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mardi 7 juillet 2015

Excursion à Chaumont-s/Loire

Comme dans le rêve du Grand Meaulnes, le château surgit au-dessus du jardin
Une promenade à Chaumont (Chaumont-s/Loire) est l’occasion d’une véritable coupe sur plusieurs siècles dans la logique des systèmes de domination «à la française».
1) Nous sommes, d’abord, dans l’orbite des plus grands princes territoriaux, et de la monarchie elle-même. Sur son éperon au-dessus du fleuve, Chaumont a en effet été élevé au tournant de l’an mille, en tant que forteresse des comtes de Blois face à leurs puissants voisins d’Anjou. Mais la forteresse passe bientôt aux mains de la richissime famille d’Amboise –le cardinal Georges d’Amboise sera le propre ministre de Louis XII, et François Ier lui-même est accueilli à Chaumont.
2) Après bien des péripéties, nous voici, au XVIIIe siècle, dans une tout autre logique: château et domaine sont acquis, en 1750/1751, par les Leray, qui sont des financiers originaires de Nantes. Mais les Leray sont aussi des personnalités idéaltypiques des Lumières: grand-maître des Eaux-et-Forêts du Berry, Jacques Donatien Leray (1726-1803) est un familier du duc de Choiseul, ce qui lui permet d’être nommé gouverneur des Invalides. Il est surtout connu comme un partisan des Insurgents américains, qui à ce titre a accueilli Benjamin Franklin lui-même dans sa demeure de Passy. Parallèlement, il confie la direction de ses deux manufactures de Chaumont (poterie et cristallerie) à l'Italien Giovanni-Battista Nini, lequel réalise un ensemble extraordinaire de portraits en médaillons moulés en terre cuite. Dès 1785, le fils de Leray, dit James Leray, émigre aux États-Unis –mais il séjournera encore à plusieurs reprises à Chaumont.
3) Le troisième temps est celui de l’alliance entre la vieille noblesse –en l’occurrence, les princes de Broglie– et la nouvelle grande bourgeoisie la plus fortunée –les Say, célèbres industriels sucriers. Marie Charlotte Constance Say, l’une des plus riches héritières de France, achète le château de Chaumont en 1875, quelques mois avant que d’épouser le prince Amédée de Broglie. La jeune mariée saura faire de son domaine un des pôles les plus brillants de la vie mondaine de la Belle Époque, mais sa gestion déplorable sera à l’origine de la cession définitive de Chaumont à l’État en 1937-1938 – l’État, et aujourd’hui les autres collectivités publiques, dernier avatar des propriétaires de Chaumont…
Un mot s’impose encore, s’agissant de Chaumont: il touche, de manière paradoxale, la problématique des transferts culturels entre la France et l’Allemagne. Lorsque Madame de Staël cherche, en effet, à publier De l’Allemagne, elle se heurte à la rancœur de Napoléon: exilée hors de Paris, elle s'installe un temps chez Leray à Chaumont, où elle reçoit les épreuves de son livre, et où elle est visitée par des personnalités comme Schlegel. Mais toutes les précautions n’empêchent pas le ministre de la Police générale, Savary, de faire pilonner à Paris tout le premier tirage de l’édition de 1810 (14-15 octobre). L’auteur expliquera, en 1814:
Benjamin Franklin... en bonnet de nuit (Château de Chaumont)
Au moment où l'on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l'ordre de livrer la copie sur laquelle on l'avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j'écrivis donc au ministre de la police qu'il me fallait huit jours pour faire venir de l'argent et ma voiture (Préface de 1814, p. III-IV).
Madame de Staël ne cherche désormais plus d’issue du côté de la France: elle s'arrête d'abord à Coppet, puis elle vient à Vienne (1812), avant de gagner Saint-Pétersbourg et Stockholm, et enfin Londres (1814). Elle a emporté, en quittant Chaumont, un (peut-être deux) jeu(x) d’épreuves de l’édition de 1810, et un exemplaire du manuscrit, tandis que Friedrich Schlegel en avait déjà mis un autre jeu en sûreté à Vienne. La première édition de De l’Allemagne sera donnée à Londres en 1813, et la première édition française à Paris l’année suivante (avec la mention explicite de «seconde édition»).
La visite de Chaumont, et celle des somptueux jardins, est aujourd'hui à tous égards remarquable. On ne peut que d'autant plus regretter que le château n’expose que le fac-similé d’un exemplaire d’une édition de 1820 de De l'Allemagne (mais laquelle?), en indiquant qui plus est que ladite édition a été imprimée à Tours –hypothèse absurde dès lors que l’exil de Madame de Staël est alors terminé de longue date, mais hypothèse que l’on peut expliquer par l’intervention des grands imprimeurs-libraires Mame, pourtant établis à Paris… Quelques corrections s’imposent ici, y compris s'agissant du fait que la Bibliothèque nationale de France ne conserve évidemment (et heureusement!) pas le seul exemplaire connu de De l'Allemagne...

Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, De l’Allemagne, seconde édition, Tome premier [troisième], À Paris, chez H. Nicolle, à la Librairie stéréotype, rue de Seine n° 12; chez Mame frères, imprimeurs-libraires, rue du Pot-de-fer n° 14 (Imprimerie de Mame), MDCXIV (1814), 3 vol., [4-]XVI-348 + 387 p., [1] p. bl., [4-]415 p., [1] p. bl., 8°.

dimanche 29 septembre 2013

En 1813-1814, un épisode de l'histoire du livre et des idées

La publication par Madame de Staël (1766-1817) de De l’Allemagne constitue un dossier étudié de longue date par les chercheurs, surtout du point de vue de l'histoire littéraire et de l'histoire des idées. Mais il intéresse aussi très directement l’historien du livre, notamment par les particularités que présente la première édition.
Fille de Necker et épouse du baron Erik Magnus von Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à Versailles (1786), Madame de Staël prend d’abord la succession du brillant salon tenue par sa mère à Paris. Ses démêlés avec les pouvoirs qui se succèdent en France à partir de 1789 témoignent du statut d’une personnalité qui réunit à son entour les figures marquantes du parti modéré. À la suite de la mort de son mari (1802), elle s’installera pour de longs séjours à Genève et à Coppet, pour y poursuivre son action.
Les Lumières, ont le sait, tournent aussi leurs regards vers le nord, de Berlin à Stockholm et à Saint-Pétersbourg, et les curiosités envers l'Allemagne commencent peu à peu à se faire plus vivaces en France. Madame de Staël commence précisément à étudier l’allemand en 1800, et elle visite l’Allemagne à deux reprises: d’abord avec Benjamin Constant, de novembre 1803 à avril 1804, quand elle rassemble des éléments en vue de donner des Lettres sur l’Allemagne; puis en 1807-1808, alors que son futur livre prend davantage forme dans son esprit. Le livre est attendu aussi impatiemment en Allemagne qu’en France, quand il commence à être mis sous presse à Paris dans les premiers mois de 1810.
Toujours interdite de séjour à Paris, Madame de Staël cherche pourtant à se rapprocher de la capitale pour faciliter les communications avec le libraire. Elle réside d'abord au château de Chaumont-s/Loire, propriété de Le Ray de Chaumont, où on lui envoie les épreuves à corriger (avril 1810), et où elle reçoit régulièrement des visites. Les Nouvelles littéraires et politiques (de Mannheim) signalent ainsi (n° 127, Mannheim, 8 mai 1810, «Paris, du 3 mai»):
M. le professeur Auguste Wilhelm Schlegel est venu faire un séjour de trois jours à Paris pour inspecter la traduction qu’il y fait faire de son art dramatique. Il en est reparti pour aller joindre Mme de Staël à Chaumont, dans une terre de M. le Rey, près de Blois. Il paroît que cette dame se dispose à s’embarquer incessamment pour l’Amérique. Y séjournera-t-elle? Passera-t-elle des États-Unis dans quelque autre pays? C’est ce qu’on ignore. L’un de ses fils doit l’y précéder.
Rappelons ici que Jacques Donatien Le Ray de Chaumont avait joué un rôle très important dans le séjour de Franklin à Passy. C’est son fils, également prénommé Jacques Donatien, qui accueille Madame de Staël en 1810 –et lui-même s’établira plus tard aux États-Unis. La correction des épreuves se poursuivra un temps chez les Salaberry à Fossé, près de Blois,
Les Nouvelles littéraires et politiques annoncent, le 5 octobre, la sortie imminente du livre, à Paris chez Nicolle. Mais Fouché a été remplacé à la Police par le général Savary, cet «homme secondaire» (pour reprendre les propres termes de Napoléon) mais qui avait pour lui de remplir sans état d’âme les missions les moins recommandables (ce que l’empereur appelait «un homme d’énergie, de zèle et d’exécution»). Le nouveau ministre ordonne aussitôt que Madame de Staël quitte la France, et qu’elle lui remette les manuscrits et les épreuves de son livre. Le 11 octobre, la police détruit les formes typographiques chez l’imprimeur et, les 14 et 15, le stock d’exemplaires est pilonné. L’auteur se retire alors à Genève et à Coppet. Elle expliquera:
Cliché 1
Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu'on avait déjà tiré les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la police, connu sous le nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l'édition, et d'établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la crainte qu'un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s'échapper. Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition, dans laquelle le général Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre commissaire est, dit-on, mort des fatigues qu'il a éprouvées, en s'assurant avec trop de détail de la destruction d'un si grand nombre de volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n'est restée; la valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, est le seul dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre.
Au moment où l'on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l'ordre de livrer la copie sur laquelle on l'avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j'écrivis donc au ministre de la police qu'il me fallait huit jours pour faire venir de l'argent et ma voiture (Préface, éd. 1814, p. III-IV). 
Suzanne Balayé précise que la destruction de son livre marque pour Madame de Staël le point de non retour: il est impossible de continuer à travailler en demeurant dans la partie de l'Europe dominée par Napoléon. Elle reste d’abord à Coppet, où elle a réussi à faire passer un (peut-être deux) jeu d’épreuves, et un exemplaire du manuscrit. Friedrich Schlegel en aurait de son côté mis un autre jeu en sûreté à Vienne, tandis que les Göttingische gelehrte Anzeigen expliqueront, en 1814, qu’un exemplaire de la première édition est aussi arrivé dans cette ville (26 fév. 1814, p. 329-342): il ne semble pourtant pas figurer dans le catalogue de la bibliothèque (SUB Göttingen).
Mais, en 1812, Madame de Staël abandonne Coppet pour Vienne (6-22 juin), Brünn/Brno, Olmütz et Brody (en Galicie autrichienne), puis Moscou et Saint-Pétersbourg (août), et enfin Stockholm, où elle demeure plusieurs mois avant de gagner Londres. La deuxième édition de De l’Allemagne, qui sera de fait la première, sort chez Murray en novembre 1813, à la double adresse, en partie fictive, de Paris, H. Nicolle; Londres, John Murray (3 vol., 8°), mais pratiquement aucun exemplaire ne peut en passer sur le Continent.
Quelques semaines après la première abdication, l'auteur est enfin de retour à Paris (12 mai 1814), où De l’Allemagne est aussitôt publiée, y compris la préface anglaise du 1er octobre 1813 (cliché 1). Cette préface (p. I-XVI) constitue un document de l’histoire du livre et de l’histoire littéraire, puisqu’elle reprend avec précision l’histoire de l’édition. Par ailleurs, le texte même comporte, au fil des pages, l’indication des passages supprimés par la censure, et ici insérés entre guillemets avec une note infrapaginale (cliché 2).
Le livre est annoncé dans la Bibliographie de la France du 21 mai 1814: «ensemble de 72 feuilles (…), prix 18f» (p. 100, n° 620 ). C’est cette édition, la première édition française, qui permet une première diffusion des idées de l’auteur en dehors de l’Angleterre. La réception est très favorable, comme l’explique Sismondi: le livre
a un succès très général et qu’il ne faut point juger d’après quelques attaques de journalistes. On le lit en ce moment à Paris avec passion.
Deux siècles plus tard, De l'Allemagne est en effet devenu un classique.
Cliché 2

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Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël Holstein, De l’Allemagne, seconde édition, Tome premier [troisième],
À Paris, chez H. Nicolle, à la Librairie stéréotype, rue de Seine n° 12; chez Mame frères, imprimeurs-libraires, rue du Pot-de-fer n° 14 (Imprimerie de Mame), MDCXIV (1814), 3 vol., [4-]XVI-348 + 387 p., [1] p. bl., [4-]415 p., [1] p. bl., 8°.

Bibliogr. Carteret II, 342. Clouzot, 255.‎ Lonchamp, 95-6.
Maurice Levaillant, « La suppression du livre De l’Allemagne en 1810 », dans Mélanges Edmond Huguet, p. 411-430. Madame de Staël et l’Europe. Colloque de Coppet (18-24 juillet 1966) organisé pour la célébration du deuxième centenaire de la naissance de Madame de Staël…, Paris, Klincksieck, 1970.