mercredi 11 décembre 2019

Commémoration de la naissance de Christophe Plantin

L’annonce d’un colloque «Plantin» organisé en 2020 à Paris (BIbliothèque Mazarine) nous amène à revenir aujourd’hui sur les débuts en France du futur célèbre imprimeur-libraire (vers 1520-1589). On le sait, ces premières années sont restées dans une relative obscurité, de sorte qu’il peut être d’autant plus utile de proposer, même brièvement, un état de ce que nous savons, ou de ce qui semble le plus probable.
Christophe Plantin est partout présenté comme originaire de Touraine, sans possibilité de référence à une source décisive: le consensus semble de réunir sur le fait qu’il soit né en 1520 à Saint-Avertin, petit village sur la rive gauche du Cher, non loin de Tours, comme fils de Jean Plantin, valet, et de son épouse (1). La région de la Loire est encore pour quelques années au cœur du pouvoir, où la résidence ordinaire des souverains (au Plessis, à Blois et à Amboise, mais aussi à Romorantin, etc.) rassemble une pléiade d’administrateurs, de courtisans, de diplomates et autres.
Mais, tourangeau, Christophe Plantin ne le sera en définitive que fort peu: la peste sévit de manière récurrente et, après le décès de sa jeune épouse au cours d'une épidémie, Jean Plantin décide de chercher fortune au loin. Il se réfugie, avec son fils unique, auprès d’Antoine Porret, chanoine, puis obéancier de Saint-Just à Lyon. Notre source principale pour l’ensemble de ces détails, est constituée par une lettre adressée à Plantin par Pierre Porret, un neveu du chanoine, en 1567 (2): la lettre indique que Jean aurait servi Antoine Porret lorsque celui-ci, encore jeune, faisait ses études (donc, probablement à la fin du XVe siècle). Un très remarquable article tout récemment publié par Denis Pallier précise en outre beaucoup de détails de notre tableau (3).
Certes, la route suivie par les deux émigrés, de la vallée de la Loire vers Lyon, porte de la Méditerranée… et de l’Italie, est alors intensément parcourue. Mais il faut aussi souligner le fait que le «petit monde» du chapitre de Saint-Just ne constitue nullement un environnement anodin: en cette décennie 1520, la collégiale est réellement une puissance. À quelque distance de la ville (Saint-Juste-lès-Lyon), l’ancienne abbaye est en importance la seconde église de Lyon après la primatiale. Au XIIe siècle, les chanoines ont entouré leur «quartier» d’une forte muraille, ce qui explique que nombre de personnalités de premier plan s’y établissent, à l’abri, pour leur séjour à Lyon. Saint-Just est en outre un pôle intellectuel notable, illustré entre autres par le chanoine Guy de Chauliac.
Enfin, la collégiale s’impose, précisément dans la décennie 1520, comme un pôle politique de première importance, lorsque Louise de Savoie y établit sa régence, avec le chancelier Duprat, pendant l’emprisonnement de François Ier après Pavie (1525-1526) (4). Charles d’Alençon, époux de Marguerite d’Angoulême et beau-frère du roi, réside d’ailleurs chez l’obéancier de Saint-Just lors de son décès en avril 1525. 
Collégiale Saint-Just, plan scénographique de Lyon, milieu du XVIe siècle. Noter la muraille isolant le bourg canonial, et l'entrée dans la ville elle-même par la porte Saint-Just
Henri-Jean Martin a, en son temps, souligné la présence de deux pouvoirs principaux à Lyon: d’une part, les grandes dynasties de marchands et de financiers installés en terre d’Empire, dans la presqu’île (sur l'axe de la rue Mercière). De l’autre, les seigneurs ecclésiastiques et les prélats, rassemblés autour de la primatiale et des abbayes de la rive droite de la Saône, donc en terre de France. Les carrières dans la hiérarchie religieuse attirent les membres d’un certain nombre de familles de la petite noblesse des environs, tandis que les prélats deviennent progressivement plus sensibles à l’acquisition de titres universitaires: à Saint-Just, les Porret, qui viennent du Dauphiné, sont l’une de ces dynasties, de même que leurs parents, les Puppier, originaires quant à eux du Forez.
La collégiale compte dix-huit chanoines (qui portent le titre de barons) et deux dignitaires, dont le principal est l’obéancier: celui-ci assure de fait la direction du chapitre, la charge d’abbé revenant traditionnellement à l’archevêque-primat. L'obéancier est installé dans l’ancienne «maison du pressoir», qui sera plus tard convertie en auberge et qui est en partie conservée aujourd’hui.
Quoi qu’il en soit, le jeune Christophe Plantin est très certainement une personnalité remarquable, tant par son intelligence que par sa curiosité d’esprit. Dans la maison Porret, où la lettre de 1567 nous indique que son père tient le rôle d’un véritable régisseur, il est introduit dans un milieu de clercs instruits, qui ont une expérience pratique de la peregrinatio academica et pour qui les premiers imprimés sont un objet banal (5). Bientôt, il se formera au latin, et il gardera toujours le regret de n’avoir pu conduire, faute de moyens financiers, la carrière de lettré ou de savant vers laquelle il se sentait poussé:
Oncques je n’eus l’aisance, / Le temps, ne la puissance, / Comme j’ai eu le cœur
De vacquer à l’étude. / Toujours Ingratitude / A dérobé mon heur (...).
L’auteur des vers ne m’a donné pouvoir / De caresser les filles de Mémoire (...).
Cela voyant, j’ay le mestier éleu / Qui m’a nourri en liant des volumes (...).
Ainsi ne pouvant estre / Pœte, écrivain ne maistre, / J’ai voulu poursuivir
Le trac, chemin ou trace / Par où leur bonne grâce / Je pourrois acquérir (6).
C’est à Saint-Just que Christophe se lie d’une très profonde et longue amitié avec son cadet (il est né en Dauphiné après 1520) Pierre Porret, plus tard apothicaire… en même temps que correspondant de la maison Plantin à Paris. Parmi les proches d’Antoine Porret figurent aussi plusieurs membres de la famille des Puppier. Le chanoine en effet a une sœur, Antoinette, dont un fils, Pierre Puppier, part à son tour pour étudier à Orléans et à Paris, et ce Pierre Puppier est à nouveau accompagné de Jean et de Christophe Plantin. Pour ce dernier, c’est le grand départ de Lyon… À Paris, il fréquentera apparemment les écoles, jusqu’à ce que Puppier soit reçu docteur, et reçoive un canonicat à Saint-Just (vers 1534-1537): le nouveau chanoine rentre alors à Lyon, avec Jean Plantin, lequel laisse à son fils un petit pécule pour lui permettre de continuer ses études parisiennes.
Jean Plantin projetait de se rendre ensuite, avec Christophe, à Toulouse, peut-être pour accompagner un autre jeune étudiant, ou pour conduire des affaires sur place –on sait que Toulouse fonctionne aussi comme une succursale de la librairie lyonnaise vers la péninsule ibérique. Quoi qu’il en soit, le projet ne se réalisera pas, de sorte que le jeune homme, resté sans ressources à Paris, adopte en 1540 le parti de venir à Caen, au service du libraire et relieur Robert (II) Macé. C’est à Caen qu’il se forme au travail de la reliure, il y acquiert sans doute aussi des connaissances en matière de librairie et d’imprimerie… et il se marie, probablement en 1546 (7). Le ménage revient alors à Paris, où Christophe Plantin retrouve son ami Porret, avant de gagner enfin Anvers, en 1548-1549. Selon toute apparence, il n’a très probablement pas encore trente ans.
Après Tours (ou plutôt, la Touraine), Lyon et Paris, les trois pôles du pouvoir dans le royaume, Anvers a alors un statut à part en Europe: les deux premiers tiers du XVIe siècle n’ont-ils pas été qualifiés par Fernand Braudel de «siècle d’Anvers», avec un apogée précisément dans les années 1535-1557? La ville, qui comptait moins de 50 000 habitants en 1500, sera à plus de 100 000 dans la décennie 1560.
Lorsque Plantin s’installe sur les rives de l’Escaut, le temps est celui d’un changement de génération: François Ier vient de mourir, et Charles Quint travaille à sa propre succession, qu’il souhaiterait assurer à son fils. Il réunit en 1549 les États de Brabant pour faire recevoir celui-ci, l’infant Philippe (Philippe II) comme futur souverain des Pays-Bas, et pour proclamer l’indivisibilité de ces provinces. Pour Philippe, c’est le felicimmo viage, et il fait sa joyeuse entrée dans la métropole d’Anvers, sous les yeux de son père, de sa tante Marie, reine de Hongrie et gouvernante des Pays-Bas... et, on peut l'imaginer, du jeune Christophe Plantin et de sa femme (8). Pourtant, la cérémonie marque l'apogée d'une époque, après laquelle la conjoncture ne tardera plus à basculer: avec la nouvelle génération des puissants, Henri II et Philippe II, le raidissement et la répression s'imposeront bientôt.
Vue d'Anvers, Braun et Hoggenberg, 1572
Sous l’Ancien Régime (ne nous leurrons pas: sous l'Ancien Régime... comme toujours  aujourd’hui), il est très difficile de vivre comme auteur ou comme intellectuel, à moins d’avoir d’autres sources régulières de revenus –notamment une charge ecclésiastique, ou encore un poste d'enseignant (le «maître», qu'il faut comprendre comme «maître d’école»), d'administrateur ou autre. Pour Christophe Plantin, qui n’a pas pu faire les études qu'il aurait souhaitées, ces solutions sont impraticables, mais il se tournera vers la reliure, et surtout vers la «librairie», qui lui donnera un accès direct aux auteurs.
Son premier cursus illustre ainsi les voies possibles de l’ascension sociale, tout en témoignant de la prégnance de phénomènes plus larges: la formation des élites au début de la période moderne, les déplacements de la géographie et de la sociologie du pouvoir, ou encore les réseaux progressivement nouveaux de l’économie et du commerce, dont le commerce des livres. La commémoration du 500e anniversaire de la naissance de Plantin donnera très certainement à la recherche l’occasion d’approfondir un certain nombre de ces dossiers.

Notes
1) Entre plusieurs localités, Saint-Avertin semble la plus vraisemblable, de par sa proximité de Tours, et de par la présence de nombreux homonymes (Plantin, Plantain) dans les registres paroissiaux aujourd’hui conservés (Ad37). La plus ancienne mention que nous connaissions d’un homonyme figure cependant dans un bail à ferme par deux laboureurs du nom de Plantain et domiciliés à Artanne-s/Indre en 1523 (Ad37, 3E1 42).
2) Archives Plantin, XCI, f. 105. Édition notamment dans la Correspondance de Christophe Plantin (I, 27).
3) Denis Pallier, «L’apothicaire Pierre Porret, ami et agent de Plantin», dans De Gulden passer, 94 (2016), p. 219-262. L’auteur montre que les Porret sont une dynastie de petite noblesse dauphinoise. Nous nous permettons de renvoyer à cet article exemplaire pour toute la bibliographie complémentaire.
4) Cédric Michon, «Le rôle politique de Louise de Savoie (1515-1531)», dans Louise de Savoie (1476-1531), dir. Pascal Brioist, Laure Fagnart, Cédric Michon, Tours, Pr. univ. François Rabelais, 2015, p. 103-116.
5) Par ex., l’obéancier François Josserand († 1501) est signalé comme ayant travaillé à une édition de Johann Siber en 1498, et il possède une bibliothèque personnelle (cf CRI XI, 673 (réf. erronée dans l’index) et 964).
6) Cité par Max Rooses, Le Musée Plantin-Moretus, Anvers, G. Zazzarini, 1914, p. 7.
7) Denis Pallier, «L’officine plantinienne et la Normandie au XVIe siècle», dans Annales de Normandie, 45 (1995), p. 245-264. 
8) Cornelius Grapheus, Spectaculorum in susceptione Philippi Hispan. Princ. a. 1549 Antverpia aeditorum mirificus apparatus, Antverpia, [s. n.], 1550 (détails ici).

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