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jeudi 20 juillet 2017

Une bibliothèque d'université aux XVIe-XVIIIe siècles (2)

Les membres des «nations germaniques» des différentes universités du Centre de la France (Orléans, Bourges et Poitiers) ont bénéficié de privilèges qui peuvent surprendre. En 1555, Conrad Marius, qui vient de Mayence, est étudiant à Poitiers quand il est  arrêté pour «avoir vescu selon la forme et religion qu’il dict estre gardée en son pays d’Allemaigne». Mais, à la requête qui lui est présentée lors de son séjour à Saint-Germain-en-Laye, le roi Henri II ordonne que Marius soit libéré, et cela pour des raisons éminemment politiques: il faut en effet préserver les «alliances, confédéracions et amytiez d’entre nous et les princes et estats dudict païs d’Allemagne et Saint Empire duquel ledict Marius est natif».
Bien plus tard, sous Louis XIV, la Nation Germanique d’Orléans publie chez Antoine Rousselet le catalogue des livres de sa bibliothèque (1664).
La page de titre en est ornée d’un petit bois représentant un aigle bicéphale. On sait par ailleurs que les exemplaires de la bibliothèque elle-mêmes ont souvent été reliés (avec estampage à chaud et marque d'appartenance sur les plats: Liber inclitae Nationis Germanicae in Academia Aurelianensi). Certains portent des ex dono manuscrits (Inclytae nationi germ. dono dedit Joannes De Cordes, Tornacensis pro tempore Procurator an. 1599, prim. decemb., par ex.). Pour un exemplaire en ligne, cliquer ici.
La bibliothèque possède quelques instruments scientifiques (des globes et une sphère armillaire) et, surtout, sa vocation s’est considérablement élargie depuis les origines. Alors qu'il s’agissait avant tout d’une collection juridique, nous sommes désormais devant un ensemble de 2626 titres, pratiquement tous des imprimés, répartis par grandes classes systématiques, puis par formats, avec un numéro d’ordre. La référence liminaire à Juste Lipse, plus encore la précision du sous-tri selon quatre formats (in folio, in quarto, in octavo, in duodecimo et decimo-sexto) laissent à penser que le rédacteur avait de bonnes connaissances de la science bibliographique dans son ensemble.
La tradition orléanaise s’impose toujours, et le droit représente, en 1664, la première série systématique, avec 780 titres (juridici). Parmi les classiques, on remarque les Expositiones de Sébastien Brant, données à Lyon par R. Odet en 1622, et achetées en quatre exemplaires par la bibliothèque (p. 24, n° 62).
Cependant, le droit est désormais suivi par les deux grandes sections de ce que nous pourrions appeler les sciences humaines :
- 569 titres relèvent en effet du domaine «géographie et histoire», qui constitue la série moderne par excellence. Cette section (où l’on trouve aussi un certain nombre d’historiens anciens, à commencer par César, Tacite, etc.) semble être la plus ouverte sur le plan de la géographie typographique et des langues d’impression.
- Les humanités s’inscrivent à un niveau de 504 titres (humaniores): il s’agit d’éditions des classiques de l’Antiquité (parfois acquis en plusieurs exemplaires), mais aussi de titres plus récents, comme les Essais de Montaigne dans la très belle édition d’Abel l’Angelier de 1595 (p. 35, n° 38. Deux exemplaires probablement d’une autre édition, p. 37, n° 44, et sept d’une troisième édition, p. 43, n° 217. Montaigne est déjà un classique).
Les trois sous-séries suivantes atteignent des niveaux plus faibles :
- 264 titres de théologie, dont un certain nombre d’exemplaires de la Bible, et surtout du Nouveau Testament en latin, en flamand, en italien et en français (par moins de quatorze exemplaires pour cette dernière édition: cf p. 7, n° 5). Les Loci communes de Mélanchthon, Bâle, 1561 (VD16, M 3664) sont classés dans la théologie.
- 184 titres de sciences politiques (politici). Cette section, dont le propos s’articule bien évidemment avec le domaine juridique mais qui intègre aussi la science militaire, est tout particulièrement signifiante pour l'historien, en ce qu’elle rend compte d'une théorie politique alors en pleine phase de modernisation. Parmi les points significatifs, le fait que la Nation Germanique ait acquis le texte de la République de Jean Bodin, en deux exemplaires, non pas dans l’original français, mais dans l’édition latine de 1586 (p. 47, n° 2).
Le catalogue se referme sur deux sections très intéressantes, qui relèvent du domaine littéraire au sens large. Les «romans» constituent un ensemble autonome, et ils sont dans leur grande majorité en français, mais aussi en italien. Il s’agit de titres bien connus (L’Astrée…), parfois aussi de titres plus négligés (comme Le Gascon extravagant, publié, de manière emblématique, l’année même de la sortie du Discours de la méthode). Nous serions volontiers disposés à voir dans cet ensemble de textes les prodromes d’un service de la «récréation» organisé en parallèle à la «bibliothèque d’études». La dernière section est ce que nous pourrions désigner comme celle des usuels: dictionnaires de la langue (dont un certain nombre de dictionnaires de l’allemand), puis dictionnaires juridiques et autres, et grammaires (des langues hébraïque, grecque, latine, française, italienne et flamande, cette dernière apparemment dans une édition de Londres, 1652).
Les deux domaines scientifiques des mathématiques (65 titres) et de la médecine (50 titres) s’inscrivent à des niveaux bien moindres.
Il serait très intéressant de rentrer dans le détail du catalogue, pour envisager, notamment, d'où les exemplaires peuvent venir, et pour essayer de retracer une conjoncture d’ensemble de la collection. Nous ne le ferons pas ici, mais ne pouvons que souligner le fait: il n’y a que peu de titres antérieurs à 1550. Dans la mesure où la bibliothèque en tant qu’institution n’a été mise en place que dans la seconde moitié du XVIe siècle, les ouvrages qui ont très certainement circulé à Orléans antérieurement appartenaient à titre privé à l’un ou à l’autre des membres de la Nation Germanique. En revanche, le catalogue de 1664 présente un certain nombre de titres a priori condamnés, et dont la publicité ne peut qu’étonner dans la France louis-quatorzienne. Citons un exemplaire de la Bible donnée par Froschauer à Zurich en 1543 (VD16, B 2619) à partir de la version d’Érasme et avec la collaboration de Bullinger; la concordance évangélique de Calvin, Genève, Conrad Badius, 1555, édition dédiée au Magistrat de Francfort; ou encore plusieurs Bibles allemandes de Luther, et la Hauspostilla du même auteur, Wittenberg, 1578 (VD16, ZV 10135).
Les lieux d’édition ne sont pas toujours indiqués mais, derrière Lyon et Paris figure en retrait un certain nombre de villes de province (Rouen, etc., voire Saumur) et de l’étranger (Anvers et Leyde, Francfort, Strasbourg, Helmstedt, Bâle, Genève, etc.). En définitive, il s'agit d'un ensemble remarquable, conçu et rassemblé dans le souci de remplir les services d'une véritable bibliothèque universitaire, dans laquelle les volumes les plus demandés seront acquis en plusieurs exemplaires. Un certain nombre de ces exemplaires est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque d'Orléans: on ne peut que regretter d'autant plus que le catalogue en ligne de celle-ci ne permette pas de les identifier, que le site Internet de l'établissement ne propose pas de commentaires sur les pièces les plus importantes qui y sont conservées, et que l'onglet renvoyant à l'histoire de la Bibliothèque ne fonctionne pas...

jeudi 26 juin 2014

Anthropologie du don de livres (2): un ecclésiastique bibliothécaire… et politicien

Nous revenons aujourd’hui sur la question du don de livres et de son analyse: la reconstitution de la Bibliothèque de Strasbourg après 1870 constitue à cet égard, comme nous l’avions dit, un exemple paradigmatique.
Nous sommes en pleine phase d’invention de la médiatisation moderne: la Guerre de 1870 elle-même avait été déclenchée presque par surprise, grâce à la réécriture par Bismarck de la célèbre dépêche d’Ems et à la manipulation de l'opinion qu'elle a permise. La reconstitution des collections livresques de Strasbourg se donne à lire dans la même perspective, et l’on est surpris d’observer, chez le savant philologue et bibliothécaire des princes de Fürstenberg qui en prend l'initiative, un art certain du lobbying et une science consommée des campagnes d’opinion conduites au service de son projet.
Barack établit en effet des listes de personnalités qu’il conviendrait d’intéresser à l’entreprise, il multiplie les appels successifs aux dons, il s’emploie à relancer et à élargir sa campagne en faisant appel à la presse périodique, et il n’hésite pas à écrire personnellement à telle ou telle figure tout particulièrement en vue. Les donateurs potentiels sont d’abord des bibliothécaires et des professionnels de la librairie, mais aussi des écrivains et des universitaires (Akademiker). Barack ne manque pas non plus de se tourner vers les autorités en place, qu’il s’agisse de Kuß, alors maire de Strasbourg, ou du comte Friedrich von Luxburg (1829-1905), désigné comme président de Basse-Alsace (Bezirkspräsident) –ce qui correspond à l'ancien poste de préfet du Bas-Rhin.
La  majorité des correspondants sollicités accepte bien évidemment d’apporter son appui, et de faire un don. Certains pourtant refusent, à l’image d’Anton Ruland, directeur de la bibliothèque de Wurzbourg. Il faut dire que Ruland (1809-1874) est une personnalité au moins… remarquable. Cet ancien étudiant en théologie (il passera le doctorat en 1834) est ordonné prêtre en 1832, mais il est appelé dès 1838 comme bibliothécaire à l’Université de Wurzbourg. Alors qu’il est brièvement chargé de la direction de l'établissement, sa volonté de réorganiser le service se heurte à de telles oppositions qu’on préfère l'éloigner en le nommant curé à Arnstein. Il ne sera pas, à Arnstein non plus, sans avoir quelques difficultés avec son évêque, en l'occurrence pour son intervention fracassante à propos de l'installation des Rédemptoristes en 1846 (cliché 1)...
Député sans interruption au Landtag de Bavière, à Munich, à compter de 1848, Ruland reprend, en 1850, la direction de la bibliothèque de Wurzbourg. Dans ces différentes charges il se signale par son activité sans relâche, par sa conception intransigeante du devoir et de l'honnêteté, mais aussi par son patriotisme bavarois: il a détesté la guerre austro-prussienne de 1866, au cours de laquelle la Bavière était alliée à l’Autriche, et il est opposé à l’entrée de la Bavière dans l’Empire en 1870, au point de se présenter alors au Landtag avec une grenade prussienne ramassée dans sa bibliothèque lors du siège de Wurzbourg quatre ans auparavant…
Rien de surprenant, on l’imagine, si le bouillant ecclésiastique, politicien et bibliothécaire, ne se rallie pas à l’entreprise de son collègue de Donaueschingen: il répond en effet à Barack, dès le 13 octobre en lui demandant de ne pas inscrire son nom parmi ceux des signataires de l’appel (cliché 2).
D’une part, il est, en tant que directeur d’une bibliothèque royale, une personnalité publique, qui ne saurait s’engager sans engager peu ou prou sa fonction elle-même. Si les choses se concrétisent, il aurait en tout état de cause besoin d’une autorisation officielle. Mais, surtout, le projet envisagé ne cadre pas avec ses idées –et on ne peut certes pas dire que Ruland mâche ses mots, ni qu'il soit un ami de la Prusse:
…Si Strasbourg reste sous la domination française, alors je vous rappelle la lettre du ministère français, qui décrit la destruction de la bibliothèque comme une «éternelle infamie attachée au nom du général prussien» et qui promet au nom de la France: «la bibliothèque de Strasbourg renaîtra riche et glorieuse». Que faire alors, si la France venait plus tard à expliquer qu’elle a repoussée avec mépris une aide financière allemande? Quelle serait alors notre position?
Mais si Strasbourg passe de manière permanente à la Prusse, alors (et je vous parle franchement) puisse la Prusse se charger elle-même de réparer son «éternelle infamie»! L’état d’esprit est tel aujourd’hui à Strasbourg que notre appel serait pour l’instant accueilli seulement avec un mépris apitoyé… (cf infra le texte original allemand).
Source: Archives BnuS
Les allusions concernent la correspondance échangée entre le recteur de Strasbourg et le ministère parisien dans les tout premiers jours de septembre 1870, correspondance publiée en partie par le Journal officiel et par les Débats. Elle trace, quelques semaines avant Barack, comme le contrepoint du futur projet de celui-ci, et témoigne une fois encore de toute la charge symbolique qu'il y a à rétablir la collection détruite:
Monsieur le Ministre,
L'incendie de la bibliothèque de Strasbourg, l’une des plus précieuses et des plus utiles de l’Europe par la rareté et le nombre de ses volumes, paraît être un fait accompli. La France reconstruira la ville de Strasbourg. J'ai l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous prier de me mettre à même de pourvoir le plus tôt possible à la recomposition de sa bibliothèque.
Une ville qui possède cinq Facultés, des savants illustres, des étudiants nombreux, ne saurait rester sans bibliothèque dès qu'elle sera rentrée dans le calme. Je prends donc la liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander les pouvoirs et les moyens nécessaires pour solliciter, sous votre autorisation, l’aide, le concours et les sacrifices patriotiques:
1) des riches dépôts de l’Instruction publique, des Lettres et des arts, de la Guerre et de l’Intérieur;
2) Des bibliothèques publiques de Paris et de la province qui voudraient disposer de leurs exemplaires en double;
3) Des sommités de la science et des lettres en ce qui concerne les exemplaires de leurs propres ouvrages ou les livres de leur bibliothèque dont ils pourraient se défaire;
4) De la librairie française tout entière, et des souscriptions de tous ceux qui s’intéressent aux malheurs et à l’héroïsme d’une ville si haut placée dans l’estime et les sympathies de l’Europe civilisée.
Ne serait-il pas possible, Monsieur le Ministre, de solliciter également, à cet effet, le concours généreux des bibliothèques et des écrivains des nations qui voudraient panser ainsi les blessures de la science française?

Texte allemand
...Bleibt Strassburg unter Frankreich, so errinere ich Sie an das Schreiben des Französischen Ministeriums, welches die Vernichtung dieser Bibliothek als eine «éternelle infamie attachée au nom du général prussien» bezeichnete und im Namen Frankreichs versprach: «la bibliothèque de Strasbourg renaîtra riche et glorieuse». Wie nun, wenn Frankreich später erklären würde, das es eine deutsche Subvention mit Verachtung abweise? Wie steh’n wir dann da?
Fällt aber Strassburg bleibend an Preussen, dann –ich rede aufrichtig– möge es selbst zur Tilgung seiner «éternelle infamie» beitragen! Auch ist die augenblickliche Stimmung Strassburgs eine solche, dass es unsern Aufruf nur mit mitleidiger Verachtung in diesem Momente aufnehmen würde…

jeudi 19 juin 2014

Anthropologie du don de livres (1)

Le don de livres a récemment fait l’objet de plusieurs études, portant notamment sur les dons effectués en faveur des maisons religieuses, ou encore sur les dons et contre-dons autour desquels se sont structurés les réseaux de l’humanisme, puis la république européenne des lettres aux XVIIe et XVIIIe siècles. On connaît la théorie anthropologique, selon laquelle le don relève d’une logique symbolique articulant trois temps fondamentaux (donner, recevoir, rendre) et fondant une économie dans laquelle le contre-don attendu peut prendre différentes formes, et se révéler en définitive plus enrichissant que le don initial. Donner, c’est aussi une manière essentielle de se reconnaître comme semblables et de construire un lien sociétal qui n’a d’ailleurs pas toujours besoin d’être rendu explicite (autrement dit, l’évergétisme peut être publié, ou non).
Le cas de la destruction de la Bibliothèque de Strasbourg pendant le siège de la ville en août 1870, et de la création d’une nouvelle bibliothèque d’abord fondée sur un Appel aux dons constitue un exemple d’autant plus significatif du système du don, qu’il peut être remarquablement documenté à partir des archives de l’institution (aujourd’hui, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg).
Rappelons les faits: le déclenchement de la guerre a été voulu par le chancelier Bismarck, mais considérablement facilité par les maladresses et par l’aveuglement de la diplomatie française. La guerre est un événement qui surprend par sa rapidité: début juillet, on est encore en pleine paix, la guerre est déclarée par la France le 19, le siège de Strasbourg commence exactement un mois plus tard (l19 août), et le bombardement détruit –notamment– la bibliothèque du Temple Neuf dans la nuit du 24 au 25. Encore une dizaine de jours, et ce sera la chute du Second Empire (4 septembre).
Il est inutile de revenir ici sur les richesses bibliographiques extraordinaires qui ont irrémédiablement disparu dans cette nouvelle nuit de la Saint-Barthélemy (10 000 incunables, 2500 manuscrits…). La fondation d’une nouvelle bibliothèque à Strasbourg est envisagée par le recteur alors que la ville est encore assiégée, mais elle sera d’abord le résultat d’une initiative privée, celle de Karl August Barack (1827-1900), philologue de formation, et bibliothécaire en charge de la superbe collection des princes de Fürstenberg à Donaueschingen.
Dès le 5 octobre, Barack propose en effet à ses collègues de Heidelberg, Karlsruhe, Fribourg et Tübingen de le rejoindre pour lancer un appel aux dons qui puisse servir à reconstituer une collection significative de livres dans la ville qui vient à peine de se rendre (27 septembre). Avec leur accord, il peut lancer un appel imprimé diffusé par la poste et par voie de presse (Aufruf zur Neubegründung einer Bibliothek in Straßburg [= Appel pour la refondation d’une bibliothèque à Strasbourg]). En définitive, l’Appel est signé d’un nombre sensiblement plus élevé de responsables de grandes bibliothèques (d’Ausgsbourg à Wolfenbüttel), mais aussi d’éditeurs ou de libraires.
La première chose qui frappe à la lecture du texte, c’est l’incertitude: on en est aux conjectures, dans une situation confuse, mais les «premières informations» données par des «personnalités officielles» (bei amtlichen Personen) laissent à penser que «tout, absolument tout» à la bibliothèque, a effectivement été détruit. Ces conjectures sont de quasi-certitudes, et la deuxième chose qui frappe, c’est le caractère allemand de l’Appel: «par toute l’Allemagne, cette perte est déplorée de la manière la plus profonde» (durch ganz Deutschland wird dieser Verlust auf’s Tiefste beklagt). Les lignes qui suivent répètent à plusieurs reprises les termes de «Allemand» et d'«Allemagne»: Strasbourg a joué historiquement un rôle privilégié s’agissant de l’«esprit allemand», de l’«art allemand» et de la «science allemande» (nous n’insistons pas ici sur le fait que le nationalisme au sens étroit du terme se donnera surtout à comprendre comme une déviation de l’analyse philologico-historique).
Suit une théorie de grandes figures convoquées comme des références, mais qui constituent de fait comme un panthéon de la «Strasbourg allemande» : «Gotfried [von Straßburg], Erwin [von Steinbach], Zwinger, Tauler…» sans oublier «Guttenberg» et un certain nombre d’autres jusqu’à Goethe.
Puis l’Appel concède: la gloire de l’ancienne bibliothèque, ses manuscrits et ses incunables, ne sera pas remplacée. Mais il est possible de constituer, en réunissant les forces, les fondements d’un nouveau «trésor intellectuel» (Geistesschatz), qui permette de rétablir à leur meilleur niveau «la science et la culture allemandes» dans une ville qui a été séparée de l’Allemagne depuis quelque deux siècles. Et les signataires de s’adresser
«A tous les Allemands, et notamment aux responsables ou propriétaires de bibliothèques, aux savants, aux auteurs, aux éditeurs, aux libraires d’ancien, aux universités, aux académies et autres sociétés savantes, et aux cercles scientifiques»,
pour les prier de contribuer à la reconstruction par des dons en livres ou en espèces. Note intéressante: on publiera périodiquement le bilan des dons, lesquels ne seront donc pas totalement gratuits.
Nous poursuivrons l’analyse de cet épisode réellement idéaltypique, en revenant sur la théorie du don, mais il est évident que la dimension «nationale» de l’Appel sera ressentie comme insuffisante dès lors que l’on veut que celui-ci prenne une dimension mondiale. Mais terminons aujourd’hui par une simple remarque: pourquoi la constitution d'une nouvelle bibliothèque publique à Strasbourg résulte-t-elle d'une initiative privée?
Il convient de rappeler que nous sommes encore, en septembre 1870, en pleine guerre, que Strasbourg est une ville française occupée (elle ne sera cédée à l’Allemagne que par le traité de Francfort), que l’Allemagne elle-même n’est pas encore unifiée (Barack lui-même est sujet du grand-duché de Bade), et qu’il n’existe donc aucune structure ou institution publique susceptible de prendre en charge l’opération. Barack a agi très vite, et son entreprise sera bien entendu rapidement intégrée dans les institutions nouvelles mises en place au niveau de l’Empire et du Reichsland d’Alsace-Lorraine.
Et, pour finir en revenant à l’économie du don, Barack, qui n’a évidemment pas ménagé sa peine ni économisé son temps, reçoit en retour bien plus qu’il n’avait donné, puisqu’il est nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale installée d’abord au Palais Rohan, puis dans le nouveau bâtiment terminé en 1895 –et que nous ré-inaugurerons à l'automne 2014.

lundi 17 février 2014

A Pau: le maître de poste bibliophile

La célébrissime vue, depuis le bd des Pyrénées
La ville de Pau, ancienne capitale du Béarn, possède une bibliothèque municipale à la tradition particulièrement riche. Elle la «valorise» (selon la novlangue du XXIe siècle) en organisant, du 16 janvier au 19 mars 2014, une exposition consacrée à 600 ans d’histoire et d’art du livre. Le livret imprimé à l’occasion de cette exposition est un modèle de mise en pages et d’élégance typographique. L’illustration en est tout particulièrement choisie, et soignée.
C’est en 1737 que l’Académie de Pau, pour la première fois, soumet aux Etats de Béarn un projet en vue de fonder une bibliothèque «publique», mais celui-ci n’est pas reçu. La première bibliothèque accessible au public date de 1744, quand l’abbé de Béségua, professeur de droit à l’Université, lègue à l’Académie sa propre bibliothèque, à condition de la rendre accessible. De manière plus classique, l’avenir de la bibliothèque de Pau s’inscrira dans la tradition de la Révolution: après nombre d’errements, les collections sont réunies d’abord à l’Ecole centrale (ancien collège jésuite), puis aux Cordeliers. Rappelons simplement ici que ces collections s’accroissent beaucoup au XIXe siècle, notamment par suite de la suppression de la bibliothèque du Palais de Pau, et de son reversement à la bibliothèque de la ville. Parmi les volumes, la magnifique collection André Manescau (1791-1875).
L’exposition offre ainsi l’opportunité de revenir sur la trajectoire d’une figure presque balzacienne. L’histoire de la famille Manescau est en effet très remarquable: l’activité traditionnelle est celle de maréchal-ferrand (comme l'indiquerait l’étymologie  du nom), quand deux frères réussissent en 1769 à obtenir la charge de maîtres de poste à Pau lorsque celle-ci est créée. Le relais, établi à l’intersection des routes de Bordeaux et de Paris, de Toulouse, d’Espagne et des différentes vallées pyrénéennes, se développe rapidement. A la génération suivante, Jean Manescau prend la suite de l’affaire, puis son fils, André, lequel a d’abord fait, comme il se doit dans cette bourgeoisie en voie d'ascension rapide, des études de droit, avant de s'inscrire comme avocat à Pau en 1812. Publiant en 1838 des Souvenirs de voyages, Nisard s’étonne de rencontrer à Pau une pléiade de bons esprits, qu’ils soient avocat, médecin, commerçant… ou maître de poste:
Il y a dans Pau tel maître de poste qui, tout en soignant ses foins et ses avoines, tout en gouvernant des chevaux et des postillons, sait plus bibliographie que certains bibliographes attitrés et visant aux académies ; et ce qui est plus rare, qui a autant d’esprit que de littérature, autant d’intelligence que de vrai savoir ; homme d’un accueil charmant, qui honore sa ville natale par la manière dont il en fait les honneurs (passage repris du Dictionnaire de la conversation et de la lecture, vol. t. XLI, Paris, Belin-Mandar, 1837, p. 376-377).
L’ascension sociale atteint son apogée, en partie grâce à l’intégration géographique due à la révolution des transports (qui pourtant ruinera, à terme, les maîtres de poste), en partie aussi grâce à l’essor d’une forme de tourisme qui fait des Pyrénées, et de l’Espagne, une destination «exotique» à la mode. Manescau est une figure caractéristique de la bourgeoisie libérale triomphant sous la monarchie de Juillet: ce propriétaire agronome et organisateur de plusieurs sociétés savantes (dont l’Académie), est aussi un botaniste, un amateur de littérature et un administrateur, comme maire de Pau de 1843 à 1848, et comme député des Basses-Pyrénées (plus tard débaptisées en Pyrénées-Atlantiques) à l’Assemblée législative de 1849. Son habitation de la place de Gramont est l'un des pôles de la vie culturelle et artistique de la ville.
Médiathèque de Pau, où est présentée l'exposition
Enfin, bien sûr, il est un collectionneur et un bibliophile, dont le nom apparaît parmi les souscripteurs de la Description de l'Egypte en 1830, à côté de ceux du baron Las Cases ou du comte Alexandre de La Rochefoucauld. Les quelque 5500 titres de sa bibliothèque seront achetés sur sa cassette (pour 47205f.) par Napoléon III, et entreront à la bibliothèque du château de Pau (1867: voir le Catalogue publié la même année, et Archives nationales, F21 847). A la suppression de celle-ci, ils sont déposés à la bibliothèque de la ville (1886). Ils constituent un ensemble de tout premier intérêt, s’agissant aussi bien d’éditions anciennes que d’ouvrages de la première moitié du XIXe siècle, dont beaucoup d’exemplaires portent des mentions et des dédicaces témoignant de l’étendue du cercle d’amis ou de simples connaissances de l’ancien maître de poste.
La collection Manescau enrichit l’exposition en cours, tandis que le personnage et ses livres ont fait l’objet plus anciennement  d’une autre exposition à la bibliothèque de Pau (1956).