Nous évoquions, dans un précédent billet, le dossier exemplaire du Lazarillo de Tormes, mais voici que nous voyons y intervenir un personnage très remarquable, en l’espère de Juan de Luna. Son cursus est idéaltypique de phénomènes majeurs: les transferts culturels (en l’occurrence entre l’Espagne, la France et l’Europe), mais aussi la problématique des appartenances religieuses, sans oublier le statut et le rôle de l’auteur et de l’intermédiaire culturel.
Luna (1575-1644) est probablement originaire de Tolède, il commence ses études en Espagne, mais il quitte le royaume en 1612 pour raison de religion (1). D’abord inscrit à la faculté de Théologie protestante de Montauban, il souhaite gagner la Hollande, mais, peut-être faute d'argent pour poursuivre le voyage, il s’installe à Paris au plus tard l’année du «mariage espagnol» entre Louis XIII et Anne d’Autriche (1615). Dans la capitale française, il se lance dans une activité d’interprète, de traducteur et d’enseignant, tout en essayant de s’assurer des appuis dans l’entourage de la cour royale. Il publie très vite, probablement en 1615-1616 (avec privilège), deux éditions successives d’un Arte breve y compendiossa para aprender a leer, pronunciar, escrevir y hablar la lengua Española dédié à Anne de Montafié comtesse de Soissons. C’est encore à Paris qu’il donnera ensuite des Dialogos familiares (1619), dédiés à Louis de Bourbon.
Enfin, c’est la nouvelle édition du Lazarillo, publiée «en casa Rolet Boutonné» en 1620 (avec privilège), cette fois avec une dédicace à Henriette de Rohan († 1629) (Losada Goya, 39). Qu’il s’agisse de la comtesse de Soissons, de son fils Louis de Bourbon ou de Henriette de Rohan, nous sommes clairement dans un environnement de très grands seigneurs qui penchent vers la Réforme (2).
Le libraire semble bien jouer un rôle décisif dans l’opération, puisque le texte du Lazarillo est celui de l’anonyme sorti à Anvers en 1554, mais avec une nouvelle «Continuation» rédigée par Luna lui-même: Secunda parte de la vida de Lazarillo de Tormes (…) por J. de Luna, castellano, intérprete de la lengua española. Contrairement à la première «Continuation», celle-ci recueille un franc succès, au point d’être la plus souvent éditée jusqu’au XIXe siècle. Losada Goya souligne que l’auteur y développe tout particulièrement sa critique à l’encontre du clergé, ce qui n’est en rien surprenant si l’on considère ses préférences confessionnelles. Signalons que la première partie porte par erreur le millésime de 1520, ce qui a induit bien des errements dans plusieurs catalogues et autres OPAC…
Mais le libraire parisien cherche à exploiter davantage le filon, et il sort, cette même année 1620, une traduction française de son Lazarillo (La Vie de Lazarillo de Tormes: Losada Goya, 39, p. 64 et suiv.). Il reprend pour ce faire la traduction de Pierre Bonfons («M.P.B.P.») pour la première partie, et fait traduire la seconde, à savoir la «Continuation» de Juan de Luna, par Vital d’Audiguier le Jeune.
L’édition parisienne en espagnol de 1620 a apparemment été bien diffusée dans le royaume, puisque nous en connaissons des exemplaires conservés non seulement à Paris, mais aussi à Amiens, Dijon, Lyon, Nancy, Troyes (prov. Hennequin) et Versailles (prov. Morel-Fatio). Les bibliothèques de Besançon et de Rouen en conservent chacune un exemplaire à l’adresse de Saragosse, Pedro Destar, 1620 – très certainement une fausse adresse, destinée en principe à faciliter la diffusion de l'édition parisienne au-delà des Pyrénées. D’autres exemplaires sont signalés dans les bibliothèques allemandes (Berlin, Halle, Wolfenbüttel, etc.) et italiennes, ainsi qu’à Londres.
La carrière internationale du Lazarillo ne se limite pas au seul royaume de France, mais il circule, voire il est imprimé en langue espagnole à l’extérieur de la Péninsule, comme nous l’avons dit pour l’Italie (à Milan). Madame Kasparova, qui a étudié la présence de la littérature espagnole dans les bibliothèques de Bohême à l’époque moderne, signale ainsi:
La bourgeoisie aussi appréciait cette littérature, puisque l'on trouve dans l'inventaire du maire de la Vieille ville de Prague Jiři Jan Reissmann, en 1694, la notice en tchèque Hystorye o Lasarylovi – Histoire de Lazarille. La Vida de Lazarillo se trouve aussi dans la bibliothèque des Lobkowicz de Roudnice dans une édition plantinienne de 1595 [Netherlandisch Books, 18259] (3).
De même, le Lazarillo est aussi traduit dans les principales langues européennes, parfois à partir non pas de l’original, mais du français comme langue source.
La
conjoncture de la librairie est très porteuse en France au lendemain
des Guerres de religion, tandis que la littérature espagnole jouit d’une
influence considérable dans le royaume: un réfugié sans moyens, comme
Juan de Luna à Paris, saura mettre à profit cet environnement pour
s’assurer, en remplissant un rôle d’«intermédiaire culturel», les
ressources indispensables à sa survie. Dans le même temps, il cherche,
par ses dédicaces, à se mettre sous la protection de plusieurs très
hauts personnages de la cour royale susceptibles de pencher du côté
protestant.
Quant à Juan de Luna, il se marie à Paris, où il poursuit une carrière de publiciste en même temps que d’agent diplomatique. En définitive pourtant, des personnages comme Luna, qui sont très profondément croyants, finissent probablement par réaliser que, chez les grands à l’ombre desquels ils cherchent à faire carrière, la foi n’est pas toujours le premier argument déterminant telle ou telle prise de parti: en France notamment, les rapports avec la monarchie et la recherche de la faveur princière, la compétition entre les grandes familles, les intrigues de cour continuelles (nous sommes sous une régence) et les complots avec l’étranger finissent par pousser notre émigré espagnol vers d’autres rives, qu’il imagine plus accueillantes. Le Luna à Londres en 1621, où il finit par s’établir à demeure, où il cherche à obtenir un poste de pasteur dans l’Église wallonne (au sein de laquelle se regroupent les francophones issus de l’émigration)… et où il continue à publier. Il décèdera dans la capitale anglaise en 1645.
Notes
(1) Sabina Collet Sedola, «Juan de Luna et la première édition de l’Arte breve», dans Bulletin hispanique, 79 (1977/1), p. 147-154 (avec d’importantes informations biographiques).
(2) Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay, Henriette de Rohan est la sœur de Henri de Rohan (1574-1638): les Rohan sont alliés aux Albret, et les Parthenay sont une puissante famille du Poitou ayant fait le choix de la Réforme. Cousin de Henri IV, Henri de Rohan épouse la fille de Sully, et poursuit une brillante carrière militaire. Il est de fait le chef du parti protestant après 1610, mais devra s’exiler, et trouvera la mort au service du duc de Saxe-Weimar à la bataille de Rheinfelden (1638). La fille de Juan de Luna naît à Paris en 1618, elle est baptisée par le pasteur Samuel Durand (Durant), tandis que son parrain est François comte d'Orval (le propre fils de Sully) et sa marraine Anne de Rohan.
(3) Jaroslava Kasparová, «La littérature espagnole du XVIe siècle et ses lecteurs tchèques des XVIe et XVIIe siècles», dans Revue française d’histoire du livre, 112-113 (2001), p. 73-105. L’auteur publie (p. 101) une ill. de la page de titre de l’éd. en fr. du Lazarillo (Paris, Antoine Coulon, 1637), dans l’exemplaire ayant appartenu à la bibliothèque des Jésuites de Cheb (Eger) en 1672. Pour la première trad. en alld, cf E. Herman Hespelt, « The first german translation of Lazarillo de Tormes », dans Hispanic Review, 4-2 (1936), p. 170-175. La première éd. cataloguée par le VD17 date cependant de 1617 (VD17, 23:271778H).
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vendredi 22 février 2019
dimanche 3 février 2019
Une "case study" très signifiante: le "Lazarillo de Tormes" (mi XVIe-XVIIe s.)
La publication de l’anonyme Vie de Lazarillo de Tormes, sortie en Espagne en 1554, est véritablement pour l’historien du livre un cas idéaltypique, en ce qu’elle permet d’illustrer de manière assez fascinante un certain nombre de points importants touchant ce domaine d'études –sans oublier l’histoire des littératures, puisque le Lazarillo est considéré comme le texte fondateur du «roman picaresque», que la discussion se poursuit s’agissant de l’identité de l’auteur tout comme de la chronologie de la rédaction et du premier mode de circulation du texte (par des copies manuscrites?), et que le titre a très vite connu une diffusion européenne.
Premier point: le petit texte (quelques dizaines de feuillets) bouge, et d’une manière sensible, d’une édition à l’autre. Donné en langue vernaculaire, il est publié à quelques mois d’intervalle, avec des variantes, dans quatre villes des territoires espagnols, Alcalá de Henares (Losada Goya, 38) (1), Burgos (chez J. De Junta), Medina del Campo et Anvers –cette dernière édition étant la seule munie d’un privilège, en l'occurrence un privilège impérial (cf cliché).
Plusieurs autres éditions sont données dès l’année suivante, notamment à Anvers, dans laquelle le texte primitif est augmenté d’une «continuation»: celle-ci semble cependant n’avoir recueilli qu’un médiocre succès, de sorte que seul son premier chapitre sera généralement reproduit, en manière de conclusion à la première partie du Lazarillo (aboutissant à un ensemble de huit chapitres au total).
Deuxième point: cette problématique du texte interfère avec celle de son contrôle. Dans les royaumes d’Espagne en effet, le rôle du Conseil de l’Inquisition suprême et générale monte en puissance à partir de 1483, et le Conseil multiplie les édits d’interdiction après 1521, décisions regroupées dans le premier Index espagnol de 1551. Or, le Lazarillo de Tormes présente nombre de passages critiques envers l’Église, par ex. à propos des Indulgences: rien de surprenant à ce qu’il figure comme tel dans le grand Cathalogus librorum qui prohibentur de Fernando Valdés de 1559.
Comme des exemplaires continuent pourtant d’en être importés, une nouvelle édition expurgée sortira dans la capitale de Madrid en 1573 (Lazarillo de Tormes castigado). Elle est l’œuvre de López de Velasco (vers 1534-1598), lequel explique avoir corrigé le texte initial pour le rendre acceptable par l’Église, et en avoir retiré l’essentiel de ce qui avait été introduit par la «Continuation»:
«Quoique l’ouvrage fût prohibé en ces royaumes, on le lisait et imprimait constamment au dehors. C’est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle n’étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide» (trad. de Valentine Castellarin).
La présence espagnole en dehors de la Péninsule ibérique explique que des éditions en espagnol soient aussi données à l’extérieur, par exemple à Milan en 1587 (La Vida de Lazarillo de Tormes), et à Bergamo dix ans plus tard. On notera une particularité significative: la Bibliothèque de Nîmes conserve un exemplaire de l’édition italienne de 1587, provenant de la bibliothèque de l’érudit protestant Guillaume Ranchin (1559-1605): nous retrouverons bientôt cette problématique propre à un livre toujours sulfureux et à son rapport à la Réforme.
Enfin, le troisième point concerne la question des transferts culturels, pour un titre qui devient très vite un succès européen, peut-être aussi grâce au rôle central joué par la place d’Anvers. En 1560, l’ouvrage est en effet traduit en français, probablement par Jean Garnier de Laval, et publié à Lyon par Jean Pullon, dit de Trin, pour le libraire Jean Saugrain. La traduction a été établie sur une édition sortie en 1555 chez Guillermo Simon à Anvers, mais A. Rumeau a montré que les compositeurs lyonnais avaient très probablement travaillé sur le manuscrit du traducteur et que, en cas de difficulté, ils ne s’étaient pas reportés au texte original (2). Une deuxième édition, donnée à Paris chez Jean Longis et Robert Le Magnier l’année suivante, fait quant à elle l’objet d’un privilège royal : or, elle reprend le texte de Lyon, mais en camouflant plus ou moins habilement le piratage de manière à se faire passer faussement pour l’édition originale protégée…
D’autres éditions du texte en espagnol ou en français sortiront, notamment à Paris chez les Bonfons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, avec une montée en puissance des présentations bilingues publiés dans une perspective d’apprentissage de la langue. La première est donnée en 1601 par «M.P.B. Parisien», un cryptonyme que l’on identifie très généralement avec le nom de Pierre, fils du libraire Nicolas Bonfons, et elle se présente précisément sous forme de traduction bilingue –donc, dans une perspective d’apprentissage de la langue. Elle sera reproduite chez Bonfons en 1609, tandis que sort en 1615, chez Jean Corrozet, une nouvelle édition bilingue, beaucoup plus soignée que la précédente, édition reprise dès 1616.
Une nouvelle édition sort encore, avec privilège du roi, à Paris chez R. Boutonné en 1620 (Losada Goya, n° 39). Cette édition, reprise en 1623 et en 1628, est aussi diffusée sous la fausse adresse de Saragosse (P. Destar), très certainement pour échapper aux contrôles des importations de librairie étrangère en Espagne. Elle a été préparée par une personnalité très remarquable, celle de Juan de Luna, sur laquelle nous nous réservons de revenir dans notre prochain billet. Une édition en français paraît la même année, à la même adresse, dans laquelle la première partie du Lazarillo reprend la traduction de M.P.B.P., tandis que la seconde est signé «L.S.D.», un cryptonyme que l’on a proposé d’attribuer à Vital d’Audignier.
Note
(1) Les numéros de notices renvoient au manuel de José Manuel Losada Goya, Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle: présence et influence, Genève, Droz, 1999. Donne la bibliographie complémentaire. L'hypothèse reste ouverte, de savoir s'il a éventuellement existé des éditions du Lazarillo antérieures à 1554.
(2) Losada Goya, ibid., p. 59. A. Rumeau, «La première traduction du Lazarillo: les éditions de 1560 et 1561», dans Bulletin hispanique, 82 (1980/2), p. 362-379.
Premier point: le petit texte (quelques dizaines de feuillets) bouge, et d’une manière sensible, d’une édition à l’autre. Donné en langue vernaculaire, il est publié à quelques mois d’intervalle, avec des variantes, dans quatre villes des territoires espagnols, Alcalá de Henares (Losada Goya, 38) (1), Burgos (chez J. De Junta), Medina del Campo et Anvers –cette dernière édition étant la seule munie d’un privilège, en l'occurrence un privilège impérial (cf cliché).
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| Lazarillo, Anvers, 1554 |
Deuxième point: cette problématique du texte interfère avec celle de son contrôle. Dans les royaumes d’Espagne en effet, le rôle du Conseil de l’Inquisition suprême et générale monte en puissance à partir de 1483, et le Conseil multiplie les édits d’interdiction après 1521, décisions regroupées dans le premier Index espagnol de 1551. Or, le Lazarillo de Tormes présente nombre de passages critiques envers l’Église, par ex. à propos des Indulgences: rien de surprenant à ce qu’il figure comme tel dans le grand Cathalogus librorum qui prohibentur de Fernando Valdés de 1559.
Comme des exemplaires continuent pourtant d’en être importés, une nouvelle édition expurgée sortira dans la capitale de Madrid en 1573 (Lazarillo de Tormes castigado). Elle est l’œuvre de López de Velasco (vers 1534-1598), lequel explique avoir corrigé le texte initial pour le rendre acceptable par l’Église, et en avoir retiré l’essentiel de ce qui avait été introduit par la «Continuation»:
«Quoique l’ouvrage fût prohibé en ces royaumes, on le lisait et imprimait constamment au dehors. C’est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle n’étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide» (trad. de Valentine Castellarin).
La présence espagnole en dehors de la Péninsule ibérique explique que des éditions en espagnol soient aussi données à l’extérieur, par exemple à Milan en 1587 (La Vida de Lazarillo de Tormes), et à Bergamo dix ans plus tard. On notera une particularité significative: la Bibliothèque de Nîmes conserve un exemplaire de l’édition italienne de 1587, provenant de la bibliothèque de l’érudit protestant Guillaume Ranchin (1559-1605): nous retrouverons bientôt cette problématique propre à un livre toujours sulfureux et à son rapport à la Réforme.
Enfin, le troisième point concerne la question des transferts culturels, pour un titre qui devient très vite un succès européen, peut-être aussi grâce au rôle central joué par la place d’Anvers. En 1560, l’ouvrage est en effet traduit en français, probablement par Jean Garnier de Laval, et publié à Lyon par Jean Pullon, dit de Trin, pour le libraire Jean Saugrain. La traduction a été établie sur une édition sortie en 1555 chez Guillermo Simon à Anvers, mais A. Rumeau a montré que les compositeurs lyonnais avaient très probablement travaillé sur le manuscrit du traducteur et que, en cas de difficulté, ils ne s’étaient pas reportés au texte original (2). Une deuxième édition, donnée à Paris chez Jean Longis et Robert Le Magnier l’année suivante, fait quant à elle l’objet d’un privilège royal : or, elle reprend le texte de Lyon, mais en camouflant plus ou moins habilement le piratage de manière à se faire passer faussement pour l’édition originale protégée…
D’autres éditions du texte en espagnol ou en français sortiront, notamment à Paris chez les Bonfons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, avec une montée en puissance des présentations bilingues publiés dans une perspective d’apprentissage de la langue. La première est donnée en 1601 par «M.P.B. Parisien», un cryptonyme que l’on identifie très généralement avec le nom de Pierre, fils du libraire Nicolas Bonfons, et elle se présente précisément sous forme de traduction bilingue –donc, dans une perspective d’apprentissage de la langue. Elle sera reproduite chez Bonfons en 1609, tandis que sort en 1615, chez Jean Corrozet, une nouvelle édition bilingue, beaucoup plus soignée que la précédente, édition reprise dès 1616.
Une nouvelle édition sort encore, avec privilège du roi, à Paris chez R. Boutonné en 1620 (Losada Goya, n° 39). Cette édition, reprise en 1623 et en 1628, est aussi diffusée sous la fausse adresse de Saragosse (P. Destar), très certainement pour échapper aux contrôles des importations de librairie étrangère en Espagne. Elle a été préparée par une personnalité très remarquable, celle de Juan de Luna, sur laquelle nous nous réservons de revenir dans notre prochain billet. Une édition en français paraît la même année, à la même adresse, dans laquelle la première partie du Lazarillo reprend la traduction de M.P.B.P., tandis que la seconde est signé «L.S.D.», un cryptonyme que l’on a proposé d’attribuer à Vital d’Audignier.
Note
(1) Les numéros de notices renvoient au manuel de José Manuel Losada Goya, Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle: présence et influence, Genève, Droz, 1999. Donne la bibliographie complémentaire. L'hypothèse reste ouverte, de savoir s'il a éventuellement existé des éditions du Lazarillo antérieures à 1554.
(2) Losada Goya, ibid., p. 59. A. Rumeau, «La première traduction du Lazarillo: les éditions de 1560 et 1561», dans Bulletin hispanique, 82 (1980/2), p. 362-379.
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dimanche 29 avril 2018
Iconographie du livre et des lecteurs
Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises de l’iconographie du livre et de tout ce qui se rapporte au livre, à travers des analyses de tableaux mettant en scène l’Annonciation, le Christ devant les docteurs, le livre qui tombe, ou encore d’autres thèmes –nous avons aussi, à l’occasion, présenté des sculptures, par ex. à propos de la Vierge lisant. Il est d’autant plus agréable pour nous de signaler la conférence tenue sur cette question, au Musée du Prado (Madrid), par notre collègue Madame Maria Luisa López-Vidriero. Comme chacun sait, Madame López-Vidriero est conservateur général des bibliothèques, et elle dirige la Bibliothèque du Palais royal de Madrid. Sa conférence est disponible en ligne.
Mais prenons maintenant, par pur plaisir, un autre exemple de cette même approche, exemple qui ne fera pas partie des somptueuses collections madrilènes: il s’agit du célèbre «Autel de Torgau», peint par Lucas Cranach l’Ancien et aujourd’hui conservé à la Fondation Städel de Francfort. Le tableau, un triptyque, est daté de 1509, et il met en scène La Sainte parenté, formule à entendre comme désignant la famille «large» du Christ: outre les parents, la figure majeure est celle de sainte Anne, qui se serait mariée trois fois, et aurait eu un certain nombre d’enfants, tous liés aux débuts du christianisme. Au centre du volet principal, la Vierge Marie, avec Joseph en arrière sur la gauche; à gauche de la Vierge (à droite pour le spectateur), sainte Anne est en robe rouge, et tient le Christ dans les bras. Au niveau supérieur, trois personnages observent la scène: il s’agit des trois époux de sainte Anne, Joachim, Cléophas et Salomas (Salomé).
En arrière du thème religieux, se profile la dimension politique de l’œuvre: au centre, parmi les époux de sainte Anne, on reconnaît la figure de l’empereur Maximilien, tandis que la famille des princes de Saxe (les Wettin) est elle-même intégrée à la généalogie du Christ. Voici en effet, sur les deux volets du triptyque, les deux demi-sœurs de Marie, et leurs époux: à gauche, Alphée se présente sous la physionomie du prince électeur Frédéric (III) le Sage (1463-1523), le propre patron de Cranach (lequel est peintre de la cour électorale depuis 1504); et, sur le volet de droite, Zébédée a reçu celle du frère et futur successeur de Frédéric (III), le duc Jean (plus tard, Jean Ier le Constant (der Beständige), 1468-1532). Leurs deux enfants, saint Jean l’Évangéliste et saint Jacques le Majeur, jouent à leurs pieds. Par la disposition du tableau, les princes de Saxe proclament leur loyauté à l’égard de l’empereur Maximilien (si l'on s'en tient à la généalogie ici mise en scène, ils sont comme les gendres de l'empereur), en même temps qu’ils participent à la famille mythique du Christ...
Notre propos n’est pas de nous étendre sur les phénomènes dont le célèbre tableau donne implicitement témoignage: le succès du motif de la Sainte Parenté à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, surtout dans les pays allemands, l’importance de la famille large, le statut et le rôle de la femme, voire la présence d’une dimension sacrée dans le cadre de la vie quotidienne.
Mais c’est la figure du duc Jean qui nous retiendra pour finir, avec une perspective touchant à l’anthropologie: dans une architecture antiquisante inspirée des idées humanistes, le duc est assis près d’une fenêtre, dans son somptueux manteau de cour. Il tient ouvert dans les mains un grand volume in-folio, dont la reliure de velours rouge est protégée par une série de boulons de cuivre, et il est plongé dans la lecture. La position du lecteur n’est pas celle, bien plus fréquemment mise en scène, de l’intellectuel, père de l’Eglise ou docteur de l’université, représenté avec un certain nombre de ses attributs (les lunettes…) face à sa table de travail: le duc, confortablement assis, est complètement absorbé dans le volume qu’il tient dans les mains, et aucun autre livre ne se donne à voir dans la pièce. Le thème général du retable laisse à penser qu’il s’agirait d’un texte à caractère religieux, mais le format exclut le petit livre de piété, et l’épaisseur exclut l’hypothèse de la Bible elle-même. Avouons-le, nous pourrions bien plutôt penser à un livre de cour (peut-être même un recueil de généalogie ?): en tous les cas, c’est un objet remarquable, dont la somptuosité illustre la distinction du pouvoir et du prince absolu.
La lecture, bientôt l’organisation d’une bibliothèque et, à terme, son ouverture au public, s’imposent alors peu à peu comme des attributs du pouvoir dans les principautés territoriales modernes.
NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.
Mais prenons maintenant, par pur plaisir, un autre exemple de cette même approche, exemple qui ne fera pas partie des somptueuses collections madrilènes: il s’agit du célèbre «Autel de Torgau», peint par Lucas Cranach l’Ancien et aujourd’hui conservé à la Fondation Städel de Francfort. Le tableau, un triptyque, est daté de 1509, et il met en scène La Sainte parenté, formule à entendre comme désignant la famille «large» du Christ: outre les parents, la figure majeure est celle de sainte Anne, qui se serait mariée trois fois, et aurait eu un certain nombre d’enfants, tous liés aux débuts du christianisme. Au centre du volet principal, la Vierge Marie, avec Joseph en arrière sur la gauche; à gauche de la Vierge (à droite pour le spectateur), sainte Anne est en robe rouge, et tient le Christ dans les bras. Au niveau supérieur, trois personnages observent la scène: il s’agit des trois époux de sainte Anne, Joachim, Cléophas et Salomas (Salomé).
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| © Städelsches Kunstinstitut Frankfurt a/Main, Inv. 1398 |
Notre propos n’est pas de nous étendre sur les phénomènes dont le célèbre tableau donne implicitement témoignage: le succès du motif de la Sainte Parenté à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, surtout dans les pays allemands, l’importance de la famille large, le statut et le rôle de la femme, voire la présence d’une dimension sacrée dans le cadre de la vie quotidienne. Mais c’est la figure du duc Jean qui nous retiendra pour finir, avec une perspective touchant à l’anthropologie: dans une architecture antiquisante inspirée des idées humanistes, le duc est assis près d’une fenêtre, dans son somptueux manteau de cour. Il tient ouvert dans les mains un grand volume in-folio, dont la reliure de velours rouge est protégée par une série de boulons de cuivre, et il est plongé dans la lecture. La position du lecteur n’est pas celle, bien plus fréquemment mise en scène, de l’intellectuel, père de l’Eglise ou docteur de l’université, représenté avec un certain nombre de ses attributs (les lunettes…) face à sa table de travail: le duc, confortablement assis, est complètement absorbé dans le volume qu’il tient dans les mains, et aucun autre livre ne se donne à voir dans la pièce. Le thème général du retable laisse à penser qu’il s’agirait d’un texte à caractère religieux, mais le format exclut le petit livre de piété, et l’épaisseur exclut l’hypothèse de la Bible elle-même. Avouons-le, nous pourrions bien plutôt penser à un livre de cour (peut-être même un recueil de généalogie ?): en tous les cas, c’est un objet remarquable, dont la somptuosité illustre la distinction du pouvoir et du prince absolu.
La lecture, bientôt l’organisation d’une bibliothèque et, à terme, son ouverture au public, s’imposent alors peu à peu comme des attributs du pouvoir dans les principautés territoriales modernes.
NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.
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mercredi 3 janvier 2018
Nouvelle publication
Frédéric Barbier,
«Entre le manuscrit et l’imprimé: les bibliothèques occidentales, XVe-XVIIe siècle»,
dans
Doce siglos de materialidad del libro : estudios sobre manuscritos e impresos entre los siglos VIII y XIX,
dir. Manuel José Pedraza Gracia,
Zaragoza, Prensas de la Universidad de Zaragoza, 2017, p. 186-206
(« In culpa est », 4).
ISBN 978-84-16935-63-5
Cette annonce nous donne l’occasion de souligner le très grand intérêt scientifique non seulement de ce gros volume (606 p., et les illustrations), mais aussi de l’ensemble des publications produites par nos collègues historiens du livre à Salamanque (y compris la revue Titivillus: revista internacional sobre libro antiguo, laquelle est aussi présente sur Facebook).
On nous excusera de ne pas citer ici toutes les contributions du volume, mais de nous limiter à mentionner quelques thèmes relevant des XIVe-XVIe siècles (la publication suit l'ordre chronologique): le marché et la distribution des livres au bas Moyen Âge (Maria Jesús López Montilla); continuité et changement dans la transition du manuscrit à l’imprimé (Felix de La Fuente Andrés); les Manicules en fresques en Castille (Josemi Lorenzo Arribas); les traités de l’astrolabe entre manuscrit et imprimé (Azucena Hernández Pérez); la correction éditorial dans les impressions incunables de Castille (Maria Isabel de Páiz), etc.
Un des immenses avantages du volume réside dns le fait qu'il transcende la chronologie traditionnelle des universités, ce qui de fait devrait être la règle en histoire du livre: pour donner la mesure de l’ampleur de la fourchette ici envisagée indiquons que la dernière contribution traite de la publicité imprimée à Barcelone dans la seconde moitié du XIXe siècle (Isaura Solé Boladeras).
Les trois titres publiés précédemment dans la même série traitaient du Paratexte, du prix du livre en Espagne de 1543 à 1806, et des problèmes de commerce et de distribution.
* Titivillus, le démon des copistes, puis des compositeurs typographiques, recueille dans son sac toutes les coquilles et autres erreurs commises dans les livres, et les enregistre sur ses tablettes, de manière à pouvoir les présenter aux fautifs le jour du Jugement dernier...
«Entre le manuscrit et l’imprimé: les bibliothèques occidentales, XVe-XVIIe siècle»,
dans
Doce siglos de materialidad del libro : estudios sobre manuscritos e impresos entre los siglos VIII y XIX,
dir. Manuel José Pedraza Gracia,
Zaragoza, Prensas de la Universidad de Zaragoza, 2017, p. 186-206
(« In culpa est », 4).
ISBN 978-84-16935-63-5
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| Titivillus, le démon des copistes * |
On nous excusera de ne pas citer ici toutes les contributions du volume, mais de nous limiter à mentionner quelques thèmes relevant des XIVe-XVIe siècles (la publication suit l'ordre chronologique): le marché et la distribution des livres au bas Moyen Âge (Maria Jesús López Montilla); continuité et changement dans la transition du manuscrit à l’imprimé (Felix de La Fuente Andrés); les Manicules en fresques en Castille (Josemi Lorenzo Arribas); les traités de l’astrolabe entre manuscrit et imprimé (Azucena Hernández Pérez); la correction éditorial dans les impressions incunables de Castille (Maria Isabel de Páiz), etc.
Un des immenses avantages du volume réside dns le fait qu'il transcende la chronologie traditionnelle des universités, ce qui de fait devrait être la règle en histoire du livre: pour donner la mesure de l’ampleur de la fourchette ici envisagée indiquons que la dernière contribution traite de la publicité imprimée à Barcelone dans la seconde moitié du XIXe siècle (Isaura Solé Boladeras).
Les trois titres publiés précédemment dans la même série traitaient du Paratexte, du prix du livre en Espagne de 1543 à 1806, et des problèmes de commerce et de distribution.
* Titivillus, le démon des copistes, puis des compositeurs typographiques, recueille dans son sac toutes les coquilles et autres erreurs commises dans les livres, et les enregistre sur ses tablettes, de manière à pouvoir les présenter aux fautifs le jour du Jugement dernier...
vendredi 6 octobre 2017
Une histoire de la "bibliophilie"
Le séminaire sur la bibliophilie et la collection de livres qui vient de se tenir à Madrid a permis de souligner plusieurs points fondamentaux. Mais nous saluons d’abord une entreprise qui réintroduit dans le champ de la recherche universitaire une pratique traditionnellement restée marginale, quand bien même la collection de livres et la bibliophilie ont joué un rôle notable dans l’économie du livre depuis la fin du Moyen Âge et le tournant de l’époque moderne jusqu'à aujourd'hui.
Par commodité, nous regrouperons certains des enseignements du séminaire autour d'un projet de typologie. La pratique de la collection, et la constitution de bibliothèques qui correspondent a priori à des collections privées (même si elles sont dites «publiques»), fonctionnent en effet comme des paradigmes variant d’un espace et d’une chronologie à l’autre. Essayons-nous à la repérer, et à les regrouper.
Un premier modèle serait celui de la bibliothèque humaniste, dont l'objet est encyclopédique, en Italie comme à Nuremberg –et à Séville. Dans un second temps, c’est le modèle de la bibliothèque baroque qui émerge et qui s’impose rapidement –entendons, de la bibliothèque comme attribut d’un pouvoir qui se constitue alors à la fois comme rationnel et comme absolu. Cette chronologie recouvre une partie importante de la période d’Ancien Régime, à savoir les XVe-XVIIe siècles.
La bibliophilie au sens moderne du terme constitue une catégorie nouvelle, qui s'appuie celle du rare, voire du «curieux», et elle apparaît surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle: à côté de la bibliothèque, l’espace privilégié du livre rare est alors désigné comme celui du «cabinet choisi». Nous sommes devant une logique de distinction, dans l’acception sociologique du terme, logique qui s’articule avec les formes de la sociabilité du monde des Lumières, et notamment avec la conversation. La bibliophilie suppose par ailleurs l’élaboration d’un véritable «canon» de ce qu’il est légitime ou non de collectionner: ce canon est notamment donné par les publications des grands libraires parisiens, dont le plus importante est Debure, mais il est aussi défini par les principaux prescripteurs –les princes et leurs bibliothécaires, et les grands collectionneurs. Ceux-ci appartiennent très généralement à la noblesse, dans la France du XVIIIe siècle comme en Europe centrale, voire dans le Nouveau Monde.
Même si la bibliophilie fait l’objet de critiques sévères de la part du monde savant, parce qu’elle se traduit par une hausse des prix moyens du livre, la question reste posée: le déplacement du paradigme de la collection ne serait-il pas à mettre en parallèle avec le déplacement du pôle de pouvoir, et le passage de la «cour» à la «ville» et à ses salons?
Le dernier temps est celui d’un nouveau déplacement, dans lequel les catégories de l’identité et de la collectivité montent en puissance, avec l’élaboration d’une science de la langue et de ses productions (la philologie) qui attire l'attention sur des productions textuelles jusque là plus négligées. Il intervient aussi la définition d’identités collectives définies précisément par leur langue, par leur littérature… et par leur bibliothèque (cf réf. bibliographique: Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives). On le sait, la catégorie elle-même de la nation est alors elle aussi en cours d’élaboration, tout particulièrement en France et dans l'espace germanique.
Un des points forts du programme de Madrid a porté sur sa dimension comparative. Certes, la construction d’une typologie est censée faciliter la compréhension, mais elle ne constitue jamais qu’une hypothèse: les modèle se superposent pour partie, parce que les chronologies changent selon la géographie (les structures politiques et sociales sont différentes, les appartenances religieuses varient, etc.). Le modèle débouche donc sur une simplification: celui que semble avoir privilégié le séminaire de Madrid est d'ordre fonctionnaliste, et s’appuie sur la catégorie centrale du pouvoir. D’autres approches seraient tout aussi légitimes, relatives aux différentes composantes permettant de décrire le système de la collection et de la bibliophilie: les pratiques, les représentations (les portraits de collectionneurs, les reliures, les ex libris), les contenus, les discours et les critiques (pensons à La Bruyère), les intermédiaires et leurs réseaux (experts et autres), etc.
Certaines collectivités correspondent plus précisément à ce modèle théorique, quand d’autres manifestent un décalage lui-même signifiant, parce que leur histoire n’est pas la même, parce que leurs traditions livresques diffèrent et parce que leurs possibilités d’accéder au marché des exemplaires disponibles sont elles aussi très différentes.
C’est pourtant le rôle de la typologie, que de mettre en lumière les éléments et les facteurs qu’elle ne prend pas directement en considération, mais qui n’en contribuent pas moins à sa détermination. Plusieurs très bonnes conférences présentées au cours du séminaire, notamment par des jeunes chercheurs, les ont envisagés plus précisément, par ex. sur la définition et sur le rôle des «intermédiaires» dans le monde des bibliophiles espagnols du XVIIIe siècle, sur la question du genre (les femmes apparaissent aussi parmi les collectionneurs), ou encore à travers des études de cas (entre autres, sur le marquis de Villagarcía),
Autant d’éléments, parmi d’autres, qui restent ouverts pour la recherche à venir.
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| Ouverture du séminaire dans un cadre éminemment symbolique, la Bibliothèque du Palais Royal de Madrid |
Un premier modèle serait celui de la bibliothèque humaniste, dont l'objet est encyclopédique, en Italie comme à Nuremberg –et à Séville. Dans un second temps, c’est le modèle de la bibliothèque baroque qui émerge et qui s’impose rapidement –entendons, de la bibliothèque comme attribut d’un pouvoir qui se constitue alors à la fois comme rationnel et comme absolu. Cette chronologie recouvre une partie importante de la période d’Ancien Régime, à savoir les XVe-XVIIe siècles.
La bibliophilie au sens moderne du terme constitue une catégorie nouvelle, qui s'appuie celle du rare, voire du «curieux», et elle apparaît surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle: à côté de la bibliothèque, l’espace privilégié du livre rare est alors désigné comme celui du «cabinet choisi». Nous sommes devant une logique de distinction, dans l’acception sociologique du terme, logique qui s’articule avec les formes de la sociabilité du monde des Lumières, et notamment avec la conversation. La bibliophilie suppose par ailleurs l’élaboration d’un véritable «canon» de ce qu’il est légitime ou non de collectionner: ce canon est notamment donné par les publications des grands libraires parisiens, dont le plus importante est Debure, mais il est aussi défini par les principaux prescripteurs –les princes et leurs bibliothécaires, et les grands collectionneurs. Ceux-ci appartiennent très généralement à la noblesse, dans la France du XVIIIe siècle comme en Europe centrale, voire dans le Nouveau Monde.
Même si la bibliophilie fait l’objet de critiques sévères de la part du monde savant, parce qu’elle se traduit par une hausse des prix moyens du livre, la question reste posée: le déplacement du paradigme de la collection ne serait-il pas à mettre en parallèle avec le déplacement du pôle de pouvoir, et le passage de la «cour» à la «ville» et à ses salons?
Le dernier temps est celui d’un nouveau déplacement, dans lequel les catégories de l’identité et de la collectivité montent en puissance, avec l’élaboration d’une science de la langue et de ses productions (la philologie) qui attire l'attention sur des productions textuelles jusque là plus négligées. Il intervient aussi la définition d’identités collectives définies précisément par leur langue, par leur littérature… et par leur bibliothèque (cf réf. bibliographique: Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives). On le sait, la catégorie elle-même de la nation est alors elle aussi en cours d’élaboration, tout particulièrement en France et dans l'espace germanique.
Un des points forts du programme de Madrid a porté sur sa dimension comparative. Certes, la construction d’une typologie est censée faciliter la compréhension, mais elle ne constitue jamais qu’une hypothèse: les modèle se superposent pour partie, parce que les chronologies changent selon la géographie (les structures politiques et sociales sont différentes, les appartenances religieuses varient, etc.). Le modèle débouche donc sur une simplification: celui que semble avoir privilégié le séminaire de Madrid est d'ordre fonctionnaliste, et s’appuie sur la catégorie centrale du pouvoir. D’autres approches seraient tout aussi légitimes, relatives aux différentes composantes permettant de décrire le système de la collection et de la bibliophilie: les pratiques, les représentations (les portraits de collectionneurs, les reliures, les ex libris), les contenus, les discours et les critiques (pensons à La Bruyère), les intermédiaires et leurs réseaux (experts et autres), etc.
Certaines collectivités correspondent plus précisément à ce modèle théorique, quand d’autres manifestent un décalage lui-même signifiant, parce que leur histoire n’est pas la même, parce que leurs traditions livresques diffèrent et parce que leurs possibilités d’accéder au marché des exemplaires disponibles sont elles aussi très différentes.
C’est pourtant le rôle de la typologie, que de mettre en lumière les éléments et les facteurs qu’elle ne prend pas directement en considération, mais qui n’en contribuent pas moins à sa détermination. Plusieurs très bonnes conférences présentées au cours du séminaire, notamment par des jeunes chercheurs, les ont envisagés plus précisément, par ex. sur la définition et sur le rôle des «intermédiaires» dans le monde des bibliophiles espagnols du XVIIIe siècle, sur la question du genre (les femmes apparaissent aussi parmi les collectionneurs), ou encore à travers des études de cas (entre autres, sur le marquis de Villagarcía),
Autant d’éléments, parmi d’autres, qui restent ouverts pour la recherche à venir.
vendredi 15 septembre 2017
Colloque d'histoire du livre
BIBLIOFILIA Y ELITES. MUDANZAS EN EL COLECCIONISMO
Sedes: Real Biblioteca
y
Facultad de Geografía e Historia, UCM
Fecha: 5 y 6 de octubre de 2017
Organización:
María Luisa López-Vidriero Abelló, RB
Fernando Bouza, UCM. ARISTIBER. PROYECTO MINECO HAR2014.54492-P Culturas aristocráticas en el Siglo de Oro ibérico: usos, modelos, saberes y comunidades políticas; y Grupo de Investigación Virtuosa pars. Política y cultura de las elites ibéricas en la alta Edad moderna (España y Portugal, siglos XVI-XVII) GI/UCM/970759
Ponencias 40’ / Presentaciones de Seminario 20’
5 de octubre
9’30-10’15Bienvenida oficial: José Luis Díez, Director de Colecciones Reales y Museo de Colecciones Reales
Presentación: María Luisa López-Vidriero Abelló, Directora de la Real Biblioteca
10’15-11’45
I GRUPO Y SOCIEDAD BIBLIÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
Maria Cristina Misiti, Ministero dell'Istruzione, dell'Università e della Ricerca, Roma
Fabio Chigi, « l’uomo cui erano gradite la letteratura più polita, che chiamano humanità e le piacevoli conversationi»
Jean-Marc Chatelain. Directeur de la Réserve des livres rares. Bibliothèque nationale de France, Paris
Les origines culturelles de la bibliophilie française du XVIIIe siècle : hypothèses de travail
11’45-12’15: coffe break
12’30- 14’15
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Frédéric Barbier, École Pratique des Hautes Études, París
De la bibliophilie à la problématique de l’identité : la Nef des fous (Das Narrenschiff)
István Monok, Académie Hongroise des Sciences, Budapest
Du lecteur au collectionneur: les mutations des bibliothèques de la noblesse hongroise, XVIe-XVIIe siècles
14’30-16’15: Comida
16’30-17’45h
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Andrea de Pasquale, Biblioteca Nazionale, Roma
Collezionismo di libri stampati su supporti speciali (s. XVII-XIX)
Pedro M. Cátedra, Universidad de Salamanca
Por Bodoni
18-20h
III COLECCIONISMO LÍQUIDO
Selina Blasco, Universidad Complutense de Madrid
Los libros en mal estado están muy bien
Fernando Castro, Universidad Autónoma de Madrid
Brad Pitt en Miami Bassel o de los placeres VIP´s en el pantano del arte contemporáneo
Javier Echeverría, Fundación Vasca de la Ciencia
Tecnocoleccionismo digital : colecciones en la Nube
José Luis Rodríguez, Real Biblioteca
Text mining en un dominio historiográfico
6 de octubre
Facultad de Geografía e Historia, Universidad Complutense de Madrid [Salón de Grados] 10h
Presentación: Fernando Bouza, Universidad Complutense de Madrid
10’30-11’15h
II GRUPO Y SOCIEDAD BIBLÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
María Victoria López-Cordón, Universidad Complutense de Madrid
Intermediarios: negocio, servicio y afición en el siglo XVIII
11’30- 12h
Coffe break
12- 14’15h
III SEMINARIO ARISTOCRACIAS IBÉRICAS Y COLECCIONISMOS. ARISTIBER/VIRTUOSA PARS
Ignacio Rodulfo Hazen
Coleccionismo musical entre España e Italia barrocas
Felipe Vidales del Castillo
La biblioteca del Marqués del Carpio
Valentín Moreno Gallego, Real Biblioteca
El «gran Castrillo» y su librería
Juan Carlos Rodríguez Pérez
El embajador Marqués de Villagarcía y el coleccionismo de libros en la España de Carlos II
Gema Rivas Gómez-Calcerrada,
La biblioteca de Guadalupe Alencastro, Duquesa de Aveiro
14-30-16’30h Comida
16’45-18h
IV LOS ALCANCES DE LA TORMENTA
Pablo Andrés Escapa, Real Biblioteca.
El cronista sin elipsis levanta acta
Clausura
Libellés :
bibliophilie,
bibliothèque,
distinction,
Espagne,
XIXe siècle,
XVe siècle,
XVIe siècle,
XVIIe siècle,
XVIIIe siècle,
XXe siècle
vendredi 16 décembre 2016
Nouvelle publication (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale)
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale,
Genève, Librairie Droz
XII (2016), 500 p., ill., index
ISBN 9 782600 047487
Mazarinades, nouvelles approches
Stéphane Haffemayer, Patrick Rebollar, Yann Sordet, «Introduction»
Fonds et collections
Bruno Blasselle, Séverine Pascal, «Le fonds des Mazarinades de la Bibliothèque de l’Arsenal»
Anders Toftgaard, «La collection de Mazarinades de la Bibliothèque royale de Copenhague»
Christophe Vellet, «Les Mazarinades à l’affiche? Armand d’Artois et la collection de la Bibliothèque Mazarine»
Laurent Ferri, «Inter folia venenum. Les collections de Mazarinades aux États-Unis (1865-2014)»
Tadako Ichimaru, «Enjeux de la numérisation des Mazarinades»
Production typographique, diffusion éditoriale
Fabienne Queyroux, «“Plumes bien taillées” contre “Livres très pernicieux à l’État”: Gabriel Naudé et les Mazarinades»
Chloé Kürschner, «Les imprimeurs rouennais et la Fronde: une étude des fonds normands de Mazarinades»
Jean-Dominique Mellot, Pierre Drouhin, «Les Mazarinades périodiques: floraison sans lendemain, ou tournant dans l’histoire de la presse française?»
Approches littéraires et lexicologiques
Takeshi Matsumura, «Remarques lexicographiques sur le Mot “Mazarinade”»
Patrick Rebollar, «Mensonge et tromperie dans les Mazarinades»
Antonella Amatuzzi, «La politique au service de la langue: la valeur des Mazarinades pour l’étude du français classique»
Claudine Nédelec, «La Fronde, une guerre comique?»
Alain Génetiot, «Porter la parole des grands: les Mazarinades de Sarasin»
Myriam Tsimbidy, «Usages des Mazarinades dans les Mémoires de la Fronde»
La bataille de l’imprimé: médiatisation et communication politique
Malte Griesse, «Les soleils de la Fronde: analogies stellaires dans les Mazarinades»
Stéphane Haffemayer, «Mazarin face à la Fronde des Mazarinades, ou Comment livrer la bataille de l’opinion en temps de révolte (1648-1653)»
Caroline Saal, «“Faire voir par l’histoire” dans les Mazarinades. Usages du passé, entre rhétorique et bagages culturels»
Francesco Benigno, «The fate of Goliath: uses of history in the Mazarinades»
Yann Rodier, «Les Mazarinades génovéfaines et la stratégie politique de l’odieux (avril-septembre 1652)»
Véronique Dorbe-Larcade, «Autour des ducs d’Épernon, l’école de la Mazarinade (1588-1655)»
Éric Avocat, «Les Mazarinades, une préface à la Révolution?»
Approches comparatives: les corpus pamphlétaires européens du XVIIe siècle
Sophie Nawrocki, «Les dynamiques de publication et la diffusion des pamphlets autour de Marie de Médicis en exil (1631-1642)»
Alain Hugon, Mathias Ledroit, «La bataille de l’imprimé en Catalogne à L’époque de la Guerre de séparation (1640-1652)»
Héloïse Hermant, «Les campagnes pamphlétaires de Don Juan José de Austria: des Mazarinades espagnoles? Politisation de l’écrit et système de communication dans l’Europe du XVIIe siècle»
Études d’histoire du livre
Xavier Prévost, «Aux origines de l’impression des lois: les Actes royaux incunables»
Claire Gantet, «Amitiés, topographies et réseaux savants. Les Strasburgische Gelehrte Nachrichten (1782-1785) et la République des Lettres»
Daniel Baric, «La dualité nationale et universitaire des bibliothèques de Strasbourg et Zagreb : une histoire parallèle entre empires, nations et régions»
Livres, travaux et rencontres
Jean Balsamo, L’Amorevolezza verso le cose italiche. Le livre italien à Paris au XVIe siècle (Amélie Ferrigno)
De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C - XXIe siècle) (Claire Madl)
Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier (Frédéric Barbier)
Claudia Fabian, dir., Die Handschriftliche Erbe der griechischen Welt [Actes du colloque de la BSB] (Matthieu Cassin)
Annika Haß, Der Verleger Johann Friedrich Cotta (1764-1832) als Kulturvermittler zwischen Deutschland und Frankreich (Claire Gantet)
Anthologie de documents à caractère biographique conservés à la Bibliothèque de Shanghai (Chen Jie)
Oberthür, imprimeurs à Rennes (Frédéric Barbier)
Index (personnes, lieux, institutions) du dossier thématique «Mazarinades, nouvelles approches»
Table des illustrations.
Genève, Librairie Droz
XII (2016), 500 p., ill., index
ISBN 9 782600 047487
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| Le Mascurat de 1649. Exemplaire en feuilles (© Bibliothèque Mazarine) |
Stéphane Haffemayer, Patrick Rebollar, Yann Sordet, «Introduction»
Fonds et collections
Bruno Blasselle, Séverine Pascal, «Le fonds des Mazarinades de la Bibliothèque de l’Arsenal»
Anders Toftgaard, «La collection de Mazarinades de la Bibliothèque royale de Copenhague»
Christophe Vellet, «Les Mazarinades à l’affiche? Armand d’Artois et la collection de la Bibliothèque Mazarine»
Laurent Ferri, «Inter folia venenum. Les collections de Mazarinades aux États-Unis (1865-2014)»
Tadako Ichimaru, «Enjeux de la numérisation des Mazarinades»
Production typographique, diffusion éditoriale
Fabienne Queyroux, «“Plumes bien taillées” contre “Livres très pernicieux à l’État”: Gabriel Naudé et les Mazarinades»
Chloé Kürschner, «Les imprimeurs rouennais et la Fronde: une étude des fonds normands de Mazarinades»
Jean-Dominique Mellot, Pierre Drouhin, «Les Mazarinades périodiques: floraison sans lendemain, ou tournant dans l’histoire de la presse française?»
Approches littéraires et lexicologiques
Takeshi Matsumura, «Remarques lexicographiques sur le Mot “Mazarinade”»
Patrick Rebollar, «Mensonge et tromperie dans les Mazarinades»
Antonella Amatuzzi, «La politique au service de la langue: la valeur des Mazarinades pour l’étude du français classique»
Claudine Nédelec, «La Fronde, une guerre comique?»
Alain Génetiot, «Porter la parole des grands: les Mazarinades de Sarasin»
Myriam Tsimbidy, «Usages des Mazarinades dans les Mémoires de la Fronde»
La bataille de l’imprimé: médiatisation et communication politique
Malte Griesse, «Les soleils de la Fronde: analogies stellaires dans les Mazarinades»
Stéphane Haffemayer, «Mazarin face à la Fronde des Mazarinades, ou Comment livrer la bataille de l’opinion en temps de révolte (1648-1653)»
Caroline Saal, «“Faire voir par l’histoire” dans les Mazarinades. Usages du passé, entre rhétorique et bagages culturels»
Francesco Benigno, «The fate of Goliath: uses of history in the Mazarinades»
Yann Rodier, «Les Mazarinades génovéfaines et la stratégie politique de l’odieux (avril-septembre 1652)»
Véronique Dorbe-Larcade, «Autour des ducs d’Épernon, l’école de la Mazarinade (1588-1655)»
Éric Avocat, «Les Mazarinades, une préface à la Révolution?»
Approches comparatives: les corpus pamphlétaires européens du XVIIe siècle
Sophie Nawrocki, «Les dynamiques de publication et la diffusion des pamphlets autour de Marie de Médicis en exil (1631-1642)»
Alain Hugon, Mathias Ledroit, «La bataille de l’imprimé en Catalogne à L’époque de la Guerre de séparation (1640-1652)»
Héloïse Hermant, «Les campagnes pamphlétaires de Don Juan José de Austria: des Mazarinades espagnoles? Politisation de l’écrit et système de communication dans l’Europe du XVIIe siècle»
Études d’histoire du livre
Xavier Prévost, «Aux origines de l’impression des lois: les Actes royaux incunables»
Claire Gantet, «Amitiés, topographies et réseaux savants. Les Strasburgische Gelehrte Nachrichten (1782-1785) et la République des Lettres»
Daniel Baric, «La dualité nationale et universitaire des bibliothèques de Strasbourg et Zagreb : une histoire parallèle entre empires, nations et régions»
Livres, travaux et rencontres
Jean Balsamo, L’Amorevolezza verso le cose italiche. Le livre italien à Paris au XVIe siècle (Amélie Ferrigno)
De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C - XXIe siècle) (Claire Madl)
Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier (Frédéric Barbier)
Claudia Fabian, dir., Die Handschriftliche Erbe der griechischen Welt [Actes du colloque de la BSB] (Matthieu Cassin)
Annika Haß, Der Verleger Johann Friedrich Cotta (1764-1832) als Kulturvermittler zwischen Deutschland und Frankreich (Claire Gantet)
Anthologie de documents à caractère biographique conservés à la Bibliothèque de Shanghai (Chen Jie)
Oberthür, imprimeurs à Rennes (Frédéric Barbier)
Index (personnes, lieux, institutions) du dossier thématique «Mazarinades, nouvelles approches»
Table des illustrations.
samedi 12 novembre 2016
Conférence d'histoire du livre
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre
du livre
Lundi 21 novembre 2016
16h-18h
À propos des transferts culturels:
Naples, la Méditerranée occidentale
et le royaume de France, XVe et XVIe siècles (2)
À propos des transferts culturels:
Naples, la Méditerranée occidentale
et le royaume de France, XVe et XVIe siècles (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
![]() |
| La Tavola Strozzi, première vue de Naples, à l'aube de l'époque moderne |
Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous
les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190
avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
Calendrier des conférences
(attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles
modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas,
comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier
quand vous la consultez).
Libellés :
Conférence EPHE,
Espagne,
Italie,
Transferts,
XVe siècle,
XVIe siècle
jeudi 3 novembre 2016
Conférence d'histoire du livre
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre
du livre
Lundi 7 novembre 2016
16h-18h
À propos des transferts culturels:
Naples, la Méditerranée occidentale
et le royaume de France, XVe et XVIe siècles
À propos des transferts culturels:
Naples, la Méditerranée occidentale
et le royaume de France, XVe et XVIe siècles
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
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| Première édition napolitaine (?): Hieronymus, Epistolae, [Roma (Napoli?), Sixtus Riessinger, ca 1467 (ca 1473?)] (GW 12420 (© BSB).. |
Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous
les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190
avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
Calendrier des conférences
(attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles
modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas,
comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier
quand vous la consultez).
Libellés :
Conférence EPHE,
Espagne,
Italie,
Transferts,
XVe siècle,
XVIe siècle
mardi 25 octobre 2016
Transferts culturels triangulaires
Nous avons à plusieurs reprises employé ici même le concept de «paysage culturel», à propos de la vallée de la Moselle, de l’Allemagne moyenne ou encore de la côte de la Baltique. Le terme de «culture» est évidemment à prendre dans son acception la plus large, de sorte que de tels «paysages» peuvent avoir une extension très grande, à l’image des réseaux négociants de la Hanse au XVe siècle: de Tallinn / Reval à Danzig, à Lübeck, à Bergen, à Bruges et à Londres, ce ne sont pas seulement des marchandises qui circulent et qui s’échangent, mais aussi des valeurs, des informations, des pratiques de toutes sortes, des hommes, des savoirs, voire des modèles de sensibilité artistique ou encore religieuse. Le voyageur qui, aujourd’hui encore, découvre certaines de ces villes leur trouve comme un certain «air de ressemblance», qu’il s’agisse de la topographie ou de l’architecture, sans oublier le sentiment d’identité, voire d’indépendance. Au cœur de la ville, la place du marché, avec les bâtiments emblématiques de la collectivité urbaine que sont la maison commune, le cas échéant la grande halle de la bourse et l’église principale.
D’autres géographies doivent aussi être prises en considération. Nous voici, cette fois, entre la péninsule italienne et l’Espagne: la mer Tyrrhénienne est la plus fermée qui s’étend de la côte italienne aux grandes îles de Corse, de Sardaigne et de Sicile, tandis que, au-delà, c’est l’espace de la Méditerranée occidentale, avec les Baléares.
De la fin du Moyen Âge au XVIe siècle, les solidarités y sont d’abord d’ordre politique: le royaume d’Aragon, à l'origine petit État montagneux des Pyrénées centrales, progresse vers le sud jusqu’à l’Èbre et transporte sa capitale de Jaca à Saragosse. Quelques grandes étapes en feront la puissance majeure de la Méditerranée occidentale: l’intégration du comté de Barcelone (1151), l’implantation au nord des Pyrénées (Roussillon, partie du Languedoc et de la Provence), puis la reconquête des Baléares (1229) et du royaume de Valence (1238), avant l’installation en Sicile à la suite des «Vêpres siciliennes» de 1282, et la prise de la Sardaigne contre Gênes (1329). Enfin, Alphonse le Magnanime s’empare du royaume de Naples, et fait une entrée spectaculaire dans la ville en 1443…
Dans le même temps, la montée en puissance de Rome, où les papes se réinstallent définitivement en 1420 et à laquelle ils cherchent à rendre son statut de capitale du monde chrétien, dynamise encore les échanges: de fait, prélats et clercs espagnols sont bien évidemment en nombre à Rome –un cas emblématique étant celui des Torquemada, dont on sait le rôle dans le transfert de l'imprimerie vers l'Italie. La Ville de Rome fonctionne ainsi comme un pôle de première importance, mais aussi, nous allons le voir, comme une ville étape sur la route du sud.
Arrêterons-nous maintenant sur la première diffusion de la typographie en caractères mobiles, et sur le rôle qu’y a joué l’espace de la Méditerranée occidentale. Les premières presses italiennes apparaissent, comme on sait, dans la décennie 1460: on connaît une société fondée à cet effet à Rome autour de 1465, mais les premiers titres connus qui aient été conservés sont ceux donnés cette même année par Sweynheim et Pannartz à Subiaco. Comme c’est le cas général, les émigrés allemands jouent le rôle de passeurs, notamment, à Rome, avec Ulrich Hahn et son fils, Heinrich. Sixtus Riessinger est un clerc, ancien étudiant de l’université de Fribourg et qui s’est formé à Strasbourg: nous le rencontrons d’abord à Rome, où il est venu en 1465 pour solliciter une charge canoniale, et où il se rapproche de son compatriote Hahn. Il aurait peut-être collaboré à la première édition des Œuvres de saint Jérôme (GW 12420), à moins qu’il ne les ait imprimées lui-même.
Or, Riessinger est le prototypographe de Naples, à partir de 1470/1471, et son matériel provient apparemment de chez Hahn. Dans les années qui suivent, d’autres villes des «Deux-Siciles» accueillent à leur tour des presses, même si le plus souvent de manière temporaire: Messine (± 1474) et Reggio de Calabre (1475), puis Cosenza et Palerme (1478) et enfin, dans la décennie 1480, Gaète et Capoue. Une place à part doit être faite à Cagliari, en 1493. Notons que la typographie hébraïque est particulièrement active en Italie méridionale, surtout à Messine.
D’Italie, les réseaux s’étendent à la péninsule ibérique. Les «compagnons allemands» appelés par la reine Isabelle à Séville en 1490 viennent précisément de Naples: Paul (de Cologne), Johann Pegnitzer (de Nuremberg, † 1501), Magnus Herbst (de Vils ?) et Thomas Glockner. Tous ces techniciens restent souvent des itinérants, et Riessinger lui-même retournera à Rome, avant de rentrer finalement à Strasbourg.
Les transferts d’Allemagne vers ou par l’Italie du Sud et la Méditerranée occidentale ne se limitent pourtant pas à l’espace privilégié de la région rhénane, et nous assistons à la montée très rapide en puissance d’un autre espace géographique, celui de l’Europe centrale, dominé notamment, mais pas uniquement, par la maison de Habsbourg. Les principaux itinéraires alpins débouchent sur Venise ou, par le Brenner et l’Adige, sur Vérone. Un Saxon, Johann Luschner, exerce un temps à Barcelone, de même que son compatriote Heinrich Botel à Saragosse, sans cependant que nous puissions préciser leur itinéraire. De même, nous ne savons pratiquement rien de Johann Adam «de Polonia», un temps typographe à Naples.
Mais, parmi les successeurs de Riessinger à Naples, voici Mathias de Moravie (Moravus), lequel vient d’Olmütz, et a exercé comme scribe dans la région de Trente, avant de s’orienter vers l’art nouveau de la typographie, d’abord à Gênes, puis à Naples. Deux de ses compagnons retiennent encore l’attention en ce qu’ils disposent d’une partie de son matériel quant ils passent la mer et s’installent à leur tour en Espagne. Nous retrouvons en effet Meinard Ungut et Stanislas «le Polonais» (Polonus) à Séville en 1491, avant que Pegnitzer et Ungut ne se transportent ensuite à Grenade tout juste reconquise. Ungut s’est apparemment marié à Naples, et on sait que sa veuve, en épousant Jakob Cromberger, est à l’origine d’une des plus importantes dynasties en Espagne au début du XVIe siècle.
La conjoncture est alors très profondément renouvelée: le rapprochement de l’Aragon et de la Castille, et la fin de la Reconquista, favorisent le glissement du pôle politique principal de l’Espagne vers l’ouest. Dans le même temps, les routes maritimes occidentales sont de longue date en cours d’exploration le long des côtes d’Afrique, mais la découverte de l’Amérique est à l’origine d’un renversement décisif de la géographie commerciale au profit de l’Atlantique. Le nouvel empire espagnol se développera désormais outre-mer.
NB- Nous avons privilégié ici la construction des «transferts triangulaires», entre l’Europe du nord, l’Italie et la péninsule ibérique. Il ne faut pourtant pas oublier qu’un certain nombre des premiers typographes espagnols vient des pays germanophones par d’autres voies –à l'image de Paul Hurus, qui passe de Constance aux Pays-Bas, avant de travailler en Espagne et de se lancer dans la branche de la librairie.
D’autres géographies doivent aussi être prises en considération. Nous voici, cette fois, entre la péninsule italienne et l’Espagne: la mer Tyrrhénienne est la plus fermée qui s’étend de la côte italienne aux grandes îles de Corse, de Sardaigne et de Sicile, tandis que, au-delà, c’est l’espace de la Méditerranée occidentale, avec les Baléares.
Dans le même temps, la montée en puissance de Rome, où les papes se réinstallent définitivement en 1420 et à laquelle ils cherchent à rendre son statut de capitale du monde chrétien, dynamise encore les échanges: de fait, prélats et clercs espagnols sont bien évidemment en nombre à Rome –un cas emblématique étant celui des Torquemada, dont on sait le rôle dans le transfert de l'imprimerie vers l'Italie. La Ville de Rome fonctionne ainsi comme un pôle de première importance, mais aussi, nous allons le voir, comme une ville étape sur la route du sud.
Arrêterons-nous maintenant sur la première diffusion de la typographie en caractères mobiles, et sur le rôle qu’y a joué l’espace de la Méditerranée occidentale. Les premières presses italiennes apparaissent, comme on sait, dans la décennie 1460: on connaît une société fondée à cet effet à Rome autour de 1465, mais les premiers titres connus qui aient été conservés sont ceux donnés cette même année par Sweynheim et Pannartz à Subiaco. Comme c’est le cas général, les émigrés allemands jouent le rôle de passeurs, notamment, à Rome, avec Ulrich Hahn et son fils, Heinrich. Sixtus Riessinger est un clerc, ancien étudiant de l’université de Fribourg et qui s’est formé à Strasbourg: nous le rencontrons d’abord à Rome, où il est venu en 1465 pour solliciter une charge canoniale, et où il se rapproche de son compatriote Hahn. Il aurait peut-être collaboré à la première édition des Œuvres de saint Jérôme (GW 12420), à moins qu’il ne les ait imprimées lui-même.
Or, Riessinger est le prototypographe de Naples, à partir de 1470/1471, et son matériel provient apparemment de chez Hahn. Dans les années qui suivent, d’autres villes des «Deux-Siciles» accueillent à leur tour des presses, même si le plus souvent de manière temporaire: Messine (± 1474) et Reggio de Calabre (1475), puis Cosenza et Palerme (1478) et enfin, dans la décennie 1480, Gaète et Capoue. Une place à part doit être faite à Cagliari, en 1493. Notons que la typographie hébraïque est particulièrement active en Italie méridionale, surtout à Messine.
D’Italie, les réseaux s’étendent à la péninsule ibérique. Les «compagnons allemands» appelés par la reine Isabelle à Séville en 1490 viennent précisément de Naples: Paul (de Cologne), Johann Pegnitzer (de Nuremberg, † 1501), Magnus Herbst (de Vils ?) et Thomas Glockner. Tous ces techniciens restent souvent des itinérants, et Riessinger lui-même retournera à Rome, avant de rentrer finalement à Strasbourg.
Les transferts d’Allemagne vers ou par l’Italie du Sud et la Méditerranée occidentale ne se limitent pourtant pas à l’espace privilégié de la région rhénane, et nous assistons à la montée très rapide en puissance d’un autre espace géographique, celui de l’Europe centrale, dominé notamment, mais pas uniquement, par la maison de Habsbourg. Les principaux itinéraires alpins débouchent sur Venise ou, par le Brenner et l’Adige, sur Vérone. Un Saxon, Johann Luschner, exerce un temps à Barcelone, de même que son compatriote Heinrich Botel à Saragosse, sans cependant que nous puissions préciser leur itinéraire. De même, nous ne savons pratiquement rien de Johann Adam «de Polonia», un temps typographe à Naples.
Mais, parmi les successeurs de Riessinger à Naples, voici Mathias de Moravie (Moravus), lequel vient d’Olmütz, et a exercé comme scribe dans la région de Trente, avant de s’orienter vers l’art nouveau de la typographie, d’abord à Gênes, puis à Naples. Deux de ses compagnons retiennent encore l’attention en ce qu’ils disposent d’une partie de son matériel quant ils passent la mer et s’installent à leur tour en Espagne. Nous retrouvons en effet Meinard Ungut et Stanislas «le Polonais» (Polonus) à Séville en 1491, avant que Pegnitzer et Ungut ne se transportent ensuite à Grenade tout juste reconquise. Ungut s’est apparemment marié à Naples, et on sait que sa veuve, en épousant Jakob Cromberger, est à l’origine d’une des plus importantes dynasties en Espagne au début du XVIe siècle.
La conjoncture est alors très profondément renouvelée: le rapprochement de l’Aragon et de la Castille, et la fin de la Reconquista, favorisent le glissement du pôle politique principal de l’Espagne vers l’ouest. Dans le même temps, les routes maritimes occidentales sont de longue date en cours d’exploration le long des côtes d’Afrique, mais la découverte de l’Amérique est à l’origine d’un renversement décisif de la géographie commerciale au profit de l’Atlantique. Le nouvel empire espagnol se développera désormais outre-mer.
NB- Nous avons privilégié ici la construction des «transferts triangulaires», entre l’Europe du nord, l’Italie et la péninsule ibérique. Il ne faut pourtant pas oublier qu’un certain nombre des premiers typographes espagnols vient des pays germanophones par d’autres voies –à l'image de Paul Hurus, qui passe de Constance aux Pays-Bas, avant de travailler en Espagne et de se lancer dans la branche de la librairie.
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vendredi 30 septembre 2016
Bibliographie espagnole (2)
Incunables, dir. María Luisa López-Vidriero,
Madrid, Patrimonio Nacional, 2013,
245 p., ill. («Catálogo de la Real Biblioteca», XII). ISBN: 978-84-7120-490-5.
La directrice de la Bibliothèque royale de Madrid (http://www.realbiblioteca.es/), María Luisa López-Vidriero, a tout à fait raison d’ouvrir la brève introduction du récent catalogue des incunables de cet établissement en insistant sur le fait que son travail illustre pleinement les développements actuels de l’«histoire culturelle du livre». De fait, les travaux de recensement conduits par fonds ont d’abord visé à identifier les éditions conservées, en privilégiant ce que l’auteur appelle la «filiation auctoriale». Les vérifications exhaustives conduites sur le fonds du Palais royal ont, à ce niveau, permis d’identifier trois nouveaux exemplaires jusque là passés inaperçus.
Mais l’objectif du catalogue est désormais surtout celui de contribuer à enrichir notre connaissance de l’histoire culturelle. C’est tout le sens de l’examen systématique des particularités d’exemplaires: présence de notes manuscrites, anciennes cotes, ex-libris et autres mentions de provenance, intégration dans un recueil, reliure ancienne, etc. Cette problématique débouche bien évidemment sur l’histoire du fonds lui-même, à travers à la fois ses conditions de constitution et d’enrichissement, et les pratiques scientifiques de toutes sortes (identification, catalogage, etc.) développées à son entour.
Le présent catalogue comprend 258 notices longues, et il est complété par de riches index: index nominum (auteurs secondaires, traducteurs, etc.), index rerum (commentaires sur une œuvre, matières traitées), index des imprimeurs et des éditeurs, index locorum (villes d’impression); table des anciennes cotes; index des relieurs. Parmi les mentions de provenance remarquables, signalons le surprenant cachet «Propriété des trois» présent sur un exemplaire du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, 1459: GW 9101, et catalogue, n° 86). Nous sommes à l’époque de l’épisode célèbre durant lequel les fils de Charles IV d’Espagne sont exilés au château de Valençay (Ferdinand et ses deux frères, Dom Carlos et Dom Francisco de Paula): le cachet est apposé sur les exemplaires envoyés en France pour le service des princes.Ces derniers auraient en définitive apprécié leur séjour forcé dans le petit chef-lieu de canton de l'Indre, parce qu'ils n'y étaient pas soumis à la même étiquette qu'à Madrid et qu'ils se trouvaient donc paradoxalement beaucoup plus libres: on peut dès lors imagines qu'ils n'avaient probablement pas un usage quotidien du Rationale de 1459...
Une nouvelle collection vient en outre d’être inaugurée, dont l'objet concerne l'étude des bibliothèques privées des membres de la famille royale d’Espagne au cours de l’histoire («Librerías históricas. Bibliotecas Reales Privadas»). Les trois premiers volumes en sont consacrés à la figure exceptionnelle d’Isabelle Farnèse (1692-1766), née princesse de Parme, mais dont la vie prend une dimension nouvelle lorsqu’elle épouse, en 1714, le roi d’Espagne Philippe V de Bourbon. On sait le rôle dès lors joué par la reine d’Espagne non seulement dans le gouvernement du pays, mais aussi dans le jeu politique de l’Europe entière, qu’il s’agisse de la péninsule italienne, des jeux d’alliance ou encore de la politique matrimoniale.
María Luisa López-Vidriero, Constitución de un universo: Isabel de Farnesio y los libros,
Madrid, Patrimonio nacional, 2016,
2 t. en 3 vol., ill. ISBN : 978-84-7120-511-7 (ensemble des trois volumes).
Le premier volume propose d’abord une longue introduction (176 p.), rappelant la biographie de la reine, mais s’attachant surtout à l’étude de ses bibliothèques successives. La librairie parisienne est l’intermédiaire obligée, et la reine dispose d’un correspondant attitré dans la capitale française, en la personne des Collombat (v. p. 52 et suiv.).
Les deux catalogues des bibliothèques de la reine, la bibliothèque du palais de Buen Retiro et la «bibliothèque de campagne» font l’objet d’éditions scientifiques très détaillées (les sources primaires sont données t. I, p. 171), et sont complétés par des jeux d’index développés (auteurs / titres, imprimeurs, villes d’impression et dates de publication). L’ensemble est complété par le catalogue des «livres mentionnés sur les factures», et par celui des exemplaires identifiés mais ne figurant pas dans le catalogue: nous sommes devant un travail d’érudition exemplaire.
Le cahier d’illustrations en couleurs inclus dans le premier volume permet de se faire une idée de l’importance des fonds ici recensés, qu’il s’agisse de la somptuosité des reliures, des papiers marbrés et autres exemplaires de dédicace, mais aussi de l’intérêt des sources d’archives exploitées par l’auteur. Cette histoire érudite et très précise d'une bibliothèque débouche aussi bien sur l’histoire du livre au siècle des Lumières, que sur l’histoire générale de la culture, sur la biographie et sur l’histoire du genre, etc., sans oublier, in fine, l’histoire politique au sens large.
Madrid, Patrimonio Nacional, 2013,
245 p., ill. («Catálogo de la Real Biblioteca», XII). ISBN: 978-84-7120-490-5.
La directrice de la Bibliothèque royale de Madrid (http://www.realbiblioteca.es/), María Luisa López-Vidriero, a tout à fait raison d’ouvrir la brève introduction du récent catalogue des incunables de cet établissement en insistant sur le fait que son travail illustre pleinement les développements actuels de l’«histoire culturelle du livre». De fait, les travaux de recensement conduits par fonds ont d’abord visé à identifier les éditions conservées, en privilégiant ce que l’auteur appelle la «filiation auctoriale». Les vérifications exhaustives conduites sur le fonds du Palais royal ont, à ce niveau, permis d’identifier trois nouveaux exemplaires jusque là passés inaperçus.
Mais l’objectif du catalogue est désormais surtout celui de contribuer à enrichir notre connaissance de l’histoire culturelle. C’est tout le sens de l’examen systématique des particularités d’exemplaires: présence de notes manuscrites, anciennes cotes, ex-libris et autres mentions de provenance, intégration dans un recueil, reliure ancienne, etc. Cette problématique débouche bien évidemment sur l’histoire du fonds lui-même, à travers à la fois ses conditions de constitution et d’enrichissement, et les pratiques scientifiques de toutes sortes (identification, catalogage, etc.) développées à son entour.
Le présent catalogue comprend 258 notices longues, et il est complété par de riches index: index nominum (auteurs secondaires, traducteurs, etc.), index rerum (commentaires sur une œuvre, matières traitées), index des imprimeurs et des éditeurs, index locorum (villes d’impression); table des anciennes cotes; index des relieurs. Parmi les mentions de provenance remarquables, signalons le surprenant cachet «Propriété des trois» présent sur un exemplaire du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, 1459: GW 9101, et catalogue, n° 86). Nous sommes à l’époque de l’épisode célèbre durant lequel les fils de Charles IV d’Espagne sont exilés au château de Valençay (Ferdinand et ses deux frères, Dom Carlos et Dom Francisco de Paula): le cachet est apposé sur les exemplaires envoyés en France pour le service des princes.Ces derniers auraient en définitive apprécié leur séjour forcé dans le petit chef-lieu de canton de l'Indre, parce qu'ils n'y étaient pas soumis à la même étiquette qu'à Madrid et qu'ils se trouvaient donc paradoxalement beaucoup plus libres: on peut dès lors imagines qu'ils n'avaient probablement pas un usage quotidien du Rationale de 1459...
Rappelons que les éditions du XVIe siècle conservées au Palais royal de Madrid ont également fait l’objet d’un catalogue imprimé, dont le dernier volume, récemment paru, est consacré aux Index: Impresos del siglo XVI. Indices, dir. María Luisa López-Vidriero, Madrid, Patrimonio nacional, 2014, 362 p. (ISBN: 978-84-7120-502-5: catalogue complet en trois volumes). Ajoutons que nous aurions tort de ne pas signaler l'élégance des volumes ici présentés.
Une nouvelle collection vient en outre d’être inaugurée, dont l'objet concerne l'étude des bibliothèques privées des membres de la famille royale d’Espagne au cours de l’histoire («Librerías históricas. Bibliotecas Reales Privadas»). Les trois premiers volumes en sont consacrés à la figure exceptionnelle d’Isabelle Farnèse (1692-1766), née princesse de Parme, mais dont la vie prend une dimension nouvelle lorsqu’elle épouse, en 1714, le roi d’Espagne Philippe V de Bourbon. On sait le rôle dès lors joué par la reine d’Espagne non seulement dans le gouvernement du pays, mais aussi dans le jeu politique de l’Europe entière, qu’il s’agisse de la péninsule italienne, des jeux d’alliance ou encore de la politique matrimoniale. María Luisa López-Vidriero, Constitución de un universo: Isabel de Farnesio y los libros,
Madrid, Patrimonio nacional, 2016,
2 t. en 3 vol., ill. ISBN : 978-84-7120-511-7 (ensemble des trois volumes).
Le premier volume propose d’abord une longue introduction (176 p.), rappelant la biographie de la reine, mais s’attachant surtout à l’étude de ses bibliothèques successives. La librairie parisienne est l’intermédiaire obligée, et la reine dispose d’un correspondant attitré dans la capitale française, en la personne des Collombat (v. p. 52 et suiv.).
Les deux catalogues des bibliothèques de la reine, la bibliothèque du palais de Buen Retiro et la «bibliothèque de campagne» font l’objet d’éditions scientifiques très détaillées (les sources primaires sont données t. I, p. 171), et sont complétés par des jeux d’index développés (auteurs / titres, imprimeurs, villes d’impression et dates de publication). L’ensemble est complété par le catalogue des «livres mentionnés sur les factures», et par celui des exemplaires identifiés mais ne figurant pas dans le catalogue: nous sommes devant un travail d’érudition exemplaire.
Le cahier d’illustrations en couleurs inclus dans le premier volume permet de se faire une idée de l’importance des fonds ici recensés, qu’il s’agisse de la somptuosité des reliures, des papiers marbrés et autres exemplaires de dédicace, mais aussi de l’intérêt des sources d’archives exploitées par l’auteur. Cette histoire érudite et très précise d'une bibliothèque débouche aussi bien sur l’histoire du livre au siècle des Lumières, que sur l’histoire générale de la culture, sur la biographie et sur l’histoire du genre, etc., sans oublier, in fine, l’histoire politique au sens large.
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