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dimanche 26 août 2018

Édition et produits dérivés

Nos lecteurs savent combien nous sommes sensibles au genius loci, le génie du lieu, lequel pousse à découvrir ou à revoir certaines maisons d’écrivain particulièrement intéressantes: c’est le cas à Saché avec Balzac, ou encore à Médan avec Zola, mais c’est aussi le cas dans la Maison de Chateaubriand, à La Vallée aux Loups. Il y a déjà... quelques années, nous avions consacré plusieurs billets à notre livre, Le rêve grec de Monsieur de Choiseul: la source principale est donnée par le monumental ouvrage de Choiseul lui-même, le Voyage pittoresque de la Grèce (Paris, 1782-1822, 2 vol.). L’un des plus célèbres de son temps, l’ouvrage, même s’il est resté inachevé, imposera le genre prolifique des multiples Voyages pittoresques (jusqu’aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France), et de leurs déclinaisons à l’étranger (Malerische Reisen, etc.).
C’est peu de dire que, de Paris à Londres et à Saint-Pétersbourg, l’illustration du «Choiseul», lequel est publié par livraisons, est très vite célèbre. La preuve en est donnée par les exemplaires conservés dans un certain nombre de bibliothèques principalement européennes, et qui dans leur grande majorité témoignent des deux dimensions de l’ouvrage: d’une part, l’intérêt très réel des savants, des amateurs et en partie des «mondains» pour l’archéologie, pour la découverte des antiquités grecques et pour l’étude de l’histoire ancienne (pensons au succès incroyable de l’Anacharsis); de l’autre, la distinction, qui pousse à se procurer le «livre dont on parle», et le cas échéant à le faire relier de manière plus ou moins somptueuse.
Nous connaissions le très beau papier peint panoramique des «Scènes turques», conservé par la Maison de Chateaubriand à La Vallée aux Loups. Il s’agit d’une très élégante représentation qui reprend en les combinant plusieurs planches de Choiseul, dont la superbe vue de la halte des voyageurs «près de Dourlach», en « Natolie » (t. I, pl. 74). Le papier peint a été réalisé par la manufacture des Dufour à Paris au début de la Restauration, et le fait qu'il reproduise certaines des scènes en miroir témoigne de ce que le modèle a effectivement été donné par les gravures d’origine. C’est cet ensemble exceptionnel qui vient d’être restauré. Les responsables de la Maison de Chateaubriand expliquent qu’il s’agit d’un papier peint panoramique, constitué en l’occurrence de dix lés, lesquels sont collés les uns à la suite des autres pour former un ensemble décoratif. 
Maison de Chateaubriand, Inv. DE.993.CG.1
Nous sommes, sous la Restauration, à l’aube de la Révolution industrielle qui va complètement bouleverser les conditions de fonctionnement de la branche de l’imprimerie et de la librairie. C'est la grande époque des papiers peints panoramiques, mais voici que nous découvrons aussi, progressivement, à l’heure de ce qui deviendra le public de masse, le rôle des « produits dérivés». Des produits dérivés, certes, il y en a de longue date dans le domaine de l’imprimé, à commencer par les contrefaçons, ou encore les estampes qui reprennent certains motifs célèbres de tel ou tel texte. Mais le principe se développe, avec les plagiats et toutes sortes d’autres pièces, jusqu’à l’époque de Chateaubriand lui-même. Celui-ci ne constate-t-il pas avec étonnement, et peut-être un certain dépit (il «sue de confusion»), mais sans y attacher plus d’importance sur le plan juridique comme sur le plan financier :
Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius (1). Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan (2). Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet (3), pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage: si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode.
Le passage des Mémoires d’Outre-tombe permet de mettre l’accent sur trois phénomènes: d’une part, en effet, la montée en puissance des produits dérivés, qui peuvent d’ailleurs aussi n’être pas pour rien dans le succès de l’œuvre d’origine; d’autre part, la nécessité de mettre en place, à terme, une forme de régulation et de protection des «œuvres de l’esprit»; et, enfin, et c’est peut-être le plus inattendu, l’apparition du people. Chateaubriand est «à la mode», il devient, avant la lettre, un people, et, ailleurs dans ses Mémoires, il s’étonne qu’un article à son sujet dans un périodique fasse plus pour sa renommée que les ouvrages les plus imposants qu’il a effectivement écrits. S'agissant de la renommée, les choses ont une première fois bougé au XVIe siècle, quand les portraits d’un Érasme, d’un Mélanchthon, d’un Luther sont partout répandus, et le phénomène se prolonge jusqu'à Voltaire et à Rousseau au XVIIIe siècle. Le temps de la «deuxième révolution du livre» innovera en introduisant le public de masse, et en faisant de certains de ces grands penseurs ou grands auteurs des figures «à la mode», des people –bien sûr, tout le problème réside dans l'équilibre entre la médiatisation... et le talent. Le rapport favorable établi par un Lamartine ou un Victor Hugo ne se retrouve sans doute pas dans les mêmes conditions aujourd'hui, où les grands auteurs ou les grands penseurs ne sont plus des people, et inversement.

Notes
1) Apparentée aux spectacles de foire, la «collection Curtius» préfigure le musée de Madame Tussaud en présentant des mannequins en cire, des têtes de guillotinés, mais aussi des scènes et des personnages célèbres, voire des assassinats. L’initiateur est le docteur Philippe Creutz, dit Curtius. Atala désigne le personnage du roman de Chateaubriand, et la Brinvilliers, alias la marquise de Brinvilliers, est une célèbre empoisonneuse à l’époque de Louis XIV.
2) Dans le roman de Chateaubriand, Chactas désigne le vieux chaman aveugle, ancien guerrier des Natchez. Alors qu’il a été fait prisonnier par une tribu ennemie, il est libéré par Atala, fille de Simaghan, le chef de la tribu.
3) André Morellet, Observations critiques sur le roman intitulé Atala, Paris, Dené le Jeune, an IX (1801), p. 17 et 19.

mardi 12 septembre 2017

À travers l'Archipel grec

Une visite dans ce qu’il est convenu d’appeler l’«Archipel», autrement dit les îles grecques de la mer Égée et notamment les Cyclades, attire l’attention du voyageur sur plusieurs points.
D’abord, la facilité apparente de communications. Il est bien évident que le cadre physique, les produits éventuellement disponibles (bois, pierre, etc.), déterminent nombre d’aspects de la vie matérielle des habitants. Il est moins évident de considérer que ce même cadre peut orienter des dispositions intellectuelles et favoriser ou non la curiosité, les capacités d’invention, etc. Dans cette «mer semée d’îles» (Choiseul), où l’on n’est pratiquement jamais hors de vue d’une côte, les échanges et les transferts sont de longue date tout particulièrement nombreux. On prendra d’autant plus facilement la mer qu’il s’agit toujours de pratiquer une forme de cabotage, et que la circulation par voie de terre est rendue très difficile par le relief complexe qui est celui de la plupart des îles. Même si le vent est défavorable, on trouve facilement à se mettre à l’abri en attendant qu’il tombe, ou qu’il tourne.
Sous Oia, l'échelle d'Amoudi... et sa route d'accès
Ces îles sont peuplées dès l’époque néolithique (bon nombre de noms ont une origine antéhellénique). Jusqu’au IIIe millénaire, la navigation se fait par pirogues ou par radeaux, mais la civilisation cycladique innove, avec le travail du cuivre et de la poterie, avec un nouveau type d’embarcations, à une douzaine de bancs de rameurs… et avec les débuts de l’écriture pictographique. Les navires plus importants seront, en revanche, une innovation continentale (mycénienne), tout comme le sera le Linéaire A.
Mais les oppositions sont là: certaines îles sont favorisées, et d’autres non. Santorin est la plus proche de la Crète. Si la rade est évidemment très calme, la présence de la falaise abrupte de la caldera complique considérablement les échanges entre le niveau de la mer et celui des habitations. Les «échelles» (scala) effectivement accessibles y sont très rares, à l’image de celle de la ville préhistorique d’Akrotíri, plus encore de la crique d’Amoudi, en-dessous du bourg d’Oia. Amoudi a joué un rôle majeur dans le commerce des Cyclades, comme en témoignent les maisons des armateurs aujourd’hui encore préservées. Si l’on ajoute que Santorin n’a pratiquement pas de ressources propres en eau potable (elle était en partie fournie, jusque dans les années 1960, par des bateaux-citernes expédiés d’îles plus fortunées), on comprend que l’île soit, en fait, assez peu hospitalière.
Ancien chemin creux près de Melanès
Remontons vers le nord. À Naxos, la plus grande des Cyclades (412 km2), c’est un paysage tout différent devant lequel nous sommes: bien située au centre de l’Archipel, toute proche de l’île de Paros (à 5 km à peine) et des Petites Cyclades, l’île bénéficie de rades abritées, notamment à l’ouest. L’essor de l’activité commerciale explique que Naxos et, même si dans une moindre mesure, Paros, prennent rang parmi les cités grecques ayant connu le monnayage le plus précoce. Elle possède aussi des ruisseaux, certes pour la plupart asséchés pendant l’été, mais qui favorisent l’implantation humaine: on estime que le quart de la surface de l’île est effectivement cultivable, et encore nombre d’anciennes terrasses sont aujourd’hui à l’abandon. Choiseul, lorsqu’il pénètre à l’intérieur de l’île, admire
des vallées délicieuses arrosées de mille ruisseaux, et des forêts d’orangers, de figuiers et de grenadiers. La terre par sa fécondité semble prévenir tous les besoins de ses habitans; elle nourrit une infinité de bestiaux, de gibier. Le blé, l’huile, les figues et le vin y sont toujours abondans. On y recueille aussi la soie. Tant d’avantages l’avoient fait nommer par les anciens la petite Sicile (Voyage pittoresque, I, p. 41-42).
Le culte de Demeter, la déesse des récoltes, est d’ailleurs répandu à Naxos comme à Paros, les olivier sont omniprésents, tandis que le vin de Naxos est effectivement réputé depuis l’Antiquité –Dionysos / Bacchus lui-même n’a-t-il pas été élevé dans l’île? Naxos possède du bois, denrée bien rare dans les îles: la vallée de Melanès, c'est étymologiquement l'équivalent de Vallombreuse. Mais Naxos a aussi de belles carrières de marbre, même si celui-ci est moins réputé que celui extrait de Paros.
L’histoire de Naxos est tout particulièrement marquée par la domination vénitienne: à la suite de la Quatrième Croisade, en effet, l’Archipel est dévolu à la Sérénissime et constitué par l’empereur en duché, dont Naxos devient la capitale. Les dynasties des Sanudo (Marco Sanudo) et de leurs successeurs y règnent du début du XIIIe siècle jusqu’à la conquête de l’île par les Ottomans en 1537, tandis que Naxos est devenue siège d’un archevêché catholique après la chute de Rhodes, et qu’elle possède un collège de Jésuites en 1626 –avec une bibliothèque. Un couvent de Capucins est aussi bientôt fondé, où descendront en 1835 Ludwig Ross et ses compagnons, lorsqu’ils parviennent dans l'île après une traversée de trois heures à peine depuis Delos.
La vieille ville de Naxos est dominée par le castro vénitien, résidence du duc, et elle conserve un certain nombre de belles maisons patriciennes, mais les seigneurs feudataires ont aussi élevé des «tours vénitiennes», comme sièges de leur pouvoir, dans les localités de l’intérieur. On sait que l’essentiel de cette structure féodale se perpétue en effet à l’époque ottomane. Pour Ross, en 1835, la colline du castro est le «Faubourg Saint-Germain» de Naxos, où sont établis les descendants de la «noblesse latine» et le clergé catholique –même si le nombre des fidèles est alors considérablement diminué. C’est un ancien dragon italien, entré dans les ordre, qui tient alors le couvent capucin (mais il reçoit aussi pour ses services 800 francs par an du Gouvernement français). Quant aux grecs orthodoxes, ils sont installés entre le pied de la colline et le port.
Voyage pittoresque de la Grèce, Vue de la ville de Naxia
La présence du catholicisme n’est pas non plus sans faciliter les échanges avec l’Europe occidentale, tandis que les escales régulières des navires favorisent encore les transferts et rétrotransferts, dont le vocabulaire vient témoigner (par ex. καστέλι, pour castello, etc.). Que conclure, en définitive, face à un paysage culturel aussi complexe? D’une part, la possibilité de naviguer assez facilement, à la rencontre des continents asiatique, africain et européen, et les ouvertures et autres échanges qui peuvent s’ensuivre. Mais, à l’inverse, la tension toujours présente: l’insularité est aussi vecteur d'isolement et d’identité, et Naxos a été des années durant, pendant l’Antiquité, l’adversaire résolue de Paros…

B. Slot, Archipelagus turbatus. Les Cyclades entre colonisation latine et occupation ottomane, c. 15001718, Istanbul 1982.
Vitalien Laurent, «La Mission des jésuites à Naxos de 1627 à 1643», dans Échos d’Orient, 33 (1934), p. 218-226 et 354-375; 34 (1935), p. 97-105, 179-204, 350-367 et 472-487 (donne une bibliographie complémentaire).

mercredi 6 septembre 2017

La première écriture européenne

Le site de l’archipel de Santorin (Thera) est trop célèbre pour qu’il soit utile de s’y attarder: le cœur en est constitué par une île en forme de croissant de lune, écroulée sur son côté concave, et face à laquelle émergent d’autres îles moins importantes. L’histoire est connue, que l'on a voulu rapprocher du mythe de l'Atlantide: Santorin était originellement constituée par un volcan très important. Mais, comme une bonne partie de la Méditerranée, l’archipel est placé sur la zone de convergence où la plaque tectonique de l’Afrique se rencontre avec celle de l’Europe, laquelle la fait s’enfoncer de quelques centimètres par an. Il s’ensuit des tremblements de terre, eux-mêmes accompagnés d’éruptions volcaniques plus ou moins spectaculaires.
L’éruption qui s'est produite à Santorin au XVIIe siècle avant Jésus-Christ, est du type «plinien»: les magmas accumulés dans une chambre souterraine atteignent un niveau de compression tel qu’ils ne peuvent s’échapper que vers le haut. L’explosion rejetta quelque 60km3 de débris dans l’atmosphère. Les conséquences sont triples: d’une part, l’effondrement du volcan sur lui-même détruit l’île en créant la «caldera» aujourd’hui en son centre; d’autre part, les débris et les cendres retombent en quantités massives, et se retrouvent jusqu’en Égypte; enfin, l’irruption de la mer dans le vide ainsi créé provoque un tsunami dont on estime que la vague initiale a pu atteindre 100m de haut, et avait encore 30m lorsqu’elle touchait la côte nord de la Crète, à quelque 70km de distance. Depuis lors, le volcan est resté actif, et des îles nouvelles sont apparues, sur lesquelles des fumerolles continuent à surgir.
Inimaginable par sa violence, l’événement a eu des conséquences majeures: d’une manière ou d’une autre, il a provoqué ou précipité la chute de la civilisation minoenne de Crète. Mais il a aussi anéanti la civilisation raffinée qui s’était épanouie à Santorin, en partie sur le modèle crétois. Les retombées d’énormes quantités de cendres et autres scories (jusqu’à 20m d’épaisseur) ont assuré la conservation d’une ville du XVIIe siècle avant notre ère, établie à proximité immédiate de la côte, à Akrotiri. On ne peut qu’être profondément ému lorsque l’on découvre ce lacis de ruelles, ces immeubles, certains de deux ou trois étages, ces ouvertures pour les portes ou pour les fenêtre, ou encore ces jarres encore conservés in situ. Les habitants semblent avoir fui à l’approche de la catastrophe, et le mobilier quotidien a été abandonné sur place.
Ces pièces de mobilier sont présentées de manière très évocatrice au Musée préhistorique de Thera. Il faut souligner la qualité artistique de représentations qui nous sont parvenues à travers un espace de trente-sept siècles: des poteries portant de délicates silhouettes d’oiseaux en plein vol, ou encore des dauphins figurés dans les tons ocre-rouge, des grappes de raisin et des branches d’osier dont l’élégance et la simplicité font penser à l’art japonais. Mais ce qui est le plus impressionnant, ce sont les fresques, retrouvées sur place et déplacées dans le cadre du Musée: la fresque du jeune pêcheur présentant les poissons qu’il a pris, l’extraordinaire fresque des «singes bleus», ou encore les fresques avec des figures féminines –d’autres fresques ont été transportées au Musée national d’archéologie à Athènes.
Bien évidemment, une société aussi évoluée disposait d’un système d’écriture, et le Musée de Thera propose aussi quelques témoignages de son utilisation. Il s’agit d’une écriture importée de Crète, le Linéaire A, lequel combine un certain nombre d’idéogrammes (des dessins symbolisant leur signifié) et cinquante-sept signes syllabiques relativement simples. Cette écriture, qui n’est pas encore déchiffrée aujourd’hui, se rencontre sous la forme de tablettes portant des inventaires de biens, ou de sceaux «destinés à fermer des pots ou des coffres» (informations ici). S’il ne s’agit pas là de documents «littéraires  il n’en est pas moins particulièrement suggestif de voir les premiers vestiges d’une «ville» du continent européen présenter ainsi des témoignages quasiment archivistiques de l’utilisation du média de l’écrit (informations ici).
Santorin a disparu quand, au milieu du XVe siècle avant J.-C., la Crète est conquise par les Mycéniens, et que le Linéaire B s’y répand de plus en plus largement. Mais le Linéaire A crétois serait, de fait, la première écriture née en Europe puis utilisée dans les îles et jusqu'en Grèce continentale.

dimanche 3 septembre 2017

À Athènes, la Bibliothèque d'Hadrien

Au IIe siècle de notre ère, Pausanias, probablement né dans une ville grecque d’Asie mineure et qui a reçu une très bonne formation classique, reste pratiquement pour nous un inconnu, en dehors du seul livre que nous connaissions de lui, la Périégèse de Grèce. Il s’agit d’une manière de guide historique de voyage, dans lequel Athènes occupe une place clé. Connu par un manuscrit ayant appartenu au célèbre libraire florentin Niccolò Nicoli, le texte de Pausanias est déjà apprécié des humanistes: il est cité par Gargantua dans les ouvrages que celui-ci recommande à Pantagruel. Traduit et publié en français dans les années 1730, il sera l’un des usuels principaux sur lesquels s’appuie la redécouverte de la Grèce à l’époque des Lumières –et comme tel utilisé par le comte de Choiseul lorsque celui-ci part à son tour à la découverte de la Grèce de ses rêves.
Au livre I (XVIII, 9), Pausanias s’avance vers l’Acropole et décrit le quartier qu’il traverse, et qui a gardé le souvenir des travaux engagés par l’empereur Hadrien:
Le mur du fond de la Bibliothèque... en travaux
L'empereur Hadrien a décoré la ville par bien d'autres monuments, il a fait bâtir le temple d’Héra [Junon], celui de Zeus [Jupiter] Panhellénien, et un autre qui est commun à tous les dieux [Panthéon]. Dans ce dernier on admire surtout cent vingt colonnes de marbre de Phrygie, et des portiques dont les murs sont de même marbre; on y a pratiqué des niches qui sont ornées de peintures et de statues, et dont le plafond brille d'or et d'albâtre. Il y a près du temple une bibliothèque, et un lieu d'exercice qui porte le nom d'Hadrien, où vous voyez cent colonnes de beau marbre tiré des carrières de Libye. 
Le texte de Pausanias n’est pas absolument clair, surtout parce qu’il y serait question de plusieurs complexes de bâtiments différents, à savoir trois temples, et une bibliothèque. Les spécialistes hésitent toujours sur l’interprétation précise à lui donner, mais une conception fréquente consiste à imaginer un Panthéon monumental, intégrant les deux temples à Jupiter et à Junon, et auquel serait adjointe une grande bibliothèque. On sait en effet que, le plus souvent, la célébration du culte impérial est associée à l’existence d’une grande bibliothèque fondée par un empereur – en l’occurrence, il s'agit d'Hadrien (76-138). Le successeur de Trajan a un temps étudié à Athènes, il appréciait particulièrement les lettres et les arts, et il reviendra à plusieurs reprises pour des séjours dans la capitale de la Grèce, une ville qu’il s’attache à transformer et à illustrer par un ambitieux programme d’aménagement. 
Maquette de la Bibliothèque d'Hadrien (© Musée de la civilisation romaine, Rome)
Cette «Bibliothèque d’Hadrien», selon le terme consacré par la tradition, est l’un des monuments dont le visiteur d’aujourd’hui peut encore découvrir les vestiges. Elle a été construite en 132-134: on entre par un propylon dans une grande cour à quatre portiques (c’est là que sont les colonnes de marbre mentionnées par Pausanias) et donnant sur une grande salle. Celle-ci accueille la bibliothèque elle-même (bibliostasio), entourée de deux salles plus petites (cf infra plan, n° 8) et de quatre pièces secondaires, dont probablement deux escaliers. L’ensemble du dispositif est encadré par deux salles aménagées en amphithéâtres pour des lectures, des cours ou des conférences (9).
La salle de bibliothèque (7), dont un mur est en partie conservé, était de plan rectangulaire: elle donnait sur le péristyle par cinq grandes ouvertures, tandis que les autres murs étaient aménagés pour la conservation des volumina. Selon le système classique, ceux-ci étaient disposés dans des sortes de grands placards de bois aménagés comme des niches: seize sur le grand mur du fond (celui conservé), et douze sur chacun des petits côtés, soit un total de quarante, pour un fonds estimé à 16 à 20 000 rouleaux (donc, 400 à 500 par «travée»). Le sol et le revêtement des parois sont en marbre, tandis que l’ensemble accueille aussi des statues –des statues d’Hermès, de différents personnages liés à la bibliothèque, etc., mais peut-être aussi les deux statues de l’Iliade et de l’Odyssée déjà mentionnées à propos de Pantainos.
Quoi qu’il en soit, si les hypothèses que nous avons brièvement rappelées sont exactes, elles viennent confirmer trois caractéristiques intéressantes:
D’abord, l’évergétisme aussi peut être analysé selon les catégories anthropologiques appliquées au don: il y a bien, dans la société des villes romaines du début de notre ère, une demande croissante en livres. Les empereurs et les citoyens les plus aisés répondent à cette demande en fondant des bibliothèques publiques, qui sont en même temps des espaces de travail et d’enseignement.
Mais voici le contre-don: ces bibliothèques n’ont pas pour seule fonction la conservation et la consultation des volumina, elles sont aussi des lieux destinés à honorer leur fondateur, et à appeler sur ceux-ci la bienveillance des dieux.
Pour terminer, ces deux premiers éléments éclairent la structure spatiale des institutions: la bibliothèque n’en occupe qu’une partie proportionnellement limitée, parce qu’il n’y a pas lieu de comprendre le terme de bibliothèque comme désignant une structure indépendante selon le modèle qui nous est aujourd’hui familier. De même, on comprend désormais toute l’attention donnée par le fondateur à la monumentalité et à la somptuosité d’un complexe de bâtiments que l’on imagine avant tout comme devant être représentatif...

mardi 25 décembre 2012

Le "Voyage" de Lady Craven

La fin de l’Ancien Régime est marquée, en France comme dans un certain nombre d’autres pays du continent européen, par deux tendances importantes: d’une part, l’anglomanie, et par conséquent une certaine fascination pour les institutions et pour la société anglaises; d’autre part, le retour à l’antique, l’intérêt pour la Grèce ancienne, et par contrecoup pour l’empire ottoman. De ces deux tendances, le Voyage en Crimée et à Constantinople en 1786, de Lady Elisabeth Craven, donne une image fidèle.
Or, l’ouvrage présente plusieurs particularités remarquables du point de vue de l’histoire du livre. Rappelons, d’abord, que notre noble anglaise, née Berkeley en 1750, épouse Lord Craven en 1767, mais qu’elle s’en séparera une quinzaine d’années plus tard, pour entreprendre en 1786 un remarquable périple à travers l’Europe de son temps. Partie de Londres, la voici à Paris et à Tours, d'où elle gagne successivement Lyon, Marseille, Gênes et Florence, puis Venise, Vienne, Varsovie et Saint-Pétersbourg. Lady Craven descend alors vers le sud, pour gagner la Crimée via Moscou. Puis c'est la Mer Noire, et l'arrivée à Constantinople, où elle est reçue par le comte de Choiseul et d’où elle visite l’«Archipel» et Athènes. Elle rentrera en «Europe» par la Bulgarie, la Valachie («Buccorest»), la Transylvanie (Hermannstadt/ Sibiu) et à nouveau Vienne.
Le récit du voyage paraît en 1789, en anglais à Londres (Blackmer, n° 529). Cette même année, deux éditions françaises sont données concurremment à Paris, l’une chez Maradan (cf réf. infra), la seconde chez Durand Père et Fils. Cette dernière (rue Galande, Hôtel de Lesseville, n° 74) a fait l’objet d’une approbation par Mentelle, en date du 5 mai 1789, et d’un privilège du 13 mai, enregistré le 15. Le libraire est Pierre Étienne Germain Durand, dit Durand Père, lequel est signalé comme associé à son fils Pierre Noël au moins en 1788-1789, mais sera en faillite en décembre 1789 (Mellot / Quéval, 1478). Claude François Maradan (1762-1823) quant à lui est reçu libraire en décembre 1787, et il sera lui aussi en faillite, mais plus tard (novembre 1803). Il est «probablement apparenté au graveur parisien François Maradan» (Mellot / Quéval, n° 2588).
C’est l’édition Maradan, qui figure dans les notices du Journal des savants de juin-juillet 1789: une simple annonce dans la livraison de juin (p. 506), mais un long article critique, donné en juillet sous la plume d’Ameilhon –un nom d'ailleurs bien connu des historiens des bibliothèques (p. 532-540).
Le fait que cette édition soit celle analysée par le célèbre périodique nous fait penser qu’il s’agit bien de la première édition en français du Voyage de Lady Craven. Il est probable que l’édition est sortie, sous la fausse adresse de Londres et sans autorisation ni privilège, quelques semaines avant l'édition officielle, et donc sans doute en mai ou, au plus tard, en juin 1789. Maradan a pu bénéficier du fait que la traduction a été faite à Londres, si du moins la mention donnée au titre est véridique («Traduit de l’anglais par M. Guédon de Berchère, notaire à Londres»). 
Comme le rappelle Bernard Vouillot, «souvent éludée à la fin du XVIIIe siècle, la censure royale disparut dès 1789», et les mois de mai-juillet 1789 sont à Paris suffisamment riches en événements extraordinaires pour que la problématique du contrôle de la librairie passe quelque peu à l'arrière-plan des préoccupations du pouvoir... L’adresse fictive de Londres constitue d'ailleurs un autre indicateur intéressant, étudié notamment par C.-J. Mitchell (cf réf. infra). L’auteur explique en effet que l’indication de la rubrique «Londres» signifierait d’abord
qu’un ouvrage avait été publié auparavant à Londres [ou], plus généralement, (…) qu’[il] avait été auparavant publié en anglais. Des phrases comme «traduit de l’anglais» apparaissent dans les titres de douzaines d’ouvrages, mais on n’y retrouve que dix-huit auteurs britanniques sur 292 publiés à l’adresse « Londres » et figurant dans les catalogues de la British Library (p. 160).
Un des effets de l'anglomanie ambiante, et exploité comme tel par les libraires.
Mitchell souligne aussi que le nombre de ces adresses double en 1788 et 1789 par rapport à 1787, pour retomber ensuite presque complètement: «En étudiant les rubriques « Londres », nous étudions encore un autre des usages de l’Ancien Régime qui fut balayé par la Révolution» (p. 161). Enfin, il indique que Maradan figure précisément parmi les professionnels ayant le plus utilisé cette rubrique (à six reprises en quelques années, cf p. 163). Cette problématique de l'adresse comme élément de la publicité (au sens moderne du terme)  a été reprise par Jean-Dominique Mellot dans un article de la Revue française d’histoire du livre daté de 1998 (t. II, p. 33-68).
Dans le cas du Voyage de Lady Craven, nous sommes à la fois devant le transfert d'un texte primitivement donné en anglais et ensuite en français, et devant une technique publicitaire alors couramment utilisée par la librairie parisienne. On notera au passage le fait que l'édition Durand n'est, quant à elle, pas publiée sous la fausse rubrique de Londres.
Nous nous bornerons aujourd’hui à ce petit problème de bibliographie que posent le Voyage de Lady Craven et sa traduction, dont la première édition française serait donc celle de Maradan. Mais il y aurait encore beaucoup à dire sur le déroulement même du voyage, sur l’histoire du genre (une anglaise en voyage, qui plus est une anglaise divorcée, mais future margravine de Bayreuth-Ansbach), sur la découverte de l’autre (avec chez la noble Lady une forme de curiosité proto-anthropologique), voire sur la problématique des transferts culturels, de la traduction, des modes et des clichés (la représentation des Anglais à l’étranger, et celle des étrangers sous la plume de la voyageuse anglaise…).

Craven, Lady Elisabeth Berkeley, margravine d’Ansbach-Bayreuth, Voyage en Crimée et à Constantinople, en 1786, par Miladi Craven. Traduit de l’anglais par M. Guédon de Berchère, notaire à Londres. Enrichi de plusieurs cartes et gravures, À Londres, et se trouve à Paris, chez Maradan, Libraire, rue Saint-André-des-Arcs, Hôtel de Château-Vieux, 1789, [6-]443-[5]p., 1 carte et 6 pl. dépl., 8°(les 5 pages non chiffrées in fine proposent un extrait du catalogue du libraire).
C.-J. Mitchell, «La fausse rubrique «Londres» durant la Révolution française», dans Livre et Révolution. Colloque organisé par l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (C.N.R.S.). Paris, Bibliothèque nationale, 20-22 mai 1987, dir. Frédéric Barbier, Claude Jolly, Sabine Juratic, Paris, Aux amateurs de livres, 1989, p. 157-164

jeudi 13 décembre 2012

À propos de Lens... de Delacroix et de Choiseul

Nous avons évoqué à plusieurs reprises le Voyage pittoresque de la Grèce, publié par le comte de Choiseul-Gouffier et qui a constitué le modèle du genre éditorial prolifique représenté par les «Voyages pittoresques» jusqu’au milieu du XIXe siècle. Or, la récente ouverture d’une antenne du Louvre à Lens nous amène à revenir sur un point plus particulier relatif au Voyage, et illustrant à la fois les formes de sociabilité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle, et le jeu des influences possibles dans le domaine artistique.
(© Musée du Louvre)
Parmi les tableaux en effet exposés à Lens figure la célébrissime «Liberté guidant le peuple», d’Eugène Delacroix -c'est d'ailleurs le tableau choisi pour la campagne publicitaire lancée à l'occasion de l'ouverture du nouveau musée. Nous voici sur les barricades parisiennes, dans les derniers jours de juillet 1830. Les cadavres s’amoncellent au premier plan de la composition, elle-même dominée par l’allégorie de la liberté: une jeune femme brandissant le drapeau tricolore, et qu'entourent un gamin en armes et un bourgeois à l’expression résolue qui serre son fusil entre ses mains. D’autres insurgés se pressent à l’arrière-plan d’une scène à la fois réaliste et allégorique, tandis que la silhouette des tours de Notre-Dame rappelle que la Révolution est au cœur de Paris.
Le tableau, réalisé à l’automne 1830, a été présenté au salon de 1831. Or, à l’occasion d’une conférence prononcée en 2010 sur Choiseul, certains auditeurs, historiens de l’art, m'ont suggéré l’hypothèse selon laquelle les illustrations du Voyage pittoresque auraient directement inspiré le jeune peintre, notamment pour sa Liberté.
Rien de surprenant a priori, si l’on considère que Delacroix, comme son aîné Choiseul-Gouffier, est un philhellène, qui a à plusieurs reprises mis en scène les épisodes de la guerre d’indépendance de la Grèce. La figure de la Grèce sur les ruines de Missolonghi, aujourd’hui au Musée de Bordeaux, peut être rapprochée de celle de la Grèce enchaînée qui a, lors de la parution, fait scandale au frontispice du Voyage pittoresque (cf. cliché).
Quant à l’allégorie de 1830, elle fait en effet penser au bandeau de tête du tome I, dont l'auteur explicite lui-même le sujet. Nous sommes à Coron (les murailles de la ville forment l'arrière-plan de la scène): «Bellone franchissant un amas d’armes et suivie des guerriers russes montre aux Grecs esclaves le symbole de la liberté qu’ils ont la lâcheté de fuir». Rappelons que, dans la première version de son «Discours préliminaire», le jeune comte de Choiseul appelait à la libération de la Grèce contre les Ottomans, avec le soutien actif de la tsarine. La gravure est de Choffard, d'après Monet, et datée de 1778.
Ces filiations sont non seulement possibles, mais vraisemblables. On sait que le jeune comte de Choiseul était, depuis ses années de collège, un ami très proche, peut-être le plus proche, de Talleyrand. Delacroix, quand à lui, est né à Charenton, tout près de Paris, le 26 avril 1798. Son père, Charles François Delacroix, ancien secrétaire de Turgot, avait été élu à la Convention avant de devenir ministre des Affaires extérieures de 1795 à 1797. Talleyrand, qui lui succédera à ce poste (Delacroix est alors envoyé comme ambassadeur à La Haye), est parfois considéré comme le père d’Eugène, dont il aurait apparemment beaucoup facilité les débuts. Quelques années plus tard, c'est Talleyrand qui intervient pour permettre à Choiseul de rentrer d'émigration.
Quoi qu’il en soit, le Voyage pittoresque est évidemment un livre que l’on rencontre dans ce milieu de réformateurs, à la fois libéraux et relativement conservateurs, de sorte qu’il est plausible que le jeune Delacroix  se soit à plusieurs reprises souvenu de certaines des gravures qui ont pu frapper son regard d’enfant. On rappellera simplement le témoignage de Chateaubriand, autre admirateur de la Grèce, expliquant qu’«il n’est personne qui ne connaisse les tableaux de M. de Choiseul». De même, le Musée de la Vallée-aux-Loups possède-t-il un remarquable paravent dont la décoration reprend le motif de l’une des planches du Voyage. Quant à la célèbre Liberté, elle aura à son tour plus que probablement inspiré un autre artiste, qui introduira, une trentaine d'années plus tard, dans ses Misérables la figure de Gavroche ramassant les cartouches sur les cadavres de la barricade -mais, signe des temps?, Gavroche était absent de la gravure de 1778.

Geneviève Lacambre, «La représentation du peuple dans la peinture du XIXe siècle», dans Le peuple existe-t-il?, dir. Michel Wieviorka? Auxerre, Éd. Sciences humaines, 2012, p. 179-193.

mercredi 1 février 2012

Histoire du livre au quotidien... en 1819

La publication du Voyage pittoresque de la Grèce s’est étendue presque sur un demi siècle: après le premier volume, terminé en 1782, la sortie du deuxième volume est considérablement retardée par le déclenchement de la Révolution française, puis par le départ du comte de Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur de France à Constantinople, pour se réfugier à Saint-Pétersbourg. Le travail reprend difficilement après le retour de l’émigré à Paris, un premier ensemble sort en 1809, mais tout est à nouveau interrompu par le décès du comte à Aix-la-Chapelle (1817).
On sait que, dans les mois qui suivent cette disparition, le libraire Jean-Jacques Blaise, originaire de Normandie (Falaise), rachète l’ensemble de la documentation relative à ce qui reste à publier («manuscrits, dessins, planches») et les droits du Voyage pittoresque. Entré dans la librairie probablement par son mariage avec Anne Mécquignon, elle-même parente d’une des principales familles actives dans la branche, Blaise est alors établi «À la Bible d’or», à Paris, 24 rue Férou, entre le palais du Luxembourg et l’église Saint-Sulpice.
Il donnera une réimpression du tome I, et publiera le tome II dans son intégralité, après avoir fait compléter autant que possible le texte, et graver de nouvelles planches. Pour ce véritable travail d’édition scientifique, il réussit à s’attacher la collaboration de l’académicien Barbié du Bocage (1760-1825), lequel avait déjà travaillé au tome I. Il précise en outre : «Je n’ai pas été moins heureux pour l’exécution des belles gravures qui terminent le Voyage pittoresque, puisque j’ai retrouvé M. Hilaire, artiste distingué, un des collaborateurs de M. de Choiseul, et M. Dubois, qui récemment fut chargé par l’auteur de faire le voyage de la Troade, pour y lever des plans et recueillir des renseignements…»
Une lettre inédite adressée par Barbié du Bocage à Blaise (datée de Paris, le 30 septembre 1819), précise la manière dont le travail s’est fait:
J’ai l’honneur d’envoyer à Monsieur Blaise les dessins pour la Carte de la Plaine de Troie afin de les donner à M. Bouclet. Je passerai chez celui-ci pour m’entendre avec lui. Je n’ai pas mis la lettre pour ces dessins, parce que ce n’est pas l’affaire de M. Bouclet. Je la mettrai sur une épreuve tirée sur papier collé lorsqu’il aura fait tous les changemens nécessaires. Il me reste encore quelques points à vérifier mais j’aurois eu besoin de deux des dessins que de M. Dubois qui sont entre les mains de M. Hilaire. Je donnerai ces petites corrections à M. Bouclet lorsque ces dessins seront revenus de chez M. Hilair.
Bien le bonjour.
Son serviteur
Barbié du Bocage
Ce 30 7bre 1819
[Au verso, p. 4 : M. Barbié 30 – 7bre – 1819]
Identifions les éléments mentionnés dans la lettre : la «Carte de la plaine de Troie» figure en effet au tome II du Voyage, et les signatures précisent qu’elle a d’abord été levée par Cassas en 1786-1787 (lors de son séjour au Palais de France), mais que Barbié du Bocage l’a «corrigée et augmentée» effectivement en 1819.
Apparemment, on a conservé le dessin initial, compris dans le lot cédé à l'éditeur. Il s’agit désormais de le faire graver, et c’est l’éditeur qui transmettra le dessin au graveur pour la confection de la planche. Fr. Bouclet est un professionnel installé à Paris, où on le rencontre déjà à l’époque de la Révolution: l’Almanach du commerce de Paris de l’an V (1805) le signale comme «graveur en géographie», domicilié 5 rue des Boulangers. Il s’agit donc d’un spécialiste de la confection des cartes.
Barbié du Bocage indique d’autre part qu’il passera lui-même chez le graveur, pour accélérer le travail et proposer quelques modifications (il est fait mention de «changements» à apporter avant le tirage de l’épreuve).
En revanche, Bouclet n’est pas «graveur en lettres», et les indications de légendes, etc., devront être reportées ensuite par un autre spécialiste: Barbié du Bocage, le moment venu, les indiquera sur l’épreuve. Il est probable que ce spécialiste est Beaublé, dont le nom figure comme «écrivain» (scripsit) sur d’autres plans publiés dans le Voyage à la même époque.
Enfin, nous voyons que le petit groupe des collaborateurs de Choiseul-Gouffier est reconstitué: certains des dessins préparés par Dubois en Troade se trouvent présentement chez Hilaire, et Barbié du Bocage attend leur restitution avant la mise au point définitive.
Au total, un petit document issue de la vie quotidienne, mais qui, mis en relations avec l’histoire d’un titre particulièrement complexe, nous éclaire efficacement sur les pratiques de la librairie parisienne en ces premières années de la Restauration, et, implicitement, sur les processus de continuité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 302 p., ill.

mardi 17 janvier 2012

Histoire d'un livre: les Antiquités de la Grèce

Voici un petit volume d’apparence relativement banale, mais qui se révèle à l’examen avoir sensiblement plus d’intérêt qu’on ne croirait a priori.

Description
Il s’agit du manuel de
Lambert Bos,
Antiquités de la Grèce en général, et d’Athènes en particulier, par Lambert Bos, avec les notes de M. Frédéric Leisner. Ouvrage traduit du latin par M. La Grange, auteur de la nouvelle traduction de Lucrèce,
À Paris, chez Bleuet, libraire, pont Saint-Michel, M.DCC.LXIX [1769],
[2-]375-[7] p., [2] p. bl., 12°
(De l’imprimerie de J. Th. Hérissant, Imprimeur du Cabinet du Roi).
Le détail du contenu se présente de la manière suivante: avant titre; titre; préface [de Nicolas La Grange], puis le texte lui-même, divisé en quatre parties: 1) De la religion des Grecs; 2) Du gouvernement civil; 3) Du gouvernement militaire; 4) De la vie privée des Grecs. À la fin: Table des chapitres; Approbation (signée Deguignes, 23 décembre 1768); Privilège du 18 janvier 1769 (signé Le Bègue, enregistré par Briasson le 26 janvier); «Catalogue des livres de fonds qui se trouvent chez Cl. Bleuet, libraire, pont S. Michel» (4 pages). On notera que le texte présente des passages en typographie grecque.

Le texte
Les Antiquités de Bos sont l’édition en traduction française d’un classique de la pédagogie du premier XVIIIe siècle, la Antiquitatum graecarum praecipuè Atticarum descriptio brevis (Brève description des antiquités de la Grèce, et notamment de l’Attique) publiée à Franeker, aux Pays-Bas, par W. Bleck, en 1714. Nous sommes dans le monde de l’érudition protestante, puisque l’auteur, Lambert Bos (1670-1717), était né à Workum, où son père dirigeait l’école latine, et qu’il fit des études classiques poussées avant de devenir professeur de grec à l’université de Franeker. Rappelons que Franeker a été fondée en 1585 et qu’elle est à ce titre la deuxième plus ancienne université des Pays-Bas après Leyde: elle était destinée aux étudiants des provinces septentrionales du pays, mais fut supprimée à l’époque du Premier Empire français.
Le manuel de Bos connaît un certain succès dans les établissements d’enseignement au XVIIIe siècle, notamment aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il est considérablement augmenté par Johann Friedrich Leisner, qui ajoute au texte initial un apparat de très riches notes bibliographiques:
Frideric Leisner , dans les notes qu’il y a jointes, a suppléé ce qui pouvoit manquer à la perfection de cet ouvrage. On y trouve toutes les sources d’où ont été puisées les assertions de l’auteur [Lambert Bos]. (…) L’on peut ajouter, à la gloire de l’auteur et du commentateur, qu’il n’y a pas deux endroits dont le dernier n’ait pas trouvé les autorités & où le premier se soit livré à ses conjectures (Préface de l’éd. fr., p. 8).
Leisner est lui-même un enseignant, il sera recteur de la prestigieuse Thomasschule (École Saint-Thomas) de Leipzig, et la première édition du texte annoté par lui est donnée dans cette ville en 1749. Plusieurs rééditions suivront jusqu’au XIXe siècle. Enfin, le texte est traduit en français en 1769, avant de l’être en anglais trois ans plus tard (à partir du latin: Antiquities of Greece, annot. Leisner, trad. Percival Stockdale, Londres, printed for T. Davies, 1772). Les notes de Leisner figurent dans l’édition française de 1769 imprimées sur deux colonnes en bas de page.
La traduction française
La traduction française est préparée par Nicolas La Grange (1738-1775), lui-même une personnalité remarquable: le jeune garçon, quoique d’un milieu défavorisé, bénéficie d'une bourse au collège de Beauvais, puis il commence à se faire connaître comme philologue et antiquisant dans les milieux savants de la capitale, avant d’être engagé par d’Holbach comme le précepteur de ses enfants. C’est dans l’hôtel du baron, rue Royale-Saint-Roch, que La Grange aurait rencontré Diderot, et que celui-ci l’aurait engagé à donner une nouvelle traduction de Lucrèce (l’édition bilingue sort en effet en deux volumes à Paris chez Bleuet en 1768: c'est elle qui est mentionnée au titre de notre volume). Sa traduction des Antiquités de Bos suit de peu (1769), et La Grange ajoute au texte une préface dans laquelle il souligne l’intérêt du texte original, regrette la multiplication des «ouvrages superficiels» qui paraissent en nombre, et appelle à un renouveau des études sur l’Antiquité:
Puisse cet ouvrage être accueilli parmi nous comme il l’a été par les Allemands, qui en ont multiplié les éditions! Puisse le goût de l’Antiquité, qui commence à s’éteindre, devenir, comme autrefois, la base de nos études!
Malheureusement, le jeune savant décède prématurément en 1775, alors qu’il n’a pas quarante ans, de sorte que la grande traduction de Sénèque qu’il préparait paraîtra de manière posthume.
Mais le libraire imprimeur est lui aussi une personnalité qui retiendra l'historien. Il s’agit en effet de Claude Bleuet, dit Bleut père, fils d’un laboureur des environs de Noyon. Le jeune homme sans fortune monte à Paris pour faire carrière. Il semble débuter comme colporteur avant de chercher à s’établir comme libraire. Il est refusé par la communauté en 1762 à cause de son ignorance du latin, mais sera en définitive reçu en 1765. Bleuet publie dans différents domaines, mais surtout dans celui des auteurs classiques (!), avec le Lucrèce de La Grange, les Antiquités de Bos, le Virgile de l’abbé Delille, etc. Il mourra à Paris en 1809. Le fait que ce jeune homme sans aucune formation ni moyen financier ait pu en définitive s’établir et faire une carrière plus qu'honorable dans la librairie classique (voir son catalogue de fonds inséré à la fin du volume) témoigne pleinement du caractère favorable de la conjoncture de la branche à Paris dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.
L’exemplaire
Voici donc un livre de petit format, destiné à servir surtout de manuel d’enseignement, mais qui éclaire un certain nombre de phénomènes caractéristiques de l’histoire intellectuelle européenne des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est, d’abord, la tradition de l’érudition réformée et de la philologie aux Provinces-Unies. Mais une translation géographique se fait peu à peu sentir, avec la montée de la pédagogie et de la science allemandes après la Guerre de Trente ans: la Saxe prend dès lors une position en pointe, tandis que se renforce l’influence des traités spécialisés et des manuels pédagogiques allemands. Bientôt les universités allemandes, avec Göttingen, mais aussi Leipzig, Heidelberg, etc., seront un modèle pour toute l’Europe.
Le latin conserve un rôle important en tant que langue savante, malgré les progrès de l’édition en allemand depuis les années 1680. La traduction du texte de Bos en français s’inscrit dans une conjoncture un petit peu différente, puisque le statut de la langue vernaculaire en tant que langue savante est bien plus anciennement acquis en France qu'en Allemagne. Par ailleurs, la publication de 1769 témoigne de l’intérêt croissant pour l’histoire antique, et notamment pour l’histoire grecque. Bientôt un jeune noble, le comte de Choiseul, lui-même élève au collège d’Harcourt dans les années 1770 et familier de l’abbé Delille, se passionnera lui aussi pour la Grèce au point d’y organiser l’un des premiers un voyage de découverte (1776).
Rien de surprenant, enfin, à ce que l’exemplaire ici étudié des Antiquités de Lambert Bos provienne d’une des grandes bibliothèques des Lumières. La reliure de veau blond est simple, mais très soignée, avec son dos grecqué à six caissons et pièce de titre, et une roulette sur les coupes. En queue du dos, nous remarquons un petit fer aux armoiries des ducs de La Rochefoucauld: il ne s’agit pas d’Alexandre de La Rochefoucauld, l’organisateur principal de la bibliothèque de La Roche-Guyon (voir aussi le cachet à la page de titre), puisqu’il est décédé en 1762, ni sans doute de sa fille, la princesse d’Enville, puisque l’écu n’est pas un écu féminin, mais plus probablement du petit-fils, Louis Alexandre (1743-1792), ou du cousin de celui-ci, François Alexandre Frédéric, plus connu sous son titre de duc de Liancourt (1747-1827). Deux figures célèbres de la très haute noblesse libérale et deux personnalités caractéristiques des Lumières, à la tête de bibliothèques exceptionnelles et qui sont bien évidemment, elles aussi, intéressées par l’Antiquité grecque.

mardi 4 janvier 2011

Conférence d'histoire du livre / Lecture in the history of the book


Monsieur Régis Boyer,
président de la
Société des Amis de la Bibliothèque Sainte-Geneviève
vous prie de bien vouloir assister à la conférence prononcée par

Monsieur Frédéric Barbier

sur

Le comte de Choiseul-Gouffier et son Voyage pittoresque de la Grèce

le mardi 11 janvier 2011 à 18h15

Entrée libre

Salle de lecture du département de la Réserve
Bibliothèque Sainte-Geneviève
10 place du Panthéon, 75005 Paris

(métro et RER: stations Maubert-Mutualité et Luxembourg.
Bus: 21, 27, 38, 84, 89)
Tél. 01 44 41 97 61
courriel: josseabsg@free.fr et: mcpillet@univ-paris1.fr

Cliché: en Asie mineure, un caravansérail (détail) 

mercredi 24 novembre 2010

Histoire du livre au Palais Royal de Madrid

Con motivo de la publicación del libro Les voyages d’un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, y la visita de su autor, Fréderic Barbier,  a la Real Biblioteca, el día 26 de noviembre tendrá lugar en la Sala de Investigadores de la RB un encuentro informal, en el que se abordarán aspectos históricos y bibliográficos de los libros y la literatura de viajes. Junto con Frédéric Barbier y Sabine Juratic - Director y Chargée de recherche respectivamente del IHMC (CNRS-ENS),  está previsto que participen en esta tertulia:  María Jesús Álvarez Coca, Pablo Andrés Escapa, Nicolás Bas Martín, Fernando Bouza,  Maria Luisa Cabral (BNP); Mercedes Fernández Valladares,  Concha Lois, Victoria López-Cordón, María Luisa López-Vidriero, Julián Martín Abad, Stéphane Michonneau, Valentín Moreno Gallego, Victor Nieto Alcaide, Carmen Ramírez, José Luis Rodríguez, Marta Torres Santo Domingo.
Estos son algunos de los temas que serán expuestos para debate: María Victoria López-Cordón: «Lo pintoresco: del italianismo al exotismo; ¿Que es la España pintoresca?; Las fuentes de información: lecturas, relatos y experiencias»; Historia y lugares comunes»; Concha Loís: «Libros de viajes del siglo XIX propuestos para la Biblioteca digital hispánica. Alcance de los proyectos de digitalización de las bibliotecas nacionales»; Carmen Ramírez: «L'archive des voyages dans le conte oriental. Les contes de Gueullette»; M.L. López-Vidriero, «Libros y librerías en los viajes utópicos».

Frédéric Barbier,
Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, 336p., ill., index.
A finales del siglo XVIII el joven conde de Choiseul-Gouffier es uno de los primeros viajeros occidentales que visita Grecia con una perspectiva realmente científica (Grecia actual, costa de Asia Menor y Constantinopla). Publicado a partir de 1778, su Voyage pittoresque de la Grèce recibe en toda Europa una tremprana y entusiasta acogida a causa, tanto de la calidad del texto, como de la realización material del volumen y de su magnífica iconografía. Poco despues, el autor fue elegido para ocupar el sillón de d’Alembert en la Academia Francesa, y nombrado embajador de Francia en Constantinopla.
Pero mientras trabaja en la continuación de su libro, los acontecimientos se precipitan en París. La Revolución le impide  regresar a Francia, y deberá refugiarse en Rusia bajo el amparo de la zarina Catalina II, y será el primer director de la nueva Biblioteca Imperial de San Petesburgo. La continuación de su Voyage pittoresque tardará 20 años en ver la luz. A su regreso a París, en 1802, Choiseul-Gouffier se propone crear el primer mueso de antiguedades instalado en la capital francesa. La muerte le impedirá concluir este proyecto.
Antiguo alumno del abad Barthélemy, Choiseul-Gouffier es en primer lugar un arqueólogo, pero es también un Ilustrado, interesado por todo lo que él pueda descubrir en la Grecia de su tiempo: etnografía, economía, política, navegación, geología, historia natural, etc.  El Museo del Louvre consagra este otoño una exposición espectacular a «L’Antiquité en livres, 1600-1800», y se puede afirmar que es una de las principales personalidades del ese movimiento, y una imagen perfecta del ideal aristrócrata de las Luces, que permite redescubrir el libro de Fréderic Barbier bajo la forma de un delicado retrato.
(Communiqué par María Luisa López-Vidriero)
Site de la Bibliothèque du Palais royal

mercredi 6 octobre 2010

Histoire du livre: le Voyage pittoresque de la Grèce

Vient de paraître:
Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d'un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, 302 p., ill., index.

Voici un jeune comte, membre d'une des plus grandes familles de France, cousin du principal ministre de Louis XV et familier de la cour royale: mais ce mondain, élève de l'abbé Barthélemy, se passionne pour l'Antiquité grecque au point d'organiser lui-même un voyage de découverte de plusieurs mois en Grèce, en mer Égée et jusqu'à Constantinople.
Marié avec la fille unique d'un des hommes les plus riches de France, Choiseul, devenu Choiseul-Gouffier, se ruine en dépensant sans compter pour tenir son rang, mais aussi pour publier le récit de son voyage. Son Voyage pittoresque de la Grèce est un livre somptueux et très cher, et pourtant un remarquable succès de librairie: il figure dans toutes les grandes bibliothèques de l'époque. L'auteur a inventé une forme bibliographique nouvelle, dans laquelle le premier rang est donné à l'illustration. Il a lui-même réalisé un certain nombre des dessins ayant servi à la gravure des planches, et il fascine son lecteur en entremêlant le récit au quotidien d'un voyage extraordinaire et l'étude savante des vestiges de l'Antiquité découverts au fil de la route. Lui qui n'est évidemment pas un libraire crée pourtant, avec son livre, le genre bibliographique des "voyages pittoresques", qui se répandra dans toute l'Europe pendant un demi-siècle.
À peine âgé d'une trentaine d'années,  Choiseul-Gouffier, déjà membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, est élu au fauteuil de d'Alembert à l'Académie française. Sans aucune expérience diplomatique ni politique, et même partisan de l'indépendance de la Grèce, il est pourtant nommé à l'ambassade de Constantinople: un poste particulièrement difficile, mais où il compte surtout poursuivre ses études sur la Grèce et travailler à la continuation de son livre. Loin de sa famille, de ses amis et du monde parisien, il vivra rapidement son long séjour au Palais de France comme un exil de plus en plus pénible à supporter.
Représentant typique de la plus haute noblesse, camarade d'enfance de Talleyrand, l'ambassadeur n'en appelle pas moins de ses vœux une réforme profonde du système monarchique en France. Mais ce partisan de la réforme est bloqué à Constantinople par la Révolution, il ne pourra pas rentrer dans son pays et devra se réfugier auprès de Catherine II à Saint-Pétersbourg: de sorte que son long séjour sur les rives du Bosphore lui aura certainement sauvé la vie. L'un de ses fils se marie en Russie, et lui-même devient le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Russie.
Enfin rentré en France au tout début du XIXe siècle, largement ruiné et désormais séparé de sa femme, Choiseul-Gouffier abandonne la vie mondaine pour se consacrer tout entier aux études d'érudition et à la poursuite de son Voyage pittoresque, et pour créer à Paris, à partir des collections qu'il avait constituées avant la Révolution, l'un des premiers musées d'Antiquités. Il entreprend de faire construire à cet effet un bâtiment néo-grec sur les actuels Champs Élysées. La mort l'empêchera de conduire ces deux projets à leur terme.
Choiseul-Gouffier, ou l'histoire d'un rêve de savoir, de voyage et de livre, un rêve qui finit par envahir toute la vie de son auteur. Choiseul-Gouffier, ou l'itinéraire d'une vie individuelle, mais qui nous introduit de manière remarquable à une meilleurs compréhension de la situation en Europe au cours d'une période particulièrement complexe.

Ill.: le comte de Choiseul-Gouffier est bien entendu d'abord un "antiquaire", mais qui se découvre ethnologue lorsqu'il nous donne l'image la plus précise de la vie quotidienne des habitants des pays qu'il traverse. Ainsi d'un intérieur grec dans une île de l'Égée (2), ou de la cour du caravansérail sur une route d'Asie mineure (3). (Clichés F. Barbier).

samedi 25 septembre 2010

Histoire du livre à Bucarest

Le IIIe symposium «Le livre, la Roumanie, l’Europe» (Cartea, România, Europa), qui s’est tenu cette semaine à Bucarest, était organisé en quatre grandes sections, dont la première portait sur l’histoire du livre. Après la séance inaugurale, nous avons pu entendre trente-cinq communications rassemblées autour de la problématique de la langue, et notamment de la production, de la diffusion et de l’usage du livre en français en Europe au cours des périodes moderne et contemporaine. Ces quelques notes (nécessairement incomplètes) permettront de se faire une idée de la richesse des travaux présentés. Elles ne suivent pas l'ordre des communications.
D'abord, deux remarquables interventions ont rappelé l’ancienneté de la mise par écrit du français, dont le premier texte «littéraire» connu date des années 880 (Marie-Pierre Dion-Turkovics) et qui s’impose comme langue écrite et langue de culture à la cour royale de Jean II (le Bon) et de Charles V, le fondateur de la Bibliothèque royale (Marie-Hélène Tesnière). Il y a là un modèle relativement spécifique en Europe, qui fait de la langue de la cour royale la langue écrite du royaume, puis la langue orale progressivement adoptée par les bourgeoisies des villes principales de celui-ci.
La Renaissance a été envisagée à travers une étude novatrice de la «langue des devises» au XVIe siècle (Monica Breazu), mais aussi à travers la problématique de la stratégie éditoriale des éditeurs vénitiens et lyonnais (Raphaële Mouren). Pourtant, le moment clé de la diffusion du livre français ou en français date bien sûr du XVIIIe siècle, et il s’étendra à bien des égards jusqu’à la première moitié du XXe. Otto Lankhorst et Sabine Juratic évoquaient tous deux la question de la «francophonie» aux Pays-Bas et plus généralement en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Claire Madl étudiait avec précision les catalogues «français» du libraire pragois Gerle, dont les connexions avec Neuchâtel sont les principales, tandis que Luisa López-Vidriero envisageait le rôle de la «francophonie» dans le cas des bibliothèques de cour en Espagne, au premier chef la Bibliothèque royale.
Les exposés sur l’Europe centrale et orientale ont tout naturellement, et heureusement, tenu une place centrale dans le colloque. Maria Danilov a évoqué les origines de l’imprimerie en pays roumains, tandis que les Battyány illustraient de manière idéaltypique le thème de la francophonie (Doina Biro/ István Monok). Le cas de la Bucovine est excellemment traité par Olimpia Mitri, et Popi Polemi donne trop brièvement (mais c'est la loi du genre) les résultats des comptages réalisés à partir de la remarquable bibliographie hellénique des XVIIIe et XIXe siècles. Nadia Danova, dans une conférence suggestive, souligne le rôle de la censure dans les Balkans aux XVIIIe et XIXe siècles, et Vera Tchetsova éclaire, à propos des éditions du patriarche d’Antioche Athanase IV, un moment clé d’une histoire culturelle et de l'histoire du livre trop étroitement soumise aux considérations de l’histoire polico-diplomatique. Enfin, le travail de Virgil Teodorescu sur un livre exceptionnel de la période contemporaine (Podul Mogosoaiei) est à tous égards exemplaire. On souhaite à Monsieur Teodorecu de terminer bientôt sa recherche pour pouvoir publier l'édition critique de l'œuvre.
D’autres exemples ont aussi été envisagés, qui éclairent la problématique de l’histoire comparée, et la charge symbolique des écritures (voire le rôle plus complexe qu’on ne croit a priori dévolu à la «mise en livre»), et qui soulignent l’importance d’une contextualisation la plus précise possible: ainsi de l’écriture de Krk/Veglia, en Dalmatie (Daniel Baric). Marisa Midori Deaecto traitait des «liaisons transatlantiques» de la librairie française du XIXe siècle. Enfin, Andrea De Pasquale, le très actif directeur de la Bibliotheca Palatina de Parme, apportait l’exemple exceptionnel des éditions de Bodoni dans des caractères non latins (exoticis linguis). La problématique des "trois révolutions du livre" réapparaissaient avec la conférence consacrée par Catherine Lavenir au problème de la langue face aux nouveaux médias du début du XXIe siècle, et notamment à Internet.
Pour conclure un billet déjà trop long, revenons sur le cas presque idéaltypique des 1001 nuits et de leur traduction roumaine (Carmen Cocea). Peu d’exemples en effet illustrent de manière aussi pertinente la problématique des transferts culturels que celui du recueil de contes arabes, d’abord traduits en français, puis à Venise en italien et en néo-grec, et enfin en roumain -Venise, porte de la Méditerranée orientale s’agissant de la diffusion comme de l’élaboration des textes et des livres jusqu’au début du XXe siècle. Il nous reste à attendre l'édition aussi rapide que possible des Actes du symposium, édition qui contribuera à confirmer Bucarest comme l'un des pôles de la recherche actuelle en histoire du livre, mais qui donnera aussi, plus immédiatement, l'opportunité à chacun de prendre la mesure de la richesse du symposium de 2010.

Clichés: 1) séance d'ouverture; 2) la Faculté de droit, où s'est tenue la séance inaugurale; 3) au fil des séances (Monsieur Andrea De Pasquale, président de séance, présente Madame Lopez Vidriero).

Quelques photos prises au fil du symposium: Histoire du livre à Bucarest

mercredi 21 juillet 2010

Voyages en Grèce

Les mois d’été sont propices aux voyages et, parmi les buts de vacances estivales, la Méditerranée orientale et la mer Égée occupent toujours une place de choix, avec notamment l’Égypte, la Grèce et la Turquie, pour nous en tenir aux destinations touristiques les plus fréquentées. Mais le voyage en Grèce aussi a une histoire, à laquelle sera pour partie consacré un titre à paraître cet automne chez Armand Colin : il s’agit du Rêve grec de Monsieur de Choiseul, sous-titré Les voyages d’un Européen des Lumières. Les premières épreuves viennent de nous en parvenir.
Issu d’une célèbre famille des Lumières et élève de l’abbé Barthélemy (l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis), le comte de Choiseul (Choiseul-Gouffier) renouvelle en effet l’étude de l’Antiquité grecque en organisant à vingt-quatre ans son célèbre voyage en Grèce (1776) qui le conduit à travers l'Archipel, puis le long de la côte d’Asie mineure jusqu’à Constantinople, avant de visiter la Athènes et la Grèce continentale.
Dès son retour à Paris, Choiseul lance la préparation de son Voyage pittoresque de la Grèce, un ouvrage qui fonde le genre éditorial des «voyages pittoresques» en même temps que la renommée de son auteur. Le premier volume, achevé avec la publication du Discours préliminaire en 1782, fait une large part aux rencontres du comte avec tel ou tel personnage «pittoresque» au fil des escales ou des étapes: ainsi du «moine voltairien» sur la grève de Patmos, ou encore de l’aga Hassan dans sa petite capitale d’Asie mineure.
L’ouvrage est aussitôt un succès européen et, à trente et un an, Choiseul est élu au fauteuil de d’Alembert à l’Académie française. Parallèlement, il commence à agir pour se faire nommer à l’ambassade de Constantinople, un poste à ses yeux idéal pour poursuivre son travail d’archéologue et d’historien antiquisant. Mais, au Palais de France, le comte découvre rapidement une réalité à laquelle il n’avait pas vraiment songé: le déclin de l’Empire ottoman et la montée en puissance de la Russie rendent singulièrement complexe et délicate la situation politique en Méditerranée orientale, et les «puissances» donnent libre cours à leurs ambitions pour contrôler des positions devenues stratégiques, à commencer par celles des «détroits».
À Constantinople, Choiseul est aussi rattrapé par la Révolution. Il remplit ses obligations de diplomate le plus longtemps possible, avant de quitter l’ambassade pour se réfugier en Russie, auprès de Catherine II. Bientôt, il sera nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. En 1802 enfin, il peut bénéficier des dispositions prises pour le retour des émigrés, et rentrer à Paris: il y poursuit la préparation de son livre, mais se lance aussi dans la réalisation d’un projet particulièrement innovant, celui d’un «musée d’antiquités» qui doit faire de la capitale française une sorte de nouvelle Athènes. La mort (1817) l’empêchera de concrétiser son projet, en même temps que de voir l’aboutissement de la publication de son Voyage pittoresque.
Gabriel de Choiseul a été l’homme d’un rêve, le rêve de la Grèce, et l’homme d’un livre, le Voyage pittoresque de la Grèce. Il s’impose comme une figure exceptionnelle pour prendre la mesure des aspirations, des tensions, des choix intellectuels et artistiques, mais aussi de l’évolution des sensibilités dans toute l’Europe au cours d’une période particulièrement complexe.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières, à paraître, Paris, Armand Colin, 2010.

Ill. : au Palais de France, au-dessus de Constantinople (cliché F. Barbier).