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mercredi 12 juin 2019

À propos d'un livre...

Le dossier du Précis des procès-verbaux des administrations provinciales depuis 1779 jusqu’en 1788 est révélateur du fonctionnement de la «Librairie» dans le royaume de France à l’extrême-fin de l’Ancien Régime et au tout début de la Révolution:
Précis des procès-verbaux des administrations provinciales depuis 1779 jusqu’en 1788. Ouvrage contenant le résumé des objets traités dans les différens bureaux, tels que l'agriculture, les manufactures, le commerce, les milices, les haras, les pépinières, les chemins et canaux, la mendicité, les ateliers de charité, &c. Premier [Second] volume,
À Strasbourg, chez Levrault, imprimeur de l’Assemblée provinciale,
avec approbation et permission, M. DCC. LXXXVIII [1788],
2 vol., [4-]XXXI p., [1] p. bl.], 299 p., [1] p. bl.] + [2] p. bl., [2-]310 p., 8°.
Le projet poursuivi par le libraire-imprimeur, en l’occurrence Levrault, est celui de soutenir les réformes. Les procès-verbaux des Assemblées provinciales ont été publiés, en une série de 24 volumes in-4°, mais la diffusion d’un ensemble aussi important ne peut être que limitée:
Telle intéressante que soit la collection des procès-verbaux des assemblées provinciales, peu de personnes ont pu réunir 24 volumes in-4° imprimés dans plusieurs provinces; d’ailleurs, chaque assemblée ayant été obligée, pour l’instruction de tous ses membres qui composent les différentes subdivisions, de faire imprimer les édits, déclarations, règlements généraux & particuliers, les mêmes objets se trouvent nécessairement répétés dans chaque volume (t. I, «Préface»).
L'idée sera donc de donner une sorte de compendium des travaux et des propositions, sous la forme d’un Précis en deux volumes (le prix est probablement de 6 ll.). Le contenu sera présenté par «provinces», selon une disposition qui suit plus ou moins la géographie, de l’Alsace à l’Île-de-France, puis vers l’ouest, et enfin vers le sud. Le choix des extraits vise à proposer un tableau d’ensemble des principaux sujets abordés, tandis que la «Table des matières» insérée in fine permet de localiser les passages intéressant chacun d’eux. On le voit, il est bien certain que la préparation de l’édition a représenté un travail de rédaction très réel, et auquel on peut imaginer que le fils aîné du libraire-imprimeur a à nouveau directement participé.
De fait, François Levraut l’Aîné (1762-1821) est une figure-clef du milieu des réformateurs strasbourgeois. Cet ancien élève du Collège royal, puis de l’université, est licencié en droit en 1782, et sera trois ans plus tard secrétaire de l’intendant Antoine de Chaumont de la Galaizière. Très proche de Frédéric de Dietrich, il est président de la Société des Amis de la Constitution et procureur-syndic de la commune de Strasbourg (1790), puis député suppléant à l’Assemblée nationale (1791). Destitué en août 1792, il se réfugiera un temps à Bâle.
Le titre de notre ouvrage ne correspond pas exactement au contenu, puisqu’il s’agit bien des Procès verbaux des États Généraux, pour lesquels une permission tacite est accordée le 14 juillet 1788 (BnF, mss, fr. 21867, f° 106r°). L’arrêt du Conseil pris le lendemain annonce aussitôtla convocation prochaine des États Généraux, et invite chacun à communiquer les informations et remarques qu’il souhaite: le moment semble particulièrement propice pour une opération éditoriale d'envergure.
Deux lettres inédites de Jean-François Née de La Rochelle nous éclairent plus précisément sur la politique du libraire éditeur. La première est en date du 5 août 1788, et montre que les Strasbourgeois se sont tournés vers leur confrère parisien pour la diffusion de leur nouveau titre. Mais Née s’inquiète:
Je croyois que l’impression de l’ouvrage que vous me proposés avoit été suspendue ou arrêtée sur des représentations que j’ai su avoir été faites à Mgr le Garde des sceaux [Lamoignon de Basville]. Je ne présume cependant pas que vous ayez pris sur vous d’imprimer sans permission le Précis des procès-verbaux des assemblées provinciales, mais dans le cas où vous n’auriez aucune permission, avant de risquer un ballot adressez m’en un seul exemplaire par quelqu’ami: je ferai demander une permission simple ou tacite pour cet ouvrage en le présentant. Si vous êtes en règle, vous pouvez m’adresser 150 ex. de cet ouvrage, nom compris 8 ex. pour la Chambre syndicale et 5 ex. pour les journaux, lesquels 13 ex. tombent à la charge de celui qui imprime ou de l’auteur, ainsi que cela se pratique.
Je vous prie de n’en envoyer à aucun de mes confrères à Paris, et si vous pouvez mettre mon nom sur le frontispice, j’en serai fort aise. Il convient d’envoyer 75 ex. brochés, & le reste en feuilles.
C’est toute la stratégie de la distribution qui nous est ainsi détaillée: envoi à Paris de 150 exemplaires dont la moitié brochés et les autres en feuilles, outre les exemplaires destinés à la publicité (pour les «journaux») et ceux de la Chambre syndicale –sans oublier l’exclusivité du distributeur, et la possibilité de voir son nom apparaître sur la page de titre. Une lettre postérieure de trois semaines nous fait implicitement comprendre que les problèmes restent pourtant bien réels, et que l’ouvrage n’est effectivement pas autorisé, Née cherche à faire avancer le dossier, en «plaçant » le plus judicieusement possible les deux exemplaires qu’il a reçus:
J’ai fait remettre à M. Cottereau (1), secrétaire de M. de Malesherbes (2), l’un des deux. Le second a été remis à Mgr le Garde des sceaux avec une petite requête pour lui demander la permission de faire entrer dans Paris un nombre d’exemplaires de l’ouvrage.
Malheureusement, la réponse est négative,
très probablement parce que le titre semble n’avoir bénéficié que d’une permission du Magistrat de Strasbourg, ce qui ne peut à la fois que heurter la puissante corporation des professionnels parisiens, et indisposer une administration centrale toujours très attentive à faire respecter ses prérogatives. Du coup, Née suggère à ses correspondants de se faire appuyer par certaines autorités strasbourgeoises, en l’occurrence le syndic de l’Assemblée provinciale:
En l’état des choses, vous comprenez que je ne puis me charger du débit de ce livre, quoique j’ai eue l’espérance d’en placer une certaine quantité. Si vous avez quelque moyen de faire demander [et] d'obtenir par le syndic de l’Assemblée Provinciale de Strasbourg, soit à M. le Controlleur Général soit à M. le Lieutenant de Police, un ordre de faire retirer de la douane ledits livres sans passer par la Chambre syndicale, il est probable qu’on fermera les yeux sur le débit, surtout si on se dispense d’en faire l’annonce dans les journaux ; alors vous pourriez me les adresser, mais je vous préviens que ce sera à vos risques & périls, ne voulant pas me charger de l’événement.
En définitive, le Précis de Levrault est d’abord autorisé, puis interdit. Mirabeau (1749-1791) s’en indigne dans sa plaquette Sur la liberté de la presse, Londres [sic pour Paris], 1788, où il explique notamment, dans une note de la p. 2:
Le Roi a donné des Assemblées à la plupart de ses Provinces, & le précis des procès-verbaux de ces Assemblées [sic], ouvrage indispensable pour en saisir l’ensemble & pour en mettre les résultats à la portée de tous les Citoyens, ce précis, d’abord permis, puis suspendu, puis arrêté, ne peut franchir les barrières dont la Police, à l’envi de la Fiscalité, hérisse chaque Province du Royaume, où l’on semble vouloir mettre en quarantaine tous les livres pour les purifier de la vérité.
La note infrapaginale précise: C’est M. Levrault, imprimeur de Strasbourg, qui éprouve en ce moment cette iniquité. Cet Artiste, recommandable par ses talens & sur tout par sa probité délicate, a, indépendamment de ses principes, trop à perdre pour rien hasarder dans son état. Il n’a donc imprimé ce très-innocent recueil qu’après avoir rempli toutes les formalités qui lui sont prescrites; il n’en souffre pas moins une prohibition absolue & une perte considérable.
Dans ces circonstances, le titre ne pourra avoir qu’une distribution très réduite: le CCF signale des exemplaires aujourd'hui conservés à Bar-le-Duc, Colmar, Metz, Nancy, Rouen, Sélestat et Versailles –on ne peut évidemment qu’être frappé par la place ici tenue par les bibliothèques de l’est, preuve s’il en est de la difficulté de distribuer dans une géographie plus large un ouvrage qui n’est pas autorisé.
Ce même titre, nous le voyons pourtant réapparaître trois ans plus tard, alors que les problèmes de censure ne se posent plus dans les mêmes termes (cf cliché 2). L’adresse est devenue:
À Strasbourg, chez (Levrault, imprimeur du département
                                ( J-G. Treuttel, libraire
À Paris, chez Onfroy, libraire, rue Saint-Victor, n° 11 (4).
Avec approbation et permission.
Il semble très probable qu’il s’agit là d’un second «état» de l’édition de 1788, dont les exemplaires stockés à Strasbourg ont pu être muni d’une nouvelle page de titre. Désormais, le libraire-imprimeur a pris ses précautions, et il s’est associé avec son collègue Treuttel, spécialiste du grand commerce de librairie, et avec le parisien Onfroy. Le même titre réapparaît une troisième fois dans le Moniteur de 1794, cette fois à la double adresse de Strasbourg (Levrault) et de Fusch (Paris, rue des Mathurins, Maison de Cluny). Et le Moniteur de préciser:
Cet ouvrage fut imprimé en 1788; son objet était d'offrir des notions exactes du commerce, des manufactures et de l’agriculture française, et des améliorations dont ces diverses branches de prospérité publique étaient susceptibles. Quelques exemplaires en étaient à peine répandus, que M. Barentin, alors garde des sceaux, en fit défendre la vente sous les peines les plus fortes. Depuis, les orages révolutionnaires en ont suspendu la circulation…
En définitive, un dossier d’apparence modeste, mais qui nous fait toucher du doigt le rôle des notables réformateurs que sont certains imprimeurs-libraires à la fin de l’Ancien Régime, en même temps que les pratiques professionnelles de la librairie du temps (notamment, le souci de rentrer dans ses frais), sans oublier les oppositions politiques à leur niveau le plus élevé.

Notes
1) Personnage dont nous n’avons pu préciser l’identité. Plusieurs familles Cottereau sont connues à Chartres, etc., comme actives dans la branche de l’imprimerie-librairie. Par ailleurs, un certain Joseph Pierre Cottereau est fourrier de la Maison du roi en 1775.
2) Guillaume François de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), ancien directeur de la Librairie, et qui se tient alors quelque peu en retrait, même si toujours membre du Conseil du Roi. Le fait de s’adresser à Malesherbes répond à la recherche d’appuis. Le directeur général de la Librairie est à cette date Vidaud de la Tour, et il dépend du garde des sceaux Chrétien François de Lamoignon.
3) Charles Louis François de Paule de Barentin (1738-1819), successeur de Lamoignon comme garde des sceaux le 14 sept. 1788, apparaît comme une figure du camp conservateur.
4) Eugène Onfroy, gendre de Lottin, décédé en 1809: cf Delalain, p. 160.

mardi 18 septembre 2018

Les Juifs et la Révolution

Un ancien travail consacré à la famille Fould (Frédéric Barbier, Finance et politique: la dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1991) nous avait fait connaître certaines grandes figures des communautés juives en Lorraine et en Alsace à partir de la fin de l’Ancien Régime.
Une petite brochure datée de 1795 nous fait reprendre cette problématique. Il s’agit de:
Alexandre Seligmann, Dénonciation à mes concitoyens des vexations que m’ont fait éprouver les fidèles suppots du traitre Robespierre, lors du système de terreur établi dans la République, Strasbourg, De l’imprimerie de Treuttel et Würtz, an III, 38 p., [2] p. bl., 8°. Sign. A-B (8), C (4).
Avec Seligmann, nous sommes pénétrons l’entourage de la plus puissance famille juive de l’est à l’époque: ce sont les Hirz (Hirsch), alias Cerf. Naftali Hertz ben Dov Beer (1726-1793), originaire de Medelsheim (dans le comté de Deux-Ponts / Zweibrücken), est un richissime homme d’affaires, marchand de chevaux, fournisseur aux armées et banquier. Il est aussi un intellectuel des Lumières, qui s’adressera au philosophe Moses Mendelssohn pour intervenir en faveur des Juifs, en même temps que le préposé général de la «Nation juive» d’Alsace. Ses compatriotes le désignent usuellement comme «Cerf Berr le Grand».
À Strasbourg, la proscription des Juifs est une réalité quotidienne: depuis 1388, ils sont interdits de résidence en ville et, tous les soirs, une trompe (le Grüselhorn, ou Kräuselhorn) sonne du haut de la cathédrale pour les avertir qu’ils doivent se retirer. Cet usage ne sera aboli que le 18 juillet 1791. Ne pouvant résider à Strasbourg, les Juifs sont notamment établis à Bischheim, alors une bourgade au nord de la ville: la communauté juive de Bischheim est l’une des plus importantes de l’est de la France actuelle.
Mais la rupture est trop grande, entre le statut et le rôle, surtout s’agissant des familles les plus puissantes. Cerf Berr le Grand est à la tête d’une entreprise stratégique qui se développe entre l’Alsace, la Lorraine et Paris. La cour de Versailles est plus éclairée que le Magistrat de Strasbourg, et, en 1768, le Gouvernement de Louis XV obtient en sa faveur une exception à la règle de proscription quotidienne. Cerf Berr rachète discrètement, en 1771, l’hôtel de Ribeaupierre (1), où il établit sa famille. Seligmann quant à lui est né à Bouxwiller en 1748, mais son mariage avec Rebecca, fille aînée de Cerf Berr (1774), assure sa fortune: en 1777, il est à son tour autorisé à venir à Strasbourg où, selon la tradition, il poursuit une activité de négociant-banquier, et de manufacturier (dans les deux domaines du tabac et du drap).
Malgré des progrès certains, la question du statut des Juifs est loin d’être réglée en Alsace lorsqu’éclate la Révolution. Si la bourgeoisie éclairée est favorable à l’émancipation, le plus grand nombre reste opposé à toute forme d’intégration (le Cahier de doléances de Strasbourg renferme un article à ce sujet), et la municipalité interviendra à plusieurs reprises contre le processus d’émancipation. Rodolphe Reuss rapporte un passage du Rapport sur la question de l’état-civil des Juifs d’Alsace, par Le Barbier de Tinan:
Encore aujourd’hui, l’on entend l’odieuse corne, dont le son lugubre se répand tous les soirs à la tombée de la nuit du haut de la cathédrale. Les préjugés dont le peuple de Strasbourg est imbu, sa haine aveugle contre les Juifs, trouve en grande partie leur origine à l’impression qu’a faite sur les enfants le son de cette corne, aux ridicules histoires qu’on leur a racontées et dont la tradition se conserve religieusement.
Le 27 septembre 1791, l’Assemblée proclame l’émancipation des «Juifs d’Allemagne», autrement dit les Juifs de l’est, par opposition aux «Juifs portugais», ceux du sud-ouest, dont l’émancipation avait été décidée plus d’une année auparavant (ce délai en lui-même est significatif). La mise en application pratique de cette disposition n'en demeure pas moins problématique.
Dès avant la Révolution, Alexandre Seligmann est riche, et sa maison abrite un précepteur, un secrétaire, un commis et cinq domestiques... Même si la chute de la monarchie s’accompagne de la disparition des relations privilégiées avec la cour, il peut poursuivre ses affaires, tout en se conformant scrupuleusement aux dispositions prises relativement aux contributions successivement décidées (y compris des dons faits à la Société des Jacobins). Mais les événements qui se succèdent à partir de 1793 voient la pression se renforcer: Saint-Just et Lebas lancent un emprunt forcé de 9 millions de livres, auquel Seligmann participe à hauteur de la somme énorme de 200 000 livres. Bientôt pourtant, les manifestations de bonnes dispositions ne suffisent plus et, le 19 novembre 1793, le commissaire après des armées de Rhin et Moselle, Baudot, écrit de Strasbourg:
La race juive, mise à l’égale des bêtes de somme par les tyrans de l’ancien régime, aurait dû sans doute se dévouer tout entière à la cause de la liberté, qui les rend aux droits de l’homme. Il n’en est cependant rien (…). Partout ils mettent de la cupidité à la place de l’amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions à la place de a raison. Ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une régénération guillotinière à leur égard?
Cette dernière formule, et le néologisme auquel elle fait appel, est au moins... étonnante. Peu après, les emprisonnement commencent, tandis que les mesures discriminatoires se succèdent. Si Seligmann réussit longtemps à y échapper, il finit par être arrêté, le 30 mai 1794, comme «égoïste et fanatique», et il est incarcéré avec six cents autre prisonniers au Grand Séminaire. Sa vie est en danger, tandis que dans le même temps les pertes financières s’accumulent, par suite de l’interruption de toutes les affaires. Pourtant, le banquier ne reconce jamais à se défendre, et il envoie même au Conseil municipal des participations pour l’organisation des fêtes révolutionnaires. La nouvelle de la mort de Robespierre rendra seule possible sa libération, effective le 20 août 1794.
Dans les semaines qui suivent, Seligmann réunit tous les éléments à l’appui d’une demande d’indemnisation, et il publie sa brochure: il n'est sans doute pas anodin que celle-ci paraisse sous l'adresse de l'une des maisons les plus respectées du petit monde réformé (entendons, luthérien) de Strasbourg: la maison Treuttel et Würtz. On le voit, c'est peu de dire que Seligmann est un homme des Lumières, partisan de l'intégration à une République dans laquelle les confessions ne sauraient plus intervenir comme des agents de trouble. La péroraison de sa brochure proclame:
Oublions cet enchaînement funeste et désastreux de conspirations contre la liberté générale et individuelle. Le ressentiment ne doit pas habiter le cœur du Républicain, il est l'apanage des tyrans et des esclaves! Ne tirons d'autre résultat de ces écrits douloureux que celui de nous prémunir à l'avenir contre toute confiance aveugle dans les individus; de ne jamais transiger sur les principes; et que le but de toutes nos actions soit la prospérité de notre pays, le maintien du gouvernement populaire et le salut de la République, une indivisible et démocratique! 
Pour autant, ses estimations revues aboutiront au chiffre fabuleux de plus de 630 000 livres de pertes, fin 1796...

Note
1) L'ancien hôtel de Ribeaupierre (Rappolsteinischer Hoff), puis des Deux-Ponts, abritera un temps le Petit séminaire de l'abbé Bautain, mais il est détruit en 1864 pour laisser place à un bâtiment moderne (auj. 7 quai Finkwiller).

Bibliogr.: Rodolphe Reuss, Seligmann Alexandre ou Les tribulations d'un Israélite strasbourgeois pendant la Terreur, Strasbourg, Treuttel et Würz, 1880. L’auteur souligne le fait que la brochure de Seligmann devenue «fort rare».

mardi 30 mai 2017

Séance foraine 2017

ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES,
IVe Section (Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre

À l’occasion de la séance foraine 2017, nous vous proposons de nous retrouver à Strasbourg le mercredi 21 juin prochain

Le programme prévisionnel serait le suivant:

9h30 Rendez-vous devant la porte de l'église catholique Saint-Pierre-le-Vieux, à 400m environ de la gare. À l'intérieur, plusieurs tableaux des XVe et XVIe siècle, et les panneaux de bois sculptés de Veit Wagner.

10h. Découverte de l’église Saint-Thomas, première église de la ville à avoir accueilli un prêche réformé (1524). Les charges canoniales de Saint-Thomas seront attribuées aux enseignants de l’école supérieure, puis de l’université. Aujourd’hui, l’église se signale notamment par la série des monuments funéraires de nombreux professeurs et bibliothécaires (le principal monument reste cependant constitué par le mausolée du maréchal Maurice de Saxe).
 
11h. Visite de la Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg, sous la conduite de son conservateur, Monsieur Louis Schlaefli. La bibliothèque est toujours abritée dans la salle aménagée pour elle au XVIIIe siècle, et elle conserve d’importants témoignages de livres anciens.
Nous nous efforcerons de dégager un moment libre pour que ceux qui le souhaitent puissent au moins découvrir la célébrissime cathédrale, qui jouxte le Grand Séminaire.

13h. Déjeuner dans le quartier de la Neustadt, «ville nouvelle» aménagée par l’Empire allemand à la suite de l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine du Nord après la Guerre de 1870. La Bibliothèque nationale et universitaire (BNU, ancienne SLUB) est l’un des principaux bâtiments «représentatifs» construits sur la place centrale de cet ensemble en cours de classement au Patrimoine mondial de l’UNESCO. 

14h30 Visite de l’exposition du cinq-centième anniversaire, «Le vent de la Réforme: Luther, 1517», sous la conduite de Madame Madeleine Zeller, l'une des commissaires de l’exposition,
avec la participation de Monsieur Olivier Deloignon, professeur à l'École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.
L’exposition est organisée dans le cadre de la BNU, ce qui permettra à ceux qui le souhaitent de découvrir rapidement les aménagements intérieurs du bâtiment récemment restauré. 

À titre d’information, quelques horaires pour les TGV Paris-Strasbourg (il existe aussi plusieurs bus par jour de Paris à Strasbourg, plus lents, mais en général sensiblement moins chers: informations). 
Aller
Paris (Est) 6h40          Strasbourg 8h26
                  7h20                             9h04
                  7h44                             9h43
Retour
Strasbourg   17h17     Paris (Est)  19h10
                     18h17                        20h17
                     18h55                        20h46
                     20h19                        22h10
La participation à la séance foraine est ouverte à tous, mais, pour des raisons d’organisation, l’inscription est obligatoire. Celle-ci doit être faite par Internet à l’adresse suivante:
frederic.barbier@ens.fr (indiquer éventuellement le nombre de participants)
avant le lundi 12 juin prochain.
Un programme plus détaillé sera adressé aux personnes inscrites.
Informations données sous toutes réserves.

vendredi 14 avril 2017

Une exposition commémorative à Strasbourg

Nous interrompons un instant notre série sur le «temps caractéristique» pour signaler la riche exposition présentée à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg sur «Le vent de la Réforme. Luther, 1517» (11 mars- 5 août 2017). L’exposition a été organisée en collaboration entre la BNU, la Faculté de Théologie protestante et les Archives de Strasbourg, la Württenbergische Landesbibliothek (Stuttgart) et la Bibliothèque nationale de Lettonie (Riga). Elle est accompagnée d’un catalogue imprimé, qui constitue un très bel instrument de références en notre année de commémoration:
Le Vent de la Réforme. Luther, 1517,
dir. Madeleine Zeller, Matthieu Arnold, Benoît Jordan,
Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2017,
191 p., ill.
ISBN : 978-2-8592307-0-8

L’exposition traite pour avant tout de la période conduisant de l’affichage des 95 thèses (1517) à la célébration de la dernière messe à Strasbourg (1560): on comprend par là que, même si ce n’est pas précisé au titre, l’attention sera avant tout portée sur la situation à Strasbourg et dans la région du Rhin supérieur. L’ouvrage s’ouvre, après les différentes préfaces officielles, par une série de documents qui permettent de fixer le paysage: une chronologie sommaire, la célébrissime vue de Strasbourg dans les Chroniques de 1493 (voir l'illustration), la carte du Rhin supérieur par Specklin en 1584, puis une vue de Riga et une carte de l’ancienne Livonie au XVIe siècle.
Les organisateurs ont fait le choix d’une organisation thématique en cinq parties, chacune introduite par un «chapeau» de présentation puis donnant les notices catalographiques elles-mêmes (notices signées, mais peut-être un petit peu brèves pour certaines…).
La première section, sous le titre «Croire et prier vers 1517», est introduite par Benoît Jordan («Contenus et expressions de la foi à la veille de la Réforme: Strasbourg et le Rhin supérieur») et présente dix-sept pièces ou reproductions, mettant surtout l’accent sur le sentiment de la piété individuelle, sur le rôle des intercesseurs (les saints et la Vierge), sur le déroulement de la messe et sur la question de la réforme de l’Église. La Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg conserve un document exceptionnel, en l’espèce de la plus ancienne image de pèlerinage imprimée produite en Alsace, image à l’effigie de la Vierge et l’Enfant, mais la notice (1.13) ne propose pas de datation. La section se referme par trois pièces relatives à la grande figure de Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, mis en scène en tête de l’édition d’un sermon en 1513 (n° 1.15).
La deuxième partie présente «Les 95 thèses de Luther et leurs répercussions», et le texte de Matthieu Arnold rappelle la concomitance entre l’affichage (supposé) de ses Thèses par Luther, le 31 octobre 1517, et l’ouverture au public de l’incroyable collection de reliques par l’électeur Frédéric le Sage, le lendemain, jour de la Toussaint: si a posteriori, les choix et les positions des uns et des autres semblent tout naturellement tranchés, ce n’est certainement pas le cas sur le moment. Les pièces présentées s’ouvrent par l’évocation des nouveaux procédés de reproduction, la typographie et la xylographie (exceptionnel bois gravé de Jost Amman, ayant appartenu à la collection Heitz). L’exemplaire présenté des 95 thèses vient de Berlin et est celui d’une édition nurembergeoise (n° 2.6). Deux exemplaires très remarquables proviennent de la  Bibliothèque humaniste de Sélestat: le De libertate christiana (Wittenberg, 1520) porte des notes manuscrites de Beatus Rhenanus et de Luther (n° 2.22); et, dans la section consacrée à l’iconographie du Réformateur, le portrait figurant dans l’exemplaire du De captivitate babylonica ecclesiae (Strasbourg, 1520) est couvert d’insultes en latin (n° 2.35).
C’est peut-être dans la troisième partie, «Diffusion de la Réforme: Strasbourg et Riga», que le projet implicitement comparatiste fonctionne le mieux, même si le rôle des deux villes dans l’économie du média se situe à un niveau très différent: un coup d’œil sur le VD16 nous donne, par exemple, 294 éditions de Luther en 1520, dont 25 à Strasbourg, alors que Riga ne possède pas encore d’imprimerie. Le texte de Gustavs Strenga sur «Foi, politique, langues et livres: la Réforme à Riga (1522-1525)» offre aux lecteurs francophones une très bonne introduction à une histoire sur laquelle les usuels dans notre langue font largement défaut –il est vrai que Luther lui-même était mal informé sur la situation de la Livonie. La notice 3.10 présente un étonnant exemple de traité de théologie publié à Tübingen en 1578 et dont les tranches dorées sont décorées des deux portraits peints de Luther et de sa femme, Catharina von Bora. 
Bible de Luther, 1543 (WLB), la Création (Lucas Cranach)
La question de la musique est à juste titre au cœur de la quatrième partie, «Psaumes et cantiques de la Réforme», le chant en langue vernaculaire étant «une composante fondamentale» du mouvement lancé par Luther (Beat Föllmi): la parole sera rendue au peuple des fidèles, et celui-ci chantera dans sa langue, tandis que les imprimeurs innovent en publiant, à partir de 1523-1524, les premiers recueils de cantiques et de psaumes. Le document n° 4.3, emprunté à Saint-Gall, illustre à nouveau le fait que la rupture est antérieure, puisqu’il s’agit d’un manuscrit (antérieur à 1507) présentant une séquence mariale traduite en allemand par Sébastien Brant, et accompagnée de sa notation musicale. Le n° 4.12 met en scène, en 1562, le maître d’école en train de conduire le chant des Psaumes. Le n° 4.22 fait découvrir un ensemble exceptionnel de fontes typographiques du XVIe siècle destinées à l’impression musicale et conservées à Halle, tandis que le passage de Calvin à Strasbourg est marqué par la publication du premier recueil de Psaumes publié en français (1539: n° 4.25).
Enfin, la cinquième et dernière section se présente sous le titre «Traduire et enseigner la Bible» et fait notamment appel à des exemplaires de la magnifique collection de Bibles conservée à Stuttgart, dont une Bible à 42 lignes (n° 5.1) provenant d’Offenbourg, non loin de Strasbourg mais sur la rive droite du Rhin. La première Bible allemande imprimée est celle de Mentelin à Strasbourg (1466: n° 5.4), tandis que l’édition strasbourgeoise du September Testament (Nouveau Testament) de Luther en 1522 témoigne à la fois de la vigueur de la demande et de l’importance d’une activité que l’on pourrait assimiler à la contrefaçon dans l’économie générale du média (n° 5.10). L’exemplaire de la Bible latine donnée par Jacques Maréchal à Lyon en 1523 et lui aussi conservé à Stuttgart présente une reliure à la double effigie de Luther et de Mélanchthon et témoigne de la précocité de la diffusion des idées de Luther en France (n° 5.19, 32 et 33). L'exemplaire a été acquis par Josias Lorck (1723-1785), qui exerça comme pasteur à Copenhague et dont la collection de Bibles est achetée par le duc de Wurtemberg en 1784. 
L’ouvrage se ferme par une brève série de biographies, par quelques définitions («Empereur», «Réforme», «Indulgences»…) et par une bibliographie abrégée.

samedi 25 juin 2016

Confession, mémoire et décor des bibliothèques

La question de l’organisation de nouvelles bibliothèques et du choix de leur décor peut à bon droit être articulée, à l’époque moderne, avec certaines orientations confessionnelles. «L’éthique protestante» (Max Weber) n’oriente évidemment pas le seul domaine économique, à travers notamment l’essor du capitalisme. Il s’agira en réalité du fonctionnement politique (au sens large) de la collectivité, et du rapport à celle-ci de chacun de ses membres.
On sait la théorie de Max Weber: dans une logique de gratuité de la Grâce (la Grâce de Dieu est accordée selon des critères qui nous échappent), la perfection de l’œuvre accomplie témoigne pourtant de la reconnaissance du parcours de chacun.
Mais nous voici dans la Haute École (Hochschule), future université, fondée par Jakob Sturm (1489-1553) à Strasbourg en 1538. La ville est passée à la Réforme, et la bibliothèque sera essentiellement décorée par trois ordres de portraits et de bustes. Ce sont, d’abord, ceux que nous appellerons les «héros universels» de l’humanité, comme Gutenberg, en tant que l’inventeur de l’imprimerie, Luther, en tant qu’initiateur de la Réforme, et Kepler, en tant qu’inventeur (ou l’un des inventeurs) de la scientificité moderne. Viennent ensuite les héros de l’institution, la Haute École, où sont formées les élites dirigeantes de la ville: et c’est, par exemple, la figure d’un Johann Schoepflin, savant et enseignant reconnu, qui lègue à collectivité ses propres collections, dont sa bibliothèque. Enfin, ce sont héros de la collectivité (la république urbaine de Strasbourg), dont le souvenir est commémoré à travers les portraits d’un certain nombre de ses responsables, à commencer par le fondateur de la Haute École et rénovateur du système scolaire dans la première moitié du XVIe siècle, Sturm lui-même.
Nous sommes devant un processus de métamorphose, par lequel la «personne représentée» se trouvera immortalisée de différentes manières à la bibliothèque. Nous venons d’évoquer les portraits et les bustes, mais ce sont aussi les écrits commémoratifs conservés dans les collections: dès le début du XVIe siècle, la Vie de Geiler de Kaysersberg, l’ancien prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, est publiée par Beatus Rhenanus à la suite de l’édition de sa Navicula, et elle figurera bien évidemment à la bibliothèque. Les discours funèbres et leur publication sont à inscrire dans la même perspective, de même que les cérémonies commémoratives, qui elles aussi donnent fréquemment lieu à une publication.
Portrait de Kepler
La présence de collections de manuscrits, d’imprimés et autres (instruments scientifiques, gravures, pièces d'antiques, etc.) léguées par tel ou tel et venues enrichir la collection «publique», s’analyse de la même manière, surtout lorsque, malgré leur changement de statut (du privé au public), certaines d’entre elles conservent leur identité propre sous la forme d’un «fonds» autonome, intégré comme tel à la collection générale.
Enfin, pour ne pas quitter Strasbourg, la figure du héros sera immortalisée à travers l’érection d’un tombeau au sein de l’église Saint-Thomas, véritable cathédrale en même temps que nécropole de la Réforme –et de la République– strasbourgeoises.
Terminons en observant que l’éthique religieuse n’est pas seule à devoir être convoquée s’agissant de la causalité des commémoration. Il faudrait bien sûr aussi faire appel, plus prosaïquement, à la sociologie des organisations. En reconnaissant la réussite exemplaire d’un parcours individuel, l’institution concernée démontre sa propre pertinence, selon une logique que la Nation elle-même mettra en évidence lorsqu’elle inscrira au fronton du Panthéon la formule lapidaire portée en caractères romains: «AUX GRANDS HOMMES, LA PATRIE RECONNAISSANTE». De fait, comme l’expose Max Weber et comme l’exemple de Strasbourg l’illustre de manière idéaltypique, la sociologie s’articule très vite avec la politique, et avec l’action politique. 

Bibliothèques, Strasbourg, origines-XXIe siècle, dir. Frédéric Barbier, Paris, Éditions des Cendres ; Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2015. Louis Schneegans, L’Église de Saint-Thomas à Strasbourg et ses monuments. Essai historique et descriptif, Strasbourg, impr. de Gottlob Louis Schuler, 1842. Jean Arbogast, Épitaphes et monuments funéraires. Église Saint-Thomas de Strasbourg, Strasbourg, Éditions du Signe, 2013.

samedi 21 mai 2016

À Rennes, une mémoire franco-allemande

L’Écomusée du Pays de Rennes propose, jusqu’au 28 août 2016, une exposition consacrée à Oberthür, imprimerie fondée en 1852 et que son succès a fait des décennies durant la première entreprise de ville. Passé sous la houlette de Néogravure en 1966, Oberthür, pourtant viable, est emporté par la chute du groupe en 1974, avant de devoir déposer définitivement le bilan en 1981.
L’exposition passe rapidement sur ce point, mais le nom de famille d’Oberthür nous ramène sur le Rhin à la fin du XVIIIe siècle, lorsque François Antoine Oberthür, né à Fulda en 1758, se marie à Strasbourg avec Marie Madeleine Hütter († 1854) et exerce comme perruquier dans cette ville (son père exerçait déjà la même profession, de même que son beau-père). Il décédera à Strasbourg, dans son domicile de la Grand’rue, en 1808.
Acte de décès de Marie-Madeleine Hütter, 1854 (Archives du Bas-Rhin, site Adeloch)
La Révolution donne un coup d’arrêt brutal à l’activité de perruquerie, et le fils de François Antoine, François Jacques Oberthür, né en 1793, s’oriente vers une tout autre branche d’activités: il se lance en effet dans le dessin et dans la gravure, puis dans l’édition lithographique. De son mariage avec Marguerite Salomé Kieffer naîtront deux enfants, François Charles (1818-1893) et Wilhelmina (1820- ?), mais la jeune épouse meurt en couches à en 1820, à vingt ans à peine.
Nous sommes pleinement dans un milieu transnational, et bilingue: son père vient d’Allemagne, et François Jacques Oberthür est lui-même appelé à Fribourg-en-Brisgau, où il enseigne la lithographie dans le cadre de l’Institut artistique (Kunstinstitut) de l’imprimerie-librairie Herder. Au lendemain de la chute de Napoléon, Barthomoläus Herder (1774-1839) a en effet pris pleinement  conscience du marché représenté par l’illustration, l’imagerie et la cartographie non seulement sur cuivre, mais aussi désormais en lithographie. La fondation de l’Institut artistique permet de former en dessin et en gravure un certain nombre de jeunes gens dans un domaine porteur. Parmi les jeunes apprentis, on note la présence des deux frères Franz Xaver et Hermann Winterhalter.
Dans les années qui suivent, François Jacques Oberthür se remarie avec Jeanne Caroline Zeitzmann, née à Iéna et elle-même fille d’imprimeur –les sources indiquent que le mariage a eu lieu à Gries, près de Bischwiller, mais nous n’en trouvons pas trace dans l’État civil de cette localité. Quoi qu’il en soit, Oberthür rentre en Alsace après son veuvage, et il s’établit comme miniaturiste et comme lithographe à Strasbourg, d’abord en association avec Boehm (1825), puis seul, à l’adresse de la rue des Dentelles (1828). Parmi les six enfants de ce deuxième lit, François Antoine lui succédera en 1861 comme imprimeur lithographe à Strasbourg, mais il est surtout connu pour son mariage avec Lucie Valentin, elle-même fille du nouveau préfet du Bas-Rhin nommé par le Gouvernement de la Défense nationale en 1870.
François Jacques Oberthür, Le Quai des bateliers à Strasbourg, 1840
Oberthür décède à Bischwiller en 1863. Le fondateur de la maison Oberthür de Rennes est en réalité son fils aîné, François Charles, lui aussi dessinateur et graveur. Après un apprentissage chez les frères Guérin et auprès du statuaire André Friedrich, il entre dans l’atelier paternel en 1831. Trois ans plus tard, il est choisi pour enseigner le dessin à la nouvelle École d’arts et métiers fondée à Strasbourg par Auguste Ratisbonne et alors dirigée par son fils Louis. Il peut être significatif d'observer que, si les confessions ne sont pas les mêmes (non plus que les niveaux de fortune!) entre les Oberthür et les Ratisbonne, l'histoire familiale est en revanche analogue. August Sussmann Hirsch Regensburger est en effet né à Fürth en 1770. Établi comme banquier et négociant à Strasbourg, il y préside le nouveau Consistoire israélite: le nom de Ratisbonne est choisi comme «nom définitif» de la famille à la suite du décret de Bayonne de 1808.
Mais revenons au jeune François Charles Oberthür, qui entreprend bientôt un périple pour compléter sa formation: il vient à Paris pour se perfectionner dans la lithographie, puis nous le retrouvons à Rennes, où il entre chez Marteville et Landais, imprimeurs lithographes. Cette étape sera décisive sur un double plan: d’une part, Landais propose au jeune homme, en 1842, de s’associer avec lui pour dix ans (Landais et Oberthür), avant de se retirer et de lui céder l’entreprise (1852). En 1844 d’autre part, Oberthür épouse Marie Hamelin, fille du libraire rennais François Marie Alexandre Hamelin. L’entreprise, qui s’adjoint une imprimerie typographique en 1854, est désormais lancée.
À côté des éclairages portés sur la conjoncture générale de la «librairie» en France au XIXe siècle, les Oberthür illustrent ainsi pleinement un certain nombre de logiques récurrentes dans le petit monde de l’émigration. Sans s’arrêter sur cette dimension de la monographie, l’exposition la prolonge pourtant en mettant l’accent sur des problématiques d’anthropologie historique particulièrement importantes, et qui touchent aussi bien au fonctionnement des solidarités qu’à l’esprit d’innovation, au modèle de la formation professionnelle, à l’articulation entre la famille et les affaires, aux conceptions paternalistes du fondateur de la «Maison de Rennes», au rôle des femmes ou encore à la vie quotidienne de la famille. 

Oberthür imprimeurs à Rennes, réd. Alison Clarke, Rennes, Écomusée du Pays de Rennes, 2015, 95 p., ill. ISBN 978-2-901429-38-8
Dominique Lerch, «Une famille de lithographes et ses implantations: la famille Oberthur à Strasbourg, Bischwiller et Rennes (vers1818, vers1893)», dans Le Vieux Papier, 341 (1996), pp. 289-304.

jeudi 7 janvier 2016

Vient de paraître

Vient de paraître
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, Genève, Librairie Droz.
Tome XI, 2015. 368 p., ill.
(ISSN: 1661-4577. ISBN : 978-2-600-01897-5)

Jean-Daniel Schoepflin
Sommaire
Strasbourg, le livre et l’Europe, XVe-XXIe siècle
- Avertissement, par Frédéric Barbier
- L’imprimerie et le commerce du livre à Strasbourg de Johann Mentelin au XVIe siècle: quelques-unes de leurs caractéristiques, suivies de considérations sur l’utilité des Digital Humanities pour les recherches sur le livre, par Ursula Rautenberg
- Francesco Negri à Strasbourg et sa traduction du Turcicarum rerum commentarius de Paolo Giovio (1537), par Edoardo Barbieri
- La Hongrie et l'édition alsacienne, 1482-1621. Conjoncture éditoriale et évolution des représentations d'un pays, par István Monok
- Une nouvelle Nef des folz à Strasbourg? Réflexions autour de la version strasbourgeoise du Narrenschiff de 1494/1495, par Jonas Kurscheidt
- Un dispositif matériel et visuel constitutif de la construction du savoir naturaliste au XVIIIe siècle: la collection de livres de Jean Hermann, par Dorothée Rusque
- Strasbourg et l’exportation des livres vers l’Est de l’Europe au XVIIIe siècle, par Claire Madl
- Enseigner l’allemand par les livres: Strasbourg et la librairie pédagogique au XVIIIe siècle, par Emmanuelle Chapron
- Les Œuvres de Valentin Jamerey-Duval: une édition strasbourgeoise à la croisée des cultures, par Hans-Jürgen Lüsebrink
- Un libraire fournisseur de grandes bibliothèques européennes: Treuttel et Würtz, par Annika Hass
- Gloire à Gutenberg. Fêtes et commémorations à Strasbourg et en Europe pour célébrer l’invention de l'imprimerie jusqu’en 1840, par Andrea De Pasquale
- Arthur de Gobineau et l’Interrègne brésilien (mars 1869 – mai 1870), par Marisa Midori Deaecto
- Paul Hartmann: histoire intellectuelle d’un itinéraire éditorial, par Agnès Callu
- Le réseau des bibliothèques Eucor: avènement, développement, prolongements, par Yves Lehmann
[NB: la publication de ce dossier correspond à une partie des Actes du colloque tenu à Strasbourg du 13 au 15 septembre 2014. D'autres communications, et l'Index général, seront publiés dans la livraison 2016 de cette revue. Nous nous permettons de rappeler au passage la parution récente d'une histoire des bibliothèques de Strasbourg]

- Les Mémoires de l’estat de la France sous Charles IX (1576-1579) de Simon Goulart: bilan bibliographique, par Jean-François Gilmont
- Les premières éditions imprimées de l’Institution du Prince de Guillaume Budé: une histoire à réécrire, par Christine Bénévent et Malcolm Walsby
- Ni Gessner ni Possevino: Hugo Blotius et la réorganisation de la Bibliothèque impériale de Vienne à la fin du XVIe siècle, par Paola Molino
- L’empire d’Esculape, ou le projet de Catalogue des sciences médicales de la Bibliothèque nationale (1843-1889), par Jérôme Van Wijland

Comptes rendus de: 1914. La mort des poètes (Jean-Marie Mouthon), Album amicorum (…). Die Stammbücher der Akademischen Bibliothek der Universität Lettlands (István Monok), Gérer une maison d’édition (Max Engammare), The history of the book in 100 books (István Monok), Books without borders in Enlightenment Europe (Sabine Juratic), Kommentierte Bibliographie zum Buch-und Bibliotekswesen in Schlesien bis 1800 (István Monok), Ave Tyrnavia! (István Monok), Le Livre à la Renaissance (Jaroslava Kasparová), Turzovské kniznice (István Monok), I Giunta di Madrid (Livia Castelli).

dimanche 20 septembre 2015

Nationalisme, identité collective et littérature

Brant, Sebastian
Das Narrenschiff. Faksimile der Erstausgabe von 1494, mit einem Anhang enthaltend die Holzschnitte der folgenden Originalausgaben und solche der Locherschen Übersetzung und einem Nachwort von Frantz Schultz,
Straßburg, Verlag von Karl Trübner, 1913,
[2] p. bl., [IV-]327 p., [1] p. bl., LVI p.
(« Jahresgaben der Gesellschaft für Elsässische Literatur », 1).
Prix : 10 Mks, 15 Mks (ex. relié).
Réf. : ZfdPh, t. 45, 1913, p. 323 ; Zeitschr. f. die Gesch. des Oberrheins, t. 28, 1913, p. 732, etc.


La Guerre de 1870 et le Traité de Francfort se concluent par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine du Nord, en tant que Reichsland, au nouvel Empire allemand. Strasbourg avait beaucoup souffert du bombardement pendant le siège de la ville: très vite, c’est-à-dire dès avant la fin de la guerre, il s’agit pour les Allemands de donner l’image d’une vie redevenue aussi normale que possible. Dans un second temps, Strasbourg sera dotée d’un certain nombre d’institutions établies selon le modèle allemand, et qui doivent faire de la ville un modèle de réussite sur les marches occidentales de l’Empire. Une troisième phase suivra, avec les bouleversements de l’urbanisme strasbourgeois et la construction de la «ville allemande», qui feront de la capitale du Reichsland une des métropoles de l’Allemagne moderne.
L’université allemande (Kaiser-Wilhelm Universität) occupe une place centrale parmi les institutions «refondées» par les nouvelles autorités –à côté de la «Bibliothèque provinciale et universitaire» (Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek, abrégé KULB). Selon la pratique observée dans les autres grandes universités de l’Empire, l’organisation de ces structures s’appuiera sur une ou plusieurs librairies spécialisées: à Strasbourg, ce rôle est notamment tenu par la maison fondée en 1872 par Karl Ignaz Trübner (1846-1907), membre d’une famille originaire de Heidelberg, et surtout neveu du grand libraire londonien Johann Nikolaus Trübner. Ce dernier participe très activement à la reconstitution des fonds de la bibliothèque de Strasbourg détruite pendant le siège (24 août 1870), tandis que Karl Ignaz s’impose rapidement comme libraire d’assortiment, libraire d’ancien et éditeur spécialisé dans les publications scientifiques –il concentrera progressivement son activité sur ce dernier domaine. Parmi ses titres les plus célèbres, il faut citer l’annuaire Minerva, créé en 1890-1891 et qui est le premier annuaire international spécialisé du monde universitaire.

Marque éditoriale de Trübner
À la veille de la Guerre de 1914, et alors que le projet de la BUGRA [Internationale Aufstellung für Buchgewerbe und Graphik] doit consacrer le rôle de Leipzig comme pôle de l’édition et de la librairie mondiale, Trübner publie  le fac-similé d’un ouvrage particulièrement célèbre: il s’agit de la première édition du Narrenschiff (la Nef des fous), rédigée par un Strasbourgeois, Sébastien Brant, et donnée en allemand, à Bâle en 1494. Le reprint de 1913 vise une double fonction: d’une part, il s’agit d’un livre de bibliophilie, très soigneusement imprimé et sous un pastiche de reliure ancienne (le prix de vente de 10 ou de 15 marks selon que l’exemplaire est relié ou non montre d’ailleurs que l’on s’adresse à un public d’amateurs ayant quelques moyens). D’autre part, nous sommes devant un livre de référence: l’exemplaire du Narrenschiff conservé à Berlin est très soigneusement reproduit (l’éditeur a ajouté une pagination moderne), et il est suivi de la reproduction des illustrations nouvelles apparaissant dans les deux éditions allemandes postérieures données à Bâle par Johann Bergmann au XVe siècle, et dans les trois éditions de la traduction latine chez le même libraire. Enfin, le volume est complété par une étude de Franz Schultz (1877-1950), datée d’octobre 1912 («Nachwort. Das Narrenschiff und seine Holzschnitte»). L’auteur était professeur d’histoire de la littérature à Strasbourg (1910), puis à Fribourg/Br. (1919), Cologne et Francfort-s/Main (chaire de philologie allemande).
Nous sommes devant une opération hautement symbolique: publier sous la forme
la plus accomplie possible d’un «beau livre», sans pour autant négliger, bien au contraire, le contenu scientifique, un des monuments de l’histoire littéraire nationale, mais aussi de l’histoire de l’art (les gravures, dont certaines attribuées à Dürer) et de l’identité régionale alsacienne. L’édition est d’ailleurs donnée sous l’égide de la Gesellschaft für Elsässische Literatur (Sté de littérature alsacienne), fondée en 1911 à l’initiative du maire de Strasbourg, Rudolf Schwander, et du directeur de la KULB, Georg Wolfram (cf Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, Strasbourg, 1993, p. 325). La Société prend à sa charge un éventuel déficit de l’opération.
Quant à la maison Trübner, elle quittera Strasbourg en 1918, et sera reprise par la Librairie DeGruyter à Berlin l’année suivante...

jeudi 10 septembre 2015

Histoire des bibliothèques de Strasbourg

Vient de paraître:
Bibliothèques, Strasbourg, origines-XXIe siècle,
sous la direction de Frédéric Barbier,
Paris, Éditions des Cendres; Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2015,
444, p., ill.

ISBN: 978-2-85923-060-9 et
978-2-86742-234-8

Les auteurs: Frédéric Barbier, Georges Bischoff, Agathe Bischoff-Moralès, Laura Blasutto, Daniel Bornemann, Laurence Buchholzer, Rémy Casin, Livia Castelli, Vincent Chappuis, Marisa Midori Deaecto, Christophe Didier, Christine Esch, Élise Girold, Julien Gueslin, Annika Hass, Edern Hirstein, François Igersheim, Christine de Joux, Pierre Le Masne, Claude Lorentz, Loraine Marcheix, Catherine Maurer, István Monok, Dorothée Rusque, Gabriel Sabbagh, Louis Schlaefli.

Peu de villes ont une image davantage liée à l’histoire du livre et des bibliothèques en Occident que celle de Strasbourg.
Cette ancienne ville libre et impériale est celle-là même qui accueillit Gutenberg à ses débuts, pour la mise au point de la typographie en caractères mobiles. Au-delà d’un Moyen Âge particulièrement brillant, les bibliothèques de Strasbourg sont liées au double phénomène de l’humanisme et de la Réforme. Les enseignants de la Haute École de Jean Sturm, puis de l’Université, constituent le premier vivier d’auteurs et d’intermédiaires susceptibles d’alimenter la demande en imprimés. 

À la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, l’histoire de Strasbourg est marquée par le passage à une logique géopolitique toute différente, celle du royaume de France. Après des temps plus difficiles, Strasbourg et ses bibliothèques bénéficient d’apports culturels renouvelés, venus d’Allemagne et des pays du Nord et de l’Est, de la Scandinavie à l’Europe centrale et orientale. L’histoire des bibliothèques de la ville se déploie dès lors toujours davantage sous l’égide de l’équilibre, des transferts culturels et des identités.
La destruction des bibliothèques du Temple Neuf, en 1870, est suivie par la reconstitution d’une bibliothèque modèle particulièrement riche de tout ce qui relève de la « littérature » en général et de la bibliographie allemande en particulier.
Aujourd’hui, alors que la configuration européenne se déploie dans une cadre profondément renouvelé, le rôle, notamment, de la «nouvelle» Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg reste celui de donner à comprendre la construction d’un avenir dans lequel l’apport intellectuel de chacun contribue à façonner une identité culturelle commune. 

Et toujours, chez le même éditeur: De l'argile au nuage. Archéologie des catalogues.

samedi 6 juin 2015

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 8 juin 2015

16h-18h
Histoire d'un imprimeur libraire
à Strasbourg, XVe-XIXe siècle (4: le XVIIIe siècle)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études


Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.

Accès les plus proches (250 m à pied).
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.

Bus
89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).

Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


vendredi 29 mai 2015

Conférences d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 1er juin 2015

14h-16h
Histoire de l’édition pédagogique au XVIIIe siècle
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)


16h-18h
Histoire d'un imprimeur libraire
à Strasbourg, XVe-XIXe siècle (3)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Le cliché ci-contre n'a pas de rapports avec la thématique des conférences, ni même avec l'histoire du livre: il rappelle le souvenir de la séance foraine de Troyes, qui s'est déroulée dans les meilleures conditions possible hier 28 mai. Cliché: une des superbes rosaces du transept de la cathédrale des SS Pierre et Paul à Troyes, éclairée par le soleil matinal.

Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.

Accès les plus proches (250 m à pied).
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus
89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).

Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.