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samedi 29 septembre 2018

Les Fables de La Fontaine

Nous évoquions il y a peu la question des «produits dérivés», à propos du Voyage pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier, et d’un paravent particulièrement spectaculaire, récemment restauré et présenté au Musée de la Vallée aux loups (Maison de Châteaubriand).
Le château de Vaux, ou la mise en scène des trompe-l'œil
Une nouvelle visite du superbe château de Vaux-le-Vicomte permet de revenir sur un ouvrage très célèbre, et qui répond lui aussi à une spéculation: il s’agit des Fables de La Fontaine, illustrées d’après des cartons du peintre Jean-Baptiste Oudry. En même temps, le dossier souligne le fait que l’exploitation d’un filon peut se faire dans les deux sens: dans le cas du Choiseul, le volume imprimé précède la déclinaison des objets dérivés, alors que, dans le cas du La Fontaine, c’est le titre qui devient lui-même un produit dérivé.
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient  a priori sembler totalement hors de sa portée.
Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755:
On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...

Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.

vendredi 14 avril 2017

Une exposition commémorative à Strasbourg

Nous interrompons un instant notre série sur le «temps caractéristique» pour signaler la riche exposition présentée à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg sur «Le vent de la Réforme. Luther, 1517» (11 mars- 5 août 2017). L’exposition a été organisée en collaboration entre la BNU, la Faculté de Théologie protestante et les Archives de Strasbourg, la Württenbergische Landesbibliothek (Stuttgart) et la Bibliothèque nationale de Lettonie (Riga). Elle est accompagnée d’un catalogue imprimé, qui constitue un très bel instrument de références en notre année de commémoration:
Le Vent de la Réforme. Luther, 1517,
dir. Madeleine Zeller, Matthieu Arnold, Benoît Jordan,
Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2017,
191 p., ill.
ISBN : 978-2-8592307-0-8

L’exposition traite pour avant tout de la période conduisant de l’affichage des 95 thèses (1517) à la célébration de la dernière messe à Strasbourg (1560): on comprend par là que, même si ce n’est pas précisé au titre, l’attention sera avant tout portée sur la situation à Strasbourg et dans la région du Rhin supérieur. L’ouvrage s’ouvre, après les différentes préfaces officielles, par une série de documents qui permettent de fixer le paysage: une chronologie sommaire, la célébrissime vue de Strasbourg dans les Chroniques de 1493 (voir l'illustration), la carte du Rhin supérieur par Specklin en 1584, puis une vue de Riga et une carte de l’ancienne Livonie au XVIe siècle.
Les organisateurs ont fait le choix d’une organisation thématique en cinq parties, chacune introduite par un «chapeau» de présentation puis donnant les notices catalographiques elles-mêmes (notices signées, mais peut-être un petit peu brèves pour certaines…).
La première section, sous le titre «Croire et prier vers 1517», est introduite par Benoît Jordan («Contenus et expressions de la foi à la veille de la Réforme: Strasbourg et le Rhin supérieur») et présente dix-sept pièces ou reproductions, mettant surtout l’accent sur le sentiment de la piété individuelle, sur le rôle des intercesseurs (les saints et la Vierge), sur le déroulement de la messe et sur la question de la réforme de l’Église. La Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg conserve un document exceptionnel, en l’espèce de la plus ancienne image de pèlerinage imprimée produite en Alsace, image à l’effigie de la Vierge et l’Enfant, mais la notice (1.13) ne propose pas de datation. La section se referme par trois pièces relatives à la grande figure de Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, mis en scène en tête de l’édition d’un sermon en 1513 (n° 1.15).
La deuxième partie présente «Les 95 thèses de Luther et leurs répercussions», et le texte de Matthieu Arnold rappelle la concomitance entre l’affichage (supposé) de ses Thèses par Luther, le 31 octobre 1517, et l’ouverture au public de l’incroyable collection de reliques par l’électeur Frédéric le Sage, le lendemain, jour de la Toussaint: si a posteriori, les choix et les positions des uns et des autres semblent tout naturellement tranchés, ce n’est certainement pas le cas sur le moment. Les pièces présentées s’ouvrent par l’évocation des nouveaux procédés de reproduction, la typographie et la xylographie (exceptionnel bois gravé de Jost Amman, ayant appartenu à la collection Heitz). L’exemplaire présenté des 95 thèses vient de Berlin et est celui d’une édition nurembergeoise (n° 2.6). Deux exemplaires très remarquables proviennent de la  Bibliothèque humaniste de Sélestat: le De libertate christiana (Wittenberg, 1520) porte des notes manuscrites de Beatus Rhenanus et de Luther (n° 2.22); et, dans la section consacrée à l’iconographie du Réformateur, le portrait figurant dans l’exemplaire du De captivitate babylonica ecclesiae (Strasbourg, 1520) est couvert d’insultes en latin (n° 2.35).
C’est peut-être dans la troisième partie, «Diffusion de la Réforme: Strasbourg et Riga», que le projet implicitement comparatiste fonctionne le mieux, même si le rôle des deux villes dans l’économie du média se situe à un niveau très différent: un coup d’œil sur le VD16 nous donne, par exemple, 294 éditions de Luther en 1520, dont 25 à Strasbourg, alors que Riga ne possède pas encore d’imprimerie. Le texte de Gustavs Strenga sur «Foi, politique, langues et livres: la Réforme à Riga (1522-1525)» offre aux lecteurs francophones une très bonne introduction à une histoire sur laquelle les usuels dans notre langue font largement défaut –il est vrai que Luther lui-même était mal informé sur la situation de la Livonie. La notice 3.10 présente un étonnant exemple de traité de théologie publié à Tübingen en 1578 et dont les tranches dorées sont décorées des deux portraits peints de Luther et de sa femme, Catharina von Bora. 
Bible de Luther, 1543 (WLB), la Création (Lucas Cranach)
La question de la musique est à juste titre au cœur de la quatrième partie, «Psaumes et cantiques de la Réforme», le chant en langue vernaculaire étant «une composante fondamentale» du mouvement lancé par Luther (Beat Föllmi): la parole sera rendue au peuple des fidèles, et celui-ci chantera dans sa langue, tandis que les imprimeurs innovent en publiant, à partir de 1523-1524, les premiers recueils de cantiques et de psaumes. Le document n° 4.3, emprunté à Saint-Gall, illustre à nouveau le fait que la rupture est antérieure, puisqu’il s’agit d’un manuscrit (antérieur à 1507) présentant une séquence mariale traduite en allemand par Sébastien Brant, et accompagnée de sa notation musicale. Le n° 4.12 met en scène, en 1562, le maître d’école en train de conduire le chant des Psaumes. Le n° 4.22 fait découvrir un ensemble exceptionnel de fontes typographiques du XVIe siècle destinées à l’impression musicale et conservées à Halle, tandis que le passage de Calvin à Strasbourg est marqué par la publication du premier recueil de Psaumes publié en français (1539: n° 4.25).
Enfin, la cinquième et dernière section se présente sous le titre «Traduire et enseigner la Bible» et fait notamment appel à des exemplaires de la magnifique collection de Bibles conservée à Stuttgart, dont une Bible à 42 lignes (n° 5.1) provenant d’Offenbourg, non loin de Strasbourg mais sur la rive droite du Rhin. La première Bible allemande imprimée est celle de Mentelin à Strasbourg (1466: n° 5.4), tandis que l’édition strasbourgeoise du September Testament (Nouveau Testament) de Luther en 1522 témoigne à la fois de la vigueur de la demande et de l’importance d’une activité que l’on pourrait assimiler à la contrefaçon dans l’économie générale du média (n° 5.10). L’exemplaire de la Bible latine donnée par Jacques Maréchal à Lyon en 1523 et lui aussi conservé à Stuttgart présente une reliure à la double effigie de Luther et de Mélanchthon et témoigne de la précocité de la diffusion des idées de Luther en France (n° 5.19, 32 et 33). L'exemplaire a été acquis par Josias Lorck (1723-1785), qui exerça comme pasteur à Copenhague et dont la collection de Bibles est achetée par le duc de Wurtemberg en 1784. 
L’ouvrage se ferme par une brève série de biographies, par quelques définitions («Empereur», «Réforme», «Indulgences»…) et par une bibliographie abrégée.

samedi 18 juin 2016

Un Ars moriendi inconnu à Leipzig à la fin du XVe siècle?

L’historiographie des années 1950-1970 a donné une grande place à l’étude des «Arts de mourir» (Ars moriendi), en tant que titre largement diffusé par le manuscrit, puis par l’imprimé au XVe siècle, et en tant que texte ouvrant à de riches questionnements dans les domaines de l’anthropologie historique, de l’histoire du sentiment religieux, ou encore de celle des pratiques de lecture. Philippe Ariès a montré comment cette littérature témoignait de l’individualisation croissante d’une mort ressentie comme «mort de soi»: le jugement dernier n’est plus collectif, entraîné par le pêché originel, mais il devient individuel.
Il est possible que le texte de l’Art de mourir ait été composé sous sa forme originelle au début du XVe siècle dans l’environnement du concile de Constance: en tous les cas, il s'agit d'un texte relevant de la littérature de piété, et dont le succès a été considérable. Pour l’historien de l'imprimé, les «Arts de mourir» sont publiés sous forme de livrets xylographiques ou de petites plaquettes typographiées, ils sont rédigés en latin ou en vernaculaire, et toujours illustrés de xylographies ou parfois de gravures sur cuivre. Le texte ici rapidement présenté correspond à la formule «courte» de l’Art de mourir, identifiable à son incipit «Quamvis».
Une visite récente à la Bibliothèque d’histoire du protestantisme français à Paris nous a en effet permis de découvrir fortuitement un exemplaire du texte latin. Il s’agit d’une édition peut-être inconnue des répertoires (en tous les cas très proche de GW 2578), et qui a été donnée par Konrad Kachelofen à Leipzig dans les dernières années du XVe siècle :
Ars moriendi. «Quamvis secundum philosophum tertio Ethicorum...», [Leipzig: Conrad Kachelofen, s. d.].
Titre: Ars morie[n]di ex va // riis scripturarū sentētiis collecta // cū figuris. ad resistendum in mor // tis agone dyabolice sugestiōi va=// lens. cuilibet christi difeli utilisa ac // multum necessaria.
A(8)-B(6). Très proche de GW 2578. 
BSHPF, André 1008
Tentatio dyaboli de desperacione (feuillet A(6)r°). Le mourant est entouré de figures lui rappelant les pêchés qu'il a pu accomplir, et que résume encore l'affreux démon à tête de chien brandissant son panneau.
Kachelofen, peut-être originaire de la Lorraine du Nord, s’établit à Leipzig comme négociant de papier et d’autres marchandises en 1476, avant de commencer à imprimer autour de 1480, certainement en 1485. Il cessera de travailler en 1517, année où l’officine passe à son gendre, Melchior Lotter. Dans les dernières années du XVe siècle, il a donné plusieurs éditions de l’Ars moriendi qui sont aujourd’hui conservées. Notre exemplaire compte quatorze feuillets (sig. A(8)-B(6)) portant le texte latin et des illustrations xylographiées que l’on retrouve dans les autres éditions du même imprimeur. Le cœur est constitué par les cinq tentations diaboliques (impiété, désespoir, impatience, orgueil, amour des biens temporels), auxquelles répondent les cinq inspirations angéliques. Quatre scènes ont été ajoutées: en tête, la confession et l’extrême-onction; à la fin, l’image de la bonne mort et celle de l’archange procédant à la pesée des âmes.
Alberto Tenenti propose une analyse iconographique de ces planches, en soulignant notamment le fait que la mort en tant que telle n’y apparaît jamais. Le mourant lui-même semble bien plus le témoin que l'acteur de la lutte qui l’entoure: lorsque son âme est saisie par les mains des anges, c’est non pas à cause de son mérite, mais par la seule miséricorde de Dieu –soit une perspective bien proche de celle associant la prédestination et la justification par la foi. Les motifs sont souvent les mêmes d’une édition à l’autre, par ex. entre les livrets xylographiques et les éditions typographiques proprement dites. Parmi les caractéristiques remarquables de la mise en image, on notera encore la fréquence d’une présentation en biais, dans laquelle la scène s’organise autour du lit du mourant. Nous sommes dans une mise en scène qui intègre la perspective moderne, mais qui est très différente du modèle du cube scénographique théorisé par Pierre Francastel.
L’exemplaire de la Société d’histoire du protestantisme français se signale non seulement par sa rareté, mais aussi par sa provenance. Il porte en effet un ex libris manuscrit datable du XVIIIe siècle et provenant des Franciscains d’Erfurt –la ville même de Luther. Les Franciscains ont été les premiers mendiants à s’établir à Erfurt, en 1224, où leur maison perdure jusqu'à la fin du XVIe siècle. On rappellera ici que, si Erfurt appartient aux territoires soumis à l'archevêque-électeur de Mayence, la ville se signale par une nette préférence en faveur de la Réforme...
L’exemplaire a été acquis dans des conditions dont nous ignorons tout par Yemeniz, dont il figure dans le catalogue de vente de la bibliothèque (n° 297), non identifié plus précisément et sans autres notes que celles relatives à la reliure moderne («maroquin bleu, filets et compartiments en or, dentelle à froid, tr. dor.»). Le libraire indique en outre : «Curieuses figures d’après les xylographes» (autrement dit, les gravures ont été réalisées en s’inspirant des éditions xylographiques). L’exemplaire a été vendu en 1867 pour 70 f. à Alfred André (1827-1893), avec la collection duquel il est entré à la Bibliothèque de la Société d’histoire du protestantisme français.
Il resterait bien d'autres choses à mettre en évidence à propos de cet ouvrage réellement très remarquable, par exemple sur sa mise en livre selon le système de la pagina. On ne peut que d'autant plus regretter qu'il ne figure pas (s'il y a lieu) dans le Catalogue des incunables de la SHPF, intégré au tome XX de la série des Catalogues régionaux des incunables, lequel vient précisément de sortir… (Genève, Droz, 2016).

Alberto Tenenti, « Ars moriendi. Quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle », dans AESC, 1951, n° 4, p. 433-446.

vendredi 15 avril 2016

L'auteur de l'Apocalypse

Le ciel se retira comme un livre qu'on roule (Apocalypse, VI, 14).
Nous évoquions dans un récent billet la problématique des changements induits dans le champ littéraire et éditorial par l’irruption de la typographie en caractères mobiles, notamment s’agissant de la fonction d’auteur. À moyen terme, l’identité de l’auteur comme étant à l’origine du texte que l’on a sous les yeux ou que l’on souhaite se procurer, tend à s’imposer comme un impératif général. Pourtant, nombre d’exemples illustrent la complexité du phénomène: certains textes restent anonymes, tandis que d’autres font l’objet de fausses attributions, comme s’en plaint Johann Heynlin préfaçant le «Catalogue» de Tritheim. Dans d’autres cas encore, le dispositif est encore plus compliqué.
Voici un jeune homme, né à Nuremberg en 1471, qui a fait un apprentissage de dessinateur, de peintre et de graveur avant de séjourner un temps en Italie. Rentré dans sa ville natale, Albrecht Dürer, puisque c’est de lui qu’il s’agit, travaille pendant deux ans à une publication exceptionnelle, et très novatrice: cette publication, qui le rendra en effet célèbre, sera l’Apocalypse de 1498.
Pour son initiateur, l’ouvrage répond à trois problèmes auxquels lui-même était tout particulièrement sensible. D’abord, Dürer est, comme tous ses contemporains, habité par la religion, et il traverse même très probablement une phase de mystique, dans ces dernières années du XVe siècle: l’Apocalypse répond à ce qui est pour lui de l’ordre à la fois de la profession de foi et de l'expérience quotidienne. Mais il est aussi un artiste, qui s’est marié et qui s’est établi de manière indépendante: il cherche à s’assurer les moyens de subsistances, ce que l’Apocalypse, livre spectaculaire s’il en fut, doit lui apporter. On rappellera ici que l’Apocalypse est éditée en 1498 par Dürer lui-même, et qu’elle sort des presses de son parrain Anton Koberger. L’artiste combine les deux rôles, de l’auteur (en tant qu’auteur des gravures) et du libraire (en tant que très certainement c’est lui qui a élaboré le projet éditorial, et qu’il en conduit la réalisation).
Le troisième point se rapporte précisément au rôle et au statut de l’auteur, et cela sur deux plans. D’abord, l’étymologie nous apprend que l’Apocalypse désigne la révélation (Offenbarung) faite par Dieu aux hommes, par l’intermédiaire de l’apôtre. Le texte n’est donc pas de Jean, contrairement à ce qu’indique le titre usuel d’Apocalypse de Jean. L’artiste semble pourtant cautionner cette attribution, lorsqu’il introduit en tête de la seconde édition de son livre, en 1511, une gravure représentant le martyr de l’apôtre –la gravure est précisément insérée à la manière d’un frontispice donnant le portrait de l’auteur. En revanche, la gravure mettant en scène l’ange aux colonnes de feu qui tend le livre à l’apôtre (cf cliché) illustre l’idée du transfert: Jean se préparait à écrire quand la vision survient. Il se retourne, pour recevoir le «petit livre» que l’ange lui tend, et pour l’absorber, le « manger ». La métaphore, qui figure aussi dans l’Ancien Testament (Ézéchiel, III, 1-4), indique bien que la fonction de l’apôtre est celle d’intermédiaire, et non pas d’auteur au sens moderne du terme.
(détail)
Le deuxième plan est celui qui concerne Dürer lui-même. L’artiste tient à apparaître comme le responsable, l’«inventeur» de l’objet qu’est le livre de l’Apocalypse de 1498, et on sait que, à ce titre, il signe toutes les gravures de son monogramme «AD». La pratique est largement nouvelle, et remarquable, qui vise à renforcer la dignité de l’artiste créateur, comme en témoignent nombre d’indices non seulement dans l’œuvre gravé, mais aussi dans les peintures de Dürer. Une autre dimension surgit aussi: la mise en livre de l’Apocalypse de Dürer montre que, tant dans l’édition latine que dans l’édition allemande, l’ouvrage est conçu d’abord comme un recueil de planches, et que celles-ci occupent le premier plan par rapport à texte lui-même repris d’éditions antérieures de la Bible données par Koberger.
De la même manière que l’apôtre Jean transmettait par l’écriture discursive les visions qui lui apparaissaient, l’artiste les transmet par ce que nous pourrions appeler l’«écriture graphique» –et même par une écriture graphique quasi révolutionnaire, si nous en comparons le résultat avec le dispositif qui était, par ex., celui de la célèbre Bible allemande illustrée publiée par Koberger en 1483, notamment au livre de l’Apocalypse. Pour Dürer, l’artiste est lui aussi un «inspiré», voire un prophète, qui annonce aux hommes de son temps, dans une mise en images particulièrement spectaculaire, les visions transmises à l’apôtre mille cinq cents ans auparavant.

jeudi 7 avril 2016

Histoire du livre: Albrecht Dürer et l'Apocalypse

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 11 avril 2016
16h-18h
Au tournant des années 1500 :
l'Apocalypse d'Albrecht Dürer (1498-1511)

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études


  
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mercredi 29 juillet 2015

Le Werther de Chodowiecki, ou La mise en scène du drame

Un petit mot, aujourd’hui, au sujet de l’illustration.
Le Werther de Goethe est un roman pour l’essentiel composé de lettres, et divisé en deux parties. Sa traduction française donnée à Maestricht en 1776 se présente de manière élégante, dans le format courant de l’époque (in-douze), chaque partie étant introduite par une page de titre elle--même décorée d’une vignette sur cuivre de Daniel Nikolaus Chodowieki. Issu d’une famille de négociants de Danzig /Gdansk en 1726, Chodowiecki réussit pourtant à éviter la carrière à laquelle il était destiné, pour se lancer dans la peinture, le dessin et la gravure. À l’âge de cinquante ans (1776), il s’est imposé comme l’un des artistes les plus renommés d’Allemagne, auquel les principaux libraires éditeurs font appel pour illustrer leurs nouveautés. Parmi eux, le parisien Jean-Edme Dufour, associé à Maestricht avec son confrère suisse, Philippe Roux, pour leur édition du Werther en français.
Les deux petits cuivres nous donnent l’occasion de revenir un instant sur la question de l’illustration des textes imprimés. Les scènes représentées, d'une manière qui évoque le théâtre, sont emblématiques du roman de Goethe. En tête, voici Charlotte, dans une robe de bal pourtant relativement simple (on annonce en fait une sorte de partie de campagne). Elle est entourée de six enfants auxquels elle distribue des tartines de pain beurré (p. 51-52), mais lève les yeux dans l’instant même où Werther se présente à la porte pour l’accompagner au bal. C’est là la scène initiale de leur amour: Werther passe un petit peu par hasard dans la «maison de chasse» du «bailli S.», dont il a fait la connaissance, et il découvre à l’improviste «le trésor caché dans cette retraite» (p. 48). 
En tête de la seconde partie, Chodowiecki a représenté, dans un cadre plus sombre, la scène même du drame final, à savoir la chambre de Werther. On devine, à la présence d’une main, le cadavre allongé sur le lit dont les rideaux sont tirés. À gauche du lit, une «silhouette» de Charlotte découpée sur le mur et, entre les deux fenêtres, un bureau ouvert, avec une lettre et un pistolet; un deuxième pistolet est posé sur le fauteuil devant le bureau.
Nous approchons de Noël, la fête familiale par excellence, et Charlotte veut rompre avec Werther, faute d'avoir avec lui des relations moins passionnées. Le soir, Werther écrit à Albert, le mari de Charlotte, pour lui demander de lui prêter ses pistolets en vue d’un voyage qu’il doit faire. C’est la scène la plus célèbre du roman (2e partie, p. 184): Albert lit la lettre, déclare «Je lui souhaite un bon voyage», et se tourne vers Charlotte pour qu’elle remette les pistolets au domestique. Charlotte pressent le drame, et se retire, bouleversée, dans sa chambre. Werther, de son côté, rédige une dernière lettre à celle qu’il aime, et se suicide, assis à son bureau, seul au cœur de la nuit.
Les deux illustrations de Chodowiecki encadrent ainsi exactement l’histoire de la malheureuse passion de Werther, de l’instant de sa naissance à celui de sa destruction brutale. L’opposition la plus sensible est celle de la mise en scène: à la première partie, la pièce est nue, et tout l’intérêt se concentre sur les personnages. Nous voyons, d’une certaine manière, par les yeux des amoureux, pour lesquels le monde extérieur n’existe soudainement plus, hors les liens d’affection de Charlotte pour ses jeunes frères et sœurs. Pour la seconde partie en revanche, l’artiste nous donne la représentation précise de la chambre de Werther, avec un certain nombre de détails liés au drame (les pistolets, le fauteuil et le bureau, la lettre, la fenêtre): le monde des amoureux est désormais vide, la présence humaine ne peut qu’être devinée à la petite silhouette de la main tombée sur le lit, en arrière-plan.
Au moment crucial où l’on découvre le drame, l’esprit enregistre  avec une précision d’autant plus grande les détails de son cadre. Pour autant, la mise en scène achoppe ici sur l’essentiel: dans le roman, Werther n’est pas allongé sur son lit lorsqu’il se suicide. On peut supposer que l’artiste a renoncé à l’image par trop tragique du suicide: Werther, «baigné dans son sang» (p. 197), le crâne brisé, effondré après les «mouvements convulsifs» causés par le douleur. Il préfère une représentation abstraite de la mort, et s’écarte ainsi de la lecture littérale du texte de Goethe (d'une certaine manière, Werther se suicide abrité derrière les rideaux). Pourtant, cette représentation détaillée d’une chambre en définitive très ordinaire acquiert une force de suggestion extraordinaire par le fait que le lecteur y reconnaît immédiatement le cadre du drame passionnel –et l’universalité possible de celui-ci: le cadre de la vie quotidienne est celui du drame que chacun pourrait vivre à l’heure du Sturm und Drang (et le grand fauteuil qui domaine à l'avant-plan, semblable à celui que chaque lecteur peut avoir dans son intérieur, restera désormais inoccupé...).
L’historien du livre ajoutera simplement que l’absence de toute légende qui accompagnerait les images témoigne de ce que l’histoire de Werther est, deux ans à peine après la première publication, assez universellement connue pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en expliciter la représentation. 

Bibliographie: Rudolf Schenda, «La lecture des images et l’iconisation du peuple», trad. Frédéric Barbier, dans RFHL, 114-115, 2002, 1ère livr., p. 13-30 (trad. de l’allemand). Klaus Laermann, «Werther auf der Schwelle: Überlegungen zu einer Werther-Illustration von Daniel Schodowiecki», dans Wechsel der Orte..., Göttingen, Wallstein, 1997, p. 84 et suiv.
Les vignettes de Chodowiecki sont répertoriées dans le catalogue dressé par Johann Adam Freiherr von Aretin, sous les numéros 151 et 152, et sous les mêmes deux numéros dans le catalogue de Wilhelm Engelmann.

mercredi 10 juin 2015

Le Cor enchanté

Les dernières décennies de l’Ancien Régime et le tournant du XVIIIe au XIXe siècle sont marqués, du point de vue de l’esthétique typographique et de la «mise en livre», par la montée en puissance du néo-classique, que symbolisent en Europe des figures comme celles de Bodoni, et surtout de Didot. Pourtant, une autre esthétique émerge dans le même temps, elle-même articulée avec la double problématique, du patrimoine et de l’identité.
À Leipzig, Göschen fait le choix du néo-classique pour son édition de Wieland en trente-six volumes in-quarto (1794-1802), mais il le regrette in fine. C'est que l’économie éditoriale change: le temps n’est plus, des mécènes, de la société de cour et de l’absolutisme, et il faut s’adresser à un public nouveau, qui sera intéressé par les productions qu’on lui propose, mais qui n’a pas les moyens de se procurer des ouvrages trop chers.
Bodoni et Didot ont infiniment apporté à la typographie, mais ils sont chers (…). Mon projet est par conséquent de donner non pas des éditions de luxe, mais des éditions élégantes (…), dans l’esprit des anciens, avec simplicité, beauté et correction. On doit y trouver la patience et le soin allemands, mais pas de luxe. De la simplicité, de la netteté, de belles couleurs, de bons caractères, une impression noire et puissante sur du beau papier, voilà ce à quoi je pense…
Parallèlement, les libraires éditeurs sont engagés dans la construction d’une littérature «nationale» que théorisera Friedrich Christoph Perthes en 1816. À Heidelberg, un groupe d'intellectuels et d'artistes travaille, dans une perspective pré-anthropologique, à recueillir les éléments constitutifs d’une culture «populaire» qu’il convient de réactualiser et surtout de placer au cœur de la nouvelle «culture nationale» construite en opposition à la «civilisation internationale» des Lumières françaises.
Creuzer est rejoint par ses amis Clemens Brentano et Achim von Arnim, et tous trois rassemblent sous le titre «L'enfant au cor merveilleux» [=Des Knaben Wunderhorn] une collection de chants qu'ils ont recueillis en partie de la bouche du peuple, en partie de feuilles volantes et de vieux bouquins (Heinrich Heine, De l'Allemagne, trad. fr., nouv. éd., Paris, L.G.F., 1981, p. 234).
..Les frères Grimm, rénovateurs et codificateurs de la langue et de la littérature populaire allemandes, sont associés à l'entreprise, et le premier volume, dédié à Goethe, sort en 1806. La forme matérielle du livre devra elle-même rendre compte du processus de construction de l'identité, avec l'emploi du caractère gothique, et surtout la rupture radicale avec les modèles esthétiques des Lumières ou du néo-classique. La page de titre du deuxième volume (1808), gravée sur cuivre, suit les modèles allemands des années 1500: l'encadrement de pampres rappelle la décoration des manuscrits du bas Moyen Âge, tandis que, en arrière-plan, la scène ouvre sur une vue de la vallée du Neckar –une forteresse médiévale surplombe la cité blottie au bord du fleuve. L'ensemble de l'image est dominé par la présence du gigantesque «cor enchanté», qui évoque aussi une coupe à boire et est décoré à la manière des façades des anciens hôtels de ville.
La référence au passé n'exclut pas l'innovation dans la disposition scénique, laquelle tend à échapper à l'objectivité universelle du cube scénographique hérité de la Renaissance pour opposer un premier plan d’encadrement (treille et muret d'appui) à la vue élargie en arrière. Tout se passe comme si le spectateur était directement impliqué dans la représentation même: c'est lui qui est présent sur cette manière de belvédère au-dessus du fleuve, d'où il découvre un paysage évidemment romantique. Goethe rapportera dans ses Annales de 1806:
Mon attention, sans se porter sur un grand nombre d’œuvres poétiques étrangères, se fixa du moins avec intérêt sur quelques-unes. Le Cor merveilleux, antique et fantastique, fut apprécié comme il le méritait, et j’en rendis compte avec un réel plaisir…

 (Des Knaben Wunderhorn. Alte deutsche Lieder, éd. L. Achim von Arnim, Clemens Brentano, Heidelberg, Mohr u. Zimmer, 1806-1808, 3 vol. Le t. I est seul publié à la double adresse de Heidelberg et Francfort).
Voir aussi le site de l'Université de Heidelberg.

jeudi 26 août 2010

Histoire du livre et histoire de l'écriture: l'écriture, entre pratique, symbole et économie

Après Yekaterinburg, un trajet de deux jours par le rapide 2, «Rossia», nous conduit à Irkoutsk, où nous faisons une halte pour découvrir la ville et le lac Baïkal (il ne fait pas chaud, l’automne sibérien approche déjà!...), avant d'embarquer dans le Transmongolien à destination d’Oulan-Bator. La Mongolie, pays toujours quelque peu mythique pour l’Occidental, ne déçoit certes pas lorsque l’on en découvre les paysages déserts au petit matin, après environ vingt-quatre heures de voyage. Le parcours d’Irkoutsk à Oulan-Bator prend environ trente-six heures (deux nuits et un jour), dont quelque huit sont cependant consacrées au passage des deux douanes, russe d’abord (la plus longue), mongole ensuite (voir un choix de clichés faits au fil du parcours Moscou-Pékin).
L’exemple de la Mongolie illustre bien la complexité de la problématique (déjà évoquée dans ce blog) liée à l’écriture et aux représentations symboliques que celle-ci sous-tend. La langue mongole appartient à la famille ouralo-altaïque (comme notamment le turc), mais elle n'est pas unifiée et différents dialectes sont encore aujourd’hui utilisés par les populations mongoles, tant en Mongolie extérieure (Mongolie indépendante) qu’en Russie (au premier chef les Bouriates) et en Chine (Mongolie intérieure).
L’écriture est connue en Mongolie aux VIe-VIIIe siècles, notamment par le biais des turcs Ouïgours (qui sont des chrétiens nestoriens), mais sa forme classique est fixée seulement au début du XIIIe siècle, sous le règne de Gengis Khan (1210): c’est une écriture alphabétique (aussi qualifiée de «traditionnelle») utilisant environ soixante-dix signes. Elle se déploie verticalement et de gauche à droite, et change très peu après le XIVe siècle. D'autres écritures sont utilisées ponctuellement: au XVIIe siècle, Zanabazar († 1723) mettra au point une écriture spécifique, dite «alphabet Soyombo», mais celle-ci ne lui survivra pratiquement pas (voir cliché).
Le mongol traditionnel constitue donc l’écriture officielle de la Mongolie jusqu’à ce que, en 1941, le Gouvernement n’introduise l’alphabet cyrillique. Bien entendu, cette réforme ne s’applique pas à la Mongolie intérieure chinoise, qui reste attachée à l’écriture traditionnelle, mais aussi de plus en plus soumise à l'influence de la langue et des idéogrammes chinois.
Après la chute du communisme, Oulan-Bator décide en 1990 de revenir à l’écriture mongole ancienne. Cependant, l’attachement au cyrillique semble désormais acquis, pratiquement deux générations ayant été scolarisées sur la base de ce système. Aujourd’hui, l’écriture traditionnelle est toujours enseignée dans les écoles, parallèlement au cyrillique, mais le Gouvernement a pratiquement renoncé à éradiquer ce dernier. De sorte que, si l’écriture traditionnelle se trouve chargée d’un symbolisme identitaire certain, celui-ci n’empêche nullement le cyrillique de s’imposer dans la vie courante. Enfin, depuis quelques années, l’écriture latine progresse sensiblement, sous la poussée de la multiplication des inscriptions publicitaires en anglais, et de l’essor d’Internet.
On le voit, la trajectoire de l'écriture mongole s'inscrit à la rencontre des logiques symboliques (l'écriture comme symbole d'identité), des pratiques quotidiennes (qui soulignent l'importance du rôle de l'école) et de l'économie plus générale des médias (avec l'entrée en force de l'anglais).
Un autre aspect de l’histoire de l’écrit en Mongolie concerne la technique: notre regretté collègue Wolfgang von Stromer avait développé, dans son Mystère Gutenberg. De Tourfan à Karlstein, les origines chinoises de l’imprimerie (Genève, Slatkine, 2000), la thèse selon laquelle un certain nombre de transferts techniques effectués depuis la Chine le long de la route de la soie ont considérablement facilité le passage à la typographie en caractères mobiles. Les deux points les plus importants concernent, d’une part, les techniques de la gravure des poinçons, et de l’autre, un emploi très large de la xylographie, tant pour l’image que pour le texte (cf les sûtras xylographiés). Le Musée des Beaux Arts d’Oulan-Bator donne quelques exemples intéressants de ces phénomènes, mais ils sont évidemment bien postérieurs aux XIVe et XVe siècles (cf clichés).
 Clichés: (en haut) alphabet Soyombo; (au centre) planche xylographique présentant une succession de portraits de divinités; (en bas) autoportrait de Zanabazar, tenant un recueil de sûtras fermé devant lui. Tous les originaux sont conservés au Musée d'Oulan-Bator.