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samedi 28 décembre 2013

L'écriture, c'est le pouvoir

Dans sa critique du «tableau», Jack Goody explique:
puisque celui-ci est essentiellement un procédé graphique (et fréquemment un procédé de culture écrite), il est possible que, par son caractère bidimensionnel et figé, il simplifie la réalité du discours oral au point de le rendre quasiment méconnaissable, et que donc il réduise notre compréhension au lieu de l’augmenter (La Raison graphique, trad. fr., Paris, 1979, p. 111).
Le "Tableau synoptique de bibliologie" (pl. 1r°) que Gabriel Peignot insère à la fin du tome III (Supplément) de son "Dictionnaire de bibliologie". Un simple coup d'œil sur l'image montre les problèmes matériels que posent la construction du tableau, et sa publication par le biais du média imprimé. Il met aussi en évidence la juxtaposition de différentes techniques de manipulation de la "raison graphique", ici l'index nominum et le tableau.
Rappelons que l’auteur, dans son livre, cherche à déconstruire l’opposition ancienne entre le «primitif» et le «moderne», opposition traditionnellement fondée sur l’usage de l’écriture et des procédés d’écriture (notamment l’écriture alphabétique). C’est à partir des techniques d'écriture que se développe la «raison graphique», c’est-à-dire la pensée rationnelle de tradition occidentale. Jack Goody veut réhabiliter l’oralité et la «pensée sauvage» (pour reprendre la formule de Lévi-Strauss) aux deux niveaux, de l’en soi (la «pensée sauvage» n’est pas une forme de pensée moins évoluée), et du pour soi (son étude par les chercheurs occidentaux revient à la médiatiser par le biais des catégories de la pensée occidentale).
Nous ne discutons pas ici la problématique du tableau, mais voulons souligner le fait que, plus largement, la lecture d’un scientifique américain (par ex., un anthropologue) par un scientifique de tradition européenne réintroduit l’analyse du «pour soi». Jack Goody constate que son hypothèse de départ était erronée (nous étions trop préoccupés du «caractère unique de l’Occident», ouvr. cité, p. 31) et il s’efforce donc, dans son livre, de dépasser sa perspective a priori en prolongeant et en approfondissant son travail de recherche.
Cette problématique ne nous concerne que par ses prolongements. De fait, nous ne saurions plus de longue date, ni établir, ni justifier sur le plan scientifique une quelconque hiérarchie des cultures. L’historien du livre est aussi un historien de la lecture, il est par conséquent familier de l’articulation entre l’oralité et l’écriture, et il sait que cette articulation ne recouvre pas une hiérarchie a priori. S’il y a, de fait, hiérarchie, c’est que celle-ci est construite, et qu’elle correspond fondamentalement à une forme de pouvoir. Nous avons montré, dans L’Europe de Gutenberg (Paris, 2006), que
l’outil de la suprématie urbaine [était] constitué par la pratique et l’enregistrement de l’écrit. Le premier et décisif avantage de la ville lui est apporté par la maîtrise dans les domaines de la rationalité et des techniques de communication et de gestion, et par l’accumulation (y compris l’accumulation des richesses) que cette maîtrise autorise (p. 25).
Le pouvoir et la richesse sont liés à la maîtrise de l’écriture, et à la rationalité, donc à l'efficacité, que celle-ci permet (nous ne sommes pas si loin de la rationalité bureaucratique de Max Weber). Paradoxalement, l’écriture, et l’imprimerie, ne sont pas en soi synonymes de libération ni de liberté, comme l’ont théorisé de manière quelque peu idéaliste les philosophes de la fin du XVIIIe siècle: l’écriture, c’est aussi l'enregistrement, et l’élargissement de la lecture grâce à l’imprimerie s’accompagne bientôt de la mise en place d’institutions et de procédures de surveillance et de contrôle.
Les pouvoirs de l’écrit, pour reprendre un titre de Henri-Jean Martin, se déploient, certes, immédiatement, mais ils se déploient aussi a posteriori: c’est celui qui maîtrise l’écriture et sa pratique, qui se trouve en situation, et de facto en droit, de communiquer. L’histoire, en tant que récit du passé et en tant que discipline scientifique, se construit par la médiation de l’écrit, et ceux qui sont d’abord privilégiés par le récit sont logiquement ceux qui ont laissé des traces écrites. Or, la très grande majorité de la population échappe aux sources traditionnelles, et reste donc silencieuse. Même si, depuis plusieurs générations, l’historien s’efforce d’inventer (en s'inspirant souvent de l'anthropologie) de nouvelles sources pour mieux connaître et mieux questionner cet «homme du commun» et son environnement, dans le temps aussi, l’écriture, c’est le pouvoir. Au-delà des pétitions de principe (il faut réhabiliter les cultures orales!), une œuvre comme celle de Rudolph Schenda reste fondatrice à cet égard, s’agissant de l’articulation de l’oral et de l’écrit, tout comme  de l'articulation de l’image et du texte.
Pour autant, les rapports de forces évoluent aussi avec le temps, et tout particulièrement avec les «révolutions» des formes de médiatisation -des médias. Nous avons signalé que l’imprimerie, qui correspond à un élargissement massif du public des lecteurs, était aussi le temps de mise en place de nouvelles structures et de nouvelles procédures de contrôle. L’équilibre bouge à nouveau en profondeur à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, quand la question de la médiatisation s’impose comme une question politique centrale. Il bouge encore plus aujourd’hui, avec les «nouveaux médias», dont l’un des avantages les plus sensibles est précisément de permettre, en principe, au plus grand nombre de prendre publiquement la parole… par exemple par le biais d’un blog.

mercredi 25 décembre 2013

Bibliologie et sciences de l'information

Peignot, Gabriel,
Dictionnaire raisonné de bibliologie, contenant, 1) l’explication des principaux termes relatifs à la Bibliographie, à l’Art typographique, à la Diplomatique, aux Langues et aux Archives, aux Manuscrits, aux Médailles, aux Antiquités, etc.; 2) des notices historiques détaillées sur les principales Bibliothèques anciennes et modernes ; sur les différentes Sectes philosophiques; sur les plus célèbres imprimeurs, avec une indication des meilleures éditions sorties de leurs presses, et sur les Bibliographes, avec la liste de leurs ouvrages; 3) enfin, l’exposition des différens Systèmes bibliographiques, etc. Ouvrage utile aux Bibliothécaires, Archivistes, Imprimeurs, Libraires, etc. Par G. Peignot, Bibliothécaire de la Haute-Saône, Membre correspondant de la Société libre d’émulation du Haut-Rhin. Tome premier [second],
A Paris, chez Villier, libraire, rue des Mathurins, n° 396, an X-1802.
2 vol. et 1 vol. de suppl. [A Paris, chez A. A. Renouard, an XII-1804], 8°.

Gabriel Peignot (1767-1849) illustre de manière idéaltypique la conjoncture des années 1800 sur deux points essentiels.
Sa carrière, d’abord. Ce fils d’un lieutenant au bailliage d’Arc-en-Barrois, s’oriente en effet vers la filière classique pour les élites du Tiers, en faisant des études de droit et en s’établissant comme avocat à Vesoul en 1786. Mais les bouleversements de la Révolution réorientent complètement son cursus. Jusqu’en 1789, les professions «intellectuelles» étaient pratiquement réservées à des clercs, membres de l’Eglise, ou à des juristes. Avec la sécularisation  des institutions publiques, de nouvelles possibilités s’ouvrent progressivement, dont Gabriel Peignot nous donne un très bon exemple.
En 1792, la municipalité de Vesoul lui confie la charge nouvelle de bibliothécaire, à laquelle il ajoutera celle de principal du collège en 1803. Il sera nommé inspecteur de la librairie à Dijon en 1813, puis inspecteur académique de Saône-et-Loire. Vice-président (1818), puis président (1832) de l’Académie de Dijon, il terminera sa carrière, en 1838, comme inspecteur honoraire de l’académie de Dijon. L'avenir des intellectuels, décidément, c'est la fonction publique.
Voilà donc un homme qui aura vécu un des bouleversements les plus profonds de la civilisation contemporaine, puisqu’il s’agit non seulement de la période révolutionnaire et du passage de l’Ancien Régime à la modernité, mais aussi des prodromes de la «seconde révolution du livre», celle de la mécanisation et, à terme, de la «massification» (combinaison du grand tirage, de la baisse du prix de vente, et de l’élargissement du public concerné). En somme, Gabriel Peignot illustre pleinement ces stratégies nouvelles, qui permettent à un intellectuel de vivre sans sacrifier ce qui fait sa passion, la connaissance et le support de celle-ci, le livre et l’imprimé.
Le second point sur lequel nous insisterons se rapporte à la théorie de l’information et de la communication: Gabriel Peignot est en effet considéré comme l’inventeur du terme -et du concept- de «bibliologie», même si cette paternité serait plus ou moins discutable. Ce qui nous intéresse ici, c’est le fait que la période au cours de laquelle il a vécu a été marquée par une idéologie très caractéristique, celle de la croyance dans le progrès, et dans l’idée que ce progrès est rendu possible par la circulation des connaissances -la diffusion stricto sensu du savoir s’articulant avec l’élaboration de connaissances nouvelles.
Dans cette perspective, dont Condorcet sera l’un des théoriciens les plus célèbres (mais on pourrait aussi penser à Daunou), la théorie des médias, alias la bibliologie, devient, en place de la théologie, le domaine fondamental sur lequel s’appuient les autres champs du savoir: la définition de l’Encyclopédie comme le «livre des livres» va dans ce sens, de même que celle de la bibliologie comme la «science des sciences», ou encore le choix, à l’époque de la Révolution, de «nationaliser» les bibliothèques pour les mettre à la disposition du plus grand nombre, puis de créer, dans les différents départements, un enseignement de «bibliographie» censé donner à chacun les outils de sa propre émancipation. Dans les bibliothèques de l’avenir, la classe «Bibliographie, science du livre» se substituera parfois à l’ancienne classe de la Théologie comme constituant le socle du savoir. La définition de la «bibliologie» par Peignot explicite pleinement sa pensée:
Il est une science qui n'a pas marché de front avec les autres, quoiqu'elle tienne à toutes, et qui a été négligée, quoi que très intéressante: je veux parler de la Bibliologie. Pour en faire sentir l'importance, il suffit de la définir et de présenter un aperçu rapide des principaux objets qui lui appartiennent et qui font l'objet de cet ouvrage.
La Bibliologie, embrassant l'universalité des connaissances humaines, s'occupe particulièrement de leurs principes élémentaires, de leur origine, de leur histoire, de leur division, de leur classification et de tout ce qui a rapport à l'art de les peindre aux yeux et d'en conserver le souvenir par le moyen de signes, soit hiéroglyphiques ou épistoliques, soit manuscrits ou imprimés. On voit, par cette définition, que la Bibliologie peut être considérée comme une espèce d'encyclopédie littéraire-méthodique, qui, traitant sommairement et descriptivement de toutes les productions du génie, assigne à chacune d'elle la place qu'elle doit occuper dans une bibliothèque universelle. Elle diffère de la Bibliographie, en ce que cette dernière science ne comprend, à proprement parler, que la description technique et la classification des livres, au lieu que la Bibliologie (qui est la théorie de la Bibliographie) présente l'analyse des connaissances humaines raisonnées, leurs rapports, leur enchaînement et leur division; approfondit tous les détails relatifs à l'art de la parole, de l'écriture et de l'imprimerie, et déroule les annales du monde littéraire pour y suivre pas à pas les progrès de l'esprit humain.

D’une certaine manière, nous sommes ici devant un phénomène qui rappelle le statut privilégié aujourd’hui donné aux «sciences de l’information et de la communication». Il y aurait encore à dire sur une multitude de points soulevés, explicitement ou non, par Gabriel Peignot, tels que le statut de l’auteur (face aux plagiaires…), ou encore le rôle de la raison, et le sens de la formule de «Dictionnaire raisonné».

 
Réf. : Quérard, France littéraire, VII, p. 10 et suiv. (article PEIGNOT, et sur le Dictionnaire raisonné, p. 17 et 18). La notice développe surtout les emprunts et plagiats dont le travail de Peignot a fait l’objet.

mercredi 13 février 2013

Histoire de l'histoire du livre

Il est surprenant de constater que l’histoire de l’histoire du livre n’a pas fait, surtout en France, l’objet des travaux qu’elle mériterait, alors qu’il s’agit d’un domaine tout particulièrement révélateur dans les domaines de l’histoire, des sciences auxiliaires de l’histoire et de la «philologie» au sens large (le statut et la tradition du texte, etc.). On regrette toujours aujourd'hui l’absence d’un manuel comme le bel essai d’Anna Zbikowska-Migoń consacré aux Débuts de la recherche européenne en histoire du livre. L’exemple du XVIIIe siècle (Anfänge buchwissenschaftlicher Forschung in Europa, dargestellt am Beispiel der Buchgeschichtsschreiburg des 18. Jahrhunderts, Wiesbaden, Harrassowitz, 1994)...
L’histoire du livre est en effet un élément clé de la construction d’une science historique moderne à partir du XVIIe et au XVIIIe siècle. On pourrait bien sûr penser aux «Voyages bibliographiques» de toutes sortes (pourtant, à quand une édition scientifique convenable du Voyage littéraire de deux bénédictins?) et aux entreprises de recensement et de catalogage des collections des XVIIe et XVIIIe siècles. On se bornera à citer ici les noms de Prosper Marchand et de son Histoire de l'origine et des premiers progrès de l’imprimerie (La Haye, 1740), ou encore de Schoepflin et de ses Vindiciæ typographicæ (Strasbourg, 1760). Il n’est d’ailleurs peut-être pas anodin que ces deux auteurs soient tous deux liés à la Réforme protestante…
Une figure est restée plus en retrait, bien que son apport soit en définitive des plus originaux: il s’agit de Christian Gottlieb Schwarz, auteur dans les premières années du XVIIIe siècle de plusieurs études d’histoire du livre tout à fait novatrices par l’attention portée aux objets et à l’archéologie. Ces études seront regroupées et rééditées en un volume à Leipzig en 1756. Ajoutons que Schwarz est une figure de la république savante de son temps, et qu'il rencontre précisément Schoepflin lorsque celui-ci voyage en Allemagne (Zbikowska-Migoń, p. 85, et surtout p. 111 et suiv.): la publicité imprimée joue un rôle évidemment central dans le domaine scientifique, mais elle ne se substitue jamais totalement aux rencontres personnelles.
Avec Schwarz, nous ne quittons pas la géographie de la Réforme, puisqu'il est le fils du directeur (Rector) de l’école de Leisnig, en Saxe, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Leipzig. Ses capacités le font remarquer, et il entrera ensuite à la Fürstenschule de Grimma (où Pufendorf aussi avait étudié), avant de venir en 1698 à l’université de Leipzig. Il réussira encore  à obtenir une bourse qui lui permet de s'inscrire à Wittenberg, où il passe la maîtrise (Magister) en 1704. Après avoir un temps enseigné à la célèbre Thomasschule de Leipzig, il est nommé, en 1709, professeur à l’université d’Altdorf, aux portes de Nuremberg. Il y fera toute sa carrière, jusqu'à sa mort en 1751. À Altdorf, Schwarz est aussi en charge de la bibliothèque, comme Oberbibliothekar (bibliothécaire en chef).
C’est peu de dire en effet qu'il est un homme du livre: après sa mort, sa bibliothèque passera en vente publique. La seconde vente, en 1761, concerne 61 manuscrits, 632 incunables, 260 éditions des XVIe et XVIIe siècles et 138 éditions non datées, ce qui au passage donne une idée des possibilités étonnantes offertes au XVIIIe siècle à un savant sans fortune, dans le domaine des achats de livres. Mettant en œuvre la pratique allemande qui consistait à essayer de se procurer les collections des savants récemment disparus, la bibliothèque de l’université de Göttingen réussira à acquérir 55 numéros de ce remarquable ensemble.
Schwarz a publié successivement six Disputatio consacrées à l’archéologie du livre ancien, et dont l’intérêt scientifique explique qu’elles aient fait l’objet d’une réédition par Johann Christian Leuschner (1719-1792), lui aussi étudiant de Leipzig, puis directeur adjoint (Prorector) du lycée de Hirschberg (Silésie). Leuschner sera nommé en 1764 directeur (Rector) du Magdalenisches Gymnasium de Breslau, et bibliothécaire à la bibliothèque de cette ville. Les études de Schwarz sont réellement novatrices, qui traitent de la forme des livres, de la paléographie, des instruments et des pratiques d’écriture, des styles d’ornementation ou encore des bibliothèques et de leur histoire, etc.
Comme pour le traité de Prosper Marchand, la mise en page du volume (en format petit in quarto) témoigne de son caractère scientifique, avec l’opposition de la typographie romaine pour le texte et italique pour les multiples citations, avec toute l’attention donnée à fournir toutes les références bibliographiques nécessaires, avec encore la subdivision systématique des dissertations successives en rubriques numérotées, dont la table est donnée en tête. Nous sommes toujours, au tout début du XVIIIe siècle, et dans ce milieu universitaire, dans l’économie de l’édition en latin, et le texte est publié dans cette langue, avec ponctuellement des termes en grec et en hébreu.
L’éditeur scientifique a ajouté deux pièces liminaires (une épître dédicatoire et une préface), et surtout un double jeu d’index sur deux colonnes (auteurs, et matières, ce dernier index renvoyant à la pagination). Il s’agit, d’une part, d’alléguer du sérieux du travail et, de l’autre, d’en faciliter la consultation ponctuelle.
Enfin, l’édition est enrichie de cinq planches en dépliant, réalisées en taille-douce, et dont la mise en page permet de les consulter tout en poursuivant la lecture. Ce sont des documents informatifs, destinés à compléter et à préciser le texte (auquel des renvois sont faits). On remarquera tout particulièrement la reproduction du célébrissime bas-relief de Neumagen illustrant une boutique de libraire ou une bibliothèque de la basse Antiquité (cf. cliché).
Voici, en somme, un témoignage assez fascinant non seulement de l’histoire de l’histoire du livre, mais aussi de la construction de l’histoire et de la philologie comme des sciences à l'époque des Lumières, de l’organisation des bibliothèques comme les laboratoires du chercheur, et des développements de la sociabilité savante dans l’Allemagne de ces premières décennies du XVIIIe siècle (on ne peut que souligner, au passage, le rôle remarquable qui est celui des enseignants, en l'occurrence de véritables savants).

Schwarz, Christian Gottlieb,
Christian. Gottlieb. Schwarzii De Ornamentis librorum et varia rei librariae veterum supellectile dissertationum antiquariarum hexas. Primum collegit et recensuit atque Praefatione indicibusque necessariis intruxit Johann. Christian. Leuschnerus A. M., scholae hirschbergensis Prorector,
Lipsiae [Leipzig], ex Officina Langenhemiana, 1756,
234-[6] p., [5] pl. dépl., ill., 4°.

vendredi 26 octobre 2012

Un homme du livre... Née de La Rochelle (3)

Née de La Rochelle correspond bien au modèle de ce que l’on appelait naguère un polygraphe: il rédige un grand nombre de pièces de littérature et d’histoire (dont la notice biographique fournit le détail, y compris pour les pièces non publiées). Il donne en 1786 une adaptation théâtrale de Clarisse Harlowe, il publie dix ans plus tard Les Fredaines du diable, ou Recueil de morceaux épars pour servir à l'histoire du diable et de ses suppôts 1797), et il rédige encore, en 1813, un long roman mythologique inspiré de la Grèce antique (Médée, roman mythologique en XXVIII livres, pour servir à la connaissance du siècle héroïque qui a précédé le siège de Troie). Il a publié en 1803 chez Bidault les trois volumes du Guide de l’histoire à l’usage de la jeunesse et des personnes qui veulent la lire avec fruit et l’écrire avec succès,…commencé par M. D…, avocat, auteur de l’Histoire des naufrages, continué et mis à jour par J. F. Née de la Rochelle, ci-devant libraire à Paris.
Mais ce qui nous intéresse bien sûr plus particulièrement, c’est le travail de Née comme historien du livre et comme bibliographe. A côté d’un certain nombre de catalogues de vente sortis dans les années 1780, nous nous arrêterons sur un livre de jeunesse, la Vie d’Etienne Dolet, que le jeune libraire publie en 1779: Née de la Rochelle, Vie d’Étienne Dolet, imprimeur à Lyon dans le XVIe siècle, avec une notice des libraires & imprimeurs auteurs que l’on a pu découvrir jusqu’à ce jour, Paris, Goguée et Née de la Rochelle, 1779 (imprimerie Demonville).
Vie d'Etienne Dolet, dans l'exemplaire de la Bibliothèque "Abbé Grégoire" de Blois
Il s’agit, pour lui, de défendre la liberté de pensée, en présentant la biographie d'une figure emblématique, celle d'Etienne Dolet: Je vais essayer de défendre un imprimeur François contre les ennemis de ses talens & de dissiper les nuages qu’une haine industrieuse avoit répandus sur sa réputation (…). Le canevas de cet ouvrage ne m’appartient pas exclusivement, & j’avoue que j’ai fait usage des recherches de M. Maittaire. Il a employé plus de cent pages de ses Annales Typographiques à parler de Dolet…
Dans le même temps, cette «défense» (le mot n'est certes pas anodin) est une défense raisonnée et érudite, qui s’appuie sur une recherche bibliographique large, comme le montrent la référence à Maittaire, mais aussi la table: après l’Avertissement, la «Vie de Dolet» occupe les p. 1-79, puis vient la «Notice des ouvrages de Dolet» (p. 80-146). La fin du volume est consacrée à la «Notice des libraires et imprimeurs auteurs» (p. 147-202), aux errata (3 p. [n. c.]), enfin, à l’Approbation et au Privilège (3 p. [n. c.]).
Le travail de Née de La Rochelle s'inscrit clairement dans une conjoncture intellectuelle favorable aux réformes et à la tolérance, mais il est aussi celui d’un érudit et d'un praticien du livre: d’une part, l'auteur donne des descriptions bibliographiques précises des éditions qu’il catalogue; d’autre part, il fait systématiquement appel à la bibliographie spécialisée, notamment Nicéron, David Clément et Maittaire, Du Verdier, le Supplément au Dictionnaire de Moréri (par l’abbé Gouget), Prosper Marchand (cf. p. 140), mais aussi les catalogues de ventes (Debure), sans oublier le Catalogue de la Bibliothèque du Roi. Enfin, il examine lui-même les exemplaires des ouvrages même les plus rares: par ex., pour les Orationes duae in Tholosam, Née remarque que Nicéron n’a pas pu consulter d’exemplaire et il ajoute que lui-même a vu celui «de M. Beaucousin  [Christophe Jean-François B], avocat au Parlement de Paris, bien connu par son amour pour les lettres & pour ceux qui les cultivent», p. 83). De même, pour le recueil de poésies latines, Carminum libri IV (Lyon, 1538):
Les bibliographes qui ont parlé de ce volume ne sont pas tout à fait exacts: c’est pourquoi je vais en donner la description sur l’exemplaire de la Bibliothèque du Roi. Il m’a été communiqué par M. l’abbé Désaunays, garde des livres imprimés de cette riche Bibliothèque: & je me fais un devoir de lui en témoigner ici toute ma gratitude (p. 93).
Dans un autre cas (L’Avant-naissance), le livre est prêté par le grand libraire érudit Debure: M. Debure fils aîné, qui fait à Paris le commerce de livres rares à la place de M. Debure le jeune, son cousin, m’a obligeamment prêté ce volume, lequel n’a en tout que trente-deux pages imprimées (p. 100). Née suggère d’ailleurs au passage une correction à la Bibliographie instructive (v. aussi la p. 103).
Se prêter des livres, ou les offrir en consultation dans une grande bibliothèque, sont bien des pratiques à la base de la sociabilité éclairée de la fin de l’Ancien Régime. Au passage, le savant libraire souligne tout l’intérêt qu’il y a à consulter soi-même des exemplaires des ouvrages que l’on décrit. Au passage encore, il nous rappelle de quelle position privilégiée jouissait Debure au sein de ce petit monde de libraires, de bibliographes et de bibliothécaires, de savants et de collectionneurs souvent très avertis.
Le rôle du libraire comme membre à part entière de la République des lettres est encore davantage mis en exergue par Née dans la deuxième partie de son livre sur Dolet, et qui constitue comme le prolongement naturel de la bio-bibliographie de celui-ci: il s’agit d’une «Notice des libraires et imprimeurs auteurs que l’on a pu découvrir jusqu’à ce jour», dans laquelle l’auteur présente près de trois cents professionnels du livre ayant, à un moment ou à un autre, rédigé et publié eux-mêmes. Sabine Juratic a étudié ce texte, dont il existe une continuation manuscrite jusqu’à la fin des années 1820: il se rapproche du modèle allemand alors systématiquement mis en œuvre par les libraires de Leipzig (le libraire est un expert et un savant, et surtout celui par le travail duquel le marché du livre peut exister, donc la «littérature» se faire). Il semble en revanche bien éloigné de l’image classique d’un professionnel raillé, en France, par Sébastien Mercier: pour notre bourgeois parisien, les libraires ne sont-ils pas ceux qui «se promènent tous les jours au milieu d’une foule de bons livres qu’ils n’ont jamais ouverts»?

mardi 16 octobre 2012

Un homme du livre... Née de La Rochelle (1)

La place de l’imprimé dans l’idéologie des Lumières françaises a fait l’objet d’études fondamentales depuis les travaux de Daniel Mornet. La fin de l’Ancien Régime est caractérisée par l’émergence de la catégorie de «bibliographie», alias la science des livres, laquelle est la science des sciences (on pense à un Gabriel Peignot). De manière logique, les «bibliographes» se recruteront parmi les professionnels du livre: un certain nombre d’ecclésiastiques en charge de grandes bibliothèques, mais aussi des libraires, des polygraphes, des historiens, etc. Nous les retrouverons sous la Révolution, actifs dans le domaine plus proprement politique (avec les figures de l’abbé Grégoire, ou encore de Daunou), tandis que d’autres sont surtout présents lorsqu’il s’agit des bibliothèques (ainsi du Père Laire, bibliothécaire de l’École centrale de Besançon).
Mais arrêtons-nous un instant sur la présence des libraires. À côté des Debure et de Barrois aîné,, nous rencontrons une personnalité à la fois connue et méconnue, Jean-François Née de La Rochelle. Son parcours familial illustre avec pertinence les voies d’une ascension sociale qui combine catégories d’Ancien Régime (le choix de la robe, la clientèle des grands personnages) et innovations (la préférence pour les lettres, et pour les «capacités»).
Nous sommes en effet, avec les Née, en Bourgogne (plus précisément, en Nivernais), où l’ancêtre, Pierre Née, est juge à Druye-les-Belles-Fontaines (auj. Nièvre). C’est un milieu de petits robins de province, qui se constituent d’honnêtes fortune tout en s’efforçant d’intégrer la noblesse. François Née (1654-1710) est lieutenant de l’élection de Clamecy. Son fils aîné, François Née de Durville (1689-1734), prend sa succession, et épouse, en 1719, Jeanne Despatys (dite Despatys de Courteilles), fille du seigneur de Courteilless, lui-même «grenetier du grenier à sel de Clamecy».
Le cadet, Jean-Baptiste Née de la Rochelle, né en 1692, vient à Paris pour faire son droit, et pénètre dans l’entourage du comte de Charolais, petit-fils de Louis XIV. Il se livre à la littérature de «récréation», non sans un certain succès: en 1712, Née rédige l’Amour du Roi pour ses peuples, «sujet proposé par l’Académie française et dont le prix lui fut adjugé». Peu après, il remporte les Jeux floraux de Toulouse, avec une pièce Sur le pouvoir de l’Amour. Le jeune homme devient le protégé de Louise Anne de Bourbon, dite «Melle de Charolais». Née de la Rochelle lui dédie le roman de La Duchesse de Capoue: nouvelle italienne : il s’agit d’exposer de manière agréable le sujet d’un tableau présenté dans la Galerie du Luxembourg, et qui «avait excité la curiosité de Melle de Charolais». Le roman sera publié par Prault à Paris en 1732.
Dans la même veine, il donnera successivement Le Maréchal de Boucicault, nouvelle historique (Paris, D. Beugnie, 1714), puis Le Czar Démétrius: histoire moscovite (Paris, Prault, 1715) –un témoignage de l’engouement pour la Russie, que la politique de Pierre le Grand a fait connaître en Occident. Vie mondaine, «libertinage» et raffinements littéraires et artistiques: nous sommes réellement bien au cœur de cette époque de la «crise de conscience européenne» qui introduit aux Lumières.
Le comte de Charolais souhaitait emmener son familier et ami en Italie, mais Née est ruiné par les spéculations de Law, et il doit revenir à Clamecy. Il est très vraisemblable que c’est à lui que son frère fait allusion lorsqu’il écrit, en 1719:
Je fus obligé de faire un voyage (…) pour seconder un de nos amis qui nous avoit intéressez dans les actions qui rouloient alors, et où il auroit infailliblement péri sans le mouvement que je me donnay pour le faire défaire avec avantage des actions qu’il avoit prises (…). Ce proffit tourna dans la suite à ma perte par le discrédit total des billets de banque que je ne pus jamais placer, de manière que (…) j’en avois pour six mille quelques cents livres…
Obligé d’adopter un «style de vie» bien différent de celui de sa brillante jeunesse parisienne, Jean-Baptiste Née devient, apparemment sans trop de difficultés ni de regrets, subdélégué de l’intendant d’Orléans, et surtout, selon le modèle des «Lumières provinciales», il se livre à une érudition régionale de grande qualité. Il est notamment l’auteur des Mémoires pour servir à l’histoire du Nivernais et du Donziois (Paris, Moreau frères, Huart et Moreau fils, 1747) et de Commentaires sur la coutume du bailliage et comté d’Auxerre… (Paris, C.J.B. Bauche, 1749). Il décèdera à Clamecy le 24 décembre 1772 (à suivre).

vendredi 4 novembre 2011

Histoire du livre en Roumanie

Nous avons souvent regretté le fait que, en France, le petit monde des bibliothèques soit longtemps resté négligé par la recherche, tout particulièrement pour ce qui regarde le fonctionnement interne de la bibliothèque, l’organisation de son espace, son mobilier, la gestion de ses collections, les pratiques d’utilisation, etc., sans oublier ceux que l’on... oublie le plus fréquemment, à savoir le personnel et au premier chef les bibliothécaires. Nous avons déjà rencontré le personnage de Gilles Malet, nous avons évoqué le rôle de Pierre Claude François Daunou, des travaux existent, par exemple sur Léopold Delisle, des ressources sont disponibles sur Internet (par exemple le colloque de l’Enssib «Histoire des bibliothécaires»), et le détail des monographies publiées sur tel ou tel personnage serait sans fin. Mais, jusqu’à présent, pas d’étude systématique, contrairement à ce que l’on observe dans certains pays.
C’est ainsi que vient tout récemment de paraître un dictionnaire biographique des scientifiques du livre (les «bibliologues»), dont les bibliothécaires, ayant travaillé en Roumanie au XXe siècle :
Gheorghe Buluțǎ, Victor Petrescu, Emil Vasilescu,
Bibliologi Români. Dicționar,
Târgovişte, Editura Bibliotheca, 2011, 322 p., ill.
(«Informare comunicare»).
ISBN 978-973-712-591-0.
Le volume propose une introduction («Argument», p. 7-16) présentant le concept de bibliologie et son histoire dans la langue et dans la pensée de Roumanie. Il s’agit d’un concept lié d’abord aux travaux de bibliographie rétrospective, et à l’enseignement professionnel. Après la liste des abréviations s’ouvre la partie des notices biographiques elles-mêmes, données par ordre alphabétique (p. 19-257). Plusieurs compléments viennent en fin de volume: une présentation des périodiques spécialisés publiés en Roumanie (p. 258-274), une liste des associations professionnelles (p. 275-279), la bibliographie scientifique (livres, puis articles et contributions, p. 280-290). La fin du volume (p. 291 et suiv.) propose une présentation en anglais et en français, un index nominum, un index des titres de périodiques et des noms des associations (ces index ne s’imposaient pas, puisqu’ils suivent précisément l’ordre alphabétique des trois listes), enfin, une galerie de portraits et de photos.