jeudi 21 mai 2015

L'âge d'or de la Champagne comtale

En découvrant la Médiathèque de Troyes à l'occasion de notre prochaine séance foraine (cliquer ici pour consulter le programme), nous aurons l'occasion de nous familiariser avec la brillante cour des comtes de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles. Les comtes entreprennent en effet très tôt de constituer leur principauté en un ensemble autonome et administré avec soin. Ils soutiennent les fondations religieuses et leurs écoles, ils ont une action importante comme commanditaires et comme mécènes de textes et d'œuvres d'art, et ils réunissent une bibliothèque remarquable. Dans cette perspective, une figure majeure est celle du comte Henri le Libéral: pourtant, la trajectoire du comté de Champagne sera en définitive précocement interrompue par les alliances successives avec la dynastie capétienne, et par l'intégration dans le domaine royal.

En 1152, les successeurs de Thibault II le Grand, comte de Blois-Champagne, se partagent seigneuries et charges. Henri Ier le Libéral, né en 1127, est comte de Troyes; son frère, Thibault, reçoit quant à lui le comté de Blois; le cadet, Guillaume aux Blanches-Mains, fait carrière dans l’Église, comme évêque de Chartres (1165), puis archevêque de Sens (1168) et de Reims (1176), et cardinal (1179). C’est à lui que Pierre Le Mangeur (Petrus Comestor) dédicace son Histoire ecclésiastique dans les années 1170. Quant à la sœur, Adèle († 1206), elle a épousé en troisièmes noces le roi Louis VII († 1180), et elle est la mère de Philippe Auguste.
La Champagne constitue alors une principauté très puissante, bien administrée et riche (c’est la grande époque des foires), mais elle est aussi un des pôles de la Chrétienté. Lorsque le pape Alexandre III (vers 1105-1181) se réfugie en France pour se mettre à l’abri de l’empereur et des antipapes Victor IV et ses successeurs, il s’établit en effet à Sens (1163-1165), et c’est à Sens et à Pontigny que l’archevêque de Cantorbéry Thomas Beckett se réfugiera aussi un temps, avec son entourage de clercs (1164-1170). On sait que Jean de Salisbury, secrétaire de l’archevêque et lui aussi un intellectuel de très haut vol, succédera à Guillaume aux Blanches Mains au siège de Chartres (1176).
Henri le Libéral a lui-même bénéficié au château de Troyes d’une bonne formation, apportée par des précepteurs privés. Il lit bien le latin, il entretiendra une correspondance active avec de nombreux clercs de son temps, et il constitue une bibliothèque personnelle que nous connaissons relativement bien. Attentif à former une classe d’administrateurs compétents, il fonde un certain nombre de collégiales avec des écoles. La principale, consacrée à saint Étienne et établie en 1157 dans le palais comtal lui-même, a vocation à servir de chapelle palatine, et à devenir la nécropole dynastique. Elle accueille en outre, au premier étage, les archives et la bibliothèque comtales.
Bible des comtes de Champagne, MAT, ms 2391 (prov.: St-Étienne)
On a pu estimer cette bibliothèque à une cinquantaine de manuscrits, d’abord des historiens de l’Antiquité latine (Valère Maxime, Quinte Curce, Flavius Josèphe, Aulu Gelle...) mais aussi les Pères et docteurs de l’Église (Augustin, Jérôme, Isidore, Grégoire, etc.), sans oublier des auteurs plus récents, comme Hugues de Saint-Victor ou encore Pierre Lombard. Patricia Stiernemann souligne que le comte a été conseillé précisément pour faire recopier les versions les meilleures et les plus complètes des textes qu’il souhaitait, d’après des manuscrits figurant notamment dans des bibliothèques de Champagne méridionale. Les Anglais de l’entourage de Thomas Becket ont ici un rôle important.
Henri le Libéral a épousé Marie de France (1145-1198), fille aînée de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. La comtesse, qui pratique la lecture, goûte elle aussi aux textes et aux livres, mais avec des préférences autres, peut-être plus «modernes», que celles de son mari. Elle s’intéresse en effet à la «matière de Bretagne», entendons aux romans du cycle arthurien, et c’est elle qui commande à son clerc Chrétien de Troyes l'un au moins des grands romans de la Table ronde, le Chevalier à la charrette (Lancelot). Elle fait aussi traduire la Genèse en langue romane, et possède un certain nombre de manuscrits à caractère religieux, l’ensemble étant rangé, au château, dans une «armaire» (armoire).
Dans les faits, une partie des manuscrits du comte passera dans le trésor de la collégiale, ce qui a assuré leur conservation lors de la Révolution, et ce qui explique qu’ils soient, aujourd’hui encore, conservés dans les fonds de la Médiathèque de Troyes. Parallèlement, la ville est le siège d’une activité de copie et de peinture de manuscrits destinés à la clientèle de la cour. Une autre importante collection de livres y est celle du chapitre cathédral, qui fera reconstruire sa bibliothèque en 1477-1480: cette salle de la «Théologale» (parce que l’on y dispensait aussi les cours de théologie) accueille les manuscrits enchaînée, et elle est décorée de vitraux dont le célèbre «rondel de Nicolas de Lyre» aujourd’hui présenté au Musée du vitrail. 
Le "Rondel de Nicolas de Lyre" (Troyes, Musée du vitrail)

Alors que les alliances se sont multipliées entre la dynastie des comtes de Champagne et celle des rois Capétiens, alors aussi que les comtes sont devenus par héritage rois de Navarre (1199), la Champagne indépendante disparaît définitivement à la suite du mariage de la reine Jeanne de Navarre († 1305) avec le futur Philippe le Bel en 1284… Quant au palais comtal et à la collégiale Saint-Étienne, ils seront détruits au début du XIXe siècle.

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