dimanche 14 juillet 2013

«L’Amérique est une invention éditoriale européenne»: à propos d’une exposition sur l’abbé Raynal

Raynal. Un regard vers l’Amérique,
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des cendres, 2013,
187 p., ill.
ISBN 979 10 90853 03 4 / 978 2 86742 212 6`

Guillaume Thomas Raynal, plus connu sous le nom de «l’abbé Raynal», est né en 1713, et la Bibliothèque Mazarine commémore l’événement en organisant une exposition sur «l’Amérique de Raynal», et en publiant un catalogue qui est en même temps un instrument de travail et de réflexion. Le sommaire (cf infra) permet de saisir à quel point la figure de Raynal est l’occasion de reprendre un certain nombre de problématiques particulièrement actuelles, comme celles de la mondialisation et de la globalisation, des rapports de l’ancien monde et de ses colonies, du droit naturel (l’esclavage!), du rôle de l’économie dans le devenir des sociétés, sans oublier ni l’indépendance américaine, ni la problématique de la médiatisation (qu’il s’agisse de la carrière même de Raynal comme publiciste, de la diffusion de l’Histoire des deux Indes, ou encore de phénomènes annexes, mais très caractéristiques des Lumières, comme la politique des prix académiques). Bref, c’est peu de dire qu’il y a une actualité de Raynal, et que l’exposition du quai Conti en rend tout particulièrement bien  compte.
L’exposition, qui réunit soixante-dix-neuf pièces, est répartie en six grandes sections, chacune ouverte dans le catalogue par une introduction spécifique. Il n’est pas inutile de souligner le fait que ll'ouvrage fait une large place à une illustration choisie, à la fois élégante et signifiante, et que certaines notices de pièces plus particulièrement intéressantes prennent la forme de véritable contributions autonomes (par ex. la notice de ce manuscrit du baron de Montyon sur L’influence de l’Amérique sur la politique, le commerce et les mœurs de l’Europe, n° 71).
Il ne saurait  être question de revenir ici sur tous les documents, et sur tous les aperçus présentés par l'exposition et son catalogue. Bornons-nous à dire que nous avons beaucoup aimé l’«Amérique de papier», et que la problématique relative aux idées des Lumières nous a tout particulièrement arrêtés. Mais nous reviendrons un instant sur cet exemplaire des Constitutions des treize États-Unis de l’Amérique (1783, n° 51). Voici en effet un ouvrage particulièrement emblématique.
D'abord, il témoigne de l'application des idées des Lumières dans une géographie nouvelle et de la mise en œuvre d'une expérience politique originale (un régime républicain). Ensuite, il constitue une opération de propagande politique, puisqu'il s'agit de la part des responsables de Philadelphie de faire connaître leurs positions auprès des puissances de l'Europe.
Enfin, il s'agit d'un ouvrage particulièrement apprécié des plus hautes élites réformatrices, tant en France qu'à l'étranger –ce dont témoigne l’exemplaire de Vergennes ici présenté.
Personne, parmi les personnalités «qui comptent» à Paris et à Versailles, ne peut en effet se permettre d’ignorer les Constitutions. La traduction, peut-être réalisée sur la suggestion de Franklin, aurait été l’œuvre d’un américanophile par excellence, en la personne du duc de La Rochefoucauld, cette personnalité dont on connaît le cursus très remarquable…
L’ouvrage est publié en 1783 par Philippe Denis Pierres, «imprimeur ordinaire du roi», et par Pissot Père et Fils, pour Franklin lui-même. Ce dernier a donné cinquante notes, et le tirage est réalisé à 500 exemplaires pour l’in-octavo, et à cent pour l’in-quarto (nous sommes bien éloignés de la problématique d’une diffusion élargie). L'édition est annoncée dans l’Esprit des journaux en novembre 1783. Le duc de la Rochefoucauld a retenu un exemplaire sur grand papier, somptueusement relié en maroquin rouge estampé à chaud (triple encadrement de filets sur les plats, quatre fleurons dans les coins, armoiries au centre ; dos à cinq nerfs, les caissons décorés de fleurons, avec pièce de titre). L’exemplaire de Vergennes, celui présenté dans la manifestation, n’est pas moins représentatif étant donnée la position de son propriétaire dans l’administration monarchique.
Bref, à quand une thèse sur le sujet particulièrement spectaculaire, et qui intéresse au premier chef les historiens du livre, de L’Atlantique des Lumières? Nous avions essayé d'en suggérer le sujet il y a longtemps, sans recueillir, il faut l'admettre, beaucoup de succès.
Un dernier mot pour dire que l’exposition reste ouverte jusqu’au 15 septembre prochain, et qu’elle offre une excellente occasion de voir ou de revoir la superbe salle de la «seconde Bibliothèque Mazarine», où elle se trouve présentée. L’accès est libre et gratuit pendant les heures d’ouverture de la Bibliothèque.`

Cf. Philippe Vaugelade, Franklin des deux mondes [Correspondance avec le duc de La Rochefoucauld], Paris, Éd. de l’Amandier, 2007.

SOMMAIRE
Préface, par Yann Sordet
Des Amériques de papier, par Patrick Latour
Raynal, L’Histoire des deux Indes et l’Amérique, par Gilles Bancarel
Catalogue : 1- America. Images et perceptions d’une découverte (introd. par François Moureau, et notices n° 1 à 15)
2- De la relation de voyage à l’histoire globale (introd. par Ottmar Ette, et notices n° 16 à 34)
3- L’Histoire des deux Indes : impact et réception (introd. par Daniel Droixhe, et notices n° 35 à 43)
4- Raynal et la guerre d’Indépendance (introd. par Marie-Jeanne Rossignol, et notices n° 44 à 52)
5- Raynal, les droits de l’homme et l’esclavage (introd. par Marcel Dorigny, et notices n° 53 à 60)
6- Prix académiques : la découverte de l’Amérique au prisme des Lumières (introd. par Bernard Van Ruymbeke, et notices n° 61 à 71)
7- Postérité de Raynal (introd. par Hans Jürgen Lüsebrink, et notices n° 72 à 79)
Bibliographie sommaire
Remerciements
Index

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