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dimanche 26 mai 2019
lundi 13 mai 2019
Séance foraine 2019
ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES,
IVe Section (Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre
La séance foraine 2019, organisée à titre privé par la Conférence d’Histoire et civilisation du livre, se déroulera le mardi 21 mai prochain au château de Chantilly.
Le programme prévisionnel sera le suivant:
9h50 Rendez-vous devant les grilles du château de Chantilly. Les participants régulièrement inscrits la séance foraine bénéficieront d’un laisser-passer nominatif permettant la gratuité d’accès.
10h-12h30 Présentation du domaine et du château.
Le Cabinet des livres du duc d’Aumale et son fonds de manuscrits
12h30-14h Déjeuner
14h-16h
- Les imprimés du duc d’Aumale: l’émergence du roman en France autour de 1500
- Les imprimés du duc d’Aumale: à propos de quelques éditions de Montesquieu
Visite de l’exposition: «Architecture et Bibliophilie» (détails ici)
17h Clôture de la séance
La séance est organisée en collaboration avec la Bibliothèque du Musée Condé (Madame Marie-Pierre Dion, conservateur général). Elle bénéficiera de la participation de Madame Catherine Volpilhac-Auger, professeur à l’ENS de Lyon et spécialiste de Montesquieu.
NB- Les inscriptions sont closes.
La Bibliothèque du château de Chantilly constitue un exemple probablement unique en France, de conservatoire d’une ancienne bibliothèque princière. Elle illustre, à ce titre, un paradigme complexe articulant le rôle politique ambigu d’une très grande famille et la représentation d’une distinction à laquelle les livres rares et précieux contribuent bien évidemment pour une part.
On le sait, Chantilly est comme le conservatoire de l’histoire de quelques-unes des plus grandes familles de France, étroitement liées aux souverains, mais aussi tentées, jusqu’à la Fronde, par «l’aventure féodale»: les Bourbons, les Condé et les Montmorency.
Mais le personnage emblématique de Chantilly est naturellement le duc d’Aumale, cinquième fils de Louis-Philippe d’Orléans.
Né en 1822, il hérite très jeune (dès 1830 !) de la bibliothèque du dernier des Condé, le duc Louis Henri Joseph de Bourbon, dont la mort tragique (on l’a retrouvé pendu dans son château de Saint-Leu-la-Forêt le 30 août 1830) a défrayé la chronique. Mais Aumale ne commence à collectionner les livres et les objets d’art qu’à partir de 1848, à la faveur, si l’on peut dire, de son exil en Angleterre.
Son Cabinet de livres est dès lors le fruit d’une activité incessante de repérage et d’acquisitions, notamment dans les ventes publiques, activité poursuivie tout au long du XIXe siècle: le duc inaugure son entreprise en achetant à Bruxelles en 1850 un exemplaire de Petrus Comestor (Pierre Le Mangeur), mais il achète surtout plusieurs collections exceptionnelles (notamment les bibliothèques Standish en 1851 et les deux mille neuf cent dix articles de la collection Armand Cigongne en 1859), ainsi que des ensembles moins importants et des volumes isolés –dont les Très riches heures du duc de Berry, acquises en 1856, et, en 1891, les miniatures réalisées par Jehan Fouquet pour les Heures d’Étienne Chevalier. Aumale intervient dans la plupart des grandes ventes postérieures à 1851, les ventes Sébastiani, Lefèvre-Dellerange, Edward Vernon, de Bure, Renouard, Libri, etc.
Le duc manifeste un intérêt plus particulièrement poussé pour les livres les plus précieux, les plus anciens (les incunables de la collection Standish) et les plus rares, mais aussi pour le patrimoine littéraire français et pour l’art de la reliure.
Étant donné son mode de constitution, la collection de Chantilly, qui est la collection d’un richissime bibliophile du XIXe siècle, s’apparente dans son modèle aux plus grandes collections du monde anglo-saxon: elle est d’autant plus précieuse pour l’historien, historien de l’art, historien du livre ou historien de la littérature, qu’elle conserve nombre d’exemplaires très exceptionnels, voire uniques dans les fonds publics français, constitués pour l’essentiel à partir des saisies révolutionnaires.
Après 1871 (définitivement en 1889), Aumale peut rentrer en France, et il se consacre dès lors à la résurrection de Chantilly, dont il entreprend le catalogue des livres. Il lègue le domaine de Chantilly et les collections qui y sont conservées, dont les livres, à l’Institut de France. Il décède en 1897.
Libellés :
bibliophilie,
Conférence EPHE,
XVe siècle,
XVIe siècle,
XVIIIe siècle
samedi 30 mars 2019
Exposition sur les livres d'architecture
Le château de Chantilly constitue un ensemble très remarquable depuis le XVIIe siècle, avec les travaux du Grand Condé, mais sa silhouette actuelle remonte en grande partie aux restaurations et reconstructions de Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), au XIXe siècle (cliquer ici). Passionné par l’époque de la Renaissance, celui-ci lègue, en 1886, son domaine, avec les collections muséales et la bibliothèque, à l’Institut de France. C’est l’origine d’un ensemble exceptionnel, facilement accessible à une quarantaine de kilomètres au nord de Paris.
La visite du château donne toujours l’occasion de découvrir le «Cabinet des livres», au sein duquel est présentée, jusqu’au 30 mai 2019, une exposition consacrée à «Architecture et bibliophilie: trésors du Cabinet des livres du duc d’Aumale». De fait, le duc a su rassembler une collection très originale, dans laquelle s’affirme l’identité de l’art de bâtir «à la française» à partir des XVe et surtout XVIe siècles. Plus que dans aucun autre domaine, un modèle royal s’est imposé et adapté, sans se renier, aux modes baroque, rocaille ou néoclassique. À l’imitation de ministres comme Richelieu, ou des rois Louis XIV et Louis XV, grands connaisseurs, les élites aménagent de riches demeures et forment la clientèle fortunée qui sera, dans un deuxième temps, celle visée par les imprimeurs et les libraires.
Les livres d’architecture sont, à partir du XVIe siècle, un vecteur essentiel de la diffusion des formes dans toute l’Europe. Ils reflètent l’évolution des manières de vivre à travers la distribution changeante des pèces. Mêlant théorie et pratique, images et textes, art et histoire, ils favorisent l’émergence du métier nouveau d’architecte, avant d’être supplantés par une littérature plus technique.
De grande taille, abondamment illustrés et magnifiquement mis en page, les livres d’architecture nécessitent une grande maîtrise d’exécution et bénéficient de l’intervention des artistes les plus talentueux. Considérés d’emblée comme précieux et rares, ces ouvrages sont aussitôt appréciés et recherchés par les amateurs. Le Cabinet des livres du duc d’Aumale contient de spectaculaires exemplaires, tantôt acquis par le «prince des bibliophiles», tantôt à lui offerts, ou qui ont été postérieurement adjoints à l’ensemble par ses fidèles, comme l’architecte bibliophile Louis Bernier (1845-1919).
D’après un texte de Marie-Pierre Dion, Conservateur générale de la Bibliothèque du Musée Condé, commissaire de l’exposition.
mercredi 21 novembre 2018
Histoire d'un livre: la "Nef des fous"
Vient de paraître
Frédéric Barbier,
Histoire d’un livre: la Nef des fous, de Sébastien Brant,
Paris, Éd. des Cendres, 2018,
239 p., 51 ill. pour partie en coul.
ISBN : 978-2-86742-281-2
Avertissement
Chapitre I- Un monde nouveau
Moyen Âge et temps modernes
Sur le Rhin moyen
Le nouveau média
Chapitre II- Strasbourg et Bâle, autour de 1494
Sébastien Brant: Strasbourg
Sébastien Brant: Bâle
Des imprimeurs et des libraires
Le temps du carnaval
Chapitre III- La Nef des fous: un projet… et un texte
Dénoncer la folie universelle
La critique sociale
Chapitre IV- La Nef des fous: un texte… et un livre (1494)
Le projet éditorial: un livre en langue vernaculaire
Le projet éditorial: un livre d’images
La mise en livre
Chapitre V- Le paradigme de la Nef
Qu’est ce que la bibliographie ?
L’allemand, entre contrefaçons et nouvelles éditions
Les traductions
Chapitre VI- Le statut du texte
Un texte célèbre… donc instable
Au XVIe siècle : d’autres Nefs et d’autres fous
Variantes dans l’iconographie
VII- Réceptions de la Nef : le marché
La réception : problématique et méthodologie
Les publics de l’allemand
Les publics du latin
D’autres lecteurs
Les autres langues vernaculaires
Chapitre VIII- De la collection à la bibliophilie et à la problématique de l’identité
Les fondateurs
La haute bibliophilie
Le temps des philologues et des historiens
Conclusion
Postface, par István Monok
Notes, précédées d'une liste des abréviations
Légendes des illustrations
Bibliographie: Tableau récapitulatif des éditions de la Nef des fous
Bibliographie: répertoires et travaux scientifiques
Index locorum et nominum
Table des matières
Frédéric Barbier,
Histoire d’un livre: la Nef des fous, de Sébastien Brant,
Paris, Éd. des Cendres, 2018,
239 p., 51 ill. pour partie en coul.
ISBN : 978-2-86742-281-2
4e de couverture
L’Histoire d’un livre, mais quel livre, puisqu’il s’agit de la célèbre Nef des fous de Sébastien Brant, publiée pour la première fois à Bâle en 1494. Pour Brant, les hommes sont des fous qui, embarqués dans leur voyage démentiel, courent vers leur condamnation. La Nef est illustrée par le jeune Dürer, ce qui ne contribue pas peu à sa célébrité. C’est à un autre genre de voyage auquel l’auteur nous convie, d’une édition à l’autre et d’un exemplaire à l’autre: ce livre, que l’on croyait connaître, se révèle bien plus complexe tant par son contenu textuel que par sa mise en livre et par toutes les pratiques qui, au fil des siècles, se sont déroulées à son entour. Une leçon d’histoire du livre, pour un livre qui restera toujours d’actualité.
Sommaire
Préface, par Michel Espagne Avertissement
Chapitre I- Un monde nouveau
Moyen Âge et temps modernes
Sur le Rhin moyen
Le nouveau média
Chapitre II- Strasbourg et Bâle, autour de 1494
Sébastien Brant: Strasbourg
Sébastien Brant: Bâle
Des imprimeurs et des libraires
Le temps du carnaval
Chapitre III- La Nef des fous: un projet… et un texte
Dénoncer la folie universelle
La critique sociale
Chapitre IV- La Nef des fous: un texte… et un livre (1494)
Le projet éditorial: un livre en langue vernaculaire
Le projet éditorial: un livre d’images
La mise en livre
Chapitre V- Le paradigme de la Nef
Qu’est ce que la bibliographie ?
L’allemand, entre contrefaçons et nouvelles éditions
Les traductions
Chapitre VI- Le statut du texte
Un texte célèbre… donc instable
Au XVIe siècle : d’autres Nefs et d’autres fous
Variantes dans l’iconographie
VII- Réceptions de la Nef : le marché
La réception : problématique et méthodologie
Les publics de l’allemand
Les publics du latin
D’autres lecteurs
Les autres langues vernaculaires
Chapitre VIII- De la collection à la bibliophilie et à la problématique de l’identité
Les fondateurs
La haute bibliophilie
Le temps des philologues et des historiens
Conclusion
Postface, par István Monok
Notes, précédées d'une liste des abréviations
Légendes des illustrations
Bibliographie: Tableau récapitulatif des éditions de la Nef des fous
Bibliographie: répertoires et travaux scientifiques
Index locorum et nominum
Table des matières
Libellés :
auteur,
bibliographie matérielle,
bibliophilie,
Iconologie,
identité,
lecture,
Nouvelle publication,
public,
XVe siècle
samedi 29 septembre 2018
Les Fables de La Fontaine
Nous évoquions il y a peu la question des «produits dérivés», à propos du Voyage pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier, et d’un paravent particulièrement spectaculaire, récemment restauré et présenté au Musée de la Vallée aux loups (Maison de Châteaubriand).
Une nouvelle visite du superbe château de Vaux-le-Vicomte permet de revenir sur un ouvrage très célèbre, et qui répond lui aussi à une spéculation: il s’agit des Fables de La Fontaine, illustrées d’après des cartons du peintre Jean-Baptiste Oudry. En même temps, le dossier souligne le fait que l’exploitation d’un filon peut se faire dans les deux sens: dans le cas du Choiseul, le volume imprimé précède la déclinaison des objets dérivés, alors que, dans le cas du La Fontaine, c’est le titre qui devient lui-même un produit dérivé.
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient a priori sembler totalement hors de sa portée.
Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755:
On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...
Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.
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| Le château de Vaux, ou la mise en scène des trompe-l'œil |
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient a priori sembler totalement hors de sa portée.Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755: On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...
Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.
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vendredi 6 octobre 2017
Une histoire de la "bibliophilie"
Le séminaire sur la bibliophilie et la collection de livres qui vient de se tenir à Madrid a permis de souligner plusieurs points fondamentaux. Mais nous saluons d’abord une entreprise qui réintroduit dans le champ de la recherche universitaire une pratique traditionnellement restée marginale, quand bien même la collection de livres et la bibliophilie ont joué un rôle notable dans l’économie du livre depuis la fin du Moyen Âge et le tournant de l’époque moderne jusqu'à aujourd'hui.
Par commodité, nous regrouperons certains des enseignements du séminaire autour d'un projet de typologie. La pratique de la collection, et la constitution de bibliothèques qui correspondent a priori à des collections privées (même si elles sont dites «publiques»), fonctionnent en effet comme des paradigmes variant d’un espace et d’une chronologie à l’autre. Essayons-nous à la repérer, et à les regrouper.
Un premier modèle serait celui de la bibliothèque humaniste, dont l'objet est encyclopédique, en Italie comme à Nuremberg –et à Séville. Dans un second temps, c’est le modèle de la bibliothèque baroque qui émerge et qui s’impose rapidement –entendons, de la bibliothèque comme attribut d’un pouvoir qui se constitue alors à la fois comme rationnel et comme absolu. Cette chronologie recouvre une partie importante de la période d’Ancien Régime, à savoir les XVe-XVIIe siècles.
La bibliophilie au sens moderne du terme constitue une catégorie nouvelle, qui s'appuie celle du rare, voire du «curieux», et elle apparaît surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle: à côté de la bibliothèque, l’espace privilégié du livre rare est alors désigné comme celui du «cabinet choisi». Nous sommes devant une logique de distinction, dans l’acception sociologique du terme, logique qui s’articule avec les formes de la sociabilité du monde des Lumières, et notamment avec la conversation. La bibliophilie suppose par ailleurs l’élaboration d’un véritable «canon» de ce qu’il est légitime ou non de collectionner: ce canon est notamment donné par les publications des grands libraires parisiens, dont le plus importante est Debure, mais il est aussi défini par les principaux prescripteurs –les princes et leurs bibliothécaires, et les grands collectionneurs. Ceux-ci appartiennent très généralement à la noblesse, dans la France du XVIIIe siècle comme en Europe centrale, voire dans le Nouveau Monde.
Même si la bibliophilie fait l’objet de critiques sévères de la part du monde savant, parce qu’elle se traduit par une hausse des prix moyens du livre, la question reste posée: le déplacement du paradigme de la collection ne serait-il pas à mettre en parallèle avec le déplacement du pôle de pouvoir, et le passage de la «cour» à la «ville» et à ses salons?
Le dernier temps est celui d’un nouveau déplacement, dans lequel les catégories de l’identité et de la collectivité montent en puissance, avec l’élaboration d’une science de la langue et de ses productions (la philologie) qui attire l'attention sur des productions textuelles jusque là plus négligées. Il intervient aussi la définition d’identités collectives définies précisément par leur langue, par leur littérature… et par leur bibliothèque (cf réf. bibliographique: Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives). On le sait, la catégorie elle-même de la nation est alors elle aussi en cours d’élaboration, tout particulièrement en France et dans l'espace germanique.
Un des points forts du programme de Madrid a porté sur sa dimension comparative. Certes, la construction d’une typologie est censée faciliter la compréhension, mais elle ne constitue jamais qu’une hypothèse: les modèle se superposent pour partie, parce que les chronologies changent selon la géographie (les structures politiques et sociales sont différentes, les appartenances religieuses varient, etc.). Le modèle débouche donc sur une simplification: celui que semble avoir privilégié le séminaire de Madrid est d'ordre fonctionnaliste, et s’appuie sur la catégorie centrale du pouvoir. D’autres approches seraient tout aussi légitimes, relatives aux différentes composantes permettant de décrire le système de la collection et de la bibliophilie: les pratiques, les représentations (les portraits de collectionneurs, les reliures, les ex libris), les contenus, les discours et les critiques (pensons à La Bruyère), les intermédiaires et leurs réseaux (experts et autres), etc.
Certaines collectivités correspondent plus précisément à ce modèle théorique, quand d’autres manifestent un décalage lui-même signifiant, parce que leur histoire n’est pas la même, parce que leurs traditions livresques diffèrent et parce que leurs possibilités d’accéder au marché des exemplaires disponibles sont elles aussi très différentes.
C’est pourtant le rôle de la typologie, que de mettre en lumière les éléments et les facteurs qu’elle ne prend pas directement en considération, mais qui n’en contribuent pas moins à sa détermination. Plusieurs très bonnes conférences présentées au cours du séminaire, notamment par des jeunes chercheurs, les ont envisagés plus précisément, par ex. sur la définition et sur le rôle des «intermédiaires» dans le monde des bibliophiles espagnols du XVIIIe siècle, sur la question du genre (les femmes apparaissent aussi parmi les collectionneurs), ou encore à travers des études de cas (entre autres, sur le marquis de Villagarcía),
Autant d’éléments, parmi d’autres, qui restent ouverts pour la recherche à venir.
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| Ouverture du séminaire dans un cadre éminemment symbolique, la Bibliothèque du Palais Royal de Madrid |
Un premier modèle serait celui de la bibliothèque humaniste, dont l'objet est encyclopédique, en Italie comme à Nuremberg –et à Séville. Dans un second temps, c’est le modèle de la bibliothèque baroque qui émerge et qui s’impose rapidement –entendons, de la bibliothèque comme attribut d’un pouvoir qui se constitue alors à la fois comme rationnel et comme absolu. Cette chronologie recouvre une partie importante de la période d’Ancien Régime, à savoir les XVe-XVIIe siècles.
La bibliophilie au sens moderne du terme constitue une catégorie nouvelle, qui s'appuie celle du rare, voire du «curieux», et elle apparaît surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle: à côté de la bibliothèque, l’espace privilégié du livre rare est alors désigné comme celui du «cabinet choisi». Nous sommes devant une logique de distinction, dans l’acception sociologique du terme, logique qui s’articule avec les formes de la sociabilité du monde des Lumières, et notamment avec la conversation. La bibliophilie suppose par ailleurs l’élaboration d’un véritable «canon» de ce qu’il est légitime ou non de collectionner: ce canon est notamment donné par les publications des grands libraires parisiens, dont le plus importante est Debure, mais il est aussi défini par les principaux prescripteurs –les princes et leurs bibliothécaires, et les grands collectionneurs. Ceux-ci appartiennent très généralement à la noblesse, dans la France du XVIIIe siècle comme en Europe centrale, voire dans le Nouveau Monde.
Même si la bibliophilie fait l’objet de critiques sévères de la part du monde savant, parce qu’elle se traduit par une hausse des prix moyens du livre, la question reste posée: le déplacement du paradigme de la collection ne serait-il pas à mettre en parallèle avec le déplacement du pôle de pouvoir, et le passage de la «cour» à la «ville» et à ses salons?
Le dernier temps est celui d’un nouveau déplacement, dans lequel les catégories de l’identité et de la collectivité montent en puissance, avec l’élaboration d’une science de la langue et de ses productions (la philologie) qui attire l'attention sur des productions textuelles jusque là plus négligées. Il intervient aussi la définition d’identités collectives définies précisément par leur langue, par leur littérature… et par leur bibliothèque (cf réf. bibliographique: Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives). On le sait, la catégorie elle-même de la nation est alors elle aussi en cours d’élaboration, tout particulièrement en France et dans l'espace germanique.
Un des points forts du programme de Madrid a porté sur sa dimension comparative. Certes, la construction d’une typologie est censée faciliter la compréhension, mais elle ne constitue jamais qu’une hypothèse: les modèle se superposent pour partie, parce que les chronologies changent selon la géographie (les structures politiques et sociales sont différentes, les appartenances religieuses varient, etc.). Le modèle débouche donc sur une simplification: celui que semble avoir privilégié le séminaire de Madrid est d'ordre fonctionnaliste, et s’appuie sur la catégorie centrale du pouvoir. D’autres approches seraient tout aussi légitimes, relatives aux différentes composantes permettant de décrire le système de la collection et de la bibliophilie: les pratiques, les représentations (les portraits de collectionneurs, les reliures, les ex libris), les contenus, les discours et les critiques (pensons à La Bruyère), les intermédiaires et leurs réseaux (experts et autres), etc.
Certaines collectivités correspondent plus précisément à ce modèle théorique, quand d’autres manifestent un décalage lui-même signifiant, parce que leur histoire n’est pas la même, parce que leurs traditions livresques diffèrent et parce que leurs possibilités d’accéder au marché des exemplaires disponibles sont elles aussi très différentes.
C’est pourtant le rôle de la typologie, que de mettre en lumière les éléments et les facteurs qu’elle ne prend pas directement en considération, mais qui n’en contribuent pas moins à sa détermination. Plusieurs très bonnes conférences présentées au cours du séminaire, notamment par des jeunes chercheurs, les ont envisagés plus précisément, par ex. sur la définition et sur le rôle des «intermédiaires» dans le monde des bibliophiles espagnols du XVIIIe siècle, sur la question du genre (les femmes apparaissent aussi parmi les collectionneurs), ou encore à travers des études de cas (entre autres, sur le marquis de Villagarcía),
Autant d’éléments, parmi d’autres, qui restent ouverts pour la recherche à venir.
vendredi 15 septembre 2017
Colloque d'histoire du livre
BIBLIOFILIA Y ELITES. MUDANZAS EN EL COLECCIONISMO
Sedes: Real Biblioteca
y
Facultad de Geografía e Historia, UCM
Fecha: 5 y 6 de octubre de 2017
Organización:
María Luisa López-Vidriero Abelló, RB
Fernando Bouza, UCM. ARISTIBER. PROYECTO MINECO HAR2014.54492-P Culturas aristocráticas en el Siglo de Oro ibérico: usos, modelos, saberes y comunidades políticas; y Grupo de Investigación Virtuosa pars. Política y cultura de las elites ibéricas en la alta Edad moderna (España y Portugal, siglos XVI-XVII) GI/UCM/970759
Ponencias 40’ / Presentaciones de Seminario 20’
5 de octubre
9’30-10’15Bienvenida oficial: José Luis Díez, Director de Colecciones Reales y Museo de Colecciones Reales
Presentación: María Luisa López-Vidriero Abelló, Directora de la Real Biblioteca
10’15-11’45
I GRUPO Y SOCIEDAD BIBLIÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
Maria Cristina Misiti, Ministero dell'Istruzione, dell'Università e della Ricerca, Roma
Fabio Chigi, « l’uomo cui erano gradite la letteratura più polita, che chiamano humanità e le piacevoli conversationi»
Jean-Marc Chatelain. Directeur de la Réserve des livres rares. Bibliothèque nationale de France, Paris
Les origines culturelles de la bibliophilie française du XVIIIe siècle : hypothèses de travail
11’45-12’15: coffe break
12’30- 14’15
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Frédéric Barbier, École Pratique des Hautes Études, París
De la bibliophilie à la problématique de l’identité : la Nef des fous (Das Narrenschiff)
István Monok, Académie Hongroise des Sciences, Budapest
Du lecteur au collectionneur: les mutations des bibliothèques de la noblesse hongroise, XVIe-XVIIe siècles
14’30-16’15: Comida
16’30-17’45h
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Andrea de Pasquale, Biblioteca Nazionale, Roma
Collezionismo di libri stampati su supporti speciali (s. XVII-XIX)
Pedro M. Cátedra, Universidad de Salamanca
Por Bodoni
18-20h
III COLECCIONISMO LÍQUIDO
Selina Blasco, Universidad Complutense de Madrid
Los libros en mal estado están muy bien
Fernando Castro, Universidad Autónoma de Madrid
Brad Pitt en Miami Bassel o de los placeres VIP´s en el pantano del arte contemporáneo
Javier Echeverría, Fundación Vasca de la Ciencia
Tecnocoleccionismo digital : colecciones en la Nube
José Luis Rodríguez, Real Biblioteca
Text mining en un dominio historiográfico
6 de octubre
Facultad de Geografía e Historia, Universidad Complutense de Madrid [Salón de Grados] 10h
Presentación: Fernando Bouza, Universidad Complutense de Madrid
10’30-11’15h
II GRUPO Y SOCIEDAD BIBLÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
María Victoria López-Cordón, Universidad Complutense de Madrid
Intermediarios: negocio, servicio y afición en el siglo XVIII
11’30- 12h
Coffe break
12- 14’15h
III SEMINARIO ARISTOCRACIAS IBÉRICAS Y COLECCIONISMOS. ARISTIBER/VIRTUOSA PARS
Ignacio Rodulfo Hazen
Coleccionismo musical entre España e Italia barrocas
Felipe Vidales del Castillo
La biblioteca del Marqués del Carpio
Valentín Moreno Gallego, Real Biblioteca
El «gran Castrillo» y su librería
Juan Carlos Rodríguez Pérez
El embajador Marqués de Villagarcía y el coleccionismo de libros en la España de Carlos II
Gema Rivas Gómez-Calcerrada,
La biblioteca de Guadalupe Alencastro, Duquesa de Aveiro
14-30-16’30h Comida
16’45-18h
IV LOS ALCANCES DE LA TORMENTA
Pablo Andrés Escapa, Real Biblioteca.
El cronista sin elipsis levanta acta
Clausura
Libellés :
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Espagne,
XIXe siècle,
XVe siècle,
XVIe siècle,
XVIIe siècle,
XVIIIe siècle,
XXe siècle
mercredi 14 octobre 2015
Une exposition à Chantilly
La très belle exposition consacrée par le Château de Chantilly au Siècle de François Ier nous permet de découvrir un certain nombre de pièces remarquables, présentées dans le bâtiment du Jeu de paume. Au nombre figure le frontispice du Diodore de Sicile de 1534 (ms 721: catalogue, n° 65).
La scène de dédicace est si célèbre qu’elle a pratiquement le statut de l’un des portraits «officiels» du roi. Elle remplit d'abord un objectif politique, celui d’affirmer la «distinction» culturelle et artistique du pouvoir royal: le choix du titre n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un texte grec correspondant à une histoire universelle, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile –et l’on sait toute l’attention donnée par le roi et par son entourage à la construction d’un lien direct entre la culture de l’Antiquité grecque et celle de la monarchie française du temps.
Le texte original de Diodore a déjà été traduit en latin, par Poggio Bracciolini, et publié à Bologne en 1472, édition suivie de trois autres éditions italiennes au XVe siècle, puis de deux éditions parisiennes au début du XVIe. La traduction française est établie sur le latin par Antoine Macault, secrétaire et valet du roi: elle constituerait le premier grand texte historique traduit en langue vernaculaire pour être offert au souverain.
Nous n’insistons pas sur le deuxième volet de cette démonstration politique, à savoir la scène de dédicace (en l’occurrence, il s’agit plutôt de lecture) comme l’un des temps forts de la construction de la figure du prince. L’exposition de Chantilly reprend ici la thèse parfaitement convaincante de Gilbert Gadoffre, selon laquelle il y aurait, dans le règne de François Ier, un «avant Pavie» (le temps de la jeunesse, des aventures militaires et de la figure du roi de guerre) et un «après Pavie», ou plutôt un «après Madrid» (le temps de la réflexion, et de la figure moins du roi de paix que du protecteur des arts et des lettres). Les deux volets s’articulent au demeurant, puisque le roi, en se posant comme le successeur des souverains de l’Antiquité, d’Alexandre aux Ptolémée, veut aussi s’imposer à ses concurrents européens, au premier rang desquels l’empereur.
Mais la scène du frontispice, pour reconstruite qu’elle soit par l’artiste (il s’agit non pas de Jean Clouet, mais du peintre Noël Bellemare), fonctionne aussi comme un témoignage à la fois d’une scène qui s’est réellement déroulée (même si sous une autre forme), et des rapports de force entretenus à la cour. Nous sommes en représentation, et on peut identifier un certain nombre des participants avec certitude ou, du moins, avec assez de probabilité.
Ceux-ci s’organisent en trois groupes, autour de la figure du roi, le seul à être assis. François Ier est né à Cognac en 1494, et il a donc quarante ans en 1534. Près de lui, autour de la table, ses trois fils: le dauphin François, son fils préféré, est âgé de seize ans, mais il mourra quelques années plus tard. Le deuxième fils, Henri d’Orléans, est le futur Henri II, tandis que le cadet, Charles d’Angoulême, est représenté de dos, âgé d’une douzaine d’années. On se souviendra que le roi n’a pu se libérer de son emprisonnement espagnol que par la signature du traité de Madrid, et en livrant en otage ses deux premiers fils pour garantir l’exécution de celui-ci: les tout jeunes enfants ne reviendront en France que quatre ans plus tard (1530).
Sur la partie gauche du tableau, ce sont les «copains» du roi, pour reprendre le terme de Gilbert Gadoffre: ils sont de la même génération, et certains d’entre eux ont été élevés avec lui, notamment à Amboise. Un très grand seigneur, d’abord, Anne de Montmorency, très proche du roi, a alors quarante et un ans. Mellin de Saint-Gelais a quarante-trois ans, il est né à Angoulême, dont son oncle, Octavien, était évêque, et il est l’aumônier du dauphin. Chabot de Brion a quarante-deux ans, lui aussi était proche du roi dans sa jeunesse, et il a été prisonnier à Pavie: en 1534, il est amiral, et gouverneur de Bourgogne.
Claude d’Urfé est le plus jeune (trente-trois ans), mais, orphelin d’une famille du Forez, il a été élevé à la cour. Sur le tableau, il se tient légèrement en retrait: sa carrière est encore à venir, même s'il sera bientôt nommé bailli du Forez. Puis il servira un temps comme ambassadeur, avant de revenir sous Henri II et d'occuper les charges les plus hautes de la cour, comme gouverneur des enfants de France et membre du Conseil. Anne de Montmorency, alors connétable, sera le parrain d’un de ses petits-fils. On sait par ailleurs que Claude d’Urfé avait constitué une célèbre bibliothèque.
Nous passerons plus rapidement sur les personnages figurant sur la droite du tableau, et qui représentent la génération précédente. Deux d’entre eux peuvent à bon droit être considérés comme les figures inamovibles placées à la tête des affaires, à savoir le trésorier de France Florimond Robertet (?), et le chancelier, le cardinal Duprat, lequel meurt d'ailleurs l’année suivante (1535). Quant à Guillaume Budé, soixante-sept ans, il n’est devenu un proche du roi qu’à partir de 1520, mais s’est dès lors imposé comme la figure principale de l’humanisme «à la française». Rappelons qu’il est depuis 1522 le «garde de la librairie» de Fontainebleau, tandis que Mellin de Saint-Gelais sera, de son côté, nommé «garde de la librairie» de Blois après la mort du dauphin.
Nous ne saurions, bien évidemment, oublier la figure du traducteur lecteur, debout au premier plan, dans son modeste habit noir. Quant au petit singe qui regarde la scène, assis sur la table, il est l’un des symboles les plus couramment utilisés par les artistes pour symboliser la bêtise inhérente à la condition humaine –il tient, d’une certaine manière, le rôle du fou de cour. Terminons en signalant que la scène du manuscrit est reproduite en gravure dans l’édition imprimée des trois premiers livres de Diodore, donnée à Paris dès l’année suivante (catalogue, n° 66).
Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, préf. Jean Céard, Genève, Librairie Droz, 1997 («Titre courant»).
Le Siècle de François Ier. Du roi guerrier au roi mécène [catalogue de l’exposition de Chantilly], dir. Olivier Bosc, Maxence Hermant, Paris, Éditions Cercle d’art, 2015.
La scène de dédicace est si célèbre qu’elle a pratiquement le statut de l’un des portraits «officiels» du roi. Elle remplit d'abord un objectif politique, celui d’affirmer la «distinction» culturelle et artistique du pouvoir royal: le choix du titre n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un texte grec correspondant à une histoire universelle, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile –et l’on sait toute l’attention donnée par le roi et par son entourage à la construction d’un lien direct entre la culture de l’Antiquité grecque et celle de la monarchie française du temps.
Le texte original de Diodore a déjà été traduit en latin, par Poggio Bracciolini, et publié à Bologne en 1472, édition suivie de trois autres éditions italiennes au XVe siècle, puis de deux éditions parisiennes au début du XVIe. La traduction française est établie sur le latin par Antoine Macault, secrétaire et valet du roi: elle constituerait le premier grand texte historique traduit en langue vernaculaire pour être offert au souverain.
Nous n’insistons pas sur le deuxième volet de cette démonstration politique, à savoir la scène de dédicace (en l’occurrence, il s’agit plutôt de lecture) comme l’un des temps forts de la construction de la figure du prince. L’exposition de Chantilly reprend ici la thèse parfaitement convaincante de Gilbert Gadoffre, selon laquelle il y aurait, dans le règne de François Ier, un «avant Pavie» (le temps de la jeunesse, des aventures militaires et de la figure du roi de guerre) et un «après Pavie», ou plutôt un «après Madrid» (le temps de la réflexion, et de la figure moins du roi de paix que du protecteur des arts et des lettres). Les deux volets s’articulent au demeurant, puisque le roi, en se posant comme le successeur des souverains de l’Antiquité, d’Alexandre aux Ptolémée, veut aussi s’imposer à ses concurrents européens, au premier rang desquels l’empereur.
Mais la scène du frontispice, pour reconstruite qu’elle soit par l’artiste (il s’agit non pas de Jean Clouet, mais du peintre Noël Bellemare), fonctionne aussi comme un témoignage à la fois d’une scène qui s’est réellement déroulée (même si sous une autre forme), et des rapports de force entretenus à la cour. Nous sommes en représentation, et on peut identifier un certain nombre des participants avec certitude ou, du moins, avec assez de probabilité.Ceux-ci s’organisent en trois groupes, autour de la figure du roi, le seul à être assis. François Ier est né à Cognac en 1494, et il a donc quarante ans en 1534. Près de lui, autour de la table, ses trois fils: le dauphin François, son fils préféré, est âgé de seize ans, mais il mourra quelques années plus tard. Le deuxième fils, Henri d’Orléans, est le futur Henri II, tandis que le cadet, Charles d’Angoulême, est représenté de dos, âgé d’une douzaine d’années. On se souviendra que le roi n’a pu se libérer de son emprisonnement espagnol que par la signature du traité de Madrid, et en livrant en otage ses deux premiers fils pour garantir l’exécution de celui-ci: les tout jeunes enfants ne reviendront en France que quatre ans plus tard (1530).
Sur la partie gauche du tableau, ce sont les «copains» du roi, pour reprendre le terme de Gilbert Gadoffre: ils sont de la même génération, et certains d’entre eux ont été élevés avec lui, notamment à Amboise. Un très grand seigneur, d’abord, Anne de Montmorency, très proche du roi, a alors quarante et un ans. Mellin de Saint-Gelais a quarante-trois ans, il est né à Angoulême, dont son oncle, Octavien, était évêque, et il est l’aumônier du dauphin. Chabot de Brion a quarante-deux ans, lui aussi était proche du roi dans sa jeunesse, et il a été prisonnier à Pavie: en 1534, il est amiral, et gouverneur de Bourgogne. Claude d’Urfé est le plus jeune (trente-trois ans), mais, orphelin d’une famille du Forez, il a été élevé à la cour. Sur le tableau, il se tient légèrement en retrait: sa carrière est encore à venir, même s'il sera bientôt nommé bailli du Forez. Puis il servira un temps comme ambassadeur, avant de revenir sous Henri II et d'occuper les charges les plus hautes de la cour, comme gouverneur des enfants de France et membre du Conseil. Anne de Montmorency, alors connétable, sera le parrain d’un de ses petits-fils. On sait par ailleurs que Claude d’Urfé avait constitué une célèbre bibliothèque.
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| Trois clichés: Chantilly, ms 721. © Bibliothèque du château de Chantilly |
Nous passerons plus rapidement sur les personnages figurant sur la droite du tableau, et qui représentent la génération précédente. Deux d’entre eux peuvent à bon droit être considérés comme les figures inamovibles placées à la tête des affaires, à savoir le trésorier de France Florimond Robertet (?), et le chancelier, le cardinal Duprat, lequel meurt d'ailleurs l’année suivante (1535). Quant à Guillaume Budé, soixante-sept ans, il n’est devenu un proche du roi qu’à partir de 1520, mais s’est dès lors imposé comme la figure principale de l’humanisme «à la française». Rappelons qu’il est depuis 1522 le «garde de la librairie» de Fontainebleau, tandis que Mellin de Saint-Gelais sera, de son côté, nommé «garde de la librairie» de Blois après la mort du dauphin.
Nous ne saurions, bien évidemment, oublier la figure du traducteur lecteur, debout au premier plan, dans son modeste habit noir. Quant au petit singe qui regarde la scène, assis sur la table, il est l’un des symboles les plus couramment utilisés par les artistes pour symboliser la bêtise inhérente à la condition humaine –il tient, d’une certaine manière, le rôle du fou de cour. Terminons en signalant que la scène du manuscrit est reproduite en gravure dans l’édition imprimée des trois premiers livres de Diodore, donnée à Paris dès l’année suivante (catalogue, n° 66).
Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, préf. Jean Céard, Genève, Librairie Droz, 1997 («Titre courant»).
Le Siècle de François Ier. Du roi guerrier au roi mécène [catalogue de l’exposition de Chantilly], dir. Olivier Bosc, Maxence Hermant, Paris, Éditions Cercle d’art, 2015.
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vendredi 30 janvier 2015
Les archives des bibliothèques
Les archives des bibliothèques sont une source négligée, mais dont les richesses sont réellement très grandes. À la Bibliothèque de l’Université de Bâle, dont le détail des catalogues d’archives est en grande partie disponible en ligne, le fonds de la correspondance reçue est tout particulièrement intéressant, avec, entre autres, des lettres de libraires éditeurs attentifs à identifier les titres susceptibles d’être d’entrer dans leur catalogue (comme E. Augé à Rouen en 1880). Mais voici encore des lettres de personnalités du monde savant comme Karl Batsch (Heidelberg, 1879) ou encore Samuel Berger (Paris, 1879). Baudrier prépare son voyage de Lyon à Bâle, et il écrit au conservateur, Sieber, le 29 mai 1879:
Monsieur,
Mon compatriote et confrère en bibliophilie, M. Renard, a bien voulu vous demander si je ne vous serai [sic] pas importun en allant, vers le milieu de juin, étudier sous votre direction les précieux incunables de la Bibliothèque dont la surveillance vous est confiée. Vous avez eu l’obligeance de lui promettre pour moi le plus cordial accueil. Je ne veux pas attendre de l’avoir mis à l’épreuve pour vous en remercier. Il y avait au XVe siècle et au commencement du XVIe, entre nos deux villes, des relations bien plus intimes qu’elles ne le sont de nos jours. Je tiens pour certain que l’imprimerie nous est parvenue par l’intermédiaire de Bâle, et je tiens à examiner les monuments qui vous restent de ses débuts chez vous, pour les comparer avec les nôtres. Tel est le but principal du voyage dont, grâce à votre concours, j’espère revenir chargé de notes et de souvenirs précieux.
Je ne peux pas déterminer exactement l’époque de mon départ, étant obligé de faire coïncider mon absence avec les exigences de mes fonctions [Baudrier est président de la cour d'appel]. Je ne pense pas cependant me tromper de beaucoup en vous disant que j’aurai vraisemblablement le plaisir de vous voir dans quinze jours ou trois semaines.
Veuillez en attendant, Monsieur le Conservateur, agréer avec mes remerciements la bien vive expression de mes meilleurs sentiments (Archiv UB Basel, A-I 13a).
D’autres lettres suivront, en 1880, dans lesquelles Baudrier remercie le conservateur de son accueil… et lui demande de nouvelles précisions. Dans une lettre du 9 mars 1880, il le remercie de lui avoir déposé, lors de son passage à Lyon, un
délicieux plan de Bâle » : …Merci du Plan de Bâle. Il est parfait, et l’épreuve que vous me donnez est excellente. Je vois les cellules des anciens chartreux de la vallée de Sainte-Marguerite, et avec un peu d’imagination je pourrai me figurer que je distingue celle de Jean de la Pierre.
Nos réseaux savants, qui recoupent des réseaux commerciaux (les livres aussi circulent) rassemblent des savants, mais aussi des bibliothécaires, des personnalités des différentes institutions universitaires ou autres (académies, sociétés savantes, etc.) et des libraires: à Francforts-s/Main, la grande librairie Baerntravaille notamment pour la Bibliothèque de Bâle, tandis qu’à Nancy Oscar Berger-Levrault poursuit sa collecte des éditions de thèses strasbourgeoises, et propose des échanges, et des services.
En somme, dans les bibliothèques, on trouve des livres, certes, et «bien d’autres choses», comme on me l’a un jour finement fait remarquer. Mais on trouve aussi ce que l’on y cherche trop peu, des archives, qu’il conviendrait d’abord de préserver en les conservant dans de bonnes conditions, en les classant, et en les cataloguant, avant de pouvoir les étudier. Nul doute que leurs apports seraient considérables s’agissant des pratiques du travail intellectuel, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement des champs littéraire et scientifique parfois depuis le XVIIIe siècle –sans parler de l'archivistique elle-même, et des développements de la rationalité bureaucratique dans l'institution bibliothécaire.
Autant de fonds richissimes qui attendent d’être repérés, et exploités.
Bibliogr.: Henri Baudrier, Une Visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, par un bibliophile lyonnais, Lyon, À la Librairie ancienne d'Aug. Brun, 1880.
Monsieur,
Mon compatriote et confrère en bibliophilie, M. Renard, a bien voulu vous demander si je ne vous serai [sic] pas importun en allant, vers le milieu de juin, étudier sous votre direction les précieux incunables de la Bibliothèque dont la surveillance vous est confiée. Vous avez eu l’obligeance de lui promettre pour moi le plus cordial accueil. Je ne veux pas attendre de l’avoir mis à l’épreuve pour vous en remercier. Il y avait au XVe siècle et au commencement du XVIe, entre nos deux villes, des relations bien plus intimes qu’elles ne le sont de nos jours. Je tiens pour certain que l’imprimerie nous est parvenue par l’intermédiaire de Bâle, et je tiens à examiner les monuments qui vous restent de ses débuts chez vous, pour les comparer avec les nôtres. Tel est le but principal du voyage dont, grâce à votre concours, j’espère revenir chargé de notes et de souvenirs précieux.
Je ne peux pas déterminer exactement l’époque de mon départ, étant obligé de faire coïncider mon absence avec les exigences de mes fonctions [Baudrier est président de la cour d'appel]. Je ne pense pas cependant me tromper de beaucoup en vous disant que j’aurai vraisemblablement le plaisir de vous voir dans quinze jours ou trois semaines.
Veuillez en attendant, Monsieur le Conservateur, agréer avec mes remerciements la bien vive expression de mes meilleurs sentiments (Archiv UB Basel, A-I 13a).
D’autres lettres suivront, en 1880, dans lesquelles Baudrier remercie le conservateur de son accueil… et lui demande de nouvelles précisions. Dans une lettre du 9 mars 1880, il le remercie de lui avoir déposé, lors de son passage à Lyon, un
délicieux plan de Bâle » : …Merci du Plan de Bâle. Il est parfait, et l’épreuve que vous me donnez est excellente. Je vois les cellules des anciens chartreux de la vallée de Sainte-Marguerite, et avec un peu d’imagination je pourrai me figurer que je distingue celle de Jean de la Pierre.
![]() |
| Lettre du président Baudrier, 1879 (Univ. Bibl. Basel, Archiv) |
En somme, dans les bibliothèques, on trouve des livres, certes, et «bien d’autres choses», comme on me l’a un jour finement fait remarquer. Mais on trouve aussi ce que l’on y cherche trop peu, des archives, qu’il conviendrait d’abord de préserver en les conservant dans de bonnes conditions, en les classant, et en les cataloguant, avant de pouvoir les étudier. Nul doute que leurs apports seraient considérables s’agissant des pratiques du travail intellectuel, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement des champs littéraire et scientifique parfois depuis le XVIIIe siècle –sans parler de l'archivistique elle-même, et des développements de la rationalité bureaucratique dans l'institution bibliothécaire.
Autant de fonds richissimes qui attendent d’être repérés, et exploités.
Bibliogr.: Henri Baudrier, Une Visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, par un bibliophile lyonnais, Lyon, À la Librairie ancienne d'Aug. Brun, 1880.
jeudi 21 juin 2012
Grolier et l'Italie
Le livre le plus célèbre donné par Alde Manuce est certainement son Hypnerotomachia Poliphili, alias le Songe de Poliphile, sorti des presses en 1499. Attribué au moine vénitien Francesco Colonna (1433-1527), le texte est regardé comme caractéristique de l’humanisme vénitien des années 1500. Le caractère typographique est l’antiqua de Bembo et l’Hypnerotomachia est illustrée de cent soixante-douze gravures en taille-douce, outre trente-huit initiales. Les scènes classiques font référence au monde de l’Antiquité (par ex. l’encadrement architectural), avec des personnages symbolisant souvent des vertus ou des idées. Si l’on n’a pas identifié l’illustrateur, celui-ci pourrait faire partie des cercles de Mantegna ou de Bellini.
L’influence du Poliphile est très grande et on sait, par exemple, que Dürer lui-même en possédait un exemplaire, aujourd’hui conservé à Munich (réf. cf. infra).
Pourtant, l’ouvrage ne connaît pas le succès immédiatement: il ne sera reconnu comme une pièce exceptionnelle par les amateurs fortunés désireux d’enrichir leur bibliothèque que peu à peu dans la première moitié du XVIe siècle, et le rôle du bibliophile français Jean Grolier paraît avoir été décisif dans ce processus.
Les connexions italiennes sont ici essentielles. Rappelons d'abord que Grolier (vers 1489/1490-1565) descend de négociants fortunés venus de Vérone s’établir à Lyon, et que son père était trésorier-général du duché de Milan de 1506 à sa mort, en 1509. Lui-même fait à plusieurs reprises de longs séjours en Italie jusqu’en 1526, avant de poursuivre une carrière prestigieuse qui le conduira au poste très lucratif de trésorier de France.
Sa bibliothèque est tout particulièrement célèbre par les reliures spectaculaires qu’il fait préparer pour ses volumes.
Mais les liens de Grolier sont particulièrement étroits avec Venise: les reliures géométriques qu’il fait exécuter sortent, de 1540 à 1547, de l’atelier parisien de Jean Picard, agent parisien de Gian Francesco Torresano, alors à la tête de l’entreprise de Venise (voir cliché). Ceci explique sans doute que les éditions aldines représentent 119 titres en 134 volumes dans la collection de Grolier, certains ouvrages, dont l’Hypnerotomachia, étant en plusieurs exemplaires.
La Bibliothèque de Toulouse possède ainsi un exemplaire portant la célèbre reliure à motif géométrique exécutée pour Grolier, lequel en fit don à Sabatier de Narbonne en 1544 (BmT, Inc. Venise 148). Au milieu du XVIIe siècle, on retrouve ce volume dans le Cabinet de curiosités d’Étienne Trapas, chanoine de Saint-Salvy d’Albi –un des principaux cabinets de curiosités existant alors en Europe. La Bibliothèque de Reims possède elle aussi une Hypnerotomachia de Grolier, avec une série d’ex libris qui témoignent de la valeur bibliophilique acquise par ces volumes (BmR, Inc. 115): «Ioannis Grolierii Lugdunen[sis] & amicorum», puis «Anthonius Regnier emit», pour finir avec l’ex libris imprimé de Pierre Frizon, vicaire général de la Grande Aumônerie de France et chanoine de Reims, lequel en fait don au chapitre cathédral de cette ville en 1651. Nous pourrions multiplier les exemples, en nous référant notamment à la notice du GKW (plus de 220 exemplaires repérés).
Grolier est le parangon du collectionneur raffiné, et il n’est pas douteux que son intervention n’ait beaucoup joué pour faire reconnaître la valeur bibliophilique de l’Hypnerotomachia et des éditions aldines à partir du XVIe siècle. Après Grolier, toute bibliothèque prestigieuse se doit de posséder une Hypnerotomachia dans la meilleure condition, et si possible une section d’aldines. L’abbé Jean d’Estrées a le livre de Francesco Colonna, légué avec sa bibliothèque à Saint-Germain-des-Prés en 1718, et aujourd’hui dans les fonds de la Bibliothèque Mazarine (Inc. D 1067). Étudié par Yann Sordet, le grand bibliophile lyonnais Pierre Adamoli (1707-1769) descend lui aussi d’une famille de négociants lyonnais liés à l’Italie: son Hypnerotomachia est aujourd’hui conservée à la Bibliothèque municipale de Lyon. Et le marquis de Paulmy note, sur le feuillet de garde de la sienne, que
ce livre est singulier (…). Cette édition est très rare et très chère. Les figures sont excellentes dans leur genre…
Pour ne pas quitter la France, nous signalons encore d’autres exemplaires à Montpellier (deux, dont celui de l’historien et bibliophile bourguignon Fevret de Fontette) et à Nîmes, mais aussi à Arras (exemplaire aujourd’hui détruit), etc. En revanche, si Claude Dupuy possède le Songe de Poliphile (n° 519), c’est dans l’édition italienne de 1545, et il en va de même pour le cardinal de Granvelle.
Cette dilection pour les éditions aldines aboutit à leur regroupement en séries individualisées au sein des catalogues, selon un processus précisément balisé par les recherches de Yann Sordet:
Le catalogue de vente devient (...) rapidement, à partir des années 1720 et surtout de quelques ventes remarquées comme celle de Cisternay du Fay en 1725, un des principaux marqueurs du marché de la collection de livres, à la fois outil et modèle bibliophilique. C’est lui qui en quelque sorte valide la singularisation de certains ensembles bibliographiques, en les affranchissant progressivement du système méthodique dit des libraires de Paris alors très largement utilisé, et donc en relativisant sa cohérence et sa vocation universelle. En effet les premiers index spécifiques ou rubriques séparées qui apparaissent désignent des ensembles de livres ainsi «sortis» des cinq classes traditionnelles, en les rapprochant en quelque sorte des objets «extravagants» que sont estampes, tableaux, médailles, objets astronomiques ou curiosités naturelles parfois catalogués, toujours en marge des livres...
Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, Venezia, Aldus Manutius pour Leonardus Grassus, 1499.
Thesaurus librorum. 425 Jahre Bayerische Bibliothek [Catalogue d’exposition], Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichart Verlag, 1983, n° 104.
(Trois clichés de l'exemplaire de Reims, © Bibliothèque de Reims).
L’influence du Poliphile est très grande et on sait, par exemple, que Dürer lui-même en possédait un exemplaire, aujourd’hui conservé à Munich (réf. cf. infra).Pourtant, l’ouvrage ne connaît pas le succès immédiatement: il ne sera reconnu comme une pièce exceptionnelle par les amateurs fortunés désireux d’enrichir leur bibliothèque que peu à peu dans la première moitié du XVIe siècle, et le rôle du bibliophile français Jean Grolier paraît avoir été décisif dans ce processus.
Les connexions italiennes sont ici essentielles. Rappelons d'abord que Grolier (vers 1489/1490-1565) descend de négociants fortunés venus de Vérone s’établir à Lyon, et que son père était trésorier-général du duché de Milan de 1506 à sa mort, en 1509. Lui-même fait à plusieurs reprises de longs séjours en Italie jusqu’en 1526, avant de poursuivre une carrière prestigieuse qui le conduira au poste très lucratif de trésorier de France.
Sa bibliothèque est tout particulièrement célèbre par les reliures spectaculaires qu’il fait préparer pour ses volumes.
Mais les liens de Grolier sont particulièrement étroits avec Venise: les reliures géométriques qu’il fait exécuter sortent, de 1540 à 1547, de l’atelier parisien de Jean Picard, agent parisien de Gian Francesco Torresano, alors à la tête de l’entreprise de Venise (voir cliché). Ceci explique sans doute que les éditions aldines représentent 119 titres en 134 volumes dans la collection de Grolier, certains ouvrages, dont l’Hypnerotomachia, étant en plusieurs exemplaires.
La Bibliothèque de Toulouse possède ainsi un exemplaire portant la célèbre reliure à motif géométrique exécutée pour Grolier, lequel en fit don à Sabatier de Narbonne en 1544 (BmT, Inc. Venise 148). Au milieu du XVIIe siècle, on retrouve ce volume dans le Cabinet de curiosités d’Étienne Trapas, chanoine de Saint-Salvy d’Albi –un des principaux cabinets de curiosités existant alors en Europe. La Bibliothèque de Reims possède elle aussi une Hypnerotomachia de Grolier, avec une série d’ex libris qui témoignent de la valeur bibliophilique acquise par ces volumes (BmR, Inc. 115): «Ioannis Grolierii Lugdunen[sis] & amicorum», puis «Anthonius Regnier emit», pour finir avec l’ex libris imprimé de Pierre Frizon, vicaire général de la Grande Aumônerie de France et chanoine de Reims, lequel en fait don au chapitre cathédral de cette ville en 1651. Nous pourrions multiplier les exemples, en nous référant notamment à la notice du GKW (plus de 220 exemplaires repérés).
Grolier est le parangon du collectionneur raffiné, et il n’est pas douteux que son intervention n’ait beaucoup joué pour faire reconnaître la valeur bibliophilique de l’Hypnerotomachia et des éditions aldines à partir du XVIe siècle. Après Grolier, toute bibliothèque prestigieuse se doit de posséder une Hypnerotomachia dans la meilleure condition, et si possible une section d’aldines. L’abbé Jean d’Estrées a le livre de Francesco Colonna, légué avec sa bibliothèque à Saint-Germain-des-Prés en 1718, et aujourd’hui dans les fonds de la Bibliothèque Mazarine (Inc. D 1067). Étudié par Yann Sordet, le grand bibliophile lyonnais Pierre Adamoli (1707-1769) descend lui aussi d’une famille de négociants lyonnais liés à l’Italie: son Hypnerotomachia est aujourd’hui conservée à la Bibliothèque municipale de Lyon. Et le marquis de Paulmy note, sur le feuillet de garde de la sienne, que
ce livre est singulier (…). Cette édition est très rare et très chère. Les figures sont excellentes dans leur genre…
Pour ne pas quitter la France, nous signalons encore d’autres exemplaires à Montpellier (deux, dont celui de l’historien et bibliophile bourguignon Fevret de Fontette) et à Nîmes, mais aussi à Arras (exemplaire aujourd’hui détruit), etc. En revanche, si Claude Dupuy possède le Songe de Poliphile (n° 519), c’est dans l’édition italienne de 1545, et il en va de même pour le cardinal de Granvelle.Cette dilection pour les éditions aldines aboutit à leur regroupement en séries individualisées au sein des catalogues, selon un processus précisément balisé par les recherches de Yann Sordet:
Le catalogue de vente devient (...) rapidement, à partir des années 1720 et surtout de quelques ventes remarquées comme celle de Cisternay du Fay en 1725, un des principaux marqueurs du marché de la collection de livres, à la fois outil et modèle bibliophilique. C’est lui qui en quelque sorte valide la singularisation de certains ensembles bibliographiques, en les affranchissant progressivement du système méthodique dit des libraires de Paris alors très largement utilisé, et donc en relativisant sa cohérence et sa vocation universelle. En effet les premiers index spécifiques ou rubriques séparées qui apparaissent désignent des ensembles de livres ainsi «sortis» des cinq classes traditionnelles, en les rapprochant en quelque sorte des objets «extravagants» que sont estampes, tableaux, médailles, objets astronomiques ou curiosités naturelles parfois catalogués, toujours en marge des livres...
Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, Venezia, Aldus Manutius pour Leonardus Grassus, 1499.
Thesaurus librorum. 425 Jahre Bayerische Bibliothek [Catalogue d’exposition], Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichart Verlag, 1983, n° 104.
(Trois clichés de l'exemplaire de Reims, © Bibliothèque de Reims).
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samedi 16 juin 2012
Nouvelle publication: Hubert Martin Cazin
Jean-Paul Fontaine,
Cazin, l’éponyme galvaudé, préface de Christian Galantaris,
Paris, L’Hexaèdre éditeur, 2012,
332 p., ill.
ISBN 978-2-919271-01-6
Né à Reims en 1724, Hubert Martin Cazin est un des grands noms de la librairie des Lumières. Il succède en 1755 à son père comme libraire dans sa ville natale (où il est notamment le libraire de l’université), avant de s’établir à Paris en 1785 (un premier établissement a échoué en 1777). Proche des frontières du nord, Cazin s’engage régulièrement dans le commerce des livres prohibés, pour lequel il est condamné à plusieurs reprises: il est notamment en affaires avec la Société typographique de Bouillon, dont il expédie les livres jusqu’aux entrepôts de La Villette, avant de les faire pénétrer dans Paris.
Mais Cazin est avant tout célèbre pour sa collection d’élégants petits volumes, pour lesquels il choisit le format in-18 qui a pris son nom. Les «Cazin» connaissent un franc succès, au point d’être largement plagiés par la concurrence, et Cazin lui-même expliquera, en 1785, avoir donné deux cents titres sous cette forme (voir p. 239-240, notice n° 28). À côté des Alde, des Elzevier et des Plantin, mais aussi des Estienne et des Giunta, puis des Didot et des Bodoni, les Cazin prennent bientôt rang parmi les adresses particulièrement recherchées des amateurs –Charles Nodier parlera à leur sujet de «familles patriciennes», voire «royales», de l’imprimerie. Cazin décède à Paris en 1795. On ne prête qu’aux riches –le dicton reste d’actualité, et on attribué à Cazin nombre de publications dont en réalité il n’est pas responsable.
Le docteur Jean-Paul Fontaine, «bibliophile rémois», qui s’est attaché depuis des années à l’étude de Cazin et de ses productions, vient de publier la somme que l'on attendait et qui fait le point de manière définitive sur le sujet. Il y aborde successivement
- l’historiographie: «Les biographes et bibliographes de Cazin»;
- la biographie de Cazin, en quatre chapitres: «Les Cazin à Reims avant Cazin», «Cazin, libraire à Reims», «Cazin, libraire à Paris» et «Les Cazin après Cazin»;
- le chapitre six envisage la problématique bibliographique et bibliophilique : « Identification des éditions in-18 de Cazin » (avec une liste des «faux Cazin»);
- enfin, le chapitre sept, qui n’est pas vraiment un chapitre, propose la bibliographie des «Éditions authentiques de Cazin», soit soixante-quinze éditions, publiées de 1762 à 1793. Les notices sont présentées par ordre chronologique, et donnent tous les éléments nécessaire, y compris la localisation avec la cote des exemplaires examinés (à Reims et en Champagne-Ardenne, mais aussi à Dijon, Rouen, Versailles, etc.). L’ensemble est complété par les sources et la bibliographie, et par un index librorum et nominum.
Modèle d’érudition bibliographique et de précision historique, l’ouvrage est illustré au fil du texte (notamment pour le matériel typographique), et par deux très beaux cahiers d’illustrations en couleur.
Cazin, l’éponyme galvaudé, préface de Christian Galantaris,
Paris, L’Hexaèdre éditeur, 2012,
332 p., ill.
ISBN 978-2-919271-01-6
Né à Reims en 1724, Hubert Martin Cazin est un des grands noms de la librairie des Lumières. Il succède en 1755 à son père comme libraire dans sa ville natale (où il est notamment le libraire de l’université), avant de s’établir à Paris en 1785 (un premier établissement a échoué en 1777). Proche des frontières du nord, Cazin s’engage régulièrement dans le commerce des livres prohibés, pour lequel il est condamné à plusieurs reprises: il est notamment en affaires avec la Société typographique de Bouillon, dont il expédie les livres jusqu’aux entrepôts de La Villette, avant de les faire pénétrer dans Paris.
Mais Cazin est avant tout célèbre pour sa collection d’élégants petits volumes, pour lesquels il choisit le format in-18 qui a pris son nom. Les «Cazin» connaissent un franc succès, au point d’être largement plagiés par la concurrence, et Cazin lui-même expliquera, en 1785, avoir donné deux cents titres sous cette forme (voir p. 239-240, notice n° 28). À côté des Alde, des Elzevier et des Plantin, mais aussi des Estienne et des Giunta, puis des Didot et des Bodoni, les Cazin prennent bientôt rang parmi les adresses particulièrement recherchées des amateurs –Charles Nodier parlera à leur sujet de «familles patriciennes», voire «royales», de l’imprimerie. Cazin décède à Paris en 1795. On ne prête qu’aux riches –le dicton reste d’actualité, et on attribué à Cazin nombre de publications dont en réalité il n’est pas responsable.
Le docteur Jean-Paul Fontaine, «bibliophile rémois», qui s’est attaché depuis des années à l’étude de Cazin et de ses productions, vient de publier la somme que l'on attendait et qui fait le point de manière définitive sur le sujet. Il y aborde successivement
- l’historiographie: «Les biographes et bibliographes de Cazin»;
- la biographie de Cazin, en quatre chapitres: «Les Cazin à Reims avant Cazin», «Cazin, libraire à Reims», «Cazin, libraire à Paris» et «Les Cazin après Cazin»;
- le chapitre six envisage la problématique bibliographique et bibliophilique : « Identification des éditions in-18 de Cazin » (avec une liste des «faux Cazin»);
- enfin, le chapitre sept, qui n’est pas vraiment un chapitre, propose la bibliographie des «Éditions authentiques de Cazin», soit soixante-quinze éditions, publiées de 1762 à 1793. Les notices sont présentées par ordre chronologique, et donnent tous les éléments nécessaire, y compris la localisation avec la cote des exemplaires examinés (à Reims et en Champagne-Ardenne, mais aussi à Dijon, Rouen, Versailles, etc.). L’ensemble est complété par les sources et la bibliographie, et par un index librorum et nominum.
Modèle d’érudition bibliographique et de précision historique, l’ouvrage est illustré au fil du texte (notamment pour le matériel typographique), et par deux très beaux cahiers d’illustrations en couleur.
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mercredi 3 août 2011
L'histoire du livre à la campagne (2)
À trois ou quatre kilomètres de Montrésor, voici un haut lieu du livre, en l’espèce d’une puissante maison religieuse, sur le modèle que nous signalions dans notre dernier billet: il s’agit de l’abbaye bénédictine de Saint-Sauveur de Villeloin, dont il ne reste plus aujourd’hui que des vestiges, mais qui a représenté une véritable puissance depuis l’époque carolingienne jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
Tours est particulièrement célèbre dans l’histoire de la chrétienté pour avoir été l’évêché de saint Martin, l’apôtre des Gaules. Aux confins des provinces ecclésiastiques de Tours et de Bourges, les campagnes de la Touraine du sud ne sont christianisées que très progressivement, d’abord avec la fondation de l’abbaye de Cormery (VIIIe siècle), puis de celle de Villeloin, fille de Cormery, en 850. Saint-Sauveur de Villeloin devient abbaye de plein droit en 965, et représente dès lors la principale puissance de la Touraine au-delà de Loches. Bornons-nous à deux témoignages: Philippe le Bel et sa suite séjournent à Villeloin en 1301, tandis que la crosse abbatiale de Villeloin est l’une des plus belles pièces de la collection d’ivoires du Musée de Cluny à Paris.
Nous n’avons pas à nous étendre sur l’his-toire de Saint-Sauveur, sinon pour signaler que l’abbaye possède bien évidemment un scriptorium, mais aussi qu’elle souffre considérablement de la Guerre de cent ans, puis des Guerres de religion et des troubles.
Les épaves de la bibliothèque de Villeloin sont conservées pour l’essentiel à la bibliothèque de Loches: plusieurs exemplaires incunables de Bernard de Clairvaux (Catalogues régionaux des incunables, X, n° 98-100), un De Universo de Guillaume d’Auvergne (n° 341), etc. En 1515, l’abbé Jacques Le Roy, également archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine, fait exécuter dans la bibliothèque un certain nombre de travaux d’aménagement, tandis qu’en 1595, tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. Sieur abbé pour la somme de XXV éscus.
Mais Villeloin est surtout célèbre chez les historiens du livre pour avoir été l’abbaye de Michel de Marolles (1600-1681).
Cet ancien élève des Collèges de Clermont, de La Marche et de Montaigu livre dans ses Mémoires nombre de notes intéressant l’histoire du livre. Ainsi de ses rapports avec ses libraires, ou encore de cette scène croquée dans la grande salle du Palais d’Angers en 1633, et qui fait tout naturellement penser à la célèbre gravure parisienne de la Galerie du Palais par Abraham Bosse:
Je ne veux pas oublier que, nous étant allés promener au Palais, où il y a une grande salle, & m’étant arrêté à la boutique d’un libraire, où j’achetai des livres, un jeune homme du barreau, qui s’y étoit déjà acquis de la réputation, j’ai su depuis que c’étoit M. Ménage, me vint accoster & m’y fit voir ma traduction de Lucain, de la première édition…
Marolles est également connu pour ses œuvres imprimées, dont la traduction de Lucain dédiée au roi et publiée en 1625 («je donnai presque à toute la cour des exemplaires de ce livre»), mais son rôle principal concerne, pour notre objet, Villeloin et sa bibliothèque. Après Baugerais, les relations de sa famille avec la cour lui permettent en effet d’être nommé abbé de Villeloin en 1626. En 1630, il souligne l’attention qu’il porte aux livres légués par son prédécesseur l’abbé de Cornac:
Aïant donc cette belle bibliothèque en ma disposition pour ma vie durant, j’ai essayé de la bien loger, & je lui ai préparé une gallerie exprès, qui m’a coûté plus de mille écus.
Et, cinq ans plus tard, voici la construction réalisée:
Ce fut alors que je fis bâtir dans mon abbaye de Villeloin un assez beau lieu pour ma bibliothèque, que j’ornais de portraits de plusieurs personnages doctes qui ont fleuri en divers tems; comme j’en avois mis dans ma grande sale, deux rangées de personnes illustres (…), par un peintre de Lyon appellé Vande, qui s’étoit arrêté dans le païs.
Enfin, chacun connaît la collection des estampes de l’abbé de Marolles, collection achetée à l’initiative de Colbert en 1666 et entrée à la Bibliothèque du Roi, dont elle forme l’un des fonds à l’origine du futur cabinet des estampes. Michel de Marolles commence à collectionner en 1644, et l’ensemble comptera plus de 120 000 pièces (on sait qu’il constitua après 1666 une seconde collection, dont cependant le devenir reste incertain).
Quant aux «deux religieux bénédictins», Dom Martène et Dom Durand, si Villeloin est naturellement l’une des premières étapes de leur Voyage littéraire (Paris, Delaulne et al., 1717), ils ne font que peu d’observations sur la bibliothèque –mais davantage sur la décoration:
Il y a dans le chartrier deux beaux cartulaires (…) sur lesquels Monsieur de Maroles, abbé de ce monastère, avoit dressé la liste des abbez imprimée par Messieurs de Sainte Marthe. Cet abbé, qui nous a donné plusieurs versions, étoit un homme fort curieux, il a enrichi son abbaye de plus de trois cens tableaux antiques qui se voyent dans une grande salle…
À la fin de l’Ancien Régime, l’abbaye ne compte plus que quatre religieux, et le court (8 feuillets !) inventaire de la bibliothèque de Saint-Sauveur de Villeloin est dressé le 17 janvier 1791 par deux administrateurs du directoire de Loches, en présence du curé de la paroisse (Bibl. de Loches, fonds E. Gautier). Une grande partie des titres alors signalés ne semble en définitive pas avoir été conservée.
Catalogue de livres d’estampes et de figures en taille douce (…) fait à Paris en l’année 1666 [par Michel de Marolles], Paris, Frédéric Léonard, 1666.
Michel de Marolles, Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, avec des notes historiques et critiques, nouvelle éd., Amsterdam, [s. n.], 1755, 3 vol.
Abbé L. Bossebœuf, « L’abbaye de Villeloin du XVe au XVIIe siècle », dans Bulletin et Mémoires de la Société archéologique de Touraine, tome XLIX, 1910.
Abbé L. Bossebœuf, Un Précurseur, Michel de Marolles, abbé de Villeloin: sa vie, son œuvre, Tours, La Tourangelle, 1911.
Tours est particulièrement célèbre dans l’histoire de la chrétienté pour avoir été l’évêché de saint Martin, l’apôtre des Gaules. Aux confins des provinces ecclésiastiques de Tours et de Bourges, les campagnes de la Touraine du sud ne sont christianisées que très progressivement, d’abord avec la fondation de l’abbaye de Cormery (VIIIe siècle), puis de celle de Villeloin, fille de Cormery, en 850. Saint-Sauveur de Villeloin devient abbaye de plein droit en 965, et représente dès lors la principale puissance de la Touraine au-delà de Loches. Bornons-nous à deux témoignages: Philippe le Bel et sa suite séjournent à Villeloin en 1301, tandis que la crosse abbatiale de Villeloin est l’une des plus belles pièces de la collection d’ivoires du Musée de Cluny à Paris.
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| Porte de l'abbaye de Villeloin, aujourd'hui partie de la voirie. |
Les épaves de la bibliothèque de Villeloin sont conservées pour l’essentiel à la bibliothèque de Loches: plusieurs exemplaires incunables de Bernard de Clairvaux (Catalogues régionaux des incunables, X, n° 98-100), un De Universo de Guillaume d’Auvergne (n° 341), etc. En 1515, l’abbé Jacques Le Roy, également archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine, fait exécuter dans la bibliothèque un certain nombre de travaux d’aménagement, tandis qu’en 1595, tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. Sieur abbé pour la somme de XXV éscus.
Mais Villeloin est surtout célèbre chez les historiens du livre pour avoir été l’abbaye de Michel de Marolles (1600-1681).
Cet ancien élève des Collèges de Clermont, de La Marche et de Montaigu livre dans ses Mémoires nombre de notes intéressant l’histoire du livre. Ainsi de ses rapports avec ses libraires, ou encore de cette scène croquée dans la grande salle du Palais d’Angers en 1633, et qui fait tout naturellement penser à la célèbre gravure parisienne de la Galerie du Palais par Abraham Bosse:
Je ne veux pas oublier que, nous étant allés promener au Palais, où il y a une grande salle, & m’étant arrêté à la boutique d’un libraire, où j’achetai des livres, un jeune homme du barreau, qui s’y étoit déjà acquis de la réputation, j’ai su depuis que c’étoit M. Ménage, me vint accoster & m’y fit voir ma traduction de Lucain, de la première édition…
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| Abbaye de Villeloin. |
Aïant donc cette belle bibliothèque en ma disposition pour ma vie durant, j’ai essayé de la bien loger, & je lui ai préparé une gallerie exprès, qui m’a coûté plus de mille écus.
Et, cinq ans plus tard, voici la construction réalisée:
Ce fut alors que je fis bâtir dans mon abbaye de Villeloin un assez beau lieu pour ma bibliothèque, que j’ornais de portraits de plusieurs personnages doctes qui ont fleuri en divers tems; comme j’en avois mis dans ma grande sale, deux rangées de personnes illustres (…), par un peintre de Lyon appellé Vande, qui s’étoit arrêté dans le païs.
Enfin, chacun connaît la collection des estampes de l’abbé de Marolles, collection achetée à l’initiative de Colbert en 1666 et entrée à la Bibliothèque du Roi, dont elle forme l’un des fonds à l’origine du futur cabinet des estampes. Michel de Marolles commence à collectionner en 1644, et l’ensemble comptera plus de 120 000 pièces (on sait qu’il constitua après 1666 une seconde collection, dont cependant le devenir reste incertain).
Quant aux «deux religieux bénédictins», Dom Martène et Dom Durand, si Villeloin est naturellement l’une des premières étapes de leur Voyage littéraire (Paris, Delaulne et al., 1717), ils ne font que peu d’observations sur la bibliothèque –mais davantage sur la décoration:
Il y a dans le chartrier deux beaux cartulaires (…) sur lesquels Monsieur de Maroles, abbé de ce monastère, avoit dressé la liste des abbez imprimée par Messieurs de Sainte Marthe. Cet abbé, qui nous a donné plusieurs versions, étoit un homme fort curieux, il a enrichi son abbaye de plus de trois cens tableaux antiques qui se voyent dans une grande salle…
À la fin de l’Ancien Régime, l’abbaye ne compte plus que quatre religieux, et le court (8 feuillets !) inventaire de la bibliothèque de Saint-Sauveur de Villeloin est dressé le 17 janvier 1791 par deux administrateurs du directoire de Loches, en présence du curé de la paroisse (Bibl. de Loches, fonds E. Gautier). Une grande partie des titres alors signalés ne semble en définitive pas avoir été conservée.
Catalogue de livres d’estampes et de figures en taille douce (…) fait à Paris en l’année 1666 [par Michel de Marolles], Paris, Frédéric Léonard, 1666.
Michel de Marolles, Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, avec des notes historiques et critiques, nouvelle éd., Amsterdam, [s. n.], 1755, 3 vol.
Abbé L. Bossebœuf, « L’abbaye de Villeloin du XVe au XVIIe siècle », dans Bulletin et Mémoires de la Société archéologique de Touraine, tome XLIX, 1910.
Abbé L. Bossebœuf, Un Précurseur, Michel de Marolles, abbé de Villeloin: sa vie, son œuvre, Tours, La Tourangelle, 1911.
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