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lundi 16 juillet 2018

Le voyage des bibliothèques

Une bien agréable circonstance a mis dans nos mains une très belle taille-douce représentant la Bibliothèque impériale de Vienne à la fin du XVIIe siècle (cf cliché). On lira ci-dessous quelques observations que la gravure suggère. 
À la fin du XVIIe siècle, Vienne est une ville frontière, à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de la Leitha (1), et qui se trouve encore assiégée, certes pour la dernière fois, par les Turcs en 1683. Mais, lorsque le grand-vizir Kara Mustapha doit lever le siège (12 septembre), après avoir bloqué la ville pendant deux mois, c’est le début du reflux séculaire du Ottomans le long du Danube et vers l’Europe orientale: la paix signée par Eugène de Savoie à Karlowitz (1699) symbolise le passage à la conjoncture nouvelle, qui entérine notamment la reconquête de la Hongrie et de la Transylvanie, et qui voit parallèlement la transformation profonde de Vienne.
Élu, non sans difficultés, en 1658, Léopold Ier avait déjà entrepris de faire de Vienne une capitale, et donné une attention très réelle à la Bibliothèque de la cour (Hofbibliothek): celle-ci a été confiée en 1663 à un savant de renom, le Hambourgeois Peter Lambeck, qui travaille dès lors activement à la réorganisation et au catalogage des collections, ainsi qu’à la rédaction d’une histoire de l’institution. Charles Patin, qui a dû quitter la France pour s’établir en définitive à Padoue, d’où il accomplit un certain nombre de voyages d’étude dans les bibliothèques et autres institutions savantes du continent, dira son admiration en découvrant la bibliothèque de Vienne (1676):
Je visitay derechef ses admirables trésors, mais particulièrement ceux des livres et médailles. J’y vis une infinité de précieux manuscrits en toutes sortes de langues et de matières, tant antiques que modernes, sans lesquels on ne sçauroit, ce me semble, rien écrire. (…) Monsieur Lambécius, qui en a la garde comme bibliothécaire, m’y fit toute la faveur que je désirois : son nom est connu et aimé de tous ceux qui aiment les belles lettres… (2).
Patin avait été précédé à Vienne par le médecin ordinaire du roi Charles II d’Angleterre, Edward Brown, lequel effectue pendant cinq ans un tour de l’Europe (1668-1673), en portant une attention particulière à l’Europe centrale et orientale. Dès son retour, il en donne le récit en anglais (Londres, 1673). Celui-ci est traduit en français et publié à Paris l’année suivante (3), puis en flamand en 1682 et, enfin, en allemand, à Nuremberg en 1686 (VD17: 1: 071394Q). La curiosité du public explique qu’une deuxième édition flamande sorte à Amsterdam en 1696 (4).
La Bibliothèque de Vienne attire toute l’attention du voyageur, qui y est reçu par Lambeck:
Ce Petrus Lambecius (…) m’a fait la grâce de me faire non seulement voir la plus grande partie des meilleurs & des plus beaux de ces livres, aussi bien que tout ce qu’il y avoit de plus rare ; mais mesme il m’a permis d’en emporter chez moy quelques-uns dont j’avois besoin pour quelque temps : & lorsque je fus prendre congé de luy (…), il me donna un cathalogue de près de cent manuscrits qui traitent de chymie & qui sont dans cette bibliothèque (5).
L’édition amstellodamoise de 1682 est enrichie de gravures en taille-douce, dont l’une, signée de Jan Van Luyken (Amsterdam, 1649-1712), représente la Bibliothèque impériale, avec la légende «De Kayserlike Bibliotken en Rariteyt Kamer» (La bibliothèque impériale et la chambre des raretés). La planche est reprise dans la réédition de 1696, avec l’ajout d’une mention gravée dans le coin supérieure droit: «f. 221». Il semblerait qu’un certain nombre d’exemplaires de l’illustration ait fait l’objet d’un tirage indépendant, pour être vendus sous forme d’estampes. En effet, celles-ci ne sont pas pliées, mais portent l’indication de la pagination.
La scène se présente comme un théâtre: il ne s’agit pas d’une bibliothèque réelle, mais bien d’une bibliothèque idéalisée. Dans une architecture monumentale, une première salle, immense, est tapissée de rayonnages et de livres, jusqu’à une hauteur vertigineuse. Quelques personnages montés sur des échelles sortent des volumes, qu’ils lisent ou qu’ils tendent à ceux qui souhaitent les consulter. Sur la droite de la scène, un groupe de savants converse autour d’une table. Au premier plan, l’empereur, identifié par sa couronne et par sa traîne portée par deux pages, pénètre dans la bibliothèque: il y est accueilli par les gestes déférents d’un personnage que l’on peut identifier comme Lambeck lui-même. Des gardes armés se tiennent en arrière.
Mais cette première salle ouvre sur une perspective: une autre salle se présente en effet, aussi monumentale que celle de la bibliothèque. Elle abrite apparemment des collections de naturalia, rangées dans des meubles ou, pour les pièces plus importantes, accrochées au mur. Enfin, le troisième plan est celui d’un jardin extérieur, que l’on peut identifier comme un jardin botanique, et où l’on devine de petites silhouettes se promenant.
Certes, l’artiste hollandais n’a jamais visité Vienne (mais il connaissait très probablement certaines des bibliothèques de son pays), et la représentation est donc absolument fictive: c’est une mise en scène du pouvoir du souverain, à travers l’un de ses attributs les plus importants, celui du pouvoir comme protecteur des sciences, des lettres et des arts –le prince est le prince de la guerre, mais aussi le prince des muses. La gravure actualise le modèle du Musée d’Alexandrie, avec une perspective irréaliste (une vingtaine de rayonnages superposés!), faisant apparaître la bibliothèque comme le temple grandiose du savoir universel. Ce savoir livresque, que l’on assimile à l’historia litteraria, sera complété par la connaissance de l’historia naturalis mise en scène dans la deuxième salle et dans le jardin.
On remarquera que la gravure de 1682 est copiée avec précision pour illustrer l’édition nurembergeoise de 1686.
Déjà, Léopold Ier songeait à réaménager la bibliothèque impériale, pour lui donner, dans la Hofburg, un local à la fois plus approprié et plus représentatif, mais le projet ne pourra aboutir par suite des difficultés financières récurrentes. C’est son successeur, Charles VI, qui lance, l’année même de son accession au trône (1711), un programme urbanistique de très grande envergure, dans le but de donner à Vienne sa figure de véritable capitale de l’Empire et, implicitement, de deuxième capitale du monde chrétien (avec Rome): la Bibliothèque impériale et royale de la cour (KuK Hofbibliothek) en constitue l’une des pièces maîtresses, et elle est le second bâtiment nouveau entrepris après celui de l’église Saint-Charles Borromée (Karlskirche).
Voici donc une gravure qui attire d’abord l’œil par son sujet et par sa qualité esthétique, mais dont l’examen plus précis permet de mettre en évidence un certain nombre de phénomènes qui caractérisent la conjoncture des années 1700: l’affirmation du pouvoir des Habsbourg à partir de leurs territoires héréditaires (6), le rôle renforcé de la bibliothèque moderne dans la construction politique, la tradition du Musée sur le modèle d’Alexandrie, sans oublier le passage dans la nouvelle conjoncture européenne engagée par le repli ottoman (soit un mouvement qui ne s’achèvera qu’en 1919). Mais on pourra aussi penser à l’essor des curiosités savantes en Europe et à l’intérêt pour les voyages, sans oublier, in fine, les manifestations d’une politique éditoriale très réfléchie, qu’il s’agisse de lancer des traductions ou de rentabiliser ses investissements en rééditant les textes ou en diffusant sous forme d’estampes les gravures incluses dans tel ou tel volume. Encore quelques décennies, et le chevalier de Jaucourt consacrera une part importante de l’article «Vienne» de l’Encyclopédie à la description de la Bibliothèque: celle-ci, ouverte à tous depuis 1726, est désormais reconnue comme l’une des plus riches d’Europe, elle est installée dans un bâtiment grandiose organisé autour d’une coupole monumentale, et Vienne s’impose alors à tous comme l’une des grandes capitales des Lumières.

Notes
(1) La Leitha marque la frontière à la fois de l’Empire et du royaume de Hongrie (voir ici une carte sommaire), dont la plus grande partie est occupée par les Turcs depuis les premières décennies du XVIe siècle.
(2) Charles Patin, Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, &c, par C.P.D.M. [Charles Patin, doctor medicinae] de la Faculté de Paris, nelle éd., Rouen, Jacques Lucas, 1676.
(3) Edward Brown, Relation de plusieurs voyages, faits en Hongrie, Servie, Bulgarie, Macédoine, Thésalie, Austriche, Styrie, Carinthie, Carniole & Frivoli, Paris, Gervais Clouzier, 1674. Frontispice en taille-douce par Cossin d'après Mignard, et 9 planches d’ill.
(4) Edward Brown, Naauwkeurige en gedenkwaardige reysen (…) door Nederlande, Duytsland, Hongarijen, Servien, Bulgarien, Macedonien, Thessalien, Oostenr[ijk]., Stierm[ark]., Carinthien, Carniole en Frioul, Amsterdam, Jan ten Hoorn, 1696. L’édition compte seize gravures.
(5) La traduction française est sensiblement abrégée. La présentation de la bibliothèque est bien plus précise dans la traduction allemande de 1686 (p. 242 et suiv.).
(6) On pourrait même dire que le triomphe de la «territorialisation» à l’autrichienne traduit aussi le déclin de l’idée impériale. On se rappelle de ce que rapporte Goethe du couronnement de Joseph II, auquel il assiste à Francfort en 1764 (Poésie et vérité).

vendredi 19 janvier 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 22 janvier 2018
16h-18h
La Congrégation de Saint Maur et la "librairie" parisienne (1621-1733)
par
Monsieur Frédéric Barbier
directeur d'études

Cette conférence, qui se place en conclusion des séances déjà proposées sur le Voyage littéraire de Dom Martène et de Dom Durand, envisagera les relations étroites établies entre les Bénédictins de Saint-Maur, les imprimeurs-libraires parisiens, et les représentants du (ou des) pouvoir(s). L'articulation ainsi construite illustre de manière exemplaire le changement de climat qui se produit dans la librairie française entre le XVIIe et le début du XVIIIe siècle: la montée en puissance des travaux d'érudition liés à la Contre-Réforme, la construction du paradigme de l'histoire critique (cf cliché), le rôle des grandes publications savantes pour illustrer la monarchie, la concentration des opérations de librairie les plus importantes aux mains du pouvoir ou encore la mutation de l'édition savante à l'époque de la "crise de conscience européenne". Parmi les "hommes du livre" ayant travaillé avec ou pour les Mauristes, on évoquera tout particulièrement les noms des Billaine, de François Muguet, des Coignard et des frères Anisson, mais aussi de Florentin Delaulne et de François Montalant.


Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 16 décembre 2016

Nouvelle publication (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale)

Histoire et civilisation du livre. Revue internationale,
Genève, Librairie Droz

XII (2016), 500 p., ill., index

ISBN 9 782600 047487 

Le Mascurat de 1649. Exemplaire en feuilles (© Bibliothèque Mazarine)
Mazarinades, nouvelles approches
Stéphane Haffemayer, Patrick Rebollar, Yann Sordet, «Introduction» 

Fonds et collections
Bruno Blasselle, Séverine Pascal, «Le fonds des Mazarinades de la Bibliothèque de l’Arsenal»
Anders Toftgaard, «La collection de Mazarinades de la Bibliothèque royale de Copenhague»
Christophe Vellet, «Les Mazarinades à l’affiche? Armand d’Artois et la collection de la Bibliothèque Mazarine»
Laurent Ferri, «Inter folia venenum. Les collections de Mazarinades aux États-Unis (1865-2014)»
Tadako Ichimaru, «Enjeux de la numérisation des Mazarinades» 

Production typographique, diffusion éditoriale
Fabienne Queyroux, «“Plumes bien taillées” contre “Livres très pernicieux à l’État”: Gabriel Naudé et les Mazarinades»
Chloé Kürschner, «Les imprimeurs rouennais et la Fronde: une étude des fonds normands de Mazarinades»
Jean-Dominique Mellot, Pierre Drouhin, «Les Mazarinades périodiques: floraison sans lendemain, ou tournant dans l’histoire de la presse française?» 

Approches littéraires et lexicologiques
Takeshi Matsumura, «Remarques lexicographiques sur le Mot “Mazarinade”»
Patrick Rebollar, «Mensonge et tromperie dans les Mazarinades»
Antonella Amatuzzi, «La politique au service de la langue: la valeur des Mazarinades pour l’étude du français classique»
Claudine Nédelec, «La Fronde, une guerre comique?»
Alain Génetiot, «Porter la parole des grands: les Mazarinades de Sarasin»
Myriam Tsimbidy, «Usages des Mazarinades dans les Mémoires de la Fronde» 

La bataille de l’imprimé: médiatisation et communication politique
Malte Griesse, «Les soleils de la Fronde: analogies stellaires dans les Mazarinades»
Stéphane Haffemayer, «Mazarin face à la Fronde des Mazarinades, ou Comment livrer la bataille de l’opinion en temps de révolte (1648-1653)»
Caroline Saal, «“Faire voir par l’histoire” dans les Mazarinades. Usages du passé, entre rhétorique et bagages culturels»
Francesco Benigno, «The fate of Goliath: uses of history in the Mazarinades»
Yann Rodier, «Les Mazarinades génovéfaines et la stratégie politique de l’odieux (avril-septembre 1652)»
Véronique Dorbe-Larcade, «Autour des ducs d’Épernon, l’école de la Mazarinade (1588-1655)»
Éric Avocat, «Les Mazarinades, une préface à la Révolution?»

Approches comparatives: les corpus pamphlétaires européens du XVIIe siècle
Sophie Nawrocki, «Les dynamiques de publication et la diffusion des pamphlets autour de Marie de Médicis en exil (1631-1642)»
Alain Hugon, Mathias Ledroit, «La bataille de l’imprimé en Catalogne à L’époque de la Guerre de séparation (1640-1652)»
Héloïse Hermant, «Les campagnes pamphlétaires de Don Juan José de Austria: des Mazarinades espagnoles? Politisation de l’écrit et système de communication dans l’Europe du XVIIe siècle» 

Études d’histoire du livre
Xavier Prévost, «Aux origines de l’impression des lois: les Actes royaux incunables»
Claire Gantet, «Amitiés, topographies et réseaux savants. Les Strasburgische Gelehrte Nachrichten (1782-1785) et la République des Lettres»
Daniel Baric, «La dualité nationale et universitaire des bibliothèques de Strasbourg et Zagreb : une histoire parallèle entre empires, nations et régions» 

Livres, travaux et rencontres
Jean Balsamo, L’Amorevolezza verso le cose italiche. Le livre italien à Paris au XVIe siècle (Amélie Ferrigno)
De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C - XXIe siècle) (Claire Madl)
Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier (Frédéric Barbier)
Claudia Fabian, dir., Die Handschriftliche Erbe der griechischen Welt [Actes du colloque de la BSB] (Matthieu Cassin)
Annika Haß, Der Verleger Johann Friedrich Cotta (1764-1832) als Kulturvermittler zwischen Deutschland und Frankreich (Claire Gantet)
Anthologie de documents à caractère biographique conservés à la Bibliothèque de Shanghai (Chen Jie)
Oberthür, imprimeurs à Rennes (Frédéric Barbier) 

Index (personnes, lieux, institutions) du dossier thématique «Mazarinades, nouvelles approches»
Table des illustrations.

mercredi 14 octobre 2015

Une exposition à Chantilly

La très belle exposition consacrée par le Château de Chantilly au Siècle de François Ier nous permet de découvrir un certain nombre de pièces remarquables, présentées dans le bâtiment du Jeu de paume. Au nombre figure le frontispice du Diodore de Sicile de 1534 (ms 721: catalogue, n° 65).
La scène de dédicace est si célèbre qu’elle a pratiquement le statut de l’un des portraits «officiels» du roi. Elle remplit d'abord un objectif politique, celui d’affirmer la «distinction» culturelle et artistique du pouvoir royal: le choix du titre n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un texte grec correspondant à une histoire universelle, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile –et l’on sait toute l’attention donnée par le roi et par son entourage à la construction d’un lien direct entre la culture de l’Antiquité grecque et celle de la monarchie française du temps.
Le texte original de Diodore a déjà été traduit en latin, par Poggio Bracciolini, et publié à Bologne en 1472, édition suivie de trois autres éditions italiennes au XVe siècle, puis de deux éditions parisiennes au début du XVIe. La traduction française est établie sur le latin par Antoine Macault, secrétaire et valet du roi: elle constituerait le premier grand texte historique traduit en langue vernaculaire pour être offert au souverain.
Nous n’insistons pas sur le deuxième volet de cette démonstration politique, à savoir la scène de dédicace (en l’occurrence, il s’agit plutôt de lecture) comme l’un des temps forts de la construction de la figure du prince. L’exposition de Chantilly reprend ici la thèse parfaitement convaincante de Gilbert Gadoffre, selon laquelle il y aurait, dans le règne de François Ier, un «avant Pavie» (le temps de la jeunesse, des aventures militaires et de la figure du roi de guerre) et un «après Pavie», ou plutôt un «après Madrid» (le temps de la réflexion, et de la figure moins du roi de paix que du protecteur des arts et des lettres). Les deux volets s’articulent au demeurant, puisque le roi, en se posant comme le successeur des souverains de l’Antiquité, d’Alexandre aux Ptolémée, veut aussi s’imposer à ses concurrents européens, au premier rang desquels l’empereur.
Mais la scène du frontispice, pour reconstruite qu’elle soit par l’artiste (il s’agit non pas de Jean Clouet, mais du peintre Noël Bellemare), fonctionne aussi comme un témoignage à la fois d’une scène qui s’est réellement déroulée (même si sous une autre forme), et des rapports de force entretenus à la cour. Nous sommes en représentation, et on peut identifier un certain nombre des participants avec certitude ou, du moins, avec assez de probabilité.
Ceux-ci s’organisent en trois groupes, autour de la figure du roi, le seul  à être assis. François Ier est né à Cognac en 1494, et il a donc quarante ans en 1534. Près de lui, autour de la table, ses trois fils: le dauphin François, son fils préféré, est âgé de seize ans, mais il mourra quelques années plus tard. Le deuxième fils, Henri d’Orléans, est le futur Henri II, tandis que le cadet, Charles d’Angoulême, est représenté de dos, âgé d’une douzaine d’années. On se souviendra que le roi n’a pu se libérer de son emprisonnement espagnol que par la signature du traité de Madrid, et en livrant en otage ses deux premiers fils pour garantir l’exécution de celui-ci: les tout jeunes enfants ne reviendront en France que quatre ans plus tard (1530). 
Sur la partie gauche du tableau, ce sont les «copains» du roi, pour reprendre le terme de Gilbert Gadoffre: ils sont de la même génération, et certains d’entre eux ont été élevés avec lui, notamment à Amboise. Un très grand seigneur, d’abord, Anne de Montmorency, très proche du roi, a alors quarante et un ans. Mellin de Saint-Gelais a quarante-trois ans, il est né à Angoulême, dont son oncle, Octavien, était évêque, et il est l’aumônier du dauphin. Chabot de Brion a quarante-deux ans, lui aussi était proche du roi dans sa jeunesse, et il a été prisonnier à Pavie: en 1534, il est amiral, et gouverneur de Bourgogne.
Claude d’Urfé est le plus jeune (trente-trois ans), mais, orphelin d’une famille du Forez, il a été élevé à la cour. Sur le tableau, il se tient légèrement en retrait: sa carrière est encore à venir, même s'il sera bientôt nommé bailli du Forez. Puis il servira un temps comme ambassadeur, avant de revenir sous Henri II et d'occuper les charges les plus hautes de la cour, comme gouverneur des enfants de France et membre du Conseil. Anne de Montmorency, alors  connétable, sera le parrain d’un de ses petits-fils. On sait par ailleurs que Claude d’Urfé avait constitué une célèbre bibliothèque. 
Trois clichés: Chantilly, ms 721. © Bibliothèque du château de Chantilly

Nous passerons plus rapidement sur les personnages figurant sur la droite du tableau, et qui représentent la génération précédente. Deux d’entre eux peuvent à bon droit être considérés comme les figures inamovibles placées à la tête des affaires, à savoir le trésorier de France Florimond Robertet (?), et le chancelier, le cardinal Duprat, lequel meurt d'ailleurs l’année suivante (1535). Quant à Guillaume Budé, soixante-sept ans, il n’est devenu un proche du roi qu’à partir de 1520, mais s’est dès lors imposé comme la figure principale de l’humanisme «à la française». Rappelons qu’il est depuis 1522 le «garde de la librairie» de Fontainebleau, tandis que Mellin de Saint-Gelais sera, de son côté, nommé «garde de la librairie» de Blois après la mort du dauphin.
Nous ne saurions, bien évidemment, oublier la figure du traducteur lecteur, debout au premier plan, dans son modeste habit noir. Quant au petit singe qui regarde la scène, assis sur la table, il est l’un des symboles les plus couramment utilisés par les artistes pour symboliser la bêtise inhérente à la condition humaine –il tient, d’une certaine manière, le rôle du fou de cour. Terminons en signalant que la scène du manuscrit est reproduite en gravure dans l’édition imprimée des trois premiers livres de Diodore, donnée à Paris dès l’année suivante (catalogue, n° 66).

Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, préf. Jean Céard, Genève, Librairie Droz, 1997 («Titre courant»).
Le Siècle de François Ier. Du roi guerrier au roi mécène [catalogue de l’exposition de Chantilly], dir. Olivier Bosc, Maxence Hermant, Paris, Éditions Cercle d’art, 2015.

dimanche 17 novembre 2013

La Renaissance: la politique, les arts et les lettres

Nous avons déjà à plusieurs reprises traité de l’articulation entre le champ du politique, et celui de l’écriture et des arts. Le colloque «Bodoni», qui vient de se dérouler à Bologne, offre l’opportunité d’illustrer une problématique à laquelle la conjoncture italienne du bas Moyen Âge et des débuts de l’époque moderne fournit un terreau bien évidemment très favorable.
Lorsque, à partir du XIIIe siècle, les catégories socio-politiques traditionnelles tendent à perdre de leur prégnance (notamment la féodalité), différentes expériences se déroulent, qui visent à construire un paradigme historico-politique nouveau. Ce paradigme sera en définitive celui de l’absolutisme princier, lequel entretient des liens très particuliers avec le domaine de l’écrit et du livre. Le prince doit en effet se distinguer du commun pour justifier le statut dérogatoire dont il bénéficie, et l’un des éléments majeurs de cette distinction concerne, certes, le cadre de vie (le château et la vie de cour), mais aussi les arts et les lettres.
Ludovicus Rex
L’évidence de la grandeur du prince justifie son pouvoir: c’est parce qu’il est la figure centrale d’un monde distingué qu’il jouit de son statut privilégié; parce qu’une communauté réunie à son entour, une cour de «grands» et d’administrateurs, d’intellectuels, d’artistes, d’artisans et de serviteurs, le proclame comme tel; parce qu’il déploie et fait déployer une véritable «rhétorique de la gloire». La théorie politique lui permet de déroger au droit naturel et «l’empêche de se réduire à n’être que [ce] qu’il est», à savoir un homme: la célèbre caricature de Louis XIV par ses adversaires protestants ne dit pas autre chose («Ludovicus rex»), tout en renvoyant à un usage très moderne de la publication polémique.
A côté de celui de l’art, le domaine de l’écrit et du livre se trouve désormais en charge d’une fonction politique stratégique: celle-ci se traduit par le rôle du prince en tant que mécène, mais aussi en tant qu’amateur de livres précieux, dont il constituera éventuellement une collection. Dès la première moitié du XIVe siècle, la dynastie des Polenta, seigneurs de Ravenne, accueille aussi bien Dante que Boccace: ce dernier, dans son petit Traité à la gloire de Dante (en même temps la première biographie du poète), fait la louange de la ville et de ses princes, par opposition à Florence, qui avait exilé Dante. La protection accordée aux artistes et écrivains est un élément de la gloire de la cité (ou de la principauté) et de ceux qui la dirigent.
Matthias Corvin
Plus tard, Vasari retracera la théorie des grands mécènes, parmi lesquels il fait figurer le roi de Hongrie Matthias Corvin. Or, une exposition présentée en ce moment même à San Marco de Florence (dans le cadre de l'année de la culture hongroise en Italie) illustre de façon spectaculaire les liens très étroits alors entretenus entre la péninsule italienne en général (et la cité des lys en particulier), et la capitale de Buda. Matthias attire à sa cour artistes, écrivains et intellectuels, mais il est aussi le commanditaire de séries de manuscrits somptueux préparés sur les bords de l'Arno: la nouvelle Bibliotheca Corviniana s'impose comme un véritable symbole de l’humanisme, et on sait que sa disparition à la suite des désordres survenus après la mort du roi (1490) et de l’invasion ottomane, aurait poussé Conrad Gesner à entreprendre ses monumentaux travaux de bibliographie rétrospective...
Ainsi, c’est à la Renaissance que se fonde d’abord le paradigme politique qui va en grande partie dominer toute l’Europe moderne, et que nous avons désigné comme celui du baroque. Victor L. Tapié s'interrogeait:
«Au-delà des évidentes différences [entre les formes d'art du XVIIe siècle], n'existerait-il pas des sources communes et des affinités cachées? N'y aurait-il pas là deux expressions d'une même civilisation ou, pour être encore plus précis, deux styles qui répondent peut-être à des sensibilités différentes, mais [qui] traduiraient l'un comme l'autre l'esprit d'une même société (1)»?
Le retour à l'antique se trouvera réanimé à l’époque de la «seconde Renaissance», la Renaissance du néo-classique et de Bodoni, mais alors même que la conjoncture politique et économique change de plus en plus profondément. C’est, bientôt, le temps d'une nouvelle révolution du livre et des médias, par rapport à laquelle l’économie du livre de cour qui était celle d’un Bodoni paraît de plus en plus en décalage –de fait, elle va disparaître à court terme, avec la dislocation de l'Europe napoléonienne, et la mort du maître imprimeur lui-même.

(1) Victor L. Tapié, Baroque et clacissime, 1ère éd., Paris, Plon, 1957, p. 12. 

mercredi 19 septembre 2012

Le décor des bibliothèques: Vienne

Le décor des bibliothèque avait fait l’objet des travaux pionniers d'André Masson, notamment dans son livre de 1972 (Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz). Depuis lors, ce thème est resté relativement négligé, tant du côté des historiens du livre et des bibliothèques que de celui des historiens de l’art. La plupart des travaux scientifiques ayant été réalisés relèvent du modèle de la monographie, et la perspective d’histoire transculturelle en est pratiquement absente.
Pourtant, la problématique du décor constitue un très bon révélateur des modèles auxquels, dans chaque contexte historique, correspond telle ou telle bibliothèque, tout comme des pratiques et des représentations dont elle est le cadre. Le décor fonctionne comme un paradigme très large: il inclut aussi bien les peintures éventuelles (fresques, etc.) que les tableaux, les sculptures, le mobilier (plus ou moins riche) et les objets de toutes sortes présents dans la bibliothèque (par exemple des pièces d’antiques, des globes, etc.). Le cas échéant, le bâtiment lui-même sera porteur d'éléments d’épigraphie, de sculpture, etc.
C’est le cas notamment à la Hofbibliothek, la nouvelle bibliothèque impériale de Vienne, construite en quelques années à partir de 1722 par l’architecte Joseph Emmanuel Fischer von Erlach d’après le projet élaboré par son père. Le programme de la façade monumentale développe un discours d’ordre politique: les aménagements réalisés par Charles VI dans sa capitale visent à faire de celle-ci l’héritière moderne de Rome, dans un programme articulant dimension politique (translatio imperii), dimension culturelle (translatio studii) et volonté de modernisation.
Coupole de la Hofbibliothek, avec l'inscription surmonté par le char de Minerve
La façade est dominée par une inscription mise en place en 1726 et qui explicite le projet:
Carolus Austrius D[ivi] Leopoldi Aug[usti] F[ilius] Aug[ustus] Imp[erator] P[ater] P[atriae] Bello ubique confecto instaurandis fovendisque literis avitam bibliothecam ingenti librorum copia auctam amplis extructis aedibus publico commodo patere jussit. MDCCXXI
(Charles d’Autriche, fils du divin Léopold Auguste, auguste, empereur, père de la Patrie, la guerre extérieure une fois terminée, a ordonné, pour établir et pour favoriser les lettres, d’ouvrir pour le bien public la bibliothèque de ses ancêtres, accrue d’une immense quantité de livres [et] installée dans de vastes bâtiments nouvellement élevés).
Le rapprochement est évident, avec la tradition de l’épigraphie monumentale romaine. L’ensemble est surmonté par l’effigie de Minerve, déesse de la Sagesse, foulant de son char les tenants de l’ignorance –le thème se retrouvera aux fresques de la coupole de la grande salle intérieure.
L’inscription fait d’abord référence à une construction nouvelle, à laquelle on a voulu donner la forme d’une église sous coupole: la bibliothèque est le temple moderne des muses, comme le rappelleront aussi beaucoup d’éléments de son aménagement.
Mais l’inscription en façade mentionne aussi la richesse des collections de livres possédées par la bibliothèque. La translatio studii suppose en effet de réunir dans la capitale des collections incomparables de livres et autres richesses – la rareté est un argument décisif, puisqu’il s’agira de livres (et surtout de manuscrits) que l’on ne peut, pour nombre d’entre eux, consulter nulle part ailleurs.
Les origines des collections livresques sont liées depuis le XIVe siècle à la maison de Habsbourg: même s’il n’existe pas alors de bibliothèque au sens institutionnel du terme, l’inscription fait effectivement référence à la lignée familiale. La bibliothèque nouvelle reçoit quant à elle au contraire une forme institutionnelle: elle est dirigée par un préfet, elle a un personnel fixe, et elle dispose d’un budget régulier permettant de conduire une véritable politique d’acquisitions.
Enfin l’inscription mentionne l’objet de la nouvelle structure: il s’agit de l’utilité publique, et la bibliothèque, installée dans ses locaux en 1726, est en effet rendue accessible à chacun, exception faite, d'après le texte du décret impérial, des «idiots, domestiques, oisifs, bavards et badauds»...
Cette bibliothèque à la fois spectaculaire et très moderne s’enrichira bientôt de collections entières, dont la plus importante est, en 1738, celle du prince Eugène de Savoie (1663-1736), soit quelque 15 000 volumes imprimés et 237 manuscrits, dont la célébrissime Table de Peutinger. Elle s’impose très vite comme l’une des plus importantes bibliothèques de l’Europe des Lumières: une grande part de l’article consacré par le chevalier de Jaucourt à «Vienne» dans l’Encyclopédie traite de la Bibliothèque impériale et des ses richesses, soit à l’époque quelque 300.000 imprimés et 12.000 manuscrits, sans oublier les collections spécialisées et les objets d’art.