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dimanche 7 juillet 2019

Distinction entrepreneuriale et topographie urbaine

Cliché 1
Leipzig a d’abord été un pôle de négoce et de commerce de toute première importance, avec les célèbres foires, avant que la ville ne se tourne de plus en plus vers les activités industrielles à partir de 1830 et jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les nouvelles usines sont surtout localisées dans les quartiers périphériques ou, s’agissant de la branche de la «librairie», dans le «quartier des arts graphiques» (graphisches Viertel). Mais la période la plus dynamique s’ouvre avec la fondation de l’Empire, en 1871, même si la montée en puissance de Berlin s’accompagne a contratio  d’une concurrence de plus en plus forte de la capitale impériale dans un certain nombre de domaines –à commencer par celui des traditionnelles foires du livre...
Ce dynamisme de l’économie locale et régionale est illustré par les publicités incluses dans les annuaires spécialisés ou non, à commencer par le «Livre des adresses» de la ville (Adressbuch der Stadt Leipzig) que publie des décennies durant la librairie Edelmann, imprimeurs de l’Université. 
Cliché 2
Malgré les destructions catastrophiques de 1943, beaucoup d'immeubles (usines, mais aussi maisons d'habitation) représentatifs de la «distinction» des patrons de grandes maisons d’édition et d’imprimerie sont aujourd’hui toujours conservés– même si, en règle générale, ils ont changé de destination.
C. H. Peters est un éditeur de musique important: en 1874, l’architecte du Festspielhaus de Bayreuth, Otto Brückwald, achève un très bel hôtel particulier pour les propriétaires successifs de l’entreprise, Max Abraham et Henri Hinrichsen. La grille d’entrée, qui préfigure peut-être le style art nouveau (Jugendstil), est tout particulièrement élégante et spectaculaire (cliché 1). Non loin de là, la librairie Hirsemannn (Karl Wilhelm Hirsemann) occupe un grand bâtiment, à la réalisation très soignée et dans la décoration duquel les éléments symboliques ne manquent pas.
Cliché 3
Mais nous nous arrêterons un peu plus longuement sur un troisième exemple, celui des imprimeurs et libraires éditeurs Ernst Theodor (1838-1910) et Constantin Georg Naumann (1842-1911): les deux frères, héritiers d'une maison fondée en 1802, jettent leur dévolu sur un terrain de la Stephanstrasse, non loin de l'observatoire (Sternwarte). En 1882-1883, l’architecte Max Bösenberg (1847-1918) y fait élever un grand immeuble dans le style historiciste, à double façade principale, sur trois étages et combles, avec un retour d’angle sur la Seeburgstraße. La décoration de la façade s’organise symétriquement de part et d’autre d’un grand oriel sur deux étages, lui-même surmonté d’un portrait de Peter Schöffer couronné par Mercure (cliché 2). Le coin donnant sur la Seeburgstraße est quant à lui surmonté d’un «N» monumental, soit l’initiale des entrepreneurs (cliché 3).
Cliché 4
L’une des caractéristiques de l’esthétique «Art moderne» (puis Jugendstil), réside dans le soin donné à l’association des éléments de la construction elle-même avec ceux de la décoration intérieur. Le porche par lequel on pénètre dans l’immeuble est décoré en style néo-classique, avec peintures et médaillons antiquisants, tandis que les étages sont desservis par deux beaux escaliers, dont celui de gauche exploite bien la localisation dans l’angle en adoptant, contrairement à l’autre, une disposition hélicoïdale. Le travail des boiseries est également très soigné, y compris pour les rampes, les portes des différents appartements, etc.(clichés 4 à 6).

Cliché 5
Cliché 6
Le choix des frères Naumann est celui d’une habitation particulière, dans laquelle un certain nombre d’appartements peut être loué. L’Annuaire (Adressbuch) de 1900 nous donne quelques précisions à cet égard. Au numéro 10, les propriétaires se sont bien évidemment réservé l’étage noble, soit le premier étage sur toute la longueur de l’immeuble (les numéros 10 et 12). Au-dessus, c’est l’appartement d’un rentier («Engelhardt, Privatmann»), tandis que le troisième niveau est occupé par Johann Heinrich August Leskien, philologue et professeur à l’Université. Au numéro 12, le rez-de-chaussée accueille le logement du concierge, également ouvrier-maçon (Maurer), puis la famille d'une institutrice (Lehrerin), qui sont des locataires «privés», et, enfin les bureaux de l’ancienne librairie Giegler (puis Otto Maier). Le premier étage est, comme nous l’avons vu, réservé aux Naumann, tandis que le second abrite l’appartement d’un conseiller au Tribunal de région (Landgerichtsrat), et le troisième, celui d’un autre professeur à l’Université, en la personne de l’historien Erich Marcks.
On le voit, une petite société relativement aisée (voire très aisée dans le cas des éditeurs), appartenant à la «bourgeoisie des talents», et très certainement en majorité (sinon en totalité) luthérienne. Il conviendrait bien sûr de lui joindre une domesticité dont nous ne savons rien. La topographie urbaine rejoint ici l’anthropologie historique, pour souligner l'importance de la mise en scène de cette distinction par le travail et par la tradition familiale (on pensera à Max Weber): l'idée d'élever un bâtiment aussi représentatif, mais d'en tirer dans le même temps un certain revenu locatif, relève de la même logique. En revanche, les localisations sont séparées: l’usine d’imprimerie ainsi que les bureaux et les magasins de la librairie Naumann sont quant à eux établis, certes à proximité immédiate, mais dans la rue transversale (55 et 57 Seeburgstraße).

dimanche 6 janvier 2019

L'économie des industries polygraphiques (3)

Il est temps d’ouvrir l’année nouvelle et, pour notre premier billet de 2019 (et le 801e de ce blog!), nous changerons d’échelle par rapport aux deux précédents billets, et passerons de la géographie générale de l’Europe à la topographie d’une ville en particulier.
Leipzig est située à l’intersection entre la «route royale» (la Via Regia, qui conduit de Francfort vers l’est) et la route de Nuremberg vers la Baltique, et elle constitue la porte vers les marches orientales de l’Empire et vers le monde slave. La ville est une ancienne ville de marchés, parmi lesquels deux sont particulièrement importants, à Pâques, et à la Saint-Michel. Après plusieurs autres privilèges, le privilège impérial de 1497 confirme l'existence d'une foire trisannuelle (également tenue pour le Nouvel An), et la place sous la protection de l'Empire.
La foire se tient d'abord dans des installations provisoires, baraques et tentes installées sur la place centrale, la place du Marché (Markt), adossée à l’Hôtel de ville (Altes Rathaus). Toutes sortes d’autres espaces urbains seront aussi occupés par le négoce de foire: le Marché aux chevaux (Roßmarkt), par lequel s’ouvre traditionnellement la foire, ou, plus tard, la place Augustus (Augustusplatz: la dénomination ne date que de 1837), ainsi que de nombreuses rues et toutes sortes d'espaces privés.
Geißler, L'échoppe du libraire de foire (© SGM, Leipzig)
La foire du livre n’existe pas encore en tant qu’entité indépendante, et les négociations «libraires» se poursuivent partout, dans la rue, sur les stands comme dans les auberges ou chez les professionnels en ville. Bien sûr, l’activité ne se limite pas au seul négoce que nous dirions «établi», et la foire attire aussi les petits revendeurs, colporteurs, bateleurs et autres artistes de rue.... Les auberges sont pleines, de tous côtés les portefaix se hâtent, tandis que les silhouettes pittoresques se rencontrent à chaque pas, que Geissler (1) ou Opiz (2) croqueront encore à la fin de l'Ancien Régime et au tournant du XIXe siècle –l’entrée en ville des maquignons et de leurs troupeaux, mais aussi… la petite échoppe du libraire d’occasion.
Cette dimension «pittoresque» avait déjà frappé le Francfortois Goethe (Poésie et vérité):
Lorsque j’arrivai à Leipzig, c’était tout juste le temps de la foire, d’où je tirai un plaisir très vif. (…) Je parcourus avec beaucoup d’intérêt la place et les boutiques. Mais ce qui attira principalement mon attention, ce furent les habitants des régions orientales, avec leurs singuliers costumes: les Polonais et les Russes, mais avant tout les Grecs, dont j’allais souvent avec plaisir regarder les figures imposantes et les nobles vêtements.

À terme pourtant, face à l’accroissement des affaires, le dispositif de la foire que l'on pourrait qualifier de «volante» est de moins en moins adapté: dans la deuxième moitié du XVIe siècle commencent à être aménagés ou construits les premiers immeubles spécialisés pour le négoce et pour la foire, en l’espèce des «maisons de foire» (Meßehäuser), dont moins d’une vingtaine sont aujourd’hui conservées, les plus récentes remontant au début du XXe siècle. Le Städtisches Kaufhaus sera achevé en 1901, et abrite bureaux d’intermédiaires, salles de réunion et espaces de stockage. 
Maison de commission et d'expédition Johann Christian Freygang
Dans le même temps, les pratiques du négoce en général, et celles du commerce de livres en particulier, se réorganisent, avec la mise en place du commerce de troc (Tauschhandel) entre les producteurs: dans le domaine des livres, le paiement au comptant ou à crédit laisse la place à un barème complexe, permettant d’échanger les uns contre les autres des stocks de feuilles imprimées. Cette pratique, qui perdurera jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, évite la circulation des espèces et les frais de change, tout en élargissant pour un certain titre la géographie de sa diffusion.
Cour d'Auerbach (Auerbachshof), 1778 (© SGM, Leipzig).
Le troc a pour conséquence, sur le plan de la topographie urbaine, l’aménagement ou la construction d’un autre modèle d’immeubles, organisés autour d’une ou de plusieurs cours intérieures permettant la réception, la manipulation, le stockage et l’expédition des marchandises (les Messehöfe). Le stockage se fait dans les locaux de plain pied, mais aussi au dernier niveau, sous les grandes toitures, par l’intermédiaire de palans permettant de manipuler sacs, caisses, ballots et autres tonneaux. Les «cours» sont aussi des espaces de sociabilité et de vente au détail.


La plus belle aujourd’hui conservée est la Cour Barthel (Barthelshof), élevée au milieu du XVIIIe siècle sur le Markt pour le négociant-banquier Gottfried Barthel (1692-1759). Le Speckshof (du nom de Maximilian Speck von Sternburg, qui acquiert les lieux en 1815) correspond au même modèle, mais il sera reconstruit en 1909-1912, et ses cours intérieures couvertes en 1928, pour le transformer en passage.
La foire traditionnelle de la «librairie» était celle de Francfort, chaque année au printemps et à l’automne, mais la concurrence de Leipzig permet à cette ville de dépasser sa rivale, pour le volume des affaires, dans le dernier quart du XVIIe siècle. La «Vieille bourse du négoce» (Alte Handelsbörse) marque ce moment de rupture: le bâtiment a en effet été élevé par les négociants de la ville en 1678-1679 à côté de l’ancien Hôtel de ville (milieu du XVIe siècle), et il accueille notamment dès lors (jusqu’en 1886) la séance clôturant la foire du livre, celle, décisive, de la balance des comptes et des paiements (les retours se faisant dans les magasins eux-mêmes).
La Vieille Bourse (Alte Börse). A gauche, l'ancien Hötel de Ville (Rathaus)
Avec l’industrialisation engagée au XIXe siècle, la production et les échanges de librairie changent à nouveau d’échelle: par suite, les activités du livre et de la presse vont tendre à se concentrer aux mains d’entreprises de plus en plus spécialisées, qu’il n’est plus possible d’accueillir dans le centre historique de la ville ancienne. C’est alors l’émergence du «Quartier polygraphique» (das graphische Viertel), où se concentrent, sur une superficie de quelque 1,2km2, l’ensemble des activités de la chaîne, avec des bâtiments associant efficacité (des usines modernes) et représentation: l’un des plus emblématiques est le «Carré Reclam» (Reclam-Carree), un bloc imposant, une véritable forteresse quadrangulaire abritant tous les services du célèbre éditeur de la «Universal-Bibliothek».
Nouveau complexe du Speckshof
Un dernier type de bâtiments spécialisés dans le domaine du négoce apparaît aussi au tournant du XIXe au XXe siècle: les passages réunissent espaces d’exposition et de vente au détail ou en gros. Le Passage Mädler (Mädlerpassage), inauguré (comme la BUGRA) en 1914, en constitue l’un des exemples les plus accomplis, avec ses quelque 8000m2 de locaux.
Les deux-tiers du «Quartier polygraphique» seront détruits par les bombardements de 1942-1943, tandis que la mise en place du rideau de fer détruit aussi les bases de la «librairie» de Leipzig et ouvre le temps de la renaissance pour la plus grande foire du livre aujourd’hui, celle de Francfort.
L’un des agréments de l’historien quand il voyage réside dans le fait que le voyage dans l’espace recouvre aussi un voyage dans le temps. En se promenant dans la vieille ville de Leipzig, dans ce qui a été le «Quartier polygraphique» et jusqu’au cimetière proche –où se rassemblent encore les grandes dynasties d'imprimeurs et de libraires, nous retrouvons, malgré les destructions irrémédiables, les logiques de fonctionnement de la « librairie », et de la société plus large, au cours de plusieurs siècles. Nous pouvons faire les mêmes expériences à Paris, à Lyon, et dans un certain nombre d’autres villes: toujours et partout, il faut savoir s’informer, ouvrir les yeux et regarder (3). 

Notes
(1) Christian Friedrich Heinrich Geißler (Leipzig, 1770-1844), dessinateur et graveur.
(2) Georg Emanuel Opiz (Prague, 1775- Leipzig, 1841), écrivain, dessinateur et graveur.
(3) Le cas échéant en se reportant à un guide. Nous ne pouvons que recommander celui de Sabine Knopf, Der Leipziger Gutenbergweg. Geschichte und Topographie einer Buchstadt, Markkleeberg, Sachs-Verlag, 2000.

samedi 18 juin 2016

Un Ars moriendi inconnu à Leipzig à la fin du XVe siècle?

L’historiographie des années 1950-1970 a donné une grande place à l’étude des «Arts de mourir» (Ars moriendi), en tant que titre largement diffusé par le manuscrit, puis par l’imprimé au XVe siècle, et en tant que texte ouvrant à de riches questionnements dans les domaines de l’anthropologie historique, de l’histoire du sentiment religieux, ou encore de celle des pratiques de lecture. Philippe Ariès a montré comment cette littérature témoignait de l’individualisation croissante d’une mort ressentie comme «mort de soi»: le jugement dernier n’est plus collectif, entraîné par le pêché originel, mais il devient individuel.
Il est possible que le texte de l’Art de mourir ait été composé sous sa forme originelle au début du XVe siècle dans l’environnement du concile de Constance: en tous les cas, il s'agit d'un texte relevant de la littérature de piété, et dont le succès a été considérable. Pour l’historien de l'imprimé, les «Arts de mourir» sont publiés sous forme de livrets xylographiques ou de petites plaquettes typographiées, ils sont rédigés en latin ou en vernaculaire, et toujours illustrés de xylographies ou parfois de gravures sur cuivre. Le texte ici rapidement présenté correspond à la formule «courte» de l’Art de mourir, identifiable à son incipit «Quamvis».
Une visite récente à la Bibliothèque d’histoire du protestantisme français à Paris nous a en effet permis de découvrir fortuitement un exemplaire du texte latin. Il s’agit d’une édition peut-être inconnue des répertoires (en tous les cas très proche de GW 2578), et qui a été donnée par Konrad Kachelofen à Leipzig dans les dernières années du XVe siècle :
Ars moriendi. «Quamvis secundum philosophum tertio Ethicorum...», [Leipzig: Conrad Kachelofen, s. d.].
Titre: Ars morie[n]di ex va // riis scripturarū sentētiis collecta // cū figuris. ad resistendum in mor // tis agone dyabolice sugestiōi va=// lens. cuilibet christi difeli utilisa ac // multum necessaria.
A(8)-B(6). Très proche de GW 2578. 
BSHPF, André 1008
Tentatio dyaboli de desperacione (feuillet A(6)r°). Le mourant est entouré de figures lui rappelant les pêchés qu'il a pu accomplir, et que résume encore l'affreux démon à tête de chien brandissant son panneau.
Kachelofen, peut-être originaire de la Lorraine du Nord, s’établit à Leipzig comme négociant de papier et d’autres marchandises en 1476, avant de commencer à imprimer autour de 1480, certainement en 1485. Il cessera de travailler en 1517, année où l’officine passe à son gendre, Melchior Lotter. Dans les dernières années du XVe siècle, il a donné plusieurs éditions de l’Ars moriendi qui sont aujourd’hui conservées. Notre exemplaire compte quatorze feuillets (sig. A(8)-B(6)) portant le texte latin et des illustrations xylographiées que l’on retrouve dans les autres éditions du même imprimeur. Le cœur est constitué par les cinq tentations diaboliques (impiété, désespoir, impatience, orgueil, amour des biens temporels), auxquelles répondent les cinq inspirations angéliques. Quatre scènes ont été ajoutées: en tête, la confession et l’extrême-onction; à la fin, l’image de la bonne mort et celle de l’archange procédant à la pesée des âmes.
Alberto Tenenti propose une analyse iconographique de ces planches, en soulignant notamment le fait que la mort en tant que telle n’y apparaît jamais. Le mourant lui-même semble bien plus le témoin que l'acteur de la lutte qui l’entoure: lorsque son âme est saisie par les mains des anges, c’est non pas à cause de son mérite, mais par la seule miséricorde de Dieu –soit une perspective bien proche de celle associant la prédestination et la justification par la foi. Les motifs sont souvent les mêmes d’une édition à l’autre, par ex. entre les livrets xylographiques et les éditions typographiques proprement dites. Parmi les caractéristiques remarquables de la mise en image, on notera encore la fréquence d’une présentation en biais, dans laquelle la scène s’organise autour du lit du mourant. Nous sommes dans une mise en scène qui intègre la perspective moderne, mais qui est très différente du modèle du cube scénographique théorisé par Pierre Francastel.
L’exemplaire de la Société d’histoire du protestantisme français se signale non seulement par sa rareté, mais aussi par sa provenance. Il porte en effet un ex libris manuscrit datable du XVIIIe siècle et provenant des Franciscains d’Erfurt –la ville même de Luther. Les Franciscains ont été les premiers mendiants à s’établir à Erfurt, en 1224, où leur maison perdure jusqu'à la fin du XVIe siècle. On rappellera ici que, si Erfurt appartient aux territoires soumis à l'archevêque-électeur de Mayence, la ville se signale par une nette préférence en faveur de la Réforme...
L’exemplaire a été acquis dans des conditions dont nous ignorons tout par Yemeniz, dont il figure dans le catalogue de vente de la bibliothèque (n° 297), non identifié plus précisément et sans autres notes que celles relatives à la reliure moderne («maroquin bleu, filets et compartiments en or, dentelle à froid, tr. dor.»). Le libraire indique en outre : «Curieuses figures d’après les xylographes» (autrement dit, les gravures ont été réalisées en s’inspirant des éditions xylographiques). L’exemplaire a été vendu en 1867 pour 70 f. à Alfred André (1827-1893), avec la collection duquel il est entré à la Bibliothèque de la Société d’histoire du protestantisme français.
Il resterait bien d'autres choses à mettre en évidence à propos de cet ouvrage réellement très remarquable, par exemple sur sa mise en livre selon le système de la pagina. On ne peut que d'autant plus regretter qu'il ne figure pas (s'il y a lieu) dans le Catalogue des incunables de la SHPF, intégré au tome XX de la série des Catalogues régionaux des incunables, lequel vient précisément de sortir… (Genève, Droz, 2016).

Alberto Tenenti, « Ars moriendi. Quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle », dans AESC, 1951, n° 4, p. 433-446.

mercredi 22 mai 2013

1913: le temps des commémorations

L’année 2013 est une année propice à certaines commémorations intéressant l’historien du livre et des cultures. Laissons de côté le fait, dont la signification ne se donne à lire qu’a posteriori, que1913 constitue la dernière année de l’ancien monde, avant la catastrophe de la Première Guerre mondiale. 1913 a aussi été une année commémorative, celle de la «bataille des Nations», alias la bataille de Leipzig (16-19 octobre 1813): les Français, opposés aux troupes très supérieures en nombre des alliés russes, prussiens, suédois et autrichiens, sont acculés à la retraite, et la bataille de trois jours scelle le sort de l’Allemagne napoléonienne et prélude à la première campagne de France (1814). Elle est en outre marquée par le retournement du royaume de Saxe qui, traditionnellement opposée à la Prusse, choisit, au troisième jour, d’abandonner le camp français.
L’expression de «Bataille des nations» correspond au mot composé allemand Völkerschlacht, que l’on peut traduire par «bataille des peuples». Nous n’avons pas à développer ici la problématique, pourtant fondamentale, relative au terme de «nation». Son acception se renverse complètement entre la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui: la «nation» est d’abord un concept politique, celui que l’on retrouve dans l’expression des «bibliothèques nationales» entendues comme les bibliothèques conservant les livres qui appartiennent à la collectivité, en l’occurrence, les «livres nationaux» saisis par la Révolution sur le clergé (biens de première origine), puis sur les émigrés (biens de seconde origine). Bien évidemment, le «peuple» (Volk) a un sens tout différent, dont la dimension première est d’ordre, non pas politique, mais linguistique et ethnographique. On mesure dès lors combien radicalement l’acception du terme français («nation») est aujourd’hui inversée, mais on comprend aussi l’importance de l’événement de 1813 pour un «peuple», le peuple allemand, dont l’unité politique était encore à construire –nous ne discutons pas ici de l’acception, au moins aussi problématique en français, de ce terme de «peuple».
Deutsche Bücherei, Leipzig (cliché nov. 2012)
Un siècle plus tard, c’est le «Temps des fondateurs»(Gründerzeit) et, pour la nouvelle Allemagne wilhelminienne (proclamée le 18 janvier 1871… dans la Galerie des glaces du château de Versailles), le temps du triomphe. L’Empire s’est hissé au second rang des puissances mondiales, derrière les États-Unis mais désormais devant la Grande-Bretagne. L’Allemagne est à certains égards une sorte d’Amérique européenne, elle fascine et elle inquiète, comme le montrent le titre –et le succès– du best seller de Victor Tissot, Le Pays des milliards. La réussite de son système d’enseignement et de recherche, appuyé entre autres sur un réseau exceptionnel de bibliothèques d’étude, se manifeste par le fait que l’Empire n’obtient pas moins de dix-sept Prix Nobel entre 1901 et 1913 –contre treize à la France… et encore seulement deux aux États-Unis. De plus, cette recherche de très haut niveau s’articule directement avec les applications industrielles, tout particulièrement dans le domaine de la chimie.
Deutsche Bücherei, Leipzig (cliché nov. 2012)
L’année 1913 sera partout en Allemagne marquée par des commémorations et des constructions nouvelles, parmi lesquels il faut mentionner, à Leipzig, sur le site de la bataille, le «Monument de la bataille des nations» (Völkerschlachtdenkmal), qui se visite encore aujourd’hui, mais qui est aussi regardé comme un modèle de ce style «colossal» que l’on n’est pas toujours obligé d’apprécier. Tout autre sera le bâtiment que l’on entreprendra de construire, dans ce même quartier, en 1914: il s’agit, sur la nouvelle «place d’Allemagne» (Deutscher Platz) elle-même à l’extrémité de l’avenue du 18 octobre, de la Bibliothèque nationale (Deutsche Bucherei), élevée par le jeune Oskar Pusch. Bien évidemment, la toponymie est particulièrement signifiante.
La Bibliothèque constitue un modèle sur les deux plans, architectural comme bibliothéconomique: un long bâtiment incurvé le long de la place, en style historiciste, mais où l’ampleur (120m de long) se combine à une réelle élégance. Deux tours rondes de part et d’autre assoient la perspective. L’ensemble est combiné de manière à se prêter à des extensions que l’on prévoit tous les vingt ans. Les travaux sont menés avec rapidité, malgré la Guerre, puisque la Bibliothèque sera inaugurée dès le 2 septembre 1916.
Affiche officielle de la BUGRA
Ajoutons que la pose de sa première pierre se fait en liaison avec l’ouverture, à proximité immédiate, de la plus grande exposition d’arts graphiques jamais organisée: la BUGRA (Internationale Ausstellung für Buchgewerbe und Graphik) doit faire de Leipzig la capitale mondiale du livre, elle est inaugurée le 28 juin 1914… pour fermer pratiquement quelques semaines plus tard, au déclenchement des hostilités.
Arrivés en 1914, il serait temps pour nous de rouvrir les Souvenirs d’un Européen rédigés par Stephan Zweig... au Brésil en 1941 (Le Monde d'hier): l’Europe disparue dans ces quatre années de guerre s’est reconstruite à plusieurs reprises, mais elle reste toujours en grande partie à construire. Ce projet humaniste suppose une forme de compréhension, et une connaissance un petit peu meilleure de l’histoire des uns et des autres, voire de sa propre histoire. C’est aussi ce à quoi ce modeste blog peut, à son petit niveau, s’efforcer de contribuer.
Terminons par une note plus personnelle, mais qui touche aussi aux commémorations, et d’une certaine manière aux transferts culturels entre l’Allemagne et la France. Une très remarquable représentation du Götterdämmerung («Le Crépuscule des dieux») à laquelle nous avons assisté hier soir en clôture du Ring parisien nous fait remarquer que ce 22 mai 2013 est aussi le jour d’un autre anniversaire: c’est en effet le 22 mai 1813 que Richard Wagner est né… à Leipzig. Mais c'est là un autre sujet.

mercredi 13 février 2013

Histoire de l'histoire du livre

Il est surprenant de constater que l’histoire de l’histoire du livre n’a pas fait, surtout en France, l’objet des travaux qu’elle mériterait, alors qu’il s’agit d’un domaine tout particulièrement révélateur dans les domaines de l’histoire, des sciences auxiliaires de l’histoire et de la «philologie» au sens large (le statut et la tradition du texte, etc.). On regrette toujours aujourd'hui l’absence d’un manuel comme le bel essai d’Anna Zbikowska-Migoń consacré aux Débuts de la recherche européenne en histoire du livre. L’exemple du XVIIIe siècle (Anfänge buchwissenschaftlicher Forschung in Europa, dargestellt am Beispiel der Buchgeschichtsschreiburg des 18. Jahrhunderts, Wiesbaden, Harrassowitz, 1994)...
L’histoire du livre est en effet un élément clé de la construction d’une science historique moderne à partir du XVIIe et au XVIIIe siècle. On pourrait bien sûr penser aux «Voyages bibliographiques» de toutes sortes (pourtant, à quand une édition scientifique convenable du Voyage littéraire de deux bénédictins?) et aux entreprises de recensement et de catalogage des collections des XVIIe et XVIIIe siècles. On se bornera à citer ici les noms de Prosper Marchand et de son Histoire de l'origine et des premiers progrès de l’imprimerie (La Haye, 1740), ou encore de Schoepflin et de ses Vindiciæ typographicæ (Strasbourg, 1760). Il n’est d’ailleurs peut-être pas anodin que ces deux auteurs soient tous deux liés à la Réforme protestante…
Une figure est restée plus en retrait, bien que son apport soit en définitive des plus originaux: il s’agit de Christian Gottlieb Schwarz, auteur dans les premières années du XVIIIe siècle de plusieurs études d’histoire du livre tout à fait novatrices par l’attention portée aux objets et à l’archéologie. Ces études seront regroupées et rééditées en un volume à Leipzig en 1756. Ajoutons que Schwarz est une figure de la république savante de son temps, et qu'il rencontre précisément Schoepflin lorsque celui-ci voyage en Allemagne (Zbikowska-Migoń, p. 85, et surtout p. 111 et suiv.): la publicité imprimée joue un rôle évidemment central dans le domaine scientifique, mais elle ne se substitue jamais totalement aux rencontres personnelles.
Avec Schwarz, nous ne quittons pas la géographie de la Réforme, puisqu'il est le fils du directeur (Rector) de l’école de Leisnig, en Saxe, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Leipzig. Ses capacités le font remarquer, et il entrera ensuite à la Fürstenschule de Grimma (où Pufendorf aussi avait étudié), avant de venir en 1698 à l’université de Leipzig. Il réussira encore  à obtenir une bourse qui lui permet de s'inscrire à Wittenberg, où il passe la maîtrise (Magister) en 1704. Après avoir un temps enseigné à la célèbre Thomasschule de Leipzig, il est nommé, en 1709, professeur à l’université d’Altdorf, aux portes de Nuremberg. Il y fera toute sa carrière, jusqu'à sa mort en 1751. À Altdorf, Schwarz est aussi en charge de la bibliothèque, comme Oberbibliothekar (bibliothécaire en chef).
C’est peu de dire en effet qu'il est un homme du livre: après sa mort, sa bibliothèque passera en vente publique. La seconde vente, en 1761, concerne 61 manuscrits, 632 incunables, 260 éditions des XVIe et XVIIe siècles et 138 éditions non datées, ce qui au passage donne une idée des possibilités étonnantes offertes au XVIIIe siècle à un savant sans fortune, dans le domaine des achats de livres. Mettant en œuvre la pratique allemande qui consistait à essayer de se procurer les collections des savants récemment disparus, la bibliothèque de l’université de Göttingen réussira à acquérir 55 numéros de ce remarquable ensemble.
Schwarz a publié successivement six Disputatio consacrées à l’archéologie du livre ancien, et dont l’intérêt scientifique explique qu’elles aient fait l’objet d’une réédition par Johann Christian Leuschner (1719-1792), lui aussi étudiant de Leipzig, puis directeur adjoint (Prorector) du lycée de Hirschberg (Silésie). Leuschner sera nommé en 1764 directeur (Rector) du Magdalenisches Gymnasium de Breslau, et bibliothécaire à la bibliothèque de cette ville. Les études de Schwarz sont réellement novatrices, qui traitent de la forme des livres, de la paléographie, des instruments et des pratiques d’écriture, des styles d’ornementation ou encore des bibliothèques et de leur histoire, etc.
Comme pour le traité de Prosper Marchand, la mise en page du volume (en format petit in quarto) témoigne de son caractère scientifique, avec l’opposition de la typographie romaine pour le texte et italique pour les multiples citations, avec toute l’attention donnée à fournir toutes les références bibliographiques nécessaires, avec encore la subdivision systématique des dissertations successives en rubriques numérotées, dont la table est donnée en tête. Nous sommes toujours, au tout début du XVIIIe siècle, et dans ce milieu universitaire, dans l’économie de l’édition en latin, et le texte est publié dans cette langue, avec ponctuellement des termes en grec et en hébreu.
L’éditeur scientifique a ajouté deux pièces liminaires (une épître dédicatoire et une préface), et surtout un double jeu d’index sur deux colonnes (auteurs, et matières, ce dernier index renvoyant à la pagination). Il s’agit, d’une part, d’alléguer du sérieux du travail et, de l’autre, d’en faciliter la consultation ponctuelle.
Enfin, l’édition est enrichie de cinq planches en dépliant, réalisées en taille-douce, et dont la mise en page permet de les consulter tout en poursuivant la lecture. Ce sont des documents informatifs, destinés à compléter et à préciser le texte (auquel des renvois sont faits). On remarquera tout particulièrement la reproduction du célébrissime bas-relief de Neumagen illustrant une boutique de libraire ou une bibliothèque de la basse Antiquité (cf. cliché).
Voici, en somme, un témoignage assez fascinant non seulement de l’histoire de l’histoire du livre, mais aussi de la construction de l’histoire et de la philologie comme des sciences à l'époque des Lumières, de l’organisation des bibliothèques comme les laboratoires du chercheur, et des développements de la sociabilité savante dans l’Allemagne de ces premières décennies du XVIIIe siècle (on ne peut que souligner, au passage, le rôle remarquable qui est celui des enseignants, en l'occurrence de véritables savants).

Schwarz, Christian Gottlieb,
Christian. Gottlieb. Schwarzii De Ornamentis librorum et varia rei librariae veterum supellectile dissertationum antiquariarum hexas. Primum collegit et recensuit atque Praefatione indicibusque necessariis intruxit Johann. Christian. Leuschnerus A. M., scholae hirschbergensis Prorector,
Lipsiae [Leipzig], ex Officina Langenhemiana, 1756,
234-[6] p., [5] pl. dépl., ill., 4°.

mercredi 21 novembre 2012

Leipzig, ville du livre

Leipzig, capitale de la librairie allemande, a été très durement touchée par le bombardement du 4 décembre 1943, qui a détruit la plus grande partie du «Quartier du livre» (Buchviertel). Après 1945, l’instauration du communisme a amené la plupart des grands éditeurs à s’installer à l’ouest. Parmi d’autres, le bâtiment de la Maison Reclam a été touché, et la firme elle-même s’est établie à Stuttgart. 
Le "Reclam-Carrée", ancienne librairie imprimerie Reclam à Leipzig
Pourtant, habiter quelques temps dans le Quartier du livre permet de retrouver beaucoup de traces d’une histoire très étroitement liée à celle de la ville. Les Reclam descendent de huguenots originaires de Savoie, et ils s’établissent en Brandebourg, à Magdebourg, puis à Berlin, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes (1685): par l’édit de Potsdam, l’électeur a en effet ouvert ses États aux réfugiés. Un membre de la famille sera prédicateur à l’église française, sur le Gendarmenmarkt de Berlin, un autre, joaillier de Frédéric II. Frédéric Reclam et Jean-Pierre Erman rédigent d’ailleurs et publient, à partir de 1782, des Mémoires pour servir à l’histoire des réfugiés françois dans les États du roi.
Les Reclam s’orientent vers la librairie avec Karl Heinrich Reclam, qui s’installera à Leipzig en 1802, après s’être allié son mariage à la grande famille des libraires et intellectuels Campe, elle-même liée aux Vieweg. Le fils, Anton Philipp, fera son apprentissage dans ces mêmes réseaux libéraux, avant de s’établir à son tour, d’abord comme libraire, puis comme éditeur et imprimeur. Ce sont ces choix politiques (notamment en tant qu’un opposant résolu à la censure) qui expliquent, probablement, son intérêt pour la problématique du «livre pour tous». Cependant, ses tentatives pour élaborer un programme éditorial échouent devant la protection des droits des auteurs, jusqu’à la complète réorganisation de celle-ci en 1867. C’est à cette date que Reclam invente le produit qui fera sa fortune, la Universal Bibliothek.
Le programme éditorial est ambitieux:
On travaillera sans relâche à la poursuite de cette collection, dont l'ampleur dépendra du débit qu'elle rencontrera dans le public. On promet la parution de toutes les œuvres classiques de notre littérature qui peuvent avoir un intérêt général, et dont l'importance matérielle le permet. Que l'on ne comprenne pas par là que des œuvres auxquelles le qualificatif de «classiques» ne s'applique pas, mais qui n'en jouissent pas moins d'une popularité générale, se trouveraient exclues. Il se trouve d'autres œuvres qui seront pour la première fois présentées au public dans la collection de la Universal Bibliothek, dans laquelle trouveront également leur place de bonnes traductions allemandes des meilleures œuvres des littératures étrangères ou anciennes.
Comme les volumes sont vendus au public séparément, chacun se trouve en position de se constituer une bibliothèque d'après son propre goût et ses propres besoins, sans être obligé, à côté des œuvres qu'il désire, d'en acheter d'autres qui lui sont absolument indifférentes…
Publicité pour les distributeurs de Reclam
Le choix du «classique pour le peuple» est affiché dès le tome I, le Faust de Goethe, en deux volumes. La volonté de maintenir un prix très bas (20 Pf./vol.) guide la définition matérielle de la collection: le petit format (in-16) et la densité d'impression permettent, sans modifier les textes, de réduire le volume sans nuire à sa lisibilité. Le papier obtenu à partir du bois coûte moins cher, tandis que le principe de la collection engage d’intéressantes économies d’échelle (publicité, balance financière calculée sur l’ensemble, etc.). Le tirage usuel est de 5000, mais l'emploi de la stéréotypie autorise de fréquents retirages dont les prix de revient sont moindres que pour celui de tête: ainsi, les 5000 exemplaires du Faust étant épuisés en quatre semaines, on procède dès décembre 1867 à un second tirage, puis à un troisième en février 1868…
Le succès est immédiat: la collection s’accroîtra de 140 numéros par an en 1890, et atteindra le numéro 3470 en 1896, puis le numéro 5000 en 1910. La faiblesse des marges bénéficiaires est cependant à l’origine d’une difficulté pour la librairie de détail, dans la mesure où le détaillant ne touche plus qu’une somme réellement minime pour chaque exemplaire vendu. Reclam y répond par la mise en place rapide d’une politique publicitaire efficace, et par une innovation particulièrement remarquable, celle du distributeur automatique.
La Universal Bibliothèque au XXIe siècle
Le caractère normalisé de la collection (avec un prix et un format constants) permet en effet de mettre en place, en 1912, les premiers distributeurs de livres, des machines dessinées par Peter Behrens. Chaque distributeur propose une douzaine de titres, et fonctionne avec deux pièces de 10 Pfennigs. Ils sont installés dans les principaux bâtiments publics (gares, hôpitaux, etc.), mais aussi sur les paquebots transatlantiques etc., leur gestion étant confiée aux détaillants locaux. L'opération est rapidement un succès puisque, dès 1914, plus de mille distributeurs automatiques sont répartis dans toute l'Allemagne, écoulant annuellement quelque 1,5 million de volumes pour un chiffre d'affaires de l'ordre de 300 000 Marks.
 Les distributeurs automatiques de Reclam symbolisent pleinement le changement de logique dans la librairie industrielle, le passage du livre plus ou moins rare et cher au produit d'usage courant, et l'inversion nécessaire d'une distribution qui, jusque là tournée vers un public relativement limité, doit inventer les procédés nouveaux adaptés à la masse. En 1887, la maison est entièrement reconstruite, aux numéros 22 à 26 de la Inselstraße. Le bâtiment est encore en partie conservé aujourd’hui, notamment les locaux de l’ancienne imprimerie industrielle.
Quant à la Universal Bibliothek, elle est toujours publiée (en plusieurs sous-séries), et constitue même un modèle dont pourraient s’inspirer d’autres maisons d’édition: nous y trouvons d’ailleurs des textes qui intéressent… l’historien du livre, comme le manuel d’histoire des bibliothèques de Uwe Jochum, en 280 pages, très solidement encollées et pour le prix vraiment très accessible de 6,80 euros («UB», n° 17667).