mardi 7 mars 2017

Les fantômes de la bibliothèque

La dynastie des La Rochefoucauld a déjà été évoquée sur ce blog, à travers notamment les grandes figures du siècle des Lumières, la duchesse d’Enville, son fils Louis Alexandre, et son cousin François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (cliquer ici).
Les La Rochefoucauld sont, depuis la fin du Moyen Âge, au service de la monarchie, et cette fidélité assurera leur fortune: la famille «est une des plus anciennes et des plus illustres du royaume» (Dict. de biographie fr.). L’apogée est atteint quand François VIII de La Rochefoucauld (1663-1728) épouse Madeleine Le Tellier, fille du principal personnage de l’État, Louvois, le propre successeur de Colbert (1679). Les châteaux de province (La Rochefoucauld…) sont désormais abandonnés, au profit de demeures plus proches du pouvoir, à Paris et à Versailles, mais aussi dans des «campagnes» en Île-de-France, notamment le château de Liancourt et celui de La Roche-Guyon.
La bibliothèque de La Roche-Guyon vers 1920...
L’emplacement de ce dernier est stratégique, en bord de Seine, non loin de l’ancienne frontière entre le domaine du roi et celui de son puissant vassal, le duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre. La forteresse primitive, dont subsiste aujourd’hui le donjon dominant la falaise, effrayait déjà l’abbé de Saint-Denis au début du XIIe siècle: «Au sommet d’un promontoire abrupte, dominant la rive du grand fleuve (…), se dresse un château affreux et sans noblesse appelé La Roche». Au fil des siècles, de nouveaux bâtiments sont aménagés ou élevés en contrebas, jusqu’à constituer, à la fin du XVIIIe siècle, le château de plaisance toujours en grande partie conservé.
François VIII fait entreprendre d’importants travaux d’aménagement, pour que l’ancienne forteresse témoigne de la dignité acquise par la famille: arc de triomphe en façade, escalier d’honneur, appartements de parade, nouveaux pavillons. L’héritier, Alexandre de La Rochefoucauld, terminera le programme après avoir définitivement abandonné Versailles, en 1744: il s’inquiète aussi de transmettre le duché en organisant le mariage entre sa fille aînée, Louise Élisabeth (1716-1797), et son neveu le duc d’Enville.
Mais ce dernier est décédé dès 1746. C’est peu de dire que, après cette disparition précoce, la duchesse se consacre entièrement à l’éducation de ses enfants, dans une perspective qui était celle des Lumières les plus avancées. Elle réunit les esprits les plus brillants de son temps dans son hôtel parisien de la rue de Seine ou à La Roche-Guyon –Condorcet, Benjamin Franklin, Turgot, ou encore l’abbé Barthélemy comptent parmi ses familiers. Son fils, Louis-Alexandre (1743-1792), est un partisan résolu du libéralisme et du progrès: il est le premier traducteur de la Constitution des Treize États insurgés d’Amérique du Nord, à la demande de Franklin lui-même, en 1783. La bibliothèque familaile conservera le propre exemplaire du duc, avec des notes de l'auteur...
À La Roche-Guyon, c’est la duchesse d’Enville qui fait construire, à partir de 1765, un nouveau pavillon, en aval par rapport à l’ancien château: ameublement et décoration y sont résolument modernes, tandis qu’un cabinet est précisément réservé à la bibliothèque. L’ampleur croissante de celle-ci impose bientôt d’adapter le programme, en aménageant une salle de «galerie» sur deux niveaux, outre plusieurs petites pièces consacrées au rangement des livres.
La collection de La Roche-Guyon, quelque 12 000 volumes, réellement fabuleuse, constitue à la fois une démonstration d’engagement en faveur des Lumières, et un témoignage de la grandeur du lignage: beaucoup de reliures en maroquin sont armoriées, et les exemplaires témoignent de la distinction des princes – tel ce Catalogue des chevaliers, commandeurs et officiers de l’ordre du Saint-Esprit, sorti des presses de Ballard en 1760, et qui s’ouvre sur un frontispice de François Boucher. La rampe de la galerie est  décorée d’armoiries et de trophées de chasse. Les clichés réalisés dans les premières décennies du XXe siècle par Gustave William Lemaire permettent de se faire une idée de la richesse des aménagements, et de la somptuosité du mobilier (voir cliché 1).
... et en 2017.
La bibliothèque, qui constituait un monument historique en tant que tel et un témoignage irremplaçable d’une histoire familiale se confondant avec l’histoire de France, est malheureusement dispersée aux enchères au cours d’une vente mémorable, à Monte-Carlo en décembre 1987… Certaines pièces, en tout petit nombre, sont passées dans les collections publiques, notamment les deux globes, terrestre et céleste, sortis de l’atelier de Jean-Antoine Nollet en 1728 (auj. Bibliothèque nationale de France). Mais le château lui-même est désormais pratiquement vidé de son mobilier historique (y compris les boiseries…): au début du XXIe siècle, les rayonnages de la salle de bibliothèque, conservés en l’état, n’abritent plus qu’une vertigineuse série de tristes «fantômes» sans autre objet que celui de meubler le vide...

[Vente. Monte Carlo. 8 et 9 décembre 1987] Bibliothèque du château de La Roche-Guyon, provenant de la succession de Gilbert de La Rochefoucauld, duc de La Roche-Guyon, Monaco, Sotheby’s Monaco, 1987. Ce catalogue est d’une fiabilité scientifique des plus médiocres (dès le premier paragraphe du court avant-propos, le rédacteur indique que Liancourt et La Roche-Guyon seraient situés en Angoumois!).

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