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vendredi 29 septembre 2017

La bibliothèque d'une ancienne résidence

En Allemagne du nord, le Holstein est un pays de conquête: d’abord occupée par les Slaves, la région est progressivement christianisée avec la fondation d’un archevêché de mission à Brême et à Hambourg. L’évêché d’Oldenburg (Holst.) est créé dans la seconde moitié du Xe siècle, avant d’être déplacé à Lubeck en 1163. La colonisation du pays par les Saxons est alors en cours, et l’évêque installe sur le site d’Eutin des émigrés venus des Pays-Bas. La ville, qui accueillera le prince-évêque à la suite de son départ de Lubeck, reçoit le statut municipal en 1257.
À la suite de la Réforme (1560), le pouvoir passe à la dynastie ducale des Holstein-Gottorf, qui prennent le titre de «princes-évêques» –un cas unique dans la géographie de l’Allemagne luthérienne. La petite principauté réussira à perdurer jusqu’en 1806, en profitant des luttes d’influence entre ses puissants voisins, le Danemark et la Suède, puis la Russie. Dans l'intervalle, les Holstein-Gottorf sont aussi montés sur le trône d'Oldenburg (1773), aujourd'hui en Basse-Saxe.
Carte du Holstein, dans le Theatrum d'Ortelius, 1603
(Nota: la carte tirée du Theatrum orbis terrarum d'Ortelius au début du XVIIe siècle permet de localiser les deux duchés de Schleswig et de Holstein, au nord de l'Elbe. On repère aisément les villes de Hambourg et de Lubeck, qui tiennent les débouchés respectivement sur la mer du Nord et sur la Baltique. Oldenburg (Oldenborch) et Eutin (Oytin) sont situées au nord de Lubeck).

Dans un agréable environnement semé de lacs, la ville historique d’Eutin a ainsi pu conserver les caractéristiques qui sont celle d’une «ville de résidence»: d’un côté, le château, ancienne forteresse réaménagée à l'époque moderne, et son quartier; de l’autre, la ville, organisée autour de la place du marché; enfin, les parcs princiers, eux-mêmes adossés au lac. L’architecture fait une large place à la brique, avec un très bel ensemble de maisons à colombages.
Bien évidemment, les princes-évêques possédaient une petite bibliothèque privée installée au château, et ils l’enrichissent tout particulièrement à l’époque des Lumières (ce qui explique l’importance des titres en français). Cependant, lorsque la principauté est réunie au grand-duché d’Oldenburg, le souverain tend à s’installer à demeure dans cette dernière ville: Eutin conserve le statut de résidence estivale, mais la première bibliothèque publique est effectivement fondée à Oldenburg en 1792.
Au début du XIXe siècle, le souverain souhaite créer une seconde bibliothèque publique dans sa résidence d'Eutin. Le fonds sera constitué par la réunion de trois bibliothèques privées, dont celle des princes-évêques de Lubeck, et la bibliothèque ouvre au public en 1837. Elle comptera quelque 30 000 volumes à la veille de la Première Guerre mondiale. Depuis 1994, elle est installée dans l’ancienne «Kavalierhaus», face au château. Le fonds ancien est tout particulièrement riche pour le XVIIIe siècle, avec comme points forts l’histoire et la géographie de la région, mais aussi la littérature des Lumières et les récits de voyages –la bibliothèque abrite d’ailleurs un centre d’études spécialisé dans ce dernier domaine. Une bibliothèque de lecture publique (Kreisbibliothek) existe parallèlement.

Notice sur la bibliothèque d’Eutin dans le Handbuch de Bernhard Fabian :
http://fabian.sub.uni-goettingen.de/fabian?Eutiner_Landesbibliothek
Site de la Landesbibliothek d'Eutin:
http://www.lb-eutin.de/index.php?id=291
Colloque e 2017 consacré aux «voyages bibliographiques»:
http://histoire-du-livre.blogspot.de/2017/08/colloque-dhistoire-du-livre_23.html 

Le château des princes-évêques, dans un ancien site fortifié

mardi 7 mars 2017

Les fantômes de la bibliothèque

La dynastie des La Rochefoucauld a déjà été évoquée sur ce blog, à travers notamment les grandes figures du siècle des Lumières, la duchesse d’Enville, son fils Louis Alexandre, et son cousin François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (cliquer ici).
Les La Rochefoucauld sont, depuis la fin du Moyen Âge, au service de la monarchie, et cette fidélité assurera leur fortune: la famille «est une des plus anciennes et des plus illustres du royaume» (Dict. de biographie fr.). L’apogée est atteint quand François VIII de La Rochefoucauld (1663-1728) épouse Madeleine Le Tellier, fille du principal personnage de l’État, Louvois, le propre successeur de Colbert (1679). Les châteaux de province (La Rochefoucauld…) sont désormais abandonnés, au profit de demeures plus proches du pouvoir, à Paris et à Versailles, mais aussi dans des «campagnes» en Île-de-France, notamment le château de Liancourt et celui de La Roche-Guyon.
La bibliothèque de La Roche-Guyon vers 1920...
L’emplacement de ce dernier est stratégique, en bord de Seine, non loin de l’ancienne frontière entre le domaine du roi et celui de son puissant vassal, le duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre. La forteresse primitive, dont subsiste aujourd’hui le donjon dominant la falaise, effrayait déjà l’abbé de Saint-Denis au début du XIIe siècle: «Au sommet d’un promontoire abrupte, dominant la rive du grand fleuve (…), se dresse un château affreux et sans noblesse appelé La Roche». Au fil des siècles, de nouveaux bâtiments sont aménagés ou élevés en contrebas, jusqu’à constituer, à la fin du XVIIIe siècle, le château de plaisance toujours en grande partie conservé.
François VIII fait entreprendre d’importants travaux d’aménagement, pour que l’ancienne forteresse témoigne de la dignité acquise par la famille: arc de triomphe en façade, escalier d’honneur, appartements de parade, nouveaux pavillons. L’héritier, Alexandre de La Rochefoucauld, terminera le programme après avoir définitivement abandonné Versailles, en 1744: il s’inquiète aussi de transmettre le duché en organisant le mariage entre sa fille aînée, Louise Élisabeth (1716-1797), et son neveu le duc d’Enville.
Mais ce dernier est décédé dès 1746. C’est peu de dire que, après cette disparition précoce, la duchesse se consacre entièrement à l’éducation de ses enfants, dans une perspective qui était celle des Lumières les plus avancées. Elle réunit les esprits les plus brillants de son temps dans son hôtel parisien de la rue de Seine ou à La Roche-Guyon –Condorcet, Benjamin Franklin, Turgot, ou encore l’abbé Barthélemy comptent parmi ses familiers. Son fils, Louis-Alexandre (1743-1792), est un partisan résolu du libéralisme et du progrès: il est le premier traducteur de la Constitution des Treize États insurgés d’Amérique du Nord, à la demande de Franklin lui-même, en 1783. La bibliothèque familaile conservera le propre exemplaire du duc, avec des notes de l'auteur...
À La Roche-Guyon, c’est la duchesse d’Enville qui fait construire, à partir de 1765, un nouveau pavillon, en aval par rapport à l’ancien château: ameublement et décoration y sont résolument modernes, tandis qu’un cabinet est précisément réservé à la bibliothèque. L’ampleur croissante de celle-ci impose bientôt d’adapter le programme, en aménageant une salle de «galerie» sur deux niveaux, outre plusieurs petites pièces consacrées au rangement des livres.
La collection de La Roche-Guyon, quelque 12 000 volumes, réellement fabuleuse, constitue à la fois une démonstration d’engagement en faveur des Lumières, et un témoignage de la grandeur du lignage: beaucoup de reliures en maroquin sont armoriées, et les exemplaires témoignent de la distinction des princes – tel ce Catalogue des chevaliers, commandeurs et officiers de l’ordre du Saint-Esprit, sorti des presses de Ballard en 1760, et qui s’ouvre sur un frontispice de François Boucher. La rampe de la galerie est  décorée d’armoiries et de trophées de chasse. Les clichés réalisés dans les premières décennies du XXe siècle par Gustave William Lemaire permettent de se faire une idée de la richesse des aménagements, et de la somptuosité du mobilier (voir cliché 1).
... et en 2017.
La bibliothèque, qui constituait un monument historique en tant que tel et un témoignage irremplaçable d’une histoire familiale se confondant avec l’histoire de France, est malheureusement dispersée aux enchères au cours d’une vente mémorable, à Monte-Carlo en décembre 1987… Certaines pièces, en tout petit nombre, sont passées dans les collections publiques, notamment les deux globes, terrestre et céleste, sortis de l’atelier de Jean-Antoine Nollet en 1728 (auj. Bibliothèque nationale de France). Mais le château lui-même est désormais pratiquement vidé de son mobilier historique (y compris les boiseries…): au début du XXIe siècle, les rayonnages de la salle de bibliothèque, conservés en l’état, n’abritent plus qu’une vertigineuse série de tristes «fantômes» sans autre objet que celui de meubler le vide...

[Vente. Monte Carlo. 8 et 9 décembre 1987] Bibliothèque du château de La Roche-Guyon, provenant de la succession de Gilbert de La Rochefoucauld, duc de La Roche-Guyon, Monaco, Sotheby’s Monaco, 1987. Ce catalogue est d’une fiabilité scientifique des plus médiocres (dès le premier paragraphe du court avant-propos, le rédacteur indique que Liancourt et La Roche-Guyon seraient situés en Angoumois!).

jeudi 2 février 2017

Chez Guizot: une excursion sous la Monarchie de juillet

«Le Val-Richer, où Monsieur Guizot vient de s’éteindre (…), était depuis longtemps la résidence du grand orateur et homme d’État. C’est désormais une demeure historique» (L’Univers illustré, 28 sept. 1874, p. 615).
Les conférences tenues par Madame Deaecto sur «Guizot et le Brésil» (programme ici) nous invitent à revenir sur une figure méconnue de l’historiographie française: il s’agit de Guizot, l’un des historiens, et des auteurs, les plus lus au XIXe siècle, tant en France qu’à l’étranger... et les plus oubliés depuis. Combien de rues «Thiers» en France (et pourtant!), et combien de rues «Guizot»? Pourtant, Guizot a, certes, été un homme public, mais il a aussi été un auteur à succès, dont l’influence s’est étendue partout en Europe, dans le monde anglophone et jusqu’au Brésil, comme nous le montre Madame Deaecto. Traducteur de l’anglais, auteur et éditeur scientifique, Guizot a aussi trouvé dans cette activité une source de revenus qui a pu lui être particulièrement précieuse dans certains moments de sa vie (http://www.guizot.com/fr/).
Mais revenons maintenant sur l’une de nos habitudes: la croyance au genius loci. Et avouons que, si notre aimable et savante collègue n’avait pas parlé de François Guizot, nous n’aurions sans doute pas fait, en ce début de février, l’excursion d’un lieu guizotien par excellence (ce dernier mot s’impose, comme un clin d’œil), à savoir le manoir du Val-Richer. ...Et nous voici au cœur d’une «Normandie d’Épinal», le pays d’Auge, pays d’herbe et d’eau, de bocage et de chemins creux, de petites communautés rurales, de grosses fermes et de manoirs abrités derrière les haies. Le Val Richer est l’un d’entre eux, dont Guizot lui-même nous présente le site:
«La maison, située à mi-côte, dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village, pas un toit en vue; des prés très verts; des bois touffus, semés de grands arbres; un cours d’eau serpentant dans la vallée; une source vive et abondante à côté de la maison même; un paysage pittoresque sans être rare, à la fois agreste et riant…»
Cette ancienne abbaye cistercienne, perdue depuis le milieu du XIIe siècle au fond d’un vallon verdoyant, a été pratiquement détruite à la suite de la Révolution (1797), à l’exception de l’ancien logis abbatial, beau corps de bâtiment datant du XVIIIe siècle. En janvier 1830, Guizot a été élu député du Calvados (Lisieux/ Pont-l’Évêque), mais il est trop accaparé par ses charges ministérielles pour s'établir réellement à demeure dans son département. En 1836 enfin, l’année même de son élection à l’Académie française, au fauteuil de Destutt de Tracy, il découvre et achète notre ancienne abbaye, ses fermes et ses terres, soit 175 hectares de prairies et de bois, pour 85000f.
Les bâtiments en sont pourtant «fort délabrés», et le lieu est difficile d'accès, selon les termes de Guizot lui-même: «tout avait l’air grossièrement rustique et un peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n’y pouvait venir qu’à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à travers leurs champs. Mais le lieu me plut…»
D’importants travaux doivent donc être rapidement engagés: le rez-de-chaussée est complètement restructuré, tandis que le ministre accorde aussi ses soins à l’aménagement de la bibliothèque, puis à la grande galerie accueillant encore des livres et ouvrant sur le bureau et sur la petite pièce attenante, la chambre. Guizot s’impose d’autant plus comme un notable, et comme l’homme fort du département, que, malgré ses charges parisiennes, il vient volontiers en Normandie. Maire de Saint-Ouen-le-Pin, la commune dont dépend le domaine, il est élu conseiller général, et il présidera le conseil général du Calvados à compter de 1841. Depuis la Révolution de 1848, l'ancien homme fort des Orléanistes, a dû un temps s’exiler à Londres, avant de rentrer en France, où il s’installe à demeure au Val-Richer en 1849. 
En 1874, le service funèbre de Guizot, célébré dans la bibliothèque du Val-Richer
Aujourd'hui, le Val-Richer n’est pas un château au sens touristique du terme, il est un château habité par une même famille depuis 1836: toute l’attention a été donnée à l’entretien des salles historiques, et à leur maintien ou à leur rétablissement dans leur état de l’époque de Guizot. Les objets familiers de l’ancien ministre sont toujours là, le mobilier n’a pas changé, les tableaux offerts à Guizot couvrent les murs, les coffres à bois sont préparés pour alimenter le foyer dans les différentes pièces. Un grand poêle alsacien trône au pied de l’escalier d’honneur –les Guizot viennent, certes, des Cévennes, mais leur alliance avec les Schlumberger du Haut-Rhin explique la présence de réminiscences alsaciennes en nombre dans notre manoir du Pays-d’Auge. D’une certaine manière, le Val Richer peut être considéré comme un musée vivant de la période de l’orléanisme et des régimes qui suivront jusqu'à la IIIe République.
Les livres de Guizot, quant à eux, sont soigneusement rangés sur les rayonnages, mais il s’agit essentiellement d’éditions du XIXe siècle. L’histoire de la bibliothèque est en effet compliquée, comme celle de toutes les collections privées de quelque importance: lors de son départ pour Londres, en 1848, Guizot n’a pratiquement plus de ressources, et il doit se séparer discrètement des plus belles pièces de sa collection parisienne du 12 rue de la Ville l’Évêque. Le Val-Richer abriterait aujourd'hui environ 15000 titres, surtout dans la bibliothèque elle-même, dans la grande galerie (que Le Figaro de 1874 décrit comme un «immense couloir»), et pour partie dans le bureau. Guizot décède dans sa chambre du Val-Richer en 1874, et le cercueil est présenté au milieu de la bibliothèque, où a lieu la cérémonie religieuse. Une vente aux enchères se déroulera quelques mois plus tard (avril 1875) pour une partie des livres, et un petit ensemble d’autographes, au total un petit peu moins de 4000 lots…. (Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Guizot, première [deuxième] partie, Paris, Adolphe Labitte, 1875, 2 vol.).

Bibliographie: pour une bibliographie très récente, voir le site mentionné ci-dessus, colonne de droite de la page d'accueil. On peut en outre télécharger librement le catalogue de l'exposition Guizot. Un Parisien dans le Pays-d'Auge, Lisieux, 2006. Enfin, une mention particulière doit  être faite pour l'association Le Pays d'Auge, dont la revue (Le Pays d'Auge) fournit un certain nombre d'articles de grande qualité. C'est grâce à l'obligeance du président de l'Association que nous avons pu découvrir, même tout-à-fait «hors saison», le manoir du Val-Richer. Nous l'en remercions ici d'autant plus volontiers que l'on sait le rôle de Guizot comme fondateur du Comité des Travaux historiques et scientifiques, une institution à laquelle le signataire du présent billet a l'honneur d'appartenir.

mardi 4 octobre 2016

Les fondateurs des bibliothèques nationales

La publication récente d’un «beau livre» consacré aux collectionneurs et bibliophiles dont les livres constituent l’essentiel du fonds ancien de la Bibliothèque nationale de Hongrie nous amène à revenir aujourd’hui sur la question de la fondation des grandes bibliothèques nationales aux XVIIIe et XIXe siècle. Il s’agit de:
Collectors and collections. The treasures of the collections in the National Széchényi Library and the histories of the collections, éd. Lászlo Boka, Lidia Wendelin Ferenczy,
Budapest, Orszagos Széchényi Könyvtar, Kossuth Kiado, 2016
(ISBN: 9-789632-006567).
La signification politique de ce que devra être, ou non, un musée ou une bibliothèque s’articule avec la question de savoir à qui sera dévolu le rôle d’initiateur ou de mécène et de responsable. Le prince est d’autant plus attentif à s’approprier ce rôle que lui-même représente le cas échéant une dynastie nouvelle, à l’image d’un certain nombre de dynasties italiennes de la Renaissance, des Valois-Angoulême en France, et de plusieurs autres. En mettant l’accent sur le «capital culturel», chacun est attentif à légitimer une ascension politique encore récente, et peut-être fragile.
Dans d’autres systèmes pourtant, la concentration du pouvoir est moins sensible, et d’autres intermédiaires peuvent intervenir. Le modèle fondateur est ici celui de Londres où, à la fin du XVIIe siècle, l’avènement de Guillaume d’Orange et la concession du Bill of Rights (1689) consacrent un régime dans lequel le pouvoir est aux mains du Parlement (les Lords et les Communes), de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Ce sont des représentants de ces différentes catégories sociales, et non pas une cour royale ou princière désormais en retrait, qui prennent en charge la fonction de «passeurs culturels»: les membres de la gentry entretiennent de très riches bibliothèques, des sociétés académiques sont fondées à Londres à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, jusqu’à ce que, en 1753, le Parlement accepte le legs de Hans Sloane, docteur en médecine, mais surtout président de la Royal Society, collectionneur et bibliophile. C’est la fondation du British Museum, dont la «Bibliothèque» constitue un département. Lorsque le roi George II lui cède une partie des collections royales, la Bibliothèque du British Museum devient bénéficiaire du Copyright concédé depuis 1709 à la Royal Library.
C’est ce modèle qui, de manière significative, est reproduit dans une partie de la géographie de l’Allemagne et de l’Europe centrale, alors même que le sentiment d’appartenance nationale tend à se développer mais que, dans des sociétés d’Ancien Régime, l’initiative reste en principe aux mains de la cour. Le fait qu’il n’existe pas de cour royale en Hongrie (puisque l’empereur de Vienne est roi de Hongrie) ne peut pas être sous-estimé, alors que les grands aristocrates hongrois constituent au cours du XVIIIe siècle des collections de livres de plus en plus importantes: ainsi des Batthyány, des Esterházy, des Festetich, des Illésházy, des Jankovich, des Nádasdy ou encore des Ráday et des Reviczki, pour reprendre une liste proposée par István Monok (1). C’est un de leurs représentants, le comte Ferenc Széchényi, qui, en 1802, demande l’autorisation, par le biais de la chancellerie hongroise de Vienne, de transmettre à la collectivité ses collections, surtout des livres et des documents graphiques, mais aussi d’autres objets (des médailles, et des échantillons de minéralogie). Le comte voulait constituer une collection de Hungarica, augmentée d’un fonds de titres récents permettant de mettre à la disposition de tous les titres les plus importants et les plus récents publiés en «Europe».
Le projet, favorablement reçu à Vienne, se concrétise avec la fondation de la Bibliotheca Hungarica Széchényiano-Regnicolaris (26 novembre 1802) et son installation à Budapest, d’abord dans des locaux occupés par un séminaire. Bientôt, la Bibliothèque sera constitutive d’un département du nouveau Musée national, et elle ne prendra son autonomie en tant que Bibliothèque nationale que bien plus tard. Parallèlement, l’Académie des sciences est fondée, toujours par un groupe de magnats, en 1825.
À Londres, les «passeurs» concentrent l’essentiel des pouvoirs, mais il n’en va pas de même à Budapest: il s’agit pour eux de cultiver un capital de distinction qui leur permette de contrebalancer l’absence du capital politique symbolique, lequel est concentré à Vienne. Et c’est ce processus dont l’ouvrage que nous signalons ici présente notamment les origines et les premiers développements.

(1) István Monok, « Le projet de Ferenc Széchényi et la fondation de la Bibliothèque nationale hongroise », dans Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, éd. Frédéric Barbier, István Monok, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2005, p. 87-100 («L’Europe en réseaux. Contributions à l’histoire de la culture écrite 1650-1918», III).
(2) Le cas de l’espace germanique est particulier, où les petites cours ont parfois un rôle décisif (on pense à Weimar), mais où interviennent aussi les professionnels de la librairie, libraires et éditeurs au premier rang.

vendredi 30 septembre 2016

Bibliographie espagnole (2)

Incunables, dir. María Luisa López-Vidriero,
Madrid, Patrimonio Nacional, 2013,
245 p., ill. («Catálogo de la Real Biblioteca», XII). ISBN: 978-84-7120-490-5.
La directrice de la Bibliothèque royale de Madrid (http://www.realbiblioteca.es/), María Luisa López-Vidriero, a tout à fait raison d’ouvrir la brève introduction du récent catalogue des incunables de cet établissement en insistant sur le fait que son travail illustre pleinement les développements actuels de l’«histoire culturelle du livre». De fait, les travaux de recensement conduits par fonds ont d’abord visé à identifier les éditions conservées, en privilégiant ce que l’auteur appelle la «filiation auctoriale». Les vérifications exhaustives conduites sur le fonds du Palais royal ont, à ce niveau, permis d’identifier trois nouveaux exemplaires jusque là passés inaperçus.
Mais l’objectif du catalogue est désormais surtout celui de contribuer à enrichir notre connaissance de l’histoire culturelle. C’est tout le sens de l’examen systématique des particularités d’exemplaires: présence de notes manuscrites, anciennes cotes, ex-libris et autres mentions de provenance, intégration dans un recueil, reliure ancienne, etc. Cette problématique débouche bien évidemment sur l’histoire du fonds lui-même, à travers à la fois ses conditions de constitution et d’enrichissement, et les pratiques scientifiques de toutes sortes (identification, catalogage, etc.) développées à son entour.
Le présent catalogue comprend 258 notices longues, et il est complété par de riches index: index nominum (auteurs secondaires, traducteurs, etc.), index rerum (commentaires sur une œuvre, matières traitées), index des imprimeurs et des éditeurs, index locorum (villes d’impression); table des anciennes cotes; index des relieurs. Parmi les mentions de provenance remarquables, signalons le surprenant cachet «Propriété des trois» présent sur un exemplaire du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, 1459: GW 9101, et catalogue, n° 86). Nous sommes à l’époque de l’épisode célèbre durant lequel les fils de Charles IV d’Espagne sont exilés au château de Valençay (Ferdinand et ses deux frères, Dom Carlos et Dom Francisco de Paula): le cachet est apposé sur les exemplaires envoyés en France pour le service des princes.Ces derniers auraient en définitive apprécié leur séjour forcé dans le petit chef-lieu de canton de l'Indre, parce qu'ils n'y étaient pas soumis à la même étiquette qu'à Madrid et qu'ils se trouvaient donc paradoxalement beaucoup plus libres: on peut dès lors imagines qu'ils n'avaient probablement pas un usage quotidien du Rationale de 1459...
Rappelons que les éditions du XVIe siècle conservées au Palais royal de Madrid ont également fait l’objet d’un catalogue imprimé, dont le dernier volume, récemment paru, est consacré aux Index: Impresos del siglo XVI. Indices, dir. María Luisa López-Vidriero, Madrid, Patrimonio nacional, 2014, 362 p. (ISBN: 978-84-7120-502-5: catalogue complet en trois volumes). Ajoutons que nous aurions tort de ne pas signaler l'élégance des volumes ici présentés.
Une nouvelle collection vient en outre d’être inaugurée, dont l'objet concerne l'étude des bibliothèques privées des membres de la famille royale d’Espagne au cours de l’histoire («Librerías históricas. Bibliotecas Reales Privadas»). Les trois premiers volumes en sont consacrés à la figure exceptionnelle d’Isabelle Farnèse (1692-1766), née princesse de Parme, mais dont la vie prend une dimension nouvelle lorsqu’elle épouse, en 1714, le roi d’Espagne Philippe V de Bourbon. On sait le rôle dès lors joué par la reine d’Espagne non seulement dans le gouvernement du pays, mais aussi dans le jeu politique de l’Europe entière, qu’il s’agisse de la péninsule italienne, des jeux d’alliance ou encore de la politique matrimoniale.
María Luisa López-Vidriero, Constitución de un universo: Isabel de Farnesio y los libros,
Madrid, Patrimonio nacional, 2016,
2 t. en 3 vol., ill. ISBN : 978-84-7120-511-7 (ensemble des trois volumes).
Le premier volume propose d’abord une longue introduction (176 p.), rappelant la biographie de la reine, mais s’attachant surtout à l’étude de ses bibliothèques successives. La librairie parisienne est l’intermédiaire obligée, et la reine dispose d’un correspondant attitré dans la capitale française, en la personne des Collombat (v. p. 52 et suiv.).
Les deux catalogues des bibliothèques de la reine, la bibliothèque du palais de Buen Retiro et la «bibliothèque de campagne» font l’objet d’éditions scientifiques très détaillées (les sources primaires sont données t. I, p. 171), et sont complétés par des jeux d’index développés (auteurs / titres, imprimeurs, villes d’impression et dates de publication). L’ensemble est complété par le catalogue des «livres mentionnés sur les factures», et par celui des exemplaires identifiés mais ne figurant pas dans le catalogue: nous sommes devant un travail d’érudition exemplaire.
Le cahier d’illustrations en couleurs inclus dans le premier volume permet de se faire une idée de l’importance des fonds ici recensés, qu’il s’agisse de la somptuosité des reliures, des papiers marbrés et autres exemplaires de dédicace, mais aussi de l’intérêt des sources d’archives exploitées par l’auteur. Cette histoire érudite et très précise d'une bibliothèque débouche aussi bien sur l’histoire du livre au siècle des Lumières, que sur l’histoire générale de la culture, sur la biographie et sur l’histoire du genre, etc., sans oublier, in fine, l’histoire politique au sens large.

dimanche 28 février 2016

Au fond du golfe de Finlande

La fondation de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand en 1703 marque la volonté d’ouverture de la Russie sur l’Occident, mais introduit aussi aux débuts du processus qui fera bientôt de l’empire des tsars l’une des grandes puissances européennes. La guerre du Nord, conduite contre la Suède, se déroule jusqu’aux traités de 1720-1721, qui confirment l’accès de la Russie à la mer Baltique. Progressivement, au cours du XVIIIe siècle, la nouvelle capitale se développe, face à la forteresse de Pierre et Paul et autour de la résidence impériale, le Palais d'hiver. Progressivement aussi, l’occidentalisation s’accentue: la campagne autour de Saint-Pétersbourg est parsemée de résidences d’été, de Peterhof entrepris par Pierre le Grand à Tsarskoïé-Sélo, le palais de Catherine II. 
À Pavlovsk, c’est le futur empereur Paul Ier (Paul Pétrovitch, 1754-1801), le fils de Catherine la Grande, qui est la figure principale. L’impératrice décide en effet d’offrir une résidence à son fils en 1776, à l’occasion de son mariage avec Sophie Dorothée de Wurtemberg, la future impératrice Maria Feodorvna (1759-1828). Les maisons de Paullust et de Marienthal sont d’abord aménagées, qui laisseront place après quelques années à un superbe palais baroque et néo-classique.
À Pavlovsk, le palais principal est constitué par un bâtiment carré encadré de deux ailes en arc de cercle, sur le modèle d’une villa palladienne: la cour prend la forme d'un fer à cheval. L'ensemble a très gravement souffert à la suite d’un incendie en 1803, mais il a surtout été pratiquement détruit pendant l’occupation allemande du siège de Léningrad, occupation à la suite de laquelle les collections aussi se sont trouvées en grande partie détruites ou dispersées. Les travaux de reconstruction et de restauration, récemment achevés, ont abouti à un résultat réellement spectaculaire.
Comme tous les palais impériaux, Pavlovsk possédait bien évidemment une bibliothèque, mais celle-ci se révèle être particulièrement intéressante. La salle, conçue par Paolo Rossi, est achevée en 1824, mais la collection a d’abord été constituée par l’impératrice Catherine, pour servir à l’éducation de l’héritier du trône. Le mobilier de bois clair, très élégant, a été en partie conçu par Brenna: il combine plusieurs tables de travail, des étagères basses avec vitrines le long des croisées, et de grands corps de bibliothèque adossés aux murs. Six tapisseries françaises reprennent les motifs des Fables de La Fontaine – on sait que le tsarévitch et sa femme ont visité notamment la France, en 1782, sous le pseudonyme de comte et comtesse du Nord, et que ce voyage a été l’occasion de nombreuses acquisitions et cadeaux de la part de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le tout expédié par la suite en Russie. Le bureau du prince est surmonté d’une maquette de temple antique, tandis qu’un grand portrait de la tsarine trône à proximité.
Il reste difficile pour le visiteur qui ne lit pas le russe, de se faire une idée de l’histoire de la bibliothèque, dont un noyau est constitué par la petite bibliothèque de voyage donnée par l’impératrice à son fils. La collection comptait quelque 21 000 volumes dans les années 1828, dont une partie semble être demeurée sur place: des livres destinés à l’éducation du prince, parmi lesquels on remarque notamment un tome de l’Encyclopédie, ou, plus surprenant, un exemplaire des Deutsche Schriften de Luther (Meißen, 1659). La collection de Pavlosk a fait l’objet d’un catalogue imprimé, mais, dès avant la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre d’ouvrages en ont été distraits et mis sur le marché par le Gouvernement russe. On les retrouve, aujourd'hui, dans d'autres collections, ou encore sur le marché d'antiquariat. Ainsi des Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de Catherine de Médicis, imprimés en 1649, se présentent sous une très élégante reliure de maroquin vert. Une étiquette contrecollée précise la cote du volume. D’autres volumes proviennent de la bibliothèque de l’impératrice, parmi lesquels le classique de Coxe, Nouvelles Découvertes des Russes, entre l’Asie et l’Amérique (Paris, Hôtel de Thou, 1781)...

Notre savant collègue et ami Monsieur Vladimir Somov, conservateur à la Bibliothèque du Conservatoire national de Saint-Pétersbourg, nous communique les précision suivantes, dont nous le remercions grandement:
"L'histoire des bibliothèques impériales est assez compliquée. Beaucoup des livres sont dispersés dans les diverses résidences impériales. Le plus grand nombre des éditons étrangères se trouvent actuellement à la Bibliothèque nationale de Russie.
La destinée de la bibliothèque de Paul Ier est la même.
On trouve ses livres à Pavlovsk, à Gatchina, à Tzarskoe Sélo, à L'Ermitage, et à la Bibliothèque Nationale de Russie.
La bibliothèque de Rossi comporte actuellement surtout des livres appartenant à Marie Féodorovna. Des centaines d'éditions de la bibliothèque de cette impératrice se trouvent également à la Bibliothèque Nationale de Russie.
Donc, à mon avis, il ne faut pas exagérer l'importance de la collection placée dans la bibliothèque de Rossi pour l'histoire de la bibliothèque de Paul Ier."

The State culture preserve Pavlovsk. Full catalogue of the collections, St-Petersburg. Vol. VI, 1: Rare books: 15th - 18th century picture books, St. Petersburg, 2010.

jeudi 21 mai 2015

L'âge d'or de la Champagne comtale

En découvrant la Médiathèque de Troyes à l'occasion de notre prochaine séance foraine (cliquer ici pour consulter le programme), nous aurons l'occasion de nous familiariser avec la brillante cour des comtes de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles. Les comtes entreprennent en effet très tôt de constituer leur principauté en un ensemble autonome et administré avec soin. Ils soutiennent les fondations religieuses et leurs écoles, ils ont une action importante comme commanditaires et comme mécènes de textes et d'œuvres d'art, et ils réunissent une bibliothèque remarquable. Dans cette perspective, une figure majeure est celle du comte Henri le Libéral: pourtant, la trajectoire du comté de Champagne sera en définitive précocement interrompue par les alliances successives avec la dynastie capétienne, et par l'intégration dans le domaine royal.

En 1152, les successeurs de Thibault II le Grand, comte de Blois-Champagne, se partagent seigneuries et charges. Henri Ier le Libéral, né en 1127, est comte de Troyes; son frère, Thibault, reçoit quant à lui le comté de Blois; le cadet, Guillaume aux Blanches-Mains, fait carrière dans l’Église, comme évêque de Chartres (1165), puis archevêque de Sens (1168) et de Reims (1176), et cardinal (1179). C’est à lui que Pierre Le Mangeur (Petrus Comestor) dédicace son Histoire ecclésiastique dans les années 1170. Quant à la sœur, Adèle († 1206), elle a épousé en troisièmes noces le roi Louis VII († 1180), et elle est la mère de Philippe Auguste.
La Champagne constitue alors une principauté très puissante, bien administrée et riche (c’est la grande époque des foires), mais elle est aussi un des pôles de la Chrétienté. Lorsque le pape Alexandre III (vers 1105-1181) se réfugie en France pour se mettre à l’abri de l’empereur et des antipapes Victor IV et ses successeurs, il s’établit en effet à Sens (1163-1165), et c’est à Sens et à Pontigny que l’archevêque de Cantorbéry Thomas Beckett se réfugiera aussi un temps, avec son entourage de clercs (1164-1170). On sait que Jean de Salisbury, secrétaire de l’archevêque et lui aussi un intellectuel de très haut vol, succédera à Guillaume aux Blanches Mains au siège de Chartres (1176).
Henri le Libéral a lui-même bénéficié au château de Troyes d’une bonne formation, apportée par des précepteurs privés. Il lit bien le latin, il entretiendra une correspondance active avec de nombreux clercs de son temps, et il constitue une bibliothèque personnelle que nous connaissons relativement bien. Attentif à former une classe d’administrateurs compétents, il fonde un certain nombre de collégiales avec des écoles. La principale, consacrée à saint Étienne et établie en 1157 dans le palais comtal lui-même, a vocation à servir de chapelle palatine, et à devenir la nécropole dynastique. Elle accueille en outre, au premier étage, les archives et la bibliothèque comtales.
Bible des comtes de Champagne, MAT, ms 2391 (prov.: St-Étienne)
On a pu estimer cette bibliothèque à une cinquantaine de manuscrits, d’abord des historiens de l’Antiquité latine (Valère Maxime, Quinte Curce, Flavius Josèphe, Aulu Gelle...) mais aussi les Pères et docteurs de l’Église (Augustin, Jérôme, Isidore, Grégoire, etc.), sans oublier des auteurs plus récents, comme Hugues de Saint-Victor ou encore Pierre Lombard. Patricia Stiernemann souligne que le comte a été conseillé précisément pour faire recopier les versions les meilleures et les plus complètes des textes qu’il souhaitait, d’après des manuscrits figurant notamment dans des bibliothèques de Champagne méridionale. Les Anglais de l’entourage de Thomas Becket ont ici un rôle important.
Henri le Libéral a épousé Marie de France (1145-1198), fille aînée de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. La comtesse, qui pratique la lecture, goûte elle aussi aux textes et aux livres, mais avec des préférences autres, peut-être plus «modernes», que celles de son mari. Elle s’intéresse en effet à la «matière de Bretagne», entendons aux romans du cycle arthurien, et c’est elle qui commande à son clerc Chrétien de Troyes l'un au moins des grands romans de la Table ronde, le Chevalier à la charrette (Lancelot). Elle fait aussi traduire la Genèse en langue romane, et possède un certain nombre de manuscrits à caractère religieux, l’ensemble étant rangé, au château, dans une «armaire» (armoire).
Dans les faits, une partie des manuscrits du comte passera dans le trésor de la collégiale, ce qui a assuré leur conservation lors de la Révolution, et ce qui explique qu’ils soient, aujourd’hui encore, conservés dans les fonds de la Médiathèque de Troyes. Parallèlement, la ville est le siège d’une activité de copie et de peinture de manuscrits destinés à la clientèle de la cour. Une autre importante collection de livres y est celle du chapitre cathédral, qui fera reconstruire sa bibliothèque en 1477-1480: cette salle de la «Théologale» (parce que l’on y dispensait aussi les cours de théologie) accueille les manuscrits enchaînée, et elle est décorée de vitraux dont le célèbre «rondel de Nicolas de Lyre» aujourd’hui présenté au Musée du vitrail. 
Le "Rondel de Nicolas de Lyre" (Troyes, Musée du vitrail)

Alors que les alliances se sont multipliées entre la dynastie des comtes de Champagne et celle des rois Capétiens, alors aussi que les comtes sont devenus par héritage rois de Navarre (1199), la Champagne indépendante disparaît définitivement à la suite du mariage de la reine Jeanne de Navarre († 1305) avec le futur Philippe le Bel en 1284… Quant au palais comtal et à la collégiale Saint-Étienne, ils seront détruits au début du XIXe siècle.

vendredi 18 avril 2014

Dans un château de Bohême

Les bibliothèques de château constituent un département de la bibliothèque du Musée national de la République tchèque, mais un bon nombre de ces collections est resté en place, dans les châteaux des familles nobles disséminés à travers la Bohême et la Moravie. Parmi celles-ci, la bibliothèque des Fürstenberg est aujourd’hui conservée dans l’un des anciens châteaux de cette famille, à Krivoklát (alld Pürglitz).
En arrivant à Krivoklát
Les Fürstenberg sont originaire de la Souabe (Forêt Noire), et leur résidence principale est traditionnellement établie à Donaueschingen, cette petite ville célèbre pour sa position aux sources du Danube. La principauté immédiate d’Empire représentait, vers 1770, quelque 2000km2, et environ 80 000 habitants. Elle sera intégrée dans le grand-duché de Bade, donc médiatisée, en 1806. En règle générale, les Fürstenberg, catholiques, sont au service des Habsbourg, et leur intérêt pour leurs domaines familiaux reste relativement limité.
Le fondateur de la bibliothèque est Joseph Wilhelm Ernst (1699-1762), ancien élève des Jésuites à Pont-à-Mousson, puis étudiant à Strasbourg. On rappellera au passage que le premier évêque de Strasbourg après la réunion à la France et le rétablissement de la religion catholique par Louis XIV, est le prince Guillaume Egon de Fürstenberg (1629-1704), qui sera nommé cardinal, qui tentera un temps de s’imposer au siège de Cologne et qui mourra à Paris comme abbé de Saint-Germain-des-Prés
Joseph Wilhelm Ernst réside quant à lui à Vienne: il épouse Maria Anna de Waldstein (Wallenstein), et serait le premier à avoir réuni au Palais Fürstenberg de Prague une bibliothèque d’une certaine importance. Son second fils, le landgrave Karl Egon (1729-1787), est le fondateur de la lignée des Fürstenberg en Bohême: représentant idéaltypique de la noblesse des secondes Lumières, il préside la Société des sciences de Bohême (Böhmische Ges. der Wissenschaften), et il réunit à Prague la plus grande bibliothèque noble de la ville, soit environ 20 000 volumes. Son fils cadet, Philipp Nerius (1755-1790), poursuit son œuvre, et d’autres collections sont successivement ajoutées au fonds primitif de la bibliothèque familiale.
Ex libris des Fürstenberg
Pourtant, le XIXe siècle est globalement moins favorable, jusqu’à ce que la bibliothèque soit transportée, en 1881, du palais de Prague au château de Krivoklát, à quelque soixante-dix kilomètres à l’ouest de la capitale. Ancienne forteresse royale, Krivoklát a été ravagé à plusieurs reprises par des incendies, avant d'être acheté par les Waldstein en 1685, puis de passer aux Fürstenberg en 1733. Ceux-ci, pourtant, n’y habitèrent pratiquement jamais, et le château servit surtout de siège à une entreprise très profitable de brasserie. En 1929, les princes, possiblement bien informés, vendent leurs domaines à la République de Tchécoslovaquie, en pleine phase d'application de la réforme agraire.
Pour parvenir à Krivoklát, nous remontons d’abord la belle rivière de la Berounka, et pouvons découvrir un instant au passage l’impressionnante fortification élevée par Charles IV à Karlstein. Après avoir changé à Beroun pour un petit autorail très champêtre, nous nous engageons sur une ligne secondaire qui poursuit en se glissant le long des méandres de la rivière, de gare en gare, jusqu’à Krivoklát. En face, sur la rive gauche, le château domine les quelques maisons du tout petit village. Un chemin piétonnier, puis un pont et une petite rampe nous y conduisent, tandis que l’autorail reprend son trajet au fil de la vallée printanière.
La visite du château permet de se faire une idée de ce que pouvait le centre d’un grand domaine d'Europe centrale: le château certes, remontant au Moyen Âge, mais aussi de très vastes communs, d’où sont administrés les biens de la famille. La bibliothèque, qui compte toujours plus de 50 000 volumes (dont 189 incunables!), est installée dans l’ancienne salle des chevaliers (Rittersaal), et elle est tout particulièrement riche pour tout ce qui concerne l’histoire du livre, de la bibliographie et des catalogues de bibliothèque.
Dans la "Biblia pauperum", une scène de prêche comme l'artiste pouvait en observer à son époque à Strasbourg même
Parmi les volumes que nous avons la possibilité d’examiner, plusieurs éditions strasbourgeoises du XVIe siècle: un Quinte Curce édité par Érasme,avec une très belle mise en livre humaniste et dans un exemplaire  couvert de notes  soigneusement prises par quelque étudiant contemporain (Mathias Schurer, 1518); la Chronique de Spangenberg (héritiers de B. Jobin, 1599), introduite par une épître de Paulus Crusius (1588-1629), professeur au Gymnase, puis à l’Université, et couronné poète impérial; et, surtout, une très remarquable Biblia pauperum (Nouveau Testament allemand) imprimée certes à Spire par Anastasius Nolt en 1533, mais avec les superbes bois gravés utilisés pour l’édition du Nouveau testament de Luther donnée à Strasbourg six années auparavant. Cet exemplaire, étudié par P. Mašek, serait très probablement un unica, et il constitue un exemple extraordinaire de «Bible des pauvres» d’inspiration réformée.
Bornons-nous à ajouter que les Fürstenberg possédaient deux autres bibliothèques, la première à Donaueschingen, la deuxième à Weitra, en Autriche. Nous aurons l'occasion de revenir à cette famille, en préparant l'histoire des bibliothèques de Strasbourg.

P. Mašek, «Unikátní tisk špýrského tiskaře Anastasia Nolta v křivoklátské knihovně», dans Knihy a dějiny, 20 (2013), p. 73-81 (avec résumé en anglais, et ill.).
© des clichés 2 et 3: bibliothèque de Krivoklát.

Merci à Mme Claire Madl pour son aide sur ces bibliothèques de château dont elle est l'une des spécialistes! 

jeudi 6 février 2014

Publication de la thèse de Claire Madl: histoire du livre et des Lumières en Bohème

Claire Madl,
«Tous les goûts à la fois». Les engagements d’un aristocrate éclairé de Bohême,
Genève, Droz, 2013,
X-467 p., ill., cartes, graph.
(«Histoire et civilisation du livre», 33)
ISBN 9 782600 013574


Nous tenons en main, avec quelques années de retard, le livre de Claire Madl, livre qui correspond à la publication d’une thèse de doctorat soutenue en 2007 à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. La thèse était consacrée à un noble éclairé de Bohème, le comte Franz Anton von Hartig (1758-1797), et à son rapport au livre et à l’écrit. Le titre a évolué pour devenir celui que nous découvrons aujourd’hui, l’information a été actualisée en fonction des recherches les plus récentes, mais la base de la recherche est bien la même.
Les historiens du livre et les spécialistes de l’Europe des Habsbourg connaissent de longue date le nom de Claire Madl (voir par ex. sur ce blog): Claire Madl s’est imposée à la fois comme une spécialiste de l’histoire socio-politique de l’Europe centrale, et comme une «intermédiaire culturelle» très efficace entre la République tchèque, l’Autriche, l’Allemagne et la France. Elle a organisé ou co-organisé un grand nombre de manifestations scientifiques tenues à Prague, ses compétences linguistiques lui ont permis de donner des travaux de traduction appréciés, tandis qu’elle a conduit parallèlement une activité discrète, mais d’autant plus utile, en tant qu’éditrice.
Parfaitement informée sur l’historiographie tchèque, allemande et française concernant les Lumières et l’histoire du livre des Lumières, Madame Madl est d’abord une historienne du livre, qui dispose de toutes les connaissances d’expertise de ce champ (bibliographie matérielle, étude des particularités d’exemplaires, construction de la documentation par la critique des sources –par exemple s’agissant des catalogues de bibliothèque, etc.). Elle conjugue ainsi un ensemble très rare de compétences précieuses, qui font qu'elle s’impose comme une figure aujourd'hui reconnue dans un domaine difficile de la recherche historique.
Le volume qui vient de sortir, et qui est destiné à  brève échéance à devenir un classique, donne une parfaite illustration de ce que devrait être la recherche fondamentale en histoire: un texte précis, détaillé, mais efficace et toujours élégant, par lequel l’auteur conduit le lecteur nécessairement moins informé tout au long de son raisonnement. Après une quinzaine de pages d’introduction, trois grandes parties, et neuf chapitres équilibrés, organisent l’ensemble, selon un plan chronologique qui se déroule au fil de la biographie du comte:
1) Dans Ouverture par les savoirs: le cosmopolitisme comme tradition familiale et principe d’éducation, l’auteur reprend l’itinéraire d’une famille qui s'engage dans la diplomatie et dans le service de l’Etat –à une époque et dans une géographie où le modèle politique de l’Empire se trouve de fait concurrencé par la montée en puissance de la logique de territorialisation (les Etats héréditaires de la Maison de Habsbourg). L’écrit et le livre sont constamment présents au fil des pages, mais le chapitre consacré à la bibliothèque familiale constitue réellement un modèle d’étude d’un type de sources trop souvent malmenées: Madame Madl y associe une approche statistique globale avec l’histoire de la collection, et avec l’étude fine des exemplaires eux-mêmes et des pratiques et représentations dont ils portent témoignage.
2) La deuxième partie, Un espace à sa mesure: l’Europe des lettrés, l’Europe des diplomates, constitue pour nous, à nouveau, un ensemble d’une qualité remarquable. Les grands thèmes et les pratiques de l’Europe éclairée y sont présentés en suivant le fil de la biographie du comte. L’auteur y traite d’abord de la problématique des réseaux lettrés, et de l’insertion de Hartig comme l’un de leurs acteurs, par le biais de l’écriture (avec une étude de l’intertextualité et des lectures préliminaires, p. 166-175). Puis c’est le temps des «affaires» et du «service», pour lesquels les compétences et l’efficacité s’appuient sur la qualité de la formation et de l’information, c’est-à-dire à nouveau sur l’écrit et sur l’imprimé.
3) La dernière partie (Terrains d’action restreints pour un accès à l’universel) nous dévoile une autre échelle de l’engagement social de Hartig: il s’agit non plus de l’Europe cosmopolite, mais de la Bohème, et des domaines et propriétés que la famille y possède. Le comte se lance dans l’agronomie et dans l’économie rurale, mais il s’intéresse aussi aux jardins, tandis que des perspectives nouvelles pénètrent ses préoccupations, avec les sciences et les techniques, mais aussi avec la question de l’identité tchèque. Hartig meurt alors qu’il n’a pas quarante ans: le neuvième et dernier chapitre que nous propose Madame Madl présente le temps de la maladie, les réflexions de Hartig sur sa propre expérience, et les voies qu’il s’ouvre pour se survivre à lui-même –notamment par le recueil des Moralische Gedichte qu’il s’emploie à constituer.
L’ouvrage est complété par un état des sources et de la bibliographie, qui prouve, s’il en était besoin, l’ampleur de l’information réunie pour l’enquête; par un jeu d’annexes (généalogie, bibliographie des publications et des écrits de Franz von Hartig); par un index nominum; enfin, par une trentaine d’illustrations signifiantes et tout particulièrement exploitées dans le texte.
Une grande thèse, qui prend la forme d’un livre exemplaire, parce que l’auteur y combine étude de cas et souci constant de la contextualisation; parce qu’il associe la précision du discours scientifique à des qualités constantes de finesse et de sensibilité (nous avons coutume de souligner le fait que l'empathie est aussi une modalité de la connaissance); et parce que l’écriture efficace rend partout et toujours aisément accessible les résultats d’une recherche fondamentale à tous égards exceptionnelle.

jeudi 27 septembre 2012

Publication des Actes du symposium de Sinaia

Les Actes du IVe Symposium roumain d’histoire du livre viennent de paraître: ce symposium s’était tenu à Sinaia (Roumanie) du 20 au 23 septembre 2011, et portait sur
«Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle». On ne peut que souligner la rapidité de l’édition des symoposium successifs organisés par nos collègues roumains. Dans ce volume, toutes les communications sauf une sont publiées en français.

Sommaire
Allocution, par Florin Rotaru directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest
Introduction: Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle, par Frédéric Barbier
Sacra Parallela, par Rodica Paléologue
L’aristocratie centre-européenne des XVIe-XVIIe siècles, et ses goûts de lecture des romans de chevalerie publiés en espagnol, italien et français, par Jarošlava Kasparova
Les bibliothèques de la noblesse: l’œil vivant de son temps, par Jitka Radimska
Les livres de la noblesse, ou la noblesse des livres : la prééminence des armes ou des lettres sous la «Restauration» du Portugal, par Daniel Magalhães Porto Saraiva
Les nobles comme « passeurs culturels » et le rôle de l’imprimé en France aux XVIe-XIXe siècles: l’exemple des La Rochefoucauld, par Frédéric Barbier
Transformations linguistiques et thématiques dans les bibliothèques aristocratiques de la Hongrie du XVIIIe siècle, par István Monok
La bibliothèque Batthyaneum, fondée à Alba Julia par l’évêque de Transylvanie, le comte Ignaz Batthyány, par Doina Henri Biro
Lectures et bibliothèques de la noblesse dans les principautés roumaines (XVIIIe siècle): bilan et perspectives de recherches, par Radu G. Paun
Cantemir: bibliothèques réelles, bibliothèques imaginaires, par Ştefan Lemny
Les bibliothèques Kaunitz: des catalogues et des lectures multiples, par Christine Lebeau
Un grand commis bibliophile: le marquis de Méjanes, par Raphaële Mouren
Une place de bibliothécaire auprès d’un héros législateur ne doit pas être facile à remplir: les bibliothèques de Napoléon Ier, par Charles-Éloi Vial
Les éditions de Jean-Baptiste Bodoni dans les bibliothèques des nobles d’Europe au XIXe siècle, par Andrea De Pasquale
Les bibliothèques de la noblesse brésilienne au XIXe siècle: l’inventaire du marquis de Monte Alegre, par Marisa Midori De Aecto
Śrī Bavānrao Panta-Pratinidi (1868-1951), chief of Audh: Founder and Patron of Institutions and Libraries, par Shreenand L. Bapat
Cet ensemble de textes est complété par cinq «Études d’histoire du livre» consacrées l’histoire du livre en Roumanie, mais sans rapports avec le thème général de la noblesse. Le volume se présente sous la forme de Mélanges offerts à Frédéric Barbier pour son soixantième anniversaire, et il porte l’avant-titre: «In honorem professoris Frédéric Barbier 60».

Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Actes du symposium international Le livre, la Roumanie, l’Europe. 4e édition : 20-23 septembre 2011. Tome I: (…) Histoire et civilisation du livre, textes réunis et édités par Frédéric Barbier, Bucarest, Editura Biblioteca Bucureştilor, 2012, XVI-[2-]324 p., ill.
ISSN 2068 9756

mardi 28 août 2012

De palais en châteaux en Bohème, Moravie et Autriche

Le château d'été des Liechstenstein à Lednice (Eisgrub)



Il subsiste aujourd’hui en Europe beaucoup de traces d’une histoire évidemment très complexe, et qui reste souvent bien plus présente que l’on ne croirait a priori. Parmi celles-ci, l’existence d’une petite principauté indépendante directement héritée du Saint-Empire n’est pas la moins curieuse: il s’agit du Liechtenstein, située dans le bassin du Rhin supérieur, entre la Suisse et l’Autriche.
Le statut spécifique du Liechtenstein est évident si l’on considère que cet État a pour nom celui de sa famille régnante: le château de Liechtenstein, d’où vient le nom au XIIe siècle, est situé non pas dans la principauté, mais en Basse-Autriche, non loin de la Forêt Viennoise (Wienerwald).
Car l’histoire du Liechtenstein est d’abord l’histoire d’une famille, dont l’ascension décisive date des XVIIe et XVIIIe siècles. Lorsque la Diète de Bohème appelle sur le trône l’électeur palatin, calviniste, Frédéric V, c’est la rupture avec l’empereur. Les révoltés sont cependant écrasés à la bataille de la Montagne Blanche (1620): la reprise en main passe par la mise à l’écart des grandes familles compromises, remplacées par des fidèles de l’empereur, ainsi que par une reconquête catholique dès lors systématiquement conduite. Cette nouvelle haute noblesse est internationale, de sorte que ses bibliothèques aussi seront des bibliothèques, certes catholiques, mais surtout plus généralement européennes que bohémiennes ou moraves.
C'est un euphémisme que de dire que les Liechtenstein figurent parmi les principaux bénéficiaires du nouveau cours politique: Karl von Liechtenstein est nommé gouverneur de Bohème, il préside la commission chargée des confiscations après 1620 et c’est lui qui fait exécuter les meneurs de l’opposition à l’empereur. Rien d’étonnant si la famille est bientôt à la tête de domaines considérables, en Bohème, Moravie, Basse-Autriche, Styrie, etc. –au total, plusieurs milliers de kilomètres carrés, des dizaines de châteaux, de villes, de bourgs et de villages, sans compter les palais de Prague et de Vienne.
Palais Liechtenstein, Prague
L’objectif principal des Liechtenstein devient, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, celui d’obtenir le rang de princes immédiats, c’est-à-dire directement assujettis à l’empereur et, de fait, indépendants. Ils acquièrent en 1699-1712 les deux petits comtés de Vaduz et de Schellenberg, érigés en principauté de Liechtenstein en 1710; en 1714, le prince siège au collège des princes de l’Empire; enfin, en 1719, le but est atteint, et la principauté déclarée immédiate comme constituant le 343e État du Saint-Empire. Elle réussira à conserver son indépendance lors de la dissolution du Saint-Empire en 1806, et est à nouveau reconnue par le Congrès de Vienne en 1815. Pour autant, les princes résident non pas sur place, mais à Vienne, au palais Liechtenstein, et, l’été, dans leur somptueux château de Lednice (Eisgrub), en Moravie du sud. Les Liechtenstein ne s’installeront à Vaduz qu’en 1939.
Bien évidemment, ces différentes résidences ont possédé et possèdent encore des collections d’art et des bibliothèques qui ont parfois été très riches: le catalogue des Liechtenstein a été publié par Johann Bohatta à Vienne en 1931, en trois volumes. À Vienne précisément, la bibliothèque remonte à Hartmann II von Liechtenstein († 1585), qui possédait quelque 230 titres à son décès. À Eisgrub, le prince Aloïs Joseph II († 1858) et son fils Johann II († 1929) réorganisent la bibliothèque: une partie sera déménagée en 1943, une partie détruite, et le reste confisqué, avec le domaine, par la Tchécoslovaquie en 1945. Ce qui est conservé aujourd’hui représente environ 6700 volumes, datant pour l’essentiel du XIXe siècle, avec comme points forts les beaux-arts, l’architecture, mais aussi les arts militaires et l’agronomie.
À Prague, le palais Liechtenstein abrite aujourd’hui le conservatoire national de musique. À Vienne enfin, la somptueuse bibliothèque est conservée, et toujours ouverte à la visite.
Au Palais Liechtenstein à Vienne: la bibliothèque (© palaisliechtenstein.com)
Le cas des Liechtenstein n’est nullement isolé, et les bibliothèques de château et de palais, fondées par les grandes familles nobles, se comptent par dizaines en Europe centrale. Ces collections sont d’autant plus riches qu’elles intègrent souvent, au cours de l’histoire, d’anciennes bibliothèques de maisons religieuses. La famille des Rosenberg est célèbre à cet égard, avec sa bibliothèque de quelque 11000 volumes dès les années 1611…
Après l’épisode tragique de la guerre de Trente ans, les «bibliothèques de château» sont pour l’essentiel conservées, jusqu’aux confiscations tchécoslovaques des années 1945 et 1948 –encore certaines restent-elles alors sur place. C’est le service des «Bibliothèques de château», auprès du Musée national à Prague, qui le plus souvent sera chargé de leur gestion, puis de leur restitution après la chute du Mur de Berlin. Ces événements sont parfois toujours à l’origine de contestations juridiques, comme… entre la République tchèque et le Liechtenstein à propos des domaines de Moravie du sud. Bref, quand d’aventure on passe par le Liechtenstein, ou par la République tchèque, on visite effectivement une page de l’histoire européenne qui intéresse très directement l’historien du livre.

Outre les notices figurant dans le répertoire de Bernhard Fabian, voir : Evelin Oberhammer, « Die fürstlich Liechtensteinische Fideikommisbibliothek », dans Archives et bibliothèques de Belgique, LXIII, 1992, p. 181-189.

mercredi 25 juillet 2012

Au château de Meung

L’Histoire des bibliothèques françaises réservait fort justement, dans son tableau de l’Ancien Régime, plusieurs pages aux bibliothèques de château, et ce blog en a lui aussi déjà parlé, notamment à propos de la remarquable bibliothèque du château de La Rochefoucauld: aux XVIIe et surtout XVIIIe siècles en effet, non seulement la collection de livres, mais aussi la pièce de bibliothèque constituent un élément pratiquement obligatoire de l’aménagement d’un château, tant en France que dans les autres pays européens, de l’Angleterre à la Russie.
La difficulté de l’étude de ces bibliothèques vient du fait qu’il s’agit évidemment de bibliothèques privées, qui n’ont donc pas toujours été conservées et qui n’ont pas fait l’objet de procédures de gestion (catalogage, etc.) ayant abouti à la constitution de fonds d’archives. Une seconde difficulté vient, dans notre pays, du fait que les bibliothèques de château ont généralement été confisquées par la Révolution, et qu’elles se sont donc trouvées dispersées, voire en partie détruites.
Le château de Meung: façade sur la ville
La constitution de collections de livres est une caractéristique d’une partie de la noblesse depuis le bas Moyen Âge, d’autant que ces livres sont alors très généralement des objets de grande valeur: il s’agit d’abord de collections dominées par la piété (les livres d’Heures…) et par les lectures de récréation, surtout en langue vulgaire (les «romans»). Une visite au château de Marolles au début du XVIIe siècle nous a montré que ces deux premières composantes avaient été complétées au XVIe siècle par un certain nombre de titres représentatifs des intérêts des humanistes, qu’il s’agisse de traductions de classiques de l’Antiquité ou de textes modernes en vernaculaire.
À partir du moment où le statut de la noblesse impose d’assurer aux jeunes gens une formation intellectuelle de plus en plus poussée, aux XVIe et XVIIe siècles, les bibliothèques de château remplissent le cas échéant une fonction pédagogique, d’autant que l’éducation est d’abord donnée (avant l’envoi au collège) par un précepteur lui-même logé au château (ce qui est précisément le cas à Marolles). Elles développent aussi une forme de spécialisation: la bibliothèque noble du XVIIIe siècle sera une bibliothèque plus encyclopédique, tout en témoignant des intérêts spécifiques de son propriétaire (avec des thèmes aussi variés que ceux de la cartographie et des voyages de découverte, de l’Antiquité, de l’économie politique, etc., sans oublier… la bibliophilie). À une époque où l’idée de progrès est reçue de manière de plus en plus large, les plus riches de ces bibliothèques se caractérisent aussi par un souci d’actualisation, de sorte qu’on y trouvera toutes les nouveautés d’importance.
À Meung: la bibliothèque du château
Mais les bibliothèques de châteaux remplissent désormais aussi une autre fonction, qui relève de la sociabilité, voire de la politique. Lorsque le duc de Choiseul-Stainville tombe en disgrâce auprès du roi, en 1771, il reçoit l’ordre de se retirer dans sa terre de Chanteloup, près d’Amboise. On sait que, dès lors, le voyage de Chanteloup s’impose dans la plus haute société comme une manifestation d’opposition à une monarchie absolue décrite comme despotique. Le somptueux château dispose bien entendu d’une salle de bibliothèque, où les invités ont plaisir à se retrouver pour travailler, pour lire (les gazettes…) voire pour bavarder, notamment avec le savant bibliothécaire et ami du duc, l’abbé Barthélemy.
Autour de Choiseul, c’est tout un groupe qui tombe lui aussi en disgrâce. Parmi les grands personnages qui doivent eux aussi quitter la cour, voici l’évêque d’Orléans, Mgr Louis Sextius Jarente de La Bruyère (1706-1788). Cadet d’une famille de la noblesse provençale, Mgr de Jarente était, selon l’usage, destiné à une carrière ecclésiastique, et il devient évêque de Digne en 1742. Pourtant, notre prélat est d’abord un mondain, et un politique, qui s’inquiète de se rapprocher de Versailles: en 1758, il est évêque d’Orléans, où il réside d’autant moins qu’il est chargé, à partir de 1757, de l’administration de la «feuille des bénéfices», autrement dit de l’ordre des nominations aux principales charges de l’Église –une position stratégique s’il en fut.
Un meuble formant escalier?
Familier du principal ministre, il tombe avec lui, et est «exilé» dans son château de Meung-s/Loire en 1771. Cette forteresse féodale (Villon a été emprisonné dans les souterrains du château...) contrôlait anciennement le passage de la Loire en aval d’Orléans, mais l’évêque la fait alors profondément restructurer et réaménager dans l’esprit des Lumières: la façade arrière du château n’a que peu à voir avec la façade du côté de la ville.
Située en étage, l’élégante salle de bibliothèque conserve aujourd’hui ses anciennes armoires «à jour», mais elle évoque plus une pièces «à vivre» qu’un espace de travail: le confort y est réel, avec la belle cheminée, les fauteuils et les guéridons, voire la petite table de jeu (même si ce mobilier a probablement été réuni postérieurement). Un oiseau empaillé rappelle que nous sommes tout proches du fleuve, et que les curiosités relevant de l’histoire naturelle sont souvent partie de l’habitus des nobles à la campagne. Enfin, nous remarquons deux éléments de mobilier spécialisé: une échelle de bibliothèque (en arrière-plan), et un meuble plus mystérieux, peut-être un de ces étonnants «meubles formant escalier de bibliothèque» dont Monsieur Cappe de Baillon a parlé lors d’une récente conférence de l’EPHE.