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jeudi 20 octobre 2016

Futurologie dans les années 1950

Avec ses Nouveaux discours du Dr O’Grady, André Maurois referme, chez Grasset en 1950, une aimable trilogie, commencée avec Les Silences du colonel Bramble dans les tranchées d’Artois et de Flandre pendant la Première Guerre mondiale, et poursuivie jusque dans les années d’après-guerre avec le personnage du docteur O’Grady. Le narrateur, Aurelle, se confond avec l’auteur lui-même: il a servi comme interprète auprès des troupes anglaises dans les années 1914-1918, et il s’y est fait un certain nombre d’amis très proches, pour lesquels il nous fait partager sa profonde sympathie. Le jeune docteur O’Grady est un médecin d’origine irlandaise, que nous retrouvons une génération plus tard comme un psychiatre reconnu, dont le cabinet est bien évidemment établi dans la célèbre Harley Street de Londres. Au fil des séjours du docteur à Paris, celui-ci apprécie de se retrouver avec son ami pour discuter confortablement sur les sujets les plus divers. La lecture, toujours agréable, ouvre à l’occasion des perspectives de futurologie qui intéressent aussi l’historien du livre, de l'informatique aux bibliothèques virtuelles et aux big data. Qu’on en juge: 
- Le docteur Vannevar Bush (…) a écrit un article révolutionnaire sur les procédés de travail du surhomme. Celui-ci aura demain à sa disposition des machines à calculer, et même à penser, si complexes, si parfaites, qu’elles le délivreront de tout le côté mécanique des mathématiques et de la logique. Elles seront les «femmes de ménage» du savant; elles résoudront en quelques minutes des équations comportant un nombre d’inconnues tel qu’une équipe humaine y passerait en vain des années. Le surhomme possédera des bibliothèques sur microfilm si réduites que tous les livres publiés depuis qu’il y a des hommes et [qu’ils] écrivent, tiendront (…) dans votre chambre. Le grand Larousse n’y sera pas aussi épais qu’une boîte d’allumettes. Chaque livre microfilmé aura son numéro de code. En formant ce numéro, vous ferez apparaître la page de titre sur un écran placé en face de votre bureau et, si vous désirez retrouver dans le volume un passage ou un renseignement, vous aurez devant vous des changements de vitesse qui vous permettront de faire passer une, dix ou cent pages à la minutes.
- Quelle horreur! (…).
- Ce n’est pas tout (…). Tous ces livres seront reliés entre eux par une machine à association d’idées qui mettra à votre disposition, en quelques secondes, si vous voulez faire, par exemple, une recherche sur le traitement du zona par les médecins tibétains ou sur le rôle de la pédérastie dans la fondation des empires, tout ce qui a jamais été écrit sur ces sujets capitaux (…).
- Êtes-vous sérieux, docteur? Et une telle machine est-elle concevable ?
- Mais naturellement. [Et] il y aura mieux. Le surhomme, quand il circulera dans son laboratoire, aura devant la bouche un (…) micro ambulant auquel il confiera ses observations; celles-ci seront, immédiatement et automatiquement, dactylographiées à distance, des cellules photo-électriques transformant les sons en signes; il aura sur le front un appareil photographique grand comme une olive, qui enregistrera sur des films minuscules ce que verra l’observateur. Ainsi, tout ce qui se dira et se passera dans le monde sera fixé et classé dans des bibliothèques de microfilms.
- De sorte que, docteur, rien ne se perdra plus; que le bienfaisant triage de l’oubli ne s’opérera plus; et que les archives de l’humanité iront s’enflant à un rythme accéléré, jusqu’au point où nul ne pourra plus les consulter utilement… 
Data center journaldugeek)

samedi 17 novembre 2012

Pouvoirs de la ville, pouvoirs de l'écrit

En présentant il y a peu le concept d’infosphère, nous soulignions l’intérêt qu’il y aurait à pouvoir en articuler l’étude avec celle des pratiques et des représentations du pouvoir: si telle ou telle ville a une attractivité et une influence plus grandes, c’est aussi parce qu’elle dispose de ressources elles mêmes plus grandes dans le domaine de la constitution et de la gestion des stocks d’information. Nous savons que l’infosphère concerne d’abord tout ce qui relève du discours oral, qu’elle soit immédiate (un locuteur s’adresse à un ou à plusieurs auditeurs) ou à distance (par les techniques comme le téléphone, la radio, la télévision…).
Le concept intéresse aussi l’historien de l’écrit et du livre, qui y associera les bibliothèques, et tout ce qui relève de l’économie de l’écriture, de la manipulation des signes graphiques et de la circulation des informations: les imprimeries, les librairies et autres canaux de diffusion, la présence de l’écriture dans la rue (affiches, panneaux, inscriptions), sans oublier toutes sortes d’institutions plus ou moins spécialisées (des premiers périodiques de «nouvelles» aux agences de presse contemporaines). Même si la porosité autorisée par les nouveaux médias informatiques fait de l’information et de la communication un attribut aujourdhui constamment présent dans la vie quotidienne (jusqu’aux pratiques actuelles des téléconférences, ou encore du télé-enseignement, et plus largement du télétravail), l’avantage reste toujours acquis à la ville, et à la grande ville, par rapport à l’environnement rural. 
Mais le contrôle exercé par la ville, grâce aux pratiques de l’écrit, sur le son plat-pays, n’est pas un phénomène d’aujourd’hui –nous évoquions à ce propos l’exemple du Dénombrement de Bethléem. Une autre toile d’un autre Breughel reprend le thème, de manière quelque peu satyrique: il s’agit de l’Avocat des paysans, peint par Pieter Breughel à Anvers dans les premières décennies du XVIIe siècle (1620). L’avocat (mais il s’agit peut-être du notaire?) est un technicien de l’écrit, et sa maîtrise lui permet de dominer les arcanes d’une administration judiciaire dont les paysans ont trop souvent besoin. Il s’est arrêté au bourg, où il a peut-être un bureau temporaire (à moins qu’il ne reste quelques jours à l’auberge?), et c’est là qu’il reçoit les plaignants. Plus richement habillé, il est enfoui sous des masses de paperasses et de procédures: son statut social et ses revenus viennent de ce qu’il connaît les techniques de l’écrit et du droit.Un jeune clerc tient le secrétariat près de la porte.
Les détails sont savoureux (la physionomie des personnages!), dans cette scène presque balzacienne. Les paysans se présentent respectueusement, le couvre-chef à la main, et certains apportent des volailles, des fruits, ou encore un panier d’œufs, à titre de paiement. Un jeune homme de bonne condition est debout près de l’avocat: un autre clerc? Nous penserions plutôt à quelque fils de bonne famille venu quémander l’ouverture d’un crédit. La maîtrise de l’écriture crée, au sens propre, de la richesse et du pouvoir: elle assure notamment la maîtrise de circuits financiers fondés sur le «papiers», alias des valeurs (lettres de change, billets à ordre) qui sont les premiers instruments du crédit. 

Un Almanach (calendrier) est collé au mur, peut-être comme symbole d’un système de mesure du temps lié à l’écriture et au travail de l’écriture: on passe du temps «naturel» des saisons et des fêtes religieuses, le temps du village, au temps de l’administrateur (les impôts!) et du financier (le calcul des redevances et des taux d’intérêt). Hypothèse confirmée par le sablier sur la table: on rétribuera le juriste aux heures consacrées à telle ou telle affaire. Tous les détails sont signifiants, qui désignent la rupture entre la société rurale et une modernité articulant la chose écrite avec le passage à une autre perception du temps et l'invention d’un autre modèle de travail. 
Ce sont les catégories liées à l’écrit qui, de plus en plus évidemment, assurent la maîtrise de la ville, de ses administrateurs et de ses financiers sur le monde de la campagne.
Plusieurs versions du tableau sont connues, dont l'une au Musée Groeningue de Bruges, et une autre dans une collection privée espagnole.

dimanche 28 octobre 2012

L'infosphère, de Paris... à La Charité-sur-Loire

Un des représentants, comme nous l'avons dit, de ces «libraires érudits» chers à Henri-Jean Martin et dont le modèle est notamment illustré, en France, par les noms de Debure et de Brunet, Née de La Rochelle nous permet aussi de revenir sur le concept d’«infosphère» évoqué dans un récent billet. Si Née quitte en effet Paris –et la librairie– en 1793, c’est, sans doute, pour échapper aux difficultés d’un commerce désorganisé par les événements révolutionnaires, voire pour se mettre lui-même à l’abri des troubles. Mais c’est aussi, n’en doutons pas, pour se rapprocher d’un modèle de vie rêvée qui ne pouvait qu’être familier à un ancien élève des collèges parisiens, abreuvé de culture classique. Le passage célèbre de Virgile, avec son allusion aux discordes armées, ne peut que faire penser à la situation de la France révolutionnaire:
O fortunatos nimium, sua si bona norint,
Agricolas! Quibus ipsa procul discordibus armis
Fundit humo facilem uictum iustissima tellus.
À la campagne, le Parisien rêve de se livrer à l’otium des Anciens, dans le cas de Née de La Rochelle un loisir érudit qui n’exclut pas, toujours selon le modèle romain, l’engagement dans les charges publiques… Malgré ce qui apparaît plutôt comme une clause de style, la biographie du libraire publiée en préface du catalogue de sa bibliothèque laisse à entendre que ce programme a été effectivement rempli:
En s’éloignant de la capitale, en se dérobant aux dérangemens du commerce, on se promet ordinairement plus de loisir et de liberté; c’est communément une erreur, et M. Née ne fut pas longtemps à le reconnaître: la surveillance d’une exploitation rurale, les soins de l’administration municipale à laquelle il ne put refuser de prendre part, et enfin les devoirs de la justice de paix qu’il accepta, lui prirent bientôt une partie importante de son temps. Son zèle cependant ne fut pas ralenti, et tous les instans que lui laissaient ces nouvelles servitudes, il les consacrait à ses travaux de prédilection. Pour remplacer le secours des bibliothèques publiques dont il s’était privé en quittant Paris, il s’était entouré d’une collection nombreuse, riche surtout en histoire littéraire et en bibliographie.
De fait, les difficultés pratiques sont évidemment là: ni la petite ville de La Charité, et encore moins le domaine que Née possède à la campagne, ne bénéficient des richesses bibliographiques que pouvait offrir la capitale. En l’an XII, le libraire se lance dans la préparation d’un Éloge de Gutenberg, pour répondre à un concours ouvert par la Société des arts et des sciences de Mayence. L’ouvrage ne paraîtra effectivement que des années plus tard, comme partie d’un futur travail sur les grands noms ayant illustré l’imprimerie –Gutenberg, Alde Manuce, Étienne Dolet…:
Éloge historique de Jean Gensfleisch dit Guttenberg, premier inventeur de l’art typographique à Mayence. Par M. J.-F. Née de la Rochelle, juge de paix à La Charité sur Loire, A Paris, chez D. Colas, imprimeur-libraire, rue du Vieux-Colombier, n° 21, faubourg St.-Germain, 1811, 8°, [4-]VI-158 p., ill.
L’«Éloge historique» lui-même se subdivise en trois parties: 1) une introduction, qui nous semble plutôt correspondre à un modèle rhétorique (p. 1-18); 2) une partie historique, appuyée sur des lectures référencées dans les notes infrapaginales, et dans laquelle l’auteur reprend et discute les connaissances relatives à Gutenberg (p. 19-98); 3) les notices de quatorze éditions attribuées à l’atelier de Gutenberg, pour laquelle il a pu examiner lui-même un certain nombre d’exemplaires conservés (p. 99-148). Le volume se termine par les pièces justificatives («Actes qui peuvent servir de preuves à l’éloge historique de J. Guttenberg», p. 149-158). Et Née de La Rochelle, dont nous apprenons au passage qu’il suit l’actualité dans la presse périodique (le Publiciste) explique dans l’«Avertissement» comment il a profité d’un voyage à Paris pour enrichir de manière décisive son information, notamment pour sa troisième partie :
L’envie me prit de me placer sur les rangs pour disputer [le prix]. Sans doute l’entreprise était difficile pour un homme éloigné de Mayence, berceau de l’imprimerie, et des grandes bibliothèques de la capitale, où l’on peut comparer les premiers monumens de l’art, les discuter à son aise, où l’on trouve enfin les livres de bibliographie les plus utiles dans ce genre de travail. J’eus alors l’occasion de faire un voyage à Paris et de voir à la bibliothèque impériale, dans celles de Sainte-Geneviève et du collège de Mazarin quelques unes de ces premières éditions. Je fis des notes, je pris des extraits, et, muni de ces ressources jointes à quelques livres de bibliographie que je possède, je revins dans ma province et je composais un Éloge de Guttenberg
Ajoutons que le catalogue de la bibliothèque de notre savant libraire mériterait certes de faire l’objet d’un étude plus détaillée: il nous donne une idée des connaissances linguistiques de Née de La Rochelle, avec ses titres en français, bien évidemment en latin, mais aussi en italien et, plus rarement, en allemand et en anglais. Il présente un certain nombre d’éditions des classiques latins –dont les Géorgiques citées plus haut– et une très belle section de bibliographie et d’histoire du livre répartie en plusieurs sous-sections:
1) Typographie, vie des imprimeurs célèbres (n° 2233-2256);
2) Des livres et de la bibliographie en général (n° 2257-2273);
3) Bibliographies générales (n° 2274-2293);
4) Bibliographies particulières: XVe siècle (n° 2294-2313), Spécialités (n° 2314-2353), Monographies (n° 2354-2358);
5) Catalogues de bibliothèques publiques et particulières et de manuscrits (n° 2359-2404);
6) Mélanges bibliographiques (n° 2405-2409).
Née a évidemment constitué sa collection très largement au fil de son travail de libraire, par exemple pour le remarquable groupe que constituent les catalogues de ventes. Nul doute qu’il ne s’agisse là, très probablement, du plus bel ensemble de titres spécialisés dans la région à l’époque, surtout si nous considérons que certains numéros du catalogue peuvent réunir quatre ou cinq titres différents!

mardi 2 octobre 2012

L'infosphère: à propos d'un article de géographie

Le géographe Henri Desbois a publié dans un numéro récent de la revue Historiens et géographes un article consacré à la problématique de l’articulation entre ville et systèmes d’information (Henri Desbois, «L’infosphère urbaine et la reconfiguration des imaginaires de la ville», dans Historiens et géographes, juill.-août 2012, n° 419, p. 159-163). Après avoir constaté que l’écriture était à l’origine une invention liée à la ville (chez les Égyptiens comme en Mésopotamie, en Chine ou dans l’empire Maya), l’auteur revient sur le rôle essentiel qui est celui de l’information par rapport au phénomène de la ville:
La ville est un lieu de concentration, d’échange et de traitement de l’information. La nature et la forme de cette information sont extrêmement variables. Elle peut être publique ou privée, savoir structuré ou opinion commune, complexe ou élémentaire, écrite ou orale, etc. Dès les origines de l’urbanisation, les villes ont vu émerger des techniques, des outils et des institutions dédiées au traitement de l’information. L’écriture, la monnaie, les bibliothèques en sont des exemples parmi les plus importants. L’information, qu’elle soit commerciale, scientifique, etc., est ainsi une composante de l’environnement urbain. Elle en est à la fois un élément immatériel, aussi constitutif de la ville que les bâtiments et les rues, et une force qui imprime sa marque sur les formes urbaines par les infrastructures et les équipements qui lui sont dédiés. On propose d’employer le néologisme d’«infosphère» pour désigner la part informationnelle de l’environnement urbain…
Ce ne sont pas les historiens du livre, encore moins les responsables de l’exposition sur la trajectoire du livre à Paris, qui s’élèveront contre une telle assertion (cf. réf. infra). Le concept d’«infosphère» viendrait ainsi en contrepoint de celui de «graphosphère» proposé en son temps par Régis Debray (Cours de médiologie générale, nelle éd., Paris, 2001), et dont la perspective se réfère plus à la chronologie: la graphosphère désigne le monde nouveau, et de plus en plus complexe, de concepts, de pratiques et de représentations, dans lequel les civilisations entrent dès lors qu’elles mettent en œuvre l’écriture, et où elles s’immergent progressivement selon que les signes graphiques envahissent tous les domaines de leur vie quotidienne.
Nous ne discuterons pas ici de l’intérêt d’un concept expressément conçu pour être utilisé dans le champ de la géographie (avec une dimension relative aux «représentations» de la ville dans le cinéma, dans la littérature, etc.). Nous soulignerons plutôt un aspect resté plus en retrait dans l’article de Henri Desbois, et qui n’en est pas moins fondamental pour l’analyse historique de l’infosphère: il s’agit de la question du ou des pouvoirs. Si l’infosphère est bien un élément constitutif de plus en plus important de la civilisation urbaine, nous pensons qu’elle constitue aussi un acteur central du pouvoir d’attirance de la ville (au moins, depuis l’époque moderne) et de sa domination sur une certaine géographie. Éclairons l’hypothèse par trois exemples.

Voici, d’abord, le célébrissime Dénombrement de Bethléem, mis en scène par Breughel dans un village de Flandre, en hiver (1556). Nulle part la moindre référence à l’écrit, si ce n’est avec ces officiers dépêchés de la «résidence» voisine, qui se sont installés à l’auberge (au premier plan à gauche de la scène) où, armés de leurs registres, ils font le recensement des habitants, de manière à lever les taxes. Le monde rural reste pratiquement tout en dehors de la civilisation écrite, laquelle apparaît, au contraire, comme le principal moyen d’enfermement, de contrôle et d’exploitation sur lequel les pouvoirs de la ville (ou, un temps, du château) appuient leur domination.
Le second exemple sera celui, bien connu, du jeune grec Adamantos Coraÿs, qui a quitté Smyrne pour l’Europe, et vient se former à la médecine à Montpellier, avant de s’installer à Paris à la veille de la Révolution. Ce qui le frappe avant tout, dans la capitale du royaume, c’est précisément la densité de l’infosphère, incomparable avec ce que connaissent alors les plus grandes ville de l’Empire ottoman –qu’il s’agisse d’information courante et d’échanges quotidiens, ou de recherche savante. Il s'adresse à un correspondant, en 1788:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800.000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés (…), telle est la ville de Paris!
Pour Coraÿs, l'infosphère est au cœur de la ville. Il revient sur le thème, deux ans plus tard:
Avez-vous jamais vu un ouvrier travailler sans outils? Et croyez–vous que les quatre ou cinq cents volumes que vous avez à peine à Smyrne (et encore tous grecs seulement) suffiraient à me fournir la matière qui est nécessaire à mon livre? Ici, outre la bibliothèque du juge [Clavier] chez lequel je demeure, j’ai encore [parmi mes amis] Villoisson et deux autres savants, dont les bibliothèques renferment huit ou dix mile volumes chacune. Et si je ne trouve pas, dans ce nombre, le livre qu’il me faut, j’ai la permission d’aller le demander à la Bibliothèque royale, qui possède 350 000 volumes…

Quant à notre troisième exemple, ce sera une carte, qui met en évidence l’existence d’infosphères dans lesquelles la spécialisation donne parfois à telle ou telle ville un statut hors de proportion avec son poids réel. C’est ce phénomène qui permet par exemple à Angoulême, de s’imposer aujourd’hui dans le domaine des salons relatifs à la bande dessinée, et dans le domaine plus général de l’économie de celle-ci. Le statut de l'infosphère dans l'histoire d'Angoulême est peut-être plus particulièrement favorable, il n'en reste pas moins que c'est un choix politique récent qui explique que cette ville moyenne de la province française voisine avec des métropoles mondiales comme Tokyo ou Séoul et Hong Kong, voire San Diego (en Californie).
Bien d'autres exemples significatifs viennent à l'esprit, mais ce n'est pas le lieu de les développer dans une note nécessairement brève. L’infosphère est à nos yeux un concept intéressant à explorer, notamment par l’historien du livre et des médias, et dans une perspective chronologique. La catégorie du «pouvoir» permettrait certainement de préciser l’analyse pour de futures recherches.

- La Capitale des livres. Le monde du livre et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXIe siècle [catalogue d’exposition], Paris, Paris-Bibliothèques / PUF, 2007, 339 p.
- Lettres de Coray au protopsalte de Smyrne Dimitrios Lotos…, éd. Mis de Queux de Saint–Hilaire, P., Firmin-Didot, 1880.
- Atlante della communicazione, dir. Fausto Colombo, Milano, Ulrich Hoepli, 2005, ici p. 121.

mardi 15 novembre 2011

Histoire du livre: les origines de la seconde révolution du livre

Nous avons évoqué il y a peu le «tournant» des années 1760, et le processus général d'ouverture qui se manifeste dans la «librairie» des dernières décennies d’Ancien Régime. Même si le public reste nécessairement toujours minoritaire, les processus d'acculturation et d'appropriation font masse: l'équilibre atteint par une certain système (ici, celui des Lumières) contient en lui-même la logique de son propre dépassement et à terme de sa destruction, selon le schéma hégélien de l’Aufhebung. Le livre ne fait pas la Révolution, mais il la rend possible, surtout dans une structure aussi centralisée que celle de la France...
L’intellectuel grec Adamanthos Coraÿs vient de soutenir sa thèse de médecine à Montpellier et est invité par d’Ansse de Villoison à Paris. Il écrit, le 15 janvier 1788:
Paris est en réalité considéré aujourd’hui comme une nouvelle Athènes en Europe (…). Attendez-vous à de grands événements, à des événements extraordinaires. Quoi qu’il arrive, il paraît impossible à ma faible intelligence qu’il n’y ait pas bientôt quelque révolution comme on n’en a jamais vu…
Coraÿs est particulièrement frappé par le rôle de l’information:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800.000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés (…), telle est la ville de Paris!… (15 septembre 1788).
Or, les principes révolutionnaires ont un rôle essentiel sur le plan économique, en ce qu'ils constituent a priori un public de masse pour l'imprimé. Dès lors que tout un chacun est citoyen et qu’il peut voter, il doit pouvoir s'informer librement: il faut que l'alphabétisation soit générale et la librairie libérée, comme l’établit la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le marché de masse de l'information existe ainsi dans la théorie politique avant que d'exister dans les faits –il ne s'imposera pour ainsi dire définitivement qu'avec la loi de 1881.
Mais si, en France c'est la Révolution politique qui constitue le facteur décisif, ce rôle est, dans nombre d'autres pays, tenu par le processus de construction nationale. L’Allemagne illustre cette problématique.
Dans un système où les solidarités culturelles sont largement antérieures aux solidarités politiques, la place centrale est prise, face à un émiettement politique largement rétabli par les traités de 1815, par une «librairie allemande» (der deutsche Buchhandel) que le libraire hambourgeois Friedrich Christoph Perthes (lui-même de tendances libérales) pose, sur un plan presque philosophique, comme la « condition d'existence» (Bedingung des Daseins) d'une «littérature allemande», donc pratiquement d'une culture nationale (1816: cf. cliché supra). Les choix conservateurs de la plupart des princes et la vacuité des structures fédérales mises en place font rapidement revenir sur les possibilités d'ouverture politique et de libéralisation: les universités sont sous surveillance, et la censure préventive de la presse rétablie, ainsi que le principe absolutiste en général. Désormais, c'est la construction nationale comme principe de solidarité qui passe au premier plan.
L'analyse de la révolution politique «occidentale» permet ainsi de distinguer différents modèles interférant les uns avec les autres, mais l’opposition majeure apparaît selon que l'on privilégie la dimension politique universelle (l'idée de participation politique, et le modèle français), ou l'idée de la collectivité nationale, sa logique «naturelle» (la nation est donnée a priori) et sa grande puissance d'intégration. Mais, dans les deux cas, l'imprimé et les médias sont au centre du dispositif. Dans un second temps seulement, l'intégration de marchés plus vastes rend possible (ne serait-ce que financièrement) la révolution industrielle proprement dite dans le domaine de ce que l’on désignera bientôt comme celui des «industries polygraphiques».