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lundi 25 mai 2015

Séance foraine à Troyes (28 mai 2015)

Chers amis,
Juste un petit mot pour inciter les retardataires à s’inscrire à la séance foraine de Troyes jeudi prochain 28 mai 2015.
On peut s’inscrire à la présente adresse (frederic.barbier@ens.fr) jusqu’à mardi 26 mai au soir.
Très cordialement à tous
Clairvaux revisité, ou la salle des fonds anciens de la Médiathèque de Troyes, avec les rayonnages de Clairvaux...
Sur le cadre régional de la Champagne
http://histoire-du-livre.blogspot.fr/2015/05/la-champagne-portrait-historique-dune.html
Sur la bibliothèque des comtes de Champagne
http://histoire-du-livre.blogspot.fr/2015/05/lage-dor-de-la-champagne.html
Et, sur les livres de Clairvaux
http://histoire-du-livre.blogspot.fr/2015/05/en-champagne-la-spiritualite-de-saint.html

samedi 23 mai 2015

En Champagne: la spiritualité de saint Bernard et les livres des Cisterciens

Nous poursuivons aujourd'hui notre série de billets introduisant à la séance foraine de Troyes, en évoquant trop brièvement la spiritualité champenoise à travers la haute figure de saint Bernard de Clairvaux, à travers l'abbaye fondée par lui dans le désert du Val d'Absinthe, sur la haute vallée de l'Aube,... et à travers les livres qui nous en sont parvenus.

Le thème de la réforme de l’Église est récurrent depuis le Xe siècle, et son actualité est renforcée par le millénarisme: les prélats, évêques et abbés, sont trop entrés dans le monde du siècle, ce qui explique a contrario le succès de Cluny, fondée en Bourgogne en 910. L’abbaye, qui ne dépend que de Rome, est soustraite au pouvoir des grands, la règle de saint Benoît y est appliquée avec rigueur, et Cluny bénéficie en outre d’une succession d’abbés remarquables (Odilon, Hugues de Cluny et Pierre le Vénérable). Les Clunisiens, organisée de manière très hiérarchisée, occupent un grand nombre de postes, comme évêques, voire comme papes: Urbain II décrira Cluny comme «la lumière du monde».
Mais Cluny est bientôt trop puissante, et trop riche, pour pouvoir porter le modèle idéal de la règle bénédictine. En 1098, l’abbaye de Cîteaux (à une vingtaine de km au sud de Dijon) est fondée par un groupe de moines venus de Molesme: les débuts sont difficiles, jusqu’à l’arrivée d’Étienne Harding en 1108. Le véritable décollage se produit lorsque l’abbaye commence à essaimer, au début du XIIe siècle.
Voici en effet qu’intervient une personnalité exceptionnelle, celle de saint Bernard de Clairvaux. Bernard Tescelin de Saure est né en 1090/1091 dans une famille de petite noblesse du Dijonnais. Il étudie d’abord à l’école capitulaire de Châtillon-s/Seine, avant d’entrer à Cîteaux en 1112, sous l’abbatiat d’Étienne Harding. C’est l’abbé lui-même qui l’envoie en 1115, avec quelques autres frères, fonder une autre maison dans un lieu isolé: Clairvaux est une terre donnée par le comte Hugues de Champagne sur la haute vallée de l’Aube. Au «Val d’Absinthe», nous sommes réellement au désert:
Clairvaux (…) est dans une vallée environnée presque de tous côtez de montagnes & de vallées, & pour y arriver il nous a fallut faire près de deux lieuës dans les bois. On ne peut pas en approcher qu’on ne sente son cœur touché, & un certain je ne sçais quoy, qui fait connoître la sainteté de son origine… (D. Martène et D. Durand, I, p. 98-99). 
 Nous n’avons pas à revenir ici sur la personnalité du jeune abbé. Saint Bernard est le promoteur d’un modèle de vie monastique particulièrement rigoureuse et dépouillée, voire ascétique, mais il est aussi un rhéteur, et un intellectuel engagé dans toutes les grandes affaires de son temps: comme adversaire d’Abélard, mais aussi comme inspirateur de la croisade contre les Albigeois, et de la Seconde croisade (1146). Son esprit est d’une spiritualité telle qu’il refuse de recourir à la raison humaine pour traiter des problèmes de la théologie: Fuyez cette Babylone, fuyez et sauvez votre âme! Vous trouverez beaucoup plus de choses dans la forêt que dans les livres, les arbres et les pierres vous instruiront davantage… Saint Bernard fait de Clairvaux l’une des capitales de la chrétienté. À sa mort (1153), l'abbaye abrite plus de 700 moines, et l’Europe compte quelque 500 abbayes cisterciennes. Il sera canonisé dès 1174.
Clairvaux possède une bibliothèque très vite importante, un atelier de copistes et d’enlumineurs (qui suivent le style très sobre correspondant au programme de saint Bernard), et probablement un atelier de reliure. Le modèle d’une vie monastique sévère et dépouillée transparaît dans la décoration des manuscrits de Clairvaux (initiales monochromes, pas d’or, pas de représentation d’hommes ni d’animaux). 
La bibliothèque de Clairvaux est d’abord favorisée par l’aura qui entoure saint Bernard, et par le rôle politique de l’abbé: les manuscrits sont produits dans le scriptorium sur place, mais il y a aussi des dons, notamment de la part des comtes de Champagne, ou encore de Henri de France dans les années 1175. Henri, fils du roi Louis le Gros, entre en effet comme novice à Clairvaux en 1145 (il sera évêque de Beauvais en 1149, et archevêque de Reims en 1163), et il donnera dix manuscrits à l’abbaye, pour une part aujourd’hui conservés.
À la fin du XIIe siècle, la bibliothèque de Clairvaux compte environ 350 volumes quand, au XIVe siècle, elle en comptera 1050. Enfin, en 1472, le catalogue dressé sur l’ordre de l’abbé Jean de Virey dénombre près de 1800 volumes, dont quelques incunables. Le grand libraire et imprimeur parisien Antoine Vérard fait don à Clairvaux de plusieurs exemplaires de ses éditions, par ex. un Froissard, avec son ex dono. Au tournant du XVe siècle (1495-1503), c’est la construction d’une nouvelle bibliothèque, au-dessus d’un second cloître. D. Martène et D. Durand découvriront ce bâtiment au début du XVIIIe siècle, et ils témoignent au passage de ce que le mobilier n’a pas changé depuis des siècles…
 Ce manque apparent d’intérêt rend d’autant plus remarquable, à la fin de l’Ancien régime, l’achat de la magnifique bibliothèque des Bouhier: cette dynastie de parlementaires dijonnais avait réuni depuis le XVIe siècle une bibliothèque de quelque 2000 manuscrits et 31 600 imprimés, vendue par le dernier héritier, le comte d’Avaux, pour 135 000 livres à Clairvaux en 1782. La collection de Clairvaux, avec la bibliothèque Bouhier, est aujourd’hui conservée à Troyes, où elle constitue l’un des plus importants fonds anciens de notre pays.

jeudi 21 mai 2015

L'âge d'or de la Champagne comtale

En découvrant la Médiathèque de Troyes à l'occasion de notre prochaine séance foraine (cliquer ici pour consulter le programme), nous aurons l'occasion de nous familiariser avec la brillante cour des comtes de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles. Les comtes entreprennent en effet très tôt de constituer leur principauté en un ensemble autonome et administré avec soin. Ils soutiennent les fondations religieuses et leurs écoles, ils ont une action importante comme commanditaires et comme mécènes de textes et d'œuvres d'art, et ils réunissent une bibliothèque remarquable. Dans cette perspective, une figure majeure est celle du comte Henri le Libéral: pourtant, la trajectoire du comté de Champagne sera en définitive précocement interrompue par les alliances successives avec la dynastie capétienne, et par l'intégration dans le domaine royal.

En 1152, les successeurs de Thibault II le Grand, comte de Blois-Champagne, se partagent seigneuries et charges. Henri Ier le Libéral, né en 1127, est comte de Troyes; son frère, Thibault, reçoit quant à lui le comté de Blois; le cadet, Guillaume aux Blanches-Mains, fait carrière dans l’Église, comme évêque de Chartres (1165), puis archevêque de Sens (1168) et de Reims (1176), et cardinal (1179). C’est à lui que Pierre Le Mangeur (Petrus Comestor) dédicace son Histoire ecclésiastique dans les années 1170. Quant à la sœur, Adèle († 1206), elle a épousé en troisièmes noces le roi Louis VII († 1180), et elle est la mère de Philippe Auguste.
La Champagne constitue alors une principauté très puissante, bien administrée et riche (c’est la grande époque des foires), mais elle est aussi un des pôles de la Chrétienté. Lorsque le pape Alexandre III (vers 1105-1181) se réfugie en France pour se mettre à l’abri de l’empereur et des antipapes Victor IV et ses successeurs, il s’établit en effet à Sens (1163-1165), et c’est à Sens et à Pontigny que l’archevêque de Cantorbéry Thomas Beckett se réfugiera aussi un temps, avec son entourage de clercs (1164-1170). On sait que Jean de Salisbury, secrétaire de l’archevêque et lui aussi un intellectuel de très haut vol, succédera à Guillaume aux Blanches Mains au siège de Chartres (1176).
Henri le Libéral a lui-même bénéficié au château de Troyes d’une bonne formation, apportée par des précepteurs privés. Il lit bien le latin, il entretiendra une correspondance active avec de nombreux clercs de son temps, et il constitue une bibliothèque personnelle que nous connaissons relativement bien. Attentif à former une classe d’administrateurs compétents, il fonde un certain nombre de collégiales avec des écoles. La principale, consacrée à saint Étienne et établie en 1157 dans le palais comtal lui-même, a vocation à servir de chapelle palatine, et à devenir la nécropole dynastique. Elle accueille en outre, au premier étage, les archives et la bibliothèque comtales.
Bible des comtes de Champagne, MAT, ms 2391 (prov.: St-Étienne)
On a pu estimer cette bibliothèque à une cinquantaine de manuscrits, d’abord des historiens de l’Antiquité latine (Valère Maxime, Quinte Curce, Flavius Josèphe, Aulu Gelle...) mais aussi les Pères et docteurs de l’Église (Augustin, Jérôme, Isidore, Grégoire, etc.), sans oublier des auteurs plus récents, comme Hugues de Saint-Victor ou encore Pierre Lombard. Patricia Stiernemann souligne que le comte a été conseillé précisément pour faire recopier les versions les meilleures et les plus complètes des textes qu’il souhaitait, d’après des manuscrits figurant notamment dans des bibliothèques de Champagne méridionale. Les Anglais de l’entourage de Thomas Becket ont ici un rôle important.
Henri le Libéral a épousé Marie de France (1145-1198), fille aînée de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. La comtesse, qui pratique la lecture, goûte elle aussi aux textes et aux livres, mais avec des préférences autres, peut-être plus «modernes», que celles de son mari. Elle s’intéresse en effet à la «matière de Bretagne», entendons aux romans du cycle arthurien, et c’est elle qui commande à son clerc Chrétien de Troyes l'un au moins des grands romans de la Table ronde, le Chevalier à la charrette (Lancelot). Elle fait aussi traduire la Genèse en langue romane, et possède un certain nombre de manuscrits à caractère religieux, l’ensemble étant rangé, au château, dans une «armaire» (armoire).
Dans les faits, une partie des manuscrits du comte passera dans le trésor de la collégiale, ce qui a assuré leur conservation lors de la Révolution, et ce qui explique qu’ils soient, aujourd’hui encore, conservés dans les fonds de la Médiathèque de Troyes. Parallèlement, la ville est le siège d’une activité de copie et de peinture de manuscrits destinés à la clientèle de la cour. Une autre importante collection de livres y est celle du chapitre cathédral, qui fera reconstruire sa bibliothèque en 1477-1480: cette salle de la «Théologale» (parce que l’on y dispensait aussi les cours de théologie) accueille les manuscrits enchaînée, et elle est décorée de vitraux dont le célèbre «rondel de Nicolas de Lyre» aujourd’hui présenté au Musée du vitrail. 
Le "Rondel de Nicolas de Lyre" (Troyes, Musée du vitrail)

Alors que les alliances se sont multipliées entre la dynastie des comtes de Champagne et celle des rois Capétiens, alors aussi que les comtes sont devenus par héritage rois de Navarre (1199), la Champagne indépendante disparaît définitivement à la suite du mariage de la reine Jeanne de Navarre († 1305) avec le futur Philippe le Bel en 1284… Quant au palais comtal et à la collégiale Saint-Étienne, ils seront détruits au début du XIXe siècle.

mercredi 20 mai 2015

La Champagne: portrait historique d'une province

La traditionnelle séance foraine de la Conférence d'Histoire et civilisation du livre se déroulera le 28 mai prochain à la Médiathèque de l'Agglomération troyenne (détails ici). Nous inaugurons aujourd'hui la publication de quelques billets destinés à introduire à cette journée.

La Champagne est une région connue de partout, mais qui paradoxalement reste difficile à situer avec précision: la désignation elle-même est indécise, puisque la «champagne» (campagne) désigne une «vaste étendue de plat pays (…). La campagne par excellence est d’ailleurs la Beauce ou la Champagne» (Robert historique). À l’étranger, le mot est surtout répandu à cause du vin, la capitale «du» Champagne étant bien évidemment Reims.
La caractéristique première de la Champagne est de constituer la marche orientale du Bassin Parisien. Les deux principales vallées qui la parcourent sont celles de la Seine et de la Marne, avec leurs grands affluents, l’Aisne, puis l’Aube et l’Yonne vers le Sud. Son réseau fluvial fait de la Champagne  un espace de convergence, qui débouche à la fois vers la Manche (bassin de la Seine), vers la mer du Nord (bassins de la Meuse et de la Moselle) et vers la Méditerranée (bassin du Rhône). À hauteur de Saint-Seine l’Abbaye, la distance entre l’Oze (sous-affluent de la Seine) et la Suzon (sous-affluent de la Saône) est au plus de 2km… 
Nous sommes, logiquement, sur des routes commerciales très anciennes entre la Méditerranée et l'Europe du nord-ouest, comme en témoigne la découverte du trésor de Vix en 1953 près de Châtillon-s/S. La province est parcourue d’itinéraires romains de première importance, décrits par la Table de Peutinger. De Lyon, capitale des Gaules, la via Agrippa traverse Chalon-s/Saône (Cabilionum), avant d’atteindre Langres (Andemantunum), dans un site fortifié remarquable tout proche des sources de la Marne. Reims (Durocortorum) et Troyes (Augustobonum) sont sur les itinéraires du nord, tandis que la route de la Seine passe notamment par Sens (Agendincum). Le troisième itinéraire majeur est celui de la Moselle en direction de Metz (Durimedium Matricorum), de Trèves (Augusta Trevirorum) et de la vallée du Rhin (Mayence/Mogontiacum).
Un puissant oppidum fortifié: Langres
Le rôle de cette véritable dorsale de l’empire romain d’Occident se retrouve dans la géographie ecclésiastique et politique: Lyon est la primatiale des Gaules, de même que Mayence sera celle de Germanie (son archevêque-électeur est aussi archichancelier d’Empire); Langres est le siège d’un évêché dont le titulaire porte les titres de duc et pair du royaume; Sens est la capitale d’une province romaine stratégique, et sera plus tard la métropole de Paris; Reims, également archevêché, sera la ville du sacre royal; Metz est, à l’époque mérovingienne, la capitale du puissant royaume d’Austrasie; quant à Trèves, elle est un temps capitale de l’Empire romain d’Occident, et sera le siège d’un des trois archevêques électeurs du Saint-Empire.
Ces mêmes routes seront en partie celles suivies, au XIe siècle, par les communautés juives remontant du sud (rappelons que Troyes est la ville de Rachi), et c’est encore cette position qui fera la fortune des foires de Champagne, aux XIIe et XIIIe siècles. 
Dans ce schéma, Troyes (Augustobonum) reste pourtant relativement secondaire: la vallée de la Seine constitue un environnement marécageux peu propice au peuplement. Mais les grandes routes sont aussi les routes de la christianisation, et l’église de l’évêque, future cathédrale, s’élève au milieu du IVe siècle au sein de la ville fortifiée du Bas-Empire: pour reprendre la comparaison classique entre le plan de la ville actuelle et la silhouette d’un bouchon de Champagne, nous sommes ici dans la «tête» du bouchon dont la ville commerçante et bourgeoise occupera le corps. Après la chute de l'Empire, Augustobonum prend le nom de Tricassium, alias la cité des Tricasses, la peuplade gauloise de la région. Le principal pouvoir y est, à l’époque mérovingienne, celui de l’évêque.
Un pouvoir concurrent monte pourtant en puissance à l’époque carolingienne, celui de l’administrateur impérial, le comte (comes): selon le schéma général, la dévolution du pouvoir aux comtes débouchera sur l'affirmation des grandes dynasties féodales –dont celle des futurs comtes de Champagne. À la même époque, la vallée de la Meuse marque peu ou prou, la limite de la Francia occidentalis, et celle de la province de Champagne (partage de Verdun, 843). Alors que les invasions normandes ruinent le pays à la fin du IXe siècle, la personne du comte rteprésente le recours ultime permettant de se défendre.
Une ville en forme de bouchon de Champagne: Troyes au XIXe s.
La première dynastie comtale est liée à la puissante famille de Vermandois, dont certains membres sont, au Xe siècle, archevêque de Reims, comte de Meaux ou encore comte de Troyes. Le comte Hugues de Champagne (1093-1125) est le premier à faire de Troyes sa capitale permanente. Le palais comtal y est désormais le centre du pouvoir: il a été détruit sous la Révolution, mais il se dressait, avec l’ancienne collégiale Saint-Étienne, à l’emplacement de l’actuelle place du Préau.
Il est inutile d’entrer dans les détails de la généalogie comtale, des rapports entre les comtés de Blois et de Champagne, et de ceux entre les comtes et leurs voisins et concurrents de la dynastie capétienne. Les comtes Thibault II le Grand (1125-1152), Henri Ier le Libéral (1152-1181) et, plus tard, Thibault IV le Chansonnier (1222-1253), sont des personnalités particulièrement remarquables, souvent très pieuses, mais aussi tournées vers les curiosités intellectuelles et littéraires. Nous reviendrons dans notre prochain billet sur l'ancienne bibliothèque des comtes de Champagne autrefois conservée à la collégiale Saint-Étienne de Troyes, et aujourd'hui, en partie, à la Bibliothèque de cette ville (cliquer ici).