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mardi 30 avril 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'Histoire et civilisation du livre

Lundi 6 mai 2019
17h-19h

Les répertoires macabres
à l'épreuve de la diffusion imprimée (15e-16e s.).
À propos de l'exposition «Le Livre & la Mort»
par
Monsieur Yann Sordet,
directeur de la Bibliothèque Mazarine

NB- Attention au changement exceptionnel d’horaire et de lieu.
La conference se déroulera de 17 à 19h, en deux temps: 1) conférence de Monsieur Yann Sordet, en salle Franklin; 2) visite privée de l’exposition à partir de 18h.
Le rendez-vous est donné sur le parvis du Palais de l’Institut, 23 quai de Conti, 75006 Paris à 16h50. Il est impératif d’être ponctuels pour pouvoir pénétrer en groupe dans le Palais
Liber chronicarum, 1493, la Résurrection et le Jugement dernier (détail)

jeudi 14 mars 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 mars 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (3)

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

La troisième conférence de notre cycle poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, et se consacrera tout particulièrement au problème de l'innovation de produit. Alors que l'imprimerie est pratiquement mise au point au milieu du XVe siècle, le marché traditionnel du livre est couvert bientôt couvert, de sorte que, dans les années 1470, une crise de surproduction menace. Or, l'imprimerie est une activité hautement capitalistique, ce qui signifie qu'un investissement en règle générale important ne pourra être rémunéré qu'à moyen terme: il faut non seulement produire les exemplaires requis, mais aussi en assurer la distribution (or, il n'existe pas encore de structures spécialisées pour ce faire), et contrôler les paiements en retour. Autant de motifs qui expliquent que la "librairie" soit d'abord prise en charge par les grands négociants-banquiers, eux qui disposent des circuits de correspondants indispensables (on pensera aux Buyer de Lyon).
"Ci finist li Roman de la rose / Où tout l'art d'amour est enclose" (© Bibl. de Bourges)
Mais la solution viendra d'une autre direction: il s'agit de l'innovation de produit, autrement dit, de l'invention d'un produit nouveau, jusque là pratiquement absent de l'offre, mais qui permettra d'élargir le marché du livre dans des proportions inattendues, et, peut-être, d'en réorienter la logique. De quoi s'agit-il, plus précisément? Ce seront d'abord les contenus: des contenus nouveaux, souvent en langue vernaculaire, et qui correspondent pour partie à des œuvres d'auteurs contemporains. Mais ce sera aussi la "mise en livre", avec notamment l'invention du livre illustré, avec surtout l'essor de toutes sortes de dispositifs paratextuels qui vont désormais encadrer un nouveau mode de lecture (on pense à la foliotation, aux titres courants, mais aussi aux pièces liminaires, etc.). La production imprimée change de contenu, elle change de forme matérielle, et elle s'accroît dans des proportions toujours plus grandes. Ces phénomènes correspondent à une mutation fondamentale; c'est l'invention du "marché" désormais anonyme, sur lequel on spécule (qu'est-ce qui est susceptible d'avoir du succès?) et que l'on entreprend de contrôler et d'élargir... ou de contrôler, par toutes sortes de procédures et de pratiques novatrices. C'est, au sens large, toute l'économie moderne du média qui se met en place à travers l'Europe entre les années 1480 et les années 1530.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

jeudi 14 février 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 février 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite 

La deuxième conférence poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, en envisageant d'abord rapidement les deux systèmes innovants induits par l'invention de Gutenberg:
La machine à fondre (© Musée Gutenberg, Mainz/ Mayence)
1) D'une part, l'innovation de procédé, autrement dit la mise au point de la nouvelle technique de la typographie en caractères mobiles. Au cœur du système, on trouve la mise en œuvre du "multiplicateur" à tarevrs la technique de la fonderie, et son articulation étroite avec la logique alphabétique: les signes alphabétiques sont reproduits sous la forme de quelques dizaines de poinçons (a,b, c, etc.). Chaque poinçon permet de frapper x matrices, et chaque matrice permet de couler x caractères. Mais le développement du multiplicateur ne s'arrête pas là: les caractères assemblés en pages, puis en formes, permettent d'imprimer x exemplaires d'un certain texte, dont chacun sera disponible pour un nombre x de lecteurs...
2) D'autre part, et dans un second temps, c'est l'innovation de produit, dont l'émergence et l'essor sont induits par la saturation du marché traditionnel du livre: les tensions se font sentir dès la décennie 1470, et certains entrepreneurs innovateurs commencent explorer les voies qui leur permettront peu à peu de proposer un produit nouveau, en l'espèce du livre imprimé moderne, lequel assurera l'essor de la branche par la conquête de nouveaux lecteurs et d'un nouveau marché.
Ces mutations radicales du processus de production sont nécessairement accompagnées de la définition non seulement du protocole très complexe présidant à la fabrication des livres imprimés (le travail dans l'atelier, etc.), mais aussi des pratiques professionnelles de la branche nouvelle d'activités qui, en quelques décennies, s'est imposée à travers le monde occidental, à savoir la branche des "industries polygraphiques". Aux libraires de fonds (alias éditeurs) de faire connaître leur production, dont la diffusion sera assurée par la mise en place d'un vaste réseau spécialisé – celui de la distribution par les librairies de détail, mais aussi les démarcheurs, les foires et "la" foire européenne du livre, à Francfort-s/Main. Les informations, les savoirs pratiques, les hommes, les marchandises et les valeurs financières circulent de manière de plus en plus dense à travers ces réseaux enchevêtrés qui couvrent peu à peu le monde occidental. Un des indicateurs les plus efficaces de la modernité réside précisément dans la montée en puissance du software dans l'économie de la branche: le savoir technique, les procédures de fabrication et autres, sans oublier l'identification, la rédaction et la préparation des textes à publier.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

dimanche 4 juin 2017

1517-1521: le nouvel ordre des médias

Que la Réforme protestante constitue un phénomène étroitement lié à l’utilisation du nouveau média de la typographie en caractères mobiles est une caractéristique déjà reconnue par les contemporains eux-mêmes. Le point est repris par beaucoup d’auteurs sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle, tandis que les travaux conduits par Elisabeth Eisenstein à partir de la décennie 1970 ont permis d’actualiser cette problématique (Elisabeth Eisenstein, The Printing Revolution in early modern Europe, Cambridge, 1983).
Aujourd’hui, le modèle développé par les historiens du livre articule deux axes principaux d’analyse: si le rôle déterminant du média de l’imprimé est effectivement reconnu, c'est dans une perspective qui met l'accent sur la dynamique de la transformation. De fait, l’irruption de la Réforme introduit dans une large mesure à l’instauration d’une nouvelle «économie des médias». Parmi les caractéristiques majeures de celle-ci, la plus importante réside dans la montée en puissance des Flugschriften, et dans l’émergence rapide d'un espace public que l'on pourrait à bien des égards dire moderne, en ce sens qu'il est articulé autour de l'imprimé. Encore une fois, les contemporains en prennent conscience très rapidement, qui entreprennent de mobiliser systématiquement les techniques de la médiatisation nouvelle, au service, d’abord, de la cause réformée –bientôt aussi au service de ses adversaires, tenant de l’orthodoxie romaine (on pense ici tout particulièrement à Thomas Murner).
Pour autant, un versant spécifique de la problématique est resté curieusement négligé par l'histoire du livre: il s’agit de la question des transferts culturels. Nous n’avons pas à revenir ici sur la problématique générale d’un modèle épistémologique qui, depuis quelques décennies, s’est imposé dans la recherche historique. Si l’écrit, l’imprimé et les médias jouent un rôle décisif dans le fonctionnement même des processus de transferts culturels, il n’en reste pas moins que la problématique de la diffusion des mouvements de Réforme apparus en Allemagne, mais aussi en Suisse, etc., au début du XVIe siècle, n’a pas été réellement envisagée à cette aune.
Le phénomène est pourtant au moins ambivalent. Reprenons la chronologie: nous sommes, d’abord, devant un projet de réforme conduit à l’intérieur de l’Église, par des clercs dont la principale langue d’expression est le latin. L'objet de la discussion, autrement dit les différentes thèses de Luther, n'est pas au sens propre un objet «étranger», lorsqu'il est soumis au tribunal de Sorbonne, en 1520-1521: les pièces en latin circulent sans difficultés dans le monde des universitaires et des clercs, et elles seront même le cas échéant reproduites par des imprimeurs parisiens. La controverse se développe pour la plus grande partie dans un cadre transnational.
La Detrminatio de 1521, éd. parisienne
Mais très rapidement, le glissement s’opère: non seulement les liens avec Rome sont désormais rompus, mais Luther et son entourage tendent à s’adresser directement à l’«homme du commun» et donc à s’exprimer en vernaculaire. Alors même que la primauté du siège de Rome est remise en cause, la dimension révolutionnaire du choix de la langue ne peut pas être sous-estimée: permettre à chacun de lire les textes sacrés revient à supprimer la médiation du clerc, donc implicitement à abandonner la tripartition traditionnelle de la société et à engager la disparition du clergé en tant que premier ordre. Dès lors, on comprend pourquoi la condamnation par la Faculté de Paris ne devrait pas faire de doute: en ce début du XVIe siècle, la Faculté n'est-elle pas toujours détentrice de l'autorité morale de la chrétienté, et ne constitue-t-elle pas une véritable école professionnelle supérieure, chargée de fournir à l'Église universelle des théologiens parfaitement formés? La condamnation ouvre bientôt le temps de la répression, et les premiers bûchers s'allument devant Notre-Dame dès 1523...
Arrêtons-nous ici simplement sur le seul problème linguistique posé dans le cadre des transferts: quel sera le retentissement possible de textes publiés en vernaculaire (en allemand), dès lors que l’on abordera une géographie extérieure au monde germanophone? La question vaut tout particulièrement pour la France, où l’allemand reste, en ce début du XVIe siècle, une langue  très peu répandue en dehors des cercles d’immigrés, lesquels sont surtout présents dans les milieux de l’université, du négoce et, bien sûr, de l’imprimerie et de la librairie…
Lorsque Pantagruel rencontre pour la première fois Panurge, sur la route du pont de Charenton, celui-ci lui semble être un mendiant et lui répond d’abord en allemand, qualifié de «barragouin» inintelligible: À quoy respondit Pantagruel: «Mon amy, je n'entens poinct ce barragouin; pour tant, si voulez qu'on vous entende, parlez aultre langaige…» À Wittenberg comme dans d'autres villes allemandes, et comme à Paris et à Lyon, l'élargissement du public des lecteurs et l'essor de la médiatisation moderne ouvrent désormais aussi le temps des traducteurs, d'une autre réflexion sur le fonctionnement de la langue –et de la mise en place de «librairies» qui deviendront progressivement des «librairies» nationales. On le voit, il est difficile de sous-estimer l'importance des conséquences induites par la nouvelle économie qui est celle du livre réformé.

samedi 8 avril 2017

Les médias et le "temps caractéristique"

Que nous soyons entrés aujourd’hui dans l’«ère de l’information», nul n’en doutera a priori: les conditions de fonctionnement de ce qu’il est convenu d’appeler les «nouveaux médias» aboutissent à reconfigurer très profondément non seulement les modes d’accès à l’information, mais aussi les pratiques mêmes par lesquelles celle-ci fait l’objet d’une appropriation, sans parler du fonctionnement de la majorité des institutions qui constituent et qui organisent nos sociétés. Le phénomène est en effet nouveau, si nous considérons les formes qu’il prend aujourd’hui, et les opportunités qu’il offre.
Une incise s’impose: les «nouveaux médias» étaient en effet nouveaux lorsqu’ils sont apparus, il y a maintenant plus d’une génération, et les innovations techniques dont il font constamment l’objet entretiennent cette image de nouveauté. Pour autant, nous retrouvons dans l’expérience quotidienne qui est la nôtre une logique bien connue des historiens des techniques, et dont nous avons à plusieurs reprises parlé ici même. La première étape de l’innovation concerne l’innovation de procédé, autrement dit la mise en place d’une technique nouvelle dans un certain domaine. La théorie des «révolutions du livre» a pris le parti de «caler» l’histoire des médias sur la chronologie de l’innovation technique.
Mais il faut aussi rendre la technique viable (en d’autres termes, rentable), en développant un tout autre type d’innovation, que nous désignerons comme l’innovation organisationnelle: il s’agit des conditions de fonctionnement, des pratiques de diffusion des produits, des modes de travail, de rémunération et de paiement, etc. Enfin, à chaque étape de la chronologie, nous nous trouvons devant un marché lui-même nouveau, et soumis à une conjoncture à la fois spécifique et de plus en plus complexe. Ce marché est soutenu par un troisième modèle d’innovation, à savoir l’innovation de produit: à partir d’un certain système technique, on invente et on réinvente les produits qui permettront d'impulser de nouvelles pratiques et qui favoriseront l’élargissement même du marché.
L’historien du livre sait que, dans les phénomènes liés aux «nouveaux médias», il n’y a, du point de vue théorique, pas de nouveauté systémique: le schéma déroulé à la suite de l’invention de Gutenberg est déjà pratiquement le même, et nous pourrions dire la même chose à propos de l’industrialisation et de la mise en place de la librairie de masse. Ce qui nous intéressera en revanche, à ce stade de la réflexion, c’est le rapport induit dans le fonctionnement du média par l’articulation de ces différents niveaux selon un rythme qui tend lui-même à s’accélérer. Nous dirons que, s’agissant des médias (alias, de la communication sociale), le procédé, l’environnement large, le produit et ses pratiques d'usage et d’appropriation constituent un système cohérent, et que ce système fonctionne selon des échéances qui lui sont propres: il s’agit du délai nécessaire à la production du contenu (textuel ou autre), à sa circulation et à son appropriation, et que nous désignerons ici comme le «temps caractéristique».
Le temps caractéristique du média se compte d’abord par années, mais, dans la première moitié du XVe siècle, nous sommes déjà sur des délais qui peuvent être de l’ordre de quelques mois, voire de quelques semaines.
L’innovation constituée par les Flugschriften et par l’essor de la controverse imprimée, en Allemagne à compter de 1517 constitue un facteur de changement dans l’échelle du temps caractéristique dont on ne saurait surestimer l’importance: nous descendons en effet au niveau de quelques semaines, et ce délai reste de règle jusqu’à la Révolution industrielle.
Le temps du journal illustré, et la foule qui se rue aux nouvelles
Les innovations les plus radicales sont induites plusieurs siècles plus tard, lors du passage à la librairie de masse (le temps caractéristique du quotidien n'est plus celui des Flugschriften), et surtout aux médias de la communication à distante: la transmission se fait en quelques heures (déjà avec le télégraphe Chappe), puis de manière pratiquement instantanée, lorsque les réseaux téléphoniques et autres (radio, télévision) commencent à s’étendre.
Le paysage des médias n’a jamais été aussi varié qu’il ne l’est devenu, en notre début du XXIe siècle. Si nous suivons une typologie fondée sur la technique, voici, d’abord, l’imprimé sous ses multiples formes, livre, quotidien, périodique, simple feuille, etc). Viennent ensuite les médias de l’époque industrielle, du téléphone à la radio et à la télévision. Enfin, voici les «nouveaux médias» de l’informatique, lesquels évoluent eux-mêmes très rapidement. Par voie de conséquence, les relations d’un sous-sytème à l’autre se complexifient considérablement, tandis que se juxtaposent des temps caractéristiques différents, correspondant à des pratiques d’utilisation elles aussi différentes.
Les nouveaux médias sont caractérisés notamment par la possibilité théorique de l’instantanéité pour tous, un argument présentant des avantages infinis, mais qui inversement est source de désordres potentiels difficilement mesurables. La puissance de l’outil donne en effet une force inédite à la désinformation, quand la «calomnie» chère à Beaumarchais se mue en cette économie des fake news que nous découvrons peu à peu, en même temps que nous découvrons avec consternation son poids économique et l’étendue de sa puissance.Ajoutons que le paradigme des temps caractéristiques se décline bien évidemment –dans le temps, mais qu'il se décline aussi dans l'espace: le temps caractéristique n'est pas le même d'un lieu à l'autre, par exemple entre la ville et le plat-pays, de sorte qu'il fonctionne comme l'un des facteurs les plus profonds des distorsions que l'historien peut observer. Mais ceci est un autre problème, sur lequel nous nous réservons de revenir.

samedi 9 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et les vendre

L’expansion rapide de la typographie en caractères mobiles dans les villes allemandes au cours de la seconde moitié du XVe siècle marque le temps d’une «révolution du livre» dans laquelle l’innovation touche tous les domaines. Revenons un moment sur la typologie de l'innovation.
Certes, la production imprimée prend une extension absolument inédite par rapport à ce qu’a pu être l’économie du manuscrit. Mais la mise au point de la technique a mobilisé des capitaux certainement importants: dans une logique qui s’apparente à celle du capital-risque (pensons au terme allemand de Aventur, que l'on retrouve en français dans la formule de la «grosse aventure»), les investisseurs financent la mise au point de techniques innovantes, pour l’exploitation desquelles ils exigent le secret et dont ils attendent des retours considérables. L’activité même de l’imprimerie supposera aussi de disposer d’un vaste crédit, pour la gravure et la fonte, ou pour l’achat des caractères typographiques, pour les livraisons de papier, pour le paiement des ouvriers, etc.
Les dépenses sont encore accrues pour des éditions spectaculaires, comme celle dont le Nurembergeois Koberger se fait une spécialité, avec la Bible allemande de 1483, avec surtout les Chroniques (Liber chronicarum) de 1493. Un des facteurs clés qui permet à des villes comme Nuremberg, Venise, Lyon ou encore Paris de s’imposer au premier plan dans la branche nouvelle d’activités réside précisément dans la disponibilité de capitaux considérables pour les investissements, auxquels on devra joindre la présence d’une clientèle nombreuse et parfois aisée, voire fortunée, et le contrôle sur des réseaux de commerce et de négoce étendus: les principaux acteurs jouent au niveau international, comme un Johannes de Colonia (Johann von Köln) entre la région rhénane et l’Italie (Gênes et Venise) à compter des années 1456.
Nous savons, bien sûr, depuis les travaux pionniers d’Henri-Jean Martin, que l’innovation concerne aussi la «mise en livre» elle-même – et on connaît le rôle essentiel d’un entrepreneur comme Koberger pour l’invention du «livre imprimé». Elle inclut aussi la mise en œuvre de politiques éditoriales différenciées, avec tout le travail de logistique que cette activité suppose, et celle de pratiques et de réseaux de diffusion permettant d’écouler la production et de faire circuler les valeurs en paiement. Bien entendu, des copistes et des revendeurs assuraient la diffusion du manuscrit auprès d’une certaine partie du lectorat potentiel (pensons à l'exemple de Haguenau), mais le changement d’échelle induit par le passage à l’imprimé suppose d’autres structures: c’est par rapport au marché que se conquiert le succès de la technique nouvelle, donc par la mise en place de nouvelles pratiques et de nouveaux systèmes de diffusion.
La souscription est connue dès la Bible à 42 lignes de 1455, tandis que les premiers «voyageurs» démarcheurs apparaissent dans la décennie 1470, et que des placards publicitaires commencent parallèlement à être imprimés, à Mayence ou encore à Augsbourg, en vue de leur diffusion. 
Catalogue de Peter Schoeffer, vers 1470 (BSB, Ink 207).
Le fait que les imprimeurs / éditeurs (pour employer la désignation moderne) diffusent eux-mêmes leur production est évidemment logique : la juxtaposition d’une imprimerie et d’un comptoir de «librairie» sur la gravure de la célébrissime Danse macabre des imprimeurs nous le confirme. Le fait que les éditeurs vendent eux-mêmes directement (à la clientèle de la ville et de la région) est aussi attendu, mais ils agissent en outre comme négociants «en gros», et disposent pour ce faire de réseaux de représentants et de revendeurs (Buchführer), qui se déploient au tournant des XVe-XVIe siècles.
Bientôt, ces revendeurs ne limiteront plus leur activité à un seul fonds éditorial, mais travaillent en commission pour plusieurs entrepreneurs. Dans cette conjoncture, les entrepreneurs les plus novateurs, comme un Peter Drach à Spire, établissent en outre des magasins de leurs éditions dans les villes les mieux placées sur le plan de la géographie de l’édition (Francfort, Leipzig, Cologne et Strasbourg). Le passage à la librairie de détail, au sens moderne du terme, n’est dès lors plus éloigné: encore resterait-il à définir les pratiques selon lesquelles le fonds d’un éditeur se trouvera proposé à la vente par un diffuseur donné. La spécialisation des firmes et l’organisation de la branche de la «librairie» selon les structures qu’elle conservera durant tout l’Ancien Régime et jusqu’au début du XIXe siècle date, globalement, de la première moitié du XVIe siècle. Et nous comprenons aussi l'erreur qui consiste à mesurer la pénétration de la civilisation du livre sur le seul critère de la localisation des presses typographiques...

jeudi 14 janvier 2016

L'économie des Indulgences

Les Indulgences… Le terme est très généralement connu, mais que désigne-t-il exactement, et dans quelle mesure les Indulgences intéressent-elles l’historien du livre, notamment aux XVe et XVIe siècles?
Les Indulgences relèvent à la fois du droit canon (le statut et le rôle de l’Église) et de l’opération financière: il s’agit d’obtenir, grâce à l’action de l’Église dispensatrice de la rédemption, une rémission des peines dues pour les péchés dont on se repend. Elles se présentent sous la forme de documents écrits ou imprimés émanant des autorités ecclésiastiques dispensatrices, documents que l’on vendra aux fidèles moyennant un certain prix. Le schéma le plus courant est celui dans lequel une Église cherche à attirer les fidèles, mieux encore, les pèlerins, en obtenant l’autorisation de distribuer des Indulgences attachées à la visite de son sanctuaire (où l’on conserve, par exemple, des reliques particulièrement précieuses, etc.).
Les Indulgences s’obtiennent à Rome: les prélats intercéderont auprès de la Curie pour obtenir l’autorisation d’émettre les Indulgences qu’ils souhaitent pouvoir distribuer. Si leur demande est favorablement accueillie, ils peuvent, ensuite, faire procéder à la copie ou à l’impression des documents en question. Un autre modèle est celui des Indulgences pontificales faisant l’objet de véritables «campagnes» dans des provinces ecclésiastiques déterminées –c’est le cas des Indulgences contre lesquelles Luther s’élèvera dans les célébrissimes 95 Thèses dont la tradition veut qu'elles aient été placardées le 31 octobre 1517 à Wittenberg. Dans ce cas, le prélat concerné, en l’occurrence l’archevêque de Mayence (lequel cumule le siège archiépiscopal de Magdebourg et agit aussi comme administrateur de l’évêché de Halberstadt…), nomme un commissaire général et des sous-commissaires qui parcourent le pays en prêchant les Indulgences.
Bien évidemment, les manipulations financières se déploient à tous les niveaux du dispositif: l’obtention d’une autorisation à Rome ne va pas sans quelques présents, les Indulgences sont elles-mêmes vendues aux fidèles, et le montant en retour, qui peut réellement atteindre des sommes très considérables, est réparti entre différents bénéficiaires sur place et à Rome –sans oublier les financiers qui assurent le transfert des fonds. Le tarif change selon le type d’Indulgences, l’Indulgence plénière étant celle qui libère totalement de la peine temporelle due pour le péché.
Formulaire imprimé d'Indulgences, 1480. Exemplaire identifié à la Bibliothèque de Valenciennes, d'une édition par ailleurs inconnue des bibliographies. Le lecteur curieux pourra lire ici une note relative à la publication du catalogue (attendu!) des incunables du Nord de la France.
À plusieurs niveaux, l’économie des Indulgences joue un rôle décisif dans le processus d’invention de la typographie en caractères mobiles. Le document se présente sous la forme d’un placard anapistographique (imprimé d’un seul côté): il s’agit donc de quelque chose de facile et de rapide à réaliser en nombre, qui ne demande pas d’investissements trop importants, et qui correspond à une commande assurée de la part d’un prélat. C’est le modèle même de ces «travaux de ville», dont on sait le rôle décisif pour l’équilibre financier d’un certain nombre d’ateliers d’imprimerie à partir du XVe siècle (par ex. à Montserrat) et jusqu'à l'époque contemporaine.
Par ailleurs, la fabrication des premières Indulgences a sans doute aidé Gutenberg à progresser dans la mise au point de sa technique nouvelle: elles permettaient de «rôder» l’invention sur des documents simples dont, en outre, le montant de la commande apportait une partie de la «cavalerie» financière indispensable à la poursuites des recherches –comme nous l’avons montré dans L’Europe de Gutenberg, nous sommes devant un processus classique de recherche-développement.
Cf légende infra
Les premières Indulgences imprimées conservées sont des Indulgences contre les Turcs, émises à la demande du roi de Chypre Jean II de Lusignan et datées de 1454, mais il n’est pas exclu que d’autres aient été réalisées antérieurement, comme le suggère Karl-Michael Sprenger dans un article de 1999. L’ampleur du phénomène est évidente si l’on considère que la simple requête «Indulgentia» comme mot du titre donne instantanément 528 références dans l’ISTC, alors même qu’il s’agit de documents à la fois mal conservés et qui n’ont parfois même pas été identifiés (cf cliché supra). Avec l’hypothèse d’un tirage moyen de 2000, nous voici d’emblée devant une masse qui a dépassé le million d’exemplaires. Le lancement d’une «campagne» aussi ambitieuse que celle de 1516-1517 est l’occasion, pour les ateliers typographiques bénéficiaires, de produire non seulement des stocks de formulaires en masse, mais aussi tous les documents normatifs précisant les détails d'une opération très complexe.
Le dernier point, non le moindre, par lequel l’économie des Indulgences s’articule avec celle du livre et des médias, intervient avec la Réforme. De longue date, on a critiqué, voire publiquement brûlé les Indulgences, comme c’est le cas avec Jean Huss à Prague en 1411 –Huss sera condamné et exécuté à Constance en 1415. Un petit peu plus d’un siècle plus tard, le sentiment général et l’action du média nouveau donnent au geste de Luther un retentissement tout autre. Le titre d’une petite plaquette produite à Augsbourg en 1520 illustre le thème: dans une église d’architecture gothique, un franciscain est en chaire et lit le texte de l’Indulgence qu’il tient entre les mains et qui est munie de cinq sceaux. Au centre de l’image, au pied de la croix (surmontée d’une couronne d’épines...), le grand coffre dans lequel un fidèle fait son versement, sous l’œil approbateur d’un moine. À l’avant-plan, le bureau où l’on remplit les formulaires: il est couvert de pièces de monnaie. En arrière, les armes pontificales (le pape, et les Médicis) dominent l’ensemble...
Voir aussi ici un billet sur la production de travaux de ville et le processus de mondialisation à partir du XVe siècle.

Karl-Michael Sprenger, «Volumus tamen, quod expressio fiat ante finem mensis Maii presentis. Sollte Gutenberg 1452 im Auftrag Niikolaus von Kues’ Ablassbriefe drucken?», dans Gut. Jb., 1999, p. 42-57. Frédéric Barbier, L'Europe de Gutenberg. Le livre et l'invention de la société moderne occidentale (XIIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006.
On Aplas von Rom kan man wol selig werden durch anzeigung der götlichen hailigen geschryfft, [Augsburg, Melchior Raminger, 1520] (VD16, 0 527). Exemplaire de la SuStBAugsbg, 4° Th. H. 1700n N° 1a.

dimanche 30 mars 2014

Almanach et innovation de produit

Une thèse tout récemment soutenue sur la dynastie parisienne des imprimeurs-libraires d’Houry, professionnels d’abord connus en tant qu'éditeurs de l’Almanach royal, amène à revenir sur la problématique de ce genre bien particulier qu’est précisément l’almanach. La mode a en effet longtemps été, chez les historiens du livre, à l’étude des almanachs, lesquels constituent un genre bibliographique très spécifique.
Commençons par la bibliographie matérielle: l’almanach peut se présenter sous la forme d’un simple placard donnant d’abord le calendrier, mais il peut aussi être une «pièce» ou un petit volume in-quarto (par ex., le Grand messager boîteux), voire un gros in-octavo (par ex. l’Almanach royal). Sur le plan du contenu, il peut se borner à des informations simples (la calendrier avec l’indication des fêtes, des dates des foires, etc.), ou présenter, selon le cas le plus courant, une partie de récréation et d’information.
Compost, ou Calendrier des bergers
La grande majorité des titres relève du modèle de l’almanach généraliste (on s’adresse à un lectorat global), mais un nombre croissant se tourne vers une forme de spécialisation par le public (l’Almanach des dames), spécialisation elle-même plus ou moins articulée avec un contenu davantage ciblé (encore une fois, l’Almanach royal). Enfin, une caractéristique d’ensemble réside, en principe, dans le fait que l’almanach est un annuaire, alias qu’il est publié régulièrement chaque année.
Ajoutons que certains titres qui ne sont pas des almanachs donnent un contenu relevant pour partie de ce genre: un exemple très frappant est donné par les livres d’Heures, qui présentent pratiquement toujours un calendrier en tête, et qui remplissent la même fonction que celle de l’almanach, à savoir un vademecum accompagnant le lecteur au fil de la journée, et au fil de l’année. Bref, l’almanach constitue un paradigme qui se décline sous un grand nombre de formes différentes: cette multiplicité, qui rend l’analyse d’ensemble plus difficile, invite à faire appel à des catégories transversales, parmi lesquelles celle de l’innovation de produit semble l’une des plus intéressantes.
L’almanach correspond en effet d’abord à une spéculation éditoriale, qui vise à toucher un lectorat nouveau auquel on propose un ensemble de textes utilitaires et éventuellement récréatifs: le Compost ou Calendrier des bergers, donné pour la première fois par Guy Marchant à Paris en 1491, en est l’un des prototypes (nous lui avons consacré une partie des conférences de l’Ecole pratique des Hautes études en 2008-2009). L’almanach n’a pas d’auteur désigné, mais c’est l’éditeur qui réunit ou qui commande un ensemble de textes dont il pense qu’ils sont susceptibles d’intéresser le lecteur. Guy Marchant se signale de fait, à partir de 1482, comme un professionnel particulièrement novateur, avec la publication de multiples Danses macabres (en 1485), et avec l’introduction en France de la pratique de la marque typographique (M.-L. Polain, Marques des imprimeurs et libraires en France au XVe siècle, Paris, 1926). Le Compost est l’une des «inventions» d’un professionnel qui s’impose rapidement parmi les premiers dans sa branche d’activités.
De même, on a trop souvent associé almanach et lecture «populaire» pour qu’il ne soit pas nécessaire de revenir ici sur le principe même de cette articulation: non, les almanachs ne sont pas nécessairement l’«encyclopédie du pauvre» (y compris s'agissant du calendrier), et ils ne constituent pas la «bibliothèque» de celui qui, ne pouvant pas se procurer de livres, doit se limiter à l’unique forme d’un digest plus ou moins réussi mais toujours bon marché. Reprenons à grands traits la chronologie.
Nous sommes, dans la seconde moitié du XVe siècle, face à un lectorat élargi, mais qui reste malgré tout limité. Or, l’un des secteurs du marché les plus dynamiques concerne  le groupe de ces laïcs plus ou moins fortunés, et qui souvent ont conquis un grade universitaire. Ce sont d’abord eux les nouveaux lecteurs, qui se constituent de petites bibliothèques, et c’est à eux que s’adressent les libraires avec leurs Heures, leurs romans (Mélusine!), et leurs titres dérivés du Compost.
Dans un second temps (après 1480), le lectorat s’ouvre, et une nouvelle forme d’innovation de produit se met en place: l’almanach intègre ce secteur de la «librairie» qui part à la quête d’un public élargi («populaire»), les titres anciens sont déclassés (pratiquement, au sens marxiste du terme), et la «Bibliothèque bleue» de Troyes (pour nous limiter à la France) recycle ces textes désormais destinés à de nouveaux lecteurs. Un troisième temps (le XVIIIe siècle?) est celui de l’approfondissement et d’une possible spécialisation, laquelle peut correspondre à une forme de rationalisation bureaucratique ou autre (notamment dans le cas de l’Almanach royal).
Il conviendrait de prolonger le schéma à l’époque de la «deuxième révolution du livre», la révolution industrielle, mais nous devons ici conclure: rien que de normal si l’almanach, en temps que spéculation éditoriale, obéit à une conjoncture qui renvoie fondamentalement à l'évolution d’ensemble de la branche de l’imprimé (Buchwesen). Dès lors que le livre est devenu une «marchandise», sa conjoncture obéira en effet à la logique générale de la «marchandise», et fera la fortune des professionnels les plus à même de l'exploiter.

vendredi 23 mars 2012

Innovation de produit et médiatisation

Au XVe siècle, l’innovation de produit se développe sous différentes formes dans le domaine de l'imprimé, dont nous retiendrons les trois principales:
1) D’une part, on commence à publier en langue vernaculaire, pour la première fois en Allemagne chez Albrecht Pfister à Bamberg à partir de 1461.
2) Second point: on publie des textes illustrés, et la corrélation édition illustrée / édition en langue vernaculaire semble positive (les imprimés en langue vernaculaire seraient plus souvent illustrés, et les premiers imprimés en langue vernaculaire sont précisément les premiers imprimés à être illustrés).
3) Enfin, l’innovation porte sur les contenus: des textes nouveaux (d’auteurs contemporains), des traductions (par exemple, le Voyage en Terre sainte, Peregrinatio in Terram Sanctam, de Breydenbach), des inédits (autrement dit, des textes existant en manuscrit et non encore édités). Les contenus textuels seront en outre enrichis par des éléments paratextuels, dont les pages de titre, les pièces liminaires, les tables, à terme aussi les index, etc. Rappelons d'ailleurs que l'illustration peut aussi être considérée comme un élément paratextuel.
Or, le Narrenschiff correspond exactement à ce modèle: l’ouvrage a été rédigé et publié pour la première fois, en langue vernaculaire (en allemand), à Bâle en 1494, bien que son auteur, Sebastian Brant, appartienne au monde des clercs.
Né à Strasbourg, Brant est en effet un ancien étudiant de Bâle, où il passe le doctorat utriusque juris avant de devenir professeur. Rien de plus étonnant pour les contemporains que de voir ce clerc, professeur d’université, publier un texte en langue vernaculaire, et non pas dans la langue des clercs, le latin. Le Narrenschiff est un texte de morale proposant, à travers la théorie des fous, un tableau de la condition humaine avec l’objectif d’amender celle-ci et de permettre à chacun de s’approcher autant que possible du salut. Rien de plus étonnant, et même de plus scandaleux, que de voir le clerc se mettre en scène lui-même en tête de la compagnie des fous, en la personne du célèbre bibliomane, le fou qui est entouré de livres mais qui se contente de les épousseter parce qu’il ne comprend rien à ce qu’ils contiennent (cliché 1).
Le fou bibliomane
Le deuxième argument est celui de l’illustration. Le texte du Narrrenschff est en vers et se subdivise en chapitres successifs, relativement courts, et dont chacun est introduit par le même dispositif: une analyse, puis un bois gravé, suivi du titre du chapitre (en plus gros corps) et, enfin, du texte lui-même. L’illustration est donc abondante, et de très bonne qualité: on sait d’ailleurs que le jeune Dürer y a collaboré alors qu’il séjournait à Bâle, mais aussi le «Maître de Haintz Nar», autre artiste de premier plan (cliché 2). La première édition (allemande) compte 114 gravures, dont 5 reprises (donc 109 différentes), ce qui correspond évidemment à un investissement très important.
Les chapitres commencent le plus souvent au verso d’une page. Chaque page est encadrée de deux bandeaux de bois gravés (cliché 1). Le texte est donné en typographie gothique (le Fraktur), et compte 30 lignes à la page. Les chapitres ont donc toujours à peu près le même nombre de vers, et le texte est conçu et rédigé en fonction de la forme du volume imprimé.
La répétitivité du dispositif démontre un point décisif, traité lors du colloque du Mans sur L’auteur et l’imprimeur: Brant a rédigé le Narrenschiff en fonction du dispositif du livre imprimé (la « mise en livre », pour reprendre la formule d’Henri-Jean Martin), et de la présence des éléments d’illustration et de décoration spécifiques. Il s’est représenté son texte de la manière la plus matérielle, comme devant être un texte illustré et disposé sur deux pages en vis-à-vis (c’est le dispositif que nous avons décrit comme celui de la pagina).
Le "Maître de Haintz Narr" met en scène le vieux "fou Haintz" qui, malgré son âge, ne se résigne pas à descendre dans la tombe (il descend à reculons). À droite, un thème proche est traité dans un autre chapitre: la mort rattrape le fou qui cherche à s'éloigner, en lui disant "du blibst" (toi, tu restes avec moi). Nous sommes dans l'inspiration des danses macabres fréquentes au XVe siècle, et dont on connaît des exemples de fresques à Strasbourg (chez les Dominicains) comme à Bâle. La légende est reprise d'une des traductions en français, par Jean Drouyn.
En relations constantes avec le libraire (Johann Bergmann, de Olpe), lequel est peut-être l’imprimeur, il apparaît ainsi comme un auteur très attentif à utiliser toutes les possibilités qui lui sont offertes par le média nouveau de la typographie. Quant au Narrenschiff, il ne s’agit pas d’un texte en soi, mais bien d’un texte qui est conçu a priori en fonction d’une mise en livre bien déterminée, et dans une forme matérielle très précise. Visant à toucher le plus grand nombre de lecteurs possible, il est un objet exceptionnel et profondément novateur, en ce qu’il manifeste la prise en compte en toute connaissance de cause par les professionnels –l’auteur et le libraire Johann Bergmann de Olpe– du processus de médiatisation désormais induit par la typographie en caractères mobiles.

vendredi 9 décembre 2011

HIstoire du livre: le "ferment"

La problématique du «ferment», pour reprendre le mot de Febvre et Martin, est puissamment éclairée par les événements qui se produisent à l'époque de la Réforme.
Rappelons-le d’entrée, Luther (1483-1546) ne voulait évidemment pas d’une scission de l’Église, mais il voulait effectivement réformer celle-ci: les critiques à l’encontre de Rome venaient de partout, tandis que le Ve concile de Latran ne leur propose en réponse que des changements mineurs. Nous sommes d’autre part, avec Luther, dans le monde des clercs: lui-même enseigne à Wittenberg, et c’est là qu’il élabore au fil des années sa doctrine de la Grâce. Et, en 1517, il argumente contre l’archevêque primat de Mayence en placardant sur la porte de l’église des Augustins, la veille de la Toussaint (donc le 31 octobre), 95 thèses latines contre les indulgences. Nous sommes dans la pratique traditionnelle de l’université, où les professeurs proposent leurs thèses en vue d’une disputatio publique.
L’innovation vient de ce que ces Thèses sont aussitôt publiées en latin ou en vernaculaire, plus ou moins adaptées et diffusées de plus en plus largement à travers l’Allemagne. Luther lui-même s’en étonne:
Je ne puis comprendre comment mes thèses, plus que mes autres écrits et même que ceux d’autres professeurs, peuvent s’être répandues en de si nombreux endroits. Elles s’adressaient exclusivement à notre présent cercle académique (...). Elles étaient rédigées dans un langage tel que les gens du commun ne pouvait guère les comprendre (…). J’y usais de catégories savantes…
Partout en Allemagne, les Thèses sont en effet reproduites à partir de Nuremberg (chez Hieronymus Höltzel), de Leipzig et surtout de Bâle (chez Adam Petri), et elles s’imposent comme un succès éditorial extraordinaire. Mais les responsables du succès sont inconnus: qui prend l’initiative, qui traduit d’abord les Thèses en allemand, le cas échéant en les adaptant plus ou moins profondément (leur nombre lui-même apparaît parfois comme un choix du compositeur typographique)?
Bientôt, le mouvement se développe de lui-même: les Thèses sont connues partout, de même que le nom de Luther qui, en quelques mois, s’est retrouvé comme «parlant au monde entier» selon la belle formule de Gordon Rupp.
A contrario, la médiatisation que l’on n’attendait pas complique la conciliation: les positions antagonistes sont désormais portées sur la place publique, et l’impression les fige en rendant d'autant plus difficile d’introduire le cas échéant certaines nuances (c’est le problème de la «fixité typographique», évoqué dans un précédent billet). Quoi qu’il en soit, la société allemande de ces premières décennies du XVIe siècle a été la première à se trouver confrontée aux problèmes nés du processus de médiatisation de masse.
Car l’accession d’un public de plus en plus large à l’imprimé n’est pas sans soulever des difficultés dont on ne prend conscience que peu à peu. Même si Luther a le souci évident, dans ses publications, et d’abord dans sa Bible allemande, de mettre le texte à la portée de l’homme du commun («der gemeine Mann»), la possibilité pour des lecteurs qui ne sont pas formés d’accéder en principe à tous les textes provoque des effets jugés parfois négatifs. Lorsqu’en France, dans la nuit des 17-18 octobre 1534, des «partisans» distribuent en nombre à Paris et dans d’autres villes des exemplaires des Placards contre la messe, ils ne savent pas qu’ils poussent François Ier, jusque-là favorable aux humanistes et à des personnalités comme un Étienne Dolet, vers une logique politique de la crispation et de la répression.
Ces Placards ont une forme matérielle bien différentes de celle des Thèses de Luthe, en ce qu'ils cherchent à frapper le lecteur de rencontre: la langue est la langue vernaculaire, et la mise en page facilite la lecture et le repérage. La limitation du nombre d’arguments témoigne de ce que nous sommes sortis du monde des clercs. Dans la marge de gauche figurent des références aux Écritures («Mat. 28», etc.), seule source de la vérité. L’organisation du texte est très précise, avec un système de ponctuation sur trois niveaux, la ponctuation forte étant combinée avec l’emploi des majuscules.
Les expressions employées sont violentes: l’auteur parle de la «pompeuse et orgueilleuse messe papale» et des «gros enchaperon[n]és», pour conclure que la messe efface «toute co[n]gnoissance» du Christ, qu’elle rejette la prédication de l’Évangile et qu’elle ne consiste qu’en «sonneries, urlemens, cha[n]teries, cérémonies, luminaires, encensemens, desguiseme[n]s et telles manières de singeries…» Ceux qui la célèbrent sont assimilés à des «loups ravissans», à des voleurs et à des «paillards». En définitive, le lecteur implicite sait au moins un latin rudimentaire, il est sensible à l’argumentation rationnelle et il connaît les Écritures: l’affiche est destinée à une frange élargie du public lettré, des nobles attachés à la cour, des clercs, des bourgeois gradués des villes, mais certes pas le public «populaire» en tant que tel.
Le problème central des Placards réside dans leurs conditions de réception. Le scandale est politique, et il vient de ce que des représentants de ce que nous appellerions aujourd’hui la société civile s’arrogent le privilège de la parole publique sur des points considérés comme réservés. Le premier bûcher s’allume dès le 13 novembre à Paris, pour «Berthelot Mylon, dict le Paralytique». Au total, sept exécutions sont ordonnées par le Parlement et, parmi les condamnés, figurent trois professionnels de la librairie, dont Antoine Augereau. Progressivement, la ligne politique s’oriente dès lors dans le royaume vers l’affrontement direct qui culminera avec les Guerres de religion.
Dans l’immédiat, l’édit du 13 janvier 1534 [1535] interdit tout simplement l’exercice de l’imprimerie –la mesure impossible à mettre en œuvre sera abandonnée dès le 26 février. Contre l’omniprésence subversive du média, le pouvoir, déjà, entreprend d’élever des digues pour essayer de confisquer celui-ci. Cette même question de l’accessibilité de tous aux textes publiés constituera l’un des points les plus importants traités par le concile de Trente, tandis que la tension entre la liberté et le contrôle domine toute la librairie d’Ancien Régime et une grande partie du XIXe siècle.
On voit combien la métaphore du «ferment» est très bien appropriée pour désigner les phénomènes parfois inattendus qui résultent de la réception des textes imprimés –de la médiatisation.

Clichés: 1) Les 95 Thèses; 2) La chaire dite Chaire de Luther à Wittenberg (détail).

lundi 20 décembre 2010

Histoire du livre et innovation de produit (2)

Une génération après l'invention de Gutenberg, la diffusion de la technique nouvelle est déjà relativement large en Europe, et la production d'imprimés s'accroît rapidement: mais ceux-ci reproduisent le modèle des livres manuscrits du Moyen Âge, alors même que le public de ces livres n'est pas susceptible de s'ouvrir en proportion. La crise de surproduction qui en découle pousse à une certaine réorganisation de la branche, et surtout au développement de ce que nous désignons comme l'innovation de produit: inventer des produits nouveaux, qui soient susceptibles de capter une clientèle elle-même nouvelle.
Du point de vue matériel (celui de l'objet), l'innovation peut porter sur le contenu (imprimer et diffuser des textes nouveaux) comme sur la forme matérielle. Le Liber chronicarum (HC 14508*) du médecin nurembergeois Hartmann Schedel (1440-1514) illustre surtout la seconde dimension: il s'agit en effet d'une chronique universelle, organisée selon le modèle traditionnel des âges du monde, mais qui innovera de manière spectaculaire en ce qui concerne sa "mise en livre" (exemplaire numérisé par la Bayerische Staatsbibliothek).
En effet, le choix est, d'abord, celui d'un ouvrage exceptionnel, qui impressionne par son format (in folio) et plus encore par sa magnifique illustration xylographiée  (on sait que le jeune Albrecht Dürer y a collaboré). La double page donnant la vue de Nuremberg à la fin du XVe siècle est bien sûr la plus spectaculaire, d'autant qu'il s'agit d'une représentation réaliste (les artistes étaient sur place et connaissaient la ville), et non pas, comme pour certaines autres villes, d'une sorte de juxtaposition de ce que nous pourrions presque appeler des "clichés" (cf. la vue de Lyon, celle de Constantinople, etc.).
Les documents aujourd'hui conservés dans les Archives municipales de Nuremberg témoignent en outre du soin porté à la mise en page d'un ouvrage qui a évidemment nécessité des investissements très lourds. La vue de Strasbourg (lat. Argentina) montre la sophistication très élégante d'une double page dans laquelle la flèche de la célèbre cathédrale sort du cadre de l'image pour se développer dans la marge intérieure du recto de droite.
Plus intéressants encore sont les éléments qui témoignent de ce que l'ouvrage est désormais conçu pour la consultation: d'une part, c'est l'organisation matérielle du texte pour en faciliter la lecture, la mise en paragraphes, et surtout la scansion des bois gravés.
D'autre part et surtout, ce sont les informations imprimées sur les feuillets eux-mêmes, à savoir le titre courant (qui précise l'âge du monde) et la foliotation en chiffres romains ("Fol. XXX").
La présence de cette foliotation est indispensable dès lors que l'on a voulu inclure dans le volume un index alphabétique, lequel renvoie précisément aux numéros des feuillets. Comme nous l'avons montré ailleurs (notamment dans L'Europe de Gutenberg), le procédé qui consiste à repérer des passages du texte (du contenu) en fonction des composantes normalisées qui en constituent le support (le livre, alias l'interface) se révèlera jusqu'à aujourd'hui particulièrement puissant.
Dans les deux dernières décennies du XVe siècle, c'est donc bien l'innovation de produit qui se déploie progressivement, avec l'invention du livre imprimé et la mise en place d'une logistique de la communication sur laquelle nous vivons en grande partie jusqu'à aujourd'hui.

Note bibliogr.: Stephan Füssel, Die Welt im Buch. Buchkünstlerischer und humanistischer Kontext der Schedelschen Weltchronik von 1493, Mainz, Gutenberg Gesellschaft, 1996 (ISBN 3-7755-2111-9).

samedi 18 décembre 2010

HIstoire du livre et innovation de produit (1)

Il y a quelques semaines, nous avons publié sur ce blog trois billets successifs consacrés à la logique de l'innovation: 1, 2, 3). L'ambition de cette théorie est de proposer une grille de lecture applicables (en l'adaptant éventuellement) aux révolutions successives de la "librairie" et du livre jusqu'à aujourd'hui (voir la note bibliogr. infra). Nous voudrions aujourd'hui le volet traitant de l'innovation de produit au XVe siècle, et cela à travers trois exemples.
Le premier exemple sera donné par la magnifique édition de la Cité de Dieu de saint Augustin (Aurelius Augsutinus) publiée à Mayence par Peter Schoeffer en 1473 (HC 2057*). Le caractère est le caractère Fraktur typique de Mayence, dans lequel l'influence latine est restée très présente. Mais surtout, on remarquera le soin que l'imprimeur a pris pour pour donner à la mise en livre une forme qui reproduise celle d'un manuscrit.
L'incipit traditionnel- lement rubriqué (autrement dit copié en rouge par le rubricateur) est ici imprimé en rouge, ce qui complique et renchérit le travail d'impression. Mais la superbe lettre filligranée et peinte est  réalisée après coup à la main, très certainement par des spécialistes présents dans l'atelier même de l'imprimeur.
Comme le cliché est pris en gros plan, on distingue en outre parfaitement, dans le corps du texte, la présence des lettres abrégées (par ex. le a et le u tildés, à l'avant dernière ligne, pour qua[m] et pour nu[n]c).
Plus intéressante encore sont les lettres liées, dont la logique de la typographie supposerait qu'on les abandonne mais qui ont été conservées pour des raisons esthétiques (ce que j'ai appelé ailleurs "l'esthétique de la trace": cf bibliogr.): le scripteur du manuscrit ne lève toujours pas la plume entre deux lettres, surtout s'il écrit de manière cursive. Par suite, des caractères spécifiques de lettres doubles ont parfois été gravés fondus pour reproduire ce modèle: par ex., à la première ligne, la liaison du s long et du t dans Augustini, et le double pp qui suit; à la ligne suivante, le de, etc.
Même si la rationalisation typographique a abouti à la disparition généralisée de ces signes spécifiques, certains ont été conservés dans l'orthographe française d'aujourd'hui: l'accent circonflexe n'est rien d'autre qu'un ancien tilde (forest transcrit par forêt); de même, nous connaissons toujours des lettres liées (œ et æ) tout comme, en allemand, le ß (double ss long lié). L'esperluette, aujourd'hui plus couramment désignée comme le "et commercial" (&) reproduit l'abréviation manuscrite et.
Il s'agit là de véritables reliques des pratiques de copie héritées du Moyen Âge, que la typographie gutenbergienne n'a pas fait complètement disparaître et que l'on retrouve jusqu'à aujourd'hui dans les logiciels de traitement de texte.
Le Psautier de Mayence, en 1457 (H 13479), illustre à la perfection ce schéma: il constitue notre deuxième exemple. Pour les successeurs de Guten- berg en effet, l'objectif est de reproduire mécani- quement le modèle d'un psautier manuscrit, et notamment d'imprimer en plusieurs couleurs non seulement le texte en noir, mais aussi les passages rubriqués, et surtout les lettres filigranées peintes en rouge et en bleu (voir détails). Le résultat, spectaculaire, témoigne pourtant aussi des limites du modèle de la reproduction: la technique mise en œuvre est trop complexe et d'un coût certainement trop élevé pour être réellement viable. Une dizaine d'exemplaire du Psautier de Mayence est connue aujourd'hui, dont, en France, celui donné par le roi René au couvent de la Baumette, et conservé à la Bibliothèque municipale d'Angers (cliché ci-dessus).
Nous refermerons ce billet avec un dernier exemple, qui illustrera au contraire l'émergence de l'innovation de produit à partir des décennies 1480 et 1490.
(lire la suite)

Note bibliogr.:  
sur les "révolutions du livre" Les Trois révolutions du livre : actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), pub. sous la direction de Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001  (Numéro spécial de la Rev. française d'hist. du livre, 106-109, 2000). Les 3 [trois] révolutions du livre [catalogue de l’exposition du CNAM], Paris, Imprimerie nationale, Musée des arts et métiers, 2002.
sur l'esthétique de la trace: Frédéric Barbier, « Les codes, le texte et le lecteur », dans La Codification : perspectives transdisciplinaires, dir. Gernot Kamecke, Jacques Le Rider, diff. Genève, Librairie Droz, 2007, p. 43-71 (la formule figure p. 50) (« Études et rencontres du Collège doctoral européen EPHE- TU Dresden », 3).

mardi 2 novembre 2010

Histoire du livre et théorie de l’innovation (3)

Gutenberg voulait reproduire ce qui existait déjà, mais les professionnels des années 1470 doivent innover non seulement pour développer leurs affaires, mais même pour pouvoir se maintenir. L’innovation de produit ne se fait jour que peu à peu, pour répondre à la saturation du marché traditionnel et à la concurrence.
Le concept d’élasticité permet d’analyser le processus: le public traditionnel des livres est constitué d’abord par les clercs –non pas nécessairement des ecclésiastiques, mais surtout le « petit monde » des universités, enseignants et docteurs, étudiants et anciens étudiants, personnel des collèges, etc. Il faut leur joindre une partie du personnel des administrations et de l’Église, les professions libérales et les représentants de la bourgeoisie urbaine. Enfin, les souverains et les grands seigneurs sont des amateurs de livres, et ils constituent des bibliothèques souvent célèbres.
Même si les évaluations quantitatives du public relèvent de l’hypothèse, on conçoit bien qu’il est à la fois concentré dans les villes et très minoritaire par rapport à la population globale. À Augsbourg, ville non universitaire, Hans-Jörg Künast estime le public des lecteurs susceptibles de connaître le latin (élèves et étudiants, clercs, petite partie de la bourgeoisie urbaine) à quelque seize cents personnes tout au plus.
C’est ce public qu’il fait désormais dépasser, et l’innovation de produit se déploiera donc selon deux logiques parallèles. Du côté du contenu des livres : on proposera à un public plus large des livres qui jusque là n’existaient pas sous la forme d’imprimés, textes en langue vernaculaire, œuvres d’auteurs contemporains et livres illustrés. L’articulation entre langue vernaculaire et illustration est particulièrement remarquable, qu’il s’agisse de la tradition allemande (à Bamberg, puis à Augsbourg) ou français (à Lyon).
Le second axe de l’innovation de produit concerne la mise en livre, pour laquelle les changements et améliorations qui se font jour obéissent à deux logiques convergentes. Il s’agit d’abord de faciliter et de rationaliser le travail des presses (d’où l’apparition d’éléments comme les signatures imprimées pour numéroter les cahiers). Mais il s’agit aussi de répondre à la concurrence en innovant sur le plan du produit lui-même.
La page de titre illustre très bien ce second point: elle apparaît d’abord sous une forme relativement sommaire, mais parfois très spectaculaire, avant de se développer avec une dimension publicitaire certaine. Ses éléments principaux concernent l’identification du texte et éventuellement de l’auteur, la qualité de l’édition proposée et l’indication de l’atelier qui a produit le volume.
À trois années d’intervalle, la page de titre de la première édition allemande du Narrenschiff (La Nef des fous), en  1494 (cf. cliché 1), et celle de sa traduction latine (Stultifera navis), en 1497, illustrent de manière spectaculaire le chemin parcouru. On peut pratiquement dire que les pages de titre des trois éditions latines incunables du Narrenschiff sont conçues dans la perspective de ce que l’on appelle la traçabilité: il s’agit d’identifier l’édition comme la meilleure et la plus récente, et de barrer la route à des «contrefaçons» nombreuses, mais présentées comme moins bonnes.La publicité pour l’atelier d’imprimerie ou pour la maison de librairie n’est pas absente, avec la présence éventuelle d’une marque typographique plus ou moins spectaculaire, et de l’«adresse» de l’ouvrage: l’indication du nom du libraire, son adresse en ville et la date de publication, qui constitue aussi un argument publicitaire, dans la mesure où le caractère plus ou moins nouveau d’un texte ou d’une édition est présenté comme un facteur devant inciter à l’achat.
Mais ouvrons le volume: les célébrissimes Chroniques de Nuremberg (le Liber chronicarum de 1493) constituent comme le paradigme de cet objet nouveau qu’est devenu le livre imprimé. L’ouvrage in-folio est monumental, et sa réalisation a demandé des investissements très lourds. Il innove par la mise en page, avec la présence au fil du texte de quelque 1800 bois gravés, dont un certain nombre de très grande qualité, et avec aussi un travail extrêmement soigné sur l’organisation interne du volume (cf. cliché 2).
L’ouvrage possède désormais une foliotation imprimée et un titre courant, tandis qu’un index est inséré en tête, conçu de manière moderne: l’éditeur l’a en effet établi par rapport à la foliotation et non plus, comme c’était habituel, par rapport au contenu du texte lui-même (un index médiéval est souvent assimilable à ce que nous appellerions une table systématique) (cf. cliché 3).
La puissance de l’innovation est immense: les éléments d’information sont désormais repérés par rapport aux séquences normalisées successives, les feuillets, qui constituent leur support matériel. Si les Chroniques ne possède pas de page de titre à proprement parler, il n’est pas douteux que, dans l’esprit de Koberger, les deux éléments, de l’illustration et de l’index, ne doivent concourir au succès commercial. Le dossier exceptionnel des Chroniques nous permet de connaître l’importance du tirage (1800 exemplaires), et le caractère spectaculaire de l’ouvrage explique qu’il soit aujourd’hui l’un des mieux conservés de l’époque.
La date du 1er janvier 1501 comme définissant le temps des incunables n’a pas de signification historique. À l’inverse, la typologie de l’innovation permet de mieux reconstruire les phases successives à travers lesquelles s’est imposé le média nouveau de l’imprimé. L’innovation de procédé et l’innovation de produit se combinent nécessairement avec une innovation du côté de l’organisation du travail de production et de diffusion des livres, et débouchent surtout, à terme, sur une innovation du côté des pratiques des «consommateurs», autrement dit des lecteurs. Mais c’est là une autre histoire.

Note bibliogr.: Frédéric Barbier, «Le texte et l’image: quelques observations sur le livre imprimé à l’aube de la période moderne», dans La Gravure et l’histoire. Les livres illustrés de la Renaissance et du baroque à la conquête du passé, dir. Sandra Costa, Grenoble, CRTHIPA, 2010, p. 9-33.
Nota: d'autres informations sur le même thème figurent à la page EPHE Conférence 2008-2009 (cliquer ici ou sur l'onglet dans la marge verte du blog).