Affichage des articles dont le libellé est original. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est original. Afficher tous les articles

jeudi 21 juillet 2011

Vrai / faux, original / copie

Les technologies de communication liées à l’informatique attirent aujourd’hui l’attention sur les catégories d’original, de vrai et de faux, ainsi que sur celles relatives au droit juridique. La problématique de l’original est familière à l’historien du livre, qui sait de longue date combien les catégories d’auteur, d’édition, voire de texte, demandent à être contextualisées –et il en va de même avec le vrai et avec le faux. Quant au problème des droits de propriété sur les œuvres de l’esprit et sur leur reproduction, il se pose avec une acuité particulière à chaque période de mutation importante des médias –à chaque «révolution» du livre–, et les difficultés nées de la généralisation d’Internet nous y rendent aujourd’hui tout particulièrement sensibles.
À l’époque moderne, les uns et les autres sont intéressés à ces choix: les artistes et les auteurs tiennent à affirmer leur statut de créateurs par rapport à leur œuvre; les libraires (s’agissant d’œuvres littéraires) veulent défendre des textes, mais aussi protéger leurs investissements financiers.
Le représentant parfait du texte serait, en principe, le manuscrit autographe, de sorte que l’on a proposé l’hypothèse selon laquelle il existerait une «esthétique de la trace» –entendons, une prime donnée à l’original parfait, à la «trace» manuscrite de l’auteur par rapport à sa reproduction sous une forme ou sous une autre. Une semblable esthétique pourrait aussi jouer dans la création de caractères typographiques comme l’italique de Griffo chez Alde Manuce en 1501: le choix de reproduire les ligatures, comme le fait Griffo, entre en effet en contradiction absolue avec l’intérêt financier qui consisterait à limiter le nombre des types. Si le modèle reste le manuscrit, la reproduction mécanique de l’original (l’écriture reproduite sous forme imprimée) constituerait dans cette hypothèse un facteur de distinction auquel une certaine clientèle serait sensible. Peut-être en va-t-il d’ailleurs de même avec le caractère de civilité, même si les ligatures y sont moins présentes.
Cette volonté de garantir l’originalité du texte que l’on a en mains prendra le cas échéant une forme spécifique: nous avons fait allusion dans notre dernier billet au choix particulièrement signifiant qui est celui de Victor Hugo lorsqu’il signe «Hierro» les exemplaires de la première édition d’Hernani.
La pratique du paraphe est pourtant beaucoup plus ancienne. Jean de Cirey (1434-1503), commence sa carrière comme proviseur du collège parisien des Bernardins, avant d’être élu à Cîteaux en 1476. Il réforme l’abbaye, mais joue parallèlement un rôle politique majeur, participant notamment aux États Généraux de Tours. Jean de Cirey obtiendra du pape un certain nombre de privilèges ou de confirmations de privilèges pour Cîteaux.
Rien que de logique à ce que le puissant abbé fasse compiler et imprimer à Dijon un recueil très soigné des privilèges de son ordre. Il s’adresse pour ce faire à un imprimeur itinérant, Peter Metlinger, né à Augsbourg, ancien étudiant de Bâle et de Fribourg, puis employé chez Amerbach à Bâle et à Paris. Metlinger est à Besançon en 1487, où il imprime plusieurs titres avec du matériel d’Amerbach, avant de donner à Dole les Coutumes générales (…) de Bourgogne (1490). Enfin, c’est à Dijon en 1491 qu’il publie les Privilèges de l’ordre des cisterciens (Privilegia ordinis cisterciensis), superbe édition qui s’ouvre par une gravure représentant la Vierge en protectrice de Cîteaux, et par une scène de dédicace (des religieux cisterciens présentent leur maison au pape, lequel leur remet une bulle).
Mais l’abbé est tout particulièrement attentif à garantir, y compris sur le plan juridique, la véracité et donc la validité des textes qu’il ordonne de publier, et il fait parapher chaque exemplaire de l’édition imprimée par son secrétaire, Conrad Leonberger (lequel signe aussi une courte épître versifiée au lecteur, à la suite du colophon). Le commentaire explicite la garantie apportée par la griffe manuscrite: «nous proclamons qu’il ne faut accorder aucune confiance, si ce n’est aux volumes signés par frère Conrad Leonberger (…) ou par quelque autre que nous aurions désigné [pour ce faire]» (voir cliché: exemplaire de la Bibliothèque de Dole).
On admirera le somptueux paraphe de Leonberger, dont le «g» se développe en une superposition de cœurs formant une sorte de quadrilobe: la dignité du texte imprimé est comme affirmée par le soin porté à son authentification, selon un modèle pratiquement repris de celui d’une charte manuscrite. Cette pratique du paraphe manifeste ainsi, à la fin du XVe siècle, la prégnance du souci de garantir l'exemplaire que l'on a en mains comme véridique et comme faisant foi, alors même que la problématique de la reproduction mécanique des textes déplace le plus profondément les catégories anciennement reçues de l’original et de la copie. Elle traduit dans les faits les problèmes très spécifiques posés par le passage d’un système des médias à un autre –du manuscrit à l’imprimé.

Jean de Cirey, Privilegia ordinis cisterciensis, Divione [Dijon], Peter Metlinger, 4 VII 1491.

Sur l’esthétique de la trace, voir: Frédéric Barbier, «Les codes, le texte et le lecteur», dans La Codification. Perspectives transdisciplinaires, diff. Genève, Droz, 2007, p. 43-71.

samedi 18 décembre 2010

HIstoire du livre et innovation de produit (1)

Il y a quelques semaines, nous avons publié sur ce blog trois billets successifs consacrés à la logique de l'innovation: 1, 2, 3). L'ambition de cette théorie est de proposer une grille de lecture applicables (en l'adaptant éventuellement) aux révolutions successives de la "librairie" et du livre jusqu'à aujourd'hui (voir la note bibliogr. infra). Nous voudrions aujourd'hui le volet traitant de l'innovation de produit au XVe siècle, et cela à travers trois exemples.
Le premier exemple sera donné par la magnifique édition de la Cité de Dieu de saint Augustin (Aurelius Augsutinus) publiée à Mayence par Peter Schoeffer en 1473 (HC 2057*). Le caractère est le caractère Fraktur typique de Mayence, dans lequel l'influence latine est restée très présente. Mais surtout, on remarquera le soin que l'imprimeur a pris pour pour donner à la mise en livre une forme qui reproduise celle d'un manuscrit.
L'incipit traditionnel- lement rubriqué (autrement dit copié en rouge par le rubricateur) est ici imprimé en rouge, ce qui complique et renchérit le travail d'impression. Mais la superbe lettre filligranée et peinte est  réalisée après coup à la main, très certainement par des spécialistes présents dans l'atelier même de l'imprimeur.
Comme le cliché est pris en gros plan, on distingue en outre parfaitement, dans le corps du texte, la présence des lettres abrégées (par ex. le a et le u tildés, à l'avant dernière ligne, pour qua[m] et pour nu[n]c).
Plus intéressante encore sont les lettres liées, dont la logique de la typographie supposerait qu'on les abandonne mais qui ont été conservées pour des raisons esthétiques (ce que j'ai appelé ailleurs "l'esthétique de la trace": cf bibliogr.): le scripteur du manuscrit ne lève toujours pas la plume entre deux lettres, surtout s'il écrit de manière cursive. Par suite, des caractères spécifiques de lettres doubles ont parfois été gravés fondus pour reproduire ce modèle: par ex., à la première ligne, la liaison du s long et du t dans Augustini, et le double pp qui suit; à la ligne suivante, le de, etc.
Même si la rationalisation typographique a abouti à la disparition généralisée de ces signes spécifiques, certains ont été conservés dans l'orthographe française d'aujourd'hui: l'accent circonflexe n'est rien d'autre qu'un ancien tilde (forest transcrit par forêt); de même, nous connaissons toujours des lettres liées (œ et æ) tout comme, en allemand, le ß (double ss long lié). L'esperluette, aujourd'hui plus couramment désignée comme le "et commercial" (&) reproduit l'abréviation manuscrite et.
Il s'agit là de véritables reliques des pratiques de copie héritées du Moyen Âge, que la typographie gutenbergienne n'a pas fait complètement disparaître et que l'on retrouve jusqu'à aujourd'hui dans les logiciels de traitement de texte.
Le Psautier de Mayence, en 1457 (H 13479), illustre à la perfection ce schéma: il constitue notre deuxième exemple. Pour les successeurs de Guten- berg en effet, l'objectif est de reproduire mécani- quement le modèle d'un psautier manuscrit, et notamment d'imprimer en plusieurs couleurs non seulement le texte en noir, mais aussi les passages rubriqués, et surtout les lettres filigranées peintes en rouge et en bleu (voir détails). Le résultat, spectaculaire, témoigne pourtant aussi des limites du modèle de la reproduction: la technique mise en œuvre est trop complexe et d'un coût certainement trop élevé pour être réellement viable. Une dizaine d'exemplaire du Psautier de Mayence est connue aujourd'hui, dont, en France, celui donné par le roi René au couvent de la Baumette, et conservé à la Bibliothèque municipale d'Angers (cliché ci-dessus).
Nous refermerons ce billet avec un dernier exemple, qui illustrera au contraire l'émergence de l'innovation de produit à partir des décennies 1480 et 1490.
(lire la suite)

Note bibliogr.:  
sur les "révolutions du livre" Les Trois révolutions du livre : actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), pub. sous la direction de Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001  (Numéro spécial de la Rev. française d'hist. du livre, 106-109, 2000). Les 3 [trois] révolutions du livre [catalogue de l’exposition du CNAM], Paris, Imprimerie nationale, Musée des arts et métiers, 2002.
sur l'esthétique de la trace: Frédéric Barbier, « Les codes, le texte et le lecteur », dans La Codification : perspectives transdisciplinaires, dir. Gernot Kamecke, Jacques Le Rider, diff. Genève, Librairie Droz, 2007, p. 43-71 (la formule figure p. 50) (« Études et rencontres du Collège doctoral européen EPHE- TU Dresden », 3).