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dimanche 22 janvier 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 23 janvier 2017
16h-18h
Les bibliothèques brésiliennes:
une introduction historique 
par
Madame Marisa Midori Deaecto,
professeur à l'Université de Sao Paulo,
professeur invitée à l'École normale supérieure (Labex TransferS)

Au plafond de la salle de bibliothèque, chez les Jésuites de Bahia
Moins de dix ans après la fondation de l'ordre, les Jésuites débarquent à Salvador de Bahia en 1549, et ils apportent quelques livres avec eux. Avec ses quelques 15 000 volumes, la bibliothèque du collège de Salvador sera la plus riche du pays lors du départ des Jésuites, en 1759. La seconde principale bibliothèque est alors celle du collège de Rio de Janeiro, avec 5500 volumes, qui passent en partie à l'évêque de la ville. Dans le même temps, l'administration coloniale portugaise est transférée de Salvador à Rio (1763).
Mais le système colonial va bientôt entrer en crise, avant que la cour portugaise elle-même ne s'établisse à Rio à la suite de l'occupation de Lisbonne par les troupes napoléoniennes... 
Sur la Bibliothèque nationale du Brésil, voir ici.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). 

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 20 juin 2015

La librairie et les colonies sous l'Ancien Régime (2)

Nous poursuivons un instant le précédent billet consacré au comparatisme entre les colonies d'Amérique dans le domaine du livre. S'agissant de la «librairie», le rôle du cadre réglementaire reste bien évidemment essentiel: la «librairie» espagnole est enfermée dans le carcan des contrôles de l’administration royale et de l’inquisition, au point que l’Espagne elle-même tend à devenir dès le XVIe siècle une géographie d’importation pour les autres productions européennes. À Séville, Fernand Colomb (Hernando Colón), le fils du découvreur, ne peut réunir sa monumentale bibliothèque que parce qu’il dispose d’un réseau de correspondants qui lui permettent de faire venir jusqu'en Andalousie les nouvelles éditions qui l’intéressent.
L'essor des nouvelles puissances maritimes, les Provinces Unies et l’Angleterre, s’accompagne au contraire, au XVIIe siècle, d’un système beaucoup plus libéral, dominé non pas par les contraintes réglementaires ni par la surveillance, mais bien par les conditions générales du fonctionnement capitaliste et par la liberté d’entreprendre. On devine comment, en deçà de ces données d’ensemble, l’appartenance religieuse peut jouer un rôle important –et on pense à nouveau, bien évidemment, à l’Éthique protestante de Max Weber.

Barthélemy Vimont, Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle France en l'année M.DC.XL. envoyée au R.P. provincial de la Compagnie de Jésus de la province de France par le P. Barthélemy Vimont, de la mesme Compagnie, Supérieur de la Résidence de Kébec, À Paris, Chez Sébastien Cramoisy, imprimeur ordinaire du roy, 1641. Exemplaire de la BN du Canada, Ottawa (mais venant apparemment des Jésuites, puis de la Bibliothèque municipale d’Alençon ?).

Dans le royaume de France, le contrôle se fait moins par le biais de l’Église que par celui de la centralisation monarchique. La «Nouvelle France» s’est déployée à partir du XVIe siècle sur un territoire immense, en remontant le Saint-Laurent jusqu'aux Grands lacs, puis en descendant par le bassin du Mississippi jusqu’au golfe du Mexique, mais le peuplement y reste extrêmement lâche. La ville de Québec est fondée en 1608 et les nouveaux venus colonisent dès lors plus systématiquement les rives du Saint-Laurent (Ville-Marie de Montréal, 1642): pourtant, les imprimés sont exclusivement importés d'Europe jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment par le biais de Sébastien Cramoisy, libraire et fondé de pouvoirs des Jésuites et des Augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec. La première presse typographique ne sera en définitive introduite qu'après le passage de la colonie sous le régime britannique, lorsque William Brown et Thomas Gilmore viennent de Philadelphie pour s’établir à Québec (1764). Montréal suit seulement en 1776. Les mêmes logiques se déploient dans les îles d'Amérique centrale, que se sont partagées l'Espagne, les Provinces-Unies, l'Angleterre et la France.
Quant à la trajectoire brésilienne, elle nous permet de conclure sur un dernier point, qui concerne le rôle des événements. La première imprimerie n’est établie, et de manière très temporaire, à Rio de Janeiro qu’en 1747, par un typographe, Fonseca, venu de Lisbonne, mais la statistique douanière met en évidence un développement rapide des entrées de livres par Bahia et par Rio dans les années 1790. L’événement fondateur date effectivement de la fuite de la cour de Portugal devant les Français de Junot, en 1808, et du transfert de la capitale de Lisbonne à Rio. Qu’il s’agisse du Brésil, ou de l’ensemble des colonies espagnoles, l’une des conséquences les plus inattendues, et les plus considérables, de l’intervention française dans la péninsule ibérique concerne, en définitive, l’autonomie plus grande de ces dernières par rapport à leurs métropoles, et leur passage progressif à l’indépendance (par exemple en Argentine)… C’est, aux Amériques aussi, la fin de l’Ancien Régime, et l’entrée dans une nouvelle ère.

Un petit peu de bibliographie, tirée de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale 
Canada (et Québec):
Marcel Lajeunesse, «Le livre en Nouvelle-France et au début du régime britannique au Canada (XVIIe et XVIIIe siècles)», t. III, 2007.
Jacques Michon, «L’histoire du livre en Amérique du Nord», t. VIII, 2012.
Et une référence plus ancienne, que l'on trouvera d'ailleurs sur Internet: Antonio Drolet, «La bibliothèque du collège des Jésuites [à Québec]», dans Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 14, n° 4, 1961, p. 487-544.

Colonies espagnoles, Brésil:
Eliana Regina De Freitas Dutra, «L’Espace atlantique et la civilisation mondialisée: histoire et évolution du livre en Amérique latine», t. VIII, 2012.
Rafael Rodriguez Marín, «Le Dictionnaire de l’Académie espagnole, sa réception critique et la norme linguistique d’Espagne et d’Amérique», t. IV, 2008.
Mateus H. F. Pereira, «L’Almanaque Abril (Almanach Avril), 1974-2004: histoire d’un best-seller brésilien», t. III, 2007.
Sandra Guardini Teixeira Vasconcelo, «Romans et commerce de librairie à Rio de Janeiro au XIXe siècle», t. VIII, 2012. 

Diana Cooper-Richet, «Paris, carrefour des langues et des cultures: édition, presse et librairie étrangères à Paris au XIXe siècle», t. V, 2009. Id., «Paris et la présence lusophone dans la première moitié du XIXe siècle», t. VIII, 2012.

mardi 16 juin 2015

La librairie et les colonies sous l'Ancien Régime

L’histoire devrait être définie comme une science expérimentale: au sens strict du terme, elle nous permet notamment, toutes choses égales d'ailleurs, d’avoir une certaine connaissance des expériences déjà faites par les sociétés humaines dans telles ou telles conditions plus ou moins comparables à celles devant lesquelles nous nous trouvons. La mondialisation, dont nous avons déjà traité à plusieurs reprises, est un processus souvent questionné aujourd’hui. Or il s’agit précisément d’un phénomène historique, et d’un processus qui se développe depuis plusieurs siècles (Raynal y consacrait déjà son Histoire des deux Indes), même s’il reste partiel avant que d’atteindre le niveau actuel d’une intégration planétaire.
Cette problématique intéresse aussi l’historien du livre: elle engage en effet des travaux sur la géographie de la production et de la diffusion des imprimés, sur la question de l’acculturation et de l’identité, sur l’équilibre changeant entre les langues d’édition, ou encore sur le système colonial et sur les rapports de forces entre colonies et métropoles. Depuis le XVe siècle en effet, la mondialisation passe, et d’abord aux Indes occidentales (aux Amériques), par le biais d’un modèle d’organisation spécifique, qui est celui de la colonie: colonies espagnoles et portugaises (qui correspondent peu ou prou à la géographie de l’Amérique latine), puis colonies françaises et anglaises (dans certaines îles des Antilles et en Amérique du nord), sans parler des colonies néerlandaises et françaises.
La chronologie et les modèles de développement des activités du livre se déploient outre-Atlantique selon des systèmes et des rythmes très différents, que le comparatisme met bien en évidence. Les premières universités sont créées par les Espagnols à Mexico et à Lima dès le milieu du XVIe siècle, tandis que les presses «gémissent» dans ces deux mêmes villes respectivement dans la décennie 1530 et en 1584. Vers le nord, la première presse anglaise ne fonctionne que deux générations plus tard, en 1640 à Cambridge (Mass.), tandis que les colonies françaises du Saint-Laurent restent sur la logique de la seule importation des imprimés depuis la métropole. Le Brésil des Portugais reste lui aussi en retard, jusqu'à l'installation de la cour de Lisbonne à Rio, en 1807. Conséquence principale, et souvent ignorée: jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’Amérique développée désigne d’abord l’Amérique espagnole. Le rattrapage de l’Amérique anglaise à partir de la fin du XVIIe et au cours du XVIIIe siècle en sera d’autant plus spectaculaire, et cela vaut aussi dans le domaine de l’imprimé.
La Salle des Actes à l'Université de Cordóba (Ar.) en 2015
Il est possible de proposer une typologie très sommaire de ces différents modèles. La conquête espagnole se caractérise d’abord par son ampleur: en quelques décennies à partir de la fin du XVe siècle, des territoires immenses sont saisis par Madrid, qui les organise, même si très difficilement, en vice-royaumes (Nouvelle-Espagne et Pérou, plus tard La Plata: cliquer ici pour lire les billets successifs), et qui y installe des institutions permettant la poursuite du travail d’évangélisation et la formation d’une partie des élites locales. Pour autant, la production locale d’imprimés reste minime, la majeure partie de la «librairie» étant importée d’Europe: les presses actives dans les différentes capitales ne répondent qu’à des besoins «locaux» d’ordre administratif et religieux.
Vers le nord, les Treize colonies anglaises émergent seulement dans le deuxième quart du XVIIe siècle, mais selon un modèle tout différent. C’est une colonie de peuplement et d’exploitation, qui approfondit son installation sur place sans d’abord chercher à s’étendre –à la fin du XVIIIe siècle, la limite des Appalaches sera à peine atteinte, et la saisie du continent nord-américain ne se fait, comme on sait, qu’au XIXe siècle, grâce au chemin de fer. Les conditions des activités de l’imprimé y sont rapidement tout autres. En un siècle, les Treize colonies voient leur population multipliée par vingt (de 55 000 hab. vers 1670 à deux millions à la veille de l’indépendance). La production imprimée s’accroît parallèlement, et conquiert son autonomie par rapport à celle de la métropole: on estime que, de 1639 à 1799, quelque 50 000 titres sont publiés, tandis que le processus de la publicité (Öffentlichkeit) s’appuie sur un média spécifique, véritable forum des nouvelles communautés, celui de la presse périodique (dès 1695 à Boston). Benjamin Franklin en sera bientôt une icône planétaire (car la mondialisation ne va pas sans une forme de médiatisation elle-même mondialisée)...
Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, le temps de la rupture est atteint, et l’on entre, d’abord à Boston et à Philadelphie, dans la phase de déclenchement de la « révolution atlantique » –laquelle se prolongera d’abord en France et en Europe, puis en Amérique du Sud au début du XIXe siècle…

mercredi 29 avril 2015

Publicistique et modernité

Comme il est de règle pour la pensée des Lumières dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, le média principal est, dans le vice-royaume de La Plata aussi, celui de l’imprimé. Pourtant, nous sommes dans une logique spécifique, qui est celle de la périphérie: la majorité des titres doit être importée, les réseaux du livre restant trop peu développés sur place. La première librairie n’ouvre à Buenos Aires qu’en 1759, quand José de Silva y Aguar prend l’initiative de sa création, en liaison avec les activités du Collège San Carlos. En 1766, les Jésuites créent une imprimerie à Córdoba, mais ils sont chassés l’année suivante: le matériel typographique servira à équiper à partir de 1780 l’imprimerie royale des Enfants trouvés à Buenos Aires.
Dans une province éloignée des centres de décision, mais où une certaine intelligentsia se développe et soutient le processus de modernisation, on imprime d’abord les classiques de l’Église, les textes réglementaires, le cas échéant quelques pièces commandées par les autorités locales et… le plus intéressant, à savoir des périodiques. Le périodique est bien le média privilégié de la modernité, que l’on peut rédiger et éditer sur place, et qui trouvera plus facilement un public de lecteurs ou de souscripteurs et d’abonnés susceptible de financer la publication.
C’est un des représentants de l’élite créole, Manuel Belgrano, juriste formé à Salamanque et secrétaire de la Chambre de commerce (Consulado de Comerce) de Buenos Aires, qui est à l’origine du lancement du Telegrafo mercantil le 1er avril 1801 (avec l’autorisation du vice-roi, le marquis de Avilés). Le titre complet, de Telegafo mercantil, rural, politico, economico e historiografo del Rio de la Plata, annonce le programme de la feuille, et le journal, confié à l’Espagnol Francisco Cabello y Mesa (1765-1814), est commandité par la «Société patriote de ceux qui aiment [leur] pays».
Originaire de l’Estramadure, Cabello y Mesa commence une carrière militaire au Pérou, mais il s’oriente bientôt vers le droit, comme avocat, tout en lançant le premier périodique d’Amérique du Sud, le Diario curioso, erudito y comercial à Lima: il répétera l’opération après son installation à Buenos Aires en 1798. Les collaborations du Telegrafo mercantil réunissent quelques unes des grandes figures de l’époque: Belgrano lui-même, et Juan José Castelli (tous deux futurs membres de la Junte de 1810), mais aussi le P. Luis José de Chorroarín (1757-1823) ou encore Pedro Cervino (1757-1816: il collaborera ensuite au Semanario). Manuel José de Lavardén publie dans le Telegrafo, tandis que Thaddäus Haenke donne des textes relatifs à ses voyages d’exploration.
Nous sommes, avant la lettre, dans un monde qui préfigure celui des «hommes de mai», et où un certain nombre d'acteurs appartient à la maçonnerie. Nous avons vu que Chorroarín succédera à Moreno comme premier véritable directeur de la nouvelle Bibliothèque de Buenos Aires. Lavardén (1754-1809) est le fils d’un juriste qui a joué un rôle important dans l’expulsion des Jésuites: il a commencé ses études de droit à Chuquisaca, avant de les achever à Grenade, Tolède et Alcalá. Devenu professeur de philosophie au Collège San Carlos, il participe aussi à l’administration de la colonie, et déploie une activité de publicistique comme auteur de pièces de théâtre, de poésies, etc. Haenke (1761-1816) vient quant à lui de Bohème, et est un ancien étudiant de l’Université Charles de Prague: il est en Amérique du sud à partir de 1789, où il entreprend un travail gigantesque de recension scientifique –on le considère comme l’un des principaux précurseurs de Alexander von Humboldt.
Diego de Zabaleta, Exhortacion cristiana dirigida a los hijos y habitantes de Buenos Ayres el 30 de mayo 1810 en la solemne accion de gracias por la instalacion de su Junta superior provisional de gobierno, En Buenos Ayres, en la Real imprenta de Niños Expósitos, [1810]. On soulignera l'attachement à la religion catholique, et on remarquera la référence à "cette capitale" (exemplaire de la Bibliothèque de La Plata)
Pourtant, le titre doit cesser en octobre 1802, face à la méfiance des autorités. En septembre de la même année, la succession est prise par le Semanario de Agricultura, Industria y Comercio.
L’accélération des événements au cours de l’année 1810 avec la mise en place du gouvernement de la Junte, s’appuie, comme toujours, sur la publicistique. Reprenons le fil des événements: le Cabildo (Conseil) de Buneos Aires est convoqué le 22 mai 1810 et, sous la pression de la foule, il vote le renvoi du vice-roi et l’instauration de la Première Junte. Dès le 27, une circulaire est expédiée aux autorités des autres villes, pour les informer des événements, et pour leur demander de se rallier et d’envoyer leurs représentants à Buenos Aires. Le lendemain, la Junte prend les principales dispositions organisant son administration, et, le 30, une action de grâces est célébrée pour l’installation du nouveau Gouvernement.
Enfin, la Junte lance la Gazeta de Buenos Ayres, qui correspond au modèle du journal officiel en même temps que du périodique gouvernemental (7 juin). Depuis le début du mois, un certain nombre de villes reconnaissent son autorité, l’opposition la plus dangereuse étant pendant quelques semaines celle de l’ancien vice-roi Liniers à Córdoba…

Félix de Ugarteche, La Imprenta argentina: sus origenes y desarollo, Buenos Aires, R. Canals, 1929.

dimanche 12 avril 2015

Au pays des jésuites

Une trop brève visite de l’Argentine pousse d’entrée à prendre la mesure de l’espace. Après la découverte de Saint-Domingue par Christophe Colomb en 1492, les navigateurs progressent le long de la côte atlantique vers le sud. En 1516, Juan Diaz de Solis atteint le Rio de la Plata, et quatre ans plus tard, le détroit de Magellan est reconnu, l’objectif étant toujours celui d’ouvrir la «route des Indes». Mais la signature du traité de Tordesillas (1494) aboutira à octroyer une grande partie de la façade atlantique du sous-continent au roi de Portugal. L’empire espagnol, qui s’organise à partir de Mexico et de Lima, sera, en dehors de l’Amérique centrale, davantage orienté vers le Pacifique, de sorte que les relations de la métropole sont particulièrement compliquées avec les territoires de l’actuelle Argentine. Malgré le site admirable du Rio de la Plata, le pays progressivement conquis dépend administrativement de la vice-royauté du Pérou (à Lima), tandis que les conflits perdurent avec les indigènes: l’Argentine reste un espace géo-politique marginal, dont la situation retarde sensiblement la mise en valeur.
Entrée du collège de Montserrat, manzana jésuite de Córdoba
Alors que Buenos Aires, fondée par Pedro de Mendoza en 1536, a dû être un temps abandonnée face à l’hostilité des Indiens, Córdoba, à 700 km à l’intérieur des terres, est fondée par Cabrera sur la route de Bolivie en 1574 –mais ce n'est à l'origine qu'un hameau de quelques dizaines d'habitants. Son essor ne date en effet que de l’arrivée de l'ordre des Jésuites...
Les deux premiers Pères, Angulo et Burzana, ont débarqué au Rio de la Plata en 1587, avant que l’ordre de saint Ignace ne s’établisse officiellement en 1599. Son premier objectif concerne bien évidemment l’activité missionnaire, mais il s'investit aussi dans le domaine de l'éducation et de l’enseignement. L'organisation administrative de l'ordre se déploie, elle aussi, d'abord à partir du Pérou, avant que ne soit fondée, en 1607, la nouvelle province du Paraguay (Paraquaria): il s’agit d’un territoire immense, puisqu'il inclut le sud du Brésil, la Bolivie, le Paraguay, l’Uruguay, le Chili et la partie colonisée de l’Argentine. Sa capitale est située à Córdoba.
Ce véritable renversement de la géographie institutionnelle encadrant les colonies espagnoles de l'Atlantique sud constitue un événement d'importance stratégique pour leur développement futur. Le renversement sera couronné par la création de la vice-royauté du Rio de la Plata, détachée de la vice-royauté du Pérou, en 1776. 
À Córdoba, les Pères fondent un collège en 1610/1613, avec le programme d’une université, et qui sera effectivement reconnu comme telle dix ans plus tard (1622): l’institution fonctionne sous l’appellation de Haute École (Colegio Máximo), et c’est la seconde fondation de ce type en Amérique du Sud. Aujourd’hui, la «manzana jésuite» de Córdoba désigne un complexe de bâtiments comprenant l’église, la résidence des Pères, les établissements d’enseignement et la bibliothèque. L’Université de Córdoba a conservé ce siège historique, par ailleurs inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur le modèle d’une Haute École, elle incorpore d’ailleurs toujours deux collèges d’enseignement secondaire, dont celui de Montserrat, fondé en 1687 et qui reste abrité dans ses superbes bâtiments de 1782.
La Biblioteca Mayor aujourd'hui
Dès les origines, les Pères veulent créer une bibliothèque, qui sous-tendrait leurs activités pédagogiques. Sans doute plus que par des achats directs, lesquels sont rendus particulièrement difficiles par l’éloignement, la bibliothèque de l’Université s’accroît par des legs et par des dons: le fondateur de l’Université, le frère Hernando de Trejo y Sanabria (1554-1614), évêque du Tucumán, donnera sa bibliothèque personnelle, de même que le premier évêque de Buenos Aires, Mgr Pedro Carranza, en 1625. Un catalogue des fonds est dressé en 1757, sous le titre de Index librorum bibliothecae Collegii Maximi, catalogue qui dénombre quelque 3000 titres en 6000 volumes (il a été récemment et savamment publié par Alfredo Fraschini). L’étude statistique du fonds montre que, comme on pouvait s’y attendre, environ 60% des titres relèvent du domaine de la religion au sens large. La Libreria Grande, alias Biblioteca mayor, a succédé à l’ancienne bibliothèque des Jésuites après une période de confusion survenue lors la destruction de l’ordre en Amérique du Sud (1767): outre une partie des fonds de livres, les archives de la bibliothèque sont aujourd’hui toujours conservées.
Estancia de Alta Gracia: façade de l'église
Mais la présence jésuite dans la géographie de l’actuelle Argentine ne se limite bien évidemment pas à la manzana de Cordoba. Il existe aussi une manzana à Buenos Aires, et des témoignages de l'activité des jésuites dans beaucoup d'autres villes. On sait que, entre les Pères et les indigènes, les relations sont beaucoup plus équilibrées que dans le reste du pays où règne le système quasi-esclavagiste de l’encomienda, de sorte que les Jésuites peuvent commencer à organiser de manière efficace l’exploitation des terres. Les six estancias fondées par eux autour de Córdoba constituent chacune le centre de domaines agricoles spécialisées, dont les revenus abondent le budget de l’ordre. Parmi elles, celle d’Alta Gracia, fondée en 1643 et orientée vers la production textile (laine), a été remarquablement restaurée, et permet de se représenter le rôle économique, mais aussi culturel et religieux, de ces pôles d’activités combinant à la fois auto-subsistance et intégration très efficace dans un réseau de structures spécialisées.
Rappelons pour finir que les Jésuites avaient aussi établi les célèbres «Réductions» du pays guarani, et que la première presse à imprimer ayant fonctionné en Argentine était précisément localisée dans la réduction de Loreto, fondée en 1631 et devenue progressivement l’une des plus importantes du pays. On comprend facilement, non seulement que la position dominante des Jésuites leur valait beaucoup de concurrences et d’inimitiés, voire de franche hostilité, par ex. de la part des trafiquants d’esclaves contre lesquels ils luttaient. On comprend aussi que leur emprise sur des territoires considérables, et même que leur réussite, ont pu pousser le roi Charles III d’Espagne à les chasser, et à confisquer leurs biens, en 1767… 
PS- Une note, en passant. Je suppose que la traduction française de Cordoue ne vaut que pour la ville espagnole de ce nom. Je conserve donc Córdoba pour désigner son homonyme argentine. 
Billet suivant: Buenos Aires et les métamorphoses de la Bibliothèque nationale

mardi 7 avril 2015

Conférences d'histoire du livre

Au cours d'un voyage d'études en Argentine,
Monsieur Frédéric Barbier donnera les conférences d’histoire du livre suivantes:

9 avril 2015   19h. 
Alliance française de Buenos Aires, Avenue Córdoba 936/946 (1054), Auditorium
Dialogue sur «Les révolutions du livre: de Gutenberg au livre digital»
 
10 avril   18h.
Auditorium de l’Académie nationale des Sciences, Córdoba
Conférence: De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues de bibliothèqu

du 13 au 15 avril Bibliothèque nationale d’Argentine (Buenos Aires)
13 avril, 11h   Conférence: Le Narrenschiff de Sébastien Brant: un programme éditorial
14 avril, 12h   Conférence: Le Narrenschiff de Sébastien Brant: problématique de la réception
15 avril, 12h   Conférence: À propos du statut des incunables et de leurs catalogues
 
16 avril   10h30
Lycée franco-argentin « Jean Mermoz ». Rencontre avec les élèves (10h30-12h30)

 17 avril   17h
Bibliothèque de l’Université nationale de La Plata
Conférence: De l’argile au nuage: une archéologie des catalogues de bibliothèqu

La "Grande Bibliothèque" (Biblioteca mayor) de l'Université nationale de Cordoba (Ar)

mercredi 11 avril 2012

Histoire du livre et mondialisation

En matière de «librairie», la mondialisation est un phénomène très précoce. La typographie en caractères mobiles apparaît probablement en 1452, et le «premier grand livre européen», la Bible à 42 lignes, date de 1454-1455. Après une courte période (jusqu’en 1462) où la technique est tenue secrète pas ses promoteurs, la géographie de l'art nouveau explose: 250 villes sont des villes «roulantes» en Europe entre 1450 et 1501, et les presses apparaissent au XVIe siècle dans les colonies espagnoles d’Amérique, à Mexico d’abord, puis à Lima. Deux autres imprimeries sont ensuite établies à Puebla (1640) et Guatemala (1660).
Christophorus Columbus, De Insulis nuper in mari indico repertis,
Basel, Johann Bergmann, de Olpe, 1494, 36 f., 6 gravures.
Le retour de l’expédition a lieu en mars 1493,
mais le rapport (la Lettre) de l’amiral est écrit en mer
dès le 15 février.
Les colonies anglaises suivent l’Espagne avec retard, mais leur rattrapage est d’autant plus rapide: la première presse arrive en Amérique du Nord en décembre 1638, et le premier titre sort des presses de Newtown (Cambridge) en 1640 (le Bay Psalm Book). Une seconde presse est importée en 1659, et les programmes de bibliographie rétrospective recensent quelque soixante-huit titres publiés en Amérique du Nord au XVIIe siècle. Vers l’Est, une imprimerie jésuite est créée par les Portugais à Goa en 1557, et le collège jésuite d’Amakusa (Japon) possède des presses en 1591.
Si nous voulions tracer les très grands traits d’une conjoncture de la mondialisation dans le domaine de l'imprimé entre le XVe et le XVIIIe siècle, nous distinguerions donc deux moments où la dilatation géographique est plus sensible, les XVe et en partie XVIe siècles, et l’époque des Lumières. Ces deux temps forts sont séparés par un temps de latence, qui recouvre pour l’essentiel un «grand XVIIe siècle». Un second phénomène doit cependant être souligné: la concurrence qui se développe dès les années 1470-1480 conduit à une innovation de produit qui s’appuie notamment sur le recours aux langues vernaculaires. La librairie moderne sera une librairie compartimentée, dans laquelle le rôle du latin comme langue internationale devient très progressivement minoritaire.
L’abbé Raynal nous l’a appris, la mondialisation est un phénomène d’ordre géographique, mais l’économie y joue un rôle décisif, et fait que les équilibres géographiques se déplacent au cours des âges. Les presses ne «roulent» d’abord, dans nombre de villes d’Europe et dans les colonies, que pour l’Église et ses missions, ou pour les travaux d’intérêt local. L’essentiel des livres proprement dits continue à être produit dans quelques grands centres, et, pour l’outre-mer, importé d’Europe:
«L’apparition précoce de l’université et de l’imprimerie [dans les colonies hispano-américaines] était loin de signifier une position de tolérance. C’était, au contraire, un signe d’intransigeance culturelle, d’écrasement, de destruction, et de la nécessité impérieuse d’utiliser les moyens adéquats pour implanter la culture externe justificatrice de la domination, de l’occupation et de l’exploitation» (Nelson Werneck Sodré).
Au monastère de Belem, près de Lisbonne (cliché FB)
Le premier exemple d’une autonomie réelle de la production imprimée locale hors d’Europe est sans doute celui des Treize colonies anglaises d’Amérique, portées par un essor démographique qui les fait passer de 55000 en 1670 à 265 000 habitants en 1700 et à plus de deux millions vers 1770. La production conservée atteint 8000 titres pour le XVIIIe siècle, avec un développement particulièrement rapide des gazettes et des journaux après 1770-1780. Une génération après l’indépendance (1776), New York (qui n’avait qu’une «petite librairie» en 1700) est devenue la seconde ville de production de librairie en langue anglaise, après Londres, et la concurrence américaine se fait de plus en plus sensible au niveau international.
Mais la règle restera longtemps  celle de la dénivellation entre niveaux de développement et, même à la fin du XVIIIe siècle, lorsque des presses seront établies en Australie, cet auteur constate :
«Ce qui est sûr, c’est que les Anglais ont prévu une présence autonome de l’imprimé dans la Nouvelle-Galles-du-Sud dès le début, en 1788. Autonome, mais subalterne dans la mesure où la production locale devait être strictement officielle, ce qui supposait que tout le reste allait être importé d’Angleterre. On a donc envoyé une presse avec les navires de Philip, mais comme il n’y avait pas d’imprimeur, on a dû attendre 1795 et la présence d’un bagnard sachant se servir du matériel pour voir sortir les premières affiches et annonces…»
C’est que la «librairie» représente une activité hautement capitalistique et que, dès le XVe siècle, elle est structurée par les réseaux financiers. Autour de 1500, le marché est dominé par quatre villes, Venise, Paris, Leipzig et Lyon, dont la supériorité vient aussi de ce qu’elles assurent l’interface avec une périphérie moins développée: Venise pour la Méditerranée et l’Orient, Paris pour la France, Leipzig pour l’Europe centrale et orientale, Lyon pour le Sud-Ouest et la péninsule ibérique, bientôt aussi pour l’Amérique espagnole.
En 1539, le Sévillan Juan Cronberger obtient le privilège d’exclusivité pour l’exportation de livres en Nouvelle-Espagne. Mais, dans la seconde moitié du XVIe siècle, c’est la montée d’Anvers, avec Christophe Plantin: ce Tourangeau devenu archi-typographe du roi d’Espagne obtient à son tour le privilège du commerce du livre pour l’Empire espagnol. Les développements de la crise religieuse provoqueront bientôt le recul d’Anvers, au bénéfice des villes des Pays-Bas, notamment Amsterdam, et surtout, à terme, au bénéfice de Londres (XVIIe siècle).
Les pôles d’une librairie que l’on peut qualifier de mondiale se déplacent ainsi en fonction de la conjoncture, et leur position s’appuie sur le différentiel de développement d’une géographie à l’autre. À chaque époque, une ville ou un groupe de villes bénéficie de sa position par rapport aux géographies vers lesquelles se fera l’exportation des produits imprimés. Ajoutons que les réseaux professionnels ne sont pas tout: le rôle des réseaux informels des voyageurs, diplomates, étudiants, des militaires, des pèlerins et des commerçants de toutes sortes, est essentiel pour la diffusion des livres, comme le montre éloquemment, jusqu’au XVIIIe siècle, l’exemple de l’Europe centrale et orientale.

lundi 31 octobre 2011

Histoire du livre au Brésil

Vient de paraître:
Marisa Midori Deaecto, O Império dos livros: istituções e práticas de leitura na São Paolo ottocentista,
São Paolo, Edusp, 2011, 448 p., ill., cartes et graph.

Sommaire
Préface, par Jean-Yves Mollier
Introduction
Ière partie: São Paolo, cidade espiritual
IIème partie: No império das lettras
IIIème partie: A cidade e os livros
IVème partie: Circulação et consumo
Qual o sentido de todo isso ?

Voici un livre remarquable sur plusieurs plans.
D'abord, le point de vue intellectuel: l'ouvrage témoigne éloquemment des développements continus de l’histoire du livre, et de la prise en compte de géographies jusqu’à aujourd’hui quelque peu méconnues –en l’occurrence, le Brésil, et plus précisément São Paolo au XIXe siècle. Les perspectives de la problématique sont très riches et très actuelles, puisqu’il s’agit tout à la fois d’envisager la «seconde révolution du livre», mais aussi la conjoncture spécifique d’une ancienne colonie ayant récemment pris son indépendance, ou encore le développement des transferts culturels et celui d’une identité nationale en construction.
Sur le plan de la méthode, la perspective privilégie l’histoire de la lecture, de ses pratiques et de ses «institutions», mais elle engage nécessairement aussi l’histoire sociale, l’histoire culturelle et l’histoire économique, l’anthropologie historique, etc. La parfaite connaissance que l’auteur a des travaux d’histoire du livre en Europe explique que sa recherche s’inscrive pleinement dans la tradition développée tout particulièrement en France depuis la publication de L’Apparition du livre de Febvre et Martin en 1958. O Império dos livros est en effet un essai d’histoire totale organisée autour du média imprimé, et à ce titre il remplit très fidèlement et actualise le programme des premiers promoteurs de notre discipline.
Enfin, l’historien, qui est aussi un amateur de livres, ne peut qu'apprécier la forme matérielle particulièrement soignée qui a été donnée à ce travail exemplaire. On apprécie l’élégance de la jaquette, tandis que la richesse de l’illustration aide à se familiariser avec une réalité parfois moins connue. L’utilisation de la couleur, le cas échéant sur double page, est devenue quelque chose de trop rare dans les publications scientifiques pour que nous ne soulignions pas combien O Império dos livros est exceptionnel aussi en tant qu’objet. Nous ne pouvons que nous en réjouir.
L’ouvrage se referme avec une importante partie consacrée aux sources et à la bibliographie, et avec un index onomastique.