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dimanche 28 octobre 2012

L'infosphère, de Paris... à La Charité-sur-Loire

Un des représentants, comme nous l'avons dit, de ces «libraires érudits» chers à Henri-Jean Martin et dont le modèle est notamment illustré, en France, par les noms de Debure et de Brunet, Née de La Rochelle nous permet aussi de revenir sur le concept d’«infosphère» évoqué dans un récent billet. Si Née quitte en effet Paris –et la librairie– en 1793, c’est, sans doute, pour échapper aux difficultés d’un commerce désorganisé par les événements révolutionnaires, voire pour se mettre lui-même à l’abri des troubles. Mais c’est aussi, n’en doutons pas, pour se rapprocher d’un modèle de vie rêvée qui ne pouvait qu’être familier à un ancien élève des collèges parisiens, abreuvé de culture classique. Le passage célèbre de Virgile, avec son allusion aux discordes armées, ne peut que faire penser à la situation de la France révolutionnaire:
O fortunatos nimium, sua si bona norint,
Agricolas! Quibus ipsa procul discordibus armis
Fundit humo facilem uictum iustissima tellus.
À la campagne, le Parisien rêve de se livrer à l’otium des Anciens, dans le cas de Née de La Rochelle un loisir érudit qui n’exclut pas, toujours selon le modèle romain, l’engagement dans les charges publiques… Malgré ce qui apparaît plutôt comme une clause de style, la biographie du libraire publiée en préface du catalogue de sa bibliothèque laisse à entendre que ce programme a été effectivement rempli:
En s’éloignant de la capitale, en se dérobant aux dérangemens du commerce, on se promet ordinairement plus de loisir et de liberté; c’est communément une erreur, et M. Née ne fut pas longtemps à le reconnaître: la surveillance d’une exploitation rurale, les soins de l’administration municipale à laquelle il ne put refuser de prendre part, et enfin les devoirs de la justice de paix qu’il accepta, lui prirent bientôt une partie importante de son temps. Son zèle cependant ne fut pas ralenti, et tous les instans que lui laissaient ces nouvelles servitudes, il les consacrait à ses travaux de prédilection. Pour remplacer le secours des bibliothèques publiques dont il s’était privé en quittant Paris, il s’était entouré d’une collection nombreuse, riche surtout en histoire littéraire et en bibliographie.
De fait, les difficultés pratiques sont évidemment là: ni la petite ville de La Charité, et encore moins le domaine que Née possède à la campagne, ne bénéficient des richesses bibliographiques que pouvait offrir la capitale. En l’an XII, le libraire se lance dans la préparation d’un Éloge de Gutenberg, pour répondre à un concours ouvert par la Société des arts et des sciences de Mayence. L’ouvrage ne paraîtra effectivement que des années plus tard, comme partie d’un futur travail sur les grands noms ayant illustré l’imprimerie –Gutenberg, Alde Manuce, Étienne Dolet…:
Éloge historique de Jean Gensfleisch dit Guttenberg, premier inventeur de l’art typographique à Mayence. Par M. J.-F. Née de la Rochelle, juge de paix à La Charité sur Loire, A Paris, chez D. Colas, imprimeur-libraire, rue du Vieux-Colombier, n° 21, faubourg St.-Germain, 1811, 8°, [4-]VI-158 p., ill.
L’«Éloge historique» lui-même se subdivise en trois parties: 1) une introduction, qui nous semble plutôt correspondre à un modèle rhétorique (p. 1-18); 2) une partie historique, appuyée sur des lectures référencées dans les notes infrapaginales, et dans laquelle l’auteur reprend et discute les connaissances relatives à Gutenberg (p. 19-98); 3) les notices de quatorze éditions attribuées à l’atelier de Gutenberg, pour laquelle il a pu examiner lui-même un certain nombre d’exemplaires conservés (p. 99-148). Le volume se termine par les pièces justificatives («Actes qui peuvent servir de preuves à l’éloge historique de J. Guttenberg», p. 149-158). Et Née de La Rochelle, dont nous apprenons au passage qu’il suit l’actualité dans la presse périodique (le Publiciste) explique dans l’«Avertissement» comment il a profité d’un voyage à Paris pour enrichir de manière décisive son information, notamment pour sa troisième partie :
L’envie me prit de me placer sur les rangs pour disputer [le prix]. Sans doute l’entreprise était difficile pour un homme éloigné de Mayence, berceau de l’imprimerie, et des grandes bibliothèques de la capitale, où l’on peut comparer les premiers monumens de l’art, les discuter à son aise, où l’on trouve enfin les livres de bibliographie les plus utiles dans ce genre de travail. J’eus alors l’occasion de faire un voyage à Paris et de voir à la bibliothèque impériale, dans celles de Sainte-Geneviève et du collège de Mazarin quelques unes de ces premières éditions. Je fis des notes, je pris des extraits, et, muni de ces ressources jointes à quelques livres de bibliographie que je possède, je revins dans ma province et je composais un Éloge de Guttenberg
Ajoutons que le catalogue de la bibliothèque de notre savant libraire mériterait certes de faire l’objet d’un étude plus détaillée: il nous donne une idée des connaissances linguistiques de Née de La Rochelle, avec ses titres en français, bien évidemment en latin, mais aussi en italien et, plus rarement, en allemand et en anglais. Il présente un certain nombre d’éditions des classiques latins –dont les Géorgiques citées plus haut– et une très belle section de bibliographie et d’histoire du livre répartie en plusieurs sous-sections:
1) Typographie, vie des imprimeurs célèbres (n° 2233-2256);
2) Des livres et de la bibliographie en général (n° 2257-2273);
3) Bibliographies générales (n° 2274-2293);
4) Bibliographies particulières: XVe siècle (n° 2294-2313), Spécialités (n° 2314-2353), Monographies (n° 2354-2358);
5) Catalogues de bibliothèques publiques et particulières et de manuscrits (n° 2359-2404);
6) Mélanges bibliographiques (n° 2405-2409).
Née a évidemment constitué sa collection très largement au fil de son travail de libraire, par exemple pour le remarquable groupe que constituent les catalogues de ventes. Nul doute qu’il ne s’agisse là, très probablement, du plus bel ensemble de titres spécialisés dans la région à l’époque, surtout si nous considérons que certains numéros du catalogue peuvent réunir quatre ou cinq titres différents!

vendredi 26 octobre 2012

Un homme du livre... Née de La Rochelle (3)

Née de La Rochelle correspond bien au modèle de ce que l’on appelait naguère un polygraphe: il rédige un grand nombre de pièces de littérature et d’histoire (dont la notice biographique fournit le détail, y compris pour les pièces non publiées). Il donne en 1786 une adaptation théâtrale de Clarisse Harlowe, il publie dix ans plus tard Les Fredaines du diable, ou Recueil de morceaux épars pour servir à l'histoire du diable et de ses suppôts 1797), et il rédige encore, en 1813, un long roman mythologique inspiré de la Grèce antique (Médée, roman mythologique en XXVIII livres, pour servir à la connaissance du siècle héroïque qui a précédé le siège de Troie). Il a publié en 1803 chez Bidault les trois volumes du Guide de l’histoire à l’usage de la jeunesse et des personnes qui veulent la lire avec fruit et l’écrire avec succès,…commencé par M. D…, avocat, auteur de l’Histoire des naufrages, continué et mis à jour par J. F. Née de la Rochelle, ci-devant libraire à Paris.
Mais ce qui nous intéresse bien sûr plus particulièrement, c’est le travail de Née comme historien du livre et comme bibliographe. A côté d’un certain nombre de catalogues de vente sortis dans les années 1780, nous nous arrêterons sur un livre de jeunesse, la Vie d’Etienne Dolet, que le jeune libraire publie en 1779: Née de la Rochelle, Vie d’Étienne Dolet, imprimeur à Lyon dans le XVIe siècle, avec une notice des libraires & imprimeurs auteurs que l’on a pu découvrir jusqu’à ce jour, Paris, Goguée et Née de la Rochelle, 1779 (imprimerie Demonville).
Vie d'Etienne Dolet, dans l'exemplaire de la Bibliothèque "Abbé Grégoire" de Blois
Il s’agit, pour lui, de défendre la liberté de pensée, en présentant la biographie d'une figure emblématique, celle d'Etienne Dolet: Je vais essayer de défendre un imprimeur François contre les ennemis de ses talens & de dissiper les nuages qu’une haine industrieuse avoit répandus sur sa réputation (…). Le canevas de cet ouvrage ne m’appartient pas exclusivement, & j’avoue que j’ai fait usage des recherches de M. Maittaire. Il a employé plus de cent pages de ses Annales Typographiques à parler de Dolet…
Dans le même temps, cette «défense» (le mot n'est certes pas anodin) est une défense raisonnée et érudite, qui s’appuie sur une recherche bibliographique large, comme le montrent la référence à Maittaire, mais aussi la table: après l’Avertissement, la «Vie de Dolet» occupe les p. 1-79, puis vient la «Notice des ouvrages de Dolet» (p. 80-146). La fin du volume est consacrée à la «Notice des libraires et imprimeurs auteurs» (p. 147-202), aux errata (3 p. [n. c.]), enfin, à l’Approbation et au Privilège (3 p. [n. c.]).
Le travail de Née de La Rochelle s'inscrit clairement dans une conjoncture intellectuelle favorable aux réformes et à la tolérance, mais il est aussi celui d’un érudit et d'un praticien du livre: d’une part, l'auteur donne des descriptions bibliographiques précises des éditions qu’il catalogue; d’autre part, il fait systématiquement appel à la bibliographie spécialisée, notamment Nicéron, David Clément et Maittaire, Du Verdier, le Supplément au Dictionnaire de Moréri (par l’abbé Gouget), Prosper Marchand (cf. p. 140), mais aussi les catalogues de ventes (Debure), sans oublier le Catalogue de la Bibliothèque du Roi. Enfin, il examine lui-même les exemplaires des ouvrages même les plus rares: par ex., pour les Orationes duae in Tholosam, Née remarque que Nicéron n’a pas pu consulter d’exemplaire et il ajoute que lui-même a vu celui «de M. Beaucousin  [Christophe Jean-François B], avocat au Parlement de Paris, bien connu par son amour pour les lettres & pour ceux qui les cultivent», p. 83). De même, pour le recueil de poésies latines, Carminum libri IV (Lyon, 1538):
Les bibliographes qui ont parlé de ce volume ne sont pas tout à fait exacts: c’est pourquoi je vais en donner la description sur l’exemplaire de la Bibliothèque du Roi. Il m’a été communiqué par M. l’abbé Désaunays, garde des livres imprimés de cette riche Bibliothèque: & je me fais un devoir de lui en témoigner ici toute ma gratitude (p. 93).
Dans un autre cas (L’Avant-naissance), le livre est prêté par le grand libraire érudit Debure: M. Debure fils aîné, qui fait à Paris le commerce de livres rares à la place de M. Debure le jeune, son cousin, m’a obligeamment prêté ce volume, lequel n’a en tout que trente-deux pages imprimées (p. 100). Née suggère d’ailleurs au passage une correction à la Bibliographie instructive (v. aussi la p. 103).
Se prêter des livres, ou les offrir en consultation dans une grande bibliothèque, sont bien des pratiques à la base de la sociabilité éclairée de la fin de l’Ancien Régime. Au passage, le savant libraire souligne tout l’intérêt qu’il y a à consulter soi-même des exemplaires des ouvrages que l’on décrit. Au passage encore, il nous rappelle de quelle position privilégiée jouissait Debure au sein de ce petit monde de libraires, de bibliographes et de bibliothécaires, de savants et de collectionneurs souvent très avertis.
Le rôle du libraire comme membre à part entière de la République des lettres est encore davantage mis en exergue par Née dans la deuxième partie de son livre sur Dolet, et qui constitue comme le prolongement naturel de la bio-bibliographie de celui-ci: il s’agit d’une «Notice des libraires et imprimeurs auteurs que l’on a pu découvrir jusqu’à ce jour», dans laquelle l’auteur présente près de trois cents professionnels du livre ayant, à un moment ou à un autre, rédigé et publié eux-mêmes. Sabine Juratic a étudié ce texte, dont il existe une continuation manuscrite jusqu’à la fin des années 1820: il se rapproche du modèle allemand alors systématiquement mis en œuvre par les libraires de Leipzig (le libraire est un expert et un savant, et surtout celui par le travail duquel le marché du livre peut exister, donc la «littérature» se faire). Il semble en revanche bien éloigné de l’image classique d’un professionnel raillé, en France, par Sébastien Mercier: pour notre bourgeois parisien, les libraires ne sont-ils pas ceux qui «se promènent tous les jours au milieu d’une foule de bons livres qu’ils n’ont jamais ouverts»?

dimanche 21 octobre 2012

Un homme du livre... Née de La Rochelle (2)

Descendant de cette ancienne famille de notables et de gens de robe du Nivernais que nous avons présentée et dont certains ont eu des prétentions littéraires, le jeune Jean-François Née de la Rochelle est né à Paris le 9 novembre 1751. L’enfant aurait sans doute été destiné à une carrière juridique mais, après la mort de son père (1756), sa mère, Anne, se remarie avec l’un de ses cousins, le libraire parisien Jean-Baptiste Gogué, installé depuis 1761 quai des Augustins, puis rue du Hurepoix. Les Gogué sont eux aussi liés à la robe, puisque le père, lui aussi Jean-Baptiste, était commis au greffe de la Grand’Chambre du Parlement de Paris.
Gogué fait donner à l’enfant une éducation très complète, et, plus tard, ce sera naturellement chez lui que le jeune homme effectuera son apprentissage. Reçu libraire le 31 décembre 1773, Née de La Rochelle est d’abord associé à son beau-père, puis lui succède en 1786. Il est surtout connu de ses confrères comme tenant boutique de librairie ancienne (entendons, la librairie d’occasion et d’antiquariat), mais il édite aussi, et il écrit lui-même –nous y reviendrons. Il aurait été libraire de l’Université de Paris, de la Cour, des Économats de l’administration royale, et du Mont-de-Piété. Il exercera jusqu’en 1793, année où il cède son commerce à Jacques Simon Merlin, jusque là avoué en province. Nous restons dans cette logique de l'endogamie qui caractérise la librairie d’Ancien Régime, puisque Merlin avait épousé la sœur de Jean-François, Edmée Louise Née de La Rochelle: nous les retrouvons, en 1799, rue du Hurepoix.
À quarante ans à peine, notre ancien libraire retourne alors au «pays», certainement par goût personnel, certainement aussi pour échapper aux troubles qui parcourent alors la capitale. Il s’installe 10 quai Neuf de Loire à La Charité-s/Loire, acquiert des terres dans le plat-pays, et se consacre à la vie d’un notable de province dont les goûts intellectuels sont reconnus. «Agent de la commune», puis «président de la municipalité [du] canton et membre du Conseil d’arrondissement de Cosne», il est nommé en 1806 juge de paix à La Charité.
Son activité à ce poste semble pourtant l’occuper assez peu, et les reproches s’accumulent, au point qu’une enquête policière est diligentée. Les conclusions en sont bien peu favorables:
«[le juge] passait son temps en dehors de la Charité, où il ne se rendait que le samedi soir, [il] tenait son audience le lundi et repartait le même jour dans l’après-midi pour ne revenir qu’à la fin de la semaine». Selon l'habitude d’un officier d’Ancien Régime, Née estime sa charge à 20000f., et souhaite la céder à son greffier, à défaut à un tiers. Si son équité est reconnue, on regrette qu’il n’hésite pas à accepter toutes sortes de cadeaux. Un second rapport établi par le parquet de Cosne le 23 janvier 1827 est suffisamment défavorable pour qu’il soit mis en congé dès le 17 février. Pour couper court au scandale, le procureur du Roi s’emploie à obtenir sa démission, et aucune pension de retraite ne lui sera allouée. En 1823, le magistrat jouissait d’une honnête aisance, avec un revenu annuel de l’ordre de 3000 ll. (ce qui suppose une fortune de quelque 60.000 ll., sa charge lui rapportant moins de 1000 f.).
Née décèdera à La Charité le 16 février 1838: c’est à l’occasion de son acte de décès que nous apprenons qu’il était veuf d’une certaine Marie-Madeleine Foy. Les témoins venus déclarer le décès sont représentatifs du petit monde des notables balzaciens de province –le percepteur et le notaire. Née de la Rochelle ne laissant pas d’enfants, son héritier universel et exécuteur testamentaire est son neveu, le libraire parisien Romain Merlin. Celui-ci aura simplement à effectuer plusieurs legs: 300 f. à l’hospice, une rente viagère et des legs à des amis ou parents de La Charité ou de Clamecy.
La bibliothèque personnelle de Née de La Rochelle est vendue chez Silvestre le 14 janvier 1839, et le catalogue publié à cette occasion comprend une notice bio-bibliographique sur notre ancien libraire. La bibliothèque représente quant à elle 2452 notices, dont certains manuscrits. Figure en définitive bien caractéristique de son époque, Née de La Rochelle est surtout connu comme l’un des premiers «libraires érudits», et comme l’auteur notamment d’un certain nombre de travaux d’histoire du livre et de bibliographie. Nous y reviendrons dans un prochain billet.
Catalogue des livres de feu M. Née de La Rochelle…, Paris, R. Merlin, 1839. La Notice bio-bibliographique est reprise dans Romain Merlin, «Histoire littéraire: les bibliographes français, II. Née de La Rochelle (1)», dans
Revue bibliographique. Journal de bibliologie, d'histoire littéraire, d'imprimerie et de librairie, 1ère année, n° 1, Paris, Au bureau de la Revue bibliographique, 1839, p. 261-269 (ces deux titres sont disponibles sur Google Books).

mardi 16 octobre 2012

Un homme du livre... Née de La Rochelle (1)

La place de l’imprimé dans l’idéologie des Lumières françaises a fait l’objet d’études fondamentales depuis les travaux de Daniel Mornet. La fin de l’Ancien Régime est caractérisée par l’émergence de la catégorie de «bibliographie», alias la science des livres, laquelle est la science des sciences (on pense à un Gabriel Peignot). De manière logique, les «bibliographes» se recruteront parmi les professionnels du livre: un certain nombre d’ecclésiastiques en charge de grandes bibliothèques, mais aussi des libraires, des polygraphes, des historiens, etc. Nous les retrouverons sous la Révolution, actifs dans le domaine plus proprement politique (avec les figures de l’abbé Grégoire, ou encore de Daunou), tandis que d’autres sont surtout présents lorsqu’il s’agit des bibliothèques (ainsi du Père Laire, bibliothécaire de l’École centrale de Besançon).
Mais arrêtons-nous un instant sur la présence des libraires. À côté des Debure et de Barrois aîné,, nous rencontrons une personnalité à la fois connue et méconnue, Jean-François Née de La Rochelle. Son parcours familial illustre avec pertinence les voies d’une ascension sociale qui combine catégories d’Ancien Régime (le choix de la robe, la clientèle des grands personnages) et innovations (la préférence pour les lettres, et pour les «capacités»).
Nous sommes en effet, avec les Née, en Bourgogne (plus précisément, en Nivernais), où l’ancêtre, Pierre Née, est juge à Druye-les-Belles-Fontaines (auj. Nièvre). C’est un milieu de petits robins de province, qui se constituent d’honnêtes fortune tout en s’efforçant d’intégrer la noblesse. François Née (1654-1710) est lieutenant de l’élection de Clamecy. Son fils aîné, François Née de Durville (1689-1734), prend sa succession, et épouse, en 1719, Jeanne Despatys (dite Despatys de Courteilles), fille du seigneur de Courteilless, lui-même «grenetier du grenier à sel de Clamecy».
Le cadet, Jean-Baptiste Née de la Rochelle, né en 1692, vient à Paris pour faire son droit, et pénètre dans l’entourage du comte de Charolais, petit-fils de Louis XIV. Il se livre à la littérature de «récréation», non sans un certain succès: en 1712, Née rédige l’Amour du Roi pour ses peuples, «sujet proposé par l’Académie française et dont le prix lui fut adjugé». Peu après, il remporte les Jeux floraux de Toulouse, avec une pièce Sur le pouvoir de l’Amour. Le jeune homme devient le protégé de Louise Anne de Bourbon, dite «Melle de Charolais». Née de la Rochelle lui dédie le roman de La Duchesse de Capoue: nouvelle italienne : il s’agit d’exposer de manière agréable le sujet d’un tableau présenté dans la Galerie du Luxembourg, et qui «avait excité la curiosité de Melle de Charolais». Le roman sera publié par Prault à Paris en 1732.
Dans la même veine, il donnera successivement Le Maréchal de Boucicault, nouvelle historique (Paris, D. Beugnie, 1714), puis Le Czar Démétrius: histoire moscovite (Paris, Prault, 1715) –un témoignage de l’engouement pour la Russie, que la politique de Pierre le Grand a fait connaître en Occident. Vie mondaine, «libertinage» et raffinements littéraires et artistiques: nous sommes réellement bien au cœur de cette époque de la «crise de conscience européenne» qui introduit aux Lumières.
Le comte de Charolais souhaitait emmener son familier et ami en Italie, mais Née est ruiné par les spéculations de Law, et il doit revenir à Clamecy. Il est très vraisemblable que c’est à lui que son frère fait allusion lorsqu’il écrit, en 1719:
Je fus obligé de faire un voyage (…) pour seconder un de nos amis qui nous avoit intéressez dans les actions qui rouloient alors, et où il auroit infailliblement péri sans le mouvement que je me donnay pour le faire défaire avec avantage des actions qu’il avoit prises (…). Ce proffit tourna dans la suite à ma perte par le discrédit total des billets de banque que je ne pus jamais placer, de manière que (…) j’en avois pour six mille quelques cents livres…
Obligé d’adopter un «style de vie» bien différent de celui de sa brillante jeunesse parisienne, Jean-Baptiste Née devient, apparemment sans trop de difficultés ni de regrets, subdélégué de l’intendant d’Orléans, et surtout, selon le modèle des «Lumières provinciales», il se livre à une érudition régionale de grande qualité. Il est notamment l’auteur des Mémoires pour servir à l’histoire du Nivernais et du Donziois (Paris, Moreau frères, Huart et Moreau fils, 1747) et de Commentaires sur la coutume du bailliage et comté d’Auxerre… (Paris, C.J.B. Bauche, 1749). Il décèdera à Clamecy le 24 décembre 1772 (à suivre).