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mercredi 6 juin 2012

Le premier catalogue d'Oxford

Nous évoquions récemment les origines de la nouvelle bibliothèque de l’université d’Oxford, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. La récente conférence de l’EPHE tenue à la Bibliothèque Mazarine a donné l’occasion d’examiner de manière plus précise le premier catalogue imprimé de cette bibliothèque:
Thomas James, Catalogus librorum bibliothecae publicae quam vir ornatissimus Thomas Bodleius eques auratus in Academia Oxoniensi nuper instituit; continet autem libros alphabeticæ dispositos secundum quatuor facultates: cum quadruplici elencho expositorum S. Scripturæ, Aristotelis, iuris vtriusq[ue] & principum medicinæ, ad vsum Almæ Academiæ Oxoniensis, auctore Thoma James ibidem bibliothecario, Oxoniæ [Oxford], apud Josephum Barnesium, 1605, 656 p.(Early English books, 1475-1640, 741:12.)
A 14868 (ex libris manuscrit de l’Oratoire, Paris, avec la cote ancienne).
La page de titre (cliché 1) et toutes les pages du catalogue s'inscrivent dans un élégant encadrement de quatre filets. Le titre lui-même est un titre long, avec un dispositif typographique très soigné: le metteur en pages a adopté la forme d'un sablier, en jouant sur les casses (capitales / petites capitales / minuscules, romains / italiques) et sur les différents corps de caractères. L’accent est mis sur la formule de «Bibliothèque publique», et sur le nom du fondateur. Le titre annonce précisément le contenu de l’ouvrage, soit un «catalogue alphabétique des livres selon les quatre facultés», mais qui fournira aussi quatre index thématiques (sur les commentateurs de la Bible, etc.) mis à la disposition des membres de l’université. Le nom de l’auteur figure en plus petit corps, avec l’indication de sa fonction («Bibliothécaire là même», autrement dit, dans et de cette même bibliothèque). Cette mention discrètement en retrait témoigne pourtant de la professionnalisation du métier, et le catalogue est en effet une démonstration très efficace du savoir spécialisé qui est celui du bibliothécaire. Nous sommes, à la nouvelle bibliothèque d'Oxford, devant une configuration très moderne.
Les Observations fournissent le mode d’emploi du catalogue, lequel sert à trouver les volumes et les textes dans la bibliothèque (cliché 2): il s’agit donc d’un usuel pratique, et tout a été en effet conçu (le système des cotes, etc.) dans un but pratique. D’abord la cote, constituée de trois éléments: la lettre majuscule correspond au classement systématique et topographique; le premier chiffre désigne la subdivision de cette lettre; le second chiffre, la position du volume dans la subdivision. Le pied de mouche permet de traiter les recueils in folio (les volumes constitués de plusieurs textes): il s’agit d’un renvoi à la notice principale, avec la cote sous laquelle on trouvera le volume en question. Tous ces volumes sont enchaînés, et les lecteurs y ont par conséquent directement accès. Les volumes de plus petit format sont indiqués par des astérisques (*), et ils ne sont pas enchaînés, de sorte qu'on doit les demander au bibliothécaire. La mention MS désigne un manuscrit, la mention Q, un document d’archive, et le détail des quatre tables et de l’index est précisé, avec la pagination pour les tables.
Les pages du catalogue lui-même se présentent selon un modèle constant (cliché 3): la faculté (Libri Theologici) et la pagination en titre courant, puis la lettre de série et la sous-série (A 1), suivies du détail des volumes et des textes, avec le numéro d’ordre de chacun. Nous sommes ici sur la page consacrée à saint Augustin, qui présente treize volumes, dont quatre manuscrits (n° 10 à 13). À la suite figurent les œuvres de saint Augustin reliées avec d’autres textes, et que l’on trouvera aux cotes indiquées (A 2 12, A 3 8, etc.). En bas de page, un petit opuscule in quarto ne figure par conséquent pas parmi les livres enchaînés. Le catalogue est conçu de telle manière que le chercheur travaillant sur un certain auteur trouvera rassemblés sur une même page en un même lieu les œuvres disponibles de cet auteur, mais on lui fournit aussi les indications permettant de retrouver les textes isolés inclus dans d'autres volumes. En revanche, si les notices catalographiques sont normalisées, elles restent relativement peu développées, en particulier pour les manuscrits (dont rien n'est dit de la datation, etc.).
Le volume de James représente donc un catalogue systématique sous-classé alphabétiquement, mais il fait aussi office de catalogue topographique (puisque les séries et sous-séries correspondent aux pupitres et aux rayonnages). L’ouvrage constitue aussi un index par auteurs et par titres des livres et des textes figurant dans la bibliothèque, avec tout un système de renvois. Enfin, les quatre tables en font un instrument de travail précieux donnant, toujours à partir du fonds de la bibliothèque, les références des principaux textes pour les théologiens, les philosophes, les juristes et les médecins.
La langue du catalogue est évidemment le latin, qui est la langue savante dominant le monde occidental au moins jusqu'au XVIIe siècle, voire plus tard. Le catalogue de James est donc reçu dans toute la République des Lettres, et il est bientôt considéré comme un usuel de travail pour les principales bibliothèques, par ex., dans notre cas, à l'Oratoire de Paris. Nous le retrouvons entre autres mentionné sous la plume du Père Jacob: Le catalogue de cette bibliothèque [Oxford] a esté imprimé in 8° par Thomas James, bibliothécaire (…), et depuis in quarto (Traicté des plus belles bibliothèques publiques et particulières qui ont este et qui sont maintenant dans le monde, Paris, Rollet le Duc, 1644, p. 265 et suiv.). Il est en effet rapidement réédité, avec un dispositif qui évolue progressivement pour s’adapter à l’accroissement des collections.
La conférence d’«Histoire et civilisation du livre» remercie la Bibliothèque Mazarine d’avoir rendu possible la riche séance de travail sur les premiers catalogues imprimés de bibliothèques.

mercredi 30 mai 2012

Les premiers catalogues imprimés de bibliothèques (en prélude à une conférence de l'EPHE)

On sait que les universités médiévales ne possèdent pas de bibliothèques, et que celles-ci sont abritées dans les collèges (comme la Sorbonne à Paris). Oxford ne déroge pas à la règle, avec notamment la bibliothèque de Divinity School, mais celle-ci est dispersée lors du passage à la Réforme anglicane (1550-1556). Les manuscrits sont bradés, et le mobilier cédé à Church College.
C’est pour remédier à ces pertes que Thomas Bodley (1545-1613), fellow de Merton College et diplomate d’Élisabeth Ière, décide de s’engager personnellement en faveur de sa refondation. Il écrit au vice-chancelier de l’université, en 1598:
Là où il y a eu une bibliothèque publique à Oxford (ce qui appert, comme vous savez, de la salle qui subsiste encore et de nos archives), je prendrai sur moi la charge te les frais de la restituer à son ancien usage ; et de la rendre apte et agréable, avec des sièges, des rayons et des pupitres, et tout ce qui peut être utile, pour inciter d’autres hommes à [cette] libéralité, et pour aider à lui procurer des livres (lettre citée par Antony Grafton, Grandes bibliothèques, p 166).
Notons l’épithète de « publique », qui ne correspond pas réellement à notre concept moderne, mais signifie plutôt que la bibliothèque n’était (et ne sera) pas privée, réservée aux seuls membres d’un collège. Il figurera au titre du premier catalogue imprimé (cf. infra).
La proposition de Bodley est acceptée, et une enquête conduite pour déterminer le programme de la construction:
Bodley (…) estima que ni lui-même, ni les architectes ne pouvaient improviser (…). Il écrivit au vice-chancelier en le priant de nommer un comité consultatif chargé de déterminer la meilleure présentation et la forme la plus digne. Le vice-chancelier était Thomas Thornton, chanoine de la cathédrale d’Hereford, «maître de la librairie» et responsable de l’adoption du «stall system» à Hereford en 1590, qu’il fit également choisir dans la grande salle du duc Humphrey, à la Bodléienne. Ce mobilier, très médiéval encore de style, fut installé avant 1600 (Masson, p. 112).
La grande salle de bibliothèque est ouverte en 1602 (Oldest Reading Room) au premier étage de Divinity School. Laissons de côté la question, pourtant célèbre, du mobilier et de l’aménagement d’ensemble. La bibliothèque sera confiée à Thomas James jusqu’en 1620, lequel en publie le catalogue en 1605, catalogue réédité et considérablement augmenté en 1620. Il est dédié au prince héritier, et s’ouvre par une préface qui reprend notamment l’historique de la collection.
Les volumes sont présentés selon l’ordre des facultés (théologie, médecine, droit, arts), avec une lettre de classement et un numéro d’ordre, tandis qu’un certain nombre de signes diacritiques désignent différentes catégories de textes ou d’exemplaires: le pied de mouche indique ainsi qu’il s’agit d’un recueil, et l’astérisque (*) accompagne les exemplaires de plus petit format (4° et 8°), qui ne sont pas enchaînés, et auxquels on n’a par conséquent pas accès directement (il faut pour les consulter s’adresser au bibliothécaire).
Deux tables sont insérées au fil du catalogue, qui sont des instruments de travail pour les chercheurs: la première référencie les commentateurs des différents livres de la Bible, la seconde, ceux d’Aristote. Enfin, le catalogue est complété par une table alphabétique des auteurs et des titres, table présentée sur trois colonnes.
On sait que le classement systématique sera abandonné dans l’édition de 1620 au profit du classement alphabétique, sans doute plus adapté à une collection qui a triplé ou quadruplé d’importance, mais qui reste elle-même classée systématiquement. Avec ce basculement, la question de repérer les auteurs et les textes de références se pose dans des termes nouveaux: il ne s’agit plus de suivre un ordre qui désigne par lui-même une hiérarchie, mais d’instituer de nouvelles instances et de nouvelles procédures de prescription dans lesquelles la «République des Lettres» (la préface du premier catalogue en fait déjà mention) jouera un rôle croissant.
Mais ce sujet relèverait d’un autre billet. Soulignons simplement, pour conclure, que le catalogue imprimé d’Oxford s’impose rapidement comme un usuel bibliographique que l’on trouvera dans les principales collections de l’Europe du début du XVIIe siècle –entre autres, à la Mazarine.

Thomas James, Catalogus librorum bibliothecae publicae quam vir ornatissimus Thomas Bodleius eques auratus in Academia Oxoniensi nuper instituit; continet autem libros alphabeticè dispositos secundum quatuor facultates: cum quadruplici elencho expositorum S. Scripturae, Aristotelis, iuris vtriusq[ue] & principum medicinae, ad vsum almae Academiae Oxoniensis, auctore Thoma James ibidem bibliothecario, Oxoniae, apud Josephum Barnesium, 1605, 656 p.