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mardi 16 juin 2015

La librairie et les colonies sous l'Ancien Régime

L’histoire devrait être définie comme une science expérimentale: au sens strict du terme, elle nous permet notamment, toutes choses égales d'ailleurs, d’avoir une certaine connaissance des expériences déjà faites par les sociétés humaines dans telles ou telles conditions plus ou moins comparables à celles devant lesquelles nous nous trouvons. La mondialisation, dont nous avons déjà traité à plusieurs reprises, est un processus souvent questionné aujourd’hui. Or il s’agit précisément d’un phénomène historique, et d’un processus qui se développe depuis plusieurs siècles (Raynal y consacrait déjà son Histoire des deux Indes), même s’il reste partiel avant que d’atteindre le niveau actuel d’une intégration planétaire.
Cette problématique intéresse aussi l’historien du livre: elle engage en effet des travaux sur la géographie de la production et de la diffusion des imprimés, sur la question de l’acculturation et de l’identité, sur l’équilibre changeant entre les langues d’édition, ou encore sur le système colonial et sur les rapports de forces entre colonies et métropoles. Depuis le XVe siècle en effet, la mondialisation passe, et d’abord aux Indes occidentales (aux Amériques), par le biais d’un modèle d’organisation spécifique, qui est celui de la colonie: colonies espagnoles et portugaises (qui correspondent peu ou prou à la géographie de l’Amérique latine), puis colonies françaises et anglaises (dans certaines îles des Antilles et en Amérique du nord), sans parler des colonies néerlandaises et françaises.
La chronologie et les modèles de développement des activités du livre se déploient outre-Atlantique selon des systèmes et des rythmes très différents, que le comparatisme met bien en évidence. Les premières universités sont créées par les Espagnols à Mexico et à Lima dès le milieu du XVIe siècle, tandis que les presses «gémissent» dans ces deux mêmes villes respectivement dans la décennie 1530 et en 1584. Vers le nord, la première presse anglaise ne fonctionne que deux générations plus tard, en 1640 à Cambridge (Mass.), tandis que les colonies françaises du Saint-Laurent restent sur la logique de la seule importation des imprimés depuis la métropole. Le Brésil des Portugais reste lui aussi en retard, jusqu'à l'installation de la cour de Lisbonne à Rio, en 1807. Conséquence principale, et souvent ignorée: jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’Amérique développée désigne d’abord l’Amérique espagnole. Le rattrapage de l’Amérique anglaise à partir de la fin du XVIIe et au cours du XVIIIe siècle en sera d’autant plus spectaculaire, et cela vaut aussi dans le domaine de l’imprimé.
La Salle des Actes à l'Université de Cordóba (Ar.) en 2015
Il est possible de proposer une typologie très sommaire de ces différents modèles. La conquête espagnole se caractérise d’abord par son ampleur: en quelques décennies à partir de la fin du XVe siècle, des territoires immenses sont saisis par Madrid, qui les organise, même si très difficilement, en vice-royaumes (Nouvelle-Espagne et Pérou, plus tard La Plata: cliquer ici pour lire les billets successifs), et qui y installe des institutions permettant la poursuite du travail d’évangélisation et la formation d’une partie des élites locales. Pour autant, la production locale d’imprimés reste minime, la majeure partie de la «librairie» étant importée d’Europe: les presses actives dans les différentes capitales ne répondent qu’à des besoins «locaux» d’ordre administratif et religieux.
Vers le nord, les Treize colonies anglaises émergent seulement dans le deuxième quart du XVIIe siècle, mais selon un modèle tout différent. C’est une colonie de peuplement et d’exploitation, qui approfondit son installation sur place sans d’abord chercher à s’étendre –à la fin du XVIIIe siècle, la limite des Appalaches sera à peine atteinte, et la saisie du continent nord-américain ne se fait, comme on sait, qu’au XIXe siècle, grâce au chemin de fer. Les conditions des activités de l’imprimé y sont rapidement tout autres. En un siècle, les Treize colonies voient leur population multipliée par vingt (de 55 000 hab. vers 1670 à deux millions à la veille de l’indépendance). La production imprimée s’accroît parallèlement, et conquiert son autonomie par rapport à celle de la métropole: on estime que, de 1639 à 1799, quelque 50 000 titres sont publiés, tandis que le processus de la publicité (Öffentlichkeit) s’appuie sur un média spécifique, véritable forum des nouvelles communautés, celui de la presse périodique (dès 1695 à Boston). Benjamin Franklin en sera bientôt une icône planétaire (car la mondialisation ne va pas sans une forme de médiatisation elle-même mondialisée)...
Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, le temps de la rupture est atteint, et l’on entre, d’abord à Boston et à Philadelphie, dans la phase de déclenchement de la « révolution atlantique » –laquelle se prolongera d’abord en France et en Europe, puis en Amérique du Sud au début du XIXe siècle…

dimanche 21 juillet 2013

Mondialisation et histoire du livre (1)

L’exposition que la Bibliothèque Mazarine consacre en ce moment même à Raynal invite à revenir sur une thématique déjà abordée plusieurs fois dans ce blog, à savoir celle de la mondialisation et de la globalisation. C’est peu de dire que voilà deux concepts particulièrement à la mode aujourd’hui, et non pas seulement dans les domaines de la politique ou de l’économie. Histoire et civilisation du livre. Revue internationale aussi a sacrifié à la mode nouvelle, en publiant récemment un dossier dirigé par Jean-Yves Mollier et consacré à une «Histoire mondiale du livre». Pour autant, il ne peut pas s’agir simplement de «revisiter» une histoire du livre conçue traditionnellement selon la catégorie de la nation, et l’«histoire mondiale» du livre est nécessairement autre chose que la simple juxtaposition d’histoires nationales, même matinée d’un zeste de comparatisme.
Le principe de la mondialisation est bien sûr d’abord lié à l’espace. À ce titre, le phénomène est déjà ancien, puisque l’invention de l’imprimerie vers 1450 inaugure des processus d’ouverture dont l’un des effets est la véritable «conquête» du globe par le média nouveau: après l’Europe, l’Amérique espagnole s’inscrit en tête, avec les presses de Mexico et de Lima au XVIe siècle, tandis que le XVIIe siècle voit la première imprimerie en Amérique du nord (Harvard, 1640) . Le XVIIIe siècle marque, peut-être, le premier apogée d’un processus dont l’abbé Raynal se fait le théoricien dans son Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée pour la première fois à l’adresse d’Amsterdam en 1770.
Articulé avec le concept de mondialisation, celui de globalisation renvoie plutôt à une logique de rapprochement et d’intégration de phénomènes complexes –et Raynal en est à nouveau le théoricien lorsqu’il ouvre son livre en montrant comment la dilatation d’un monde occidental étendu aux dimensions du globe s’accompagne d’une interdépendance nouvelle, notamment d’ordre économique (y compris l’économie de la consommation) entre les différents espaces et les différentes civilisations:
«C’est [avec le passage du cap de Bonne-Espérance] que les hommes des contrées plus éloignées se sont devenus nécessaires; les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle; l’industrie du nord s’est transportée au sud; les étoffes de l’Orient habillent l’Occident, et par-tout les hommes se sont communiqués leurs opinions, leurs lois, leurs usages, leurs remèdes, leurs maladies, leurs vertus et leurs vices».
À Irkoutsk, les "Débats" des décembristes
Le média du livre et de l’imprimé constitue à partir de la seconde moitié du XVe siècle un élément fondamental qui intervient dans ces différents phénomènes, qu’il s’agisse de circulation des nouvelles, mais aussi des connaissances, des contenus littéraires, voire des formes esthétiques ou autres. À la fin du XVIIIe siècle, le monde correspond déjà pour partie au modèle du «village global» cher à Marshall McLuhan, et l’on se souvient du vicomte de Chateaubriand voyageant dans la région des Grands Lacs sous la Révolution. C’est dans un bivouac complètement isolé qu’il apprend à l’improviste la nouvelle de la fuite et de l’arrestation du roi à la suite de l’affaire de Varennes:
«Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes: j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: Flight of the king (Fuite du Roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI…» »Encore quelques décennies, et ces décembristes exilés à Irkoutsk seront abonnés au Journal des débats, qui constitue l’un de leurs liens privilégiés avec l’Europe».

Un second billet suivra.

dimanche 14 juillet 2013

«L’Amérique est une invention éditoriale européenne»: à propos d’une exposition sur l’abbé Raynal

Raynal. Un regard vers l’Amérique,
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des cendres, 2013,
187 p., ill.
ISBN 979 10 90853 03 4 / 978 2 86742 212 6`

Guillaume Thomas Raynal, plus connu sous le nom de «l’abbé Raynal», est né en 1713, et la Bibliothèque Mazarine commémore l’événement en organisant une exposition sur «l’Amérique de Raynal», et en publiant un catalogue qui est en même temps un instrument de travail et de réflexion. Le sommaire (cf infra) permet de saisir à quel point la figure de Raynal est l’occasion de reprendre un certain nombre de problématiques particulièrement actuelles, comme celles de la mondialisation et de la globalisation, des rapports de l’ancien monde et de ses colonies, du droit naturel (l’esclavage!), du rôle de l’économie dans le devenir des sociétés, sans oublier ni l’indépendance américaine, ni la problématique de la médiatisation (qu’il s’agisse de la carrière même de Raynal comme publiciste, de la diffusion de l’Histoire des deux Indes, ou encore de phénomènes annexes, mais très caractéristiques des Lumières, comme la politique des prix académiques). Bref, c’est peu de dire qu’il y a une actualité de Raynal, et que l’exposition du quai Conti en rend tout particulièrement bien  compte.
L’exposition, qui réunit soixante-dix-neuf pièces, est répartie en six grandes sections, chacune ouverte dans le catalogue par une introduction spécifique. Il n’est pas inutile de souligner le fait que ll'ouvrage fait une large place à une illustration choisie, à la fois élégante et signifiante, et que certaines notices de pièces plus particulièrement intéressantes prennent la forme de véritable contributions autonomes (par ex. la notice de ce manuscrit du baron de Montyon sur L’influence de l’Amérique sur la politique, le commerce et les mœurs de l’Europe, n° 71).
Il ne saurait  être question de revenir ici sur tous les documents, et sur tous les aperçus présentés par l'exposition et son catalogue. Bornons-nous à dire que nous avons beaucoup aimé l’«Amérique de papier», et que la problématique relative aux idées des Lumières nous a tout particulièrement arrêtés. Mais nous reviendrons un instant sur cet exemplaire des Constitutions des treize États-Unis de l’Amérique (1783, n° 51). Voici en effet un ouvrage particulièrement emblématique.
D'abord, il témoigne de l'application des idées des Lumières dans une géographie nouvelle et de la mise en œuvre d'une expérience politique originale (un régime républicain). Ensuite, il constitue une opération de propagande politique, puisqu'il s'agit de la part des responsables de Philadelphie de faire connaître leurs positions auprès des puissances de l'Europe.
Enfin, il s'agit d'un ouvrage particulièrement apprécié des plus hautes élites réformatrices, tant en France qu'à l'étranger –ce dont témoigne l’exemplaire de Vergennes ici présenté.
Personne, parmi les personnalités «qui comptent» à Paris et à Versailles, ne peut en effet se permettre d’ignorer les Constitutions. La traduction, peut-être réalisée sur la suggestion de Franklin, aurait été l’œuvre d’un américanophile par excellence, en la personne du duc de La Rochefoucauld, cette personnalité dont on connaît le cursus très remarquable…
L’ouvrage est publié en 1783 par Philippe Denis Pierres, «imprimeur ordinaire du roi», et par Pissot Père et Fils, pour Franklin lui-même. Ce dernier a donné cinquante notes, et le tirage est réalisé à 500 exemplaires pour l’in-octavo, et à cent pour l’in-quarto (nous sommes bien éloignés de la problématique d’une diffusion élargie). L'édition est annoncée dans l’Esprit des journaux en novembre 1783. Le duc de la Rochefoucauld a retenu un exemplaire sur grand papier, somptueusement relié en maroquin rouge estampé à chaud (triple encadrement de filets sur les plats, quatre fleurons dans les coins, armoiries au centre ; dos à cinq nerfs, les caissons décorés de fleurons, avec pièce de titre). L’exemplaire de Vergennes, celui présenté dans la manifestation, n’est pas moins représentatif étant donnée la position de son propriétaire dans l’administration monarchique.
Bref, à quand une thèse sur le sujet particulièrement spectaculaire, et qui intéresse au premier chef les historiens du livre, de L’Atlantique des Lumières? Nous avions essayé d'en suggérer le sujet il y a longtemps, sans recueillir, il faut l'admettre, beaucoup de succès.
Un dernier mot pour dire que l’exposition reste ouverte jusqu’au 15 septembre prochain, et qu’elle offre une excellente occasion de voir ou de revoir la superbe salle de la «seconde Bibliothèque Mazarine», où elle se trouve présentée. L’accès est libre et gratuit pendant les heures d’ouverture de la Bibliothèque.`

Cf. Philippe Vaugelade, Franklin des deux mondes [Correspondance avec le duc de La Rochefoucauld], Paris, Éd. de l’Amandier, 2007.

SOMMAIRE
Préface, par Yann Sordet
Des Amériques de papier, par Patrick Latour
Raynal, L’Histoire des deux Indes et l’Amérique, par Gilles Bancarel
Catalogue : 1- America. Images et perceptions d’une découverte (introd. par François Moureau, et notices n° 1 à 15)
2- De la relation de voyage à l’histoire globale (introd. par Ottmar Ette, et notices n° 16 à 34)
3- L’Histoire des deux Indes : impact et réception (introd. par Daniel Droixhe, et notices n° 35 à 43)
4- Raynal et la guerre d’Indépendance (introd. par Marie-Jeanne Rossignol, et notices n° 44 à 52)
5- Raynal, les droits de l’homme et l’esclavage (introd. par Marcel Dorigny, et notices n° 53 à 60)
6- Prix académiques : la découverte de l’Amérique au prisme des Lumières (introd. par Bernard Van Ruymbeke, et notices n° 61 à 71)
7- Postérité de Raynal (introd. par Hans Jürgen Lüsebrink, et notices n° 72 à 79)
Bibliographie sommaire
Remerciements
Index

lundi 10 juin 2013

Exposition sur l'abbé Raynal

Raynal, un regard vers l’Amérique
 
(Exemplaire de la Bibliothèque de l'Assemblée nationale, Paris)
Le nom de Guillaume-Thomas Raynal reste attaché à son œuvre majeure, l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Cette compilation à visée encyclopédique, l’un des grands succès de librairie de la fin du XVIIIe siècle, suscita autant de critiques que d’éloges de la part de ses contemporains. Elle apparaît comme pleinement représentative d’un paysage éditorial marqué par l’évolution du simple récit de voyage vers la réflexion philosophique sur le rôle de l’Europe dans le monde, particulièrement sur le continent américain.
Le tricentenaire de la naissance de l’abbé Raynal (1713-1796) est l’occasion de mettre en valeur la singularité du regard porté par un homme des Lumières sur l’Amérique, regard plongé dans l’actualité du moment – la guerre d’Indépendance dont il se fait le chroniqueur –mais aussi annonciateur des profondes transformations politiques et sociales qu’engagera la Révolution française, notamment l’abolition de l’esclavage. Ce regard est aussi le reflet des lectures multiples dont s’est nourri un auteur qui n’a lui-même jamais traversé l’Atlantique.
Autour de différentes éditions de l’Histoire philosophique des deux Indes, l’exposition présente les ouvrages emblématiques de la riche production livresque consacrée, du XVIe au XVIIIe siècle, au Nouveau Monde: récits de la découverte et des premiers établissements, relations de colons ou observations de voyageurs. La guerre d’Indépendance, la condition des esclaves dans les colonies européennes, la diffusion et la réception des thèses de Raynal y sont appréhendées par les témoignages, manuscrits ou imprimés, des penseurs des Lumières. Livres rares, journaux, documents d’archives ou simples brochures illustrent ainsi la place éminente occupée depuis 1492 par l’Amérique dans le débat d’idée européen et l’imaginaire collectif.
(Communiqué par Yann Sordet)

Exposition à la Bibliothèque Mazarine, 13 juin – 15 septembre 2013
du lundi au vendredi, de 10h à 18h. Entrée libre.
Bibliothèque Mazarine, 23 quai de Conti, 75006 Paris

mercredi 11 avril 2012

Histoire du livre et mondialisation

En matière de «librairie», la mondialisation est un phénomène très précoce. La typographie en caractères mobiles apparaît probablement en 1452, et le «premier grand livre européen», la Bible à 42 lignes, date de 1454-1455. Après une courte période (jusqu’en 1462) où la technique est tenue secrète pas ses promoteurs, la géographie de l'art nouveau explose: 250 villes sont des villes «roulantes» en Europe entre 1450 et 1501, et les presses apparaissent au XVIe siècle dans les colonies espagnoles d’Amérique, à Mexico d’abord, puis à Lima. Deux autres imprimeries sont ensuite établies à Puebla (1640) et Guatemala (1660).
Christophorus Columbus, De Insulis nuper in mari indico repertis,
Basel, Johann Bergmann, de Olpe, 1494, 36 f., 6 gravures.
Le retour de l’expédition a lieu en mars 1493,
mais le rapport (la Lettre) de l’amiral est écrit en mer
dès le 15 février.
Les colonies anglaises suivent l’Espagne avec retard, mais leur rattrapage est d’autant plus rapide: la première presse arrive en Amérique du Nord en décembre 1638, et le premier titre sort des presses de Newtown (Cambridge) en 1640 (le Bay Psalm Book). Une seconde presse est importée en 1659, et les programmes de bibliographie rétrospective recensent quelque soixante-huit titres publiés en Amérique du Nord au XVIIe siècle. Vers l’Est, une imprimerie jésuite est créée par les Portugais à Goa en 1557, et le collège jésuite d’Amakusa (Japon) possède des presses en 1591.
Si nous voulions tracer les très grands traits d’une conjoncture de la mondialisation dans le domaine de l'imprimé entre le XVe et le XVIIIe siècle, nous distinguerions donc deux moments où la dilatation géographique est plus sensible, les XVe et en partie XVIe siècles, et l’époque des Lumières. Ces deux temps forts sont séparés par un temps de latence, qui recouvre pour l’essentiel un «grand XVIIe siècle». Un second phénomène doit cependant être souligné: la concurrence qui se développe dès les années 1470-1480 conduit à une innovation de produit qui s’appuie notamment sur le recours aux langues vernaculaires. La librairie moderne sera une librairie compartimentée, dans laquelle le rôle du latin comme langue internationale devient très progressivement minoritaire.
L’abbé Raynal nous l’a appris, la mondialisation est un phénomène d’ordre géographique, mais l’économie y joue un rôle décisif, et fait que les équilibres géographiques se déplacent au cours des âges. Les presses ne «roulent» d’abord, dans nombre de villes d’Europe et dans les colonies, que pour l’Église et ses missions, ou pour les travaux d’intérêt local. L’essentiel des livres proprement dits continue à être produit dans quelques grands centres, et, pour l’outre-mer, importé d’Europe:
«L’apparition précoce de l’université et de l’imprimerie [dans les colonies hispano-américaines] était loin de signifier une position de tolérance. C’était, au contraire, un signe d’intransigeance culturelle, d’écrasement, de destruction, et de la nécessité impérieuse d’utiliser les moyens adéquats pour implanter la culture externe justificatrice de la domination, de l’occupation et de l’exploitation» (Nelson Werneck Sodré).
Au monastère de Belem, près de Lisbonne (cliché FB)
Le premier exemple d’une autonomie réelle de la production imprimée locale hors d’Europe est sans doute celui des Treize colonies anglaises d’Amérique, portées par un essor démographique qui les fait passer de 55000 en 1670 à 265 000 habitants en 1700 et à plus de deux millions vers 1770. La production conservée atteint 8000 titres pour le XVIIIe siècle, avec un développement particulièrement rapide des gazettes et des journaux après 1770-1780. Une génération après l’indépendance (1776), New York (qui n’avait qu’une «petite librairie» en 1700) est devenue la seconde ville de production de librairie en langue anglaise, après Londres, et la concurrence américaine se fait de plus en plus sensible au niveau international.
Mais la règle restera longtemps  celle de la dénivellation entre niveaux de développement et, même à la fin du XVIIIe siècle, lorsque des presses seront établies en Australie, cet auteur constate :
«Ce qui est sûr, c’est que les Anglais ont prévu une présence autonome de l’imprimé dans la Nouvelle-Galles-du-Sud dès le début, en 1788. Autonome, mais subalterne dans la mesure où la production locale devait être strictement officielle, ce qui supposait que tout le reste allait être importé d’Angleterre. On a donc envoyé une presse avec les navires de Philip, mais comme il n’y avait pas d’imprimeur, on a dû attendre 1795 et la présence d’un bagnard sachant se servir du matériel pour voir sortir les premières affiches et annonces…»
C’est que la «librairie» représente une activité hautement capitalistique et que, dès le XVe siècle, elle est structurée par les réseaux financiers. Autour de 1500, le marché est dominé par quatre villes, Venise, Paris, Leipzig et Lyon, dont la supériorité vient aussi de ce qu’elles assurent l’interface avec une périphérie moins développée: Venise pour la Méditerranée et l’Orient, Paris pour la France, Leipzig pour l’Europe centrale et orientale, Lyon pour le Sud-Ouest et la péninsule ibérique, bientôt aussi pour l’Amérique espagnole.
En 1539, le Sévillan Juan Cronberger obtient le privilège d’exclusivité pour l’exportation de livres en Nouvelle-Espagne. Mais, dans la seconde moitié du XVIe siècle, c’est la montée d’Anvers, avec Christophe Plantin: ce Tourangeau devenu archi-typographe du roi d’Espagne obtient à son tour le privilège du commerce du livre pour l’Empire espagnol. Les développements de la crise religieuse provoqueront bientôt le recul d’Anvers, au bénéfice des villes des Pays-Bas, notamment Amsterdam, et surtout, à terme, au bénéfice de Londres (XVIIe siècle).
Les pôles d’une librairie que l’on peut qualifier de mondiale se déplacent ainsi en fonction de la conjoncture, et leur position s’appuie sur le différentiel de développement d’une géographie à l’autre. À chaque époque, une ville ou un groupe de villes bénéficie de sa position par rapport aux géographies vers lesquelles se fera l’exportation des produits imprimés. Ajoutons que les réseaux professionnels ne sont pas tout: le rôle des réseaux informels des voyageurs, diplomates, étudiants, des militaires, des pèlerins et des commerçants de toutes sortes, est essentiel pour la diffusion des livres, comme le montre éloquemment, jusqu’au XVIIIe siècle, l’exemple de l’Europe centrale et orientale.