efficacité de leur traitement. Jakob Fugger traite avec les plus grands personnages de son temps, à commencer par l’empereur Maximilien, et par son successeur Charles Quint. Lorsque Dürer assiste à la diète d’Augsbourg, en 1518, le vieux banquier lui commande son portrait: un portrait étonnant par la simplicité de celui qui est alors l’homme le plus riche d’Europe, mais qui est assuré que sa fortune vient de ses seules compétences, et qui ne ressent pas le besoin d’un quelconque apparat pour porter témoignage de sa réussite. On notera d'ailleurs, sur le portrait ci-dessus, la différence de mise entre le jeune et élégant secrétaire, et le richissime banquier, dont la mise est beaucoup plus simple avec sa confortable robe d'intérieur...
Les Chroniques de Nuremberg dans l'exemplaire de l'auteur, acquis par Fugger avec l'ensemble de la bibliothèque de Hartmann Schedel (© Bayerische Staatsbibliothek, Munich)
L’intérêt pour les curiosités artistiques et intellectuelles ressort chez le neveu de Jakob, Raymund Fugger (1489-1535), le fils de son frère Georg: Jakob l’envoie notamment à Cracovie, où il épousera Katharina Thurzó et d’où il dirigera l’ensemble des affaires liées aux métaux en Hongrie. Mais Raymund se consacre beaucoup au domaine des beaux arts et de l’humanisme, il connaît Érasme, Beatus Rhenanus et Mélanchton, et il se constitue une bibliothèque célèbre. Son fils Johann Jakob (1516-1575) poursuit dans cette voie: son bibliothécaire est l’helléniste Hieronymus Wolf, il acquiert en 1552 toute la bibliothèque de l’humaniste nurembergeois Hartmann Schedel, mais les difficultés financées nées des banqueroutes successives de Philippe II l’obligeront en 1571 à liquider sa collection de plus de 10 000 volumes au profit du duc Albrecht V de Bavière.
L’ensemble, qui a constitué la base de la Bibliothèque royale de Bavière, est aujourd’hui toujours conservé à Munich. Signalons que d’autres branches de la famille constituent alors aussi des bibliothèques de plusieurs milliers de volumes.

mercredi 14 octobre 2015

Une exposition à Chantilly

La très belle exposition consacrée par le Château de Chantilly au Siècle de François Ier nous permet de découvrir un certain nombre de pièces remarquables, présentées dans le bâtiment du Jeu de paume. Au nombre figure le frontispice du Diodore de Sicile de 1534 (ms 721: catalogue, n° 65).
La scène de dédicace est si célèbre qu’elle a pratiquement le statut de l’un des portraits «officiels» du roi. Elle remplit d'abord un objectif politique, celui d’affirmer la «distinction» culturelle et artistique du pouvoir royal: le choix du titre n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un texte grec correspondant à une histoire universelle, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile –et l’on sait toute l’attention donnée par le roi et par son entourage à la construction d’un lien direct entre la culture de l’Antiquité grecque et celle de la monarchie française du temps.
Le texte original de Diodore a déjà été traduit en latin, par Poggio Bracciolini, et publié à Bologne en 1472, édition suivie de trois autres éditions italiennes au XVe siècle, puis de deux éditions parisiennes au début du XVIe. La traduction française est établie sur le latin par Antoine Macault, secrétaire et valet du roi: elle constituerait le premier grand texte historique traduit en langue vernaculaire pour être offert au souverain.
Nous n’insistons pas sur le deuxième volet de cette démonstration politique, à savoir la scène de dédicace (en l’occurrence, il s’agit plutôt de lecture) comme l’un des temps forts de la construction de la figure du prince. L’exposition de Chantilly reprend ici la thèse parfaitement convaincante de Gilbert Gadoffre, selon laquelle il y aurait, dans le règne de François Ier, un «avant Pavie» (le temps de la jeunesse, des aventures militaires et de la figure du roi de guerre) et un «après Pavie», ou plutôt un «après Madrid» (le temps de la réflexion, et de la figure moins du roi de paix que du protecteur des arts et des lettres). Les deux volets s’articulent au demeurant, puisque le roi, en se posant comme le successeur des souverains de l’Antiquité, d’Alexandre aux Ptolémée, veut aussi s’imposer à ses concurrents européens, au premier rang desquels l’empereur.
Mais la scène du frontispice, pour reconstruite qu’elle soit par l’artiste (il s’agit non pas de Jean Clouet, mais du peintre Noël Bellemare), fonctionne aussi comme un témoignage à la fois d’une scène qui s’est réellement déroulée (même si sous une autre forme), et des rapports de force entretenus à la cour. Nous sommes en représentation, et on peut identifier un certain nombre des participants avec certitude ou, du moins, avec assez de probabilité.
Ceux-ci s’organisent en trois groupes, autour de la figure du roi, le seul  à être assis. François Ier est né à Cognac en 1494, et il a donc quarante ans en 1534. Près de lui, autour de la table, ses trois fils: le dauphin François, son fils préféré, est âgé de seize ans, mais il mourra quelques années plus tard. Le deuxième fils, Henri d’Orléans, est le futur Henri II, tandis que le cadet, Charles d’Angoulême, est représenté de dos, âgé d’une douzaine d’années. On se souviendra que le roi n’a pu se libérer de son emprisonnement espagnol que par la signature du traité de Madrid, et en livrant en otage ses deux premiers fils pour garantir l’exécution de celui-ci: les tout jeunes enfants ne reviendront en France que quatre ans plus tard (1530). 
Sur la partie gauche du tableau, ce sont les «copains» du roi, pour reprendre le terme de Gilbert Gadoffre: ils sont de la même génération, et certains d’entre eux ont été élevés avec lui, notamment à Amboise. Un très grand seigneur, d’abord, Anne de Montmorency, très proche du roi, a alors quarante et un ans. Mellin de Saint-Gelais a quarante-trois ans, il est né à Angoulême, dont son oncle, Octavien, était évêque, et il est l’aumônier du dauphin. Chabot de Brion a quarante-deux ans, lui aussi était proche du roi dans sa jeunesse, et il a été prisonnier à Pavie: en 1534, il est amiral, et gouverneur de Bourgogne.
Claude d’Urfé est le plus jeune (trente-trois ans), mais, orphelin d’une famille du Forez, il a été élevé à la cour. Sur le tableau, il se tient légèrement en retrait: sa carrière est encore à venir, même s'il sera bientôt nommé bailli du Forez. Puis il servira un temps comme ambassadeur, avant de revenir sous Henri II et d'occuper les charges les plus hautes de la cour, comme gouverneur des enfants de France et membre du Conseil. Anne de Montmorency, alors  connétable, sera le parrain d’un de ses petits-fils. On sait par ailleurs que Claude d’Urfé avait constitué une célèbre bibliothèque. 
Trois clichés: Chantilly, ms 721. © Bibliothèque du château de Chantilly

Nous passerons plus rapidement sur les personnages figurant sur la droite du tableau, et qui représentent la génération précédente. Deux d’entre eux peuvent à bon droit être considérés comme les figures inamovibles placées à la tête des affaires, à savoir le trésorier de France Florimond Robertet (?), et le chancelier, le cardinal Duprat, lequel meurt d'ailleurs l’année suivante (1535). Quant à Guillaume Budé, soixante-sept ans, il n’est devenu un proche du roi qu’à partir de 1520, mais s’est dès lors imposé comme la figure principale de l’humanisme «à la française». Rappelons qu’il est depuis 1522 le «garde de la librairie» de Fontainebleau, tandis que Mellin de Saint-Gelais sera, de son côté, nommé «garde de la librairie» de Blois après la mort du dauphin.
Nous ne saurions, bien évidemment, oublier la figure du traducteur lecteur, debout au premier plan, dans son modeste habit noir. Quant au petit singe qui regarde la scène, assis sur la table, il est l’un des symboles les plus couramment utilisés par les artistes pour symboliser la bêtise inhérente à la condition humaine –il tient, d’une certaine manière, le rôle du fou de cour. Terminons en signalant que la scène du manuscrit est reproduite en gravure dans l’édition imprimée des trois premiers livres de Diodore, donnée à Paris dès l’année suivante (catalogue, n° 66).

Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, préf. Jean Céard, Genève, Librairie Droz, 1997 («Titre courant»).
Le Siècle de François Ier. Du roi guerrier au roi mécène [catalogue de l’exposition de Chantilly], dir. Olivier Bosc, Maxence Hermant, Paris, Éditions Cercle d’art, 2015.

jeudi 21 mai 2015

L'âge d'or de la Champagne comtale

En découvrant la Médiathèque de Troyes à l'occasion de notre prochaine séance foraine (cliquer ici pour consulter le programme), nous aurons l'occasion de nous familiariser avec la brillante cour des comtes de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles. Les comtes entreprennent en effet très tôt de constituer leur principauté en un ensemble autonome et administré avec soin. Ils soutiennent les fondations religieuses et leurs écoles, ils ont une action importante comme commanditaires et comme mécènes de textes et d'œuvres d'art, et ils réunissent une bibliothèque remarquable. Dans cette perspective, une figure majeure est celle du comte Henri le Libéral: pourtant, la trajectoire du comté de Champagne sera en définitive précocement interrompue par les alliances successives avec la dynastie capétienne, et par l'intégration dans le domaine royal.

En 1152, les successeurs de Thibault II le Grand, comte de Blois-Champagne, se partagent seigneuries et charges. Henri Ier le Libéral, né en 1127, est comte de Troyes; son frère, Thibault, reçoit quant à lui le comté de Blois; le cadet, Guillaume aux Blanches-Mains, fait carrière dans l’Église, comme évêque de Chartres (1165), puis archevêque de Sens (1168) et de Reims (1176), et cardinal (1179). C’est à lui que Pierre Le Mangeur (Petrus Comestor) dédicace son Histoire ecclésiastique dans les années 1170. Quant à la sœur, Adèle († 1206), elle a épousé en troisièmes noces le roi Louis VII († 1180), et elle est la mère de Philippe Auguste.
La Champagne constitue alors une principauté très puissante, bien administrée et riche (c’est la grande époque des foires), mais elle est aussi un des pôles de la Chrétienté. Lorsque le pape Alexandre III (vers 1105-1181) se réfugie en France pour se mettre à l’abri de l’empereur et des antipapes Victor IV et ses successeurs, il s’établit en effet à Sens (1163-1165), et c’est à Sens et à Pontigny que l’archevêque de Cantorbéry Thomas Beckett se réfugiera aussi un temps, avec son entourage de clercs (1164-1170). On sait que Jean de Salisbury, secrétaire de l’archevêque et lui aussi un intellectuel de très haut vol, succédera à Guillaume aux Blanches Mains au siège de Chartres (1176).
Henri le Libéral a lui-même bénéficié au château de Troyes d’une bonne formation, apportée par des précepteurs privés. Il lit bien le latin, il entretiendra une correspondance active avec de nombreux clercs de son temps, et il constitue une bibliothèque personnelle que nous connaissons relativement bien. Attentif à former une classe d’administrateurs compétents, il fonde un certain nombre de collégiales avec des écoles. La principale, consacrée à saint Étienne et établie en 1157 dans le palais comtal lui-même, a vocation à servir de chapelle palatine, et à devenir la nécropole dynastique. Elle accueille en outre, au premier étage, les archives et la bibliothèque comtales.
Bible des comtes de Champagne, MAT, ms 2391 (prov.: St-Étienne)
On a pu estimer cette bibliothèque à une cinquantaine de manuscrits, d’abord des historiens de l’Antiquité latine (Valère Maxime, Quinte Curce, Flavius Josèphe, Aulu Gelle...) mais aussi les Pères et docteurs de l’Église (Augustin, Jérôme, Isidore, Grégoire, etc.), sans oublier des auteurs plus récents, comme Hugues de Saint-Victor ou encore Pierre Lombard. Patricia Stiernemann souligne que le comte a été conseillé précisément pour faire recopier les versions les meilleures et les plus complètes des textes qu’il souhaitait, d’après des manuscrits figurant notamment dans des bibliothèques de Champagne méridionale. Les Anglais de l’entourage de Thomas Becket ont ici un rôle important.
Henri le Libéral a épousé Marie de France (1145-1198), fille aînée de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. La comtesse, qui pratique la lecture, goûte elle aussi aux textes et aux livres, mais avec des préférences autres, peut-être plus «modernes», que celles de son mari. Elle s’intéresse en effet à la «matière de Bretagne», entendons aux romans du cycle arthurien, et c’est elle qui commande à son clerc Chrétien de Troyes l'un au moins des grands romans de la Table ronde, le Chevalier à la charrette (Lancelot). Elle fait aussi traduire la Genèse en langue romane, et possède un certain nombre de manuscrits à caractère religieux, l’ensemble étant rangé, au château, dans une «armaire» (armoire).
Dans les faits, une partie des manuscrits du comte passera dans le trésor de la collégiale, ce qui a assuré leur conservation lors de la Révolution, et ce qui explique qu’ils soient, aujourd’hui encore, conservés dans les fonds de la Médiathèque de Troyes. Parallèlement, la ville est le siège d’une activité de copie et de peinture de manuscrits destinés à la clientèle de la cour. Une autre importante collection de livres y est celle du chapitre cathédral, qui fera reconstruire sa bibliothèque en 1477-1480: cette salle de la «Théologale» (parce que l’on y dispensait aussi les cours de théologie) accueille les manuscrits enchaînée, et elle est décorée de vitraux dont le célèbre «rondel de Nicolas de Lyre» aujourd’hui présenté au Musée du vitrail. 
Le "Rondel de Nicolas de Lyre" (Troyes, Musée du vitrail)

Alors que les alliances se sont multipliées entre la dynastie des comtes de Champagne et celle des rois Capétiens, alors aussi que les comtes sont devenus par héritage rois de Navarre (1199), la Champagne indépendante disparaît définitivement à la suite du mariage de la reine Jeanne de Navarre († 1305) avec le futur Philippe le Bel en 1284… Quant au palais comtal et à la collégiale Saint-Étienne, ils seront détruits au début du XIXe siècle.

dimanche 17 novembre 2013

La Renaissance: la politique, les arts et les lettres

Nous avons déjà à plusieurs reprises traité de l’articulation entre le champ du politique, et celui de l’écriture et des arts. Le colloque «Bodoni», qui vient de se dérouler à Bologne, offre l’opportunité d’illustrer une problématique à laquelle la conjoncture italienne du bas Moyen Âge et des débuts de l’époque moderne fournit un terreau bien évidemment très favorable.
Lorsque, à partir du XIIIe siècle, les catégories socio-politiques traditionnelles tendent à perdre de leur prégnance (notamment la féodalité), différentes expériences se déroulent, qui visent à construire un paradigme historico-politique nouveau. Ce paradigme sera en définitive celui de l’absolutisme princier, lequel entretient des liens très particuliers avec le domaine de l’écrit et du livre. Le prince doit en effet se distinguer du commun pour justifier le statut dérogatoire dont il bénéficie, et l’un des éléments majeurs de cette distinction concerne, certes, le cadre de vie (le château et la vie de cour), mais aussi les arts et les lettres.
Ludovicus Rex
L’évidence de la grandeur du prince justifie son pouvoir: c’est parce qu’il est la figure centrale d’un monde distingué qu’il jouit de son statut privilégié; parce qu’une communauté réunie à son entour, une cour de «grands» et d’administrateurs, d’intellectuels, d’artistes, d’artisans et de serviteurs, le proclame comme tel; parce qu’il déploie et fait déployer une véritable «rhétorique de la gloire». La théorie politique lui permet de déroger au droit naturel et «l’empêche de se réduire à n’être que [ce] qu’il est», à savoir un homme: la célèbre caricature de Louis XIV par ses adversaires protestants ne dit pas autre chose («Ludovicus rex»), tout en renvoyant à un usage très moderne de la publication polémique.
A côté de celui de l’art, le domaine de l’écrit et du livre se trouve désormais en charge d’une fonction politique stratégique: celle-ci se traduit par le rôle du prince en tant que mécène, mais aussi en tant qu’amateur de livres précieux, dont il constituera éventuellement une collection. Dès la première moitié du XIVe siècle, la dynastie des Polenta, seigneurs de Ravenne, accueille aussi bien Dante que Boccace: ce dernier, dans son petit Traité à la gloire de Dante (en même temps la première biographie du poète), fait la louange de la ville et de ses princes, par opposition à Florence, qui avait exilé Dante. La protection accordée aux artistes et écrivains est un élément de la gloire de la cité (ou de la principauté) et de ceux qui la dirigent.
Matthias Corvin
Plus tard, Vasari retracera la théorie des grands mécènes, parmi lesquels il fait figurer le roi de Hongrie Matthias Corvin. Or, une exposition présentée en ce moment même à San Marco de Florence (dans le cadre de l'année de la culture hongroise en Italie) illustre de façon spectaculaire les liens très étroits alors entretenus entre la péninsule italienne en général (et la cité des lys en particulier), et la capitale de Buda. Matthias attire à sa cour artistes, écrivains et intellectuels, mais il est aussi le commanditaire de séries de manuscrits somptueux préparés sur les bords de l'Arno: la nouvelle Bibliotheca Corviniana s'impose comme un véritable symbole de l’humanisme, et on sait que sa disparition à la suite des désordres survenus après la mort du roi (1490) et de l’invasion ottomane, aurait poussé Conrad Gesner à entreprendre ses monumentaux travaux de bibliographie rétrospective...
Ainsi, c’est à la Renaissance que se fonde d’abord le paradigme politique qui va en grande partie dominer toute l’Europe moderne, et que nous avons désigné comme celui du baroque. Victor L. Tapié s'interrogeait:
«Au-delà des évidentes différences [entre les formes d'art du XVIIe siècle], n'existerait-il pas des sources communes et des affinités cachées? N'y aurait-il pas là deux expressions d'une même civilisation ou, pour être encore plus précis, deux styles qui répondent peut-être à des sensibilités différentes, mais [qui] traduiraient l'un comme l'autre l'esprit d'une même société (1)»?
Le retour à l'antique se trouvera réanimé à l’époque de la «seconde Renaissance», la Renaissance du néo-classique et de Bodoni, mais alors même que la conjoncture politique et économique change de plus en plus profondément. C’est, bientôt, le temps d'une nouvelle révolution du livre et des médias, par rapport à laquelle l’économie du livre de cour qui était celle d’un Bodoni paraît de plus en plus en décalage –de fait, elle va disparaître à court terme, avec la dislocation de l'Europe napoléonienne, et la mort du maître imprimeur lui-même.

(1) Victor L. Tapié, Baroque et clacissime, 1ère éd., Paris, Plon, 1957, p. 12. 

mardi 28 août 2012

De palais en châteaux en Bohème, Moravie et Autriche

Le château d'été des Liechstenstein à Lednice (Eisgrub)



Il subsiste aujourd’hui en Europe beaucoup de traces d’une histoire évidemment très complexe, et qui reste souvent bien plus présente que l’on ne croirait a priori. Parmi celles-ci, l’existence d’une petite principauté indépendante directement héritée du Saint-Empire n’est pas la moins curieuse: il s’agit du Liechtenstein, située dans le bassin du Rhin supérieur, entre la Suisse et l’Autriche.
Le statut spécifique du Liechtenstein est évident si l’on considère que cet État a pour nom celui de sa famille régnante: le château de Liechtenstein, d’où vient le nom au XIIe siècle, est situé non pas dans la principauté, mais en Basse-Autriche, non loin de la Forêt Viennoise (Wienerwald).
Car l’histoire du Liechtenstein est d’abord l’histoire d’une famille, dont l’ascension décisive date des XVIIe et XVIIIe siècles. Lorsque la Diète de Bohème appelle sur le trône l’électeur palatin, calviniste, Frédéric V, c’est la rupture avec l’empereur. Les révoltés sont cependant écrasés à la bataille de la Montagne Blanche (1620): la reprise en main passe par la mise à l’écart des grandes familles compromises, remplacées par des fidèles de l’empereur, ainsi que par une reconquête catholique dès lors systématiquement conduite. Cette nouvelle haute noblesse est internationale, de sorte que ses bibliothèques aussi seront des bibliothèques, certes catholiques, mais surtout plus généralement européennes que bohémiennes ou moraves.
C'est un euphémisme que de dire que les Liechtenstein figurent parmi les principaux bénéficiaires du nouveau cours politique: Karl von Liechtenstein est nommé gouverneur de Bohème, il préside la commission chargée des confiscations après 1620 et c’est lui qui fait exécuter les meneurs de l’opposition à l’empereur. Rien d’étonnant si la famille est bientôt à la tête de domaines considérables, en Bohème, Moravie, Basse-Autriche, Styrie, etc. –au total, plusieurs milliers de kilomètres carrés, des dizaines de châteaux, de villes, de bourgs et de villages, sans compter les palais de Prague et de Vienne.
Palais Liechtenstein, Prague
L’objectif principal des Liechtenstein devient, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, celui d’obtenir le rang de princes immédiats, c’est-à-dire directement assujettis à l’empereur et, de fait, indépendants. Ils acquièrent en 1699-1712 les deux petits comtés de Vaduz et de Schellenberg, érigés en principauté de Liechtenstein en 1710; en 1714, le prince siège au collège des princes de l’Empire; enfin, en 1719, le but est atteint, et la principauté déclarée immédiate comme constituant le 343e État du Saint-Empire. Elle réussira à conserver son indépendance lors de la dissolution du Saint-Empire en 1806, et est à nouveau reconnue par le Congrès de Vienne en 1815. Pour autant, les princes résident non pas sur place, mais à Vienne, au palais Liechtenstein, et, l’été, dans leur somptueux château de Lednice (Eisgrub), en Moravie du sud. Les Liechtenstein ne s’installeront à Vaduz qu’en 1939.
Bien évidemment, ces différentes résidences ont possédé et possèdent encore des collections d’art et des bibliothèques qui ont parfois été très riches: le catalogue des Liechtenstein a été publié par Johann Bohatta à Vienne en 1931, en trois volumes. À Vienne précisément, la bibliothèque remonte à Hartmann II von Liechtenstein († 1585), qui possédait quelque 230 titres à son décès. À Eisgrub, le prince Aloïs Joseph II († 1858) et son fils Johann II († 1929) réorganisent la bibliothèque: une partie sera déménagée en 1943, une partie détruite, et le reste confisqué, avec le domaine, par la Tchécoslovaquie en 1945. Ce qui est conservé aujourd’hui représente environ 6700 volumes, datant pour l’essentiel du XIXe siècle, avec comme points forts les beaux-arts, l’architecture, mais aussi les arts militaires et l’agronomie.
À Prague, le palais Liechtenstein abrite aujourd’hui le conservatoire national de musique. À Vienne enfin, la somptueuse bibliothèque est conservée, et toujours ouverte à la visite.
Au Palais Liechtenstein à Vienne: la bibliothèque (© palaisliechtenstein.com)
Le cas des Liechtenstein n’est nullement isolé, et les bibliothèques de château et de palais, fondées par les grandes familles nobles, se comptent par dizaines en Europe centrale. Ces collections sont d’autant plus riches qu’elles intègrent souvent, au cours de l’histoire, d’anciennes bibliothèques de maisons religieuses. La famille des Rosenberg est célèbre à cet égard, avec sa bibliothèque de quelque 11000 volumes dès les années 1611…
Après l’épisode tragique de la guerre de Trente ans, les «bibliothèques de château» sont pour l’essentiel conservées, jusqu’aux confiscations tchécoslovaques des années 1945 et 1948 –encore certaines restent-elles alors sur place. C’est le service des «Bibliothèques de château», auprès du Musée national à Prague, qui le plus souvent sera chargé de leur gestion, puis de leur restitution après la chute du Mur de Berlin. Ces événements sont parfois toujours à l’origine de contestations juridiques, comme… entre la République tchèque et le Liechtenstein à propos des domaines de Moravie du sud. Bref, quand d’aventure on passe par le Liechtenstein, ou par la République tchèque, on visite effectivement une page de l’histoire européenne qui intéresse très directement l’historien du livre.

Outre les notices figurant dans le répertoire de Bernhard Fabian, voir : Evelin Oberhammer, « Die fürstlich Liechtensteinische Fideikommisbibliothek », dans Archives et bibliothèques de Belgique, LXIII, 1992, p. 181-189.

vendredi 24 août 2012

La Guerre de Trente ans et l'histoire du livre

La tradition d’une historiographie trop étroitement nationale a une certaine tendance à faire négliger, en France, la question de la Guerre de Trente ans, laquelle constitue pourtant un des épisodes majeurs de l’histoire de l’Europe moderne. Au passage, le fait attire une fois de plus notre attention sur le danger présenté par des étiquettes que leur simple énonciation fait apparaître comme «naturelles», c’est-à-dire comme «normales». Notre tradition met l’accent sur les «guerres de Religion», qui prennent fin dans les dernières années du XVIe siècle, et elle considère la Guerre de Trente ans comme sorte de manifestation extérieure d’une politique conduite par des cardinaux ministres avant tout attentifs à assurer le pouvoir royal.
Au Château de Prague, "la" fenêtre de 1618
La réalité est bien différente, et la crise religieuse ouverte par le déclenchement de la Réforme protestante beaucoup plus ancienne et beaucoup plus complexe. L’historiographie de la Bohème est là pour nous rappeler que Jan Hus (vers 1370-1415) est considéré par les chercheurs tchèques comme l’un des initiateurs du protestantisme. Au XVIe siècle, les luttes (politiques) entre les princes allemands et l’empereur recouvrent aussi des oppositions religieuses, de même que la «Guerre de quatre-vingts ans» déclenchée par Guillaume le Taciturne aux Pays-Bas en 1568. Dans cet ensemble, la Guerre de Trente ans à proprement parler, ouverte par la seconde défenestration de Prague et qui se referme avec les traités de Westphalie (1648), marque le moment paroxystique, mais elle ne constitue certes pas un phénomène isolé.
Nous pourrions considérer ici le rôle de la guerre dans le développement d’une «publicistique» très moderne, appuyée, comme celle de Luther, sur les petites pièces et sur la propagande imprimée, puis, nouveauté, sur les périodiques (la Gazette!). Pourtant, l’historien du livre est aussi frappé par un phénomène original, que l’on observe certes antérieurement mais qui semble prendre alors une dimension nouvelle: il s’agit du déplacement de bibliothèques entières, que les vainqueurs s’approprient. Nous savons que la bibliothèque de Charles V était passée, au XVe siècle, dans les mains du comte de Bedford, tandis que l’intervention des Français en Italie s’accompagne du transfert de collections majeures, comme celle des rois de Naples.
Mais la crise religieuse semble donner au phénomène une dimension encore plus accentuée. Après la défenestration de Prague (1618), les États de Bohème et de Moravie offrent la couronne royale à l’électeur Frédéric V de Palatinat, calviniste, et gendre de Jacques Ier d’Angleterre. La défaite de la Montagne Blanche (8 nov. 1620) met brutalement un terme à la révolte, et ouvre une période de reprise en main, appuyée sur le transfert des richesses (les grandes familles tchèques sont remplacées par des fidèles de l’empereur) et sur l’essor systématique de la Contre-Réforme, le catholicisme étant défini comme religion d’État. Éphémère «roi d’un hiver», l’électeur palatin se réfugie à La Haye. La guerre, pourtant, va se poursuivre, et même s’étendre, par suite de l’intervention des puissances étrangères, le Danemark d’abord, bientôt la Suède, sans oublier la France.
La seconde défenestration de Prague, 1618
À Heidelberg, la Bibliotheca Palatina est alors l’une des plus riches d’Europe. Lorsque le comte Tilly s’empare de la ville, le 16 septembre 1622, la bibliothèque fait partie du butin des vainqueurs –l’empereur, le pape et Maximilien Ier de Bavière. On sait que le pape dépêche à Heidelberg son bibliothécaire Leone Allacci, et que la Palatina sera pour finir transférée à Rome, où elle intègre les collections pontificales. L’entrée en guerre de la Suède est marquée par de nouveaux transferts. Les souverains veulent aussi enrichir la bibliothèque royale de Stockholm, et ils s’emparent d’une partie de grandes collections d’Allemagne, et surtout des pays baltes et de Bohême-Moravie (Olmütz, Nikolsburg (avec les livres d’András Dudith), Krumau, Brünn, Prague, etc.). L’occupation de Munich par les Suédois, en 1632, entraînera encore le transfert à Gotha d’un certain nombre de volumes de la bibliothèque de Bavière, l'une des principales du temps.
Encore en 1648, alors que les négociations vont aboutir à Osnabrück, les Suédois s'emparent du château de Prague et de la ville de Malá Strana, et expédient à Stockholm une énorme quantité d'objets précieux correspondant surtout à l'essentiel des collections de Rodolphe II. La reine elle-même manifeste son intérêt pressant:
«Je vous prie [d'] envoyer pour mon compte la bibliothèque et les raretés qui se trouvent à Prague. Vous savez que ces objets sont les seuls auxquels je porte un grand intérêt.» Parmi ces trésors figure le célèbre Codex Argenteus, manuscrit copié à Ravenne, peut-être pour Théodoric, et donnant une partie de la Bible gothique d'Ulfila.
La Bible d'Ulfila, bibl. de l'Université d'Uppsala
Ces acquisitions permettent aux bibliothèques du nord (au premier chef Copenhague et Stockholm) de s’imposer parmi les plus riches de l’Europe moderne. Elles se poursuivent lorsque la richissime bibliothèque des Prémontrés de Strahov, aux portes de Prague, se trouve à son tour ponctionnée de quelques dix-neuf caisses de livres, expédiées par un régiment finnois au service de la Suède à l’Academia Aboensis de Turku –ces volumes seront malheureusement détruits à la suite de l’incendie de la bibliothèque au début du XIXe siècle. Rappelons d’ailleurs qu’une partie des fonds suédois rejoindra en définitive la Vaticane, lorsque le pape Alexandre VIII réussira, en 1689, à acquérir une grande partie de la bibliothèque de la reine Christine.
Il reste à s’interroger sur les causes de cet intérêt qui fait considérer les collections de livres en tant que telles comme partie du butin de guerre. Entre le modèle des princes humanistes italiens et celui des souverains absolutistes de l’Europe moderne, la bibliothèque est désormais en charge d’un nouveau statut politique: elle témoigne de la richesse de son propriétaire, de sa distinction en tant que «prince des lettres et des muses», et de son attention à appuyer sur la tradition écrite la modernisation de ses États, le cas échéant dans le cadre d’une université. L’hypothèse qui fait de la bibliothèque un objet politique, en articulant plus systématiquement sa constitution et son enrichissement avec la gloire du prince et avec la rationalité de l’action publique, demanderait pourtant à être vérifiée, et précisée.