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samedi 21 septembre 2019

Excursion en Italie du nord (2)


La fortune de Milan ne provient pas, comme c’est souvent le cas, de sa position sur une grande voie d’eau, mais du contrôle exercé sur une plaine agricole particulièrement fertile, sur l’activité de la soie… et sur les débouchés de plusieurs itinéraires alpins majeurs –donc, des échanges commerciaux et financiers engageant toute l'Europe. À une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville, le lac Majeur et le lac de Côme marquent en effet le terme des routes du Simplon (vers la vallée du Rhône), du Saint-Gothard (vers la Suisse centrale, Zurich et Bâle) et du Splügen (vers le Rhin supérieur).
Mais la beauté de leurs paysages et la douceur de leur climat ont aussi, dès l’époque romaine, fait de ces lacs un lieu privilégié de villégiature.
Cette position a des conséquences intéressantes pour l’historien du livre. À quelques kilomètres de la frontière, Lugano est la première ville de Suisse italienne à accueillir une imprimerie, en l’occurrence celle des Agnelli, dont l’activité est essentiellement tournée vers la diffusion en Lombardie (1746-1799). Le mouvement se poursuivra en s’amplifiant: c’est ainsi que, en 1817, Stendhal nous explique que la société milanaise –entendons, la «bonne société»– lit les nouveautés françaises directement en français, et que par suite les éventuelles traductions italiennes ne rencontrent qu’un succès médiocre. Comme le nouveau canton du Tessin appartient à la Confédération helvétique et qu’il ne connaît pas la censure, les imprimeurs de Lugano ne se font pas faute de contrefaire les titres parisiens, pour les diffuser en Lombardie autrichienne:
Illustration 2
On a traduit le Congrès de Vienne [de Dufour de Pradt, Paris, 1815], duquel l’on n’a pas vendu vingt exemplaire ; tout le monde achetait la contrefaçon française de Lugano…
Cette dernière est publiée sous la fausse adresse de Paris, mais avec l’indication de la véritable adresse (À Paris et à Lugan, chez François Veladini et Comp., 1816), et elle semble relativement rare. Signalons encore que Lugano est aussi adopté comme adresse fictive par des imprimeurs-libraires vénitiens… et revenons en notre début du XXIe siècle.
La magnifique ligne ferroviaire de la Bernina gagne la Valteline et les Alpes en desservant d’abord toute la rive orientale du lac de Côme, où le charmant bourg de Varenna constitue un centre très commode pour rayonner (ill. 2). Une simple traversée du lac amène à Bellagio, qui occupe un site mondialement connu. Le village de pêcheurs est devenu depuis le XVIIIe siècle un centre de villégiature et de tourisme. La présence de grandes familles très fortunées, entourées d’intellectuels et d’artistes, explique la construction à Bellagio d’une élégante bibliothèque municipale, aujourd’hui parfaitement restaurée (ill. 3).
Illustration 3
Au tout début du XIXe siècle, le comte Francesco Melzi d’Eril fait construire à Bellagio une villa, au-dessus du lac, avec un superbe parc: Melzi est successivement vice-président de la République italienne, puis chancelier du royaume, mais il comprend bientôt que l’unité de la péninsule ne figure pas à l’agenda de Paris, et il se tient de plus en plus volontiers en retrait jusqu’à son décès (1816). Stendhal le dira quelques mois plus tard: «Melzi vint pleurer la patrie dans la belle villa où j’écris» (1817). La bibliothèque Melzi sera plus tard dispersée à Milan.
Une deuxième brève traversée nous amène sur la rive ouest du lac, à Tremezzo, pour y visiter la Villa Carlotta: nous allons y retrouver une problématique inattendue en ces lieux, et qui intéresse aussi l’historien du livre, à savoir le rôle des petites capitales princières d’Allemagne au XIXe siècle. La villa en effet, après avoir appartenu à la famille milanaise des Clerici, est donnée par Marianne d’Orange-Nassau à sa fille, Charlotte de Prusse, à l’occasion du mariage de celle-ci avec le duc Georges (Georg) II de Saxe-Meiningen-Hildburghausen (1850). Le jeune homme a reçu une excellente formation, il est ancien étudiant des universités de Bonn et de Leipzig, et il se passionne pour l’histoire et l’histoire de l’art, pour le théâtre et pour la musique, ainsi que pour la botanique. Le théâtre de la cour de Meiningen jouit alors d’une renommée européenne. L'absence de rôle politique réel que peuvent désormais avoir ces petites principautés explique en partie l'investissement des élites dans les domaines artistiques et intellectuels.
Illustration 4
Après le décès précoce de sa jeune épouse, le duc séjourne volontiers dans son palais de la Villa Carlotta, dont il a supervisé les aménagements et où il invite artistes, écrivains et savants (1). La Villa conserve aujourd’hui une très belle collection de sculptures et d’objets d’art néo-classiques, mais on y découvre aussi les pièces où résidait le duc, notamment son bureau (ill. 4). Le mobilier, d’une élégante sobriété, est Jugendstil: il comprend entre autres un remarquable petit bureau (éclairé par une lampe à pétrole), et plusieurs meubles pour le rangement des usuels (ouvrages de botanique, et littérature allemande), dont le Konversations-Lexicon de Meyer. Rappelons que Joseph Meyer ouvre en 1828 à Hildburghausen sa maison d’édition du Bibliographisches Institut, et inaugure bientôt un programme orienté en partie vers les contrefaçons; dont le célèbre titre du Konversations Lexicon lancé par son collègue Brockhaus à Leipzig. Rien que de normal si le duc régnant utilise de préférence le titre du Bibliographisches Institut, même après le transfert de ce dernier à Leipzig.
C’est peu de dire, on le voit, que les lacs d’Italie du nord s’insèrent dans une géographie transnationale européenne...
[À suivre: Mantoue].

Note bibliographique
Herzog Georg II. von Sachsen-Meiningen und die Villa Carlotta [réd. Axel Schneider], Meiningen, Staatliche Museen, 1992. 

samedi 3 novembre 2018

Nouvelle publication


Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, n° 14
Genève, Droz, 2018
408 p., ill.

ISBN : 9782600059183.

PRÉSENTATION
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, fondée en 2005, couvre l’ensemble des problématiques de l’histoire du livre, du Moyen Âge à l’époque contemporaine: histoire sociale et économique de l’édition, histoire des médias et de la communication écrite, bibliographie matérielle, histoire des arts du livre, histoire des bibliothèques, de la lecture et des usages du livre, etc. Chaque numéro comprend une partie thématique, une partie de varia, et une partie de comptes rendus critiques.

Rédacteur en chef: Yann Sordet
Comité de rédaction: Mmes et MM. Frédéric Barbier (CNRS/EPHE), Christine Bénévent (École nationale des chartes), Emmanuelle Chapron (Aix-Marseille Université), Jean-Marc Chatelain (BNF), François Déroche (Institut de France / EPHE), Christophe Gauthier (École nationale des chartes), Sabine Juratic (CNRS), Jean-Dominique Mellot (BNF), Raphaële Mouren (Institut Warburg), Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine), Marie-Hélène Tesnière (BNF), Dominique Varry (ENSSIB), Françoise Waquet (CNRS), Hanno Wijsman (IRHT).

Sommaire du n° XIV (2018)
BRUXELLES ET LE LIVRE (XVIe-XXe s.),
dossier éd. par Renaud Adam et Claude Sorgeloos
- Bruxelles et le livre: regards sur cinq siècles d’histoire (XVIe-XXe siècle) / Renaud Adam et Claude Sorgeloos
- Bruxelles dans l’historiographie du livre / Claude Sorgeloos
- Le commerce du livre à Bruxelles au XVIe siècle / Renaud Adam
- Une enquête de police dans les milieux du livre à Bruxelles en avril 1689 / Renaud Adam et Laurence Meunier
- La contrefaçon belge sans frontières: les imprimeurs bruxellois à l’assaut des marchés italiens et québécois / Jacques Hellemans
- Sur les traces des imprimeurs bruxellois dans l’entre-deux-guerres: l’imprimerie J. Felix et fils / Bruno Liesen
- Les Éditions Ysaÿe / Marie Cornaz
- Aperçu du champ éditorial bruxellois durant la seconde occupation allemande (1940-1944) / Michel Fincoeur

LA MÉDIATISATION DES RÉVOLTES EN EUROPE (XVe-XVIIIe s.),
dossier éd. par Stéphane Haffemayer
- Diffuser des lettres pour contracter des alliances: la communication des rebelles en Flandre et en Brabant au bas Moyen Âge / Jelle Haemers
- Rébellions et gazettes. La médiatisation des guerres des paysans en Autriche (1626) et en Suisse (1653) / Andreas Würgler
- «Great Conspiracy» et «Bloody Plot»: la médiatisation de la révolte irlandaise et le déclenchement de la guerre civile anglaise (1641-1642) / Stéphane Haffemayer
- La diplomatie d’une révolte entre information et publication: le cas des ambassades portugaises en France, 1642-1649 / Daniel Pimenta Oliveira de Carvalho
- Texts, publics, and networks of the Neapolitan Revolution of 1647-1648 / Davide Boerio
- For the True Religion and the Common Cause: Transnational Publicity for the War of the Camisards (1702-1705) / David de Boer
- «Rebelle malgré lui» – récits de réconciliation et de réintégration dans les biographies politiques britanniques du XVIIIe siècle / Monika Barget

ÉTUDES D’HISTOIRE DU LIVRE
- Observations sur le livre illustré imprimé à Bucarest (XVIe-XIXe siècle) / Anca Elisabeta Tatay et Cornel Tatai-Balta
- Damned usury, «Cologne», «1715» : Delusion or bona fide? Typographical evolution on title pages in the Southern Netherlands in the 18th century and its potential as a means of identification / Goran Proot
- L’affectation des bibliothèques confisquées à Rochefort, ville-arsenal de la Marine (1790-1803) / Olivier Desgranges
- Le livre à Strasbourg sous le Premier Empire / Nicolas Bourguinat

LIVRES, TRAVAUX ET RENCONTRES
Comptes rendus de:
Les Arts du texte (Lyon, 2016), El Libro españo en Londres (Valéncia, 2016), L’Industria del libro a Venezia durante la restaurazione (Firenze, 2016), Nundinarium Francofordiensium encomium (Genève, 2017), Humanisten edieren (Stuttgart, 2014), Images et révoltes dans le livre et dans l’estampe (Paris, 2016), Lesen. Ein interdisziplinärisches Handbuch (Berlin, 2015), Les Livres des maîtres de Sorbonne (Paris, 2017), Die Macht des Wortes. Reformation und Medienwandel (Regensburg, 2016), NON. Pamphlets, brûlots et autres textes polémiques (Besançon, 2016), Grundriss der Inkunabelkunde (Stuttgart, 2018), Strange bird. The Albatros Press and the Third Reich (New Haven, 2017), Wissensspeicher der Reformation (Halle, 2016).

mercredi 1 novembre 2017

Nouvelle publication

Histoire et civilisation du livre. Revue internationale
Genève, Librairie Droz
XIII (2017), 429 p., ill.
ISBN 978 2 600 05839 1


Sommaire
Contrefaçons dans le livre et l’estampe, XVe-XXIe siècle, dossier édité par Yann Sordet
La contrefaçon éditoriale: qualification juridique et raison économique, par Yann Sordet
La contrefaçon dans les anciens Pays-Bas (XVe-XVIIe siècle), par Renaud Adam
Un geste éditorial: la publication de contrefaçons. L’exemple des recueils du poète Claude de Trellon sous la Ligue et sous Henri IV, par Audrey Duru
La contrefaçon du théâtre français au XVIIe siècle, par Alain Riffaud
Le graveur Louis Simonneau et ses plagiaires: Gantrel, Cars, Malbouré et Limousin, par Véronique Meyer, avec la participation d’Anne Nadeau
Les contrefaçons du Dictionnaire de l’Académie française au XVIIIe siècle: Nîmes et Avignon, par Isabelle Turcan
Un Lyonnais pris en flagrant délit d’impression du Contrat social, par Dominique Varry
L’origine lyonnaise de la fausse édition Bassompierre du Bélisaire de Marmontel, par Daniel Droixhe
L’estampillage des contrefaçons en 1777 et l’édition juridique, d’après les archives des chambres syndicales d’Orléans, de Dijon et de Nancy, par Sébastien Évrard
Des beaux ornements aux belles bibliothèques. À propos de l’édition clandestine des Œuvres de Brantôme par Jean-Edme Dufour (Maastricht, 1779), par Muriel Collart
Une réponse aux contrefaçons: le privilège partagé. Le cas d’Antoine Dezallier à Paris et [de] Thomas Amaulry à Lyon, par Henriette Pommier
Charles-Antoine Jombert (1712-1784), ou la parade à la contrefaçon, par Greta Kaucher
La contrefaçon «légale» dans le livre et l’estampe aux États-Unis (1831-1891), par Alexandre Page
Quand les Digital Rights Managment sèment la discorde, par Hélène Seiller-Juilleret
Une contrefaçon exceptionnelle: quelques mois à peine après la parution de l'original bâlois, Georg Stuchs donne à Nuremberg, sous la fausse adresse de Bâle, la première contrefaçon du Narrenschiff en latin (Stultifera navis). GW 5055, exemplaire de la Bibliothèque nationale Széchényi, Budapest
Études d’histoire du livre
Michel d’Amboise et l’illustration des Epistres veneriennes, par François Rouget
Dans la tourmente révolutionnaire: les bibliothèques de Strasbourg et leurs catalogues, par Marie-Claire Boscq
Devenir illustrateur ornemaniste à l’âge romantique: l’exemple d’Hercule Catenacci (1814-1884), par Yoann Brault
La Bibliothèque francophone d’Hochelaga (1925-1945), par Marie-Hélène Grivel
Les risques du métier: être conservateur de bibliothèque dans une ville annexée par l’Allemagne national-socialiste, par Catherine Maurer

Livres, travaux et rencontres
Palacio Real de Madrid, Catalogo de la Real Biblioteca, tomo XII: impresos del siglo XVI (Christian Péligry)
Catherine II de Russie, Friedrich Melchior Grimm, Une correspondance privée, artistique et politique au siècle des Lumières (Sabine Juratic)
Antonio Castillo Gómez, Leer y oi leer. Essayos sobre la lectura en los Siglos de Oro (Alain Hugon)
Greta Kaucher, Les Jombert. Une famille de libraires parisiens dans l’Europe des Lumières (1680-1824) (Catherine Volpilhac-Auger)
Les Labyrinthes de l’esprit: collections et bibliothèques à la Renaissance (Florine Lévecque-Stankiewicz)
Marie Lezowski, L’Abrégé du monde. Une histoire de la bibliothèque Ambrosienne (vers 1590- vers 1660) (Emmanuelle Chapron)
David Sporer, Uvod u provijest knjige. Temelji pristupa [Introduction à l’histoire du livre. Fondements d’une approche] (Daniel Baric)
Natale Vacalebre, Come le armadure e l’armi. Per una storia delle antiche biblioteche della Compagnia di Gesù. Con il caso di Perugia (Jérémy Chaponneau)
Tendances actuelles de la recherche en histoire du livre en Europe centrale: un panorama des publications des quinze dernières années, par István Monok

vendredi 26 mai 2017

Conférence d'histoire du livre



École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 29 mai 2017
16h-18h
La police des métiers du livre à Paris
au XVIIIe siècle
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général
à la Bibliothèque nationale de France,
chef de service de l'Inventaire rétrospectif

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!


Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



vendredi 14 avril 2017

Une exposition commémorative à Strasbourg

Nous interrompons un instant notre série sur le «temps caractéristique» pour signaler la riche exposition présentée à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg sur «Le vent de la Réforme. Luther, 1517» (11 mars- 5 août 2017). L’exposition a été organisée en collaboration entre la BNU, la Faculté de Théologie protestante et les Archives de Strasbourg, la Württenbergische Landesbibliothek (Stuttgart) et la Bibliothèque nationale de Lettonie (Riga). Elle est accompagnée d’un catalogue imprimé, qui constitue un très bel instrument de références en notre année de commémoration:
Le Vent de la Réforme. Luther, 1517,
dir. Madeleine Zeller, Matthieu Arnold, Benoît Jordan,
Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2017,
191 p., ill.
ISBN : 978-2-8592307-0-8

L’exposition traite pour avant tout de la période conduisant de l’affichage des 95 thèses (1517) à la célébration de la dernière messe à Strasbourg (1560): on comprend par là que, même si ce n’est pas précisé au titre, l’attention sera avant tout portée sur la situation à Strasbourg et dans la région du Rhin supérieur. L’ouvrage s’ouvre, après les différentes préfaces officielles, par une série de documents qui permettent de fixer le paysage: une chronologie sommaire, la célébrissime vue de Strasbourg dans les Chroniques de 1493 (voir l'illustration), la carte du Rhin supérieur par Specklin en 1584, puis une vue de Riga et une carte de l’ancienne Livonie au XVIe siècle.
Les organisateurs ont fait le choix d’une organisation thématique en cinq parties, chacune introduite par un «chapeau» de présentation puis donnant les notices catalographiques elles-mêmes (notices signées, mais peut-être un petit peu brèves pour certaines…).
La première section, sous le titre «Croire et prier vers 1517», est introduite par Benoît Jordan («Contenus et expressions de la foi à la veille de la Réforme: Strasbourg et le Rhin supérieur») et présente dix-sept pièces ou reproductions, mettant surtout l’accent sur le sentiment de la piété individuelle, sur le rôle des intercesseurs (les saints et la Vierge), sur le déroulement de la messe et sur la question de la réforme de l’Église. La Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg conserve un document exceptionnel, en l’espèce de la plus ancienne image de pèlerinage imprimée produite en Alsace, image à l’effigie de la Vierge et l’Enfant, mais la notice (1.13) ne propose pas de datation. La section se referme par trois pièces relatives à la grande figure de Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, mis en scène en tête de l’édition d’un sermon en 1513 (n° 1.15).
La deuxième partie présente «Les 95 thèses de Luther et leurs répercussions», et le texte de Matthieu Arnold rappelle la concomitance entre l’affichage (supposé) de ses Thèses par Luther, le 31 octobre 1517, et l’ouverture au public de l’incroyable collection de reliques par l’électeur Frédéric le Sage, le lendemain, jour de la Toussaint: si a posteriori, les choix et les positions des uns et des autres semblent tout naturellement tranchés, ce n’est certainement pas le cas sur le moment. Les pièces présentées s’ouvrent par l’évocation des nouveaux procédés de reproduction, la typographie et la xylographie (exceptionnel bois gravé de Jost Amman, ayant appartenu à la collection Heitz). L’exemplaire présenté des 95 thèses vient de Berlin et est celui d’une édition nurembergeoise (n° 2.6). Deux exemplaires très remarquables proviennent de la  Bibliothèque humaniste de Sélestat: le De libertate christiana (Wittenberg, 1520) porte des notes manuscrites de Beatus Rhenanus et de Luther (n° 2.22); et, dans la section consacrée à l’iconographie du Réformateur, le portrait figurant dans l’exemplaire du De captivitate babylonica ecclesiae (Strasbourg, 1520) est couvert d’insultes en latin (n° 2.35).
C’est peut-être dans la troisième partie, «Diffusion de la Réforme: Strasbourg et Riga», que le projet implicitement comparatiste fonctionne le mieux, même si le rôle des deux villes dans l’économie du média se situe à un niveau très différent: un coup d’œil sur le VD16 nous donne, par exemple, 294 éditions de Luther en 1520, dont 25 à Strasbourg, alors que Riga ne possède pas encore d’imprimerie. Le texte de Gustavs Strenga sur «Foi, politique, langues et livres: la Réforme à Riga (1522-1525)» offre aux lecteurs francophones une très bonne introduction à une histoire sur laquelle les usuels dans notre langue font largement défaut –il est vrai que Luther lui-même était mal informé sur la situation de la Livonie. La notice 3.10 présente un étonnant exemple de traité de théologie publié à Tübingen en 1578 et dont les tranches dorées sont décorées des deux portraits peints de Luther et de sa femme, Catharina von Bora. 
Bible de Luther, 1543 (WLB), la Création (Lucas Cranach)
La question de la musique est à juste titre au cœur de la quatrième partie, «Psaumes et cantiques de la Réforme», le chant en langue vernaculaire étant «une composante fondamentale» du mouvement lancé par Luther (Beat Föllmi): la parole sera rendue au peuple des fidèles, et celui-ci chantera dans sa langue, tandis que les imprimeurs innovent en publiant, à partir de 1523-1524, les premiers recueils de cantiques et de psaumes. Le document n° 4.3, emprunté à Saint-Gall, illustre à nouveau le fait que la rupture est antérieure, puisqu’il s’agit d’un manuscrit (antérieur à 1507) présentant une séquence mariale traduite en allemand par Sébastien Brant, et accompagnée de sa notation musicale. Le n° 4.12 met en scène, en 1562, le maître d’école en train de conduire le chant des Psaumes. Le n° 4.22 fait découvrir un ensemble exceptionnel de fontes typographiques du XVIe siècle destinées à l’impression musicale et conservées à Halle, tandis que le passage de Calvin à Strasbourg est marqué par la publication du premier recueil de Psaumes publié en français (1539: n° 4.25).
Enfin, la cinquième et dernière section se présente sous le titre «Traduire et enseigner la Bible» et fait notamment appel à des exemplaires de la magnifique collection de Bibles conservée à Stuttgart, dont une Bible à 42 lignes (n° 5.1) provenant d’Offenbourg, non loin de Strasbourg mais sur la rive droite du Rhin. La première Bible allemande imprimée est celle de Mentelin à Strasbourg (1466: n° 5.4), tandis que l’édition strasbourgeoise du September Testament (Nouveau Testament) de Luther en 1522 témoigne à la fois de la vigueur de la demande et de l’importance d’une activité que l’on pourrait assimiler à la contrefaçon dans l’économie générale du média (n° 5.10). L’exemplaire de la Bible latine donnée par Jacques Maréchal à Lyon en 1523 et lui aussi conservé à Stuttgart présente une reliure à la double effigie de Luther et de Mélanchthon et témoigne de la précocité de la diffusion des idées de Luther en France (n° 5.19, 32 et 33). L'exemplaire a été acquis par Josias Lorck (1723-1785), qui exerça comme pasteur à Copenhague et dont la collection de Bibles est achetée par le duc de Wurtemberg en 1784. 
L’ouvrage se ferme par une brève série de biographies, par quelques définitions («Empereur», «Réforme», «Indulgences»…) et par une bibliographie abrégée.

dimanche 18 décembre 2016

Histoire du livre et histoire du droit: le privilège en 1516

Nous voici au cœur de l'Europe, autour de 1500.
La situation politique du Saint-Empire est très particulière, dans la mesure où il s’agit d’une manière de confédération de territoires soumis à des entités variées: des principautés, des villes libres, des institutions ecclésiastiques (abbayes ou autres), etc., le tout «coiffé» par une instance supérieure, celle de l’Empereur… lequel est à la fois un souverain théoriquement élu, mais aussi dans le même temps un prince territorial.
Hérité de l’époque carolingienne, le statut de l’Empereur est unique, en ce qu’il est la seconde «tête» de la chrétienté. En principe, le pape a le pouvoir spirituel (ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un prince territorial) et l’empereur, le pouvoir temporel. Pour autant, dans une conjoncture générale combinant territorialisation (le pouvoir politique doit être assis sur un territoire déterminé) et modernisation des structures de l’État, la suprématie impériale est contestée non seulement à l’extérieur, mais aussi dans l’Empire même. L’Empereur cherche à mettre en place une administration plus unifiée, mais il se heurte souvent à l’opposition des «États» (Reichsstände) participant à la Diète (Reichstag) et comme tels constitutifs de l’Empire.
Cette problématique joue aussi dans le domaine du livre et de l’imprimé, lorsque les professionnels cherchent à obtenir des autorités les privilèges qui protégeront peu ou prou leurs investissements. Bien évidemment, ces privilèges n’ont de valeur que sur le territoire soumis à l’autorité qui les émet: d’où l’intérêt, dans une structure aussi dispersée que peut l’être l’Allemagne à la Renaissance (en même temps le premier producteur de livres en Europe), de faire appel à une autorité supérieure, celle de l’Empereur, dont certains actes s’appliquent partout à l’intérieur des frontières de l’Empire. Le privilège de librairie y daterait du tournant du XVe au XVIe siècle, avec celui accordé à la Sodalitas rhenana Celtica pour l’édition de Hroswitha von Gandersheim par Conrad Celtis à Nuremberg. Les privilèges impériaux se multiplient dans les premières décennies du XVIe siècles mais, si leur octroi fait partie des droits propres (Reservatrechte) de l’Empereur, les princes territoriaux, voire certains Magistrats urbains ne tardent pas à imiter celui-ci: ainsi, après l’évêque de Bamberg, du duc de Bavière, du duc et de l’électeur de Saxe, ou encore du Magistrat de Leipzig.
Le privilège est octroyé au libraire, à l’imprimeur ou à l’auteur. Or, l’édition du Nouveau Testament (Novum Instrumentum) par Érasme chez Johann Froben à Bâle en 1516 permet de revenir sur cette problématique. Deux exemplaires de l’ouvrage sont précisément présentés dans le cadre de la superbe exposition «Impressions premières» organisée par la Bibliothèque municipale de Lyon, tandis qu’un colloque passionnant tenu à la Sorbonne vient de lui être consacré.
Il est logique que Johann Froben, qui a donné l’édition, ait voulu protéger son investissement en prenant un privilège impérial: le grand libraire-imprimeur a mis des moyens considérables à la disposition d’Érasme pour réaliser la préparation du texte, et il a dû engager des sommes importantes tant pour la composition (les fontes latines, et surtout grecques) que pour le papier (les 1200 exemplaires auxquels aurait été tirée notre première édition). Rappelons en outre que Froben lui-même est sujet impérial: il est né vers 1460 dans la petite ville de Hammelburg, au nord de Wurtzbourg (sur les territoires de l’abbaye de Fulda). Il vient d’abord à Bâle comme étudiant, avant de s’y établir à demeure, et la ville elle-même de Bâle, ralliée à la Confédération des cantons suisses en 1501, restera pourtant formellement partie du Saint-Empire jusqu’aux traités de Westphalie (1648). Or, le libraire pense que l’essentiel de son marché est situé dans cette géographie.
Le privilège octroyé par Maximilien vaut pour quatre ans, et interdit aussi bien la publication d’éditions concurrentes à l’intérieur de l’Empire que l’importation d’éventuelles contrefaçons venant de l’étranger. Le privilège est mentionné au titre, dans un dispositif calqué sur celui de l'épigraphie romaine, mais le texte lui-même n’en est pas imprimé dans le volume. On remarquera que la deuxième édition bâloise (1519) ne porte plus de privilège impérial, mais qu’elle s’ouvre par la lettre de recommandation du pape Léon X. Il est au demeurant possible que la décision de Froben de donner une nouvelle édition du texte précisément en 1519 relève, certes, de la volonté d’y inclure les améliorations apportées par l’auteur et de barrer la concurrence, mais aussi du souci de se protéger alors même que le privilège impérial arrive à son terme…
Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’édition de 1516, notamment sur sa «mise en livre», sur les éléments du paratexte et sur les rapports entre le texte principal (sur deux colonnes) et les Annotationes (le commentaire, qui se présente à longues lignes). Signalons que les richesses considérables conservées par la Bibliothèque de Lyon lui permettent précisément d'exposer deux exemplaires de cette édition en vis-à-vis, mettant ainsi en regard le texte et le commentaire correspondant... Nous pourrions aussi revenir sur les éditions successives du Nouveau Testament d'Érasme publiées jusqu’à la mort de celui-ci (1536), voire sur la réception de l’ouvrage, à travers notamment certaines particularités des exemplaires aujourd'hui conservés. Mais attendons, en l’occurrence, la publication prochaine des Actes du colloque Le Nouveau Testament d’Érasme: regards sur l’Europe des humanistes

jeudi 5 novembre 2015

Le livre de voyage, ou l’invention d’un modèle éditorial à Mayence au XVe siècle

Que les récits de voyage constituent une branche importante de l’économie de la «librairie», nous le savons. Que cette importance remonte pratiquement aux origines de la typographie en caractères mobiles, et qu’un idéaltype publié en 1486 donne les principales caractéristiques des livres de voyage dans le plus long terme, reste relativement plus méconnu.
Il faut d’abord rappeler que le voyage ne débouchera qu’exceptionnellement sur un récit, et encore plus exceptionnellement sur un récit publié. Sans parler de ceux qui migrent pour se mettre à l’abri ou pour chercher de meilleurs conditions de vie, la grande majorité des voyageurs occidentaux se déplace pour son travail (des négociants, des étudiants, des diplomates et autres envoyés), ou pour des raisons religieuses (effectuer un pèlerinage). Certains adressent le cas échéant une relation en forme de correspondance à ceux qui les ont mandatés (c’est le cas, par ex., des ambassadeurs vénitiens du XVe siècle), mais le plus grand nombre ne ressent tout simplement pas l’envie de consigner son expérience par écrit.
Issu d’une famille de nobles hessois, Bernhard von Breydenbach (vers 1440-1497) passe le doctorat en droit à Erfurt, avant de s’engager dans une brillante carrière d’homme d’Église: chanoine métropolitain de Mayence, il est en outre titulaire d’un certain nombre d’autres bénéfices et charges, y compris comme principal administrateur de l’électorat archiépiscopal. En 1483, il accompagne le comte Johann zu Solms pour effectuer le voyage de Terre Sainte. Parmi les autres compagnons du périple, on soulignera la présence du peintre et dessinateur Erhard Reuwich. Le petit groupe s’embarque à Venise.
De retour en Allemagne, Breydenbach publie son récit de la Peregrinatio in Terram Sanctam en 1486, récit tiré sur les presses de Peter Schoeffer à Mayence, mais à la suite d’une commande d’Ehrard Reuwich. Celui-ci, originaire d’Utrecht, a illustré le texte, et peut-être avancé les fonds pour la publication :
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam, Mainz, Ehrhard Reuwich, 11 II 1486, 2° (HC 3956*, GW 5075).
L’illustration de l’ouvrage est exceptionnelle, avec en particulier plusieurs planches xylographiées présentées en dépliant, et dont la plus grande reproduit une magnifique vue de Venise. Par suite, cette édition constitue un témoignage clé sur l’évolution du statut de l’artiste au tournant du XVe siècle: l’adresse éditoriale est en effet celle de Reuwich, de même que, quelques années plus tard, Albrecht Dürer publiera sous son nom propre un certain nombre de ses œuvres, au premier rang desquelles la célébrissime Apocalypse.
Breydenbach et Reuwich ont certainement conçu dès avant leur départ, peut-être à Mayence même, le projet de publier, ce pour quoi le premier tient un journal tandis que le second prend des croquis qui seront gravés après leur retour: ils seront aidés, pour l’édition proprement dite, par Martin Rad, dominicain à Pforzheim. Pour les auteurs, il faut «donner à voir» non seulement les monuments, mais aussi les scènes et les paysages devant lesquels ils se trouvent, sans parler des échantillons d’histoire naturelle: il y a, dans le récit une dimension religieuse certaine, mais aussi une perspective encyclopédiste qui fonde, bien évidemment, la volonté de publier. Les deux caractéristiques que nous soulignons, l’initiative prise par le ou les auteurs sur le plan éditorial, et la présence d’illustrations en nombre, restent fréquemment présentes dans les livres de voyage produits par la «librairie d’Ancien Régime».
Le deuxième enseignement de notre titre concerne expressément la problématique des transferts culturels. De fait, le texte de Breydenbach est d’abord donné en latin, ce qui est la règle à l’époque, mais, à peine quatre mois plus tard, il sort en langue vernaculaire allemande, toujours à l’adresse de Mayence. Peter Schöffer dispose de capacités de production suffisantes pour publier deux titres matériellement importants dans un délai remarquablement bref:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam [allemand], Mainz, Ehrhard Reuwich, 21 VI 1486, 2° (H 3959*, GW 5077).
Même si nous ne savons rien des chiffres de tirage, l’opération éditoriale se révèle très vite un succès, et des contrefaçons sont bientôt repérées, à Augsbourg chez Anton Sorg en 1488 (texte allemand: HC 3960*), et à Spire par Peter Drach en 1490 (texte latin: HC 3957*). Très vite, l’ouvrage est traduit en flamand, peut-être par Reuwich lui-même, et publié toujours à l’adresse de Mayence (1488) (HCR 3963). La traduction française, par Nicolas Le Huen, est imprimée à Lyon chez Topié et Heremberck cette même année 1488 –Le Huen avait, lui aussi, fait le pèlerinage de Jérusalem:
Bernhard von Breydenbach, Des saintes pérégrinationes de Jérusalem, trad. Nicolas Le Huen, Lyon, Michel Topié et Jacques Heremberck, 1488 (C 1338 = 3538, GW 5080). Cette édition constituerait le premier titre où apparaissent en France des gravures non plus sur bois (comme l’original mayençais), mais en taille-douce. Une seconde édition sort, toujours à Lyon, mais chez Gaspard Ortuin, en 1489: les seize gravures en sont cette fois imprimées avec les bois de la première édition mayençaise, bois apparemment cédés par Schoeffer à son collègue. On y trouve le premier alphabet arabe imprimé, ainsi que cinq autres alphabets orientaux plus ou moins déformés (chaldéen, hébreu, turc et grec):
Bernhard von Breydenbach, Saint voiage et pelerinage de la cité saincte de Hierusalem, trad. Jean de Hersin, Lyon, Gaspard Ortuin, 1489 (HC 3961, GW 05079).
Arrêtons-nous un instant sur ces figures lyonnaises, qui illustrent une nouvelle fois le rôle des petits groupes de «passeurs culturels» ayant fait en partie la fortune de la «librairie» de la ville au XVe siècle. La communauté des immigrés allemands tient alors une place centrale dans le petit monde des imprimeurs lyonnais, où les liens sont très étroits entre Lyon, Genève, Bâle et les villes d’Allemagne du sud et de la vallée du Rhin. Mais, à leurs côtés, voici les clercs, comme précisément un Jean de Hersin, docteur en théologie de l’Université de Paris et prieur des Ermites de Saint-Augustin à Lyon –on pourrait aussi penser aux médecins actifs dans la ville. Ce milieu d’intermédiaires culturels se réunit autour des ateliers d’imprimerie, et son rôle est d’autant plus grand que Lyon n’est pas une ville universitaire, et que les participants impulsent un certain nombre de projets et d’innovations.
On connaît encore deux autres traductions de Breydenbach en vernaculaire. La première est donnée en tchèque par Mikulás Bakalár à Pilsen, la capitale de la Bohème occidentale, en 1498:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram sanctam [tchèque], Pilsen, Mikulás Bakalár, 1498 (GW 0508210N). Deux exemplaires seulement de cette édition sont aujourd’hui connus, tous deux conservés à Prague.
La dernière traduction du récit de Breydenbach au XVe siècle est celle préparée par Martin Martinez de Ampies en espagnol, et imprimée par Paul Hurus dans la capitale du royaume d'Aragon, Saragosse, cette même année 1498 (H 3965, GW 5082). Signalons que Hurus est un autre émigré allemand, et qu’il serait peut-être lié aux imprimeurs et libraires Huss de Lyon… Pour finir, les gravures de certaines éditions de Breydenbach sont réemployées dans des titres largement postérieurs: une traduction allemande du Commentaire de Giovio sur les affaires turques, traduction réimprimée à Augsbourg en 1538, présente, par exemple, quelques illustrations reprises de l’édition incunable de Breydenbach publiée à Spire (Edoardo Barbieri).
Comme pour le Narrenschiff (la Nef des fous) de Sébastien Brant (1494), la succession des éditions, contrefaçons et traductions de Breydenbach témoigne du mouvement complexe articulant désormais, entendons à la fin du XVe siècle, déconstruction de la «scripturalité universelle latine», montée en puissance des publications en langue vernaculaire et construction progressive de «marchés» du livre qui tendront de plus en plus à s’organiser selon la géographie des langues. Le livre de voyage intéresse, d’emblée, un public transnational, qu’il convient de mobiliser par la mise en œuvre de procédures éditoriales bien spécifiques, procédures dont le récit de Breydenbach donne le modèle.

H. W. Davies, Bernhard von Breydenbach and his journey to the holy land, 1483-1484, London, 1911.

jeudi 28 juin 2012

Le Mariage de Figaro

Né à Paris en 1732, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais est une figure très moderne, par la conscience qu'il a des mutations intervenant dans le domaine des médias au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. À ce titre, Beaumarchais intéresse très directement l'historien du livre.
Beaumarchais est évidemment d'abord connu comme un auteur et comme un journaliste, mais il est aussi un entrepreneur, un éditeur et un homme d’affaires, qui maîtrise parfaitement toutes les techniques de la «publicité»: le voici qui participe à la fondation du Courrier de l’Europe, qui s’engage pour les insurgés américains, qui crée la Société des auteurs dramatiques, qui lance l’édition des Œuvres complètes de Voltaire, dite «Édition de Kehl» et qui fonde pour ce faire la Société littéraire et typographique de Kehl...
Entre la publication de la Lettre de Diderot sur le commerce de la librairie (1763) et la réorganisation de la «librairie» du royaume de France par les arrêts de 1777, nous sommes en pleine période de débats sur le statut et sur le rôle du média imprimé, sur la censure et sur le contrôle exercé par l’administration sur la branche. Le dossier du Mariage illustre pleinement cette conjoncture.
On sait que, après le Barbier, le Mariage de Figaro est l’une des pièces les plus célèbres de Beaumarchais, que celui-ci termine en 1778, pour répondre à un défi de Louis François de Bourbon-Conti, l'un des opposants les plus notoires du trône:
«Feu M. le prince de Conti, de patriotique mémoire, me porta le défi public de mettre au théâtre ma Préface du Barbier, plus gai, disait-il, que la pièce, & d’y montrer la famille de Figaro, que j’indiquais dans cette Préface» (p. XII). La pièce est rédigée, le prince la lit et l’approuve, mais Beaumarchais est surchargé de travail, tandis que le Mariage fait scandale. En 1781 seulement, il est lu et reçu à la Comédie française, mais le roi refuse d’en autoriser la représentation. Le débat devient public: des extraits sont lus en société, avant que le Mariage ne soit donné pour la première fois, en représentation privée, au château de Genevilliers, par le marquis de Vaudreuil et ses hôtes, le 26 septembre 1783.

Dès lors, les rapports de force évoluent: le baron de Breteuil, ministre de la Maison du roi, estime la représentation possible, la pièce est approuvée par les deux censeurs Coquely de Chaussepierre et Bret les 21 et 28 février 1784, avant que le «permis d’imprimer & représenter» ne soit délivré le 29 mars suivant par Le Noir, qui a succédé à Sartine à la lieutenance de police.
Le Mariage est donc donné en public, pour la première fois, le 27 avril 1784. Comme il est de règle, la controverse est facteur de succès, et l'on sait que la pièce a marqué les esprits par le triomphe qu’elle reçut, et par le montant extraordinaire de la recette qu’elle procura (80000f. à l’auteur en deux ans). Laffont et Bompiani rapportent qu'il y eut 67 représentations en 1784, 26 en 1785-1786 et encore 85 de 1787 à 1790...
Mais, dans l’intervalle, Beaumarchais veut ajouter à son texte une importante préface, pour laquelle de nouvelles autorisations sont nécessaires avant de pouvoir imprimer. La Préface est approuvée par Bret, puis autorisée par Le Noir (25 et 30 janvier 1785). L’ouvrage sort donc pour la première fois avec l’achevé d’imprimer du 28 février 1785: cette première édition est publiée sans gravures, mais on réalisera ensuite un deuxième tirage avec les cinq gravures de Malapeau et de Roi d’après Philippe de Saint-Quentin (achevé d’imprimer à la date du 28 avril). Le tirage initial aurait été de mille exemplaires.
On remarque, au verso de l’avant-titre, une liste nominative de onze libraires français et un libraire de Bruxelles chez lesquels on peut se procurer le volume: Beaumarchais et Ruault sont tous deux des professionnels de la librairie, très attentifs à contrôler autant que possible la diffusion et à barrer la contrefaçon. Ils publient d’ailleurs, parallèlement à la première édition, une édition illustrée destinée au marché étranger, toujours à l’adresse de Ruault mais sortant des presses de la Société littéraire-typographique de Kehl.
Cette attention est confirmée par l’ «Avis de l’éditeur» figurant en bas de page: «Par un abus punissable, on a envoyé à Amsterdam un prétendu manuscrit de cette pièce, tiré de mémoire & défiguré, plein de lacunes, de contre-sens et d’absurdités. On l’a imprimé & vendu en y mettant le nom de M. de Beaumarchais. Des comédiens de province se sont permis de donner & représenter cette production comme l’ouvrage de l’auteur: il n’a manqué à tous ces gens de bien que d’être loués dans quelques feuilles périodiques». Le paratexte a donc un rôle décisif dans le dossier du Mariage: la Préface occupe les pages I – L, et elle est suivie du détail des «Caractères et habillements de la pièce» (p. LI – LVI). La pièce elle-même est enrichie de didascalies, donnant la succession des personnages, et précisant la mise en scène et, le cas échéant, certaines situations.
Pour autant, plusieurs contrefaçons sont publiées, l’une, on l'a vu, à Amsterdam, et deux autres à Lyon, «d’après la copie envoyée par l’auteur».
Le Mariage est ainsi un livre emblématique d'un certain nombre de problèmes majeurs agités dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, y compris s'agissant du statut de l'auteur.

Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, La Folle journée, ou le Mariage de Figaro. Comédie en cinq actes, en prose, par M. de Beaumarchais. Représentée pour la première fois par les Comédiens Français ordinaires du Roi, le mardi 27 avril 1784, Au Palais-Royal, chez Ruault, libraire, près le Théâtre, n° 216, M.DCC.LXXXV (A Paris, de l’imprimerie de Ph.-D. Pierres, imprimeur ordinaire du Roi, &c),
[4-]LVI-237 p., 1 p. bl., 8°.
A la fin du texte de la pièce, p. 236, se trouve la mention: «S’adresser pour la Musique de l’ouvrage, à M. Baudron, Chef d’Orchestre du Théâtre Français».
Cordier (Bibliographie de Beaumarchais), 128. Tchémerzine, I, 491. Soleinne, 299. Conlon, 85/837. En français dans le texte, 178.
Contient : Avant-titre. Au v°: liste des libraires distribuant l’ouvrage, et avis de l’éditeur. Titre, avec un fleuron (bois gravé représentant une casse, une presse, des livres et différents outils d’imprimerie. Préface. Caractères et habillemens de la pièce. Approbation du 15 janvier 1785 (p. LVI). Titre de la pièce (p. 1) et distribution des rôles (p. 2). Le Mariage de Figaro. Approbation du 28 février 1784.

mercredi 29 février 2012

Colloque sur le Copyright

Journée d'étude
Le monde du livre face aux lois de copyright international au XIXe siècle:
Grande-Bretagne, France, Belgique, États-Unis

9 mars 2012

CRIDAF, Université Paris 13,
salle D300, UFR LSHS.

Objectif : proposer une réflexion théorique et des études de cas sur le copyright au XIXe siècle, en particulier sur le copyright international : effets sur les auteurs, les éditeurs et les traducteurs.


Matinée: accords bilatéraux au milieu du XIXe siècle: France, Grande-Bretagne, Belgique
9h30-10h30
Jean-Yves Mollier, Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines: «De la contrefaçon belge aux accords de 1852-1854»
Laurent Pfister, Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines: «Internationalisation du droit d'auteur et droit comparé: la convention franco-anglaise du 3 novembre 1851»
10h30-10h45 Discussion
10h45-11h15 Pause
11h15-12h15
Blaise Wilfert, ENS (Ulm): « Droit d'auteur et stratégie d'éditeur: Hachette, Dickens et la Bibliothèque des meilleurs romans étrangers»
Susan Pickford, Université Paris 13: « Les traducteurs face aux enjeux du copyright au XIXe siècle»
12h15-12h30 Discussion
12h30 Déjeuner

 Après-midi: le cas des États-Unis
14h-15h30
Michael Winship, University of Texas at Austin: «Napoleon Comes to America: The Publishing of Walter Scott’s Life of Napoleon Buonaparte (1827)»
Will Slauter, Université Paris 8: «Marks of Ownership and Acknowledgment: The Transformation of Newspaper Texts in 19th-Century America»
Ellen Gruber Garvey, New Jersey City University: «Mark Twain’s Self-Pasting Scrap-Book, the Authorship of Blank Books, and Intellectual Property»
15h30-16h Discussion et conclusion

Communiqué par Claire Parfait

mardi 7 décembre 2010

Histoire du livre: avis de soutenance de thèse

Le vendredi 10  décembre 2010 à 14h30
à l'Université de Neuchâtel (Suisse),
Monsieur Frédéric Inderwildi
soutiendra sa thèse de doctorat sur:


Acteurs et réseaux commerciaux dans la librairie d'Ancien Régime:
la Société typographique de Neuchâtel (1769-1789)



Composition du jury: MM.
Frédéric Barbier, directeur d'études à l'EPHE, directeur de recherche au CNRS (co-directeur de la thèse);
Philippe Henry, professeur honoraire à l'Université de Neuchâtel (co-directeur de la thèse);
Michel Porret, professeur à l'Université de Genève;
Jean-Claude Waquet, directeur d'études, président de l'EPHE 

Université de Neuchâtel (Institut d'histoire), et
EPHE (École doctorale 472, mention Histoire, textes et documents)

Lieu: Université de Neuchâtel, Faculté des lettres et sciences humaines,
Espace Louis Agasiz 1 (salle R.N. 02).
La soutenance est publique.

mardi 16 mars 2010

Conférence d'histoire du livre


Vendredi 19 mars 2010, 14h-16h
Troisième séance du séminaire "Langues, livres, lecteurs".

Les horizons de diffusion des publications en langue française à la lumière des archives commerciales de deux maisons d’édition de la fin du XVIIIe siècle
La Société typographique de Neuchâtel, par Monsieur Frédéric Inderwildi (Université de Lausanne),
La librairie Desaint de Paris, par Madame Sabine Juratic (Institut d'histoire moderne et contemporaine).

Le séminaire se tient dans la salle de réunion de l'Institut d'histoire moderne et contemporaine, École normale supérieure, 45 rue d'Ulm, 75005 Paris (01 44 32 31 52). Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Informations sur ce séminaire:
http://www.ihmc.ens.fr/Langues-livres-lecteurs-le.html