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dimanche 25 mars 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 26 mars 2018
16h-18h
L'auteur et la première révolution
du livre
par
Monsieur Frédéric Barbier
directeur d'études


Si l’histoire du livre elle aussi est désormais devenue une «histoire à part entière», sa pratique soulève deux problèmes difficiles. D’abord, elle n’a pas toujours réussi à regrouper le faisceau des compétences nécessaires, entre «historiens» et «littéraires», sociologues, sémiologues ou encore spécialistes des communications, voire entre médiévistes et modernistes ou contemporanéistes –sans oublier les responsables en charge des collections patrimoniales de livres, qui sont de fait les premiers à être informés directement sur le sujet.
Ensuite, l’histoire du livre constitue une partie de l’étude des médias et des systèmes de médiatisation, mais la configuration nouvelle prise progressivement par ceux-ci amène à des analyses elles aussi renouvelées (il se pose la question de la chronologie, des transferts culturels, et surtout celle de la pérennité de paradigmes comme texte, littérature, auteur, etc.).
Jusqu’à présent, le problème de l’auteur a sans doute été abordé par les historiens du livre, mais de manière peut-être relativement marginale, ce que peut pour partie expliquer le détour de l’historiographie. Avec les libraires érudits, les savants amateurs et les philologues, qui ont de fait été les premier «historiens du livre», on a d’abord privilégié l’histoire de la production imprimée, puis celle des professionnels du livre (les imprimeurs et leurs ateliers). Dans un second temps, l’histoire du livre a intégré les problématiques d’histoire économique (Febvre et Martin: «le livre, cette marchandise»), avant, enfin, d’envisager la question de la lecture et de ses pratiques, mais selon des catégories qui ne sont pas toujours absolument convaincantes pour l'historien du livre.
Malgré des travaux importants, l’étude historique du champ littéraire est donc restée relativement négligée, surtout dans une perspective comparative. L’enjeu central de la conférence consistera à évaluer les conditions de changement de la catégorie de l’auteur en Europe dans les années 1450-1520, soit sur un délai de deux générations environ.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 31 décembre 2016

Une exposition d'histoire du livre, à Lyon et à Leipzig

Il ne reste pas beaucoup de temps (jusqu’au 21 janvier 2017…) pour profiter de la très belle exposition proposée par la Bibliothèque municipale de Lyon sur les Impressions premières: la page en révolution, de Gutenberg à 1530. Nous regrettons de ne pas avoir signalé tout l’intérêt scientifique de cette manifestation ouverte depuis le 30 septembre dernier, mais nous avons préféré attendre de la découvrir personnellement à l’occasion d’un récent passage dans la préfecture du Rhône.
Face à la gare de Lyon Part-Dieu, la Bibliothèque de Lyon, son "silo à livres"... et son nouvel accès au public
Disons-le tout net: il faut féliciter grandement les responsables lyonnais, Gilles Éboli, qui dirige la Bibliothèque, et Jérôme Sirdey, responsable du fonds ancien, pour la réussite d’un projet aussi ambitieux. Il s’agissait en effet de reprendre le concept novateur de la «mise en texte» élaboré par Henri-Jean Martin, pour l’illustrer à partir d’exemples pris dans l’époque fondatrice qui est celle de la première révolution du livre. Dans quelle mesure l’irruption du nouveau média entraîne-t-elle un certain nombre de déplacements progressifs des dispositifs formels, de la mise en page à la mise en texte et à la mise en livre, pour imposer à terme une économie nouvelle du média, tout particulièrement pour ce qui regarde la lecture?
Nous avons trop souvent évoqué, sur ce blog, les problématiques liées à la révolution gutenbergienne, aux logiques de l’innovation, aux effets de l'essor progressif d’un marché du livre, etc., pour qu’il soit besoin d’y revenir plus longuement ici. L’exposition concentre sa présentation sur la forme matérielle du média, analysée à travers un nombre suffisamment limité de pièces pour ne pas «saturer» le visiteur.
La très grande richesse de la collection patrimoniale de la Ville de Lyon, encore accrue par le dépôt de l’ancienne bibliothèque jésuite des Fontaines à Chantilly, a d'abord posé aux organisateurs un problème de choix. La présentation s’ouvre précisément par un cahier de la Bible à 42 lignes appartenant aux Fontaines, mais qui provient apparemment de la région du Hainaut. Les «grands classiques» ne font pas défaut (les Chroniques de Nuremberg…), mais la Bibliothèque présente aussi la Rhétorique de Guillaume Fichet (1471), le Miroir de rédemption dans l’édition lyonnaise de 1479, l’édition florentine de l’Iliade en grec (vers 1488), sans oublier des pièces aussi exceptionnelles que le Petrus Romam non venisse de Velenius (1520)…
Les différents thèmes sont abordés, sur la base de l’analyse des blocs de composition: lignes, paragraphes, titres, illustrations, feuillets spécifiques (le titre et les autres composantes du paratexte), etc. L’exposition présente la problématique du choix des caractères et de leurs différents corps, mais aussi le rôle des blancs, les systèmes de repérage à l’intérieur du texte, ainsi que le dispositif que nous avons désigné comme celui de la pagina (la double page en vis-à-vis). Notre très regretté maître Henri-Jean Martin, disparu il y a précisément dix ans, aurait été heureux de pouvoir découvrir une exposition présentant la catégorie fondatrice dont il était l’inventeur; mais présentant aussi la bibliothèque dont il a été le premier concepteur, aujourd’hui plus grande bibliothèque de France en dehors de Paris; en même temps que l’histoire du livre à l’âge d’or d’une ville, Lyon, à laquelle il était resté très attaché. L’exposition s’ouvre fort justement par une vitrine consacrée à la figure du fondateur de l’histoire du livre «à la française».
Il faut signaler encore que l’exposition est accompagnée d’un livret de présentation (gratuit) de 18 p., et qu’elle a donné lieu à une publication scientifique de grande qualité:
Les Arts du texte. La révolution du livre autour de 1500,
dir. Ulrich Johannes Schneider,
Lyon, Bibliothèque municipale de Lyon, 2016,
223 p., ill. (dont 1 dépl.) (ISBN 978-2-900297-50-8).
Outre la présentation de la problématique générale et des différentes pièces exposées, le catalogue comprend plusieurs études scientifiques, dont un inédit d’Henri-Jean Martin («La naissance du livre moderne: un nouveau système de pensée»), et il se conclut par une bibliographie (peut-être, comme d'ailleurs l'ensemble de l'ouvrage, un peu trop dominée par la production allemande?) et par un glossaire. En somme, un titre destiné à devenir un usuel de travail. Beaucoup d’informations sont par ailleurs directement disponibles sur le site Internet de la Bibliothèque, ou par le biais de sa bibliothèque numérique (Numerilyo).
La manifestation a été organisée conjointement avec la Bibliothèque universitaire de Leipzig (Bibliotheca Albertina), ville capitale du livre, certes, mais surtout, en l'occurrence, ville avec laquelle Lyon est jumelée. Le choix a été fait, de ne pas déplacer les documents: la majorité des pièces figure dans les deux bibliothèques, d’autres ne sont qu’à Lyon, d’autres seulement à Leipzig (notamment les titres en allemand ou ceux illustrant la Réforme luthérienne). Notre passage il y a peu à Leipzig nous a permis de découvrir dans le tout autre environnement d'un bâtiment wilhelminien, ce second volet de l’exposition (avec une autre Bible à 42 lignes) et la publication conjointe du catalogue en allemand...

dimanche 8 mars 2015

Conférence d'histoire du livrei: histoire d'un imprimeur

Dasypodius, Dictionarium, Strasbourg, 1535
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 9 mars 2015
16h-18h

Histoire d'un imprimeur libraire
à Strasbourg, XVe-XIXe siècle (1)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études


Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
Accès les plus proches (250 m. à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 27 décembre 2014

Gutenberg et Lamartine

La «Bibliothèque des chemins de fer» est la collection emblématique par laquelle est entériné, en France, le rôle nouveau de l’éditeur en tant qu’acteur central du champ littéraire à l’époque de l’industrialisation de la «librairie». Son projet est élaboré par Louis Hachette, sur le modèle anglais, à la suite de sa visite à l’exposition de Londres de 1851: il s’agit de produire des volumes standardisés, tirés à 3000 exemplaires, tous à un prix modéré (de 0,50f. à 2,50f.), et qui soient aisément reconnaissables grâce à la couverture homogène de chaque série (rouge pour les «Guides», etc., et verte pour la série «Histoire et voyages»). Leur format doit en faire la lecture privilégiée des nouveaux voyageurs et autres «touristes». Hachette travaille sur la base de contrats d’exclusivité signés avec les compagnies ferroviaires: les premiers sont passés en 1852 avec la Compagnie du Nord, les autres suivent progressivement avec les autres compagnies.
Mais Hachette institue aussi, avec sa «Bibliothèque», le principe selon lequel l’éditeur est le donneur d’ordres: c’est lui qui passe commande à l’auteur, dont il encadre l’écriture dans un format préétabli (nombre de pages, etc.). À la même époque, Lamartine (1790-1869) se trouve précisément confronté à de difficiles problèmes d’argent: Hachette, qui vient de lancer sa «Bibliothèque», est attentif à se constituer un fonds de titres, et souhaite s’attacher une figure très connue sur le plan littéraire. Il offre 6000f. à Lamartine pour plusieurs titres à intégrer dans la nouvelle collection –parmi les autres titres achetés, celui d’un Christophe Colomb, le second grand « découvreur » du XVe siècle. Avec sa «Bibliothèque», Hachette réoriente en profondeur sa maison qui, de spécialisée dans l’édition scolaire, s’imposera désormais aussi en tant que maison «littéraire».
Le texte du Gutenberg a déjà été publié dans Le Civilisateur, publication lancée par Lamartine l’année précédente: le projet d’une Histoire de l’humanité par les grands hommes vise un objectif d’éducation populaire, et sa première année présente les figures de Jeanne d’Arc, Homère, Bernard Palissy, Christophe Colomb et Gutenberg. Quant au texte lui-même, il n’a aucune valeur historique, mais reprend, sur un mode lyrique, une manière d’histoire des idées (la parole, l’écriture, etc.) aboutissant à l’entrée en scène du héros –ce que signale d’ailleurs la critique de la Bibliothèque universelle de Genève (t. XXV, 1854, p. 283-284: «M. de Lamartine nous est apparu plutôt en poète qu’en historien»). Pour Lamartine, Gutenberg a découvert à Harlem la technique de l’imprimerie xylographique, dont il s’inspire pour son invention faite à Strasbourg. Sa figure est celle d’un prophète, qui non seulement met au point l’imprimerie, mais en connaît immédiatement toutes les conséquences:
Dans son sommeil troublé et imparfait il eut un rêve. Ce rêve, il le raconta lui-même ensuite à ses amis. Ce rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu’on peut douter, en le lisant, si ce n’était pas autant le pressentiment réfléchi d’un sage éveillé que le songe fiévreux d’un artisan endormi.
Voici le récit ou la légende de ce rêve, telle qu’elle est conservée dans la bibliothèque du conseiller aulique Beck:
Dans une cellule du cloître d’Arbogaste, un homme au front pâle, à la barbe longue, au regard fixe, se tenait devant une table, la tête dans sa main ; cet homme s’appelait Jean Gutenberg. Parfois il levait la tête, et ses yeux brillaient comme illuminés d’une clarté intérieure. Dans ces instants, Jean passait ses doigts dans sa barbe, avec un mouvement rapide de joie. C’est que l’ermite de la cellule cherchait un problème dont il entrevoyait la solution. Soudain Gutenberg se lève, et un cri sort de sa poitrine: c’était comme le soulagement d’une pensée longtemps comprimée.
Comme pour Claude Frollo dans Notre Dame de Paris, Gutenberg prend chez Lamartine la figure romantique du docteur Faust. 

Alphonse de Lamartine, Gutenberg inventeur de l’imprimerie, par A. de Lamartine (1400-1469),
Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre Sarrasin, n° 14, 1853,
[4-]49 p., [3] p. bl., in-16 (Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet), rue de Vaugirard, 9, près de l’Odéon).
(«Bibliothèque des chemins de fer. Deuxième série : Histoire et voyages»).
Vicaire, IV, col. 1017.

samedi 2 novembre 2013

Un manuel sur Gutenberg

Nous parlions, il y a déjà quelque temps, de l’organisation des études d’histoire du livre en Allemagne, et de la fondation de chaires universitaires de «sciences du livre» –à Leipzig, Munich, Erlangen et Mayence. Le titulaire de la chaire Gutenberg à Mayence est depuis 1992 Stephan Füssel, en même temps rédacteur en chef de la revue de référence Gutenberg Jahrbuch. Stephan Füssel avait consacré sa thèse d’habilitation à Georg Joachim Göschen, l’un des principaux libraires éditeurs de la période charnière de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle.
Or, l’année 2013 voit la réédition du Johannes Gutenberg de Füssel, dans l’agréable collection de poche dite «Rororo». Un petit mot permettra d'expliciter ce titre d'apparence quelque peu surprenante. Après la Seconde Guerre mondiale en effet, les principaux éditeurs généralement installés à Leipzig se replient vers l’ouest. C’est le cas de Rowohlt, qui fonde à Hambourg le périodique Story, dans lequel il publie notamment des romans en feuilletons (1946). Quatre ans plus tard, c’est le lancement, sur le modèle américain, de la première collection de livres de poche en Allemagne, les Rohwolt Rotations Romane, alias Rororo. Le premier titre de la série est Kleiner Mann, was nun? de Hans Falada, un roman déjà donné par Rowohlt en 1932, publié en français dès l’année suivante (Et puis après?), et traitant de l’odyssée d’un jeune couple à l’ère de la crise économique dans la République de Weimar.
La collection Rororo est un succès immédiat, un million d’exemplaires des différents titres proposés sont écoulés dès la première année, et le catalogue s’élève aujourd’hui à 16000 titres, dans plusieurs séries romans, encyclopédies, monographies, etc. Le Johannes Gutenberg de Füssel prend rang dans cette dernière série.
La première caractéristique qui saute aux yeux avec ces petits volumes (le format est le même que celui de la collection «Que sais-je?») réside dans leur très belle présentation matérielle: couverture en couleurs, papier de qualité, bonne typographie, très nombreuses illustrations, souvent  en couleurs.
Mais le plus intéressant est évidemment dans le contenu, qui fait du Gutenberg de Füssel un véritable ouvrage de références. La présentation est chronologique, en deux grandes parties: d’abord, la vie de l’inventeur et sa production, en très courts chapitres qui peuvent constituer autant de notices (par ex., sur la «Bible de Burgos» ou encore sur le «Livre de modèles» (Musterbuch) de Göttingen. Les chapitres qui suivent cette manière de bio-bibliographie tracent un tableau suggestif des prolongements et des conséquences de l’invention de la typographie en caractères mobiles à court et à moyen terme: l’atelier de Fust et Schöffer, la diffusion de l’imprimerie, l’humanisme et l’imprimerie, l’imprimerie et la Réforme, etc. La conclusion, en quatre pages, offre un coup d’œil rétrospectif sur le «temps de Gutenberg», soit les années 1400-2000, cette dernière date se justifiant par la désignation de Gutenberg comme «l’homme du millénaire» en l’an 2000.
L’ouvrage se referme avec les notes (p. 136-138); les «témoignages» (Zeugnisse: il s’agit d’une série de précieux extraits, traduits en allemand, et relatifs à l’invention de l’imprimerie, depuis la célèbre lettre de Piccolomini en 1455); une liste des exemplaires conservés de la Bible à 42 lignes et des exemplaires numérisés disponibles en ligne; une liste des principaux imprimeurs ayant exercé jusqu’à aujourd’hui (avouons qu’étant donnée sa brièveté, nous n’en voyons pas l’absolue nécessité); une chronologie de l’établissement de l’imprimerie dans un certain nombre de villes et de pays jusqu’au XIXe siècle; la carte des grands centres d’imprimerie au XVe siècle (1); une chronologie des principales inventions dans la branche; enfin, une orientation bibliographique (pratiquement limitée aux titres en allemand).
On ne peut qu’être frappé par la qualité de l’ensemble: un texte qui correspond aux standards de la recherche universitaire tout en restant facile d’accès, et un choix judicieux d’illustrations elles-mêmes accompagnées de leurs références. En définitive, un petit volume très agréable, et qui montre que le choix du poche et d’une politique de bas prix (en l’occurrence, 8,99 euros) n'est pas antinomique avec la qualité au niveau tant du contenu que de la forme. Une démonstration comme quoi le poche et le grand tirage ne sont pas nécessairement synonymes de culture dite «populaire», voire de l'objectif de fournir un «livre pour tous». Et, même si le marché du livre germanophone n'est pas plus important que celui du livre francophone, nous ne connaissons pas d'expérience comparable de ce côté-ci du Rhin.

(1) La présentation cartographique la plus exhaustive reste celle donnée par Philippe Nieto, « Géographie des impressions européennes du XVe siècle », dans Le Berceau du livre: autour des incunables. Études et essais offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses élèves, ses collègues et ses amis, dir. Frédéric Barbier, Genève, Librairie Droz, 2003, p. 125-174, cartes, ill. (Revue française d’histoire du livre, 118-121).
 
Stephan Füssel, Johannes Gutenberg, 5e éd. revue et augm., Reinbeck, Rohwolt Taschenbuch Verlag, 2013, 159 p., ill. (1ère éd., 1999).

dimanche 28 octobre 2012

L'infosphère, de Paris... à La Charité-sur-Loire

Un des représentants, comme nous l'avons dit, de ces «libraires érudits» chers à Henri-Jean Martin et dont le modèle est notamment illustré, en France, par les noms de Debure et de Brunet, Née de La Rochelle nous permet aussi de revenir sur le concept d’«infosphère» évoqué dans un récent billet. Si Née quitte en effet Paris –et la librairie– en 1793, c’est, sans doute, pour échapper aux difficultés d’un commerce désorganisé par les événements révolutionnaires, voire pour se mettre lui-même à l’abri des troubles. Mais c’est aussi, n’en doutons pas, pour se rapprocher d’un modèle de vie rêvée qui ne pouvait qu’être familier à un ancien élève des collèges parisiens, abreuvé de culture classique. Le passage célèbre de Virgile, avec son allusion aux discordes armées, ne peut que faire penser à la situation de la France révolutionnaire:
O fortunatos nimium, sua si bona norint,
Agricolas! Quibus ipsa procul discordibus armis
Fundit humo facilem uictum iustissima tellus.
À la campagne, le Parisien rêve de se livrer à l’otium des Anciens, dans le cas de Née de La Rochelle un loisir érudit qui n’exclut pas, toujours selon le modèle romain, l’engagement dans les charges publiques… Malgré ce qui apparaît plutôt comme une clause de style, la biographie du libraire publiée en préface du catalogue de sa bibliothèque laisse à entendre que ce programme a été effectivement rempli:
En s’éloignant de la capitale, en se dérobant aux dérangemens du commerce, on se promet ordinairement plus de loisir et de liberté; c’est communément une erreur, et M. Née ne fut pas longtemps à le reconnaître: la surveillance d’une exploitation rurale, les soins de l’administration municipale à laquelle il ne put refuser de prendre part, et enfin les devoirs de la justice de paix qu’il accepta, lui prirent bientôt une partie importante de son temps. Son zèle cependant ne fut pas ralenti, et tous les instans que lui laissaient ces nouvelles servitudes, il les consacrait à ses travaux de prédilection. Pour remplacer le secours des bibliothèques publiques dont il s’était privé en quittant Paris, il s’était entouré d’une collection nombreuse, riche surtout en histoire littéraire et en bibliographie.
De fait, les difficultés pratiques sont évidemment là: ni la petite ville de La Charité, et encore moins le domaine que Née possède à la campagne, ne bénéficient des richesses bibliographiques que pouvait offrir la capitale. En l’an XII, le libraire se lance dans la préparation d’un Éloge de Gutenberg, pour répondre à un concours ouvert par la Société des arts et des sciences de Mayence. L’ouvrage ne paraîtra effectivement que des années plus tard, comme partie d’un futur travail sur les grands noms ayant illustré l’imprimerie –Gutenberg, Alde Manuce, Étienne Dolet…:
Éloge historique de Jean Gensfleisch dit Guttenberg, premier inventeur de l’art typographique à Mayence. Par M. J.-F. Née de la Rochelle, juge de paix à La Charité sur Loire, A Paris, chez D. Colas, imprimeur-libraire, rue du Vieux-Colombier, n° 21, faubourg St.-Germain, 1811, 8°, [4-]VI-158 p., ill.
L’«Éloge historique» lui-même se subdivise en trois parties: 1) une introduction, qui nous semble plutôt correspondre à un modèle rhétorique (p. 1-18); 2) une partie historique, appuyée sur des lectures référencées dans les notes infrapaginales, et dans laquelle l’auteur reprend et discute les connaissances relatives à Gutenberg (p. 19-98); 3) les notices de quatorze éditions attribuées à l’atelier de Gutenberg, pour laquelle il a pu examiner lui-même un certain nombre d’exemplaires conservés (p. 99-148). Le volume se termine par les pièces justificatives («Actes qui peuvent servir de preuves à l’éloge historique de J. Guttenberg», p. 149-158). Et Née de La Rochelle, dont nous apprenons au passage qu’il suit l’actualité dans la presse périodique (le Publiciste) explique dans l’«Avertissement» comment il a profité d’un voyage à Paris pour enrichir de manière décisive son information, notamment pour sa troisième partie :
L’envie me prit de me placer sur les rangs pour disputer [le prix]. Sans doute l’entreprise était difficile pour un homme éloigné de Mayence, berceau de l’imprimerie, et des grandes bibliothèques de la capitale, où l’on peut comparer les premiers monumens de l’art, les discuter à son aise, où l’on trouve enfin les livres de bibliographie les plus utiles dans ce genre de travail. J’eus alors l’occasion de faire un voyage à Paris et de voir à la bibliothèque impériale, dans celles de Sainte-Geneviève et du collège de Mazarin quelques unes de ces premières éditions. Je fis des notes, je pris des extraits, et, muni de ces ressources jointes à quelques livres de bibliographie que je possède, je revins dans ma province et je composais un Éloge de Guttenberg
Ajoutons que le catalogue de la bibliothèque de notre savant libraire mériterait certes de faire l’objet d’un étude plus détaillée: il nous donne une idée des connaissances linguistiques de Née de La Rochelle, avec ses titres en français, bien évidemment en latin, mais aussi en italien et, plus rarement, en allemand et en anglais. Il présente un certain nombre d’éditions des classiques latins –dont les Géorgiques citées plus haut– et une très belle section de bibliographie et d’histoire du livre répartie en plusieurs sous-sections:
1) Typographie, vie des imprimeurs célèbres (n° 2233-2256);
2) Des livres et de la bibliographie en général (n° 2257-2273);
3) Bibliographies générales (n° 2274-2293);
4) Bibliographies particulières: XVe siècle (n° 2294-2313), Spécialités (n° 2314-2353), Monographies (n° 2354-2358);
5) Catalogues de bibliothèques publiques et particulières et de manuscrits (n° 2359-2404);
6) Mélanges bibliographiques (n° 2405-2409).
Née a évidemment constitué sa collection très largement au fil de son travail de libraire, par exemple pour le remarquable groupe que constituent les catalogues de ventes. Nul doute qu’il ne s’agisse là, très probablement, du plus bel ensemble de titres spécialisés dans la région à l’époque, surtout si nous considérons que certains numéros du catalogue peuvent réunir quatre ou cinq titres différents!

samedi 25 juin 2011

Les prototypographes, ou les conditions du succès

Nous ne savons pratiquement rien de l’atelier de Gutenberg, le premier à avoir produit des imprimés à Mayence dans la décennie 1450, et nous savons en définitive assez peu de choses précises sur le second atelier mayençais, celui de Johann Fust et de son gendre Peter Schoeffer. Mais nous savons que ces ateliers fonctionnent en effet sur le principe du secret: la connaissance de la technique nouvelle assure la fortune des premiers maîtres-imprimeurs, et on peut bien penser que, dans les documents contractuels qu’ils sont amenés à passer avec les uns et les autres, la clause de la confidentialité figure en bonne place (comme c’est le cas dans les actes notariés concernant Waldvogel à Avignon).
Pourtant, à échéance d’une décennie, la conjoncture change et l’imprimerie commence à essaimer, d’abord en Allemagne, puis à Subiaco, Rome et Paris (1470). On a coutume de rapporter le fait à la chute de Mayence aux mains de l’archevêque Adolphe de Nassau, en 1462: la prise de la ville est suivie de son pillage, et les premiers compagnons formés dans les ateliers mayençais partent chercher du travail au loin.
Faute d’éléments concrets, nous restons dans l’ordre de l’hypothèse, mais la concordance des dates, et le cas échéant de rares indications fournies par les sources, ont fait admettre qu’un certain nombre d’imprimeurs commençant à travailler dans la décennie 1460 aurait été formé à Mayence. Les uns réussissent à s’établir durablement: c’est le cas d’Ulrich Zell (Zel), qui imprime à Cologne vers 1465, certainement en 1466, et pour lequel l’ISTC donne près de 200 références; de même pour Berthold Ruppel, à Bâle à compter de 1468 –mais on cite encore Bernhard Richel (Rihel), dans la même ville, en 1474. Ruppel vient de Hanau et apparaît dans le «dossier Gutenberg» sous le nom de Bechtolff von Hanauwe.
D’autres noms pourraient encore être cités, dont peut-être ceux de Nicolas Jenson et de Johann de Westphalie à Venise (cf. bibliographie infra).
Pour d’autres anciens compagnons, la réussite est plus problématique, l’exemple le plus célèbre étant celui Johann Neumeister. Né à Treysa (au nord de Marbourg), Neumeister est inscrit en 1454 à l’université Erfurt, où Gutenberg a lui aussi été formé, puis il travaille comme typographe à Mayence. Mais le voici, après 1462, sur les routes du sud, exerçant peut-être à Bâle et à Rome, mais surtout à Foligno en 1469 – prototypographe de la ville, il y donnera en 1472 la première édition de la Divine comédie de Dante.
Les difficultés financières s’accumulent pourtant, et Neumeister doit rentrer à Mayence, où il est connu comme maître imprimeur en 1479, à nouveau sans pouvoir s’y maintenir. En 1481, nous le retrouvons à Lyon, sans doute arrivé par la route de Bâle, avant qu’il ne soit appelé comme prototypographe à Albi, où il travaille à des commandes de l’évêque Lerico. Sa dernière étape le ramène à Lyon, peut-être à la demande de l’archevêque Charles de Bourbon (1482-1483): il y donne, en 1487, un magnifique Missel romain, et il imprime aussi le Bréviaire de Vienne.
Mais Neumeister ne réussit pas à préserver son indépendance: en définitive, il devra à nouveau servir comme compagnon imprimeur à Lyon, d’abord chez son compatriote Gaspard Ortuin, peut-être chez Guillaume Balsarin, enfin chez un autre Allemand Michel Topié. Il mourra sans fortune, sans doute à Lyon, vers 1512.
On peut s’interroger sur la confrontation de destins aussi divergents. La réussite des premiers noms que nous avons cités est, pour nous, à rapporter à deux éléments: d’une part, l’engagement de moyens financiers significatifs, apportés par des investisseurs intéressés à exploiter la typographie en caractères mobiles. Le second élément concerne le marché: les ateliers qui s'imposent travaillent de manière moderne, pour un lectorat potentiel plus ou moins anonyme, auquel ils destinent leur production. L’opposition est fondamentale, entre les «gagne-petit», dépourvus de soutiens financiers et travaillant «à la commande», et les autres, qui bénéficient du soutien de puissants réseaux et qui travaillent pour le «marché». De la commande au marché, tel est l'enjeu de ces premières et spectaculaires réussites dans notre petit monde du livre. Ajoutons que l'étude des prototypographes montre aussi dans quelle mesure le concept de réseaux pourrait s'en trouver quelque peu réhabilité en histoire du livre.

Note bibliographique : on connaît le dossier de Nicolas Jenson, mais Johann de Wetsphalie aurait pu lui aussi séjourner à Mayence, selon l’hypothèse de Marino Zorzi (Aldo Manuzio e l’ambiente veneziano, 1494-1515, Venezia, 1994, p. 13). Sur Neumeister: Anatole Claudin, Les Origines de l’imprimerie à Albi en Languedoc (1480-1484): les pérégrinations de J. Neumeister, Paris, 1880. Cornelia Schneider, «Mainzer Drucker, Drucker in Mainz (II)», dans Gutenberg: Aventur und Kunst, Mainz, 2000, p. 226-229 et 379-384 (donne la bibliographie la plus récente). Incunables albigeois. Les ateliers d’imprimerie de l’Aeneas Sylvius (av. 1475- c. 1480) et de Jean Neumeister (1481-1483), dir. Mathieu Desachy, Rodez, Éd. du Rouergue, 2005.

vendredi 1 avril 2011

Conférence d'histoire du livre

 École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 4 avril 2011
16h-18h.
Entre universalisme et nationalités,
commémorer Gutenberg,
une Histoire franco-allemande?

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de "rafraîchir" la page du calendrier quand vous la consultez).

Cliché: la statue de Gutenberg à Mayence (... avec une valise, qui marque la fin des cours avant une période de vacances).

samedi 31 juillet 2010

Au berceau

Est-il une saison pour publier des travaux érudits? Probablement pas, et cela d’autant moins que les aura attendus plus longtemps. Le Berceau du livre imprimé. Autour des incunables constitue de fait une sorte de recueil, dans lequel les deux éditeurs scientifiques, nos amis Pierre Aquilon et Thierry Claerr, ont rassemblé les Actes des Rencontres Marie Pellechet (1997!…) et ceux d’un colloque de 2005. Le point commun des deux manifestations vient du fait qu’elles portaient sur la «librairie» de la Renaissance, et qu’elles avaient été organisées dans le cadre du Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR, Tours). Quant au titre, il reprend pratiquement celui des Mélanges Pierre Aquilon publiés en 2004 (Le Berceau du livre : autour des incunables. Études et essais offerts au Professeur  Pierre Aquilon par ses élèves, ses collègues et ses amis, dir. Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2004, 472 p., ill.).
On admirera l’élégance de la couverture –un superbe dessin de Dürer conservé à Bayonne, bien connu mais finalement peu exploité par les historiens du livre.
Le sommaire se déploie en quatre parties, dont les titres s’organisent de manière à la fois évocatrice et parfaitement logique -les différentes contributions sont très bien articulées pour constituer un ensemble en définitive tout à fait cohérent:
1) Genèse et évolution des catalogues, bibliographies et inventaires régionaux et nationaux – malgré le titre, il s’agit uniquement d’exemples français.
2) De l’«ouvrouer» du typographe aux «fenestres» des libraires: les savoirs mis en texte – la liaison entre titre et sous-titre n’est pas des plus claires, et les six contributions présentées sous ce chapitre ne se rapportent apparemment pas toutes à la «mise en texte» au sens classique du terme.
3) De l’«estude»  du clerc au cabinet du bibliophile : les incunables au fil des siècles. Cette partie historiographique est tout particulièrement intéressante pour l’historien du livre comme pour celui des bibliothèques.
4) Du bristol au disque dur: incunables et nouvelles technologies: parmi les trois contributions réunies sous cette rubrique en définitive un peu brève, signalons celle consacrée par Bettina Wagner, de la Bayerische Staatsbibliothek, aux catalogues en ligne (à travers le cas de l’Allemagne).
Avouons notre étonnement en découvrant en tête d'un volume scientifique l’allocution de l’ancien directeur du Livre et de la Lecture, Monsieur Benoît Yvert, allocution qui ne se rapportait d'ailleurs qu’à la manifestation de 2005. Mais peu importe. L’ouvrage, à la mise en page fort élégante (elle a été réalisée au CESR), propose in fine un précieux index librorum, locorum et nominum («Index général»).
On remarquera, dans l’état de la collection des catalogues régionaux d’incunables, la mention (p. 360) du volume IX, consacré au Nord – Pas-de-Calais, et dont la publication est annoncée pour 2009. Les historiens du livre, et tout particulièrement les incunabulistes, travaillent dans et pour le long terme, et à ce titre ils sont sensibles à tout ce qui peut relever de l’archéologie administrative. Nous verrions pourtant non sans satisfaction sortir le volume en question, dont nous avons remis le manuscrit à la direction du Livre en 1982, et corrigé personnellement les épreuves imprimées en… 1985.

Le Berceau du livre imprimé. Autour des incunables, dir. Pierre Aquilon, Thierry Claerr, Turnhout, Brepols, 2010, 380 p. , ill., index.

dimanche 21 mars 2010

Gutenberg en BD


Le mensuel Science & Vie junior publie dans son numéro 247 (avril 2010), pp. 64-69, une bande dessinée (pour la préparation de laquelle les auteurs nous ont consultés) consacrée à "Gutenberg et l'invention de l'imprimerie" (scénario: Emmanuel Deslouis; illustrations: Luc Derrien).
Il serait intéressant d'engager une enquête sur les représentations de Gutenberg et de son invention dans une littérature de plus large diffusion (depuis le Gutenberg de Lamartine), et notamment dans les bandes dessinées...