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samedi 25 janvier 2014

Une bibliothèque baroque des Lumières

Les collections livresques des Habsbourg sont bien évidemment anciennes (déjà à Ambras) et très riches, et l’on s’inquiète, à Vienne dans la seconde moitié du XVIIe siècle, de les abriter dans un cadre approprié. Mais l’entreprise ne pourra être menée à bien que dans les premières décennies du XVIIIe siècle, après que l’échec du siège de Vienne par les Turcs (1683) et le progressif éloignement de la frontière orientale aient permis de mettre la ville à l’abri, et d’y entreprendre les travaux d’aménagement qui doivent en faire la véritable capitale de l’Empire.
Le rôle du père de Marie-Thérèse, Charles VI (règne 1711-1740) est à cet égard décisif. La nouvelle «Bibliothèque de la cour» (Hofbibliothek) est achevée en 1726, et aussitôt ouverte au «public»: elle constitue l’un des premiers exemples au monde, d’un bâtiment conçu spécifiquement pour abriter une bibliothèque, et d’une collection princière dont l’accès n’est pas réservé aux seuls membres de la cour (Hof). 
Le modèle est celui de la galerie monumentale se développant de part et d’autre d’un grande salle centrale à coupole. Le dispositif architectonique et l’iconographie (les fresques sont achevées en 1730) exaltent à la fois la dignité éminente de la connaissance, et la figure du prince en tant qu’il est le protecteur des sciences et des arts, dont il favorise la diffusion parmi ses sujets –même si, bien évidemment, il s’agira d’abord des «lettrés» et des «savants». Une inscription antiquisante proclame, sur la façade, la gloire de l’Empereur, tandis que l’édifice est surmonté par le quadrige de Minerve (cliché 1).
Un monumental escalier conduit au premier étage, où la perspective de la «salle d’apparat» (Pruncksaal) ne peut qu’impressionner celui qui y pénètre (cliché 2). La grande statue de Charles VI est au centre de tout le dispositif (cliché 3). L’empereur est représenté en «Hercule des muses», ainsi que le proclame l’inscription du socle. Son effigie constitue le pivot autour duquel se déploient à la fois le bâtiment, et l’universalité de la connaissance contenue dans les livres (le classement est, bien évidemment, systématique): l'empereur est le souverain laïc du monde, dont le pape est le souverain spirituel. Autour de l’espace sous coupole, une série de statues aux effigies des princes de la maison de Habsbourg mettait en scène la gloire de la famille impériale (ces statues sont aujourd’hui déposées au château de Laxenburg). 
A l’aplomb exact de la statue de Charles VI, le sommet de la coupole centrale présente une figure ailée soutenant une couronne de laurier, tandis que deux personnages entourent un grand médaillon soutenu par un aigle et présentant le profil de l’empereur. Ce n’est bien sûr par le lieu de présenter ici, même sommairement, l’ensemble d’une iconographie aussi riche. Bornons-nous à un détail significatif, celui de la maquette de la bibliothèque que soutiennent plusieurs petits personnages, dans un geste analogue à celui de ces prélats et princes du Moyen Âge portant dans les bras la maquette de l’église qu’ils ont fait construire (cliché 4).
En charge de l’article «Vienne» dans l’Encyclopédie, le chevalier de Jaucourt souligne encore combien la ville, malgré les transformations, reste  éloignée, du moins aux yeux d’un Français, des canons définissant la «résidence» ou la «capitale» d’une grande puissance: Vienne
n'a pas l'agrément de ces villes dont les avenues charment par la variété des jardins, des maisons de plaisance & des autres ornements extérieurs qui sont les fruits d'une heureuse situation, que la sécurité de la paix porte avec soi. [Elle] n'a point de ces grandes rues qui font la beauté d'une ville; la rue même qui aboutit à la cour [auj. Kohlmarkt] n'est ni plus grande, ni plus large que les autres (…). L’église métropolitaine est d'une architecture gothique…
On appréciera cette dernière note s'agissant de la cathédrale Saint-Etienne, et la comparaison avec les appréciations louangeuses que Jaucourt décerne à la Bibliothèque est d’autant plus significative. 
Nous sommes ainsi devant le paradigme idéal de la bibliothèque des Lumières: la gloire du prince se construit non seulement parce qu’il est le protecteur des arts et des lettres, mais aussi parce qu’il joue le rôle du passeur, qui impulse le mouvement de diffusion du savoir et qui favorise le progrès. La façade de la Hofbibliothek portera à terme une seconde inscription, commémorant la restauration effectuée sur ordre de Joseph II et de Marie-Thérèse en 1769. L’étape complémentaire est celle de la publicité, par l’édition de catalogues imprimés, travail qui a en réalité déjà été commencé par Peter Lambeck (Peter Lambetius), préfet de la Bibliothèque impériale, avec les huit volumes de ses Commentariorum de (…) augustissima bibliotheca Caesarea Vindobonensi libri (Vienne, 1665-1679).
Le modèle politique du baroque évolue pourtant. Avec les Lumières, le rôle politique du média imprimé est tel que l’imitation, bientôt la concurrence, se développe entre ceux qui cherchent à s’attribuer le rôle actif de l’inventeur ou du «passeur». Les plus grands seigneurs entretiennent de somptueuses bibliothèques, soit comme un élément démonstratif de leur gloire (à l’image des Liechtenstein, pour ne pas quitter l’espace politique des Hasbourgs), soit, dans une perspective plus engagée, parce qu’ils veulent favoriser la construction de l’identité collective et la diffusion du progrès. Et ce seront bientôt, en France, les assemblées de la Révolution, qui s’emploieront, avec quelles difficultés!, à restituer les livres à la «Nation» dans ces nouvelles bibliothèques dont l’organisation se révélera, on le sait, plus que problématique… 

Tous nos remerciements vont à notre collègue et ami Monsieur Hans Petschar, directeur du département des arts graphiques et de la photographie à la Bibliothèque nationale autrichienne, pour ses savants commentaires et pour son obligeance à nous faire découvrir les détails de la Pruncksaal.

vendredi 6 décembre 2013

Le baroque et l'histoire du livre

Le chercheur doit être d’autant plus attentif, dans le domaine des sciences humaines, aux problèmes du lexique, que celui-ci fonctionne pour chacun comme une évidence. Or, un terme reçu dans une acception donnée par une certaine communauté scientifique ne le sera pas dans les mêmes conditions par une autre: au sein même d’une certaine collectivité linguistique, les historiens de l’art prendront tel ou tel terme dans une autre acception que ne le feront, par ex., les historiens de la littérature.
Parmi ces termes dont l’acception change, celui de baroque occupe une place spécifique. Son utilisation se limite pratiquement, en français, au domaine de l’histoire de l’art: le baroque se distingue aussi bien de l’art «Renaissance» que de l’art «classique» (dont Louis XIV représente l’idéaltype), du «rocaille» ou du néo-classique (s’agissant aussi d’esthétique typographique, d’architecture et de décor des bibliothèques). La tradition allemande, qui inspire aussi Victor L. Tapié (Baroque et classicisme, 1ère éd., Paris, 1958), dépasse ce schéma: d’ordre d’abord politique, l’«âge baroque» (das barocke Zeitalter) couvre peu ou prou la période de la seconde moitié du XVIe, puis des XVIIe et XVIIIe siècles. Le renversement de l’esthétique au politique permet une analyse globale de processus a priori disjoints, sans pour autant négliger, bien au contraire, le domaine artistique. 
Coupole de la bibliothèque du monastère des Servites, Prague
L’ouverture du règne personnel de Louis XIV est ainsi marquée par un carrousel d’inspiration baroque, dans lequel, autour du roi-soleil, les princes du sang conduisent les représentants imaginaires des différents peuples exotiques (1662). Deux ans plus tard, la fête des Plaisirs de l’île enchantée, à Versailles, dure trois jours et reprend les épisodes de l’Orlando furioso. L’inversion du rapport art /politique, déjà suggéré par Tapié, permet de comprendre comment le château de Versailles, parangon du classicisme, peut être reçu comme une manifestation du système baroque. Plus d’un siècle plus tard, le rôle d’un personnage comme Bodoni, théoricien du néo-classique, peut s’analyser dans cette perspective, mais son action se déploie alors même que la conjoncture générale change très profondément, et que le temps du baroque s’efface derrière une configuration radicalement nouvelle.
Comment caractériser ce «temps du baroque», qui se superpose en grande partie à la modernité? Dans le long terme, l’histoire de l’Europe est scandée par un certain nombre d'événements majeurs, eux-mêmes générateurs de nouveautés et de tensions qui ne sont que progressivement découvertes et réduites. La seconde moitié du XVe siècle a de longue date été reconnue comme l’un de ces moments, avec la disparition définitive de l’Empire romain d’Orient (1453) et avec la découverte du Nouveau monde (1492) –sans oublier l’invention de l’imprimerie (1452). 
Une conséquence de ces phénomènes semble paradoxale: le Habsbourg, seul empereur d’Europe depuis la chute de Constantinople, a une position privilégiée; mais, à moyen terme, le déclenchement de la Réforme entraîne l’abandon du rêve de societas christiana unifiée, et met en cause le statut de chef séculier de la chrétienté. De plus, si l’Europe s’est dilatée vers l’est et si la civilisation européenne va bientôt se propager à travers le monde, c’est aussi, à la fin du XVe et au XVIe siècle, le temps de l’apogée de l’empire ottoman (1526!): pour plus d’un siècle, l’Europe est une Europe assiégée. 
Les changements sont particulièrement sensibles dans le cadre géo-politique du Saint-Empire. Si le statut de l’empereur sera conservé jusqu’au début du XIXe siècle, la dislocation de la hiérarchie féodale fait que son rôle correspond à une forme de plus en plus creuse et vidée de sa signification. Partout, les liens féodaux de personne à personne s’affaissent, au profit d’un pouvoir désormais assis sur la domination d’un certain territoire et conduit par une recherche de l’efficacité raisonnable. Autant de phénomènes qui intéressent au premier chef l’histoire –et l’historien– du livre.
Le prince de Condé en "empereurs des Turcs" (Bibliothèque de Versailles)
L’écrit et l’imprimé tiennent en effet un rôle stratégique, et d’abord s’agissant de publicistique: le prince, qui est aussi le prince des lettres et des arts, est le dépositaire légitime de la parole publique. En France, l’Affaire des Placards (1534), l’institution du dépôt légal par l’ordonnance de Montpellier (1537), ou encore la réglementation de la branche d’activité de la «librairie» (ordonnance de Moulins, 1566) s’inscrivent dans cette problématique. Mais il s’agira aussi de surveillance et de censure, ou encore de la gestion et du traitement de l’information en tant que prélude à la prise de décision (ce que théorisera et pratiquera Gabriel Naudé, au milieu du XVIIe siècle, dans la bibliothèques de Mazarin). 
Les transformations induites par la dislocation des anciens modèles et solidarités ne vont pas sans crises très graves, qui touchent l’ensemble de l’Europe et s’étendent sur plusieurs générations –sur le plan de la politique intérieure, on pense aux guerres de religion, à la guerre de Trente ans ou encore, dans un registre plus politique, aux crises qui se produisent en France à chaque minorité royale jusqu’à la Fronde, voire plus tard. La réduction des tensions se fait progressivement, par l’élaboration d’un autre paradigme politique, celui de l’absolutisme, et sous des formes très différentes d’une géographie ou d’un Etat à l’autre: ce modèle politique moderne, qui émerge et qui est progressivement théorisé, est défini comme celui du «baroque», et il s’appuie en grande partie sur l’écrit et sur l’imprimé. 

Courses de testes et de bagues faittes par le Roy et par les princes et seigneurs de sa cour en l’année 1662, Paris, Imprimerie royale, 1670. Cf , Paris, capitale des livresdir. Frédéric Barbier, Paris, Paris-Bibliothèques, PUF, 2007, n° 76. Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.

dimanche 1 décembre 2013

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 2 décembre 2013

16h-18h
Introduction à l’histoire des bibliothèques (2)
Le livre et la civilisation baroque
par
Monsieur Frédéric Barbier

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2013-2014. Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

lundi 28 octobre 2013

Un colloque sur le décor des bibliothèques baroques

Le colloque organisé par Istvan Monok et Frédéric Barbier et qui vient de se tenir à Eger, dans la superbe salle historique de la bibliothèque du Lyzeum, a traité d'une problématique importante, celle du décor des bibliothèques, en l’occurrence du XVIIe au XIXe siècle.
Ce blog a abordé à plusieurs reprises la question du décor des bibliothèques, qui était restée relativement négligée, du moins en France, depuis les travaux fondateurs d’André Masson (on verra un certain nombre de ses articles, et surtout son livre Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz, 1972). Une des difficultés majeures du sujet vient de ce qu’il met en jeu des domaines traditionnellement disjoints dans les structures de l’université et de la recherche: il faut faire se parler historiens du livre et des bibliothèques, certes, mais aussi historiens d’art, spécialistes de l’histoire des idées, de la littérature, etc. Le programme du colloque a permis, dans une certaine mesure, de confronter utilement des expériences venues de ces différents champs –pour ne rien dire de l’impératif que constitue pour nous la nécessité de conduire ces études dans une perspective transnationale.
Nous avons notamment pu reprendre à grands traits la chronologie, pour en souligner certaines spécificités. Le premier temps est celui de la tradition et des autorités: la pensée médiévale se réfère à un corpus nombre de figures fondatrices et d’auctoritates qui seules lui permettent de considérer un discours comme discours de vérité (Aristote, saint Augustin, etc.). Ce sont ces allégories et ces figures qui sont le cas échéant convoquées pour constituer le décor peint d’une bibliothèque comme celle du chapitre de la cathédrale du Puy.
À partir du XIVe siècle italien, le dispositif réintroduit les contemporains dans l’iconographie des bibliothèques de la Renaissance, en les assimilant ainsi aux figures de l’Antiquité classique: le meilleur exemple en est donné par la fresque célèbre de Melozzo da Forli mettant en scène la fondation de la nouvelle bibliothèque pontificale, et qui vient décorer celle-ci. Pourtant, le point de référence absolu reste toujours celui de l'Antiquité.
Avec l’irruption de la Réforme (début du XVIe siècle), la dislocation de la chrétienté romaine universelle fonde une tradition toute autre: les choix de Luther, s’agissant de livres, visent à l’efficacité, et la doxa protestante se révéle, logiquement, méfiante sinon hostile face aux images. L’objectif d'une bibliothèque est de permettre la formation morale et intellectuelle de chacun, sans qu’une réelle attention soit donnée au décor, sinon sous la forme de portraits des illustres, donateurs, savants et professeurs, sans oublier bien entendu les grandes figures de l’Église, à commencer par les fondateurs, Luther, Mélanchton, Calvin et un certain nombre d'autres (voir l'exemple de Leyde).
La mise en cause de l’Église de Rome et les progrès rapides de la philologie réformée impulsent le mouvement de réforme catholique, notamment par le travail du concile de Trente. Les nouvelles bibliothèques seront actualisées et réorganisées sur le plan matériel: l’Escorial innove de manière décisive pour avoir disposé les livres non plus sur des pupitres, mais en périphérie de la salle, sur les murs. Pour autant, le programme iconographique est traditionnel, avec la fresque des arts libéraux et le double motif articulant le savoir classique (l’École d’Athènes) et la Révélation chrétienne. L’innovation se prolonge en Italie, moins avec la bibliothèque de Sixte Quint qu’avec les autres bibliothèques de Rome et de Milan, dont un certain nombre sont l'œuvre de Borromini. Il s’agit en principe de bibliothèques ouvertes (les deux plus célèbres sont l'Ambrosiana et l'Angelica), dans lesquelles la décoration picturale prendra éventuellement la forme d’un décor de fresques.
On sait comment ce modèle italien sera celui transporté en France par Gabriel Naudé, pour la bibliothèque de Mazarin, mais selon des principes très différents de ceux des pays catholiques de l’espace germanophone et de l’Europe centrale: là où le baroque déploie une décoration spectaculaire et parfois somptueuse, Naudé impose l’idée selon lequel le décor de la salle est apporté par les seuls livres. L’absence de tout décor, soit peintures, soit statues, implique que la lecture ne soit pas orientée, mais qu’elle reste ouverte. D’une certaine manière, ces choix d’inspiration plus janséniste, se rapprochent de la tradition réformée. Ils seront repris par l’abbé Bignon, lorsque celui-ci les imposera, dans les années 1720, aux architectes de la nouvelle bibliothèque royale de Paris: «Un vaisseau tel que celuy que vous avez est au-dessus de toute décoration (…). Rien (…) ne peut plus en imposer aux étrangers et aux curieux que l’immense étendue de livres que l’on verra dans ce bâtiment…»
Le colloque a prolongé sa réflexion sur le XVIIIe et le début du XIXe siècle, en abordant en outre un grand nombre de questions, de l’architecture au programme iconographique, aux répertoires de motifs (les livres d’emblèmes…), à la localisation, à la lisibilité et aux fonctions du décor, etc. Nous nous efforcerons de publier les Actes le plus rapidement qu’il nous sera possible. Quant à la série de colloques d’histoire des bibliothèques que nous avons inaugurée à Parme en 2011, elle devrait se poursuivre au cours des prochaines années, avec notamment un projet concernant la Bibliothèque nationale de Turin.

Quelques participants du colloque. 1er rang: Pr. Dr. A. Serrai (Rome), Pr. Dr. J.-M. Leniaud (Paris), Dr. A. De Pasquale (Milan et Turin). 2e rang: Pr. Dr. F. Barbier (Paris), Pr. Dr. I. Monok (Budapest et Szeged), Dr. Y. Sordet (Paris).

mardi 4 septembre 2012

Retour à Strahov

De la Contre-Réforme aux développements du joséphisme, peu de bibliothèques comme celle des Prémontrés de Strahov, aux portes de Prague, fonctionnent comme le miroir des évolutions en cours. Rappelons ici que ce sont les Prémontrés de Steinfeld, dans l’Eifel, qui s’installent à Strahov, sur une colline en arrière du château de Prague, en 1142, et qui y construisent peu à peu les bâtiments du monastère. Un scriptorium et une bibliothèque sont bientôt organisés, mais le véritable décollage de la bibliothèque date surtout du XVIIe siècle.
À Strahov: la Salle de Théologie
Le règne de l’abbé Jan Lohelius (1586-1612), plus tard archevêque de Prague, marque un premier temps de renouveau: l’abbé fait affecter à la bibliothèque un capital de 1000 Groschen destiné aux achats de livres, les collections s’accroissent progressivement au cours du XVIIe siècle, et l’ensemble des bâtiments du monastère est progressivement restructuré. En 1678, la bibliothèque possède 5564 volumes: une nouvelle salle, l’actuelle Salle de Théologie, est construite sous le règne de l’abbé Hieronymus Hirnhain, par l’architecte Orsi de Orsini de 1671 à 1679 (elle sera prolongée en 1721, pour accueillir les accroissements de livres). La salle est perpendiculaire à l’église, avec un aménagement en bibliothèque murale (cf. cliché).
Les rayonnages, surmontés d’ornements dorés, datent pour l’essentiel de 1632, dans un décor de stucs et de fresques rococo peintes par le frère František Nosecký et mettant en scène l’ascension de la Vierge, différentes figures illustrant les modalités de la connaissance et son articulation avec la Révélation, et un certain nombre de sentences morales. La salle abrite aussi une collection de globes, dont certains de l’atelier amstellodamois de Blaeu. Le fonds est de 11 023 volumes en 1756, de sorte que les accroissements survenus dans la seconde moitié du siècle imposent bientôt d’étendre les locaux disponibles.
Une seconde salle, la Salle de Philosophie, sera par conséquent construite en symétrie à la fin du XVIIIe siècle, dans une conjoncture intellectuelle radicalement renouvelée: les deux bâtiments de la bibliothèque déterminent ainsi les grands côtés d'une cour quadrangulaire jouxtant l'église.
Les réformes engagées par Joseph II à Vienne toucheront en effet très directement le monde des bibliothèques: c’est la mise en œuvre de la «philosophie», avec les décrets établissant la tolérance religieuse, la liberté de publication, l’enseignement obligatoire, etc., en même temps qu’avec l'application systématique d’une rationalité politique qui se heurtera à des oppositions résolues (entre autres, contre l’emploi généralisé de l’allemand dans l’administration). Un très grand nombre de maisons religieuses sont fermées par Joseph II, ce qui implique le transfert ou la dévolution de leurs collections de livres.
Lorsque les Prémontrés de Strahov souhaitent, à l’inverse, agrandir leur bibliothèque, l’abbé Wenzel (Venceslas) Meyer, lui-même franc-maçon, adopte pour la façade un style néo-classique organisé autour du portrait de l’empereur en médaillon. L’accord de Vienne ayant été obtenu, Ignaz Palliardi présente les plans du nouveau bâtiment, lequel est élevé en deux ans seulement (1782-1784): c’est l’actuelle Salle de Philosophie (cf. cliché), avec des rayonnages muraux en noyer, sur deux niveaux séparés par une galerie. Le mobilier a été transporté du monastère de Louka, en Moravie du Sud, lequel avait été fermé.
Le style adopté est désormais le style classique, et l’ensemble surmonté par une fresque monumentale dans laquelle Anton Maulpertsch développe une histoire de la pensée (1794): d’un côté, l’Ancien Testament, avec l’Arche d’alliance et les Tables de la Loi; de l’autre, le Nouveau Testament, avec l’autel du «Dieu inconnu» croisé par l’apôtre Paul à Athènes. La «véritable sagesse» symbolisée par le peintre est celle de la connaissance éclairée par la Révélation, et la fresque met aussi en scène les deux personnages de Diderot et de Voltaire qui illustrent l’échec d’une philosophie réduite à ses seules forces...

vendredi 24 août 2012

La Guerre de Trente ans et l'histoire du livre

La tradition d’une historiographie trop étroitement nationale a une certaine tendance à faire négliger, en France, la question de la Guerre de Trente ans, laquelle constitue pourtant un des épisodes majeurs de l’histoire de l’Europe moderne. Au passage, le fait attire une fois de plus notre attention sur le danger présenté par des étiquettes que leur simple énonciation fait apparaître comme «naturelles», c’est-à-dire comme «normales». Notre tradition met l’accent sur les «guerres de Religion», qui prennent fin dans les dernières années du XVIe siècle, et elle considère la Guerre de Trente ans comme sorte de manifestation extérieure d’une politique conduite par des cardinaux ministres avant tout attentifs à assurer le pouvoir royal.
Au Château de Prague, "la" fenêtre de 1618
La réalité est bien différente, et la crise religieuse ouverte par le déclenchement de la Réforme protestante beaucoup plus ancienne et beaucoup plus complexe. L’historiographie de la Bohème est là pour nous rappeler que Jan Hus (vers 1370-1415) est considéré par les chercheurs tchèques comme l’un des initiateurs du protestantisme. Au XVIe siècle, les luttes (politiques) entre les princes allemands et l’empereur recouvrent aussi des oppositions religieuses, de même que la «Guerre de quatre-vingts ans» déclenchée par Guillaume le Taciturne aux Pays-Bas en 1568. Dans cet ensemble, la Guerre de Trente ans à proprement parler, ouverte par la seconde défenestration de Prague et qui se referme avec les traités de Westphalie (1648), marque le moment paroxystique, mais elle ne constitue certes pas un phénomène isolé.
Nous pourrions considérer ici le rôle de la guerre dans le développement d’une «publicistique» très moderne, appuyée, comme celle de Luther, sur les petites pièces et sur la propagande imprimée, puis, nouveauté, sur les périodiques (la Gazette!). Pourtant, l’historien du livre est aussi frappé par un phénomène original, que l’on observe certes antérieurement mais qui semble prendre alors une dimension nouvelle: il s’agit du déplacement de bibliothèques entières, que les vainqueurs s’approprient. Nous savons que la bibliothèque de Charles V était passée, au XVe siècle, dans les mains du comte de Bedford, tandis que l’intervention des Français en Italie s’accompagne du transfert de collections majeures, comme celle des rois de Naples.
Mais la crise religieuse semble donner au phénomène une dimension encore plus accentuée. Après la défenestration de Prague (1618), les États de Bohème et de Moravie offrent la couronne royale à l’électeur Frédéric V de Palatinat, calviniste, et gendre de Jacques Ier d’Angleterre. La défaite de la Montagne Blanche (8 nov. 1620) met brutalement un terme à la révolte, et ouvre une période de reprise en main, appuyée sur le transfert des richesses (les grandes familles tchèques sont remplacées par des fidèles de l’empereur) et sur l’essor systématique de la Contre-Réforme, le catholicisme étant défini comme religion d’État. Éphémère «roi d’un hiver», l’électeur palatin se réfugie à La Haye. La guerre, pourtant, va se poursuivre, et même s’étendre, par suite de l’intervention des puissances étrangères, le Danemark d’abord, bientôt la Suède, sans oublier la France.
La seconde défenestration de Prague, 1618
À Heidelberg, la Bibliotheca Palatina est alors l’une des plus riches d’Europe. Lorsque le comte Tilly s’empare de la ville, le 16 septembre 1622, la bibliothèque fait partie du butin des vainqueurs –l’empereur, le pape et Maximilien Ier de Bavière. On sait que le pape dépêche à Heidelberg son bibliothécaire Leone Allacci, et que la Palatina sera pour finir transférée à Rome, où elle intègre les collections pontificales. L’entrée en guerre de la Suède est marquée par de nouveaux transferts. Les souverains veulent aussi enrichir la bibliothèque royale de Stockholm, et ils s’emparent d’une partie de grandes collections d’Allemagne, et surtout des pays baltes et de Bohême-Moravie (Olmütz, Nikolsburg (avec les livres d’András Dudith), Krumau, Brünn, Prague, etc.). L’occupation de Munich par les Suédois, en 1632, entraînera encore le transfert à Gotha d’un certain nombre de volumes de la bibliothèque de Bavière, l'une des principales du temps.
Encore en 1648, alors que les négociations vont aboutir à Osnabrück, les Suédois s'emparent du château de Prague et de la ville de Malá Strana, et expédient à Stockholm une énorme quantité d'objets précieux correspondant surtout à l'essentiel des collections de Rodolphe II. La reine elle-même manifeste son intérêt pressant:
«Je vous prie [d'] envoyer pour mon compte la bibliothèque et les raretés qui se trouvent à Prague. Vous savez que ces objets sont les seuls auxquels je porte un grand intérêt.» Parmi ces trésors figure le célèbre Codex Argenteus, manuscrit copié à Ravenne, peut-être pour Théodoric, et donnant une partie de la Bible gothique d'Ulfila.
La Bible d'Ulfila, bibl. de l'Université d'Uppsala
Ces acquisitions permettent aux bibliothèques du nord (au premier chef Copenhague et Stockholm) de s’imposer parmi les plus riches de l’Europe moderne. Elles se poursuivent lorsque la richissime bibliothèque des Prémontrés de Strahov, aux portes de Prague, se trouve à son tour ponctionnée de quelques dix-neuf caisses de livres, expédiées par un régiment finnois au service de la Suède à l’Academia Aboensis de Turku –ces volumes seront malheureusement détruits à la suite de l’incendie de la bibliothèque au début du XIXe siècle. Rappelons d’ailleurs qu’une partie des fonds suédois rejoindra en définitive la Vaticane, lorsque le pape Alexandre VIII réussira, en 1689, à acquérir une grande partie de la bibliothèque de la reine Christine.
Il reste à s’interroger sur les causes de cet intérêt qui fait considérer les collections de livres en tant que telles comme partie du butin de guerre. Entre le modèle des princes humanistes italiens et celui des souverains absolutistes de l’Europe moderne, la bibliothèque est désormais en charge d’un nouveau statut politique: elle témoigne de la richesse de son propriétaire, de sa distinction en tant que «prince des lettres et des muses», et de son attention à appuyer sur la tradition écrite la modernisation de ses États, le cas échéant dans le cadre d’une université. L’hypothèse qui fait de la bibliothèque un objet politique, en articulant plus systématiquement sa constitution et son enrichissement avec la gloire du prince et avec la rationalité de l’action publique, demanderait pourtant à être vérifiée, et précisée.

lundi 2 mai 2011

Promenade à Strahov

Alors que la saison d’été approche, et que les regards se tournent vers la carte des hauts lieux touristiques à visiter, nous découvrons par hasard, sur Internet, une étonnante visite virtuelle d'une salle de la bibliothèque de Strahov, aux portes de Prague.
À Strahov, nous sommes dans un ancien faubourg de la ville, sur la rive gauche de la Vltava (la célèbre Moldau), où les moines de l’ordre de Prémontré s’installent en 1142, mais où une bibliothèque ne s’établit de manière durable qu’après la crise hussite. Encore à l’époque de la Guerre de Trente ans, une partie importante des collections est envoyée à Turku, en Finlande… C’est l’abbé Jan Lohelius, plus tard archevêque de Prague, qui fonde réellement la collection moderne.
Une première salle de bibliothèque, dite Salle de Théologie (Theologischer Bibliothekssaal), est élevée par l’architecte Giovanni Domenico Orsi de Orsini de 1671 à 1679, mais les locaux doivent être progressivement agrandis, avant qu’une seconde salle, destinée aux sciences profanes (la Philosophie, donc la Philosophischer Bibliothekssaal), ne soit construite en 1783-1786. Le bâtiment de la bibliothèque forme ainsi un ensemble autonome, organisé autour d'une cour, en arrière du couvent et de l’église. Les deux salles sont conçues sur le nouveau modèle de la bibliothèque des Lumières, combinant stockage (sur les rayonnages) et, au milieu, consultation des volumes: 16000 volumes environ dans la première salle, 50000 dans la seconde. La collection ancienne de Strahov (jusqu’au XIXe siècle inclus) comprend quelque 200000 volumes, dont 3286 manuscrits (l’Évangéliaire de Strahov a été copié à Tours vers 860) et environ 1500 incunables (tout particulièrement les rarissimes éditions produites en Bohême).
Strahov est justement célèbre pour la décoration de la bibliothèque. La salle de la Théologie est un modèle de bibliothèque baroque, alors que la salle de Philosophie est déjà aménagée de manière beaucoup plus sobre, et dans un style faisant penser au néo-classique. Les espaces de stockage y sont bien supérieurs (avec la galerie courant autour de la salle). En 1794, la salle est décorée de fresques par Franz Anton Maulpertsch (1724-1796), fresques qui retracent l’histoire de la pensée humaine dans l’optique moderne du joséphisme –l'histoire, de la Création de l’homme aux Lumières.
La représentation du Nouveau Testament est particulièrement intéressante, avec son autel «Au Dieu inconnu» (Ignoto Deo) faisant référence à un épisode de la vie de l’apôtre Paul lorsqu’il est à Athènes. Sur l’un des grands côtés de la fresque, les deux figures de Diderot et de Voltaire sont précipitées dans l’abîme (cf. cliché).
Le site Internet que nous signalons aujour- d’hui est réellement remarquable par les possibilités qu’il offre. La salle de Philosophie est présentée dans son ensemble, mais le logiciel permet de se déplacer à sa guise dans toutes les directions, et surtout de grossir tous les détails que l’on souhaite avec une qualité sans équivalent (par l’assemblage, nous dit-on, de 3000 clichés pris sur les lieux). Résultat: il est possible de lire individuellement les titres au dos de tous les volumes présent dans la salle (sauf si l’angle de vue ne convient pas). Une fois plus ou moins maîtrisée une manipulation qui peut devenir vertigineuse (les pilotes d’avions de chasse sont peut-être privilégiés à cet égard), on ne peut qu’admirer le résultat. On imagine aussi les possibilités que cette technique pourrait ouvrir à la recherche, par exemple en combinant les clichés des différents volumes avec les fiches catalographiques correspondantes, voire avec d’éventuels fichiers numériques. Et on imagine même la reconstitution possible de grandes bibliothèques disparues…
Bref, à vos claviers! Et signalons pour finir que la bibliothèque de  Strahov fait l'objet d'une notice détaillée dans le Handbuch de Bernhard Fabian.